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tile de le suivre dans ces combinaisons où l'esprit le plus fécond en ressources ne peut que s’exercer à vide137. Ce qui est certain, c’est que les oracles étaient en effet très brefs. On en peut juger par les carmina Marciana. L'équivoque était, au même titre que la concision, une des lois du genre, toutes deux commandées par une prudente réserve autant qu’imposées parla nature de l’inspiration. On a vu la réponse à Maxence. Quelque temps avant la mort de César le bruit se répandit que, pour vaincre les Parthes, il fallait proclamer roi celui qui l’était de fait138. On prêtait cette déclaration au collège sacris faciundis. On annonçait qu'il la porterait devant le sénat. Le sens en était clair ; mais elle avait été dégagée d'une formule ambiguë dont Cicéron se moque de manière à en détruire l’autorité. Il soutientque, applicable aux cas les plus divers, elle ne l'est pas plus à la circonstance présente qu’à toute autre133. 11 appartenait aux quindécimvirs de tirer des conclusions précises de textes qui l’étaient fort peu, et afin d’éviter les controverses dangereuses, ce n’étaient pas les textes, mais l’interprétation proposée que l'on communiquait généralement au public110. Leur compétence n’allait pas au delà de ce rôle d’exégètes. C’est un point sur lequel il peut être bon d'insister. L’État avait une trop haute idée de ses droits pour abdiquer entre les mains du sacerdoce, ou, pour mieux dire, l'État n’avait pas à s’incliner devant un pouvoir qui n’était qu'une délégation et une émanation de lui-même. Jamais on n’oublia à Rome que la religion, née avec la cité, n’existait qu’en elle, et qu’ainsi les prêtres n’étaient que les auxiliaires des magistrats, sans autre mission que de mettre leur science spéciale au service des vrais représentants du peuple dans ses rapports avec les dieux comme les hommes. Si l’on ajoute qu’ils ne ressemblaient en rien à un clergé, qu’ils étaient eux-mêmes des sénateurs, des magistrats, des hommes d’État, cumulant les fonctions sacerdotales avec les fonctions publiques, on comprendra que la pensée même d’un conflit eût paru absurde. Les quindécimvirs, pas plus que les augures et les pontifes, n’avaient d’initiative d’aucune sorte. Il ne pouvaient ni ouvrir les livres (adiré, inspicere libros), sans l'invitation du sénat, ni, à plus forte raison, conférer par eux-mêmes une valeur obligatoire aux décisions que cette lecture leur avait suggérées1’'1. Ils n’étaient pas davantage, comme on l’a vu, les maîtres d’introduire dans la collection une pièce nouvelle. La divination grecque, transportée à Rome, y connut donc les mêmes entraves que la divination italique, et s’il faut avouer que ce système de compression appliqué au plus puissant peut-être et au plus spontané des instincts religieux trahit une imagination assez pauvrement douée, il faut convenir d’un autre côté qu’il était dicté par une profonde sagesse, par un sens très sûr des nécessités du gouvernement. Ce ne fut pas seulement sous un tyran soupçonneux comme Tibère qu’une sy bille indiscrète put être considérée comme un danger public. On avait eu sous la république plusieurs exemples des abus où aurait pu entraîner une divination mal contenue. On avait vu des extraits plus ou moins authentiques des
137 Bouché-Leclercq, O. c. IV, p. 295, a0 i ; Marquardt, O. c. III, p. 368, u. 3.
— 138 Cic. De divin. II, 54; üio Cass. XLIV, 15; Suet. Caes. 70; Appian. B. civ. II, 1 10. — 139 L. e. — 140 U suffit, pour s’en convaincre, de chercher dans uu Index de Tite-Live les exemples de consultation sibylline. — 141 Cic. De divin, il, 54; Laetant. Inst. I, 6. Voir tous les cas où l'on consulte les livres sibyllins.
— l’>9 Tit. Liv. XXXVI11, 45; voir Klausen, O. c. I, p. 278 et s. — 143 Sallust,
livres sibyllins expliqués arbitrairement et audacieusement exploités par l’esprit de parti ou par 1 ambition individuelle. En 187 av. J.-C. = 567, les ennemis du proconsul Cn. Manlius, entre autres griefs qu’ils faisaient valoir pour l’empêcher d’obtenir les honneurs du triomphe, lui reprochaient d’avoir franchi, contrairement à l’oracle, la limite du Taurus142. Cornélius Lentulus, un des principaux complices de Catilina, allait répétant qu’une guerre civile était prédite pour cette année, et que l’empire promis à trois Cornelii ne pouvait manquer de lui échoir à lui troisième, après les deux premiers, Sylla et Cinna 143. En 56 av. J.-C. = 698, le roi d’Égypte, Ptolémée Auletes, se trouvait à Rome, intriguant pour se faire rétablir sur son trône et ne s interdisant pour arriver à ses fins ni la corruption ni la violence. 11 avait obtenu un sénatus-consulte conforme à ses vœux. Cette même année on eut occasion de consulter les livres sibyllins. Le tribun de la plèbe, C. Porcius Cato, ne laissa pas aux quindécimvirs le temps d en référer au sénat.
11 les conduisit devant le peuple et leur fit dire qu il fallait soutenir le souverain proscrit, mais sans aller jusqu’à un concours armé. Il voulait, en divulguant 1 oracle, soulever l’opinion et arrêter la haute assemblée sur la voie où elle s’était laissé entraîner. Il y réussit, mais l'illégalité était flagrante et la pente dangereuse. La supercherie n’était pas moins évidente et Cicéron n’en est pas dupe. Il est clair, en effet, que la réponse publiée était trop précise et trop bien adaptée aux circonstances pour qu’on y pût voir autre chose qu’une traduction très libre de l’original Ul. Le même Cicéron, dans le passage du De divinations où il montre la Sibylle enrôlée, bon gré mal gré, parmi les partisans de la monarchie143, conclut par une réflexion qui est d’un homme d’Etat autant que d’un sceptique et qui résume admirablement la pensée du législateur : « Valeant ( libri sibyllini) ad deponendas potius quant ad suscipiendas religiones 146. » En d’autres termes, le dépôt sibyllin a été constitué par l’État non pour fournir un nouvel aliment à la superstition, mais, au contraire, pour la réduire au minimum. 11 endigue le torrent pour l’empêcher de déborder. Au reste, et bien que la Sibylle fût essentiellement une puissance vaticinante, ce n’étaient pas des prophéties qu’on attendait du collège fondé en son honneur. Le nom même qui lui avait été imposé prouve assez qu il avait une autre destination. Embarrassantes pour le collège même dont elles risquaient de mettre la clairvoyance en défaut, ces prophéties ne l’eussent pas été moins pour les pouvoirs publics dont elles auraient paralysé l’action. Ce qu’on demandait aux quindécimvirs, c’étaient des recettes pour apaiser la colère des dieux147. Mieux que les prophéties, elles commandaient à l’avenir par la confiance qu’elles inspiraient. Les circonstances où l’on devait les solliciter étaient assez mal spécifiées. 11 fallait un prodige, mais le sens de ce mot était fort vague. On entendait par là, non seulement une contravention aux lois naturelles telles que se les figuraient les anciens, mais moins que cela, un phénomène simplement bizarre, extraordinaire, ou bien encore quelque calamité, quel-
Catilina , 47; Cic. In Catil. III, 4 et 5 ; Plut. Cic. 17. — H4 Cic. Ad famil. 1, 7. Voir, sur cette affaire, Drumanu, Rom. Gesch. II, p. 35 et s. ; Willcnis, Le Sénat de la Rép. rom., II, p. 313-315. — 145 Voir note 139. — *V6 De div. II, 54 — 147 Varr. De re rust. I, 1 : « ... ad cujus (Sibyllae) libros... publiée solemus redire quum desideramus quid faeiendum sit uobis ex aliquo portento. » Vopiscus Aurel. 18; Diouvs. IV, 2: Tit. Liv. XXII, 9.
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que fléau, comme il s’en présentait rarement, enfin, tout événement, grand ou petit, où l'on pouvait reconnaître 1 intervention divine, le doigt de Dieu, comme on dirait aujourd'hui us. Les Romains n'avaient pas attendu les révélations de la mantique grecque pour inventer la procuratio prodigiorum, c’est-à-dire pour apprendre à détourner par le sacrifice et la prière le malheur présent ou à venir. La science des pontifes tenait en réserve pour les cas de ce genre tout un arsenal de cérémonies expiatoires ou piacula. Les haruspices étrusques, tout étrangers qu’ils fussent au sacerdoce romain proprement dit, et quoiqu’on leur témoignât partois une défiance injurieuse, étaient aussi consultés. Rome eut donc, avec le collège sacris faciundis, trois autorités compétentes en ces matières, sans qu’on pût fixer a la compétence d’aucune d’elles des limites précises. 11 appartenait au sénat de leur faire leur part en tenant compte des études et des aptitudes spéciales de chaque corporation. Sans doute c’était là un critérium beaucoup trop flottant pour qu’on en pût tirer des règles absolues, et l’on voit que, dans la pratique, on s’en rapportait plus d’une fois au hasard et aux impressions du moment. C’est ainsi qu’en 207 av. J.-C. — 347, la foudre étant tombée sur le temple de Juno Regina, le prodige fut procuré en même temps par les décemvirs sacris faciundis ctles haruspices, bien qu’il rentrât plutôt dans le domaine de ces derniers I19. En 181 av. J.-C. = 573, les pontifes s’étant reconnus impuissants à triompher d’une sécheresse, on s'adressa aux décemvirs 15°. Souvent les cas étaient assez variés et complexes pour exiger le concours simultané de toute la divination officielle 1S1. Toutefois il y avait certains principes généraux que les auteurs ont formulés et dont les faits permettent d’ailleurs de vérifier l’application. 11 résulte des déclarations du dictateur Q. Fabius Maximus devant le sénat, 217 av. J.-C. =537, que la sibylle était mise en réquisition uniquement ou surtout pour les prodigia tetra, pour ceux dont la nature ou l’intensité frappait de terreur132 . Denys d’Halicarnasse précise cette indication. Il signale, parmi les cas soumis au collège sacris faciundis , les séditions, les désastres à la guerre, les monstruosités physiologiques, les apparitions ies; mais dans cette liste, où figurent des phénomènes de caractère mixte, ne relevant d’aucune compétence spéciale, il a le tort d’en omettre qui dépendent exclusivement des quindécimvirs, tels que les tremblements de terre iSl, les épidémies 165. Il était juste de s’en remettre aux ministres d’Apollon pour tout ce qui touchait à la santé publique. II était naturel aussi, dans un autre sens, et profondément humain de se tourner de préférence, dans les grandes calamités, vers la divination étrangère. Elle disposait pour en triompher de ressources d’autant plus sûres qu’elles étaient plus mystérieuses. Elle avait pour les esprits crédules et affolés tout le prestige du lointain et de l’inconnu lb6.
