VI. — Les premiers chrétiens eurent-ils
■OUGURS LA propriété EXCLUSIVE DES CATA-
»iiBEs? Nous avons démontré précédemment [oe ces cimetières sont l'œuvre des chrétiens euk; cela suppose déjà implicitement qu'eux ealsj eurent leur sépulture, et que les païens l'y furent jamais admis. Mais comme des écrilins d'une certaine autorité ont avancé le conraire, nous devons entrer ici dans quelques étails pour rétablir la vérité dans ses droits. !• Disons d'abord qu'une répugnance réciroque, aussi prononcée chez les idolâtres que iez les chrétiens , s'opposait à cette promislité de sépultures.
Nos pères dans la foi ne faisaient en ceci que I conformer religieusement aux traditions de ^ien Testament. Il suffit d'ouvrir les livres ÔDtspour voir quelle sollicitude les patriarches irent toujours à s'assurer un tombeau hors du >ntact des infidèles. On sait qu'Abraham re- Hissa constamment les offres des Héthéens qui aillaient ouvrir à Sara leur plus noble sépulre : In electis sepulcris nostris sepeli mortuam m{Gtne$, XXIII. 6), t ensevelis ta morte dans B sépulcres choisis, » et qu'il tint à acheter I terrain particulier pour lui et sa famille ; oob, sur le point de rendre le dernier soupir, ^a de Joseph la promesse solennelle de ' pas laisser ses restes dans la terre d'Egypte : t mferas me de terra hoc , concUisque in se- ^majorummearum {Gènes, xlvii. 30}. t Je SIX que tu m'emportes loin de cette terre, et wtu m'ensevelisses dans le sépulcre de mes ^res. » Joseph, à son tour, demanda la même rice à ses frères et presque dans les mômes ^^Des : Asportate ossa mea vobiscum de loco isto
Les mêmes motifs de religion firent toujours une loi aux premiers chrétiens d'imiter en ceci l'exemple des patriarches ; et nous ne croyons pas que l'on pût trouver dans toute l'histoire ecclésiastique une seule exception à cette règle inviolable. S. Gyprien reproche avec la plus grande sévérité à Martial, évêque hérétique d'Astura, d'avoir porté Toubli des principes chrétiens jusqu'à ensevelir ses enfants dans des sépulcres profanes et au milieu des étrangers (Gyprian. Epist,L\yni). Il est avéré, d'une autre part, que, dès le conmiencement, on offrit l'adorable sacrifice sur les tombeaux des martyrs : or qui pourrait faire à la piété et à la délicatesse religieuse des premiers chrétiens l'injure de supposer qu'ils eussent jamais consenti à célébrer le plus redoutable des mystères, à prier, à psalmodier dans des lieux souillés par la présence des ossements d'hommes profanes, qui, selon les principes les plus fermes de leur croyance, étaient les ennemis de Dieu et voués à des supplices éternels?
Telle est la scrupuleuse réserve qu'inspira toujours aux chrétiens la religion des tombeaux. Ils eurent horreur de tout contact qui eût pu souiller des corps devenus par la participation aux sacrements les temples de l 'Esprit-Saint, et promis à une glorieuse résurrection. (V. les art. Anathéme. n. II. et Sépultures.)
Les païens ne furent pas moins susceptibles sur ce point ; mais leurs répugnances avaient pour mobile l'orgueil et le mépris. Qui ne sait combien les Romains en particulier étaient exclusifs en matière de sépulture ? Gicéron nous apprend que, à une époque de si peu antérieure à l'ère évangéhque , la religion des tombeaux était à Rome tellement rigide, qu'on regardait comme un sacrilège d'y introduire des rites étrangers aux maîtres du sépulcre, et d'y réunir des personnes appartenant à des races ou à des familles différentes^ {De leg. ii. 22). La pyramide de Gaïus Gestius est encore debout et la tour de Gécilia Metella n'est pas détruite : or ces monuments restent comme un double témoignage de l'intolérant orgueil de ces maîtres du monde. Ges personnages n'avaient-ils donc pas leurs sépulcres de famille où ils auraient pu reposer avec leurs aïeux? Si le lieu de la sépulture des Gestius nous est inconnu, nous savons encore par Gicéron {Qtusst. Tusc. i. 7) qu'elle était située sur la voie Appia, non loin du môle de Gecilia. Et cependant ce Gaïus, membre obscur d'une race qui, bien que plébéienne, ne fut pas sans illustration, voulut avoir un tombeau particulier pour transmettre son nom à la postérité. Quant à Gecilia, nous ne saurions rien de son existence, si elle n'eût pris soin de nous apprendre par son épitaphe qu'elle était fille du triomphateur des Grétois et l'épouse de Grassus.
