DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XTX^ SIÈCLE
Exisle-t-il un corps étranger dans les tissus vivants (balles, drap, aiguilles), de de deux choses l’une : ou un travail naturel l’enveloppe de capillaires nouveaux qui s’oblitèrent, forment une membrane d’enveloppe ou kyste destiné à l’isoler et à protéger les tissus contre lui, jusque dans les parties les plus délicates, ou bien il provoque une phlegmasie aiguë qui le chasse au dehors au moyen de la suppuration.
Dans les plaies que réunit d’une manière immédiate la lymphe plastique, et dans les réuniom secondaires le travail de cicatrisation, pour être moins rapide, n’en est pas moins curieux, quel est l’agent curatif, de la nature ou de l’emplâtre adhésif placé par le chirurgien ?
Une fracture vient d’avoir lieu, et voilà qu’un suc spécial, gangue d’un nouvel os, déposé entre les extrémités osseuses pour les réunir, les consolide à jamais, avec ou sans l’assistance du chirurgien, heureux si l’art intervient pour diriger le travail de la nature, mais il ne peut prétendre à autre chose.
Dans les produits morbides déposés au sein des tissus, malgré la violence de la cause diathésique, la nature entreprend encore, au pourtour de ces produits, un travail de vascularisation destiné à leur enkystement et à leur pétrification. M.-Natalis Guilloten a démontré l’existence dans le poumon des individus atteints de phthisie tuberculeuse. Je l’ai constaté bien des fois, et, chez les malades qui guérissent, c’est toujours ainsi que le travail de guérison s’accomplit. Il en est de même des tumeurs du foie formées d’entozoaires : elles s’enkystent, et, si la pression qui résulte du développement des hydatides à l’intérieur n’est pas trop forte, la paroi se pétrifie, et il n’y a plus à craindre d’accidents pour l’avenir.
Qui n’a vu les tumeurs fibreuses de l’utérus se remplir de concrétions calcaires et s’arrêter ainsi dans leur développement pour rendre tolérable une existence qu’elles avaient troublée ?
Tous les phlegmons aigus de la fosse iliaque de l’ovaire et des annexes de l’utérus cheminent à l’extérieur, vers la peau, dans la vessie ou dans l’intestin, et c’est ainsi qu’ils guérissent sansTintervention du chirurgien, qui ne peut souvent aller y porter la main.
Les tissus divisés se réparent par la reproduction de tissus semblables, et il n’est pas jusqu’au tissu nerveux divisé qui ne se reproduise, car, dans certains cas de paralysie occasionnée par une section de nerf, la guérison a eu lieu, et dans la cicatrice du nerf divisé on a pu retrouver des éléments nerveux de nouvelle formation.
Je n'en finirais pas, si, à propos des opérations curatives de la vie, je prétendais les faire connaître par une simple énumération. Cela n’est pas mon but. J’ai voulu établir comme principe général la loi de la réj)aration naturelle des tissas en montrant que, dans tous les désordres cités en exemple, il y a eu intervention d’une influence conservatrice de la structure des tissus, de la forme des organes, de la régularité des fonctions, et cela par des actes naturels ayant pour but de détruire, de chasser et d’isoler les produits matériels développés chez l’homme par les différentes impressions morbifiques. Tout, dans ces actes, représente la contrepartie des effets morbides; c'e.stune lutte de la conservation contre la destruction, et il est impossible de ne pas placer à côté de la nature créatrice de l’homme une
INTRODUCTION
faculté médicatrice, susceptible de concourir au but des lois premières de la création, en remédiant aux maux qui affligent le corps humain. Cette action de la nature contre les effets de chaque impression morbifique est aussi évidente que ces effets eux-mêmes, et c’est presque une ingratitude que de la vouloir contester.
. .Il n’est personne qui n’ait des grâces à lui rendre, et à qui elle n’ait rendu quelque bon office.