C’est par la procuration des prodiges que les quindé-
i'*8 Bouche-Leclercq, Hist. de la divin. IV, j». 75 et s. Prodigium Açprodere, qui trahit l’intervention divine, monstrum de monstrare, portentum de portendere. — 149 Tit. Liv. XXVII, 37. — 150 Obsequens, G. — 151 Tit. Liv. I. c. — 152 Tit. Liv. XXII, 9. — 153 IV, 62. — 154 Tit. Liv. III, 10; X, 31 ; Obseq. 25. Les pluies de pierres rentrent dans la même catégorie, VII, 28. — 1SB IV, 21; XXVIII, 44; XL, 37 ; XLI, 21; Obseq. 22. — 156 Sur celte tendance à Rome, Dionys, X, 53; Dio Cass. I, p. 22, Bekker; Tit. Liv. IV, 30; XXV, 1 ; Capitol. Ant. Phil. 13 ; August. De civitate Del, III, 12. Voir sur la compétence respective des pontifes, des haruspices, des quindecimvirs en matière de prodiges, Bouché-Leelcrcq, Les Pontifes ,
cimvirs arrivèrent a helléniser la religion romaine. Leur action dans ce sens est tellement considérable qu’il faut se borner à en donner une idée générale, sans quoi il ne s agirait de rien moins que de refaire, à un point de vue particulier, toute l’histoire religieuse de Rome. On renverra donc pour le détail aux articles spéciaux et l’on se contentera de caractériser, par leurs traits essentiels et leurs conséquences les plus importantes, les innovations dues à l’initiative du collège sur le terrain de la liturgie ou de la théologie. Elles consistent, d’une part, dans l’importation des rites étrangers ou la transformation à leur contact des rites romains, de l’autre, dans l’introduction des divinités étrangères ou l’assimilation à ces divinités des divinités romaines. Les expiations ordonnées parles livres sibyllins ne sortaient pas toujours des habitudes reçues. Non seulement elles pouvaient être offertes aux dieux nationaux, mais, de plus, elles no comportaient pas nécessairement des pratiques qui tussent de tout point inconnues à ces derniers. Camille fait dicter par les décemvirs sacris faciundis les formules à employer pour la purification des temples après l’expulsion des Gaulois ,57. En 217 av. J.-C. = 537 de R., ils prescrivent d’immoler les grandes victimes à Juno Regina sur l’Aventin, et à Juno Sospita à Lanuvium. Ils exigent qu’on fasse hommage à Junon et à Minerve de dons en argent, à Jupiter d’un foudre d’or du poids de cinquante livres li)S. Ni les dieux ainsi honorés n’étaient nouveaux, ni les honneurs qu’on leur rendait ne s’écartaient de la tradition. Jamais à Rome on n’avait ignoré les vertus des offrandes et des sacrifices sanglants 1G9. Toutefois, jusque dans les présents consacrés par l’usage, l’intervention du collège sacris faciundis se traduit par un luxe dont les vieux Romains n’étaient point coutumiers 1G0. Leurs offrandes avaient été des plus simples. Les fruits de la terre en faisaient tous les frais ,GI. 11 y avait aussi une différence dans les rites. Le sacrificateur, au lieu de se voiler la tête, l’avait découverte et couronnée de laurier162. C’était le rite grec, lequel présidait à toutes les cérémonies réglées par les quindécimvirs. Mais c’est surtout dans les supplications, dans les lectisternes, dans les jeux, que le culte dont ils sont les promoteurs déploie toute son originalité. La splendeur de la mise en scène, la pompe antique et théâtrale, les démonstrations bruyantes et pathétiques, tout dans ces solennités rappelle la Grèce et l’Orient, tout fait contraste avec la froide austérité du culte indigène. Les quindécimvirs n’avaient pas inventé la supplicalio. Nous voyons qu’elle figurait dans le rituel pontifical 163. Mais elle prit, grâce à eux, un éclat extraordinaire. Ce qui distingue cette supplicatio renouvelée et transformée, indépendamment de 1a. musique et des danses, c’est le caractère populaire et démocratique de la fête. Les sanctuaires romains étaient fermés au public, ou bien n’étaient accessibles qu'à certains jours et à certaines catégories de citoyens 1G'\ Pour la supplicalio, les portes
p. 181-190 et Marquardt, Staatsverw. III, p. 343-344. — 157 T. Liv. V, 50. — 158 T. Liv. XXII, 1. — 159 Marquardt, Statsverw. III, p. 104 et s.; Preller, Rom. Myth. éd. Jordan. I, p. 129 et s. — 160 Cf. T. Liv. XXI, 62 : « ... libros adiré decemviri jussi... donum ex auri pondo quadraginta Lanuvium Junoni portatum est, et signum aeneum matronae Junoni in Aventino dedicaverunt. » — 161 Marquardt et Preller, II. cc. — 162 Marquardt, p. 180; Macrob. Sat. I, 8, 2; III, 6, 17; III, 12, 1; Servius, Ad Aen. VIII, 276. — 163 Tit. Liv. XXVII, 37 : « Supplicatio diem unum fuit ex decreto pontificuni. » — 164 Marquardt, Staatsver waltung , III, p. 49.
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qui n'étaient pas rigoureusement condamnées s’ouvraient toutes grandes. Une foule les assiégeait, foule bicarrée, composée non seulement de citoyens, hommes et femmes, mais d’affranchis, d’étrangers, d’esclaves, les laïques comme les prêtres couronnés de laurier ou tenant une branche de cet arbre à la main 16B. Une quête, slips collecta, aidait à couvrir les frais. Les subventions volontaires étaient indispensables pour les sacra pereçjrina, auxquels l’État ne s’intéressait point. Mais le même usage s’établit pour ceux auquels il accordait une reconnaissance officielle et un concours pécuniaire166. Macrobe nous dit, à propos d'un lectisterne organisé pendant la deuxième guerre punique, qu’il le fut avec une collecte à laquelle on admit pour la première fois les femmes affranchies167. En 217 av. J.-C. = 537, les décemvirs sacris faciundis recourent aux générosités des matrones romaines pour offrir un don à Juno Regina168. En 211 av. J.-C. = 332, le préteur qui doit célébrer pour la première fois les jeux Apollinaires récemment institués, publie un édit portant que pendant ces jeux le peuple apportera son offrande à Apollon, chacun selon ses moyens 109. La quête autorisée par les pouvoirs publics était faite vraisemblablement par les décemvirs sacris faciundis. On lit dans Apulée, à propos d une anecdote dont il emprunte le récit à Varron, que Caton le Jeune avait reçu des mains d’un de ses esclaves une pièce de monnaie pour faire une offrande à Apollon l7n. Caton faisait partie du collège sacris faciundis 171 . Dès lors on a pu supposer que l’argent versé l’avait été pour une de ces quêtes dont il vient d’être parlé172. Le collège n’avait pas, du reste, ou ne parait pas avoir eu comme les pontifes une caisse permanente 173.
Les lectisternes, auxquels on a fait allusion plus haut, étaient un élément ordinaire de la supplicatio. On décidait généralement qu’elle devait se faire adomniapulmnaria ,n, c’est-à-dire auprès des lits oii les dieux étaient couchés contemplant le festin dressé devant eux. Nous rencontrons ici encore un premier fonds d’idées romaines singulièrement enrichi par l’imitation de la Grèce. C’était un vieil usage chez les Romains de servir des mets en guise de sacrifice ( dapes ), non seulement aux Lares, mais à des dieux pltus personnels, Jupiter, Pilumnus, Picumnus 173. Toutefois, et quoi qu’en disent certains auteurs dont l’imagination complaisante ou trop pauvre se représente le passé sous les couleurs du présent176, le lectisterne proprement dit a une origine exotique qu’il est impossible de méconnaître 117. Ces mannequins, qui sônt censés banqueter accoudés sur les coussins du pulvinar , ressemblent à des Grecs, non à des Romains. Ce sont les Grecs qui de bonne heure ont cessé de manger assis178, et il est bien probable qu’à l’époque où fut décrété le premier lectisterne, en 399 av. J.-C. = 355, ces habitudes de mollesse n’avaient pas encore pénétré dans les mœurs romaines179. Nous savons d’ailleurs que ces repas divins étaient fréquents dans les villes grecques180, et nous voyons qu’à Rome ils étaient prescrits par les livres sibyllins, organisés parles quindécimvirs 181 et primitivement offerts à des divinités purement hellé-
T. Liv. VII, 28; XXVII, 51; XL, 37; XU, 21; XL1II, 13; Macrob. Sat. I, 6, 13, etc. — 166 Marquardt, O. c. p. 139-140. — 167 L. c. — 168 T. Liv. XXII, 1.
— 169 T. Liv. XXV, 12 ; cf. Festus, p. 23. — 170 Apol. 42. — 171 Plut. Cato min. 4.
— 172 Marquardt, III, p. 140, n° 5. — 173 O. c. II, p. 82. — 174 T. Liv. XXII, 1 ; XXIV, 10, et s. ; Marquardt, III, p. 48, n° 8. — 176 Cato, De re rust. 132; Serv. Ad Aen. X, 76. — 176 Plin. H. nat. XXXII, 10; Serv. L c. — 177 Sur ce poiut, cf. Marquardt, III, p. 45-48, et Preller, Rom. Myth. éd. Jordan, I, p. 149-150.
niques ou foncièrement hellénisées182. Le lectisterne participe du même caractère que la supplicatio. Ces dieux, visibles à tous, dans leurs temples ou au dehors, sur les places, faisaient naître dans le peuple la cordialité et la joie. La fête publique se répétait dans chaque maison. Tite-Live décrit ainsi l’aspect de Rome lors du premier lectisterne : « Les particuliers accomplirent aussi la même cérémonie. Dans toute la ville les portes restèrent ouvertes, l’usage de toutes choses fut libre et commun à tous, connus et inconnus, les étrangers étaient invités et traités en hôtes; pour ses ennemis mêmes chacun n’eut plus que des paroles de bienveillance et de douceur ; plus de querelles, plus de procès ; on ôta même les chaînes aux prisonniers pour la durée de la fête, puis on se fit scrupule de remettre aux fers ceux que les dieux avaient ainsi délivrés 183. » Le tableau est flatté à coup sur, et l’historien qui l’a tracé fait preuve d’une crédulité un peu naïve, à moins qu’il ne compte un peu trop sur celle du lecteur. Il n’en doit pas moins renfermer une part de vérité. Aux traits dont il se compose, Preller 184 reconnaît l’inlluence d’Apollon, présente ici, comme ailleurs, partout où se manifeste l’action du collège.