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Auguste élargit un peu le cercle de Pégolsme personnel, mais sans sortir de Tégoïsme de famille : son mausolée, au champ de Mars, dut recevoir avec ses propres cendres celles de ses proches et de ses familiers , et il parait môme que jusqu'à Nerva, les empereurs n'eurent pas d'autre sépulture. Hadrien voulut avoir le sien, afin de s'^Driter lui et ses proches sous un monument incomparable. Les familles patriciennes imitèrent d'aussi près qu'il leur fut possible cette vanité exclusive. Les colombaires vinrent donner satisfaction à ceux dont les ressources n'égalaient pas l'orgueil ; mélange d'affranchis, de marchands, d'artistes, parmi lesquels se glissait furtivement quelque esclave qui avait pu réunir le léger pécule nécessaire pour faire les frais d'une petite urne et d'une étroite niche. Et cette sépulture était encore placée sous la sauvegarde de la foi publique, des imprécations et des amendes.
La vile plèbe était jetée pêle-mêle avec les animaux dans ces horribles puticuli, éternel opprobre de la civilisation païenne. Enfin ce qui domine en tout ceci, c'est l'orgueil de caste, la haine de l'étranger, et l'horreur de son contact et de son voisinage. Or, quand on sait quelle aversion et quel mépris inspiraient aux Romains, et aux païens en général, ces chrétiens que l'on confondait avec les Juifs, déjà en butte à la répulsion universelle ; quand on réfléchit aux atroces persécutions par lesquelles se manifestait cette antipathie, peut-on croii*e que des hommes ainsi détestés, ainsi persécutés, aient pu être admis à partager les tombeaux de leurs tyrans et de leurs maîtres? Donc la supposition que les catacombes aient été dans les premiers siècles du christianisme la sépulture commune et ordinaire de tout le peuple romain, sans distinction de culte, est totalement inadmissible.
2® Mais à cette preuve, toute de raison et de convenance, nous pouvons ajouter une preuve positive, une preuve de fait.
La sépulture chrétienne a des caractères qui lui sont exclusivement propres, et qui ne permettent de la confondre avec aucune autre.
Le premier et le plus essentiel de ces caractères, c'est la forme du tombeau, loculus : une gaine horizontale, creusée dans les parois naturelles des galeries des catacombes , juste assez spacieuse pour recevoir le cadavre, un peu plus large du côté de la tête, un peu moins du côté des pieds; elle présentait la forme réguUère d'un carré long, quand deux corps devaient y être déposés , parce qu'ils étaient placés en sens inverse l'un de l'autre. Ce système est toujours exactement observé, il n'y a pas d'exception. (V. les art. locus et loculus.) Le P. Marchi atteste (P. 58) que, dans tout ce qu'il a lu sur cette matière (Et il a lu
tout ce qui existe), il n'a pas trouvé un mot qui vienne démentir cette théorie , laquelle se trouve du reste invariablement confirmée par sa longue expérience des catacombes, aussi bien que par le témoignage des plus anciens manœuvres employés aux travaux des fouilles. Les corps sont constamment renfermés dans un tombeau neuf^ creusé ad hoc^ selon les proportions du cadavre auquel il devait donner asile, et fermé par une tablette de marbre ou de terre cuite.
Ceci rappelle naturellement la description du tombeau du Sauveur : a un tombeau souterrain, neuf, creusé dans le roc, fermé d'une grosse pierre. » Et posuit Ulud {Corpus Jesu) in womimento suo novo , quod exciderat in petra. Et advolvit saxum magnum ad ostium monumenti (Matth. xxvii. 60). Il est évident que, en choisissant ce genre de sépulture , les chrétiens eurent l'intention d'imiter celle de Jésus- Christ. A l'exemple de ce divin Sauveur, chacun avait son sépulcre neuf, motiumetUum in quo nondum quisquam positus fuerat, « monument dans lequel personne n'avait encore été placé (Luc. xxiii. 53), » et qui, jusqu'à la résurrection , ne devait plus lui être disputé par un autre.