Ceux qui n’admettent pas la loi de réparation opposée à la loi de destruction organique et qui nient l’existence d’une influence providentielle de la nature sur la terminaison des maladies disent : Mais tout ne guérit pas par la nature médicatrice ; intelligente comme vous la supposez, elle ne devrait pas laisser mourir autant de malades, elle ne devrait pas consolider une fracture de travers, ni laisser un membre fracturé se raccourcir; elle ne devrait pas faire ouvrir un abcès dans le péritoine et amener la mort, ni produire l’étranglement d’une hernie, etc. Toutes ces critiques, et il en est d’autres du même genre que je n’indiquerai pas, n’ont aucune portée sérieuse. D’ahord, parmi les philosophes qui ont admis le dogme \di nature médicatrice , personne n’a jamais dit ou insinué que l’influence delà nature fût de force à empêcher de mourir un individu soumis à une impression morbifique violente et profonde. La destinée humaine est fixée d’avance, et lès lois de conservation de l’espèce n’ont d’autre pouvoir que de la préserver ou de la conserver un temps défini. Cette action n’a rien de particulier à l’individu; il ne faut pas se flatter à cet égard ; elle n’est pas relative à la maladie en général, telle que nous la comprenons, formée par une association de phénomènes morbides; elle est spéciale à un désordre corporel, contre lequel elle lutte, et, à ce titre, elle se révèle partout autour des lésions organiques. Un homme a un abcès de la fosse iliaque, que le travail de la nature pousse à la fois vers l’extérieur et vers le péritoine, où il s’ouvre par suite d’un efl“ort intempestif du malade et il détermine une péritonite mortelle. Une femme est affectée d’anévrysme de l’aorte, avec une poche énorme qui use les côtes, s’ouvre à l’extérieur et la fait périr en quelques secondes. Quelle a été dans ce cas la puissance de la nature médicatrice qui a laissé périr ces deux malades? Je l’ai dit tout à l’heure, cette action de la nature n’est pas spéciale à l’individu, mais à la cause raorhifique et à son effet matériel. Non, sans doute, la nature n’a pas préservé de la mort X... avec un abcès de la fosse iliaque, etY... avec son anévrysme ; elle a échoué; mais qu’on examine le cadavre, et l’on verra si elle n’a pas fait preuve de prévoyance et d’intelligence dans ses opérations. Ici elle avait établi des adhérences avec l’intestin, pour faire cheminer le pus sans danger de la fosse iliaque dans le cæcum, et là elle avait fait une poche, formée de couches sanguines concentriques, qui s’opposaient depuis plusieurs années à la rupture de Tanévrysme, en faisant tout ce qu’il fallait pour le guérir^ De ce qu’elle n’a pas sauvé les malades il ne s’ensuit pas qu’elle n’ait rien entrepris pour faciliter la terminaison favorable de leur mal ; àu contraire, je viens d’établir les traces de son action bienfaisante. Il en est ainsi partout. Toute impression morbifique entraîne une réaction dynamique ou organique, destinée à en détruire les effets. Dans les cas ordinaires, la guérison a lieu ainsi tout naturellement; mais, si l’impression morbifique est trop violente, comme peut l’être celle d’une épidémie, ou si les effets organiques sont très-graves, la réaction n’a
DE LA THÉRAPEUTIQUE AU XIX^ SIÈCLE, pas le temps de se produire, et le travail de la nature, àpeine commencé, se trouve interrompu par la force destructive opposée.
Au reste, en admettant l’influence de la nature sur la guérison des maladies, nous ne voyons là qu’un fait expérimental démontré par l’observation. La nature médicatrice n’est pas une chose concrète, ou un être particulier, indépendant de l’organisme. Ce n’est pas davantage un être imaginaire. C’est l’ensemble des forces de la nature vivante, luttant, d’après la loi de réparation^ contre ce qu’on appelle la maladie, c’est-à-dire contre les désordres corporels produits par les impressions morbifiques. C’est la loi de réparation aux prises avec la loi de destruction, toutes deux éternelles comme l’espèce où se produit la lutte.
H élait important d’établir ce fait avant de parler thérapeutique, car il en est la base, et qui l’ignore ne peut faire qu’une bien mauvaise médecine.