Les supplications et les lectisternes étaient des cérémonies accidentelles, comme les circonstances qui y donnaient lieu ; les jeux tendaient à s'inscrire à époques fixes dans le calendrier et à prendre place parmi les solennités régulières. 11 y avait des jeux spécialement romains. Tels les equirria, dédiés à Mars, les consualia, à Consus183. L’appareil plus compliqué des ludi magni, ou romani , avait été importé d'Ëtrurie par les Tarquins186. Néanmoins, sur ce terrain comme sur les autres, la part du collège sacris faciundis reste très large, soit qu’il fasse décider l’institution de jeux nouveaux, soit qu’il se borne à remanier et à féconder des éléments préëxistants. Le syncrétisme religieux, qui caractérise la plupart de ses créations et qui préside à son œuvre entière, n’est nulle part plus apparent que dans l’histoire des ludi saeculares. Un culte tellurique indigène, renouvelé par l’intervention d’idées en partie étrusques, en partie grecques, aboutit à une fête nationale sur laquelle plane la plus brillante figure de l’Olympe hellénique. On racontait qu’à l’époque des rois, pendant une peste, un certain Valesius ou Valerius avait découvert au fond d’un trou du champ de Mars ( tereturn ), un autel consacré à Pluton et à Proserpine et avait fait à cet endroit des sacrifices. Plus tard, un autre Valerius, le fameux consul P. Valerius Publicola, avait, dans des circonstances analogues, répété les mêmes dévotions et cette fois sur l’ordre des livres sibyllins 187. Comment ce sacrum gentilitium est-il devenu un sacrum publicum? Comment l’influence des théories sur le renouvellement des âges, théories professées d’une part par les orphiques grecs, de l'autre par les haruspices étrusques, a-t-elle transformé les ludi terentini en ludi saeculares? Comment, enfin, une cérémonie expiatoire, visant exclusivement les puissances infernales, a-t-elle fini par comprendre dans le même hommage des dieux essentiellement différents et, par-
— 178 Voy. coena, p. 1271 ; Hermann. Lehrbuch der griech. Antiq. IV, Die griech. Privatalterth. 3° éd.(de H. Bliimner), p. 235-236. — 179 Marquardt, Slaatsverw. III, p. 45; Id. Privalleben, p. 291; Serv. Ad Aen. VII, 176 ; Isidor. Orig. XX, 11, 9.
— 180 Marquardt, Staatstsverw. III, p. 46. — 181 T. Liv. V, 13; VII, 27; Dionys. XII, 9. — 182 Voir plus loin,p. 440. — 183 V, 13; cf. Dionys. XII, 9. — 18V Rom. Myth. éd. Jordan, I, p. 304. — 183 Friedlander ap. Marquardt, O. c. III, Die Spiele , p. 462, 465. — 186 Ibid. p. 477; T. Liv. I, 35. — 187 Val. Max. II, 4, 5 ; Zozim. Il, 1.
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dessus tous, le dieu de la lumière, Apollon? Ce sont des questions dans lesquelles nous n’avons pas à entrer188. Ce qu’il faut rappeler, c'est que vers 249 av. J.-C. = 503, après un ouragan dont la violence avait frappé les esprits déjà surexcités par la crise delà première guerre punique, les décemvirs sacris faciundis prescrivirent des sacrifices au teretum pendant trois nuits consécutives et, de plus, décidèrent qu'ils seraient renouvelés tous les siècles183. La nécessité de déterminer exactement la période ainsi dénommée s’imposa dès lors au collège 19°, mais la variété des doctrines sur ces matières était telle qu’aucune solution n’arriva à prévaloir définitivement. La date des jeux resta donc flottante et livrée aux préférences des pouvoirs publics, du sénat d’abord, et ensuite des empereurs, ces derniers se prononçant d’ordinaire pour le système qui leur permettait d’illustrer leur règne par ces solennités dont la rareté rehaussait l’éclat. Les quindécimvirs n’en étaient pas moins les grands ordonnateurs de la fête m. On a vu que les jeux séculaires, dont la commémoration forme une sorte d’appendice aux fastes consulaires capitolins, ne sont pas rappelés à leur date sans qu’on y ajoute les noms des magistri du collège dans la même année, et c’est en cette qualité que les empereurs conduisaient la cérémonie, ainsi qu’ils ont soin de nous le faire savoir par leurs monnaies et par d’autres documents 192. Auguste, qui présida aux jeux séculaires en 17 av. J.-C. = 737, s’adjoignit comme collègue Agrippa, bien qu’il ne fût pas au nombre des cinq magistri dont Yenipereur était le premier. Mais il était membre du collège133, et si le collège pouvait choisir pour la présidence entre les magistri, il pouvait de même conférer cet honneur à un membre qui ne fût pas un magister. M. Mommsen remarque en outre que la célébration des jeux séculaires par Auguste se liait dans sa pensée à la réforme morale dont il était l’auteur, et cette réforme se rattachait à l’exercice de la puissance tribunitienne qu’il partageait avec Agrippa134. Une inscription de Rome nous fait connaître deux fragments de sénatus-consultes, gravés bout à bout. Le premier, qui doit être de l’an 47 ap. J.-C., décrète l’ouverture des jeux séculaires. Il s’agit des jeux célébrés par Claude en cette année. Pour les dispositions générales, pour les fonds imputables à l’entreprise, pour la location de l’entreprise même, il invite les quindécimvirs à s’en référer à un sénatus-consulle antérieur. Ce sénatus-consulte, qui vient à la suite du précédent, a rapport aux jeux séculaires du règne d’Auguste. 11 nous apprend que les consuls avaient fait afficher une table de marbre et une autre de bronze contenant le règlement ( commenta rium ) des quindécimvirs sur la matière 19B. Leur rôle pendant la cérémonie nous est connu au moins en partie par la description de Zozime 19°. Au commencement de la moisson, ils vont s’asseoir au lieu le plus élevé du Capitole et distribuent au peuple convoqué à cet effet les objets nécessaires aux expiations et offrandes particu-
188 Voir ludi saeculares. Marquardt, O. c. 111, p. 370-378; Preller-Jordan, O. c. I, p. 310 et II, p. 92; Bouché-Leclercq, Bist. de la. divin, p. 300-306, etc.
189 Varro apud Censor. 17, 8; Schol. Cruq. ad Hovat. Carmen, sacc. ; T. Liv.
Ëpit. 40; August. De civ. Dei, 111; Fcstus, p. 320, restit. de Roth. Voir Marquardt, O c. III p- 376, n° 1. — 100 Zozim. II, 6; Censorin. 17, 0; Pblegon Trall. De lôngaevis, 4. — 1« Tacit. Ann. XI, II : . collcgio quindecimvirorum antiqui¬
tus ea cura. » Hôrat. Carm. saecul. 70 : « Quiudecim Diana preces virorum curet. » Censorin. 17, 9; Zozim. II, 4. - «2 Eckhel, Doctr. num. VI, p. 102; Mommsen, Res gestae divi Augusti ,,2" éd. p. 01-03. — IM Dio Cass. LIV, 10. m Mommsen. I. c. — m Corp. insc. lat. VI, 877.— IM II, 3.— 197 Serv. Ad. Aen.
lières, les s uf/ïmenta, c’est-à-dire les torches, la poix, le soufre. Ils reparaissent à la seconde heure de la première nuit des jeux, l’empereur immolant avec eux trois agneaux sur trois autels dressés au bord du fleuve. Après les jeux séculaires, il faut mentionner les ludi Taurii, beaucoup moins importants, et même parmi les moins importants qui se célébrassent à Rome, mais également ordonnés par les livres sibyllins pour apaiser les dieux infernaux 197, et consistant en une course de chars au circus Flaminius 198. On en rapportait l’institution à Tarquin le Superbe 133, mais sans bien s’expliquer le nom qui leur avait été donné 20°. Quant aux autres jeux institués sur l’initiative du collège, ils l’ont été en l’honneur des divinités helléniques ou hellénisées dont il a peuplé le panthéon romain. On aura occasion d’en dire un mot en retraçant cette partie de son œuvre à laquelle nous arrivons maintenant.