Ce système, du reste, était celui d'après lequel les Juifs avaient toujours enseveU leurs morts, et il n'est pas douteux qu'ils ne l'eussent apporté d'Egypte. Mais les chrétiens de Rome n'avaient pas besoin de recourir au texte des saintes Écritures pour en étudier le type. Sans remonter au tombeau d'Abraham et d'Isaac à Éphron, ils avaient sous les yeux un cimetière où toutes ces antiques traditions se trouvaient observées : c'était le cimetière que s'étaient créé les Juifs transférés à Rome, au nombre de plusieurs milliers , peu avant la naissance du Christ, par suite des victoires de Pompée. Il était situé non loin du quartier qui leur fut assigné sur la rive droite du Tibre, dans les flancs de la colline appelée Mont-Vert, laquelle n'est qu'un prolongement du Janicule. Bosio le découvrit en 1602, et il le représente comme parfaitement conforme aux catacombes chrétiennes, sauf les emblèmes qui ici, comme de raison, sont puisés aux sources de l'Ancien Testament, et sauf aussi l'aspect misérable qui s'y faisait remarquer.
En outre des autres raisons qui prouvent péremptoirement le fait de cette imitation, on peut dire avec toute espèce de fondement que les premiers chrétiens furent initiés à ces rites funèbres par ceux des Juifs de Rome qui, en en assez grand nombre , comme Aquila et Priscille par exemple {Act, xviii. 2), embrassèrent le christianisme. M. l'abbé Greppo, dans un de ses savants opuscules, datant de 1835, a illustré la plupart des épitaphes de cette cata-
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Mmbe juive , qui ne parait pas avoir été explorée depuis Bosio, et que le P. Marchi a vainement recherchée de nos jours.
On voit que la forme des tombeaux chrétiens diffère tellement de celle des sépultures païennes dont nous avons parlé au numéro précédent, qu'elle suffirait à elle seule pour rendre toute confusion impossible.
Mais si ces deux classes de tombeaux diffèrent par leurs formes essentielles, et architectoniques, qu'on nous passe cette expression, eUes difRrent bien plus encore par les accessoires.
Il est extrêmement rare qu'un marbre chrétien ne porte pas quelque marque indubitable du christianisme : c'est d'abord l'inscription, dont le style respire un parfum de piété impossible à méconnaître, et dont les formules, bien que infiniment variées , rappellent sans cesse la douce croyance à la résurrection de la chair, et expriment, en conséquence, l'idée d'un sommeil passager, dormit in pace. d'une déposition provisoire, deposilus^ depositio {Y. l'art. IN page) ; ce sont des figures symboliques dont l'originalité ne saurait être contestée (V. Fart. Symboles^ et tous les articles spéciaux sur diacunde ces symboles); ce sont des peintures et des sculptures dont les sujets sont invariablement tirés des saintes Écritures, et qui, elles aussi, sont relatives à la vie bienheureuse dans le ciel et à la résurrection finale. (V. les art. Pondis. LUX. refrigerium. Représentations de fqwi, etc. etc.)
Il est donc évident que si un tombeau païen se trouvait parmi les sépulcres des catacombes, il se trahirait lui-môme par sa physionomie étrangère, et l'œil le moins exercé le reconnaîtrait sans peine. Or nous pouvons affirmer que jusqu'ici les cimetières chrétiens de Rome n'ont pas offert une seule tombe s'éloignant du type 91e nous avons décrit.
Cependant, pour ne rien négliger de ce qui peut éclairer le lecteur sur un point si important de nos origines, nous allons examiner laidement les deux principales objections de ûos adversaires.
Première objection. On dit qu'il s^est ren- ^wifré dans les catacombes romaines des sépul- ^w« absolufnent semblables aux colombaires ^fltt. Les colombaires païens, sépultures col- «ctives, ainsi nommées parce que les urnes cinéraires y étaient rangées dans de petites i^es dont l'ensemble présentait l'apparence i|un colombier, se trouvaient placés à peu de distance des voies romaines ; ils étaient creusés ^ciel ouvert, et ne s'engageaient dans la terre ^epar leur partie inférieure. Mais comme ils »e vont pas jusqu'aux bancs solides des roches volcaniques, on a dû soutenir le pourtour de
«cavation par des murailles artificielles, con-
struire des voûtes au-dessus, et des escaliers à l'intérieur.
