‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 2)Chapitre 3 sur 275 · J AC · texte numérisé non relu

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f’ûl LouLo-puissanlP. Mais d’autres faits nous la montrent sous un jour fort différent.

Pour ce qui est de sa toute-puissance, elle était plus apparente que réelle. « Le législateur a voulu, dit Plutarque, que, lorsque le peuple était assemblé, nul ne pût pnendre la parole, si ce n’est les sénateurs et les rois (à quoi il faut ajouter les éphores) ; les sénateurs et les rois faisaient les propositions, le peuple décidait et ratifiait1 \ » Il résulte de là, d’abord, que le peuple n’avait aucune initiative, aucun droit de proposition ; ensuite, que cette assemblée était muette. A l’opposé d’Athènes, où le premier venu pouvait parler et discuter, Lacédémone ne connaissait ni orateurs ni démagogues. L’assemblée ne faisait qu’écouter, et elle n’avait à choisir entre deux opinions que dans le cas où les sénateurs et les rois se trouvaient en désaccord entre eux. Plutarque ajoute que, dans le siècle qui suivit Lycurgue, l’assemblée essaya de jouer un rôle plus important; on réprima ses exigences par une nouvelle rhètra dont l’historien donne le texte et qui peut être traduite ainsi : « Si le peuple se prononce pour l’opinion mauvaise, les sénateurs et les rois se retireront », ce qui signifie, dit Plutarque, que l’assemblée sera aussitôt dissoute et que ses décisions n’auront aucune valeur 16. Il ressort de là que le peuple ne pouvait pas se mettre en opposition avec les sénateurs et les chefs de la cité. Ou il approuvait ce qui lui était présenté, ou il se retirait sans rien faire. Il avait bien une sorte de droit de véto, en ce sens qu’aucune proposition ne pouvait être convertie en loi s’il ne l’avait ratifiée; mais il ne pouvait jamais faire prévaloir une volonté qui lui fût propre. Aristote signale très nettement l’impuissance ordinaire de l’assemblée Spartiate, dans deux passages : en parlant de la Crète, il fait observer « que là, comme à Lacédémone, l’assemblée n’est maîtresse de rien, et qu’elle ne fait que confirmer, par son vote, les décisions prises à l’avance par les sénateurs et les magistrats17 ». Parlant ailleurs de l’assemblée du peuple à Carthage, il remarque au contraire qu’elle diffère de celle de Lacédémone; « car, lorsque les rois et les sénateurs de Carthage font une proposition, le peuple n’a pas seulement à écouter en silence ; le premier venu peut parler contre la proposition, ce qui n’est pas permis à Sparte18 ». Voilà donc des assemblées qui sont dites souveraines et qui pourtant ne possèdent ni l’initiative, ni le droit d’amendement, ni même le droit de discussion. Écouter en silence et répondre par des acclamations, voilà le plus souvent leur rôle 19.

On doit d’ailleurs se demander si ce peuple Spartiate, qui se réunissait ainsi en assemblée, était une multitude démocratique. Il est vrai que Thucydide et Plutarque se servent parfois de l’expression to ttXtiQo; ; mais on sait qu’en général les termes de la langue politique n’ont qu’une valeur relative; comparée à un sénat de 28 mem-

IV, 34; Plut. Lyc. C; Ages. 6; Xen. Rell. V. 2, 32-33. — H Thuc. I. B7-87. Nous avons deux autres descriptions d'assemblées, mais avec beaucoup moins de détails, dans Diod. XI, 50, et Plut. Agis , 0 ; cf. Plut. Praecepta ger. reip. c. 4 in fine. — 12 Thuc. I. c. ; Diod. XI, 50. — 13 Thuc. V, 77 ; xarcàSe Sorsï zU. ex*\r,<n a t«»v AaxsSatjAovtwy. — H Cela ressort de la rhètra primitive, Plut. Lyc. 6 ; voir aussi Ages. 30, où les éphores chargent Agésilas de proposer une modification aux lois et où le roi se présente à cet effet devant l'assemblée. — **> Plut. Lyc. G. — 16 Ibid. — 17 Aristot. Polit. II, 7, 4. — 18 Ibid. II, 8, 3. — 19 Une phrase de Xénophon(/7ieZ/. III, 3, 8) donne à penser qu’il y avait à Sparte une petite et une grande assemblée ; mais cette phrase est trop vague pour qu'il soit permis d’en rien conclure. Il est possible que « la petite assemblée » don L il parle ne soit que la réunion des magistrats et. des sénateurs. Il n’v a pas d'autre document qui indique deux sortes d'assemblées.

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bres, toute assemblée pouvait être appelée tO^Oo;. On voudrait savoir avec exactitude comment celle de Sparte était composée. Il est clair que ni les li ilotes ni les Laconiens n’en faisaient partie; mais il resterait à chercher combien il y avait de Spartiates et même si tous les hommes de race doricnne y figuraient. Or, on est d’abord frappé du grand nombre de Spartiates qui étaient déchus du rang de citoyen par l’àTipua. Cette peine, si prodiguée a Athènes, l’était bien plus encore à Lacédémone. Nous sommes fort loin d’avoir la liste complète des crimes et des délits qu’elle atteignait ; mais nous savons qu elle frappait tous ceux qui avaient manqué de courage dans un combat et même ceux qui, malgré le courage le plus brillant, avaient été faits prisonniers1, fin outre, le même châtiment frappait ceux qui ne s’étaient pas soumis dès l’enfance à la rigide éducation que les lois avaient instituée2. Il frappait encore ceux qui restaient célibataires au delà d’un âge déterminé3, fl frappait enfin tous ceux qui reculaient devant la dure observance des lois et de toute la discipline de Sparte Il y a plus; la pauvreté était par elle seule un motif suffisant pour être exclu du nombre des vrais citoyens. « A Lacédémone, dit Aristote, chacun doit apporter sa quote-part aux repas communs (quote-part qui, d’après Plutarque 3 et Dicéarque fi, ne laissait pas d’être assez importante et coûteuse7), et, s’il ne peut la fournir, la loi le prive du droit de cité8. » « Il est difficile aux pauvres, dit-il ailleurs, de prendre part à ces repas; or la loi est telle que celui qui ne peut pas supporter cette dépense ne peut pas non plus partager le droit de cité9. » Ces faits, affirmés par Aristote, jettent une grande lumière sur 1 état de la société Spartiate. Les pauvres n’avaient pas accès à l’assemblée, puisqu'ils n’étaient pas réputés citoyens. Or, le nombre des pauvres était grand. Aristote nous apprend en effet « que les fortunes étaient très inégales et que la terre était dans un petit nombre de mains10», fit comme tout travail et tout commerce étaient interdits au citoyen, la privation du sol équivalait à l’extrême pauvreté. Plutarque est, s’il se peut, plus énergique encore qu Aristote : « La richesse s’accumula dans quelques mains et la pauvreté s’empara de Sparte ; le sol appartenait tout entier à une centaine de propriétaires ; le reste est une tourbe sans moyens d’existence et sans droits ". » Sans doute, nous ne devons pas croire qu il en ait été toujours ainsi ; la disproportion n’était pas si énorme avant la guerre du Péloponnèse ; mais l'inégalité de richesse existait déjà depuis longtemps, et, dès l’époque de la guerre de Messénie, Aristote signale des indigents, a-ropouç, parmi les Spartiates i2. Beaucoup d’hommes se trouvaient donc, quoique nés de sang dorien, mis en dehors de la cité, et par conséquent exclus de l’assemblée.

Les affranchis, les néodamodes, et ceux que l'on qualifiait d’inférieurs, à'Troii.eioveç, faisaient-ils partie de l’assemblée du peuple ? Sur ce point, les renseignements

l Tliuc. V, 34; Hcrod. VII, 231 ; Plut. Ages. 30. — 2 [Mut. Inst. lac. 21. Cela csl confirmé par un mol que Plutarque rapporte d'un épliorc : An tipater vainqueur demandait i jue cinquante enfants Spartiates lui fussent remis en otage ; l’éphore répond que cela n’est pas possible, parce que ces enfants, ne pouvant plus recevoir l'éducation de Sparte, ne pourraient plus être citoyens, oj8ï iroXiTai av etyjirav (Apophth. éd. Tauclmilz. I. II, p. 1 08) . — 3 plut. Lyc. 15 ; Apophth. p. 148. •*— 4 Xen. Rcsp. Lac. 10. — B Lyc. 12. — G Ap. Athen. IV. 19. — Voir syssitia. — 8 Aristot. Polit. II, 7,4, éd. Didot, p. 515 :

x£ç«)./,v txar: o; ei'Tség et rb T£T«yj*evov ' e’ 8z jxv;, (AETÉyeiv vôj* o; xciAûei Tfj; icoXtTetecç.

— 9 Aristot. 11. fi, 21 : twv irjffirt'rîwv (JtersyEiv o’j bù8 tov to?ç 7,tav irevïjfriv, ô'ooç 8z Tyf <;

font défaut. Toutefois l’état d’oppression et de méconlentement où Xénophon représente ces classes13 permet de croire qu elles n’avaient pas de droits politiques. Combien restait-il donc devrais citoyens Spartiates? Plusieurs anecdotes rapportées par Plutarque montrent que les Grecs étaient désireux d’en savoir le nombre, mais que Sparte le cachai l-avec un grand soin u. Thucydide, racontant la bataille de Mantinée en 418, dit qu’il voudrait savoir combien il s’y trouvait d’hoplites Spartiates, mais qu’il l’ignore à cause du mystère dont cette ville s’entoure 16. A Sphactérie, les Athéniens n’avaie.nt fait prisonniers que 120 Spartiates16 ; mais ce nombre parut assez grand pour que Sparte crût devoir traiter de la paix17. Agésilas, partant pour son expédition d’Asie, avait 4000 alliés, 2000 néodamodes, et 30 Spartiates. On trouve enfin dans Xénophon un récif qui permet déjuger quelle proportion il y avait, dans l’intérieur même de la ville, entre les vrais Spartiates et les classes inférieures. Un homme qui révélait un complot aux éphores, en 397, leur dit : « Cinadon me mena à une extrémité de l’agora et me dit de compter combien j'y voyais de Spartiates; je comptai le roi, les éphores, les sénateurs, et d’autres jusqu’à une quarantaine; alors Cinadon médit: « fihbien, « ces hommes-là sont nos ennemis, tandis que tous lps » autres que tu vois, et qui dépassent 4 000, sont nos « amis18.» Si l’on prenait ce texte à la lettre, il faudrait croire que dès l'année 397 la proportion, dans la ville même, entre les vrais Spartiates et les hommes des classes opprimées, était comme 70 est à 4000. Sans aller jusque-là, on peut au moins tirer cette conclusion que les vrais citoyens étaient peu nombreux. Lorsqu’Aristote signale à Sparte le manque d’hommes, àXiyavôpwTn'a19,' nous devons sans doute entendre que c'était moins les êtres humains qui manquaient que les citoyens et les hommes libres. Ce qu’on appelait le peuple, à Sparte, c’est-à-dire ce qui formait le corps politique et ce qui avait des droits, devint de plus en plus une oligarchie.

0° Le .sénat. — Les anciens attribuaient unanimement à Lycurgue l'institution du sénat ■i0. Il était composé de trente membres, y compris les deux rois dont chacun n’avait qu'un suffrage. Ce sénat deSparte n’était pashéréditaire; il n'était pas non plus annuel et issu d’un tirage au sort, comme à Athènes. Chaque sénateur était élu par le peuple. Pour être éligible, il fallait avoir soixante ans 21 . Une fois nommé, on était sénateur toute la vie. C’était véritablement une assemblée de vieillards, yepouffta22.

Comme ce corps est ce qu'il y a eu de plus important à Sparte, on voudrait pouvoir s’en faire une idée exacte, etsavoir avant tout comment il était composé, fin principe, aucune condition de naissance ni de richesse n’était imposée pour être sénateur. Du moins les documents n’indiquent aucune condition de cette nature. C’était par « la vertu » seule qu’on s’élevait à ce rang. Nous avons dit plus haut ce que Sparte entendait par la vertu civique,

7] 7roXiTtx:r) àpsruj ; elle commençait à l’âge de sept ans et

TToXlTliaÇ 0070Ç IffttV aÙTotÇ O Ttàtçio^ 7ÔV [A>( SuvàjAEVOV TCÙTO TO TîÀOÇ «p£££iv jxyj JASTS/ElV

a ùtt.ç. — 10 Aristot. Polit. II, 6, 10. — H Plut. Agis , 5 : S y/oç ur.oçoç xcu artjio;.