Tite-Live donne aux décemvirs saci-is faciundis le titre de prêtres d’Apollon291, et nous verrons qu’ils empruntaient leurs insignes aux attributs de ce dieu. Ce culte d’Apollon, totalement ignoré de l’ancienne Rome et dont il n’y a pas trace dans les indigitamenta de Numa, est en cllet le premier qu’ils aient introduit, et il est resté comme le point central de leur activité religieuse. On n en sera pas surpris si l’on considère 1 étroite parenté de la Sibylle avec le dieu, organe principal de la mantique grecque. Sœur, femme, fille, amante ou prêtresse d’Apollon 2H, elle s’oppose à lui dans l’origine, comme une sorte de double féminin, comme une figure aux traits moins déterminés et aux allures plus libres, parce qu elle est émancipée de la tutelle des corporations sacerdotales 203. Tibulle, dans une invocation à Phoebus, ne manque pas de rappeler le don précieux des livres sibyllins 204. Dès Tarquin le Superbe on voit une députation envoyée pour consulter l’oracle de Delphes 29'', et ces missions se répétèrent souvent par la suite 29li, très évidemment sur la proposition du collège sacris faciundis. On ne sait au juste à quelle époque on s’avisa de circonscrire, pour la consacrer à Apollon, une portion des prata Flaminia, en dehors du pomérium, mais life-Live nous dit que c'était chose faite en 1 an 449 av. J .-C. = 303 -u ' . C’estlà que, seize ans plus tard, en 433 av. J.-C. = 321, au milieu d’une épidémie dont les décemvirs sacris faciundis furent chargés de détourner le fléau, on voua, pour le dédier deux ans après, un temple « à la santé publique 21,8 », le temple d ’Apollo Medicus, mentionné ailleurs par lile- Live 20\ et d'où il fait partir la procession ordonnée par les décemvirs en 207 av. J.-C. = 547, au moment où Hasdrubal allait fondre sur l’Italie 21°. Ce temple Tut longtemps le seul que le dieu possédât à Rome. 11 dut attendre, pour en obtenir un autre plus magnifique, cette nouvelle floraison de la religion apollinéenne, qui était dans le programme d’Auguste et dont profita naturellement la dévotion de la Sibylle211. Ce n’est pas à dire qu’il n’ait point grandi pendant ce temps dans la véné-
II, 140; Festus, p. 330. — 198 Varro, De ling. lat. V, 154.— 199 Fcstus, l. c. ; Serv. l.'c.\ cl'. T. Liv. XXXIX, 22. — 200 Fest. p. 331 b; Serv. I. c. Voir Marquardt, III p 378; Preller, Rôm. Alyth. édit. Jordan, II, p. 92. — 201 X, 8. Cl. Plut. Cato min. ; Corp. insc. gr. 6012 c ; Borghesi, IV, p. 307. - 202 Pausan. X, 12, 1 ; Clem. Alex. Strom. I, § 108, p. 384 p; Serv. Ad Aen. VI, 321; Virgil. Aen. VI, 30; Serv. Ad Aen. III, 322 et s. — 203 Bouché-Leclercq, Bist. de la divin. II, p. 133 et s. sirylla. — 201 II, 3, tb. — 206 T. Liv. I, 50. — 20G Par ex. en 389 av. J.-C. = 356, T. Liv. V, 15; Dionys. XII, 10, 12; Plut. Camill. 4. Eu 210 av.J.-C. = 538; T. Liv. XXII, 57 ; XXIII, tl ; Plut. Fabius, 18; Appian. Hann. 27 et s. —207111, 03. — 208 IV. 25 - 29. — 209 XL, 31. —210 XXVII, 37 ; Becker, Topogr. I, 603. = 211 Voir note 109,
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ration publique. Le collège voué à sa gloire ne laissait passer aucune occasion d’attirer à lui les hommages populaires. U associait son nom à toutes les cérémonies dont il prenait l'initiative. Il rendait ce nom de plus en plus familier aux oreilles romaines. Apollon figura parmi les convives du premier lectisterne, institué en 399 av. J. -G. = 355 212, et c’est à lui que les carmina Marciana, adoptés par les interprètes des livres sibyllins, renvoyèrent les consciences avides d’expiations au lendemain de Cannes. Les jeux Apollinaires célébrés en 212 av. J. -G. = 542, furent renouvelés dès l’année suivante et devinrent dès lors annuels. Un sénatus-consulte décida que les décemvirs y sacrifieraient conformément au rite grec 213. Apollon ne pouvait manquer d’amener à sa suite les dieux qui gravitaient dans son orbite. C’est ainsi qu'Aisclèpios, sous la forme latine Aesculapius, fut installé officiellement vers la fin du troisième siècle av.J.-C. En 293 av. J. -G. = 461, pendant une peste, le Sénat, ayant fait consulter les livres, décida qu’on enverrait chercher le dieu d’Épidaureet qu'en attendant, on lui adresserait une suppliealio pendant un jour211. La députation, expédiée l’année suivante, rapporta du sanctuaire grec un de ces serpents ([u’on entretenait dans l’enceinte sacrée 21S, et, un an après, en 291 av. J.-C. = 463, s'éleva le temple d’Esculape dans l’ile du Tibre216. Pline dit, il est vrai, qu’un autre temple avait précédé celui-ci en dehors de la ville, car il s’agissait d’un dieu étranger, mais on remarquera que l’île sacrée était elle-même extérieure à Rome à l’époque où elle fut choisie pour servir de domicile au fils d’Àpollon 217. La mère du Dieu, Leto, devenue Latone, était naturalisée depuis plus longtemps. Elle prendra place à côté de son fils au lectisterne de 399 av. J.-C. = 355 218. Latone, Esculape, Apollon, gardèrent leur physionomie étrangère. Les deux premiers étaient, pour en changer, de trop minces personnages. Le troisième ne trouva point peut-être dans le sévère panthéon italique de figure assez brillante pour se fondre avec elle. Peut-être aussi étaitil arrivé trop tôt, dans un temps où le contact entre les deux civilisations n’était pas encore assez intime pour aboutir à l’assimilation de leurs dieux. 11 n’en fut pas de même d'un autre membre de la famille d’Apollon, la propre fille de Zeus et de Leto, Artémis, qui prêta à la paisible Diana ses grâces virginales et sauvages. La part du collège sacris faciundis dans ce phénomène de transsubstantiation mythologique se devine plus qu’elle ne se constate, mais elle se montre nettement dans 1 identification des divinités chtoniennes. Les entités vagues dans lesquelles les Romains adoraient l'énergie du sol nourricier s’animèrent tout à coup et revêtirent, sous leur nom latin la personnalité vivante des divinités grecques similaires. Elles eurent une histoire. Elles furent entraînées dans les mystérieuses aventures où se jouait la fantaisie hellénique. Gérés «la terre qui crée », Proserpine « la végétation qui rampe vers la lumière », se confondirent avec Déméter et Perséphoné. Le Liber des Indigitamenta , et son équivalent féminin Libéra, qui veillent à la fécondité de la semence chez l’homme et chez
2(2 T. Liv. V, 13 : Dionys. XII, !>. -213T. Liv. XXV, 12; XXVI, 23; Macrob. Sat. I, 17; Fest. p. 326 b. —211 T. Liv.X, 47. — 215 Tit. Liv. Epit. 11 ; Val. Max. I, 8, 2; Ovid. Fast. I, 291 ; Met. XV, 622; Strab. XIT, V, 3; Plut. Quaest.rom. 94; Oros. III, 22; Lactaut. Tnst. II, 7; Arnob. VII, 44; August. De civ. Del, III, 17 : Aurel. Vict. De vir. i II. 25. — 210 Denys. V, 15; Becker, Topot/r. p. 651.— 217 Plin. ffist. nat. XXIX, 16. Voir Jordan, Topotjr. I, i, § 3, et Comment, in /ion. Mommseni, p. 355. Voir aussi Preller, /1dm. Myih. édit. Jordan. II. p. 241. — 213 T. Liv. \,
la femme 219, empruntèrent leurs traits à Dionysos et a Coré. Tout ce groupe nous apparaît entièrement constitué sous son aspect nouveau, dès la fin du cinquième siècle av. J.-C. En l’an 496 av. J.-C. = 258, le dictateur A. Postumius, le vainqueur du lac Régille, ayant fait consulter les livres sibyllins pour y chercher les moyens de conjurer la stérilité et la disette, y trouva l’ordre d'élever un temple àCérès, Liber et Libéra, autrement dit à Déméter, Dionysos et Coré 22°. C’est la triade qu’on rencontre dans les villes de l’Hellespont, dans la patrie même de la Sibylle 221 . Les Romains, sous les noms latins dont ils avaient affublé ces nouveaux venus, ne méconnurent jamais leur origine et leur vrai caractère. Le temple, dédié trois ans après 222, fut le premier d'art purement grec que Rome eût possédé, et le culte qui s'y pratiquait répondait au style et à la décoration de l’édifice. Il était grec par les rites, par la langue, par le matériel, par la nationalité des prêtresses qu’on faisait venir encore au temps de Cicéron de la Campanie 223. Aussi resta-t-il classé parmi les sacra peregrina. Il n’est pas jusqu aux cerealia ou ludï Cereales, contemporains, d après Denys, de la construction du temple 22\ mais passés plus tard seulement à l’état de solennité périodique, qui ne fussent conçus sur le modèle des fêtes helléniques et placés aux mêmes époques de l’année 225. Il en fut de même d’une autre cérémonie en l’honneur de Cérès, le sacrum anniversarium Cereris, établie peu de temps avant ladeuxième guerre punique 226. Elle était considérée comme un sacrum publicum 227, ce qui prouve bien qu’elle avait été proposée par le collège sacris faciundis 22S. En ce qui concerne le jejunium Cereris, décrété en 191 av. J.-C. = 563, à l’instar des Thesmophories, c’est Tite-Live qui en attribue l’institution aux livres sibyllins 229. Enfin, dans les temps orageux qui suivirent la mort de T. Gracchus, sous le coup des terreurs superstitieuses qui vinrent s’ajouter en ce moment aux anxiétés laissées par les événements politiques, les décemvirs sacris faciundis répondirent au sénat qu’il fallait apaiser Cérès, et ce ne fut pas dans son temple de Rome qu’on l’invoqua. Une députation du collège alla la chercher jusqu’à Enna, en Sicile, où elle avait un sanctuaire renommé 230. Les divinités chtoniennes sont proches parentes des puissances infernales. L’association de Dis pater et de Proserpiné, à l imitation du couple grec Hadès et Perséphoné, est attestée de bonne heure par l’autel qui leur est élevé en commun au teretum ***, et l’on sait que le culte pratiqué en cet endroit est un des plus anciennement organisés par la commission duumvirale 232. Bien des siècles plus tard on retrouve l’Hadès romain recevant avec Déméter et Perséphoné une expiation ordonnée par les livres sibyllins233. Les hommages adressés aux maîtres des régions souterraines prenaient souvent un caractère de barbarie qui contraste avec les rites ordinaires des Romains. 11 faut rendre cette justice à ce peuple, qu’il avait de bonne heure rompu avec l’usage des sacrifices humains. De temps immémorial les pontifes avaient trouvé moyen d’en éluder la nécessité. Aux malheureux réclamés par
13. — 210 Voy. du, p. 179, col. 2. — 220 Tacit. Ann. I, 49; Dionys. VI, 17. — 221 Klausen, Aeneas , I, p. 274; Merckel, ad Ovid. Fast. p. ccxli. — 222 Dionys. VI, 94.
— 223 Ceres, p. 107S, col. I . — 22V VI, i7. — 223 //j. et cerealia. — 226 Arnob. II, 73.
— 227 Cic. De leg. Il, 9. — 228 Voy. cerealia et Marquardt, Staatsveriu. III, p. 348-349.
— 229 XXXVI, 37 ; Marquardt. p. 349-350, et cerealia. — 230 Cic. Verr. II, IV, 49 ; Val. Max. 1,1, 1 : Diodor. XXXIV, 10, Didot. — 231 Becker, Topogr. p. 629. — 232 Voir p. 437. — 233 Phlegon, Mirab. 10; Klausen, O. c. 1, p. 267.
