V. Liberté de la profession médicale
des médecins. - L’antiquité n’a pas COm d État ou d’Université conférant le droit ' 'PlÔmes médecine ; chacun était libre de se dire médeci^T? * en conséquence. La situation était la même i cTï^'ï en Grece et à Rome, où, comme dit Montesquieu
gérait dans la médecine qui voulait13 » Aux veux d T loi romaine est médecin quiconque, homme ou bine ou esclave, exerce la profession médicale Le sw tier famélique du fabuliste Phèdre, qui s’improvise m decin et marchand de drogues, ne devait pas être une exceptiou Galien se plaint des médecins qui, J a peine lire et écrire, méprisant les études théoriques en particulier l’anatomie et la physiologie, ne songent qu’à se créer une clientèle de dupes, alors qu’ils étaient, hier encore, cordonniers, forgerons ou charpentiers15’ Les conséquences de cet état de choses ont été signalées amèrement par Pline. « La médecine, dit-il, est le seul métier où l’on en croie tout d’abord quiconque se dit expert, quoique jamais l’imposture ne soit plus dangereuse . » Il est vrai que, suivant Horace17, alors que les pharmaciens et les médecins pratiquent le métier qu ils ont appris, tout le monde, ignorant ou docte, se mêle d’écrire des vers; mais la paraphrase de1 ce passage par Perse18 prouve qu’il n’y avait d’autre , sanction que celle de l’opinion publique contre ceux qui exerçaient la médecine sans qualité.
L irresponsabilité des médecins, souvent accusés de tuer les malades, est également déplorée par Pline : « 11 n’y a aucune loi qui châtie l’ignorance, aucun exemple de punition capitale. Les médecins apprennent à nos risques et périls ; ils expérimentent et tuent avec une impunité souveraine, et le médecin est le seul qui puisse donner la mort. Bien plus, on rejette le tort sur le malade ; on accuse son intempérance et l’on fait le procès de celui qui a succombé19. » Mêmes plaintes chez les auteurs grecs : les médecins sauvent ou laissent mourir leurs malades, certains toujours de recevoir un salaire , médecins et avocats peuvent tuer les gens sans en subir les conséquences, etc. 20. Si Aristote dit que le mrdecm doit gendre compte à d’autres médecins, cela signi el seulement, d’après le contexte, que tout spécialiste es | soumis à l’appréciation de ses pairs '21. Un passage d . n
tiphon atteste formellement l’irresponsabilité des nié 6| cins dans l’exercice de leur profession23. D’autre PtU U 1
Pour la démonstration sur les parties visibles du corps huma'11' jjj.
d’Ephèse, éd. Daremberg, p. 134. — 8 Rufus d’Epbèsc, éd. Dan m juj.
Puscbmann, p. 86. — 9 Galen. XV111 B, p. 630. — 10 Dcls. hn'i-
i\i\\ 7 13); niais io,u
même traite avec grand détail de 1 anatomie de 1 œu 1 vu, g |f (;a|en. XlH»
qu’il en dit est, suivant Mirscbberg, inexact, incomplet ou vague. (Uirsuil des 604. — 12 Apul. Apol. 36. Apulée se justifie en alléguant ^ju*0p|irastc recherches d’anatomie, suivant l’exemple donné par Aristote, ^ 0$, d’autres savants de l’antiquité. — 43 Montesquieu, Espiit ( ^ ^ ^ p|jn.
14. — 14 Phaed. Fab. 1,14. — 15 Galen. X, 5 ; XIV, 000; XIX, ^ 1()0
Nat. Hist. XXIX, 18. — 17 Hor. Ep. II, 1, U*. - 18 Pers* ‘ ', x‘ 865;
— 19 Plin. Nat. Hist. XXIX, 18.— 20 plat. Polit, p. 299; eg- 1 , Philémon ap. Stob. Flor. Cil, 6. — 21 Arist. Polit, pp. 127.
MED
MED
1(lll de la responsabilité criminelle des médecins
était engagée au cas où un malade mou-
est ques
■ "’d était prouvé qu’ils avaient agi contrairement à
ral1’ h ',s des 1 ; or, les anciens n’auraient pas signalé
ce'la"u!i!,'nlarité s’il avait existé, en Grèce, quelque |UeParllCU
veislation analogue.
