‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 2)Chapitre 269 sur 275 · I 1, 004; 11,491; XI, 21S ; XIV, 508 ; XVI · texte numérisé non relu

I 1, 004; 11,491; XI, 21S ; XIV, 508 ; XVI

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l’acception objective Quant au sens subjectif , il faut, pour en découvrir quelques rares exemples, descendre jusqu’au vc siècle2. Comment croire, dès lors, qu'il soit primitif? D’autres savants, avec plus de raison, ce nous semble, attribuent à la religion des Muses une origine naturaliste. Les Muses auraient été primitivement des nymphes des montagnes et des eaux. Celte conception s’étaie d’abord sur plusieurs textes lexicographiques. Hésychius, dans une glose, identifie formellement Muses et Nymphes3. Et Étienne de Byzance4, Suidas5, le scholiaste de Théocrite 6 affirment, d’autre part, que les Muses, chez les Lydiens, portaient le nom de Nymphes.

A l’appui de cette thèse on peut encore invoquer les épithètes géographiques des Muses. L’épithète rtispiocç, par exemple, les désigne comme originaires du mont Piéros7. On les appelait Hi^Xr/oe; du nom de la source Pimpléia, en Piérie 8. Une autre épithète, celle de Libethrides , fait allusion à leur plus ancien sanctuaire Piérien, le Libéthrion , dont le nom seul suffit à indiquer la situation au bord d’un ruisseau ou d’un canal (Xetê-q- 6pov) 9. Enfin les Muses étaient appelées aussi ’OXug7ttào£ç, c’est-à-dire habitantes du mont Olympe, tout proche de la Piérie10. Ces épithètes locales, qui nous reportent aux plus lointaines origines du culte des Muses, nous le montrent donc établi dès le principe sur les montagnes, près des cours d’eau et des fontaines. C’est, en des sites pareils que nous trouvons installés, aux époques les plus diverses, les sanctuaires des Muses. Ainsi, lorsqu’une colonie Piérienne apporta en Béotie leur culte, ce fut sur un point de la chaîne de l’Hélicon (qu’en regret de la patrie absente elle appela Libéthrion) et près de deux sources, dénommées l’une Libéthrias , l’autre Piéra , qu’elle fonda un sanctuaire des Muses Libéthrides ; ce sanctuaire existait encore au temps de Pausanias11. Tout un canton de l’Hélicon, du reste, était spécialement dédié aux Muses : on connaît les noms des sources Hippocrène et Aganippè, des tleuves Permesse et Olméios, et leur intime association avec la légende et le culte de ces divinités poétiques12. A Corinthe, la source Pirène était également consacrée aux Muses 13. A Trézène, on les honorait sous le nom d'Ai'dalides (apow, arroser)14. A Delphes, tout près de la fontaine Castalie, elles avaient un hiéron 13. Selon Pindare, c’étaient les Muses qui avaient fait jaillir, aux portes de Thèbes, la fontaine Dirkè16. Plutarque, dans le Banquet des sept sages 17, mettant en scène Solon, lui fait adresser, sans doute d’après un antique usage, des libations communes aux Muses et aux divinités marines Poséidon et Amphitrite. Enfin Épicharme, dans une comédie intitulée les Muses, énumérait, selon Tzetzès18, sept de ces divinités : Nilo, Tritoè, Asopo, Heptaporè, Acheloïs, Titoplo (?), Rhodia19. Or tous ces noms, à part Titoplo qui parait altéré, sont des noms de fleuves. Que le poète les eût forgés pour la circonstance, rien n’est plus probable; car ils sont fort exactement accommodés au rôle,

l Od. XXIV. 62 ; Hymn. ad Merc. 447 ; Ad Pan. 13.— 2 Aesch. Eum. 308 ; Sopli. Trach. 043 ; Eurip. Troad. 120; Aristopli. Nub. 1030; Plat. Cratyl. 428 C. 3 S. Vt - 4 s. v. Top )8os. —3 S.v. vippo». — « VII, 92. — 7 Hesiod. Sc. Hcr. 206 ; Sol. 4, 2; Eurip. Med. 830; Hesych. s. v. mepISe;. — 8 Hesycli. s. v. nlic%(()>at ; Scli. Apoll. Rhod. I, 26; Fest. s. v. Pimpleides Musae; Sial. Sylv. I, 4, 20 ; II, 2, 37; Mari. XI, 3, 1; XII, 11, 3, etc. —9 Verg. Egl. VII, 21 ; cf. Serv. Ad h. I.; Hesycli. s. v. AdS^Opov. — 10 llom. U. II, 491 ; Hxjmn. Merc. 450, etc. ; Heuzey, Le mont Olympe , p. 95. — H IX, 34, 4. Le dernier nom (dans les mss. nÉTja) a été rectifié, à peu près sûrement, par Buttmann. — 12 Paus. IX, 29-31 ; P. Decharme, JVot. sur les ruines de Vhiéron des Muses , dans Arch. des miss, scienti /. IV,