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le Tibre ils avaient imaginé de substituer des mannequins d'osier, qu’ils jetaient dans le fleuve du haut du pont Sublicius m. Fraude pieuse, qui fait honneur à leurs sentiments d'humanité plus encore qu’à leurs ressources en casuistique. Les apôtres du ri tus graecus n’eurent pas de ces scrupules. Il faut mettre à leur compte l'immolation de Curlius*36 et l’ensevelissement en plein Forum Boarium, après le désastre de Cannes, de quatre créatures vivantes des deux sexes, choisies parmi les ennemis de Rome 230, atroce cérémonie qui n’était pas la première de ce genre et qui fut renouvelée depuis231. Etait-elle commandée par les libri fatales des Étrusques, ou bien suggérée par le mysticisme sanglant de l’Asie Mineure 238? On ne sait au juste. Ce qui est certain, c’est que le sacrifice était présidé par le magister du collège sacris faciundis 239 et adressé à des dieux étrangers240. Tite- Live en repousse la solidarité au nom de la religion romaine241. Il faudrait parcourir d’un bout à l'autre le domaine de la mythologie classique pour signaler toutes les identifications où se reconnaît la main des quindécimvirs, sans compter celles où leur intervention, pour n’être pas constatée par les documents, n’en paraît pas moins incontestable. Elles reposaient quelquefois sur des analogies purement verbales. Sans doute on ne saurait méconnaître certaines affinités secrètes entre la Proserpine latine et la Perséphoné grecque. On peut admettre néanmoins que ces deux figures ne seraient pas arrivées si vite à se confondre si la ressemblance des noms n’y avait aidé. Entre l’Hercule romain, sorte de dieu champêtre, gardien des enclos 242, et l’Héraclès grec, une des incarnations variées de la lumière solaire, l’observation la plus pénétrante ne saurait découvrir aucun rapport pour le fond. C’est une pure homonymie, habilement exploitée, qui a déterminé le rapprochement. On ignore depuis quand l'habitude s’établit de sacrifier rilu graeco à Y ara maxima, mais il faut croire qu’elle était très ancienne puisqu’on ne craignait pas de la faire remonter à Romulus 243. Et cette fois, la physionomie indigène avait si bien disparu sous le masque étranger que les Romains eux-mêmes l’avaient oubliée. Hercule prit à leurs yeux, dès l’origine, les traits d'une divinité grecque 24 4 . En 399 av. J. -G. — 355, il partage au premier lectisterne le pulvinar de Diane Artémis 245. En 188 av. J.-C. =506, les décemvirs lui font élever une statue 240 dans son temple, près du cirque, lequel avait été bâti lui-même sur la recommandation des livres sibyllins247. La déesse inventas, une des innombrables abstractions dont la série monotone défraye le vieux rituel 24S, échange sa froide personnalité contre celle d’Hébé ou de Ganymède, échansons de Jupiter 249. A ce titre elle passe avec Hercule sous le patronage spécial du collège sacris faciundis. En 218 av. J.-C. = 563, il prescrit pour elle un lectisterne spécial en même temps qu'une supplicalio à l’adresse de son compagnon divin 280. Mercure, dieu du négoce, trouve dans le moindre et le plus récent des
234 Voy, Argei. — 235 Dionys. XIV, 11; Dio Cass. I, p. 40, Dindorf; Suidas, Aî6eovo;. — 23G Tit. Liv. XXII, 57; Plut. Quaest. rom. 83; Min. Félix, Octav. 30.
— 237 Oros. IV, 13 ; Plut. Marc. 3 ; Zonaras, VIII, 19; Dio Cass. Excerpt. Vales. 12; Plia. Hist. nat. XXXVIII, 2. — 238 Niebuhr, Rom. Gescli. I, p. 5G4; Klausen, O. c.
I, p. 2G9 et s.; Marquardt, III, p. 352. — 239 Pim. I. c. — 240 Plut. Quaest. rom. 83. — 241 XXII, 57 : « Minime roniano sacro. » — 242 Mommsen, Unteritalisch. Dialekt, p. 262. Voir pourtant Preller-Jordan, O. c. II, p. 278 n° 1. — 243 T. Liv.
1, 7; Serv. Ad Aen. VIII, 27G; voir de Rossi, Annali delV Instit. 1854, p. 28 et s.
— 244 Tit. Liv. I. c. Strab. V. iii, 3; Plut. Quaest. rom. 28. — 245 T. Liv. V. 13;
attributs d'Hermès une raison ou un prétexte pour s’identifier avec lui; mais, d’autre part, le commerce du blé avec Cumes et la Sicile, entretenu sous ses auspices 281 , lui assure avec Cérès une sorte de parenté dont il n’y a pas trace dans la mythologie grecque. Le premier temple de Mercure est dédié en 495 av. J.-C. = 259, un an après qu’on a décidé d’en construire un à cette déesse 282, et il fait couple avec elle au lectisterne de 217 av. J.-C. = 537 2“3. De Neptune, divinité aquatique, à Poséidon la transition était facile. Le dieu, rajeuni, est admis au lectisterne de 299 av. J.-C. = 355, qui nous apparaît de plus en plus comme un fait capital dans l’histoire religieuse des Romains 254. Il était plus difficile de faire de Vénus, protectrice des jardins, une Aphrodite. Il y fallut un concours de circonstances spéciales, la rencontre de l’une et de l’autre sur un terrain commun, à Lavinium 25S. La combinaison qui s’en suit prend droit de cité au commencement du m° siècle avant J.-C. En 217 = 537, après Trasimène, les livres sibyllins ordonnèrent la construction d’un temple à Vénus Erycine, épithète significative et qui laisse entrevoir derrière le vocable latin la grande déesse gréco-phénicienne 250. En meme temps ils prescrivent un lectisterne où elle figure aux côtés de Mars, identifié par là avec Arès 257. En 140 av. J.-C. = 614, après un prodige provoqué par l'immoralité de trois Vestales, sur l’avis des même conseillers, on élève un nouveau temple à Vénus, qualifiée cette fois de Verticordia : « quo facilius virginum mulierumque mens a libidine ad pudicitiam couvert eretuv. » Verticordia répond au grec ’AitocTfioyiot 2S8. Au culte de Vénus hellénisée se rattache la légende d’Enée. L’étrange fortune de cette légende peut être expliquée de diverses façons, mais quelque système qu’on adopte (et ils sont tous vrais par certains côtés) on s’accordera pour reconnaître tout ce qu’elle doit à l’action décisive, bien que latente, du collège sacris faciundis. Que le fils de Vénus ait immigré de Lavinium à Rome en compagnie de sa mère, sous le patronage du collège, c’est un point qui n'est pas à démontrer, mais, d’autre part, on n’ignore point que les plus anciens témoignages sur son compte le montrent installé dans les régions mêmes où était née la révélation sibylline, en sorte que là fut contractée entre la Sibylle et le héros troyen l’alliance qui devait porter ses fruits sur la terre d'Italie 239 . Telle fut, au bout de trois siècles environ, l’œuvre accomplie par la commission instituée sous Tarquin. Ce résultat nous apparaît dans son ensemble au lectisterne de 217 av. J.-C. = 587. Un Olympe composite, l’Olympe des douze dieux, formé d’éléments grecs et romains, s’y produit pour la première fois au complet, réparti par couples sur les six pulvinariq : Jupiter et Junon, Neptune et Minerve, Mars et Vénus, Apollon et Diane, Vulcain et Vesta, Mercure et Cérès200. Mais déjà, sous la même direction, la conscience romaine se préparait à une évolution nouvelle. Elle allait franchir le cycle purement hellénique pour se jeter dans les su-
Dionys. XII, 9. — 240 T. Liv. XXVIII, 36. — 247 Ovid. Fast VI, 510, Weissenborn; T. Liv. I. c. ; Becker, Topogr. p, G18. — 248 Voy. du, p. 80, col. 2. — 249 Cic, De nat. deor. I, 40. — 250 T. Liv. XXI, 62. — 251 Preller O. c. édit. Jordan, II, p. 229, etc.-- 252 T. Liv. 11,21,27. Cf. note 220. — 253 XXII, 10. —254 V, 13; Dionys. XII, 9. — 255 Voy. Venus. — 255 T. Liv. XXII, 9 ; Becker, Topoijr. p. 403. — 257 XXII. 10. — 258 Preller-Jordan, O.c. I, p. 446 ; Val. Max. XV, 8, 12 ; Plin. H. nat. VII, 120; Obsequens, 37 (97); Oros. V, 15; T. Liv. Epit. 63; Ovid. Fast. IV, 157. — 259 Voy. aeneas. Cf. le résumé de Hild, La légende d'Enée , dans la Revue de V Hist. des religions, t. VI, 1882, p. 69-79. — 260 T. Liv. XXII, 10.
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perstitions orientales. C’est en l’an 205 av. J. -G. = 549 que la sibylle, ramenée par un irrésistible attrait vers sa première patrie, promit aux Romains l’expulsion d’Hannibal â condition qu’ils feraient venir de Pessinunte, en Asie Mineure, la Mère de l’Ida, laCybèlo phrygienne201. Celle-ci fît son entrée en grande pompe l’année suivante, sous les espèces d’une idole informe, d’une pierre noire, que l’on déposa provisoirement au temple de la Victoire, sur le Palatin-02, en attendant celui qu’on devait lui consacrer au même endroit et qu'on dédia treize ans plus tard 2C3. On lui offrit un lectisterne et l’on fonda en son honneur les jeux Mégalésiens dont le nom grec rappelait celui de la grande déesse 2(H. Ce fut là l’origine d’une religion qui devait plus tard prendre un grand empire sur lésâmes et balancer même le triomphe du christianisme. Les Romains lui montrèrent d’abord de la méfiance. Ils crurent avoir assez fait en autorisant les exercices des sectateurs de Cybèle sans s’y associer pour leur propre compte. Un sénalus-consulle leur défendit formellement d’y participer autrement qu’en spectateurs sos. L’impulsion n’en était pas moins donnée dès à présent, et il n’est pas indifférent de remarquer qu’elle partait du collège sacris faciundis. Ainsi, par deux fois, nous le voyons présider au mouvement qui renouvelle la religion nationale, d’abord au contact de la Grèce, ensuite à celui de l’Orient.