'■ malgré les plaintes de Pline, il est certain
Toutefois que l’irrespon
sabilité des médecins à Rome n’était pas a loi tendit sérieusement à la limiter.
absolue et que . . . ,
(.i(|(,(.jn était responsable au criminel en vertu des
\l\tCornelia de veneficiis et Cornelia de sicariis. « Est te,ui de D loi Cornelia celui qui a tué un homme libre , ericlave ; celui qui, dans l’intention de donner la mort, a confectionné et vendu du poison; celui qui a blessé dans l’intention de tuer; celui qui a vendu au public des médicaments dangereux, ou en a conservé dans des intentions homicides. Est puni des peines portées par cette même loi celui qui horninem libidinis vel promerdi causa castraverit. Est puni d’une peine spéciale celui qui s’est rendu complice d’un avortement2. » Il s’agit là, il est vrai, de crimes de droit commun ; ma is ce sont des crimes dont le soupçon a effleuré plus d’un médecin célèbre sous l’Empire. La responsabilité civile des médecins était engagée par la loi Aquilia, de l’an de Rome 468, qui réprimait le dommage causé, damnuni injuria datai n, et, par suiLe, ouvrait une action ayant pour but principal une indemnité3. Le dommage doit avoir été causé injuria ; donc, si le malade est mort par hasard, ou par force majeure, le médecin est indemne4; mais la loi atteint même la faute la plus légère, imprévoyance, ignorance, maladresse. Ainsi le médecin qui, venant d’opérer un esclave, n’a pas surveillé les suites de l’opération et l’a laissé mourir, est civilement responsable. Une opération mal faite, un remède ou un clystère administré mal à propos, avec une substance dangereuse, l’application d’un onguent nuisible, sont autant de dommages commis injuria s. En cas de morL ou de mise hors de service d’un esclave, le médecin maladroit supporte une indemnité égale non seulement à. la valeur de 1 esclave, mais aux perles accessoires que le maître a subies et aux gains dont il a été frustré. La responsabilité des médecins n’était pas engagée, en vertu de la loi Aquilia, s il s’agissait de dommages causés à un homme ibre , toutefois, la jurisprudence suppléa à cette lacune; homme libre fut lui-même investi de l’action, qui pou- Vait liasser a sos héritiers0. La loi admettait également que h. médecin esclave pùt s’obliger au civil par ses
’.son maître était responsable dans la limite de la ™ Pln l^e ' esclave, qu’il pouvait abandonner au plaignant |7"' lever la poursuite1. Les sages-femmes et
“"n s-médecins ( obstetrices , ’caxpaivat) étaient soumises aux mêmes re Entre
■a contradict
rpaivai)
responsabilités que les hommes 1 1 otte législation sévère et les plaintes de Pline,
a fallu du
sur
ces délicat
ion n’est peut-être qu’apparente. D’abord, ii temps pour que la jurisprudence se constituât
es questions; en second lieu, les condi-
di'jite des '' ' ®'c- b 82. — 2 Jaci|uey, De la condition juri
~ ‘Si nT' P' 85- 7 3 Insl“- lv- 3- 6‘ 7= p-
> Ibid p -•’> ’ 1 UiS- IV, 2, 8 et 9 ; Jacquey, Ibid. p. 69. — G Jac
ùerod. U, 84. ~ ’ ,bid • P- 79- — 8 /%. IX, 2, 9. - 9 Hom. Od. IV, 230
*Wv«v, ij ly..’. ' * Herod. Il, 84 : Miïjç voû^ou exct fftoç {yiTçd;; iffu xat 0
Wod>en»chrirt 'r <'‘7 Griech • °straka (Berlin, 1899), 1. I, p. 377. Cf. Wesselj — 13 Schol, /( V, \.Kla‘S: pllihl- 1902> P- 20i- — 12 Cic. De oral. III, 33 Yj J ’ ’ Oind. Pyth. III, 50. — H Aristoph. Ecoles. 363. — 16 L
lions actuelles de la responsabilité médicale en Europe suffisent à montrer combien la« faute grave » estdiflicile à définir et à établir. Les plaintes contre I rresponsabilité des médecins n’ont pas cessé depuis qu’ils sont obligés, par la loi, de posséder un diplôme; ceux qui exercent sans licence sont souvent poursuivis pour exercice illégal de la médecine, mais bien rarement condamnés au civil pro damna injuria data.
