‹ Dictionnaire des antiquités chrétiennes [microform]Chapitre 201 sur 281 · ORPH · texte numérisé non relu

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gnage de Pausanias (lib. ii, c. 50 et ahhi), que, dans l'anliquité, plusieurs artistes l'avaient sculpté en marbre et coulé en bronze. 11 s'agit surloal ici de la statue érigée à Orphée sur t'Uélicon.el qui, selon toute apparence, a servi de type à toutes les images de ce personnage d'époque romaine parrenues jusqu'à nous {Raou[-Roclietle.l"tnéni.p tl9). On sait ((u'il figure au revers de certaines méJailles d'Anlonin le Pieux et de Harc-Auréle, frappé» à Alexandrie (Zoega. Num. Mgypt, p. 181. n. IÂ9. — Horell. /iecufiV. pi. xi). Caylus,à son tour, a publié deux pierres gravées qui offrent à peu prés la même composition, et qu'il présumait avoir été exécutées en Egypte [Recueil, m. pi. xin. n. 1. el Rec. iT. pi. ïLTiii. n. 1).

II. — Hais ce n'est pas sans quelque surprix que les personnes peu versées dans j'élude des monuments priroilirs du christianisme verront le personnage mythologique d'Orphée représenté absolument d'après les types anliques, dnns un cimetière chrétien, au milieu des prophètes de la Rible et des Saints de la nouvelle l«i. Pour dissiper une surprise à quelques égards légitime, nousdevonsexpliqueràquetlilreilyQ;ur«.

Si, en tant que Ris d'Apollon, Orphée appartient à la fable, il peut aussi à bon droit être considéré comme personnage historique. car il semble bien sévère, diruns-nous avec le savant abbé Greppo [Diuert. rar let laraira it l'emp, Séi'ère-Aleiattdre. p. 22), de rejeter l'existence d'un Orphée. Or il est un fait qu'il but avant tout constater comme base de tout notre raisonnement : c'est que ce personnage était, dans les premiers siècles chrétiens, de la pari des S:^. Pères eux-mêmes l'objet d'un singulier respect, et comme d'une espèce de culle. Kous omellons iri les témoignages qui l'établissent ; ils Tiemlmiil chacun en son lieu. Quand nous aurons emprunté tour i tour aux écrits d'Origéne, de S. Grégoire de Nysse, de Uctance, de Théodorel el d'autres encore, des passages, pour nous rendre compte da motifs d'une telle vénération, nous aurons prouiè implicitement et surabondamment le fait de celle vénération elle-même.

Ces motifs, ainsi qu'il résulte pour nous d'une ëlude attentive de celle intéressante matière,» réduisent à trois principaux :

1° La conformité, sur beaucoup de promis, itf idées répandues dans les poésies attribuées à Orphée avec la doctrine de la Bible el les mjslèns cvangéliques.

Que les écrits d'Orpliée ne remontent point, quanti leur forme actuelle, à l'époque où l'histoire a phcé l'existence de leur auteur présumé, qu'ils aient élé interpolés par une pieuse (nuie dans des temps relativement modernes, c'est ce qui a été cent fois afllrmé d'une manière, selon nous, un peu trop absolue par les antiquaires dtramonlains ; mais c'est là une question que nnu n'avons pas à examiner: nous prenons, tel qu'il se présente historiquement, le fait de L) Jinéntion des premiers chrétiens pour le cUnlre de

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Thrace; nous nous prévalons surtout, les monuments à la main, des honneurs publics qui lui furent rendus par les arts d'imitation, et nous recherchons les causes de ce double phénomène.

