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contentèrent de tenir leur porte entrebâillée au lieu de l’ouvrir toute large. Ils enrichirent la collection aussi prudemment qu’ils en avaient accepté le don, procédant par additions successives longuement espacées, pratiquant un triage sévère, écartant tel morceau, admettant tel autre, sans qu on puisse toujours assigner de raisons à leurs préférences ou a leurs exclusions. C’est ainsi que les oracles de la pseudo-sibylle de Tibur, Albunea °5, prirent place à côté des documents plus anciens dont ils étaient sans doute une sorte de contrefaçon. Plus tard Varron l'inscrivit la dixième dans le canon sibyllin. On racontait qu’on avait trouvé sa statue dans un gouffre de l’Anio avec un livre à la main96. Les sentences fatidiques de la nymphe étrusque Begoe furent jugées dignes du même accueil97. En l’an 213 av. J.-C. = 341, au milieu de la deuxième guerre punique, le sénat dans sa ferme raison crut nécessaire de calmer les esprits excités par le danger et livrés en proie aux charlatans. Il chargea le préteur M. Atilius de faire main basse sur la multitude dfes écrits divinatoires dont la ville était infestée. Dans cette littérature malsaine un seul ouvrage trouva grâce. Ce furent les deux volumes du devin Marcius. Tite-Live en a conservé deux extraits : dans l’un on annonçait le désastre de Cannes, tandis que l’autre réclamait, pour chasser les Carthaginois, des jeux en l’honneur d’Apollon 9S. La prédiction n’avait pas grand mérite à être exacte, l’événement étant antérieur de trois ans. Mais les Romains n y regardaient pas de si près. De plus les perspectives encourageantes ouvertes au nom d’Apollon convenaient à la politique du sénat, comme l’appel à ce dieu lia Liai t les prédilections bien connues du collège sacris faciundis. Les car mina Mar ciana, forts de ce double appui, allèrent rejoindre l’ensemble des libri fatales ", dont les livres sibyllins proprement dits ne formaient plus qu’une partie, la plus importante. Ce récit se rapporte à une époque qui ne permet pas d’en contester l’authenticité, mais il ne nous apprend rien sur la personnalisé du devin Marcius, auteur des livres auxquels s’est attaché son nom. Réduite à une figure unique par la plupart des écrivains latins100, dédoublée par d’autres en deux individus, ou même morcelée en trois101, placée en dehors de. toute chronologie positive, cette personnalité ne correspond en somme à aucune réalité historique. Pline est dans le vrai quand il la met sur le même plan que la Sibylle elle-même avec Melampus, le plus ancien des devins grecs102, et d’ailleurs la tradition rapportée par Symmaque et suivant laquelle Marcius aurait écrit suides écorces d’arbres103 montre bien dans quel lointain 1 opinion le rejetait. Le devin Marcius représente donc une conception purement mythique dérivée du dieu Mars et dont le premier pontife à Rome, le confident et le parent du pieux Numa, l’aïeul du roi Ancus Marcius, Numa Marcius, offre comme le prototype101. C’est sans doute à ces souvenirs qu’une fraude pieuse, consciente ou non d’elle-même, rattacha quelques-unes des pro-
9o Assimilée à la nymphe latine carmenta. — 96 Lactant. Instit. I, 6, 21 ; cf. Tibull. V, 09. — 97 Serv. Ad Aen. VI, 72. Sur Begoe, voir Ottlried Millier, Die Etrusker , éd. Deeke, p. 30 et passim. On trouve dans le recueil des Agrimensores (Lachmann, p. 350) un fragment d’une certaine Vegoia, laquelle est sans doute identique a Begoe ou Vegoe. Il s'agit de l’origine surnaturelle de la propriété foncière. — 98 Tit. Liv. XXV, 1 et 12.— 99 Serv. Ai Aen. VI, 70, 72. Libri fatales Tit. I.iv. V, 14; XXII, 9, 10, 57; XLII, 2. —100 T. Liv. V,12; Plin. H.nat. VII, 33; Macroh. Sut. I, 17 ; Festus, p. 165, 326; Arnob. I, 62. — loi Cic. De die. I, 40, 50; U. 55; Serv. Ad Aen. VI. 70. 72; Symmach. Epiât. IV, 33. — 102 J. c. — 103 /„ c