qu’il leur a prêté dans sa pièce, de divinités pêcheuses chargées de pourvoir de-poisson le banquet des dieux 20> Mais Épicharme eût-il pu avoir même l’idée d’une semblable fonction, si la croyance commune de son temps n avait vu en elles des divinités fluviales? Cette origine fluviale des Muses est encore confirmée par leurs rapports légendaires avec Dionysos, qui, nous apprend Plutarque n’était pas seulement le dieu du vin, mais encore celui « de la nature humide21 », et, d’autre part, avec les Sirènes, à la fois divinités des eaux et habiles chanteuses22. La même conception se retrouve exprimée plus clairement encore dans la mythologie, sous la forme figurée de mariages et de naissances. C’était, disait-on, de l’union de Calliopè avec le fleuve thrace OEagros qu’était né Orphée23; Melpomène, ou, selon d’autres, Terpsichore s’était unie au fleuve Achéloos pour enfanter les Sirènes24. Aimée du fleuve Strymon, Euterpe avait donné naissance à Rhésos23. Tant d’indices etsi concordants ne permettent guère le doute. Les Muses, à nos yeux, ont été originairement de simples génies des eaux. Mais par quel travail de l’imagination hellénique se sont-elles, de cette humble origine, élevées jusqu’au rang de divinités, patronnes et inspiratrices du chant et de la poésie? C’est ce qu’il est malaisé de dire. « Faut-il croire que chez les premières populations de la Grèce le sentiment de l’harmonie musicale s’éveilla d’abord au bruit de l’eau, à l’harmonie naturelle des fleuves et des torrents? Les paroles mesurées et cadencées, les modulations de la voix humaine ne parurent-elles que les échos des grandes voix de la nature qui se communiquait aux hommes? » Telle est l’explication que propose, sans s’y arrêter d’une façon ferme, M. Decharme26. Celle de M. Rôdiger est sensiblement différente 27. Il voit dans les Muses fluviales, de même qu’en Dionysos auquel elles sont souvent associées, un symbole de la nature, qui, assoupie en hiver, renaît au printemps. Au printemps, les torrents des montagnes rompent leurs entraves de glace, et, bondissant en cascades du haut, des rochers, remplissent de leurs murmures harmonieux les vallées, où ils ramènent la joie et la vie. L’homme primitif, qui, au retour de la jeune saison, sentait son cœur se rouvrir à l’allégresse et les chants éclore sur ses lèvres, attribua tout naturellement aux Muses, c’est-à-dire aux eaux bruissantes, cette douce influence. Et ainsi il fut amené à les concevoir comme les divines dispensatrices du chant et de la poésie.

IL Origine et expansion du culte des Muses. — C est dans la Piérie, sur les confins de la Thessalie et de la Macédoine, que parait avoir pris naissance la religion des Muses. Là, sur les monts Olympos et Piéros, aux bords des sources Piinpleia et Libéthron, la légende et la poésie plaçaient leurs plus anciens sanctuaires • l’époque historique, le souvenir de ces lointaines origines ne s’était pas encore effacé. Dans les dernières années du ve siècle nous voyons en effet un prince,

2» sér. (1867), p. 169 sq. - '3 Pers. Sat. prol. 4; Stal. Sylv. I, *> 25- ^ C.

Sept. sap. conv. 4, p. 150 A; Paus. H, 31, 3. - 15 Plut. Pyth. orac ^

16 Art». V, 74. - U p. 104 D - » AdHenod Op. 34).

moins connus, Heptaporos et Rhodia, von om. • ’ ’ ... 304 D; cf.

-20 Alhen. III, P. 85 C ; VIL P. 320 C. - * 34’

Decharme, Les Muses , p. 34; Rüdiger, Die Musen p. -60 sq. g 4 70oD;

3; Steph. Byz. a. v. ; Euslath. Ad II. I, 201 ; XXXVII, 439

IX, 14, 5-0, p, 746 C. - -3 Apollod. I, 3, - • Y 2„ ,lod. L. I.