Cependant des critiques des plus autorisés en ces matières ont pensé que probablement ces poèmes avaient été rédigés d'après des sources antiques conservées peut-être par la seule tradi- (ioD (Y. Greppo. op. laud, p. 22). Mais enfin si nous accordons que des interpolations relatives aux mystères de la foi chrétienne aient pu avoir lieu dans les premiers siècles, il ne nous semble nullement nécessaire d^avoir recours à la supposition d'une supercherie pour expliquer les sentiments religieux d^une si grande élévation qui respirent dans quelques-uns de ces hymnes, et surtout l'expression si nette du dogme de T unité de Dieu qui s'y trouve reproduite sous les formes les plus variées et les plus poétiques. Il nous paraîtrait bien téméraire de taxer d'une crédulité puérile des hommes tels que S. Justin et S. Clément d'Alexandrie, qui ont cru qu'Orphée avait réellement professé et enseigné ces dernières doctrines. Sans se dissimuler le caractère si prononcé de polythéisme qui avait marqué la première phase de son existence, au point que, non content de donner son culte aux divinités reconnues, il en avait ajouté trois cent soixante nouvelles au catalogue déjà si riche du Panthéon des Grecs, vérifiant ces paroles du Deutéronome (cap. xxxi) : Novi recentesque vene^ runtj qms non coluerunt paire» eorum^ le martyr S. Justin, qui, au deuxième siècle, avait passé de la philosophie platonicienne à la foi du Christ dont il devint bientôt un des plus vaillants apologistes, tient pour incontestable son retour, à des idées plus saines, et le changement survenu notamment dans ses opinions au sujet de la nature et de Tunité de Dieu, devrait, selon ce Père, être attribué à la connaissance qu'il avait acquise des livres de Moïse dans un voyage en Egypte (Justin. M. Ad Gr<Bc, cokoH. xiv). Il est essentiel d'observer que cette leçon d'histoire était donnée par l'apologiste ch.rétien aux Grecs, le peuple le plus éclairé de l'antiquité, et qui, connaissant mieux que nulle autre nation les poésies d'Orphée, n'eussent pas manqué de mettre sur le compte des interpolations, si elles eussent existé, les passages dont S. Justin se faisait une arme pour saper leurs vieilles erreurs.

Voici, entre autres fragments rapportés par le docteur chrétien à l'appui de son raisonnement, les vers adressés par Orphée à son fils Musée pour redresser ses enseignements précédents. Nous citons à notre tour ce curieux passage dans la traduction en vers latins que nous trouvons dans divers recueils (V. Àringhi. t. n. p. 561) :

Solts canto piis, procul, ohl procul este profanil To, Masse, audi, Innae sale stirpe silentis. Perniciosa prias, viUe adversa futurae, Ex me cognosti : sed nonc te vera docebo. Inspectans Verbara divinuin, huic totus inhaere. Pecloris hoc mentem sacri, gressusque guberna.

Incedens recta, Regemque hune orbis adora. Unicus est, per se existens, qui cuncta creavit.

« Je chante pour les seuls pieux, arriére les profanes ! — : Toi, Musée, écoute, descendant de la lune silencieuse I — Les doctrines pernicieuses te sont venues de moi précédemment contre la vérité de la vie future ; — Maintenant je te donnerai un enseignement plus juste. — Contemplant le Verbe divin, adhère à lui pleinement. — Forme d'après ce principe ton esprit et tes démarches ; — Marchant avec droiture, adore ce Roi de l'univers; — Il est unique, existant par lui-même, lui qui a créé toutes choses. »

A Texception du second vers qui assigne à Musée une extraction quelque peu sidérale, tous les autres, le dernier sutout, sont d'une admirable exactitude, nous pourrions presque dire d'une rigueur théologique irréprochable.

Le témoignage de l'illustre prêtre d'Alexandrie n'est ni moins clair ni moins concluant que celui du martyr-apologiste. Voici ce qu'il dit au sujet de la conversion opérée dans les idées d'Orphée sur la Divinité (Clément. Alex. Hort, ad genl,,,») : « Le Thrace, interprète des choses sacrées et poète en même temps, le fils d'Œagre, Orphée, après avoir enseigné la religion des Orgyres et la théologie des idoles, chanta, bien qu'un peu tard, une sainte palinodie. • Ici sont rapportés des vers exprimant sur la nature de Dieu des idées analogues à celles de l'hymne donné par S. Justin.