— 12 Aristot. Polit. V, 0 (éd. Didot, p. 573-574). — 13 Xen. Hell. III, 3, G et 7.

— 1* Plut. Apophth* p. 116 : ruvOavo|x£vou nvbç iroffoi eïaiv oî Aaxtfcaijxôviot, otrot txavoi,

Etire, toù; xaxoù; àrîçiûxEtv \ cl. Ibid. p. 123. — 13 Thuc. V, 08. - 16 Jd. IV, 38.

— l< ld. IV, 108. — 18 Xen. Hell. 111, 3. — 19 Aristot. Polit. II, G, 12 : 4 «fttç àircoAETo St à tïjv oXtyavôçwrrtav. — 20 Horod. 1, 65 ; Plat. Lcçj. III, p. 691 ; Plut. Lyc. G. — 21 Plut. Lyc. 26. — 22 Plut. Pc rep. sent yerenda, 10 : ô Ilûôto; zoze-

8u yevev.ç, ô 8z AuxoSoyo; ysoovTa? wvçj v/ffî.

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s o continuait toute la vie. Elle avait ses concours, ses récompenses, ses titres, ses degrés qu’il fallait gravir 1 un après l’autre. La dignité de sénateur en était le degré le plus élevé; on l’appelait « le prix de la vertu », àOXov t7,« àpeT7|ç 1 . « Le législateur a voulu, dit Plutarque, que, dès qu’une place était vacante, on choisit parmi ceux qui avaient dépassé soixante ans le meilleur par la vertu, tgv apidTov apsTY) xptOsvra ; c était bien le concours le plus glorieux qui fût au monde ; il s agissait de désigner le plus sage entre les sages, le meilleur entre les bons; il s’agissait en un mot de décerner le prix de la vertu, vtxTjT'^ptov tyjç ocpsT'Tjç ’ ». Il y a là autre chose qu une déclamation. Aristote avait dit la même chose avant Plutarque. Démosthène et Eschine, qui expriment la même pensée dans des discours prononcés devant le peuple athénien, marquent bien que l’association de l’idée de vertu et de celle de sénateur Spartiate était familière aux Grecs; d’où nous pouvons inférer que cette même association d’idées avait, à Sparte, quelque chose d’officiel, ainsi que le dit Plutarque. Cethistorien rapporte d’ailleurs certains traits de mœurs qui montrent que, dans les habitudes et dans la langue même de Lacédémone, l’élection d’un sénateur était un dernier concours et qu’il s’y attachait l’idée d’un prix suprême, àpcffxsïov3. Ces faits méritent l’attention de l’histoire. La manière même dont ils sont mentionnés par les écrivains n’autorise pas à penser qu’ils soient une pure invention de moraliste. Dans cette vertu, dontla dignité de sénateur était le prix, nousdevons voir, de deux choses l’une, ou une réalité pratique, ou tout au moins une fiction légale.

Essayons de préciser ce que devait être cette condition de vertu qui donnait à l’élection des sénateurs de Sparte un caractère si particulier. Les lois ou les mœurs exigeaient qu’on eût exercé toute la vie ce que Xénophon appelle « la vertu du citoyen 4 », ou, suivant l’expression d’Eschine, « qu’on se fût montré vertueux depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse s ». En pratique, cela voulait dire qu’il fallait avoir traversé la rude et interminable éducation de Sparte, avoir fait tontes les campagnes, avoir remporté déjà plusieurs de ces prix qui étaient distribués entre les différents âges, avoir fréquenté assidûment les gymnases et les syssities, s’être toujours comporté bravement dans les combats et pieusement dans les fêtes, s’être marié à l’âge fixé, avoir pu vivre toujours honorablement sans travailler jamais, n’avoir enfin jamais encouru aucune de ces condamnations qui frappaient les moindres infractions à la discipline de la cité. Il était nécessaire qu’on fût parvenu à l’âge de soixante ans sans commettre une faute, au moins sans avoir été convaincu de faute, et surtoutsans avoir été atteint par le jugement d’un magistrat; c’est ici qu’on entrevoit le lien secret qu’il y avaitentreles règles si minutieuses de la vie quotidienne et le gouvernement. Les premières étaient, en théorie, un apprentissage pour arriver à l’autre ; elles étaient, en pratique, un moyen de tenir la foule loin de la région élevée des honneurs et du pouvoir. Le Spartiate était dans tous ses actes sous l’œil des chefs, et il y avait pour toutes choses des récompenses et des punitions. Les punitions fermaient le chemin des honneurs : chaque . récompense faisait avancer d’un rang. Il avait donc fallu,

1 L’expression «8ac,v t-;;; «çE-rij; pour désigner la dignité do sénateur à Sparte se trouve à la fois dans Aristote. Polit. II, 0, 15, et dans Démosthène, in Lcptin. 107’; Eschine, in Timarch. 173, emploie une expression analogue. — 2 Plut. Lyc.lü. — 3 Plut.

toute la vie, plaire à ses chefs, pour aspirer à compter a son tour parmi les chefs. Songeons d ailleurs qu il n y avait aucune ville grecque qui eût autant multiplie les grades dans la vie militaire et les rangs ou les titres dans la vie civile. U n’était pas permis d’arriver d un seul coup, comme à Athènes, aux suprêmes honneurs; il f allai I suivre une filière, monter de degré en degré ; il est très probable qu’il existaità Sparte comme à Rome un cursus honorum. On devait être successivement, dans l’armée, hoplite, énomotarque, lochage, polémarque; dans la vie civile, irène, chef de syssitie, gymnasiarque, chevalier parmi les 300, àyaSoEpy °ç ou hippagrète ; dans les charges, bidien, agonothète, éphore; tout cela avant de songer à être sénateur. Lors donc que le peuple avait a désigner un nouveau membre du sénat, il est vraisemblable qu’il n’était pas absolument libre dans son choix ; le concours n’avait lieu qu’entre un très petit nombre d hommes déjà placés dans le rang qui touchait immédiatement au sénat, rang où chacun n’était parvenu qu à la suite de nombreux concours et de triages sans cesse renouvelés.

Que si, maintenant, à côté de ces règles idéales qui obligent les électeurs et les élus à avoir les yeux fixés sur une vertu parfaite, nous regardons ce que la nature humaine comporte, nous devinerons bien toutes les considérations qui devaient intervenir dans une élection de cette sorte. Dans la pratique, il n’est rien de plus aristocratique que la vertu, parce qu’il n’est rien qui soit plus difficile à apprécier et qui se prête mieux à toutes les confusions. Il est bien vrai que pour le philosophe la vertu ne connaît pas les rangs sociaux ; mais dans l’opinion du vulgaire et dans l’invincible réalité des choses, la vertu se confond aisément avec la richesse et la naissance. Ce n’est pas le hasard qui a fait que les noms de xaÀ&txàyaOo;, d 'optimates ou d 'honnêtes gens aient été presque partout les dénominations officielles d’une classe aristocratique. Malheur au législateur qui vise trop haut : prétendre instituer une aristocratie de pure vertu, c’est s'exposer à ne fonder qu’une aristocratie de richesse ou une coterie d’oligarques. Le « prix de la vertu » était à Sparte une fiction constitutionnelle, mais une de ces fictions qui, se prêtant au jeu des forces vives, sont toutes-puissantes dans le gouvernement et font que les États durent.

Plutarque nous a dit tout à l’heure comment les sénateurs de Sparte auraient dû être élus ; il va nous dire maintenant comment ils l'étaient : « Certains hommes choisis se tenaient enfermés dans une maison voisine de la place où se tenait l’assemblée; ils n’avaient pas vue sur elle, mais ils entendaient les cris quelle poussait; les divers candidats traversaient la place chacun à son tour, et sur le passage de chacun d’eux le peuple faisait entendre ses acclamations ; les hommes qui étaient enfermés dans la maison voisine notaient l’intensité de chaque clameur, et ils déclaraient élu celui pour lequel il leur semblait que les cris s’étaient élevés le plus haut6. » Aristote qualifie de puéril ce mode d’éleclion'. C’était au moins un procédé qui ne permettait ni calcul exact ni vérification, qui ne présentait aucune garantie, et qui par conséquent se prêtait mieux que tout autre procédé à la brigue, à l’arbitraire, à l'influence des coteries. N’oublions pas d’ailleurs que ce « peuple » qui faisait l’élection était déjà

Lyc. 2G, infine ;Defrat.am. 0. — ’*Resp. Lac. 10: a^xr.a^T^ro^tTtxyjçàçeTy;;. — ;iAescllin. in Tiniavcll. 17.i : xtnôtoratrt $,aù‘coùç(?oûç yêçovTaç) 'exTwvex iwatSèç (rwop-

ûvwv. — 6 Plut. Lyc. 2fi. — 7 Aristot. Polit. IT, 6, 18, Æd. Didol. p. 513 : ica:^aoiwSÿ,ç.

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une classe aristocratique. De tout cela nous conclurons qu'on ne doit pas être surpris de lire dans Aristote que la dignité de sénateur était le privilège de la classe la plus élevée Il y a surtout un passage de sa Politique où il marque avec netteté le caractère de ces élections. Parlant de la \ ille d Élis, il dit : « Le corps des citoyens y éLait peu nombreux, et parmi eux il en était encore moins qui pussent s élever au sénat, lequel était viager ; or, le mode d’élection des sénateurs était tel que le choix des plus puissants s imposait, comme cela se passe à Lacédémone-, » Il est donc permis de penser que, s’il est vrai qu au commencement la dignité de sénateur ait été réellement « le prix de la vertu », il vint au moins un temps <>ù elle fut 1 apanage des familles riches et puissantes ; le sénat tut alors une oligarchie de vingt-huit membres3.

Or toute la puissance était dans ses mains. L’assemblée du peuple, nous lavons vu, n’avait ni l’initiative, ni le droit d’amendement, ni, en général, le droit de discussion. La vraie direction des affaires appartenait au sénat. « L homme qui est une fois admis dans ce corps, dit Démosthène, devient aussitôt un des chefs du gouvernement et un maître pour la foule 4. » Polybe, Plutarque, Denys et Pausanias s’accordent à dire que c’était par lui que toutes les grandes affaires de l’État étaient décidées1, et nous verrons plus loin qu’il disposait même de la justice.

‘ ‘ Les magistrats ; les éphores. — A côté du sénat était une série de magistrats que les écrivains athéniens désignent par les expressions oi èv xéXei ou oi àpyovT£çf'. Il est diflicile d en donner la liste. Thucydide remarque «lue, parmi les 120 Spartiates faits prisonniers dans l’ile de Sphactérie, il s’en trouvait plusieurs qui étaient en possession des magistratures, àpyà? ’é/ovTeç ; cela donne à penser que les magistratures étaient assez nombreuses à Sparte. Nous lisons encore dans Xénophon qu’un jour les éphores, ayant ordonné une levée de soldats jusqu’à l’âge de soixante ans, ajoutèrent que ceux mêmes qui se trouvaient dans les charges, èv àpyat;, devaient suivre l’armée ' . Mais l’énumération complète des magistratures lacédémoniennes ne nous est fournie par aucun écrivain. On connaît les bidiens, qui étaient au nombre de cinq et dont la principale fonction paraît avoir été de gouverner la jeunesse lacédémonienne 8 ; les nomophylaques, dont le nom indique assez les attributions9; les agonothètes, les gymnasiarques, dont les fonctions ne laissaient pas d’être fort importantes;lesàppiô<Tuvot qui correspondaient aux Y'jvcaxovogot d’Athènes10, mais qui, d’après Aristote, n auraient eu qu’une autorité nominale ; noussavons aussi qu’il y avait à Lacédémone des agoranomes11. Peut-être laut-il compter parmi les magistrats les pythiens, les spondophores, les hippagrètes et les polémarques. Quoi qu il en soit, les écrivains anciens qui décrivent, comme

1 Arislot, Polit. Il, G, 15, ed. Didot, p. 513 : ot jjuv J3a<nXcïç 8iù. xvjv xijavjv, oi ài xaXotxàyaO&t ôià xijv yeçouctav, o 8l Syjjxoç 8 *.à xvjy eaoçzîa y. Lexpressioil y ccXotxayaOot s opposant a $v;|aoç désigne visiblement la classe aristocratique.

- Aristot. Polit. V, 5, 8, éd. Didot, p. 572 : xïjvS’ aloeo-tv ytçô vtwv Suyafrxcuxtxîjv civa*. xat 0}A0tav xri xwv èv Aaxe$ac(Jtoyt yeçôvxov. On sait que le terme &uva<rxEUxtxo; n a aucun rapport avec notre mot dynastique ; il se dit de tout ce qui emporte le pouvoir par une sorte de force. — 3 Plut. De rep. seni gerenda , 10, appelle le sénat de Sparte àoierxoxpotxta. — Demosth. in Leptin. 107 : ro).tx£ta;

yjç to;... e<txi xwv iîoVawv. — & Polyb. VI, 45; Plut. Lgc. 2G ; Dion.