phéties mises en circulation au lendemain de Cannes, et 1 on voit par là que la vieille légende était encore assez vivante pour en engendrer d’autres et se reproduire sous des formes nouvelles100. L’instrument prophétique ainsi constitué fut détruit par l’incendie qui, en l’an 83 av. J.-C. = 071, dévora le temple de Jupiter Capitolin 10G. Il ne manquait pas à cette époque d’esprits forts très capables de se consoler de cette perte, mais il s’en fallait que la majorité pensât de même et surtout le collège dont l’existence était compromise par cette catastrophe. Sylla montra qu’il n’entendait ni le supprimer ni le diminuer, en portant le nombre de ses membres à quinze, et peu de temps après, en l’an 76 av. J.-C. = G78, sur la proposition du consul C. Scribonius Curio, le sénat nomma une commission de trois membres avec mission de reformer, autant qu’il était possible, le trésor anéanti. On n’avait que l’embarras du choix. Les feuilles volantes de l’inspiration sibylline étaient répandues sur tout le littoral méditerranéen. Les particuliers mêmes se vantaient d’en posséder de nombreux échantillons. Le difficile était de reconnaître les vrais d’entre les apocryphes, et l’étonnant, c’est qu’on crut y avoir réussi. On s’adressa d’abord à la ville d Erythrée. C’était remonter aux sources mêmes de la révélation, puisque la sibylle de Cumes était partie de ce point et que le type sibyllin en général s’était élaboré sur ces rivages. Au reste les recherches ne se bornèrent pas à cette ville. On en fit à llion, à Samos, en Sicile, en Italie, en Afrique, et le résultat fut une collection de mille vers environ que l’on déposa, après examen des quindécimvirs, dans le temple restauré par les soins de Lutatius Catulus ,07. Les instincts superstitieux, mis en branle par cet incident et stimulés sans doute par la cupidité, eurent peine à rentrer dans le repos. Les livres fatidiques continuèrent à affluer à Rome. Auguste, devenu grand pontife a la suite de la mort de Lépide, en l’an 12 av. J.-C. — 742, dut faire comme le sénat deux siècles plus tôt, après la bataille de Cannes. 11 fixa un terme pour porter ces écrits chez le préteur urbain, et défendit à tout particulier d’en garder en sa possession. Plus de deux mille, dont il jugea l’autorité insuffisante ou nulle, furent brûlés par ses ordres. Parla même occasion, il soumit à une révision attentive les livres sibyllins euxmêmes, puis les fit recopier, pour assurer le secret, de la main des quindécimvirs et transporter dans le temple d’Apollon Palatin où ils furent enfermés, non plus dans un coffret de pierre, mais dans une sorte de tabernacle doré au pied de la statue du dieu 10S. C’est là que nous les trouvons encore sous le règne de Julien 10°. Ce déplacement était significatif à plusieurs égards. Le chef nouveau de la religion romaine faisait montre de sa science théologique en accusant le lien qui unissait la Sibylle à Apollon110. Le fils et l’héritier du divin Jules payait une dette de lamille en abritant sous son patronage immédiat 1 oracle, artisan de la légende qui avait consacré la grandeur de sa maison111. Enfin l’empereur, en instal-
— 10'’ Tit. Liv. I, 20. — 105 Bouché-Leclercq, Bist. de la divin. IV, p. 127-130.
— 100 Dionys. IV, 62; Dio Cass. Excerpta, Dindopf, I p. 147. 107 Dionvs. L. e. ; Tac. Ami. VI, 12; Lactant. Instit. I, 6, 11 et 14; De ira Dei , 22, 6. — 108 Suet’. Aug. 3t. C’est Dion Cassius, LIV, 17, qui nous dit qu'il fit transcrire les livres sibyllins devenus illisibles à force de vétusté. Il place ce fait en 18 av. J.-C. = 736; mais il est plus probable qu’il se rattache aux faits rapportés par Suétone. 10J Amm. Marc. XXIII, 3. Cet historien nous dit qu’ils manquèrent périr dans un incendie du temple, mais des secours bien dirigés les sauvèrent.
— 110 Voir plus loin. p. 438. — 111 Voir p. 440.