Théodoret (Lib. niDeprinc. x. 1) nous a conservé un fragment qui offre des points de rapprochement vraiment frappants avec la doctrine de l'Évangile sur la grandeur et la magnificence divines. Pour que l'on puisse établir le parallèle, voici d'abord un passage de la première Épître de S. Paul à Timothée, où l'on surprend à chaque ligne le même fond d'idées, et souvent les mêmes expressions (1 Tim. VI. 15. 16): Bealus et solus paient Rex regum^ et Damintu dominantium : qui soluê habet immortalitalem et lucem inhabitat inaccembilem ; quem nullus hominum videt, sed nec videre potest, cui honor et imperium sempiternum. Amen, f le seul puissant, le seul Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs ; qui seul possède l'immortalité, qui habite une lumière inaccessible, qu'aucun homme n'a vu ni ne peut voir, à qui est rhonneiu* et l'empire dans l'éternité. Amen, •

Nous traduisons maintenant les vers attribués au sublime poète de Thrace :

f Dieu est parfait, lui qui a parfait à lui seul toutes choses ; — il voit tout, et il n'est donné à l'œil d'aucun homme de le voir ; — Il n'est vu de personne, parce que nous sommes environnés de brouillards extérieurs, — Et que notre nature mortelle, la faiblesse de nos organes, les entraves de notre chair s'y opposent. — Résidant au sommet de l'Olympe, assis sur un trône d'or, — Il foule de ses pieds la terre, et étend sa main jusqu'aux dernières limites de l'Océan ;... Bien qu'il réside dans le ciel, rien sans lui ne se fait aux profondeurs delà terre, —Il régit la tète, le milieu

et la fin. •

2* La vénéralion des premiers chrétiens pour Orphée s'explique en second lieu par cette opinion,

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fort répandue parmi eux, que, comme les sibylles, il était auteur de prédictions vériVables sur Dieu et sur Jésus^hrist, son Fils. S. Augustin atteste celle croyance, en circulation de son temps, et ne dit rien qui autorise à supposer qu'il slriscrive en faux contre elle (Augiislin. Contra Faust, llb.xvii. cap. 15) : Sibyllœ et Orpheus de Filio Dei aul Pâtre oera prœdixÎMC, »eu dixiue perhibentur, « les Sybilles, ainsi qu'Orphée, passent pour avoir prédit, ou dit des choses véritables sur le Fils de Dieu. » El il faut convenir qu'aux yeux des païens qui cherchaient la lumière, comme à ceux des nouveaux convertis, des témoignages de cette nature devaient avoir une singulière force, car celui d'Orphée venait coïncider avec une foule d'autres pronostics qui préoccupèrent si vivement le monde avant la naissance de Jésus-Christ, de l'annonce d'événements extraordinaires, d'une ère nouvelle, d'un nouvel âge d'or, etc.

Qui oserait traiter légèrement, par exemple, cette tradition si connue, selon laquelle Auguste, après la réponse qu'il avait reçue de la Pythie de Delphes, bâtit sur le Capilolc, à la place même où s'élève aujourd'hui la vénérable église de Santa Maria d'Ara Cœli, un autel avec cette dédicace : Ara. Prîmogehiti. Dki. (V. Joan. Antioch. lib. x. p. 98, dans le vingt-troisième volume des Éaivains de rhisi. bytantiîte. — Suidas, ap. Fabric. Biblioth. grœc. advoc. Hesychius, etc.. etc.)

Qui n'a entendu parler des prédictions de la sybille Erythrée, dont les vers acrostiches, traduits en latin par Cicéron hien des années avant la naissance de Jésus-Christ, sont cités avec tant de respect par le grand Constantin dans son fameux discours Ad cœtum Sanctorum (Ap. Euseb. orat. Ad cœt, SS. cap. xvui. xix).

Qui ne sait le parti que tiraient les premiers chrétiens, et Constantin lui-même dans la harangue dont je viens de parler, de la quatrième églogue de Virgile, où ils croyaient reconnaître l'annonce de la venue du Messie ?

Ultima CumsRi venit jam carminis aelas; Ma^nus ab integro Siiiclorum nascitur ordo. Jam redit et Virgo, redeunt Satiirnia régna; Jam nova progenies cœlo demillilur alto.