Il, ik, Paus. III, 11. G TIlUCyd. V, 34 : ot xà; àoyà; e/ovteç ; I, 58 : xà xéXvj xwv Aaxe^at;xovtojv uwl^exo aûxoïç ; Xen. Hall. VI, 4, 1 : iicsçwxa xà oîxoi xeXyj xt xpvj roteïv ;

I hue. \ I, 88 : x«ov xe isoptuy xàc xùîv tv xsXei ovxwv : Hérodote, VI, G7, parle d’un roi de Sparte qui, dépossédé de la royauté, exerça plus tard une magistrature élective, Yipi;e aipéOst; àpyvjv : son récit ne permet pas de supposer que cette magistrature lui

Aristote, le gouvernement de Lacédémone, ne signalent à noire attention qu une seule magistrature, apparemment parce qu’elle était la plus haute; c’est celle des éphores.

Hérodote attribue l’institution des éphores à Lycurgue12 ; Aristote et Plutarque pensent qu’ils ne furent établis qu au temps de Théopompe13. Les deux opinions peuvent se concilier si l’on admet que leur grande puissance ne date en effet que du règne de Théopompe, mais que leur existence est plus ancienne. Un passage de la vie de Cléomène présente en effet deux phases bien distinctes dans 1 histoire de cette magistrature ; les éphores n’auraient été à l’origine que les ministres des rois, choisis par eux pour les remplacer en cas d’absence et les décharger d’une partie de leurs fonctions; c’est plus tard qu’ils seraient devenus indépendants et plus puissants que les rois u. De toutes les institutions de Sparte, l’éphorat semble celle qui a le plus varié avec le cours du temps, et elle n’a varié que pour grandir toujours.

Les éphores étaient au nombre de cinq ; leur pouvoir ne durait qu un an, et c’est par le nom du premier d’entre eux que Sparte comptait les années13. Ils étaient élus. Les documents n’indiquent pas quela loi leur imposâtaucune condition de richesse, de naissance, ni dage. Aristote dit formellement qu’ils étaient tirés du peuple, et souvent même de la classe pauvre. Il marque cette différence entre le sénat et la magistrature des éphores que les hommes des hautes classes arrivaient seuls au premier, tandis que les hommes des derniers rangs pouvaient parvenir à la seconde"’. Aussi quelques historiens modernes ont-ils considéré l’éphorat comme une magistrature démocratique et l’ont-ils comparé au tribunal, des Romains17.

Mais pour pouvoir affirmer qu’ils eussent ce caractère, il faudrait sa\oir par qui et suivant quels procédés ils étaient élus. C’est ce que nous ignorons complètement. Aristote se contente de dire que le mode d’élection qui était employé à leur égard était puéril 18 ; d’où nous pouvons au moins conjecturer qu’il n’offrait aucune garantie de libre choix aux électeurs; « ils sont tirés •le la toule, dit Aristote ; mais je voudrais qu’en les tirant de la foule on eût adopté une autre façon de les choisir ».

La pensée de cette phrase n’est-elle pas que, si les éphores sont choisis dans la foule, ils ne sont pas choisis tout à fait par elle, et qu’il y a au moins quelque biais pour diriger son choix? Les pauvres, il est vrai, étaient souvent élevés à cette magistrature ; cela ne prouve pas nécessairement que ces hommes fussent des démocrates; car Aristote, l’observateur exact et sans parti pris de la nature humaine et des faits historiques, ajoute cette remarque 19 : « Souvent ces hommes pauvres, arrivés au pouvoir, se sont fait acheter; il n’en a pas manqué qui se sont laissé corrompre par argent. » Il était, en effet,

"jïi.... toüçtSv Eoijguv i^va; tiOt'vii KaOÉf77v;x£ ; cf. Boeckh, Corp. inscr. gr. n0! 1254, 1270, 1271, où il est fait mention de six plW. - 9 paus. p c. . v0(l0?uU„„lv' àjy.EÏc. i„i, lu', xi-; 4Tofïç. - 10 Hesych. : in i) Xt; tv ArveSocVov. "tu't xi;;

,0xo<rl*;*5 T,“v - U Id. tpuEAupo;, «ppàvoiio;, AaxSvs;. — 12 Herod. I, 65.

— I:î Aristot. Polit. V, 9, 1, éd. Didot, p. 584; Plut. Lyc. 7; cf. Plat. Leg. III, p. 692. — lt Plut. Cleom. 10. — 15 Xen. Hell. II, 3, 10 ; Paus. III, 11, 2.'

— !" Aristot. II, 3, 10 : U xoj Sijpov; II, 6, 14 : yivovxott t* xoù Sr.ptou u*vxe;, ucMaxi; Euxtztt/Jtrtv ivOpoiuot trxoipst uevJjXE; eI; to ip/.EÏov ; II, 6, 15 ; oi ,Uv xodioixiyàdoï Sià. tï]v ysfoutTERv, 4 Si 3vj,ao; iiôt T7)v tçopEîav. — 17 Voir Kopsladl, p. 120-121.

— 18 Aristot. Polit. II, 6, 16 : xadioriaxat i; iudvxwv. àtt’ ËJst aioExvjv «Ivat IJ «ràvwv

|*ey, (A v; xov xpôroy 8è xoûxov ov vûv * )fàp errxt Xtav. — 19 Aristot. Polit II

0, 14, Didot, p. 513 : Sii. xŸiv 4- uopictv ùviot ijtrav • èStr.XOlo-oEv Si uoV/.ixt; upûxEpov >t«7 vûv... it«?9«pÉ,TEî y*p ippç-ttp x.vl;, OITOV è*’ sootot;, TÎ)V 7E4/.1V duw7.etrav.

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presque inévitable que dans une ville qui aimait tant l’argent1, et où tout moyen légitime d’en gagner était interdit, les pauvres se missent souvent à la solde des riches. C’est d’ailleurs un usage assez fréquent chez les aristocraties de confier le pouvoir, non à quelques-uns de leurs membres qui se trouveraient alors trop puissants, ce qui romprait l’égalité entre eux, mais à des hommes d'une classe inférieure qu’on élève aux grandeurs pour une année et qu’on peut ensuite laisser retomber dans le néant. Ces hommes, pendant la courte durée de leur charge, sont armés par l’aristocratie d’un très grand pouvoir; mais ils sont obligés, par le sentiment même de leur faiblesse naturelle, de se laisser guider par d’autres, et il ne leur échappe pas que, l’année expirée, ils se retrouveront dans l’impuissance et seront à la discrétion de cette même aristocratie. Il semble bien que telle ait été la politique de l’oligarchie Spartiate en s’arrangeant pour que les éphores fussent, suivant l’expression d’Aristote, « les premiers venus 2 ». Il est d’ailleurs à peu près inévitable qu’une magistrature qui ne dure qu’un an et qui est partagée soit faible vis-à-vis d’un corps inamovible ; et cela est surtout vrai lorsque les magistrats annuels ne sont pas tirés de ce corps et ont pour suprême ambition d’y entrer. L’histoire de Sparte, depuis Théopompe jusqu’à \gis III, n’offre pas d’exemple d’éphores qui aient pris en mains les intérêts des classes inférieures contre la puissance de l’oligarchie sénatoriale. On les voit souvent agir contre les rois ou contre le parti populaire ; on ne les voit jamais agir contre le sénat.

Il y a même à faire celte remarque, que l’autorité des éphores s’est accrue à mesure que le gouvernement de Lacédémone est devenu plus aristocratique. Plus le nombre des propriétaires et des citoyens a diminué, plus la direction des affaires a été portée au sénat, et plus aussi les attributions des éphores ont été augmentées. Ils avaient seuls la police de la ville, au point qu’un roi souhaitant l’expulsion d’un étranger était forcé de s’adresser à eux3. Ils ne rendaient de comptes à personne, et c’était au contraire à eux que tous les hommes revêtus de quelque autorité rendaient leurs comptes4. Ils ne se levaient de leurs sièges éphoriques devant personne, et les rois au contraire se levaient devant eux5. Ils pouvaient frapper d’amende qui ils voulaient6. Ils avaient le droit de mettre les rois en accusation, de les juger1, de les enfermer en prison 8, de les condamner à des amendes9, de les déposer10.

C’étaient eux qui présidaient l’assemblée du peuple, qui lui posaient les questions, qui la faisaient voter11. Us décrétaient les levées de soldats 12. Deux d’entre eux pouvaient accompagner le roi à la guerre13. Même en restant à Sparte, ils dirigeaient les rois dans leurs expé-

1 Alistote, Polit. II, 0, 6, dit cil pürtctnl de Sparte : -tt, àvayxûùov !v xî; Totaux-^ ito). txela xipSuOat xo» irXoù'xov. Les anciens parlent souvent de la odutfyuçla des Spartiates : Plut. Proverb. 43; Inst. Lac. 4t ; Agis, 3; Diod. VII, 1 4, 5 ; Isocrat. t.. etç»ivï;ç, 90. 2 Aristot. Polit. II, 6, 10 : ot ëooôot ovxeç oï x»/ovxe;. Il y aurait tou¬

tefois de I exagération à dire que tous les éphores aient été des hommes de néant. Brasidas avait été éphore ; Antalcidas le fut (Plut. Ages. 32). — 3 Herod. III, 148.

— 4 Aristot. Polit. Il, 0, 18. — >> Xen. Resp. Lac. 15; Plut. Agis, 8; Apophth. Anaxilas. —6 Xen. Hesp. Lac. 8. — 7 Herod. VI, 82, 85. — » Time. I, 131.

— 9 Plut. Lyc. 12 ; De frai. am. 9. — 10 Plut. Apophth. p. 221 ; Agis, 1 1 ; Liban. De servitule, p. 80. — 11 Thuc. I, 87 ; Xen. Hell. III, 3, 8; Polyb. IV, 34 — 12 Xen. Resp. Lac. 1 1 ; Hell. VI, 4, 17. — 13 Xen. Resp. Lac. 15 ; Hell. Il, 4, 30. — 14 Xen. Hell. VI, 4, 1. — 13 Plut. Apopht. t. II, p. 105, éd. Tauchnitz. — 10 Tlmeyd. V. 18 et 19; Plut. Lxjsand. 14. — 17 Aristot. Polit. Il, 0, 14 : v; àoy>( ».j o [a „7,v

— 18 Aristote l’appelle en effet xupawlç (Polit. Il, 3, 10); or ce mot dans la langue d Aristote signifie pouvoir absolu; cf. Pial. Leg. III. p. 712 : xi x,ô» tœopwv

ditions14, ou leur enjoignaient de revenir15. Us concluaient les traités de paix au nom de la cité16. En un mot, ils étaient, suivant Aristote, maîtres des plus grandes affaires17, et leur autorité était une sorte de tyrannie18. « Leur pouvoir est trop grand, dit le même écrivain, et il est aussi absolu que celui des tyrans 19. » Toutefois, ce que nous savons de leurs actes et de leur politique, soit au dedans soit au dehors, nous les montre toujours d’accord avec le sénat et nous permet de penser qu’ils n’exerçaient ce grand pouvoir que comme instruments du corps oligarchique. Us étaient les chefs du pouvoir exécutif dans un gouvernement dont le sénat était Fâme.

8° De la justice. — L'autorité judiciaire, qui a en tout pays une si intime relation avec l’état social et politique, était partagée, à Lacédémone, entre les rois, le sénat, et les magistrats; mais elle l’était fort inégalement entre ces trois pouvoirs. Les rois, sunrant un texte très précis d Hérodote, ne jugeaient que dans deux cas : 1° si une fille, unique héritière d’une famille ou épiclère, n avait pas été fiancée par son père, le roi prononçait par jugement à quel époux elle devait appartenir20; le roi avait en ce point la même juridiction que le premier archonte d’Athènes; l’un et l’autre devaient veiller à la perpétuité des familles et cette perpétuité était intéressée dans les jugements relatifs aux filles épiclères ; 2° les rors de Sparte prononçaient dans les débats relatifs aux voies publiques21.

La juridiction criminelle appartenait au sénat 22. Les peines étaient sévères : c’était la mort 23, l’exil, l’amende 2i, la confiscation des biens25, la perte du droit de cité ou atimie. Aussi Plutarque dit-il que le sénat était maître de la vie et du rang civique des Spartiates 2G.