Comme les chrétiens, au contraire , travaillaient, ainsi que chacun sait, dans les entrailles de la terre, il arriva quelquefois que la partie la plus élevée de leur excavation rencontra par hasard la partie basse d'un colombaire. Non-seulement ces rencontres avaient lieu contre la volonté des fossoyeurs chrétiens, mais encore elles les exposaient k de grands dangers et pouvaient amener des malheurs irréparables. Aussi, à peine s'étaient-ils aperçus de ces ouvertures accidentelles, qu'ils se hâtaient de les fermer par de solides maçonneries. Le P. Marchi (P. 60) en cite un exemple qui s'offrit à ses yeux en mars 1842, dans une de ses périlleuses explorations au cimetière de Sainte- Agnès, et son guide lui témoigna que des faits tout semblables se révélaient fréquenmient. Aujourd'hui, il est vrai, plusieurs de ces murs de séparation ont cessé d'exister; il serait peutêtre plus exact de dire que ces antiques substructions se sont affaissées par le fait des alluvions qui en ont miné les fondements et entraîné les matériaux, qu'il est possible de retrouver souvent à d'assez faibles distances. La ruine de ces travaux peut aussi en partie être mise sur le compte de la cupidité, dont le génie malfaisant s'est porté plus d'une fois à piller les colombaires et à profaner les catacombes. Ce peu de mots doit suffire pour réfuter ceux qui, sans prendre la peine d'examiner les faits et de consulter les conditions des lieux, se font a priori des systèmes de conciliation entre le christianisme et le paganisme, compromis que repoussent également et la loi exclusive du Christ et l'histoire de son Église : Qux sodétas lucis ad tenebras? (2 Cor. vi. 14.) t Quelle société peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres ? >
Deuxième objection. On allègue qu^ un certain nombre de tombeaux des catacombes portent des inscriptions païennes. Or, comme ces inscriptions sont sépulcrales pour la plupart, on s'est cru en droit d'en induire que des corps d'idolâtres étaient admis dans ces hypogées.
La présence de ces marbres profanes parmi les sépultures de nos pères est un fait positif; mais il n'est pas moins certain qu'ils n'y ont été introduits que par le fait des chrétiens, qui s'en emparaient pour les employer comme de simples matériaux, et sans se préoccuper des épitaphes qui y étaient inscrites. C'était une affaire d'économie et pas autre chose. Et les conditions dans lesquelles ces marbres se rencontrent nous en fournissent une preuve palpable. Tantôt, en effet, ils sont placés de façon que les lignes se présentent perpendiculairement ou sens dessus dessous ; tantôt la partie écrite est tournée vers l'intérieur du loculus,
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comme pour la soustraire aux regards; ou si elle se présente en dehors, les lettres ont été préalablement remplies avec de la chaux ou du ciment, ou biffées avec le ciseau ; tantôt la tablette s'étant trouvée trop grande pour Touverture à laquelle on la destinait, on Ta brisée en partie pour qu'elle pût s'y adapter, et alors l'inscription se trouve plus ou moins tronquée. On en a rencontré qui, bien que fixées à un loculus ne pouvant contenir qu'un seul corps, constataient en propres termes la sépulture de plusieurs personnes, ou môme de plusieure générations d'enfants, de serviteurs et d'affranchis. D'autres fois, le marbre est gravé sur ses deux faces ; d'un côté est une inscription païenne, de l'autre un tituîus chrétien, et ces monuments sont assez communs pour qu'on en ait fait une classe à part, connue sous le nom d'inscriptions opisfographes.
Que s'il arrive , et le cas est excessivement rare, qu'aucune des précautions que nous venons d'indiquer n'ait été prise pour indiquer qu'on n'avait d'autre vue que d'utihser un marbre qu'on avait sous la main et qui ne coûtait rien; c'est-à-dire si, par exception, il se rencontre quelque inscription païenne placée dans des conditions normales, on doit l'attribuer le plus souvent à la hâte extrême qui présidait presque toujours au ministère de la sépulture, si périlleux en temps de persécution, et quelquefois aussi à Timpéritie d'un fossor, qui, ne sachant pas lire, prenait pour chrétienne une inscription appartenant à un idolâtre. Marangoni a donné un assez grand nombre de ces inscriptions païennes trouvées dans les cimetières chrétiens, à la suite de son ouvrage intitulé : Act^ sancti yictorini (P. 139- 172).