AU XIX^ SIÈCLE
Le scepticisme thérapeutique n’a pas de raison d’être, et il n’est plus possible de dire avec Pinel : « Une maladie étant donnée, déterminer sa place dans le cadre nosologique. » — Si la médecine devait borner ses efforts â classer et à décrire les maladies comme les naturalistes classent les animaux, les insectes et les plantes, elle aurait bientôt perdu en prestige dans l’humanité ce qu’elle aurait gagné en considération dans les écoles et dans les académies. Elle doit être avant tout la science qui conduit à la guérison des maladies. Son antiquité en est la preuve. Si l’on pouvait supposer un endroit de la terre où il n’y eût que deux êtres humains en présence, l’un souffrant et l’autre en bonne santé, celui qui se porterait bien se ferait le médecin de l’autre. Ainsi est fait le cœur de l’homme. — « Guérir cquelquefois, soulager souvent, consoler toujours. » —Voilà sa devise, et en la lui empruntant, la médecine a montré qu’elle était née de ce premier besoin de l’homme vis-à-vis de son semblable. Aucune société n’a pu se former sans avoir pour premier médecin la compassion tendre, dévouée, aveugle peut-être, empirique toujours; mais la charité devient vite clairvoyante et apprend à découvrir ce qui est utile et raisonnable, d’où les premiers essais d’une science qui se fortifie parla foi dans la force de ses moyens. ^
Celui qui ne croit pas à la thérapeutique n’est pas digne d’être médecin, il ne sera qu’un savant, digne si l’on veut des plus grands honneurs académiques; mais qu’il cesse de compter sur la gloire civile des bienfaiteurs de l’humanité.
Qu’est-ce donc que la foi en thérapeutique? — Est-ce la crédulité aux annonces des ignorants qui proclament la vertu d’un remède sans savoir ce qu’il est, d’où il vient, ni les indications de son emploi? — Est-ce l’empirisme antique proscrivant la raison du choix des médicaments? — Ce n’est rien de tout cela. — Croire à la thérapeutique, c’est rechercher l’utilité des remèdes dans les maladies, après avoir expérimentalement étudié leur action sur l’homme et rigoureusement déterminé leurs effets sur ses fonctions.
La thérapeutique est le hut et la fin de toutes les connaissances médicales. La
INTRODUCTION
physique, la chimie, la botanique, l’anatomie normale et pathologique, la physiologie, la pathologie et la clinique lui servent de base et lui fournissent tous ses éléments. Sans cette étude, elle redevient ce qu’elle est au commencement de toutes les sociétés, c’est-à-dire de la compassion et de l’empirisme; mais en s’appuyant sur la connaissance de l’homme sain et de l’homme malade, elle devient la plus noble et la plus belle de toutes les sciences, celle qui soulage, qui console et qui guérit.
Pour faire de la bonne thérapeutique, il ne faut pas en exagérer la puissance ; il faut en bien connaître les ressources et savoir qu’elle n’est pas une science mathématique à la portée de tous, dont les éléments soient toujours les mêmes. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de l’homme plus ou moins malade, différant de son semblable par son âge, son sexe, sa race, sa constitution, son tempérament, ses diathèses, son éducation, sa force morale, ses vices et ses vertus, ainsi que par les qualités et les défauts de sa famille, par la localité et les climats où il prend naissance, par la profession qu’il exerce, le siècle où il vit, la réaction qu’il oppose aux influences physiques et morbides, enfin par la puissance de sa nature individuelle, ce qui fait que, malgré toutes les apparences, deux malades ne se ressemblent jamais assez pour qu’on puisse les considérer comme deux unités de même nature. ~ Dans ces conditions, ce qui convient à l’un ne réussit pas à l’autre, et la nature inconnue de chacun venant ajouter à l’obscurité du problème de la maladie, il n’y a que le médecin véritablement instruit de toutes les difficultés de la situation qui puisse, en éclairant toutes choses à la lumière de sa conscience, et de son génie, prendre une décision convenable dans le choix de sa thérapeutique.