Les éphores avaient le jugement des procès relatifs aux contrats et aux obligations27, et ces procès étaient assez nombreux à Sparte pour qu’ils dussent siéger tous les jours28. En même temps, ils jugeaient en matière politique, faisaient rendre leurs comptes aux magistrats, prononçaient des amendes29. II semble même qu'ils aient pu frapper de mort sans jugement tout homme qui portait atteinte à la sûreté de l’État 30. Les magistrats inférieurs avaient aussi le jugement de quelques délits31.

11 y avait donc cette grande différence entre Lacédémone et les cités démocratiques comme Athènes, qu'à Lacédémone la justice n’appartenait pas au peuple. Jamais, parmi les récits assez nombreux de jugements qui nous sont parvenus, nous ne x'oyons ni le peuple jugeant lui-même ni un tribunal issu du peuple. La justice émane toujours ou des magistrats ou du sénat. C’était un grand pouvoir dans les mains de l'oligarchie, et Aristote fait observer que, comme il n’existait pas de lois écrites, les sénateurs prononçaient à leur volonté et

0au(Aa<7tôv wç Tjçawtxôv — 19 Al’istot. Polit. Il, 6, 14 : àç^ijv V.av ;jL£(âXy|v xa\

la o-ûçavvov. — 29 Hei’0(I. VI, 57 : &ixtt'Çfciv &s jxouvou; toù; (Ôarrt),EaÇ zoaô.Sz jxoijva . iz(azooù-/o'J t £ uaoOÉvou uéoi, tov txv£<7TGU tyziv, o îtaiv] p aùxijv eYYü'^ffY) ’

Poil. 111, 33 : t] lut icavxl Tfii xVqpto ji.ôvrj *tç.eoo;jiivYj Ouy^t'/jç Èuiy.Xvjooç... xtvlç S aùxr.v y.*\ uaxpoO'^ov cùvôjJtaffav. — 21 Herod. /. I. : o£wv 5r,;xofft£wv r.içi. Les l*ois pouvaient prendre part à d’autres jugements, mais non pas seuls ; ils siégeaient alors comme membres du sénat. — 22 Aristot. Polit. III, 1, 7 : xàç œovtxà* (âixàç) oî yiçovzz; xptvouffi : Id. Il, 0, 17 : yjpiot ypîcEuv [xeYaXwv ; Plut. Apophth. Anaxandrid. éd. Tauchnitz, p. 120 : xàç ueçA TOU Oavâ-cou &ixà? uXctoatv r,|i.î'pai; oî yéçovzzç xohooa i. — 23 Herod. IV, 146 ; Thuc. I, 134; Plut. Pericl. 22. — 2i Thuc. V, 16; V, 63 ; Plut. Pelop. 6 et 13. — 2c Thuc. V, 63; Plut. Amal. narrai. 5. — 26 Plut. Lyc. 26 : xûpto; Qavàtou xa\ — 27 Aristot. Polit. III, 1,7: zo.q xùiv tru(i.€o)aiwv

(£ixà;) &txà‘Çe{v £©opo; a)»Ao; &XXa*. — 28 plut. Apophth. p. 221. — 29 Xeil. Besp. Lac. 8 : loopoi îxavot tîat Çv)(uoôv 8 v v.v {îoôXwvTai. — 30 Plut. Ages. 32; Xen. Hell. 111, 4 ; V, 4, 24. — 31 Aristot. Polit. III, 1, 7 : lz io% Si -si; àû/rj ET 4 a; Six&.$ Sr/.d^e IV

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arbitrairement1. On comprendra l'importance de ces faits si l'on songe qu’à Athènes c’est surtout par les tribunaux populaires que le régime démocratique s’esl établi. A Sparte, au contraire, la justice resta toujours le privilège du corps oligarchique ou des magistrats qui dépendaient de lui. Aussi Aristote fait-il cette remarque : <> A Lacédémone, les grands peuvent faire ce qu’ils veulent ; ils s enrichissent outre mesure, et les propriétés s accumulent dans leurs mains2. » C’est peut-être aussi dans le même sens que Démosthène avait dit : « A Sparte, dès qu un homme entre au sénat, il devient un maître pour la foule 3. »

lels sont les institutions, les faits, les mœurs, que les documents nous permettent de saisir dans la vie de Lacédémone. D après tout cet ensemble, le gouvernement de cette cité se présente a nous sous un jour tout différent de celui d’Athènes. Nous n’y trouvons, en effet, ni un sénat annuellement tiré au sort, ni des magistrats toujours dépendants du peuple qui peut leur retirer leurs pouvoirs, ni une assemblée maîtresse et composée de petites gens, ni rien qui ressemble à l’héliée athénienne, ni le salaire des juges et des ecclésiastes, ni, en un mot, aucune de ces pratiques qui mettent forcément le pouvoir dans les mains de la foule. Il est possible que, dans le système primitivement établi par Lycurgue, la société Spartiate fût plus démocratique que ne l’était la société athénienne à la même époque, c’est-à-dire au vm° siècle. Mais, depuis ce temps, les deux cités ont suivi toujours une marche opposée. Sparte est devenue, par ses mœurs comme par ses lois, de plus en plus aristocratique. La propriété foncière, qui était déjà répartie inégalement avant la guerre du Péloponnèse, s’accumula peu à peu dans un très petit nombre de mains, ce qui était justement le contraire de ce qui se passait à Athènes. Le nombre des citoyens diminua en même temps que celui des propriétaires. Les distinctions sociales allèrent se multipliant. Les institutions politiques servirent exelusivementles intérètsd'uneclassechaque jour plus restreinte, et Sparte devint, entre toutes les villes grecques, celle où l’inégalité fut le plus profonde.

Aristote range toujours Lacédémone dans la catégorie des gouvernements aristocratiques, bien qu’il dise qu’on y a su donner quelque satisfaction au peuple par l’élection d’ailleurs illusoire des éphores. Les éloges de Platon et de Xénophon, comme les reproches d’Aristote, s’adressent à cette aristocratie. Isocrate dit nettement que le gouvernement de Sparte est oligarchique ". Démosthène et Eschine le donnent à entendre clairement. Tous les anciens sont d'accord sur ce point. Plutarque dit formellement : la monarchie chez les Perses, la

* Aristot. Il, 7, éd. Didot, p. 316 : xal jaij xaxà yçéyxjji ata, ATX’ «OToyvitpova;.

- Arislot. lJolil. V , 6, 7, cd. Didot, p. 574 ; TQ „àaaç îà; àpiaToxpatixà; tco Aercîa; oXiyap/ixà; eivai pâMov it7eQVE*toüm» et yvûçipoi, oTo» xal Iv Aax£cîai|Jiovi ■{(àXtyoy; ai oùa-iai Ép/ov-tai ■ xa\ tcoieîv S z t àv 6i*uai toT; yvmoi pot; pâXxov. — 3 Dcm. in Lept. i 07 :

Setzoty); loti tSv tcoTXûv, — 4 Isocr. Nicoclès, 24 : o!m <Jliyapxoùpsvot. Il est vrai qu’Isocrate dit ailleurs (Areopag, 61) que les Lacédémoniens sont Sr,p.oxpaToù|Juvot, mais il faut voir dans tout ce discours ce qu’il entend par iimoxçatiot : c’est le gouvernement qu’ Athènes avait eu dans les temps anciens, c’est-à-dire l'aristocratie. — 3 Plut. IIeçA povapyiu;, éd. Tauclinitz. t. V, p. 117. — 6 Time. V, 81. — 7 Thuc. III, 82.

- 8 Arislot. Polit. V, 7. 0, éd. Didot, p. 375. — 3 Tliucyd. V, 68. — 16 Aristot. Polit. V. G. — U Aristot. Fraijm. éd. Didot, l. IV, p. 273 :Aaxs Sa tjAÔviot oTatTiàÇovTe^ {Aexeue'jAij/avio xa-rà yçî[ff(Aov xou Oeou l* Aeo-êou xov notmvbv Tep7rav£pov * r.ojAwaa xà; «Jiuyà;

t*)v (TTà<nv eitauo-e ; cf. Zcnob. Proverb. V, 9. — 12 Aristot. II, G, 14. — 13 Aristot. Polit. \ , 6, 2, cd. Didot, p. 573 I bxav àv&çtîxîyjî xiç wv jjiÿ) jisxeyrj xwv TtjAÙiv olov Iv tvi/.Suv ; Xen. Hell. III, 3, d : ouxoç y jv xo ci&oç veavi ovoç va\ xyjv tLuyvjv sùpGKTXo;, ou jaévxoi xùîv o|Aoîutv. — 14 Xen. Ibid. III, 3, G. — 15 Xen. Ibid. — Bibliographie. Cragius,

De republica Lacedamoniorum, 1593; 2e édit. 1670 ; Meursius, Miscellanea laco*

démocratie a Athènes, l’oligarchie à Lacédémone s- La politique extérieure de cette ville fut toujours celle qui convenait à de telles institutions. Sparte fut toujours également ennemie des tyrans et de la démocratie. Elle combattit la tyrannie de Polycrate à Samos, celle des Pisistratides a Athènes. Partout aussi elle lit la guerre à la démocratie ; Thucydide remarque que chaque fois qu’elle était victorieuse « elle renversait le gouvernement populaire et mettait au pouvoir une oligarchie qui lui était attachée 0 ». Elle était l’amie d’Athènes quand Cirnon gouvernait, son ennemie quand Périclès y dirigeait les affaires. Pendant la guerre du Péloponnèse, on vit dans chaque ville grecque « les hommes du parti populaire s’unir aux Athéniens et les hommes de l’oligarchie s’attacher aux Lacédémoniens 7 ». « Partout, dit Aristote, les Athéniens renversaient le gouvernement oligarchique, les Lacédémoniens le gouvernement populaire 8. »

Un peut bien penser toutefois qu’à Sparte, comme partout ailleurs, les classes opprimées firent des efforts pour secouer le joug. Malgré le secret dont cette ville s'enveloppait volontiers °, plusieurs révoltes ont été connues au dehors et ont laissé quelque souvenir dans l’histoire. Nous ne parlons pas de celles des Idiotes messéniens, mais de celles des hommes de sang Spartiate. Dès le vne siècle, Aristote signale une lutte, à Lacédémone, entre les riches et les pauvres i0. Le poète Terpandre, suivant une tradition, aurait eu l’art ou le bonheur d’apaiser une sédition dans Sparte11. Plusieurs rois essayèrent de relever la royauté; pour y parvenir, ils s'appuyèrent sur le peuple et, suivant l'èxpression d’Aristote, se firent démagogues12. Le récit du complot deCinadon est particulièrement instructif ; on y voit un homme, qui est Spartiate, qui est « homme de valeur et bien en vue », mais qui ne peut pas parvenir aux honneurs de la cité 13 ; il jure la perte d’un gouvernement où des hommes comme lui ne peuvent trouver place; il réunit des conjurés; il a pour lui, non seulement les Idiotes et les Laconiens, mais les néodamodes et les tnro|/.etoveç 14 ; car « chaque fois que parmi ces gens-là on parle des Spartiates, il n'y en a pas un seul qui dissimule qu'il lui serait agréable de les manger tout crus 15 ». On devine ce qu’il ’ y a eu de haine dans les classes inférieures, ce qu’il y a eu d’habileté, d’énergie, et aussi d’impitoyable cruauté dans la classe supérieure. Sans louer ni dénigrer ce système d’institution, on juge ce qu’il a fallu de sagesse virile à celte oligarchie peu nombreuse pour maintenir son gouvernement pendant six siècles, pour prévenir ou réprimer les révolutions, pour fonder enfin la grandeur de Sparte et lui donner durant un temps assez long l’empire de la Grèce. Fustel de Coulanges.

nica, 1661; Manso, S parla, 1800-1803; C. 0. Muller, Dut Dorier, 2" édit. 1841; Lachraann, Die Spartanische Staatsverfassung, 1836; Arnold, On thehistory and nature of the Sparlan constitution, 1831 ; Ricgcr, De Homoeorum et Hypomcionum origine , 1853; G. F. Sclioemann, Griechische alterthümer, 1855; 4» édit. 1897 (Lipsius), Opuscula qcademica, t. I, De ecclesiis Lacedaemoniorum, de Spar- Lanis homoeis , 1856; K. Fr. Hermann. Antiquitatum laconicarum libri quatuor. Lehrbuch der griech. Antiquitàten, 6» édit. 1889 (Thumser); Auerbach, De Lacedaemoniorum regibus , 1863 ; Kopsladt, De constitutionis Lycurgeae origine atque indole, 1849 ; Schaefer, De ephoris, 1863 ; Grote, Uistory of Greece,

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LACERNA. — Il existait, chez les Grecs et les Romains, une série de yêtements de dessus, souvent militaires et civils à la fois, qui, tout en portant des noms différents, avaient entre eux une grande analogie : abolla, armi- LAUSA, BIRRUS, C1ILAMYS, EPUAPTIS, EPHESTRIS, LACERNA, manduas, paludamentum, SAC DM. Même chez les auteurs anciens, ils sont souvent confondus. Artémidore 1 assimile la chlamyde à la manduas , à Y ephestris et au birrus, tandis que le scoliaste de Perse2 fait du mot birrus le synonyme de lacerna ; mais saint Augustin 3 et Sulpice Sévère '" établissent une distinction entre le birrus et la lacerna. Pour Suidas5, ephestris , manduas et birrus sont le même vêtement. Velleius Paterculus6 et Plutarque7 racontant le même fait, l’historien grec se sert du mot /1x[x6o£ç, là où rhistorien latin a employé le mot lacerna. Le trait commun à tous ces vêtements était d’être un manteau retenu sur l’épaule ou sur la poitrine par une fibule ou par une agrafe. Malgré les confusions que nous venons de noter, les texLes des auteurs permettent d’établir entre ces vêtements des différences; mais rarement ces différences sont assez marquées pour que nous puissions les reconnaître avec certitude sur les monuments figurés.