La compétence administrative des quindécimvirs était déterminée par la nature de leur propagande religieuse. Ils étaient les chefs du rite extra-national comme les pontifes l'étaient du rite romain. Ace titre ils exerçaient sur les cultes étrangers une sorte de haute magistrature dont il existe divers témoignages. Malheureusement les documents dont nous disposons ne sont pas assez nombreux pour donner de celte compétence une idée suffisamment exacte, c’est-à-dire pour permettre d’en fixer le caractère et d’en mesurer l’extension. Nous voyons que le collège embrassait dans sa sollicitude, non seulement les cultes étrangers à l’Italie, mais encore les cultes italiotes pratiqués dans la ville ou au dehors, non seulement les cultes officiellement admis à Rome sur sa proposition, mais encore ceux dont on pouvait avoir besoin dans l’avenir et qu'il était prudent d’invoquer à l’occasion. Naturellement, suivant qu’il s’agissait des uns ou des autres, son intervention était plus ou moins directe ou continue. La députation au sanctuaire de la Cérès sicilienne, dont il a été question plus haut 260, était un fait exceptionnel et qui ne prouve aucune main mise sur ce culte lointain. 11 en est de même des sacrifices ordonnés en 108 av. J. -G. = 646 dans l’ile de Cimolie, une des Cyclades, à une divinité dont nos sources ne disent pas le nom 267. Des sacrifices du même genre prescrits par le collège ou même accomplis par lui dans le rayon italien étaient plus fréquents. Les textes signalent les hommages qu’il rendait à Feronia 208, àlaFortunede l’Algide 209, à la Vénus d’Ardée 270, à la Juno Sospita de Lanuvium 2T1, a la Juno ltegina de Rome 272. Les dévotions à cette dernière s’expliquent par ce fait qu’elle avait été amenée de
201 T. Liv. XXIX, 10. — 202 IJ. XXIX, 14. —253 Id. XVI, 36. — 204 Id. XXIX, 14; Varro, De ling. lat. VI, 15; Cic. De har. resp. 12. — 265 Dionys. II, 19 [cvoélk], - 205 Voir note 230. — 207 Obseq. 40 (100). — 258 T. Liv. XXII, 1. - 259 XXT, 62. - 275 XXI, 02 ; XXII, 1. - 271 XXII, 1. — 272 XXII, 1 ; XXVII, 37 et s. ; Marquardt, O. c. III, p. 380, note 7. —273 V, 22. — 274 C. insc. lat. X, 6422; Orelli, 1849. — 275 Ambrosch, Studien, I, p. 277; Marquardt, O. c. III, P- 381; Bouché-Leclercq, ffist. de la divin. IV, p. 310. — 275 Corp. insc. lat. X, 129; Henzen, 5718. Sur le sens de cette épithète, voir plus loin. — 277 Stat. ( Silv . h u. 174) traduit le titre de quiudécimvir par cette périphrase : « ... corto jam
Véies après la chute de la grande ville étrusque et installée sur l'Aventiu, en dehors du ■pomérium™. Nous savons aussi qu’il veillait à la conservation des édifices religieux en# Italie. Une inscription du temps de Caracalla (213 ap. J.-C.) nous apprend qu’avec l’autorisation de l’empereur, et sur un décret des quindécimvirs, le promagisler du collège avait procédé lui-même â la reconstruction et à la dédicace de l’autel de Circé, à Circei 27’*. Toutefois c’est par une simple hypothèse, fondée sur l’analogie, qu’on croit pouvoir subordonner au collège sacris faciundis le personnel des cultes étrangers 27“. En fait cette subordination n’est visible que pour les ministres de Cérès et de Cybèle. En ce qui concerne les premiers, elle résulte d’une inscription dédiée à la déesse par une prêtresse s’intitulant quindecimviralis, c’est-à-dire nommée ou plutôt intronisée par les quindécimvirs270. Les exemples sont plus abondants pour le culte de Cybèle. Il était devenu à la longue la principale affaire du collège, au point de reléguer au second plan la figure d’Apollon, moins populaire parce qu’elle répondait moins aux tendances mystiques de l’époque. Pour les écrivains de l’empire les quindécimvirs sont avant tout les ministres de la grande Mère Phrygienne 277. Ils président maintenant à ces cérémonies d’où la loi écartait autrefois les citoyens romains. Ils surveillent, le 29 mars, le bain du fétiche dans le ruisseau de l’Almo 278, et quand s’introduit la mode des tauroboles, ils administrent euxmêmes le baptême sanglant qui doit enfanter les âmes purifiées à une vie nouvelle. Plusieurs inscriptions de Rome les représentent dans cette fonction, sinon en corps, du moins comme individus219. Ce n’est pas que Cybèle n’eût un personnel spécialement affecté à son service, galles et archigalles, prêtres et prêtresses, mais ils tenaient des quindécimvirs leurs investiture accompagnée de leurs ornements sacerdotaux, du collier, occabus, et de la couronne à trois fleurons 280-. On rencontre ces sacerdoles quindecimvirales en Italie281 et même ailleurs 282. Une inscription taqrobolique du musée de Lyon nous fait connaître un certain Q. Sainius Secundus « ab xv viris occabo et corona exornatus 283.‘» Les mots qui suivent :
« cui sanctissimus ordo Lugdunens[ium) perpelui/alem sacerdolii décrivit, » nous apprennent de plus que si les prêtres étaient consacrés par les quindécimvirs, ils (enaient leur nomination de l’autorité locale. La même procédure ressort d’un document très curieux daté de l’an 289 de notre ère287. C’est une inscription de Cumes rappelant la nomination d’un prêtre de la grande Mère dans cette ville. Elle donne en premier lieu un procès-verbal re latant l’élection du candidat Licinius Secundus par le conseil des décurions, sur la proposition des duumvirs ayant le litre de préteurs; puis viennent les lettres patentes expédiées de Rome par le président du collège quindéçemviral et conférant à l’élu jouissance des droits attachés à sa nouvelle dignité, dans le rayon où il est appelé à l’exercer. Voici la teneur de cette dernière pièce : « Les quindécimvirs sacris faciundis aux prêtres
nunc Cybeleia novit limina et Euboicae carmen legit ille Sibyllae. » — 278 Luenn.
1 *599 : « Tum qui fata deum secretaque carmina servant, et lotam parvo rovoeant Alraone Cybelem. » [cvhèle]. — 279 Corp. insc. lat. VI, 497-499, 50J, 508.
— 280 Corp. insc. lat. X, 3G98; Orelli, 2322; Boissieu, Inscript, de Lyon , p. 21.
— 281 Corp. insc. lat. V, 4400; IX, 981, 1538, 1541 ; X, 3698, 3764; Orelli, 2199.
— 282 Corp. insc. lat. VU, 1567. Sur l’expression sacerdos ornatus (Orelli. 2172, 2156 et s.), équivalente à oniatns occabo et corona , voir Marquardt, III, p. 379, n. 4. Il cite Mommsen, Berichtc der k. Sachs. Ges. Hist. Phil. Cl. 18M0. p. 65, 199. — 283 Boissieu. O. c. p. 24. — 28V Corp. insc. lat. X. 3698.
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et aux magistrats de Cumes, salut. Ayant appris par votre message que vous avez créé Licinius Secundus prêtre de la Mère des dieux en remplacement de Claudius Hestitutus décédé, conformément à votre volonté, nous lui avons permis de porter Yoccabus et la couronne, mais seulement dans les limites du territoire de votre colonie. Nous désirons que vous vous portiez bien. Moi, Pontius Gavius Maximus, promagister, ai signé, ce seizième jour des kalendes de septembre, M. Umbrius Primus et T. Flavius Coelianus étant consuls. » Une autre inscription, de même provenance et un peu antérieure (251 ap. J.-C.) 283, a rapport à l’institution d’une confrérie de dendrophores. On sait que les confréries ainsi nommées louaient un rôle important dans les iêtes de Cybèle et d’Alis. Nous voyons, par ce texte, qu elles devaient être autorisées par le sénat, comme toutes les associations, et, de plus, qu’elles étaient placées sous la surveillance (. sub cura) des quindécimvirs 28G. Encore une fois, il ne faudrait pas tirer de ces faits des conclusions qu'ils ne comportent pas. Se figurer le collège des pontifes et celui des quindécimvirs comme investis à eux deux, à l’époque impériale, d’une sorte de ministère des cultes, le premier pour le culte purement romain, le second dans le domaine sans cesse élargi et renouvelé des religions étrangères, ce serait, d’une part, s’exagérer fort le rôle et les moyens d’action de ces deux corps; ce serait, de l’autre, méconnaître la force spontanée et la diversité infinie des manifestations du sentiment religieux dans cette période de crise qui aboutit au triomphe du clnistianisme. Les institutions léguées par la république dans n’importe quel ordre n’étaient pas à la taille îles destinées que Rome s’était faites, et, de même que les pontifes ne surent pas étendre leur sphère au delà de la vdle et de ses environs, de même les quindécimvirs se trouvèrent débordés par l'afflux des superstitions égyptiennes et syriennes. L autorité qui leur revenait sur ce terrain alla à l’empereur, seul représentant de l’État et seul héritier des corporations sacerdotales comme des magistratures civiles, mais toutefois sans se traduire pai un contrôle attentif et une ingérence régulière. C’est à l’Église catholique qu’il était réservé de faire prévaloir, dans le domaine des choses sacrées et jusque dans le fond de la conscience, les Lradilions de discipline el de hiérarchie puisées à l’école du génie romain - 7.
Insignes. — On voit au muséedu Louvre 288, représenté sur une base en marbre à trois faces, qui a dû servir de support à un trépied, un quindécimvir sacrifiant (fig. 2591). Il a la tête nue, couronnée de laurier, el d est vêïu du costume grec289 ; il répand dcl’encenssur un petit autel allumé. Dans le fond on aperçoit deux lauriers, avec un corbeau qui en picote les baies : ce sont des al-
tiibuts d’Apollon. Sur une autre face est figuré, entre deux lauriers, le trépied de ce dieu, surmonté du chaudron (cortina) sur lequel un corbeau est perché. D’autres emblèmes sculptés sur le même monument se rapportent à Cérès et à Bacchus, c’est-à-dire à. des dieux étrangers dont le culte incombait au collège sacris faciundis. Les textes signalent ceux d’Apollon parmi les insignesdesquindécimvirs et on retrouve sur les monnaies signées des membres du collège la couronne de laurier, le trépied avec le chaudron {cortina) posé surle supportée dauphin qu’on promenait laveilledu sacrifice, quelquefois le corbeau 290. Voici (fig. 2592) une monnaie de C. Cassius Longinus, le meurtrier de César. Au revers on voit un trépied surmonté de la cortine et orné
Fig. 2592. Fig- 2593.
de bandelettes ( infulac)™ Voici encore (fig. 2593) une monnaie de L. Manlius Torquatus, triumvir monétaire, vers 54 av. J.-C. = 700 : Tête de la Sibylle ceinte d’un bandeau et tournée à droite, dans une couronne de laurier. Revers, TORQVAT. III VIR. Trépied surmonté d’un vase à verser entre deux étoiles, le tout dans une couronne de laurier. Les deux étoiles sont Phébuset Diane 292. Le corbeau apparaît sur une monnaie de Vitelli us 293. G. Bloch.
DUUMVIRI VUS EXTRA URB EDI PURGANDIS [viae].
I)UX [provincia].