éd. Davis. - 24 Apollod. I, 3, 4; Apoll. Rhod. AV, 893 sq Didol.

20O l p 38. — 21 O. I. p. 201. — 28Pau9. IX, 34.4; Strab. IX, 2, p- 332,

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protecteur des lettres et des arts, Archélaos dê Macédoine, instituer dans ce même canton, à Dion, en souvenir de l’ancien culte délaissé, une fête brillante des Muses, avec des concours scéniques, qui durait neuf jours.1. Que la religion des Muses ait eu son berceau en une contrée, (|ui, à l’époque classique, nous apparaît parmi les plus arriérées et les plus dénuées de culture, on pourrait au premier abord s’en étonner. Mais n’oublions pas. d’une part, que la Piérie a subi postérieurement un changement de population3. Occupée primitivement par les Thraces, elle fut ensuite subjuguée par les Macédoniens, « race à tous égards moins fine que la race thrace, et en particulier bien plus indifférente à l’égard des choses divines3 ». Secondement, et surtout, il faut se rappeler l’infinie distance qui sépare des Muses classiques, considérées comme dispensatrices de la civilisation et des arts, les Muses Piériennes, modestes divinités des eaux bruissantes.

Mais c’est en Béotie, autour de l’IIélicon, que la vénération des Muses s’est constituée définitivement et a jeté le plus d’éclat'1. Par une de ces prétentions habituelles à la vanité grecque, les Béotiens revendiquaient ce culte comme autochtone 5. Mais tout, au contraire, révèle qu’il avait été importé chez eux par une immigration thrace. C’est ce qu’affirme Strabon6. Et, sur ce point, la tradition historique est encore confirmée par les noms géographiques que les Piériens transportèrent avec eux en Béotie. Ainsi le nom même de la montagne béotienne des Muses, l’Hélicon, n’est autre que celui d’un fleuve de Piérie7. De la Piérie aussi vient le nom de Libéthrion, donné à la partie de la chaîne de l'Hélicon proche de Coronée 8. Enfin deux sources voisines, consacrées aux Muses, s’appelèrent, nous l’avons déjà dit, Libéthrias et Piéra9. En cette nouvelle patrie le culte des Muses retrouvailles montagnes abruptes, les vallées ombreuses, les eaux vives, tous les sites en un mot où il avait pris naissance. Il s’établit d’abord à Ascra, patrie d’Hésiode10. Plus tard, Ascra ayant été détruite par les Thespiens, ceux-ci s’emparèrent de la surveillance et de la direction du culte11. Tout le canton de Thespies était, du reste, dédié aux Muses, et Pausanias, dans une énumération sèche mais précise, a décrit toutes les statues et œuvres d’art qui s’y pressaient13. Sur les fêtes appelées Mouusîa, qui se célébraient à Thespies tous les cinq ans, voyez l’article mouseia . Les Muses primitives, importées par la colonie Piérienne qui fonda Ascra, n’étaient, selon la tradition, qu’au nombre de trois13. Pausanias nous a transmis leurs noms, Mélété (méditation), Mnémé (mémoire), Aoidé (chant), correspondant aux trois principales parties de l’art des rhapsodes. Mais ces appellations abstraites dénoncent, semble-t-il, une époque bien postérieure. Ce qui est plus sùr, c’est que dès le temps

I Diod. Sic. XVII, IG, 3. — 2 Strab. X 16, p. 404, éd. Did. ; cf. IX, 25, p. 352. — 3 Paus. IX, 29, 3. — 4 Plusieurs écrivains avaient décrit Yliiéron et les fêtes des Muses sur l’Hélicon. Selon Ath. XIV, p. G29 A, Amphion de Thespies avait composé un ouvrage en plusieurs livres sur le Mouaeïov; et le schoüaste d’Homère, 11. XIII, 21, cite un ouvrage de Nicocratès, mçt xoCf lv 'EXixwvi &lùivoç; cf. Paus. IX, 30-31. — 5 Selon eux, le culte des Muses avait été fondé sur 1 Hélicon par les Aloades, Ephialtès et Otos, Paus. IX, 29 ; cf. en sens contraire Diod. V, 50. — 6 IX, 2, p. 352, éd. Didot; X, 3, p. 404. — 7 Paus. IX, 30, 8. — S IX, 34, 4. — 9 Ibid . — 10 IX, 29, 1. — H IX, 31, 3. — *2 IX, 30-3 i. — 13 IX, 29, 2. —14 Theog. 76-79. — 15 Plut. Pyth. orac. 17, p. 402 C. — 10 Symp. IX, 14, 2, p. 744 C. — 17 Clitodem. fr. 1 (Frcigrn. hist. Qr. 1, p. 359, éd. Millier). — « Paus. I, 25, 8. — 19 I, 19, 5. — 20 I, 2, 5. — 21 J, 30, 2. — 22 Rôdiger, O. I. p. 281 sq. — 23 Pers. Sat. prol. 4; Stat. Sylv. I, 4, 25.