Chez les Romains, la lacerna fut d’abord un manteau militaire que le soldat portait par-dessus son armure 8 ; à l’origine, il était même exclusivement militaire9. C’est très probablement une lacerna , ornée de ses franges10, que

Fig. 43)8. Soldats vêtus de la lacerna. Fig. 4319.

porte le soldat romain représenté ici (fi g. 4318), d’après un bas-relief de la colonne Trajane11. Le même monument nous offre des soldats dont la lacerna , autrement disposée, laisse voir son point d’attache sur le haut du bras, sur l’épaule ou devant le cou (lig. 4319) 12. Ce manteau, avec des dissemblances, se rapproche beaucoup de la chlamyde antique, et les Romains l’ont peut-être emprunté aux Grecs, qui le tenaient eux-mêmes de peuples barbares [chlamys]. La lacerna , ou un vêtement analogue, se retrouve sur les épaules de nombreux guerriers barbares tigurés dans les bas-reliefs antiques : chez les Gaulois du sarcophage de la vigne Amendola13, chez les

LACIÎRXA. i ’OvEiçoxçutxov, II, 3.-2 Ad. Satyr. I, OS. — 3 Serm. CLXI, 10.

— 4 Dialog. I, 21, 4. — « S. v. 'E ç£<ttÇ;;. — 0 R, 70. 7 Br ut us, XL1II. - 8 pr0perl;. III, 12, 7 ; IV, 3, 18; Vell. Pat. II, 70, 2 ; Ovid. Fast. II, 746; Gallus, Eleg. 50. — 9 Scliol. ad Pers. Satyr. I, 08 ; Isidor. Orig. XIX, 24, 14. — 10 Schol. ad Pors Isidor. II. cc. ; Amm. Marc. XIV, 0, 9. — 11 Frohner, Col. Traj. pl. xxxiv et cum

— 12 Frohner, pl. vi, xxx, xxxii et suiv. — 13 Voir bakbari, p. 075, fig. 795.

— U Voir p. 670, fig. 797. — 13 Voir équités, p. 787, (ig. 2742. — 10 Voir barbaiu, p. 676, fig. 798. — 17 Voir abolla, fig. 18. — 1» Frohner, pl. cxv et suiv.

— 19 Philipp. II, 30. — 20 Suct. Uct. XL ; Dio. LVI1, 13. — 21 Juv. jx 09 • Mari'

Parthes de l’arc de triomphe de Septime Sévère14, chez les cavaliers maures13 et chez les Daces16 de la colonne Trajane l7. Les figures qui précèdent permettent de comprendre, au premier coup d’œil, combien était pratique ce manteau militaire se prêtant, pendant l’action, à tous les mouvements et à toutes les attitudes du combattant dont le bras et les épaules restaient complètement dégagés. Au repos, la lacerna , au lieu d’être rejetée tout entière sur le dos ou sur l’épaule, retombait en avant sur la poitrine, qu’elle défendait du froid ainsi que le dos et les épaules; comme la lacerna civile, elle pou va i t être m unie d’un capuchon [cucullus!

qui préservait le soldat de la pluie18 (fig. 4320).

Du costume militaire, la lacerna passa dans le costume civil des Romains à une époque qu’il est difficile de préciser. L’usage n’en était pas encore admis au temps de Cicéron13. Pendant les guerres civiles qui troublèrent la fin de la République, les lois qui défendaient de porter dans l’intérieur de la ville le costume militaire cessèrent, à maintes reprises, d’être observées. 11 en résulta certainement pour les particuliers une plus grande facilité d’adopter certaines parties du costume militaire et d’en établir peu à peu l’habitude. Et, en fait, c’est vers cette période et au commencement de l’Empire que nous voyons l’usage de la lacerna se généraliser et être soumis à des essais de réglementation 20.

Pour les civils, comme pour les militaires, la lacerna fut un pardessus21. Manteau d’hiver, elle était de couleur sombre22, en laine épaisse23, destinée à garantir du froid et de la pluie24, et, à cet effet, munie d’un capuchon adhérent ou mobile [cucullus]25. Pas plus que nos pardessus modernes, on ne gardait la lacerna dans les circonstances qui exigeaient une tenue de cérémonie20. Retenue par une fibule, elle couvrait les épaules, la poitrine et le dos, enveloppant le corps qu’elle tenait’ serré27. Dans un mémoire qui contient des développements intéressants sur la lacerna , M. E. Schulze a cru reconnaître ce manteau sur un buste du temps de la République28; cette attribution plausible ne parait pas cependant absolument démontrée.

La lacerna était portée dans toutes les classes de la société; c’était un vêtement exclusivement à l’usage des hommes29. Son seul aspect, sa couleur, l’état d’usure ou de malpropreté où elle se trouvait, étaient autant d’in-

II, 29, 3 ; VIII, 28, 21 ; XIV, 137 ; cf. Rio Cass. U. — 22 Suct. Oct. XL ; Juv. IX, 29 ; Mari. 1, 97, 4 ; IV, 2. — 23 JUv. IX, 28 ; Mart. VIII, 58 ; XIV, 133 ; VII, 86, 8.

— 24 Mart. XII, 26, 41. Pline ( ffist . nat. XV 111 , 60) dit que si, au 11 novembre, le coucher nuageux des Pléiades annonce un hiver pluvieux, aussitôt, le prix des laccrnae uft augmenté par les marchands d'habits. Schol. ad Juv. Satyr. IX, 28- — Horat. Strm. Il, 7, 55 ; Mart. XIV, 132 ; Stat. Silv. IV, 9, 24. — 26 Suet. Hct. Xl ; Rio. LXXII, 21 ; Suet. Claud. VI. — 27 Artemid. II, 3. — 28 Arcliaeol. Zeitung, nouv. sér., t. VIII, 1876, p. 15, pl. m.

— 29 Juv. I, 62 et Schol.

Fig. 4320.

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dices auxquels il était facile de reconnaître, au premier coup d’œil, la condition ou la situation plus ou moins prospère de celui qui en était revêtu. Martial abonde en allusions de ce genre1.

Mais, avec le progrès du luxe, on ne tarda pas à faire

des lacer nae légères et flottantes 2 qui, sans protéger contre le froid, ne visaient qu’à l'effet3.

Le manteau frangé, attaché au moyen d’une fibule, que l’on voit(fig. 4321) sur un verre à fond d’or de l’époque chrétienne 1 , portée par un chef d’atelier, est vraisemblablement une lacerna.

On choisissait des étoffes d’une grande richesse et de couleurs voyantes; on fabriquait, en effet, des lacernae blanches s, pourpres6 ou écarlates1, vio- Fig. 4321. lettes8, d’un vert pâle9, de

nuances variées comme les fleurs d’une prairie 10, tissues d’or et de soie n, ornées de sujets brodés en or 12. 11 n’est pas surprenant que ces vêtements, d’un luxe parfois insolent 13, aient souvent atteint des prix très élevés u. Aussi la lacerna resta longtemps un vêtement discrédité sous lequel, de temps

à autre, on reprochait aux .sénateurs de cacher leur togels. Henry Thédenat.

LACIIVIA [toga].

LACUIVA. — Pièce d’eau plus petite que le lacus1. Pièce d’eau factice destinée à l'élevage des oiseaux de basse-cour, spécialement des oies2. Fossé de dessèchement3. — Cuve de foulon4. On appelait lacunarius 5, en grec Xaxxo7totôç 6, l’ouvrier qui creusait des lacunae.

Henry Thêdénat.

LACUNAR, LACUIVA RIUM , LAQUEAR 1 («FaTvoigaxa). p — Ces mots dérivés de lacuna, lacus, cpxTVTp désignent un plafond soutenu par des poutres apparentes dont l’entre-croisement forme des cavités (lacas, lacuna) rectangulaires ou losangées, suivant que les poutres se coupaient, ou non, à angle droit. Chez les Grecs comme chez les Romains, le lacunar ne fut donc pas, al origine, une ornementation voulue et inspirée par l’art, mais le simple résultat de la contignatio ou croisement des poutres dans la construction en bois2.

Les plafonds ne tardèrent pas à être peints et ornés comme les murailles des chambres et des édifices. Puis, là où les poutres manquaient', elles furent remplacées par de fausses poutres, ou par des reliefs en bois, en plâtre, en stuc, circonscrivant des lacus non seulement rectangulaires ou losangés, mais aussi ronds, ovales, polygonaux, se prêtant, par leurs formes diverses, à des

Fig. 4322. — Voûtes du temple de Vénus et de Rome.

groupements et à des combinaisons d’où résultait une ornementation riche et variée. On peut voir, sur une partie de la voûte des anciens thermes, à Pompéi, un très beau spécimen de ce genre de décoration [fornix, p. 1264, fig. 3233]. Parfois aussi les lacunaria étaient simplement figurés par la peinture3 sur un plafond plat, probablement avec un très puissant relief, en trompe-l’œil, procédé

l Mari. 1, 93, 7 ; 97, 4; 111, 38, 9 ; IV, 61, 4; VI, 89, 9 ; Vil, 92, 7, VIII, 28, 21 ; 98 ; IX, 58, 1, 13 ; X, 98, 5; XIV, 137. — 2 Sulp. Scv. Dialog. 1, 21, 4 ; Mart. VI, 59, 5 ; Juv. I, 27 ; Amm. Marc. XIV, 6.-3 Amm. Marc. I. c. ; S. Aug. Serm. CLX1, 10. — 4 Perret, Peint, des catacombes, IV, 22 ; Garrucci, Vetri orn. di flq. in oro, pl. xxxiu, 3. — 5 Mart. IV, 2; XIV, 137, 139. 11 ld. Il,

29, 3; 43, 7 ; V, 8, 5, 11 ; IX, 23, 13; X, 87, 10 ; XIII, 87; XIV, 133; Juv. I, 27.

— 7 Mart. Il, 43, 7 ; XIV, 131 ; Lamprid, Sev. Alex. XLII. — 8 Mart. II, 57.

— 9 ld. XIV, 139. — 10 Id. II, 46. — il Juv. X, 212; Capitolin. Pertinax, VIII.

— 12 Galius, Elcg. 49. — 13 Mart. II, 57; V. 8, 11 ; Sencc. Epist. CXIV, 20.

— 14 Mart. IV, ci, 4; V, 23, 6 ; VIII, 10. — 13 Gell. XIII, 21 ; Spart. Hadrian.

XXII. - Bibliographie. Saumaise ad Tcrtullian. De pallio, Paris, 1622, p. 22 et s. 26 ; ad Script, hist. aug. Paris, 1610, p. 7, 121, 206 ; Ferrari, De re vestiaria, pars II, lib. I, Patav. 1685 ; etdans le Thésaurus de Grævius, t. VI, p. 785 ss., 1732 ; A. Becker, Galius oder roem. Scenen, t.lll,p.48 ss., 3' éd., 1883 ; V.TeufTel.dans Real Encyclopédie, s. v. Lacerna, 1846 ; H. Weiss, Kostümkunde, t. III, p. 962 ss., 1 860; E. Schulze, dans Archaeol. Zeitunq, série t. VIII, 1S76, p. 15 et s. ; Marquardt, Das Privatleben der Rimer, t. Il, p. 550, 1882, trad. V. Henry, t. II, p. 209, 1893; Müller, dans

A. Baumeister, Denkm. der klass. Alterthums, s. v. Toga, p. 1837 et s., 1888.

très usité encore aujourd’hui dans la Rome moderne et que connaissaient très bien les anciens4.