DYNASTEIA (Auvastefa). — Nom donné, dans le droit constitutionnel de la Grèce, à 1 une des formes de 1 oligarchie. Ce qui caractérisait cette espèce de gouvernement, c’était d’abord que le pouvoir appartenait à un certain nombre de familles privilégiées, qui se le trans-
285 Corp. insc. lat. X, 3699. - 286 On peut conclure par analogie pour les cannophores, ornai.*, p. 1685. - 287 Bouelié-Leclercq, Hist. de la divin. IV, p 312-313. — 288 Clarac, Musée de sculpl. pl. 210 et 249. n. 318 (— Bouillon, Musée des antiques, III, autels, pl. 3); Frühner, Notice de la sculpl. n. 89 ; et. Visconti, Monum. scelti Bcrghesiani, pl. 40, 41, p. 292 et s. - 289 Vny. sur le rite crée p 436 - 29» Serv. Ad Aen. III, 332 : « Ergo et delphinum aiunt inter sacratà Apollinis receptum, cujus rei vestigium est quod hodieque quindecimvirorum cortinis delphinus in summo honore ponitur, et pridie quan. sacr.fic.um frétant velut symliulum delphinus circumfertur, ol. hocscilicet quia XV vin llbrorum sibyllinorum suut antistites. » Valerius Flacons, i, 5 : « ... .i Cumaeae consc.a vat.s stat casta cortina domo. » Sur le corbeau symbole d Apollon, Stat. I lie b. III, 5 30 . ,, .. non cornes obscurus tripodum. » Silius Italiens, V, 78 : « Cornons 1 hoebea sedet cul casside fulva os.entans alas proavitae insignia pugnae. » - 291 Babelon Descnpt. Instar, et chronol. des monnaies de la Bép. rom. I, p. 335, n 13 Ou apprend ainsi que Cassius était quindécimvir; Borghesi remarque qu on s explique
par U comment il a été le premier à savoir que le collège avait l’intention de divulguer un oracle tendant à faire décerner i César le titre de roi, Œuvres , V, p. 30° n" 4. — 292 1b. p. 180, n" 1 1 ; cf. I, p. 313 et Frôhner, l. I- — 293 Eckhcl, Doct. num. VI, p. 316. Sur les attributs des quindécimvirs, voir Norisius, Cenotaph. Pisana , 11, 5, in Opp. Veron. 1729, vol. 111, p. 193; Eckhel, Z. c.; Klausen, O. c. I, p. 303; Borghesi, I, p. 343 et s. 357 et s.; Marquardt, O. c. p. 369. J Biduochapuie. Il n’y a pas d'ouvrage traitant des institutions politiques ou religieuses des Romains où il ne soit question des quindécimvirs. On se bornera donc l signaler, outre les ouvrages auxquels on a renvoyé dans le cours de l'article, ceux ou le sujet est abordé directement et étudié avec quelques développements : Delaunay, Moines et sibylles dansV antiquité Judéo-Grecque, Paris, 1 874, p. 141-168 ; Marquardt, Bômische Staatsvermaltuny, Leipzig, 1878, 111, p. 337-380; Bouché- Leclercq, Histoire de la divination dans l'antiquité, t. IV, Paris, 1882, p. 286-31 / ; Id Manuel des institutions romaines, Paris, 1886, p. 545-549; Preller, Rômische Mythol. 31’ édit, revue par II. Jordan, Berlin. 1881-1883, 1, p. 148 ; II, p. 84, 87 cts., 390.
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mettaient héréditairement; les fils succédaient à leurs pères : oxav ixaïç àvx't xraxpôç eïcrtv] . C’était, en second lieu, que ces familles privilégiées gouvernaient à leur guise, suivant leur bon plaisir, sans être astreintes à l’observation d’aucune loi : oxav âpxfl, f^l vogo';, àXX' ot ap/ovxeç. La SuvaoTEi a est donc une forme détestable de gouvernement. Aristote a pu dire d’elle qu’elle est aux oligarchies ce que la tyrannie est aux monarchies, et ce que la démocratie pure est aux démocraties1.
On peut ranger parmi les îuvaaxeîai l’oligarchie desBacehiades, qui, pendant deux siècles, furent maîtres souverains à Corinthe2. Hérodote nous dit que, pour échapper à toute influence étrangère, cette puissante famille pratiquait l’endogamie. Les Bacchiades ne donnaient leurs filles qu’à des Bacchiades, et réciproquement un Bacchiade ne pouvait épouser qu’une Bacchiade. Les historiens rattachaient même la ruine de cette famille à une infraction
DYNASTE1A. 1 Aristot. Politica, IV, 5, §§ 1 et 8. — - Strab. VIII, 6, 20. Voir G rote, Uist. de la Grèce , IV, p. 33 ; E. Curtius, Histoire grecque , I, p. 322 et s.
à celte règle. Cypselos, qui la renversa du pouvoir, était le fils d’une jeune Bacchiade infirme, qu’aucun de ses parents n’avait voulu épouser et qui s’était mariée à un étranger3.
On peut également qualifier de ouvacxcîa le gouvernement de Thèbes à l’époque des guerres Médiques. Les Thébains, de leur propre aveu, étaient alors gouvernés, non pas par une aristocratie soumise aux lois ou par une démocratie, mais par une poignée d’oligarques, qui avaient concentré entre leurs mains toute l’autorité. Ce régime, très voisin de la tyrannie, n’avait nul souci de la légalité et de la modération, dont les simples oligarchies tiennent habituellement compte \
La Thessalie, un demi-siècle plus tard, était encore au pouvoir de quelques familles puissantes, qui ne lui laissaient aucune indépendance, et qui favorisèrent les Lacédémoniensdansleur lutte contre Athènes5. E. Caillemer.
— 3 Herod. V, 92, § 2. — ’* Thucyd. III, 92. — 5 Thucyd. IV, 78.
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EBOUAHIUS [ebur].
EBUR (’EXssaç). — De bonne heure connu, apprécié, employé dans les arts, l’ivoire fut l’objet d’un commerce important dès les temps les plus anciens1. Les Grecs, bien avant d’avoir vu des éléphants, en possédèrent et en utilisèrent les défenses2, que quelques-uns considérèrent comme des cornes, peut-être à cause de leur forme et de leur dimension, mais aussi à cause de la façon dont elles s’insèrent dans les os de la mâchoire supérieure. Bien que cette opinion ne soit ni la plus ancienne ni la plus généralement adoptée, elle ne laissa pas d'avoir cours assez longtemps; Pline l’Ancien la rapporte; Pausanias l’examine et l’adopte ; le compilateur Élien l’affirme comme une vérité; Lucien lui-même se sert des termes D.esavxiov x;paa 3. Mais les auteurs les plus anciens, comme Hérodote, tiennent les défenses de l’éléphant pour des dents 4 ; l’idée la plus répandue fut que c’étaient des dents saillantes (^auXidSovreç, déniés exsei'li), analogues à celles des hippopotames et des sangliers, et Pline les désigne à l’occasion par le mot arma6.
Les textes des auteurs anciens nous montrent que l’on attacha toujours en Grèce et à Rome, aussi bien qu en Asie, un très haut prix à l’ivoire. Ce fut une des matières les plus recherchées et sa vogue ne paraît jamais avoir subi de diminution. Nous voyons l’ivoire exigé comme tribut des peuplas qui pouvaient en fournir : les Éthiopiens, au temps d’Hérodote, envoyaient en Perse, comme don triennal, vingt grandes dents d’éléphants6. 11 figurait dans les présents que se faisaient les princes7. Les descriptions d’objets et d’édifices décorés en font mention à côté de l’or, de l’argent, de l’électrum et des pierres précieuses8. Ornement distinctif de la dignité royale chez les Étrusques, il fut emprunté par les Romains pour faire ou pour décorer les insignes et les sièges de leurs hauts magistrats 0 ; plus tard il figura dans les triomphes, soit travaillé, soit à l’état brut; au dire de TiteLive, douze cent trente et une dents d’ivoire furent portées au triomphe de Lucius Scipiou 1U. Ce fut encore la décoration principale de celui que César célébra sur l’Afrique “. Sur la bande inférieure d’un diptyque du iv° ou du v° siècle après J.-C. (voy. la fig. 2459, p. 275), on peut voir une grande défense d’éléphant parmi les présents qu’apportent des barbares vaincus. A l’époque où le luxe romain atteint son plus grand développement, l'ivoire est encore un des éléments principaux de l’ornementation des temples et des palais, dans la décoration desquels on l'allie aux substances les plus prisées et les plus chères *2. Si
EBUIl. 1 lleyne, Novi Commentarü Societ. Gotting. (1769), p. 96 et s. Cl. Hugo Blümner, Technologie und Terminologie der Gewerbe bei Griechen und Rbmern , II, p. 362. 2 Paus. I, 12, 4. Chez les écrivains grecs, c’est Hérodote qui le pre¬
mier désigne l’éléphant par le mot l/içac, 111, 97. — 3 Plin. VIII, 4, 1 ; XVIII, 1, 2; Paus. V, 1-3; Oppian. Cyneg. II, 495; Aelian. Nat. anim. IV, 31 ; XI, 37; XIV, 5; Luc. De Syr. Dca , 16. — 4 Herod. III, 97. — 6 Plin. XI, 61, 1 ; VIII, 4, 1 ; llerod. II. 71. — G Herod. III, 97. — 7 Virg. Aen. XI, 333; III, 464. — 8 Hoiti. Od. IV, 73; XXIII, 200; Plin. XXXIII, 23, 1 et XXXVI, 5, 2; Plat. Rep. II, 373 A; Hor. Epiât. II, 2, 180; Cic. Farad. I, 4; cf. De signis , 1 et 4; Hor. Od. I, 31, 6; II, 18,
I ; Appiau. Hist. Rom. VIH, 23. — 9 Dion. Italie. Ant. Rom. III, 61; cf. Pastoret, Mêm. de l'Institut , t. III, p. 294. — 10 Tit. Liv. XXXVII, 59; cf. Hor. Epist. II, 1, 193; Appiau. Hist. Rom. VIII 23; Ov. Pont. IV, 3, 105. — « Vell. Paterc. II, 56; Quint. Inst. VI, 3, 61 ; cf. Quatremère de Quincy, Jupiter Olympien , p. 359. — 12 Pün. VIH, 10, 4. — 13 Paus. V, 12, 3; cf. Quatremère de Quincy, Op. cit.
Pausanias vante la piété et la magnificence des Grecs qui faisaient venir de l’Éthiopie et de l’Inde la matière des statues de leurs dieux, ce ne peut être qu’à raison du prixélevé de celte matière 13. Ce qui prouve encore quelle valeur intrinsèque on reconnaissait à l'ivoire, c’est le fait d’avoir été conservé dans les temples, à l’état brut, comme objet précieux, surtout lorsque les morceaux atteignaient des dimensions remarquables14. Tout le monde connaît l’histoire de ces défenses d’une grandeur extraordinaire gardées dans le temple de Junon, à Malte, qui, enlevées pour le roi Massinissa et renvoyées par lui au sanctuaire, quand il en avait connu la provenance, furent en dernier lieu volées par Verrès13. Une antique tradition voulait que Bacchus eût rapporté d'Ethiopie les dents d’éléphant que l’on voyait parmi d’autres présents dans le temple de la déesse syrienne à Hiérapolis 1G.