d’Hésiode, au vne siècle, le nombre neuf avait prévalu, et nous trouvons déjà fixés chez ce poète les noms que conserveront les Muses pendant toute la durée de la religion hellénique11.

Aucun sanctuaire des Muses n’eut en Grèce un éclat comparable à celui de l’Hélicon. Toutefois elles étaient vénérées en maints autres lieux, en particulier à Delphes où parait s’être produite leur conjonction avec Apollon. Originairement les deux cultes étaient distincts. Mais l’analogie de certaines de leurs fonctions finit par les rapprocher et les confondre. Apollon, dieu de la cithare, devint tout naturellement le chef du chœur dansant et chantant des Muses : d’où son nom d’Apollon Musagète. 11 y avait, nous l’avons vu, à Delphes, une source des Muses et une fête des Muses 1S. Quant aux noms que leur attribue Plutarque, Nété, Mésé , Ilypatè, empruntés aux trois cordes de la lyre, ils sont fort probablement le produit d’un symbolisme assez récent10.

A Athènes aussi le culte des Muses est sûrement d’importation thrace. Ce qui en témoigne, c’est le nom d’Hélicon, donné à une colline qui borde lTlissos17. Une autre colline, au sud-ouest de l'Acropole, s’appelait, de leur nom, Mouaetov18. Sur les bords de l’ Ilissos elles étaient adorées sous le titre de Muses Ilissiades 19. Leurs statues se voyaient dans le temple de Dionysos Melpoménos20. Enfin Platon avait placé dans l’Académie un autel en leur honneur21.

Nous trouvons la mention du culte des Muses dans un très grand nombre d’autres localités de la Grèce propre, des colonies et des îles qu’il suffira de mentionner22 : à Corinthe, où la source Pirène leur était consacrée23, à Sicyone,où l’une des Muses s’appelait Polymathia 2\ à Trézène26, Sparte 20, Messène27, Olympie28, Mégalopolis20, Tégée30, Amphipolis 31 , Stagire32, Alexandrie 33, dont le fameux Musée [muséum] leur doit son nom, et où Ptolémée Philadelphe institua en leur honneur et en celui d’Apollon des fêtes magnifiques, à Aphrodisias 34, Aptéra de Crète39, Lesbos30, Paros31, Théra38, Chios39, Ambracie40, Syracuse41, Métaponte 42, Crotone43, Thurii44, Tarente45, etc. Enfin, à la suite des lettres grecques, les Muses* pénétrèrent dans le Latium. Ce fut, selon la tradition, Numa, qui, le premier, leur consacra aux portes de Rome un bois arrosé par plusieurs fontaines et, en particulier, par la célèbre fontaine Egérie 40. Les Romains les appelèrent, soit, pàr une simple transcription de leur nom grec, Musae , soit, par assimilation à des déesses indigènes de l’inspiration prophétique, Camenae (primitivement Casmenae—Cannenae, cf. Carmen)47. Les Muses latines héritèrent naturellement de toutes les attributions de leurs sœurs grecques. Chez le vieux poète Naevius, cette identification est déjà faite ( novem Jovis concordes fïlias sonores 43).

— 24 plut. Symp. IX, 14, 6, p. 746 E. — 23 Paus. II, 31, 3, Stepli. Byz. s v.