En même temps, on transportait les lacunaria dans l’architecture des grands monuments. Dans les plafonds plats, en pierre ou en marbre, que nous appelons aujourd’hui sofittes5, et dans les voûtes, des cavités creusées en séries droites imitaient visiblement, par leurs sépara-

LACUNA. 1 Varro, Lilly, lat. V, 5. — 2 pallad. Res. rusl. I, 30, 1. — 3 Servius, ad Georg. III, 365. — 4 Lex colley, aguae (Sacc. I, p. Chr.), dans Bruns, Fontes ■juris Rom. anlig. 4' édit. p. 251, 14 ; cf. 0. Bliimner, Teclinolog. und Terminologie, I, 161. — 5 Jul. Firmic. Matcrnus, Mathes. VIII, 21. — « Gloss. Philoxen.-, cf. Eslienne, Thesaur. ling. gr. s. v. Xaxxoïtoiô;.

LACUNAR, LACUNAltlUM, LAQUEAR. t K. Botticlier ( Die Tcktonik der Hellenen, t. I, 1852, p. 82, n. 2| n’admet pas la synonyinio complète des mots lacunar et laquear. Suivant lui, le lacunar serait le schéma du caisson, et le laquear tout l’ensemble des séparations entre-croisées, entre lesquelles sont les lacunaria, de telle sorte que l’un ne saurait exister sans l’autre. D’ailleurs, Botticlier lui-même reconnaît que le sens a dévié et qu ou en est arrivé à donner au tout le nom de la partie. — 2 Transenna dans Salluslc, Fragm. II, a le même sens que lacunar : le contexte indique assez que, dans ce passage, ce mot désigne l’entre-croiscment des poutres entre lesquelles étaient ménagés les lacus. Valère Maxime (IX, 1, 5), racontant le même fait que Salluste, emploie l’expression demissas lacunaribus, là où Salluste avait écrit transenna . demissum . — 3 Isidor. Orig. XIX, 12, 1. — 4 Cf. Plin. Hist. nat. XXXV, 7, 4 ; 36, 5-6. — 3 Vitruv. IV, 3.

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LAC

tions se coupant comme des poutres, les lacunaria en bois. C’est ainsi que la coupole du Panthéon, a Rome, est tout entière ornée de lacunaria rectangulaires; dans la même ville, près du Forum, l’abside et la nef du temple de Vénus et de Rome nous offrent un double exemple de lacunaria , les uns en losange, les autres en carrés (fig 4322, d’après une photographie). C’est, non aux lacunaria primitifs, mais aux lacunaria artificiels dont nous venons de parler, que s’applique, dans fous ses termes, la définition que nous en a laissée Isidore1.

Il est naturel qu’on ait vite attribué aux lacunaria une large part dans la décoration des édifices et des appartements. Au témoignage de Pline 2, Pausias de Sicyone, peintre renommé de petits tableaux de genre, surtout de scènes enfantines, qui vivait au iv° siècle av. J.-C., fut le premier qui peignit les lacunaria. Les principaux auteurs qui ont traité de la peinture dans l’antiquité sont d’avis, et sans doute avec raison, que Pausias ne fut pas réellement le premier peintre de plafonds, mais qu’il innova dans cet art, substituant des tableaux de genre à une peinture plus sévère et surtout ornementale3. Et en effet, il serait bien surprenant que, en Grèce où la polychromie fut en honneur même dans Part archaïque, les plafonds seuls n’aient pas été colorés. Nous savons d’ailleurs que les Grecs ornaient les caissons de leurs plafonds d’étoiles, de fleurons, d’images de divinités4, de masques, d’étoiles d’or sur fond bleu, d’ornements en bronze rapportés, comme à l’Erechtheion d’Athènes, de têtes, de bustes et de figures entières comme dans les temples de Balbek et de Palmyre3. Pausanias fait mention des lacunaria du temple de Junon à Elis0 et dit que ceux de l’antique temple de Diane à Stymphale étaient ornés de figures d’oiseaux qu’il a vues d’en bas, sans pouvoir distinguer s’ils étaient en bois ou en plâtre 1 ; ce qui, comme le fait remarquer avec raison Raoul Rochette8, donne à penser que ces figures d’oiseaux étaienten relief et peintes. A une époque plus tardive à Antioche, Antiochus Epiphane fît construire un temple dont les lambris étaient en or9. Ce luxe s’appliquait non seulement aux temples, mais aux maisons particulières. Plutarque, dans une anecdote qui se réfère «au v° siècle av. J.-C., parle d’une maison de Corinthe dont la salle à manger était ornée d’un plafond somptueux et lambrissé10; il suffit de lire dans Diodore de Sicile11 la description de la chambre funéraire d’Alexandre le Grand pour comprendre à quel point, dès le temps de Pausias, la Grèce et l'Orient avaient poussé l’art de décorer les plafonds. Les descriptions conservées par Athénée du vaisseau de Iliéron II12, de la tente de Ptolémée Philadelphe13 et du vaisseau de Ptolémée Philopator 14 démontrent que cette tradition ne fut pas interrompue10.

A Rome, c’est seulement, si l’on en croit Pline16, au ti° siècle av. J.-C., après la prise de Carthage, que, pour la première fois, furent dorésles soflttes du Capitole. Depuis, ajoute cet auteur, l’usage s’est étendu aux maisons parti-

l L. I. : « Laqueavia sunt quae cameram sublcgunl el. ornant, quac et lacunaria dicuntur, quocl lacus quosdam quadratos vel rotundos ligno, vel gypso, vel eolorilms habeant pictos cum signis intermicanlibus. — 2 Hist. nul. XXXV, 40, 1-2. —3 Rauul Rochette, Peintures antiques inédites, p. 13G-137 ; Letronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, p. 320 sq. ; Helbig, Untersuchungen über die campanische Wandmalerei, p. 132 sq. — 4 Cf. K. Botlicher, Die Tektonik , [, p. 80, sq,

— B Cf. Raoul Rochette, O. I. p. 132. — 0 V, 20, 2.-7 vil I 22 5

— 8 O. I. p. 134. — 9 Liv. XLI, 20 : laqueatum auro. — 10 Lycurg XIII

— n xvill, 26. - 12 v, 41 (207, E). - 13 V, 25 (190, C). - H y, 3g

culières, et on en est arrivé à dorer les plafonds et les voûtes comme des vases. Ajoutons toutefois que, avant la prise de Carthage, Ennius, dans un texte conservé par Cicéron17, avait déjà parlé de tecta caelata, laqueata.

Nous trouvons dans les auteurs de nombreuses allusions à ces lambris dorés dont parle Pline18. Non seulement on les dorait, mais on les ornait de fleurons, de ligures et d’autres ornements soit peints l9, soit sculptés20. Les perspectives d’architecture qui décorent les murailles de beaucoup de maisons de Pompéi offrent plus d’un

Fig. 4323. — Plafonds lambrissés.

exemple de plafonds lambrissés (fig. 4323) 21 . Une miniature du AGrgile du Vatican 22 représente le bûcher de Didon dressé sous un plafond semblable.

Les lacunaria étaient souvent de fines œuvres d’ébénislerie ou de marqueterie, avec incrustation de tablettes d’ivoire23, de bois précieux, spécialement de citronnier24, de plaques d’or20 ou d'autre riche métal, d’où l’expression bracteatum lacunar 2G.

Mais le luxe était poussé plus loin encore; on fit des lacunaria machinés et mobiles. Ceux de la maison dorée de Néron étaient garnis de plaques d’ivoire qui s’ouvraient pour verser sur les convives des fleurs et des parfums21 ; chez Metellus Pius, une couronne d’or descendait du lacunar sur sa tête28, ou une Victoire, avec un bruit imitant la foudre, venait elle-même le couronner29; au repas de Trimalchion, un cercle d’or descend, chargé des présents destinés aux convives [apopuoreta] 30. Sénèque31 parle d'une maison où le lacunar changeait à vue à l’aide d’un mécanisme ; de telle sorte qu’à chaque nouveau service correspondait une nouvelle ornementation du plafond. Dans les monuments publics, les lacunaria furent aussi de plus en plus ornés; l’habileté toujours plus grande des architectes et des ouvriers de plus en plus maîtres de leur métier, unie à la décadence du goût, amena, dans ce détail aussi bien que dans l’ensemble de l’architecture, la richesse et la prodigalité des ornements.

(205, E). — 15 Cf. Raoul Rochelle, O. t. p. 139 sq. — 10 Hist. nat. XXXIII, 18. — H Tusculaii. I, 35. — 18 Virgil. Aen. I, 72G ; Horal. Od. II. 18, 1 ; Sonec. Epist. XC, 9 ; Plin. XXXIII, 18 ; Apul. Florid. IV, 22 ; Claudian. Dell. get. 223. — 19 Plin XXXV, 40, 1-2; Isidor. Orig. XIX, 12, 1. — 20Cicer. Tusculan. I, 35 ; Senec. Epist. XC, 42. — 21 Mazois, Daines de Pompéi , II, pl. xxvi. — 22 Fig. V, fol. 0. — 23 Horat. Od. II, 18, 1 ; Senec. Quaest. nat. I, prolog. 7 ; Apul. Met. V. — 24 Horat. Od. IV, 1, 20 ; Apul. L. I. — 25 Liv. XLI, 20 ; Sidon. Apoll. Epist. II, 10,8. — 2G Sidon. Apoll. I. L. ; Senec. Epist. CXV, 9-10. — 27 Sueton. iVero, XXXI. — 28 Val. Max. IX, 1, 5. — 29 Sallust. Fragm. II. — 30 Petron. LX. — » 31 Epist. XC, 15.

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Les restes des monuments antiques en gardent de nombreux exemples L L’ouvrier qui faisait des lacunarin s’appelait laquearius 2.

IL — Le mot lacunar désignait aussi un cadran solaire [uohologium], de forme rectangulaire, appelé en grec tAiv- 6tov, inventé par Scopinas de Syracuse. On en avait placé un à Home dans le circus Ffnminius 3. Henry Tiiébenat.

LACÜIVARIUS [lacunar],

LACUS(Aaxxcç). — Chez les Grecs, le mot Kxxoç désigne un creux, une cavité et, par extension : une citerne1 [cisterna], les fontaines ou bassins, dans les villes2, un vaste réservoir souterrain, de forme ronde ou carrée, aux parois enduites de chaux, où l’on conservait l’huile ou le vin3, une pièce d’eau aménagée pour l’élevage des oiseaux aquatiques4. Arrien, dans son périple d’Erythrée, mentionne, parmi des étoffes et des pièces de vêtements provenant de l’Ethiopie, un produit qu’il appelle Xàxxc; /owgdaivGç11, et dont il est difficile de déterminer la nature.

Les acceptions du mot lacus sont nombreuses : lac naturel dont l’État tirait un revenu en mettant la pêche en adjudication0; grands réservoirs des stations d’eau (, hydreurmà ) établies en Égypte pour l’usage des caravanes1; réservoir découvert, par opposition à cisterna qui était un réservoir couvert8; grand bassin9; pièce d’eau artificielle dans une ferme ou une villa 10; abreuvoir 11 (on établissait ces abreuvoirs près de la porte des villes, pour l’usage des bêtes de somme qui entraient ou sortaient, et aussi pour avoir de l’eau à portée si, en cas de siège, l’ennemi tentait d’incendier la porte 12) ; bassin creusé au centre d’une cour pour recueillir l'eau des toitures, lama compluvius 13, compluvium [atrium, cavaedium] ; prison (des citernes desséchées ont été parfois employées comme prison14); réservoir d’une fontaine10; fontaine10 [fons].

Le mot lacus désigne plus spécialement les fontaines alimentées par des eaux vives et naturelles11. Rome en était abondamment pourvue et Cicéron loue Romulus d’avoir, à ce point de vue spécial, très bien choisi le site de sa ville18. La source qui jaillit encore au fond du Tullianum appartient à ces eaux où s’abreuvèrent les premiers habitants de Home. Ces lama ou fontes ■ — on leur donnait ces deux noms — étaient nombreux à Rome où les fouilles et les travaux ont révélé l’existence de puits nombreux l!). Les noms de quelques-uns ont été conservés; ce sont ceux auxquels s’est attachée une légende ou une croyance superstitieuse, ceux aussi que les historiens ont mentionnés pour localiser quelque fait : tels sont le lacus Curtius 20 , le lacus ou fons Juturnae 21 , le lacus Servilius 22, les fontes Apollinia , Camaenarum23 .