« D<^jà est arrivé le dernier âge de l'oracle de Çumes ; — Un ^rand ordre de siècles s'ouvre intégralement. — Déjà la Vierge est revenue, et le r«*gne de Saturne revit ; — Déjà une nouvelle progéniture est envoyée du haut du ciel. •

Bien souvent cette pièce a été mise en parallèle avec quelques-imes des prophéties d'Isaïe, et Laclance, celui de tous les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles qui fut peut-être le plus versé dans la littérature romaine, en cite plusieurs vers auxquels il attribue ce sens, et dit de Virgile (Lactant. Divin. Inst. vu. 24. 1. 5) ces remarquables paroles : Nostrorum primus Maro non longe fuit a veritate, « Maro, le premier d'entre nous, ne fut pas loin de la vérité. » Quoi qu'on puisse penser de cette opinion, il est certain que tous les efforts des commentateurs pour saisir le véritable objet

de ce petit poème sont restés jusqu'à ce jour sans résultat satisfaisant ; et, d'une autre part, il n*y a rien dans l'horoscope virgilien, sauf quelques expressions mythologiques, qui ne puisse rigoureusement s'appliquer à la naissance du Sauveur du monde. Il n'est pas impossibleque Virgile ait connu les livres sacrés des liébreux d'une manière quelconque, peut-être par la version des Septante, qui lui est antérieure de beaucoup, et qui était répandue dans toutes les parties du monde romain.

5* Venons à la troisième raison qui a, selon nous, inspiré aux premiers chrétiens l'idée de rendre à Orphée, parles arts d'imitation qui sont toujours plus ou moins la fidèle traduction des idées en cours dans la société, des honneurs publics qui nous étonnent aujourd'hui, et qui seraient en droit de nous surprendre bien plus encore, si nous ne savions que ces honneurs ne sont que relatifs, et qu on ne. doit y voir que Veffet de la contrainte qui, par la pression qu elle exerçait sur l'Ëglise naissante, la mettait dans la nécessité de revêtir des mille travesti ssements de l'allégorie le culte qu'elle rendait à son Dieu. Orphée était donc aux yeux des fidèles une figure, et les plus brillantes lumières de T Église, telles que Théophile d'Antioche et S. Clément d'Alexandrie, avaient vu dans le personnage, ou, si l'on veut, dans le mythe d'Orphée adoucissant les ttètes féroces au son de sa lyre, une image symbolique du Dieu fait homme attirant à lui tous les coeurs par le charme de sa parole; et, ce qu'il y a de particulièrement remarquable, c'est que Jésus- Christ semble avoir annoncé lui-même celte attraction divine qu'il devait exercer : Ego si ejudtatus fuero a terra, omnia traham ad màpsm (Joan. xn), t quand je serai éleyé au-dessus de terre, j'attirerai tout à moi. • Les livres prophétiques de l'Ancien Testament, et en particulier ceux d'Isaïe, nous tracent un tableau des menreilles annoncées comme devant se réaliser à ravéneroeol du Messie, qui rappelle tous les effets prodigieux attribués par l'antiquité à la lyre du chantre de Thrace, et nul doute que ces sortes de rapprochements fjûts chaque jour parles chrétiens, beaucoup plus adonnés que nous ne le sommes aujourd'hui à la lecture des livres divins, n'aient puissamment contribué à rendre populaire et presque sainte cette figure à travers les voiles de laquelle ils voyaient et vénéraient leur Sauveur. Tout ce que les poêles ont dit d'Orphée maîtrisant pour ainsi dire la nature entière par ses harmonieux accords, aussi bien que les peintures tracées par la main des artistes, ne semble*t-il pas comme un reflet de ces prophétiques paroles d'fsaie sur le divin rejeton de la tige de Jessé? (Is. xi. 6 seqq)

« Sous son règne, dit le prophète, le loup habitera avec l'agneau, le léopard reposera auprès du chevreau, la génisse, le lion, la brebis demeureront ensemble, et un petit enfant suffira pour les conduire. L'ours et le taureau prendront la même nourriture ; leurs petits dormiront l'un prés

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M Tautre ; le lion et le bœuf iront aux mêmes pâturages. L'enfant à la mamelle se jouera avec l'aspic; l'enfant nouvellement sevré portera la main dans la caverne du basilic. Ces animaux ne nuiront plus et ne tueront plus sur la montagne sainte, parce que la science de Dieu, immense comme la mer, inondera la terre. »

Après avoir commenté ce passage du plus sublime des poètes bibliques, Lactance (ImI» lib. vu. C.24) le met en parallèle avec plusieurs fragments de la sibylle de Cumes et de TÉrythrée, qui s'en rapprochent par les plus frappantes analogies. Obligé de restreindre ce travail dans certaines limites, nous renvoyons le lecteur studieux au livre des InMtUiont divinn du grand apologiste.