Savoir utiliser à propos les ressources de la nature et les influences moralesy hygiéniques, chirurgicales et pharmaceutiques : voilà les conditions de la véritable thérapeutique.
DES RESSOURCES DE LA NATURE DE L’HOMME DANS LA GUÉRISON DES MALADIES. -
Be la nature médicatrice.
Quand on examine la succession des êtres appartenant aux espèces hominale, animale, mgétale, on voit que dans leur court passage sur le globe ils sont soumis à l’action ééune double loi de destruction et de réparatian, La génération est chargée de combler les vides de la mort.
Il en est de même dans Vindividu, dont l’organisme reproduit le phénomène observé dans Vespèce. Les molécules de l’être sont soumises à un double mouvement de destruction et de réparation. Celles qui se détruisent sont remplacées par de nouvelles qui obéissent aux lois de la promorphose et prennent la place et la forme qui leur sont assignées d’avance par la force vivante.
L’homme est soumis à ces lois de l’espèce et de l’individu. Il vient combler les vides d’une génération antérieure, en attendant qu’il disparaisse .à son. tour. Chez
DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XIX« SIÈCLE, lui, tout est sujet à un continuel mouvement d’apport et de départ, et sa substance se renouvelle sans cesse.
........... Requieque sine ulla
Corpora vertuiilur, nec quoLfuimusve, sumusve,
Cras erimus .
{Onj)E, Métamorphoses, XV.)
Ce n’est pas un être corporel régi par les seules propriétés delà matière. Sa triple nature le sépare des corps inanimés en le rapprochant du monde des esprits. Doué, en tant que vivant, d’une force spéciale à tous les êtres animés, il en a de particulières à son espèce, pour lui donner la pensée, la conscience et le jugement ; pour maintenir la forme extérieure de son corps et celle de ses organes ; pour régler les métamorphoses de ses tissus, l’exercice et la durée de ses fonctions, etc., etc. Cette force, qui le fait vivre de la vie ordinaire et naturelle, l’assiste dans la souffrance lorsque, troublé par des impressions morbifiques, il lui arrive d’être malade. Conservatrice de la forme et des fonctions normales, elle lutte pour rétablir la structure organique altérée par la maladie. Sa présence se -révèle à chaque instant par le travail dynamique et organique qu’elle réalise au sein de l’organisation, pour éliminer un poison, un venin ou un corps étranger, pour isoler ou séparer un produit morbide des parties saines qui l’entourent, pour réunir des os fracturés, pour oblitérer une artère largement ouverte, pour absorber les matériaux solides ou liquides d’une inflammation des parenchymes ou des séreuses, pour limiter, par la pétrification, l’accroissement de certains produits morbides, etc., etc., etc. Il n’est pas une maladie organique dans laquelle on ne découvre la preuve de son existence, soit par. des résultats curatifs complets, soit, au contraire, par une simple ébauche, lorsqu’une action intempestive l’arrête et l’empêche de réaliser complètement son œuvre de réparation (1). Hippocrate donnait à cette puissance le nom de nature, la doctrine qui a consacré son intervention dans les actes pathologiques est connue sous le nom de naturisme. C’est ce que d’autres ont appelé force vitale, puissance intérieure, force ou nature médicatrice. , .
Dans les actions physiologiques, si harmonieusement. préméditées, le vonsensus, qui les entraîne à un but commun est bien réellement f effet d’un effort conservateur agissant pour une fin commune, elles actions réflexes o\x Sympathies ne sont pas autre chose que des manifestations physiologiques commândées par la puissance de conservation de l’être.
Le grain de tabac introduit dans les narines et qui fait brusquement contracter le diaphragme et les muscles du ventre pour éternuer, met bien en jeu la contractilité du tissu m.usculaire, mais l’éternument ainsi provoqué est un acte réflexe conservateur de l’être et nécessaire à l’expulsion d’un corps étranger.