Les Romains n’eurent pas d’autre eau, avec celleduTibre

l Voir les beaux lacunaria , avec fleuron central de l'arc de Tilus (Philippi, Ueber die rüm. Triumphabreliefe , cxlr. des Abhandl. d. Siichs. Gesellsch. Wissensch. t. XVI, 1871, pl. n) ; voir aussi foknix, p. 1461, flg. 3232, 3233, et l'ornementation des voûtes des tombeaux de la Voie Laline, Monumenti dell' Instit. arch. t. VI, 1857, pl. xliii, xuv, xlix, l, u, lui. — 2 Cod. Theod. XIII, 4, 2; Glossar. Phïloxen. s. v. ; Saumaise, Notac ad Flav. Vopisc. 392-393, édit, de Paris, 1620. — 3 Vitruv. IX, 8 (9).

LACUS. l Allien. IV, 21 (p. 170 C) ; Pbotius, Lexilc. s. v. a&xxoç ; Glossac mss. ad Gabr. ap. Estienne, Thésaurus, s. v. Aàxxo;. — 2Po!lux, IX, 5 ; cf. éd. d’Amsterdam, 1706, p. 1012, note 20. — 3 Xcnoph. Anabas. IV, 2, 22 : i.àxxoç xoviard; ; Suidas, s. v. 7.&xxo{ ; Pbot. s. t’. Xàxxo;. — 4 Herodot. VII, 119. — K Arrian. Peripl. Erythyr. p. 4 (p. 146, éd. Blancard et Stock); Saumaise (in Solin. 816 6, R, et in Hist. Aug. éd. de 1620, 398 a F) conjecture : 7.ixxo; ;rpw|iàTivoç, laine teinte. — 6 Festus, X, 90, s. v. lacus lucrinus , p. 121, éd. Millier ; Isid. Orig. XIII, 19, 7; Brisson, De verb. ad jus pertinent, siynificatione, s. v. Lacus. — 1 Corp. inscr. lat. III, suppl. 0627 : lacci uedificati ; cf. le commentaire, p. 1210.-- 8 Varr. Mes. rust. 1, 11. — 9 Varr. Ling. lat. V, 5. — 10 Varr. Mes. rust. I, 1 1, 2. — n Sueton.

et du ciel, jusqu’à l’an de Rome 441 (313 av. J.-C.)24. Alors la construction du premier aqueduc, quiamenal’at/Mfl Appia , donna sans doute à Home les premières fontaines artificielles2’. Mais elles ne portèrent pas dès cette époque le nom de lacus , et Tite Live appelle labra [labrum] les deux fontaines en marbre que P. Cornélius Scipion fil placer au Capitole en l’an de Rome 564 (= 190 av. J.-C.)20.

En 570 (= 184 av. J.-C.), les censeurs firent paver les lacus de Rome21. C’était une mesure utile; en effet, ces sources naturelles, en contact avec la terre, devaient se troubler dès qu’on les agitait un peu profondément; les travaux mis en adjudication par les censeurs durent fournir aux Romains une eau beaucoup plus pure.

C’est seulement au temps d’Auguste que s’établit l’usage d’appeler lacus les réservoirs en pierre ou en marbre des fontaines. L’eau des aqueducs était amenée par des conduits dans un certain nombre de châteaux d’eau [castellum , aouaeductus] ; de là, des tuyaux, qu’on appelait salientes , la réparlissaient dans les lacus établis, pour les besoins de la population, dans les différents quartiers de Home28. On a donné au tout le nom de la partie eu appelant les fontaines lacus ou, quand elles étaient jaillissantes, salientes ; mais c’est la réunion de ces deux éléments qui faisait la fontaine [fons ; ils sont d’ailletirs inséparables, car un lacus , sans les salientes qui lui apportent l’eau, ne serait plus une fontaine29, et il n’est pas de fontaine jaillissante dont les eaux ne retombent dans une de ces vasques ou bassins appelés lacus et aussi cantharus, labrum. Sous Nerva, l'usage s’établit de munir chaque lacus de deux salientes alimentés par des eaux différentes, afin que. si des réparations ou un accident interrompaient le service d'un aqueduc, les lacus qui en dépendaient ne restassent pas à sec30.

Agrippa, au témoignage de Pline, établit à Rome quatre cents lacus alimentés par cent trente châteaux d’eau, le tout orné avec une grande magnificence de marbres précieux, de quatre cents colonnes et de trois cents statues de marbre et de bronze31. Il restaura et embellit aussi les anciens lacus-, nous savons qu’il orna le lacus Servilius d’une hydre32, bas-relief ou statue, qui, sans doute, versait l’eau par plusieurs de ses nombreuses têtes. Les lacus de Rome dont les noms nous sont parvenus étaient pour la plupart dénommés d’après les œuvres d’art qui les ornaient: lacus Promethei™ , Pastorisu, Orphei 30, Ganymedis 30, Are lis 37 , ou d’après une particularité de leur construction, lacus tectus 38. Les découvertes de Pompéi nous montrent d’ailleurs, dans des proportions plus modestes il est vrai, avecquel artingénieux les Romains savaient varier l’ornementation de leurs fontaines [fons].

Galba, VII ; Apul. Met. IX, 27. — 12 Donalus, ad Terent. Adelph. IV, 2, 44; Corp. inscr. lat. X, 5807 ; inscr. d’Allatri : Lacum ad portam. — 13 Varr. Mes. rust. I, 13, 3. — 14 Vidgat. Genes. XL, 50. Cefail, qui est mentionné dans la Vulgate, se trouve confirmé pour Rome par la disposition du Tullianum qui est certainement une ancienne citerne [carcerJ. — 16 Serv. ad Aen. VIII, 74. — 16 Corp. inscr. lat. IX, 1644. — 17 Servies, ad Aen. VIII, 74; Isidor.XIII, 19, 9; cf. ForceIlini-I)e Vitt, s. v. Lacus. — 18 .De rep. Il, 6. — 19 Cf. Lanciani, / commentari di Frontino intorno le acque, p. 4 et s. — 20 Forum, p. 1288, 5. — 21 Jbid. p. 1290, 9. — 22 Ibid. p. 1304. — 23 Frontin. IV. - 21 ld. I. I. — 25 Aquaeductus. — 20 Tit. Liv. XXXVII, 3, 7. — 27 Id. XXXIX, 44. — 28 Vitruv. VIII, 6 (7). — 29 Dicebar sicco vilior esse lacu, Propcrt. 11,11,11. — 30 Frontin. LXXXVII. — 31 plin. Hist. nat. XXXVI, 24, 17. Le texte donne 700 lacus ; mais il faut adopter la correction 400 proposée par 0. Gilbert, Topogr. der Stadt Mom, III, 280, n. 1, car, sans elle, après les augmentations de Claude et de Galba, les lacus auraient été moins nombreux qu’au temps d'Agrippa. — 32 Festus, 5. v. Servilius, p. 290, éd. Muller. — 33 Notifia et Megionarium, Reg. I. — 34 Ibid. Reg. III. — 35 Ibùl. Reg. V. — 36 Ibid. Reg. VII. —37 Corp. inscr. lat.V I, 9664. — 38 Urlicbs, Codex urbis Momae Topogr. p. 57, 39.

LAE

LAE

Claude, qui amena à Rome Vaqua Amena nova , la répartit entre de nombreux lacus orna/ iss imi i. Le règne de Nerva et l’administration de Frontin laissèrent a Rome 591 lacus alimentés par 247 châteaux d’eau, ajoutant ainsi, dit Frontin dans son rapport, à la propreté et à la salubrité de Rome, à la fraîcheur et à la pureté de l’air, au bien-être des habitants2. Le nombre des lacus augmenta de plus en plus; il avait plus que doublé au temps de la Notifia qui en compte 1204 et du Regionarium qui en mentionne 1352 3. Mais il faut peut-être comprendre dans ces chiffres, outre les lacus , les castella absents de ces deux documents4.

Les habitants furent admis à user de l’eau des lacus d’une manière de plus en plus large, à mesure qu’elle devint plus abondante [aquaeductus, II]. Comme les autres monuments de Rome affectés au service des eaux, les lacus étaient entretenus par les deux familiae créées, l’une par Agrippa, l’autre par Claude [aquarii].

Le mot lacus désignait encore : une piscine ou une vasque pour les bains5 [labrum]; de grands vases ou vasques 6 ; une fosse aux lions1 ; les compartiments d’un lacunar8; le vase dans lequel le vin coulait au sortir du

pressoir9 [torcular] (un locus creusé dnns\e sol et où le j ns du raisin s’écoulait, grâce à l’inclinaison du pavé, remplaçait souvent ce vase10; parfois aussi le pressoir était dressé entre deux de ces lacus , d’où, par des tuyaux, le vin s’en allait île lui-même dans les cuves11) ; la cuve où le vin fermentait12, et, par extension, la cuvée 13 (Pline se plaint qu’on frelaLait le vin dans la cuve même u) ; la cuve où l’on écrasait le raisin, sans doute avec les pieds15; le vase où coulaient, au sortir du pressoir, l’huile 16 ou le jus de tout autre fruit pressé 17 ; des divisions, compartiments réservés dans les greniers [horreum] pour tenir séparées les différentes espèces de légumes, de grains18 (on les appelait aussi lacusculus19) ; un saloir 20 ; un récipient dans lequel on plongeait le fer rouge au sortir du feu21; un auget pour gâcher le plâtre (fig. 4324) 22 ; un carré peint ou cousu sur un vêtement, d’où laculata vestis 23, ou plutôt lacuata vestis 21 [secmentum]. II. Thédenat.

LACUSCITLUS. — Compartiment dans un grenier, pour déposer des légumes ou des graines [lacus, horreum]1. Fosse ménagée autour du pied de la vigne et des arbres2. Henry Thédenat.

LAENA [pallium].

LAETI. — Ce nom a désigné au Bas-Empire une

l Suolon. Claud. XX. — 2 Frontin. 87 et s. — 3 Cf. Notilia , Rcgionarium ; sur les fontaines de Rome, cf. O. Gilbert, O. I. p. 278 et s. — 4 Ulpien [Di/jcst. XLI1I,

21, 3, § 3) emploie le mot lacus pour castellum. — & Corp. inscr. lat. X, 5807 : lacum balinearium. — 6 Voir labrum. — 7 Prudent. Cathemer. LXV ; Vulgat. Daniel, VI, 7 ; XIV, 30. — 8 Scrv. Ad Aen. I, 750. — ‘3 Columel. XII, 18, 3 ; Isidor. Origin. XX, 14, 22. — 10 Varr. R. rust. 1, 13. — H Pallad. 1, 18. — 12 Gicer. Brutus , LXXXlll ; Üvid. Fast. IV, 888; Plin. Hist. nat. XIV, 2, 3; Cal. Res rust. XXV; Colum. Res rust. XII, 18, 3, 29. — 13 Plin. Hist. nat. XVIII, 74, G. 14 Id. XXIII, 20. 1. — 1S> Cat. Res rust. XXV. — 16 Colum. XII, 50, 5 ; Isid. Or. XX, 14, 22. — 17 Colum. XV, G, 8. — 18 Id. I, G, 14; XII, 50, 30. — io Pallad. 1, 19. — 20 Plin. Hist. nat. IX, 48, 3; Colum. XII, 53, 3. —21 Virg. Georg. IV, 173; Ovid. Metamorph. IX, 170. — 22 Frôhner, Col. Traj. pl. cxxvn ; cf. Vitruv. VII, 2, 2. — 23 Isid. Or. XIX,

22, 11. — 24 Cf. Salmas. ad Hist. Aug. 513 a, F, édit, de 1620.