VI. Spécialités et spécialistes. — En Egypte, où les médecins étaient très nombreux, au point qu’on disait que tous les Égyptiens étaient médecins9, Hérodote assure qu’il y avait un médecin pour chaque maladie et chaque organe (yeux, dents, estomac); aucun médecin ne s’occupait de plusieurs affections'0. Ce goût des Égyptiens pour la spécialisation du savoir médical se constate encore à l’époque romaine. Un médecin, sur un papyrus de Berlin, parle de Tpaug-aToOspaTreueiv ; il était donc un Tpaujj.ctToGepaireÛT7)ç, médecin des blessures, ce qui est l’équivalent du nom que l’on donnait à Rome au médecin grec Archagathos, vulnerarius. Un papyrus de Londres mentionne aussi un tccrpoxauff-rr^, médecin opérant des cautérisations ".
Si l’on en croyait Cicéron, la Grèce, à l’époque d'Hippocrate, n’aurait pas encore connu de spécialistes soignant, les uns des maladies internes, les autres des blessures, d’autres encore les yeux1'2. Mais Cicéron est probablement dans l’erreur. Déjà, en effet, dans les poèmes homériques, on trouve constituée la chirurgie militaire, qui s’occupe principalement de plaies et dont il sera question plus loin avec détail (g XI). En second lieu, l’auteur de YÉthiopide, Arktiuos, distinguait la médecine de la chirurgie, puisqu’il faisait de Machaon un chirurgien et un médecin de Podalire u. Une grossière plaisanterie d’Aristophane 14 semble* indiquer que, dès le ve siècle, il y avait des spécialistes des maladies du rectum. Il faut attacher plus d’importance au passage du Serment hippocratique , où il est question de spécialistes qui pratiquent l’opération de la pierre et auxquels le médecin s'engage à en laisser le soin. Toutefois, l'interprétation de ce texte prête à quelque incertitude et l’on a pu se demander si l’opération interdite n’est pas plutôt la castration, considérée dès lors comme incompatible avec les devoirs moraux des médecins13. Mais on doit faire observer, à l’appui de l’interprétation ordinaire, que la lithotomie est restée une spécialité souvent héréditaire, même dans la Grèce moderne (cf. plus haut, § 111) ,G.
La médecine des gymnases a constitué une véritable spécialité depuis le développement de l’éducation athlétique en Grèce17. 11 fallut de tout temps, dans les palestres, une personne capable de parer d’urgence aux accidents, foulures, fractures, luxations, contusions, qui s’y produisaient à chaque instant18. Les préposés des gymnases acquéraient à cet effet les connaissances nécessaires; mais ils devaient aussi développer avec méthode les forces de leurs élèves et proportionner leurs efi'orts à leur état physique. Le pédotribe fut donc à la fois un hvgié-
loxle poi'le : o3 t£|*î«i Si oùSl yrt|v Xttiüvvx;. Littré a proposé dubitativement de corriger abiovra;: cf. Charpignon, Étude sur le Serment d' Hippocrate, Orléans. 1881; Puschmann, Uescli. des medic. Unterriclits , p. 36. — 16 Un médecin d'Alexandrie, Ammonios, était surnommé 5 'mOotGpo; (Cels. Vit, praef.) ; il avait inventé une méthode nouvelle pour l'opération de la pierre (Cels. VU, 20). Galien (V, 846) distingue aussi les Xïfiotôpot. - — 17 Cf. Girard, L' Education athénienne. p. 189 ; Puschmann, Op. I. p. 53. — 18 Blessures aux oreilles dans les gvmnases, P.at. Proteg. 342 B^ Gorg 515 E; cf. Rayot, Monum. grecs , 1877, p. 4.