’AçSaKSe;. — 26 Paus. Iir, 17, 5. — 27 IV, 31, 10. — 28 V, 14, 10. 29 VIII,

3-2, 2. — 30 VIII, 47, 3. — 31 Schol. Eur. Rhes. 346. — 32 Theophr. Hist. plant. IV, 16, 3; Plin. XVI, 133. — 33 Vitruv. VII, Praef.; Ath. I, p. 22 D;

Strab. XVII, 1, p. 974 extr. (éd. Didot). — 34 Lebas, Voy. arch. ( Inscript .), III, p. 378. — • 33 Steph. Byz. s. v. "Aitreça. C’est là que la légende plaçait la scène du conflit des Sirènes et des Muses. — 36 Alhen. XIV, p. 635 A.

— 37 Thiersch, Par. Insclir. n. 18. — 38 Corp. inscr. gr. II, 2448. — 39 Ibid. H, 2214. — 40 Plin. XXXV, 66. — 41 Eurip. vit. 83. — 42 Diog. Laert. VIII, 1, 15; Iambl. Pyth. vit. 170; Porphyr. Pyth. vit. 57. — 43 Iambl. O. I. 45, 50, 264; Porphyr. O. I. 4. — 44 Schol. Theocr. VII, 78. — 43 p0lyb. VIII, 25 (27), 11.

— 46 Tit. Liv. I, 21 Plut. Nvm. 8. — 47 Varr. De ling. lat. VII, 20. Voir l’article camenae. — 48 Nae\ reliq. éd. Klussmann, p. 52.

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III. Les Muses dans la littérature. — C’est dans les poèmes homériques que les Muses nous apparaissent pour la première fois. Mais leur nombre n’y est pas encore fixé : tantôt, comme au début de l'Iliade et de l'Odyssée, le poète s’adresse à une Muse unique. Tantôt, par exemple au début du Catalogue des vaisseaux , il les invoque au pluriel comme un chœur collectif1. A la vérité, les Muses novénaires sont citées une fois dans l’ Odyssée, mais c’est au chant XXIV, très postérieur au reste du poème2. La filiation généalogique des Muses ne parait pas, non plus, bien établie encore chez Homère.. Si, à plusieurs reprises, il nomme Zeus leur père 3, nulle part par contre il ne fait mention de leur mère. Ce n’est que dans l'Hymne à Hermès, bien plus récent que les deux grands poèmes homériques, que Mnémosynè est dite la mère des Muses 4. Chez Homère la fonction des Muses est double, par rapport aux dieux et par rapport aux hommes. Dans l’Olympe elles ont surtout pour rôle de charmer les loisirs de la vie divine : pendant les festins des immortels, alors qu’Apollon tient la phorminx , elles-mêmes chantent, en alternant, de leur belle voix 5. Sur terre, déesses de la mémoire ou, plus généralement, dp passé, elles sont les inspiratrices des poètes : « Dites-moi maintenant, Muses qui habitez les demeures olympiennes (car vous êtes déesses, vous êtes présentes à toute chose, vous savez toute chose, tandis que nous, nous n’entendons que la renommée, et nous ignorons les choses mêmes), dites-moi quels furent les princes et les chefs des fds de Danaos6. » C’est à ce titre de témoins et dépositaires du passé qu’Homère les invoque au début de ses deux poèmes. C’est à ce titre encore qu’au cours de son récit, chaque fois qu’un détail semble lui échapper, il les appelle au secours de sa mémoire défaillante". Enfin, dans l'Odyssée 8, Homère dit expressément, à propos de l’aède Démodocos, que ce sonl les Muses qui l’ont instruit.

Dans la Théogonie hésiodique la figure des Muses apparaît déjà bien plus précise et plus distincte. Entre Homère et Hésiode s’est poursuivi un lent travail de fusion et de coordination, qui a fixé en partie déjà les légendes et pourvu les dieux et les héros d’une filiation. De ce travail, auquel ont contribué plus que tous les autres les poètes de l’Hélicon,les Muses aussi ont profité. Leur nombre, leurs noms, leur généalogie sont arrêtés désormais de façon définitive. La Théogonie en nomme neuf : Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie et Calliope, toutes filles de Zeus et de Mnémosynè 9. Sur leur habituelle résidence, le prologue de la Théogonie, assemblage indistinct de plusieurs rédactions primitivement indépendantes, présente deux versions inconciliables. Selon l’une, les Muses habitent l’Hélicon 10 : c’est là qu’après avoir baigné leur beau corps dans les eaux du Permesse, de l’Hippocrène ou de l’Olméios, elles exécutent leurs chœurs gracieux11. C’est de là que la nuit, enveloppées d’un nuage, elles s'en vont parcourir la terre, faisant retentir leur voix harmonieuse, et inspirant les poètes12. Plus loin, au contraire, l’auteur, fidèle à la tradition primitive, place les Muses en Piérie, non loin de la dernière cime