Les plus illustres des anciens Pères se sont appliqués à faire ressortir et à expliquer l'irrésistible ascendant, la force secrète et toute-puissante qu'exerçait le Verbe divin sur les cœurs pour les adoucir et les civiliser Et, d'abord, S. Jérôme (Hieron. In Maiih. n. 19) : « Certainement, Téclat et la majesté de la divinité voilée, qui rayonnait sur sa figure humaine, était bien capable, au premier aspect, d'attirer à lui ceux qui le regardaient. Si, en effet, Faimanl et le succin ont la force de s'unir, par l'attraction, des anneaux, des pailles et fétus, combien plus le Seigneur de toutes les créatures ne pouvait-il pas attirer à lui ceux qu'il voulait ! »

Hais ce qui est plus digne encore d'attention, cest que, dans un autre endroit, le même Père (Hieron. 1. m. 7n. c. xxi Malih.) s'exprime, au sujet de la puissance du regard et de la majesté toute divine du Rédempteur, presque dans les mêmes termes que Philostrate, en retraçant la physionomie d'Orphée. « L'œil d'Orphée, dit Philostrate (V. plus haut), annonce le génie et une inspiration toute divine.... Le sens religieux de ses chants respire dans Fexpression exaltée de son visage. » Laissons maintenant parler, dans sa belle langue, le solitaire de Bethléem au sujet de Jésus, le véritable Orphée : Igneum quidiiam atque sideretim radiabat ex oculis ejus, et divinitatis majestas lucebal in fade, • quelque chose d'igné et de céleste rayonnait de ses yeux, et la majebté de la divinité resplendissait sur son visage. » Origène développe des idées analogues dans sa vingtième homélie sur le vingt-neuvième chapitre de S. Matthieu.

S Clément d'Alexandrie va plus loin encore. Après avoir parlé d'Orphée et du pouvoir qu'on prêtait à ses chants, il fait voir combien plus irrésistible encore et bienfaisante est la parole de Jésus : « Uais la puissance de mon chantre à moi, dit-il, ne se borne pas à de si vulgaires prodiges; il est vehu comme un libérateur rompre la dure servitude, briser la tyrannie que le démon faisait peser sur les hommes , et nous attirant doucement sous le joug suave et bienfaisant de la religion et de la piété envers Dieu, il rappelle vers le ciel, notre véritable patrie, nos cœurs inclinés vers la terre. Ltii seul, oui, seul de tous les Orphées, il a su

Compter les animaux les plus difficiles à vaincre.

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c'est-à-dire les hommes : les oiseaux qui représentent les hommes légers ; les serpents qui sont les traîtres; les lions, les rapaces; les pierres, les rochers, les arbres, ce sont les insensés ; mais plus insensible que les rochers est l'homme, entravé par l'ignorance. Eh bien ! toutes ces bêtes si cruelles, ces pierres si dures, les chants célestes de notre Sauveur les ont transformées en hommes pleins de mansuétude. Voyez quelle est la puissance du nouvel Orphée, qui des pierres a fait des hommes, et des bêtes féroces a fait des hommes doux et débonnaires » (Clément. Alex. Cohort, ad gent.),