catégorie d’auxiliaires barbares, établis, sans doute volontairement, comme colons, sur quelques frontières et en d’autres endroits, à la charge de fournir le service militaire. Ils. ont été probablement constitués sur le modèle des milites limilanei. Ils sont mentionnés pour la première fois, à la fin du mc siècle ap. J.-C., dans le panégyrique de Constance Chlore : Maximien avait rétabli sur le territoire des Nerviens et des Trévires des Lè tes Francs qui en avaient été chassés par des invasions1. Iis sont souvent mentionnés par Ammien Marcellin 2 et par le Code Théodosien3; ils figurent sous le nom de Litiani dans l’armée conduite par Aetius contre Attila4; la dernière mention se trouve dans une loi de l’empereur Sévère de 465 s. La Notifia dignitalum G énumère pour l’Occident, au début du ve siècle, douze corps de Lètes cantonnés dans la Gaule, soit seuls, soit réunis à des corps de g enfiles, et chacun sous la direction d’un praefectus, à savoir : le praefeclus Laetovum Teuton icianorum Carnunta (à Chartres) ; le praefectus Laetorum Batavorum et gentilium Suevorum , à Bayeux et à Coutances; le praefeclus Laetorum gentilium Suevorum, au Mans ; le praefeclus Laetorum Francorum , à Rennes; le praefectus Laetorum Lingonensium per di versa dispersorum Belgicae primae, répartis en différents endroits de la première Belgique; le praefectus Laetorum Actorum (peut-être Aeduorum ) Epuso (peut-être Yvoi) dans la première Belgique ; le praefectus Laetorum Nervio - T'uni, Fanomantis (plutôt Fano Martis ) (peut-être Famars, près de Valenciennes) dans la deuxième Belgique ; le praefeclus Laetorum Batavorum Nemelacensium, à Arras; le praefectus Laetorum Batavorum Contraginnensium 7, à Noyon ; le praefectus Laetorum gentilium 8, à Reims et à Senlis; le praefectus Laetorum Lagensium*, près de Tongres; le praefeclus Laetorum gentilium Suevorum, à Clermont. On voit que quelquesuns de ces corps sont cantonnés à l’intérieur de la Gaule, à Clermont, à Chartres, au Mans, ou le long de la Manche, à Rennes, à Bayeux, à Coutances, mais que la plupart se trouvent sur les frontières de la Germanie. Quelquesuns des noms qu’ils portent indiquent certainement leur origine; tels sont les Francs. L’épithète Teu/onicianorum indique aussi une origine germanique; les troisième, dixième et douzième groupes sont probablement des Suèves qui fournissaient à la fois des Lètes et des geniiles’, les épithètes locales que portent deux des corps de Bataves, le huitième et le neuvième, paraissent indiquer des cantonnements ; il en est de même des épithètes Batavorum, Lingonensium, Aeduorum ?, Nerviorum , qui ne peuvent guère se rapporter à l’origine. Alors les Lètes Nerviens auraient été établis sur le territoire même des Nervii-, les Bataves, les Lingons, les Éduens très loin de leurs centres légaux de cantonnement. Du reste, il avait dû y avoir plus d’un déplacement. Les Lètes se

LACUSCULUS. 1 Pallad. I, 19. — 2 Columel. IV, 8, 2 ; d où le verbe ablaquare , (Plin. XVII, 47), corruption de ablacuare , de lacus ; cf. Saumaise, in Solin, p. 366, éd. d’Ulrecbt, 1089.

LAETI. 1 Paneg. Vet. V, 21 (éd. Behrens). Tel est le sens incontestable de ce passage : « Nerviorum et Treverorum arva jaccntia Laetus postliminio restitutus et receptus in leges Francus excoluit ». C'est à tort que Behrens remplace laetus par relut. — 2 16, 11, 2-4 ; 20, 8, 13; 21, 13, IG. — 3 7, 20, 10 (3G9) ; 7, 20, 12 (400) ; « Quisquis laetus (à la place de luctus) Alamanmis, Sarmata, vagus... » ; 13, H, 9 (399). — 4 Jordan, De reb. Getic, 306; les manuscrits donnent les formes litiani liticiani, litigiani. — ^ Nov. 2, 1 (texte altéré). Des abrégés de cette loi portent : « ut si ex marcianilano cl anderoneco — marcianitano lito andorinico ». — 6 XLI1, 33-44, p. 216-217 (éd. Seeck). — 7 Est-ce Cliauny? Condren? — 8 Seeck propose de lire : « laetorum gentilium S ueborum ». — 9 Est-ce Luaige sur le Jaar ?

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trouvaient donc surtout dans la Gaule, et c’est pour cette raison que Zozime les appelle à tort un peuple gaulois L Le texte du panégyrique de Constance Chlore prouve que les premiers établissements étaient antérieurs aux campagnes de Maximien en Gaule. Y en avait-il seulement dans ce pays ? D’après Ammien2, on établit en 370 des Alamans dans le nord de l’Italie; or, nous savons qu’il y avait des Lètes Alamans ; il se peut donc qu’il y ait eu au moins pendant quelque temps des Lètes Alamans en Italie. Tous les textes représentent les Lètes comme d’origine barbare et surtout germanique3 ; ils citent des Alamans % des Francs, des Suèves !i, et on peut sans doute encore y comprendre des Sarmates : le texte du Code Théodosien sur les Sarmates est obscur0, mais un vers de Claudien ' indique des établissements de Sarmates en Gaule sous Gratien.

Au point de vue juridique, les Lètes n’étaient certainement pas assimilés aux dediticii; la lettre de Julien à Constance les en distingue assez nettement8. Ils n’avaient non plus rien de commun avec les foederati [foedus]; au contraire, ils se rapprochent beaucoup des gentiles au-dessus desquels ils paraissent cependant avoir été classés. Les Lètes n’étaient ni des garnisons locales, ni des corps de troupes spéciaux: mais plutôt des espèces de pépinières où le gouvernement romain pouvait puiser plus largement encore que parmi les colons. Chaque groupe était organisé en corporation9 et administré par un praefectus ou un praepositus 10, sous la direction générale d un des maîtres de la milice, du magister militum praesentalis a parle peditum ; il fournissait des recrues, selon les besoins, soit aux légions", soit aux scholae de la garde12. Les Lètes cherchaient souvent à échapper au service militaire par les mêmes fraudes que les autres catégories de soldats, soit en désertant, en devenant vagi , soit en obtenant illégalement des diplômes de retraite, des brevets de protectores , ou d’autres dignités soit municipales, soit impériales, soit ecclésiastiques13. Il est probable qu’ils pouvaient arriver aux grades de praepositi et de tribuni dans tous les corps de troupes u et même à des grades supérieurs, comme le montre l’exemple de Magnence15. Godefroy a prouvé16 que l’obligation imposée à beaucoup de fonctionnaires de fournir des garants ne s’appliquait pas aux praepositi des Lètes. Les Lètes étaient assujettis héréditairement au service militaire. En échange de cette obligation, chaque groupe de Lètes avait la jouissance héréditaire et irrévocable, sauf le cas de fraude, ou d inexécution des charges, d’une certaine étendue de terres, soumises probablement au même régime que les terrae limitaneae et les fundi limitrophi [limes, limitanei] , et appelées terrae laeticae. Une constitution

12, 54. — 2 28, 5; cf. Godefroy, Ad C. Th. 13, 1 1, 9. —3 Ammian. 10, U, 0.

— 4 C. Th. 7, 20, 12 ; Aoson. Gratiar. act. c. 4; Claudian. In Eutrop. I, 394-395. -r->Notit. Oignit. I. c. ; Auson. VI; Paneg. Vet. I. c. — c 7, 20, 12. — 7 In Mosell. 9.— » Ammian. 28, 8, 13. — 9 Sever. Nov. 2, I, l.c. — 10 Notit. Oignit, t.c. -.C. Th. 7, 20, 10.— il C. Th. 7, 20, 12; Ammian. 21, 13, 16. — 12 Ammian. 20,

8, 13. — 13 c. Th. 7, 20, 12. — H On pcul le conclure de C. Th. 7, 20, 12-13.

— 10 Zosim. I. c. ; Julian. Paneg. Constant. I, p. 219; Aurel. Vicl. Epit. 41, 42.

— 10 Ad. C. Th. 13, 11,9. 17 C. Th. 13, H, 9. Claudien [in Eutrop. I, 377)

signale à celle dale des établissements de Germains, de Chauques, de Suèves, de Francs. - 18 D'après Paneg. vet. I. c. el Ammian. 20, 4, 1 ( Dus rômische Militaerwesen seit Diocletian, Hermes , 1889, p. 251-252). — 19 Ammian. 25, 4, 15.

— 20 JVotitia Galliarum, s. v. laeti. — 21 Ad Ammian. 10, il, 4. — 22 Histoire des Empereurs, IV, 1, 88. — 23 Histoire critique de la monarchie française, 1, 10.

— 24 Oie germanischen Ansiedlungen, V, p. 109 etsuiv. — 25 Guérard, Polyplique d'irminon, I. p. 280 ; Wâchter, Gloss. Germ. p. 972; Rambach, De Laetis, p. 17 ;

d’Honorius, de 399, constate que des barbares, introduits en masse dans l’empire, avaient occupé plus de terres létiques qu’ils ne devaient, grâce à la collusion des magistrats municipaux, principales et défenseurs; et elle envoie des inspecteurs chargés de reviser les concessions en décidant qu’elles ne seraient accordées à l’avenir que par décision impériale 17. Mommsen a conjecturé 18 qu’une partie de l’impôt des terres létiques revenait à la cité, centre légal du cantonnement, et que c’est en restaurant les établissements létiques de la Gaule que Julien avait pu rendre leurs revenus à plusieurs cités de la Gaule19 : cette hypothèse est insuffisamment fondée.

On a proposé, sans arriver à une conclusion satisfaisante, de nombreuses étymologies du mot laetas. 11 faut rejeter d’abord l’opinion des auteurs tels qu’Adrien Valois20, Henri Valois21, Tillemont22, qui voient dans ce mot le nom propre d’un peuple gaulois ou germanique. C’est évidemment un terme générique. On a voulu y voir l’adjectif lactus, joyeux, c’est-à-dire un surnom de troupes, comme la légion des pétulantes ** ; celte étymologie est aussi invraisemblable que celle de Gaupp qui a rapproché ce mot de l’adjectif grec X^ïto? (public, populaire)24. Beaucoup d’auteurs le regardent comme la traduction latine d’un mot germanique, tel que liul, liait, leod , led, lente, qui signifierait les gens, les auxiliaires25. D’autres le font venir du celtique laydh, leyt, signifiant une classe de clients26. L’opinion la plus vraisemblable est celle qui rapproche les laeti gallo-romains des /ides qui constituaient, au-dessous des nobles et des hommes libres, la classe inférieure de la population dans toutes les races germaniques sous les différents noms de liti, lidi , /edi. leti, laeti, lassi , lazzi 21. Ch. Lécrivain.

LAETITIA. — Cette divinité fait une apparition tardive dans le panthéon romain, car c’est seulement au n° siècle après notre ère que les monnaies romaines en donnent des représentations. Comme pour beaucoup d’autres divinités secondaires, à la même époque, le type de la Laetitia est variable et semble avoir dépendu de la fantaisie des artistes ’.

Sur une monnaie en or d’Antonin le Lieux, à la légende Laetitia cos INI, on voit Cérès debout, tenant deux épis, et à côté d’elle Proserpine tenant une grenade. Un autre aureus du même empereur montre une femme debout tenant deux épis et serrant contre elle un enfant. Sur les monnaies des empereurs et impératrices qui se succèdent jusqu’au commencement du iv° siècle, la Laetitia est représentée seule, tenant une couronne et un sceptre (Faustine jeune, fig. 4325), ou une branche de laurier et une palme (Commode), ou deux épis el un gouvernail

Giraud, Essai, I, p. 185. — 26 Loo, Gloss. Malberg.', S y bol, Oie deuts. Unterth. p. 40; Moue, Urgeschichte, II, p. 208. — 27 Voir à ce sujet Bücking, Notit. Dign. Occid. p. 1040-1053.- BiBi.ior.RAPHiK. J. Godefroy, Ad. C. Theod. VU, 20, 10, 12, p. 443- 440 (éd. Hitler) ; Gaupp, Die germanischen Ansiedlungen in den Provin zen des rômischen Westreichcs, 1844, V, p. 109 et suiv. ; Peligny, Études mérovingiennes, 1851 ; Guérard, Polyplique d’irminon, 1845, I, p. 250 cl suiv. ; Giraud, Essai sur l’histoire du droit français au moyen âge, I, p. 184 et suiv. ; Rôcking, Notitia dignitatum, Occ. 1853, p. 1044-1080 ; Léotard, Essai sur la condition des Barbares établis dans l’empire romain, 1873, p. 103-109; Mommsen, Das rômische Militaerwesen seit Diocletian, Hermes, 1889, p. 251-252.

LAETITIA. 1 Voir ce que nous avons dit à propos du lype de I ’Annona, Bull, de la Soc. des Ant. de France, 1899, p. 245. — Bibi.iophaphie. Eckhel, Doctrina num. VU,

21 ; cf. 78, 1 10, 182, 200 et 475 ; Cavedoni, Bull, dell’ lst. arch. 1804, 221 ; Cohen, Descr. passim ; Stevenson, Roach Smith et Fr. Madden, A Diction, of rom. coins, 1889, 501 ; Drexler, dans le Lexikon der Mythol. de Roscher, s. v. col. 1788 à 1791.

Fig. 4325. — Laetitia.

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