1 11. Il, 48 1. — 2 V. CO. — 3 II. Il, 491; Od. I, 10; VIII, 488. — 4 V, 429. De môme dans Hésiode, Theog. 53, 915. — 6 II. I, 604-5. — 6 Ibid. Il, 485-6. — 7 Ibid. XI, 218. — 8 VIII, 488. — 9 76-79 53, 915. — 10 V. 1-2. — 11 V. 5 sq. 12 V. 9 sq. — 13 v. 42. — 14 V. 38. — 15 V. 32. — 16 V. — sq. — '7 Voir plus

et des neiges de l’Olympe13. Tout en restant à peu près les mêmes que chez Homère, leurs attributions, chez Hésiode, ont cependant quelque chose de plus philosophique et de plus abstrait. Dans. l’Olympe « elles charment, dit le poète, la sublime intelligence de Zeus leur père, unissant leur voix pour dire le présent et

l’avenir et le passé 14 ». Sur terre elles inspirent les poètes

auxquels « elles soufflent une voix divine pour annoncer ce qui sera et ce qui fut 16 ». Mais leur influence s’étend même au delà de la poésie. Ce sont elles qui confèrent aux rois de l’époque homérique, en même temps juges du peuple, l’éloquence et la persuasion qui apaisent les discordes16. Toutes ces fonctions, les Muses les exercent en commun, car, bien que chacune d’elles désormais ait son nom, elles n’ont pas encore de physionomie personnelle et distincte. Ces noms mêmes, auxquels on essaiera plus tard de rattacher par des artifices étymologiques'les divers genres littéraires, ne sont encore que de simples épithètes, sans signification précise11. Calliope est la seule qu’Hésiode distingue de ses sœurs : « elle est, dit-il, la première de toutes, car elle s’attache aux rois vénérés18». Peut-être par ce langage figuré la désigne-t-il déjà comme la Muse de la poésie épique, ce qui sera plus tard son attribution habituelle.

La poésie, après Hésiode, resta généralement fidèle à la généalogie des Muses, telle qu’il l’avait formulée dans la Théogonie. Notons pourtant quelques divergences. Certains poètes, tels que Mimnerme19 et Alcman 20, admettaient, antérieurement aux Muses, filles de Zeus, une génération de Muses plus anciennes, filles d’Ouranos et de Gê21. Épicharme citait, comme parents des Muses, Piéros et Pimplea22. Aratus connaît quatre Muses, filles de Zeus et de Plusia23. Mais ce sont là, en somme, de

pures fantaisies de poètes, qui ne sauraient prendre place dans la mythologie. De même lorsque Eumélos fait d’Apollon le père des Muses 24 ou quand Euripide dit que la blonde Ilarmonia enfanta les neuf sœurs chez les Athéniens 2S, ce n’est là qu’un langage figuré qu’on aurait tort de prendre au pied de la lettre.

IV. Les Muses dans l’art. — La plus ancienne représentation des Muses dont la littérature fasse mention est celle que décrit Hésiode, comme ayant figuré sur le bouclier d’Héraclès26. On y voyait Apollon, au milieu de l’assemblée des immortels, jouant de la phorminx , et les Muses qui chantaient. Sur le célèbre coffret de Kypselos, exécuté vers 650-020 av. J.-C., était sculpté, selon Pausanias21, le même sujet: le chœur gracieux des Muses (yapieiç Ap°^on guidant leui chant.

Ainsi, aussi haut que nous puissions remonter, nous trouvons déjà les Muses associées dans l’art avec Apollon citharède. Ni dans l’un ni dans l’autre de ces deux textes le nombre des Muses n’est indiqué. Mais, ce nombre ayant été fixé à neuf par Hésiode lui-même, c’est probablement le chiffre que nous devons admettre dans passage du Bouclier d'Héraclès. Et, dans le tex e Pausanias, le mot yp poç implique tout au moins, a qu’il semble, un total d’exécutants supérieur a tro s.

Quant aux attributs, les Muses, sur ces deux monumen

np Hemble.nt en avoir eu aucun. Leurs fonctions i

bas § V. — 18 Theog.

7 init. — 21 Cf. Cic.

et d. 6. — 23 Ibid. 1.

— 27 l’aus. V, 18, 4.

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