Eusèbe, dans son panégyrique de Constantin {De laud. Constantin, ilagni. xv), prend les choses à un point de vue un peu différent, et applique d'une manière curieuse et élégante le symbole d'Orphée à Notre-Seigneur. « Le Sauveur des hommes, dit-il, par l'instrument du corps humain qu'il a voulu unir à sa divinité, s'est montré envers tous salutaire et bienfaisant, comme l'Orphée des Grecs, qui, par l'habileté de son jeu sur la lyre, apprivoisait et domptait les bêtes féroces. Les Grecs, dis-je, chantent ces prodiges, et croient que les accents inspirés du divin poète non-seulement agissaient sur les animaux, mais encore touchaient les arbres, qui, à sa voix, quittaient leur place pour le suivre. Ainsi en est-il de la parole du Rédempteur, parole pleine d'une divine sagesse, qui, en s'insinuant dans le cœur des hommes, y guérittous les vices. Et la nature humaine, adoptée par lui, résonne sous sa main comme un luth sublime, charme, ravit, enchante, non point des animaux privés de raison, mais des créatures humaines qui ont reçu du ciel une àmp intelligente ; elle polit et adoucit les âpres mœurs des Grecs et des barbares, met un frein aux instincts les plus désordonnés et les plus féroces. »

Il serait aisé de multiplier les citations établissant, ainsi que celles qui précèdent, que la primitive Église a regardé Orphée comme une figure de Jésus-Christ. Mais en voilà assez pour notre but, et ceux qui seraient désireux de pousser plus loin cette étude, pourraient consulter, entre autres écrivains de l'antiquité chrétienne, S. Grégoire de Nysse (Orat. in Hexamer.), S. Irénée (Âdvers. hœret. 1. v. c. 8), S. Jean-Ghrysostome ^Homil. xu In cap, ri Gènes. Homil. xxni In cap, VI Homil. XIX In cap. ix), S. Léonce, évêque de Chypre (Cont. Uebr, 0pp. t, v), Cassiodore (In psalm. xLix), etc.

Nous ne devons pas omettre de rappeler ici que, sous le nom d'Orphée, on a quelquefois désigné David, le roi prophète et psalmiste, qui est universellement reconnu pour une des figures les plus incontestées de Jésus-Christ. C'est ce que nous apprenons notamment de Georges Pisides, diacre de Constant inople, qui, au septième siècle, écrivait un poème en vers iambiques sur la création du monde [De mundi opific. Biblioih, PP. t. vin). Voici l'amplification que donne le poète de ce verset de David, extendens cœlum sicul pel-

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lem, ff vous étendez les deux comme un pavillon » {Psalm. cm. 3) :

Tu pellis instar eiplicavisli polum, Namque luus Orpheus fila contrectans lyra Deum canenlis, nuncupal pellem polum.

c Tu as développé le pôle à l'inslar d'une peau, car ton Orphée faisant vibrer les cordes de sa lyre qui chanle Dieu, appelle le pôle (le ciel) une peau (un pavillon). •

Enfin, pour donner une idée aussi complète que possible de Tincroyable richesse de conceptions gracieuses et poétiques qu'a fournies aux SS. Pères et aux écrivains ecclésiastiques en général la merveilleuse histoire du chantre de Thrace, ainsi que les miracles de sa lyre, transcrivons encore deux Ugnes de S. Jastin, complétant le passage cité pins haut (Cofwrt. ad Grœc, loc. cit.)i et où Tapologiste compare les hommes justes et vertueux « à des instruments de musique, à des lyres dont les cordes, vibrant sous le divin archet descendu du ciel, font pénétrer jusque dans le plus intime des cœurs les enseignements célestes, » alque ita divinum de cœlo plectrum descenderu^ quasi insti-umento quopiam citharœ alicujus, vellyrœ, vitiêjmtis viens divinarum nobis et cœlesiium rerum cogni^ tiones revelareL

111. — Nous en avons dit assez pour expliquer la présence de Timage d'Orphée dans les cimetières chrétiens des Catacombes. Mais si les premiers fidèles avaient besoin d'être justifiés par des raisons nouvelles du reproche d'idolâtrie que, à défaut de réflexion, on pourrait être tenté- de leur adresser à ce sujet, cette justification leur serait fournie par S. Augustin qui, dans son livre de la Cité de Dieu (lib. xvni. c. 14), fait observer que si Orphée, Musée, Linus, ainsi que d*autres personnages de l'antiquité profane et fabuleuse, étaient adorateurs des idoles, ils ne reçurent jamais eux-mêmes les honneurs divins : Orpheus, Musœus, lÀnuSy etc», Deos coîuentnt, non pro Dits culti sunt.