L’aspect d’une table bien garnie de mets succulents inonde la bouche de salive, la vue de son enfant fait monter le lait dans les seins de la mère pour un but qu’il est à peine utile d’indiquer, et, si c’est une propriété des glandes salivaires ou
(1) Voyez E. Bouchut, Traité de pathologie générale et de séméiologie. i\o\. in-8de IlOOpaçes, p. 351.
INTRODUCTION
mammaires de faire le lait ou la salive, c’est l’effet de la puissance conservatrice des êtres qui fait paraître ces liquides à propos lorsqu’ils sont nécessaires et sans aucun contact irritant ni aucune excitation mécanique. — Un froid modéré engourdit les hibernants et détruit leur faculté de produire de la chaleur ; mais un froid plus rigoureux les réveille, ranime la calorification pour un moment et les fait périr s’il se prolonge.
Le consensus , (\\\\ maintient la matière des êtres vivants dans ses combinaisons et qui dirige l’ensemble par la subordination des parties, n’est pas contestable. La force qui préside h sa formation et à son accroissement ne l’est pas davantage. Donc, il y a une puissance formatrice et conservatrice de l’être dans son état de santé; mais si elle révèle sa présence dans l’état physiologique, il est difficile qu’elle cesse d’agir au moment de la maladie; en tout cas, elle existe encore ailleurs que dans la partie malade, par conséquent ceux qui la nient ne la peuvent mettre en doute que pour une partie limitée de l’organism.e. Quelle erreur ! Cctlc partie n’est-elle pas vivante, quoique malade; mais si elle est vivante, elle dépend du tout, et la force générale de conservation existe chez elle comme dans toutes les autres parties du corps.
NouerSv ©yjiî ’f/ir/ip. « La iiature {Traité de l'aliment) suint seule aux animaux pour toutes les choses, elle sait elle-même ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qu’on le lui enseigne et sans l’avoir appris de personne... Elle est le premier médecin des maladies, et ce n’est qu’en favorisant ses efforts que l’on obtient quelques succès. » Tel esl, en quelques mots, le principe de toute la médecine pratique. C’est ce qu’ Ambroise Paré a dit plus tard en d’autres termes non moins mémorables : 8 Jelepansay, Dieu le guarit. »
En effet, Dieu et la nature sont les principes de toute guérison, et notre art n’a d’autre but que de favoriser, d’imiter ou de provoquer les opérations curatives naturelles.
La plupart des maladies sont susceptibles de guérir sans traitement actif et par la seule influence de \di nature. Voilà ce que le médecin doit savoir dès le début de sa carrière, afin de ne pas se faire d’illusions sur la portée de son art, et s’il veut en apprécier exactement les limites. Il évitera de cette manière le double écueil de la crédulité et du scepticisme, si préjudiciable aux perfectionnements de la science, si compromettant pour la dignité du médecin et si fâcheux pour la santé des malades.
Ceux qui sont très-pressés d’agir disent, comme Asclépiade, que cette doctrine n’est qu’wne méditation sur la mort. Ce n’est là qu’un mot, créé par l’ignorance, auquel l’expérience et l’observation donnent le plus éclatant démenti. « Silo 5 sage, dit Fr. Bérard (1), faisait comparaître toutes les sectes devant son Iribu- » nal et qu’il écoutât avec impartialité les raisons de chacune d’elles, et surtout » leurs occupations réciproques, les médecins mystiques (croyant à la colère du 5 ciel dans la production des maladies et les abandonnant aux forces de la nature) » auraient peut-être à se reprocher le plus de sottises, mais le moins de crimes ; » et si lés malades étaient appelés comme témoins, ils s’élèveraient moins contre D eux que contre les autres. »
(1) Doclr'itie de Monipellier, p. 205.
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