MED
nisle (uyistvôç)', un masseur et un rebouteur. 11 fixait la quantité et la cj ual i I < * de la nourriture des élèves et graduait la série de leurs exercices, llérodicos de Sélymbrie, «■lève d Iccos de Parente, après avoir été longtemps pédotribe, devint infirme2 et, changeant de profession, se mit a exercer la médecine, ou plutôt à mêler la gymnastique a la médecine (gt;aç yugvacrT-xrjv tiTpixîi, dit Platon), suivant les principes de l'hygiène des gymnases, presi rivant surtout aux malades des exercices physiques, de longues marches, des massages, des sudations et une diète appropriée3. D’autres pédotribes et même des athlètes v suivirent son exemple et réussirent. Sans doute, d y a quelque exagération à dire que la médecine grecque est sortie en partie des gymnases et des palestres, mais il est incontestable que ces institutions ont contribué à son développement rationnel et qu’elles i xeicèrent une influence bienfaisante sur les doctrines hygiéniques \
L accroissement du savoir médical et peut-être aussi In tradition de 1 ancienne médecine égyptienne favorisèrent. à 1 époque alexandrine, la multiplication des spécialités. Cette tendance ne fit que s’accuser à l’époque romaine. Si quelques savants, comme Celse et Galien,
1 ont blâmée, ou du moins ont exprimé le vœu que le médecin donnât son attention au plus grand nombre possible de sujets 6, d’autres se sont résignés à admettre, avec Philostrate ', que personne ne peut embrasser tout I ail médical nxTav b ot’j-zoç cÙSeiç qcv ÇuXXagêivsiv
Buvatro). Toutefois, les excès de la spécialisation, à Rome, prêtaient au ridicule, et Martial ne s’est pas fait faute de les railler : « Cascellius arrache ou guérit une dent malade, Hyginus brûle les poils qui incommodent les yeux; Tannius enlève, sans la couper, la luette relâchée ; Eros ellace les tristes stigmates des esclaves; Hermès est le Podalire des hernies8. » Il y avait non seulement des spécialistes pour les différentes parties du corps, les oreilles, les yeux, les dents, etc., mais pour les différentes opérations, comme la lithotomie 9, la réduction des hernies, la cataracte, et pour les différents âges de la vie; enfin les médecins se répartissaient en écoles qui traitaient d’après certains principes généraux, empiriques, méthodiques, pneumatiques, éclectiques, ou en faisant prévaloir l’emploi de certains moyens curatifs ou diététiques, tels que la gymnastique, l’hydrothérapie (Antonius Musa), l’oinothérapie (Asclépiade), etc. 10 La chirurgie et la médecine n’étaient pas généralement exercées par les mêmes praticiens, bien que le chirurgien soit aussi qualifié de medicus et que le médecin soit souvent
1 Galen. De sanit. tuend. I, 15; II, 8. — 2 Plat. Polit, p. 399. 3 piat.
Protag. p. 316; Dep. p. 406; Phaed. p. 227 ; Hipporr. t. I, p. 581 ; t. Il, p. 245; t. IV, p. 107; t. VI, p. 327; Arisl. ad JYicom. p. 1006; Plut. De adul. et amie. 17; l ie. lam. I, 9. — 4 Diog. Lacri. VI, 02. — 5 Cf. Daremberg, Bist. des sc. médic. t. I. p. 82. Beaucoup de médecins qui s'établirent à Rome sortaient des gymnases grecs (Gell. XII, 5). — 6 Cels. Praef. VII. — 7 Pbilostr. De gymn. 15. — 8 Mari. X, 56 ; cf. DenelTe, Les oculistes gallo-romains , p. 34; Les bandages herniaires à l époque mérovingienne, Anvers, 1900. Lambros dit avoir possédé trois bandages herniaires provenant de Béotie (DenelTe, Ibid. pl. à la p. 12) ; on en a signalé plusieurs du v' et du vi« siècle (découverts dans la Meuse et dans la Somme). Celse connaît la bande et la pelote pour enfants (VII, 20); mais la première mention d’un bandage est dans Aétius (v' siècle). En général, des Grecs opéraient les hernies (*i)XoTo|ittv). — 9 La lithotomie se perfectionna à Alexandrie avec Ammomos (Cels. VII, 26). - 10 Pli„. Xat. Hist. XXIX, 5; Galen. V, 846; Apul. Florid. 19. Galien (Y , 840) nomme les spécialistes suivants : x,>xo^,r, X.Oot^o,, o-ffagcxot, S‘«‘ïi|mco;, ça , [xaxtu t txo 1 ..{lotavtx o t , oîvoSotxi, lUtSofoSoTai.
- U Cels. Praef. VII; Galen. X, 454; XVIII, 346; Juv. Sat. II, 13. - 12 Plut. De /rat. amore, 15. Le mot grec dichotomie, employé pour désigner cet abus, est un néologisme de la fin du xix' siècle. — 13 Cels. Praef I. — 14 Cels. Praef V.