En effet, l'hommage le plus élevé et le plus significatif qu'il ait reçu parmi les païens est celui sans doute que lui rendit l'empereur Sévère-Alexandre, en l'introduisant, comme nous l'apprend l'historien Lumpride (Alex. Sev.wij), dans son laraire ou chapelle domestique, en compagnie d'Apollonius, du Christ, d'Abraham, d'Alexandre le Grand, étrange association qui, mieux qu'aucune autre chose, peut servir à caractériser l'esprit de ce siècle de transition, où le polythéisme, partagé entre des erreurs anciennes qui lui échappaient et des croyances nouvelles qu'il repoussait, doutant de lui et de son génie, et cherchant partout ailleurs qu'en lui-même la foi qui lui manquait, essayait d'établir entre des opinions opposées une sorte de compromis bizarre, et s'efforçait d'accoupler des noms ou des images, comme pour concilier des doctrines.

Or, bien que les statues des personnages cités par Lampride fussent placées dans le grand laraire, lararium majus, supérieur en dignité au I

lararium seatndum, qui n'était probablement (Greppo. Laraires de Séo. Alex. p. 32) qu'une salle de bibliothèque ou un musée destiné à recevoir les bustes des grands hommes, il ne parait pas que l'on soit autorisé à regarder comme det honneurs divins ceux qu'il partageait avec le conquérant macédonien, avec le sophiste de Tyane, et qui ne pouvaient avoir le caractère d'uo culte d adoration proprement dite que pour Jésus-Christ, associé à des noms si disparates par suite d'un inqualifiable éclectisme.

Ajoutons, en finissant, que cette vénération pour Orphée, si elle se tenait dans de justes bornes, n'était pas aussi opposée à l'esprit du cliristianisme qu'on pourrait le croire au premier abord. Bien des gens s'étonneraient si on leur montrait, par des témoignages cependant irrécusables, combien étaient larges les idées des premiers chrétiens, et surtout celles des plus anciens auteurs ecclésiastiques sur le salut des gentils qui ont eu la connaissance de Dieu et ont observé la loi naturelle.

On ne peut songer à rassembler ici les textes des Pères, et notamment des Grecs, qui viendraient développer cette doctrine (Voir à ce sujet la troisième dissert, de D. Calmet sur VÉpUre aux Romains, et l'art. Gentils dans son Dictionnaire de la Bible),

Qu'il suffise de rappeler que plusieurs d'entre eux, se fondant sur ces paroles de la prmim Épître de S. Pierre (m. 19) : His qui in carcert eranispiritibusveniensprœdicavit, « il alla (Jésus- Christ) prêcher aux esprits qui étaient en prison, • ont pensé qu'un certain nombre de gentils avaient reçu la prédication du Fils de Dieu aai enfers, durant le séjour qu'il y ût dans l'intervalle entre sa mort et sa résurrection, ^icét^s, sur le quarante-deuxième discours de S. Grégoire de Nazianze, raconte une singulière histoire dans laquelle Platon, apparaissant à un chrétien qui parlait de lui comme d'un impie, lui apprit qu'il avait été le premier à croire alors à la parole du Sauveur.

Quoi qu'il en soit du fait en lui-même, vrai ou supposé, il constate lopinion des premiers siècles sur le salut des gentils, puisqu'il était admis comme ne répugnant point à la foi. Il en est de m^u-r de cette autre tradition qui supposait que l'empereur Trajan avait été délivré des peines de l'enfer par les prières de S. Grégoire le Grand. C'est ce qu'un vieux poète a rendu par ces deux vers lArevalo. Hymnodia hispanica. p. 139);

nie Trajanum revocans ab orco Efiicit dignum superuin catervis.

(Y. Estius, in lib. iv. dist. 46. 241 . — V. aussi U curieuse dissertation de l'abbé Emery surlamitigation des peines des damnés.)

Nous ne nous étonnerons donc plus de celte espèce de culte rendu à Orphée par l'antiquité clirétienne ; car si, d'un côté, il reposait sur des idées exagérées de sa valeur comme prophète, de la con-

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