L’ivoire, semble- t-il, fut d’abord tiré, au moins en majeure partie, du continent africain, notamment de l'Ethiopie, dont les éléphants étaient renommés pour leur grande taille11, et du pays des Troglodytes. Dans le voisinage de ces contrées se trouvaient de vastes territoires où l’on chassait l’éléphant, et les défenses de cet animal étaient si abondantes en ces régions que, d’après un passage de Polybe cité par Pline, on les employait communément à des usages assez vulgaires, par exemple pour faire des jambages de portes, puis dans les étables des bestiaux ; enfin on s’en servait en guise de pieux ,R. Une notable partie des dents travaillées eu Grèce, au temps de Phidias, était fournie par l’Éthiopie 10, où le principal marché de la région était la ville d’Adulis2"; il en venait aussi par l’Egypte méridionale21. La côte d’Afrique, au delà du lac Triton22, le pays dont Ghadamès est aujourd’hui la capitale et que Pline disait infesté de troupeaux d’éléphants23, la Mauritanie, firent aussi un grand commerce d’ivoire 24 ; enfin les marchands phéniciens allaient en chercher sur la côte occidentale de l’Afrique, au comptoir de Carné25. On en tira encore du pays des Nabatéens, en Arabie20. Mais à mesure que s’accroissait la consommation, pour satisfaire aux besoins du luxe, ou fut obligé de s'adresser à d’autres contrées, surtout pour avoir des défenses d’une grandeur un peu considérable. C'est alors que l’Inde envoya à l’Europe l’ivoire dont ses ouvriers et ses artistes commençaient à manquer et devint, un peu avant l’ère chrétienne, le principal pays d’origine de cette matière précieuse, comme on peut en juger d’après les écrivains latins, chez qui les termes ebur indicum reviennent si fréquemment27. Du
ms. — U Pün. VIH, 10, 10. — 15 Cic. De sii/nis , 46. — 10 Lucien. De Syr. Dca,
lu n Herod. III, 114, 'cf. Juven. X, 149. Cependant quelques auteurs prétendent
que les éléphants de l’Inde l’emportaient sur ceux d'Afrique; cf. Plin. VIII, H, I : . Polvb. V, 84, ü; Tit. Liv. XXXVII, 39; Ctesias, Assyr. II, 16, 4. — 18 Plin. VIII. 10, 4- 8,2; 11, 1; cf. Strab. II, p. 133 ; XVI, p. 768 et 770 ; Phot. cod. 230, p. 457,
I, 19’et'p. 444, 11, 35; Mart. XIV, 3; IX, 23, 5. — 1» Atlien. I, p. 27 F. Le nom latin ebur paraît être venu d’Égvpte ; Brugsch, Atlrjem. Monatschrift für Wissenckaft und Litter. 1854, p. 635, Cf. II. Bliimner, Op. cit. II, p. 362, n. 6.— 20 Plin. VI, 34, 4; Phot. cod. 3, p. 2, 11, 40 et cod. 250, p. 457, I, 10. Cf. Mart. XIII, 100. ’ai Juven. XI, 123-24. — 22 llerod. IV, 191. — 23 Plin. V, 1, 5. CL Perrot et Chipiez, Hist. de VArt, III, p. 846. - 24 Plin. V, 1, 12. - 23 Scylax, Peripl. 112. Cf. Perrot et Chipiez, Op. cit. II, p. 730 ; III, p. 846. — 20 Juven. XI, 123. 2' Plin.
VIII, 4, 1 ; 10, 4; H, I î Virg. Georg. 1, 57 ; Hor. Od. 1, 31, 6; üv. Metam. VIII, -288 j'catul* 64* 48 ; Mart. V, 37, 5 ; II, 43, 9. Cf. Perrot et Chipiez, Op. cit. II. p. 730.
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reste l’ivoire indien avait été employé par les sculpteurs „recs concurremment avec celui d’Ethiopie38.
° La o raftde consommation d’ivoire que l’on fit dans l’antiquité, son application à la statuaire, prouvent que les tirées, grâce probablement à leurs relations commerciales ■ivec l’Asie, purent se procurer cette matière en assez grande quantité29. Les conquêtes d'Alexandre la firent affluer en Europe. Mais c’est sous les successeurs de ce prince que l’abondance de l'ivoire paraît avoir atteint son plus haut degré. Dans une fêle en l’honneur de Dionysos, célébrée sous Plolémée Philadelphe, en Egypte, on vit six cents défenses d’éléphants portées par des esclaves éthiopiens; il y en eut jusqu’à huit cents dans une pompe d’Antiochus Épiphane. On pouvait admirer, dans le vaisseau de Ptolémée, un portique en ivoire, orné de ligures de même matière30. L’expansion de l’empire romain, ses conquêtes en Afrique et en Asie, en apportèrent aussi à profusion à Rome31. Selon Qualremère de Quincy, cette abondance était due à 1 usage que les Perses faisaient des éléphants dans leurs armées. On consommait, en effet, autrefois une grande quantité de ces animaux dans les guerres; il y en eut dans l’armée d Alexandre, dans celles de Pyrrhus et d Hannibal. S ils n’entrèrent jamais dans le système de guerre des Romains, chez ces derniers les jeux publics eu absorbèrent un grand nombre 32 : aussi, au premier siècle de notre ère, Pline constate-t-il la diminution des éléphants et la rareté de l’ivoire. On se mit alors à travailler les parties des défenses recouvertes par les chairs, qui auparavant n’étaient pas estimées 33 ; on employa, même pour la statuaire, les dents saillantes de l’hippopotame 34 ; puis les os de divers animaux furent mis à contribution, notamment ceux de l’àne, du faon, pour faire des dés, des manches de couteaux, des coins, certains couteaux de jardinage, des flûtes33; d’autres os, nous ne savons lesquels, furent aussi débités en lames pour remplacer l’ivoire dans le placage des meubles36. Ceux même du chameau seraient entrés dans la confection des statues .
Usages. — Sa blancheur, sa durée, la facilité avec laquelle il se travaille, tout désignait l'ivoire comme une matière d’une haute valeur pour l’ornementation et la décoration. On le débitait, au moyen de la scie, en petites lames, ou plaques, de diverses grandeurs, qui s incrustaient dans le bois ou dans le métal, ou dont on couvrait de larges surfaces38. L’épaisseur de ces plaques devait varier selon qu elles étaient unies, gravées ou sculptées. Les plus anciennes que l’on connaisse semblent avoii été travaillées en Égypte, qui, située dans le voisinage de la contrée où abondaient les éléphants, fit de bonne heure un grand commerce d’ivoire ouvré avec la Phénicie,
28 Pau s. V, 12, 3. — 20 Quatremère do Quincy, Op. cit. p. 166. — ou Athen. V, p. 194, 195, 196. Cf. Quatremère de Quincy, Op. cit. p. 338 et s. — 31 Quatremére do Quincy, Op. cit. p. 166. — 32 Quatremère do Quincy, Op. cit. p. 166.
— 33 Pli,,. VIII, 4, 1. - 34 Paus. VIII, 46, 4. — 35 Plin. XVII, 24, 7 ; XII, o4, 3. d. Col u ni. V, 11, 4; XII, 45, 5; Plut. Sept. sap. conv. 5. — 36 Plia. VIII, 4, 1.
— 31 Arnob. VI, 14. Cf. Pulszkv, Fejervery icônes, p. 44 ; H. Bliimner, Op. cit. p. 361. — 33 Plin. XVI, 84, 3. Cf. H. Bliimner, Op. cit. p. 364; Perrot et Chipiez, Hist. de l'Art, II, p. 729. — 33 Porrot et Chipiez, Op. cit. II, 532-535; 729-730; O.c. p. 314-315; 111,408-409 ; 846 et 852; Monum. de l’Inst. VI, pl. xlvi; X,pl. xxxvm ; XI, pl. u; Annal. 1860, p. 472; 1876, p. 249 ; 1877, p. 398 ; 1879, p. 6; Garrucci, dans Y Arch&ologia de Londres, t. XU, pl. v et™., p. 202, 204 ; Martha, Y Art étrusq. p. 304. — 40 Hom. «.V, 583 ; IV, 141; Virg. Aen. XII, 68.-41 Hom. Od. IV, 73. Cf. Plin. XXXIII, 23, 1 et XXXVI, 5, 2. Ce n'est pas ici le lieu de décrire les ouvrages d'art primitif trouvés en Grèce ou dans les îles, et d en étudier le style. On peut comparer ceux qui proviennent des fouilles d'Hissarlik, Schliemann, Ilios , p. j-8 et s., 521 et s. et l’index de la trad. française, Paris, 1885 ; de Myccnes, Schliemann, Mycènes, trad. fr. Paris, 1879; de Spata, Bulletin de corresp. hellénique, 187S,
l'Assyrie et la Chaldée. On voit au Musée Britannique de petites plaques ciselées qui proviennent d’un palais de Nimroud : elles sont décorées de motifs dont le style, d’après MM. Perrot et Chipiez, fait songer à l’Egypte ou à la Phénicie. On en a trouvé aussi qui paraissent avoir été exécutées à Ninive ou à Babylone. Ces plaques étaient appliquées sur des lambris de cèdre ou de cyprès; on les incrustait quelquefois de pierres fines ou d’autres matières précieuses; certaines parties étaient dorées. De nombreux fragments d’objets en ivoire ont été découverts dans les sépultures phéniciennes de Chypre et de Syrie, ainsi que dans celles de l’Etrurie et du Latium 38.
Dans les temps héroïques de la Grèce, les rênes et les harnachements de tête des chevaux turent ornés d ivoiie, quelquefois teint en rouge; c était un genre de parure très recherché40. L’auteur de l’Odyssée nous peint les armes des héros et les palais des rois comme resplendissants d’ivoire et d’autres matières précieuses41. Le lit d’Ulysse, le trône de Pélénope, en sont incrustés 42. Le roi d’Ithaque ouvre son trésor avec une clé d airain à poignée d’ivoire43. Hésiode le met au nombre des matières qui composent les reliefs du bouclier d' Hercule 4l. Peut-être l’employait-on à 1 état massif pour faire des fourreaux et des gardes d’épées ou de poignards 43. En tout cas, l’usage d’en décorer les armes persista longtemps, car nous savons que dans la maison du père de Démosthène il y avait une provision d’ivoire pour les besoins de l'industrie '6.
Chez les Romains, cette matière fut d’abord réservée pour les temples des dieux 47 et les insignes des hauts magistrats48; le trône de Tarquin 4\ la chaise curule 50 en étaient ornés; au ni0 siècle de notre ère c elait encore la coutume de placer sur un lit d ivoire la statue de 1 empereur défunt dans la cérémonie de l’apothéose61. Mais lorsque avec larichessele goût des ornements luxueux eut pénétré chez les particuliers, l’usage de l’ivoire devint immodéré. On ne se contenta plus de faire des ouvrages de marqueterie dans lesquels la matière blanche se détachait sur un fond de couleur plus sombre32, mais on en plaqua des meubles entiers03. Les allusions aux lits d'ivoire reviennent assez fréquemment sous la plume des
écrivains dansles descriptions d'ameublements luxueux s4.
Uni àl’or, il brilla sur les murs et aux plafonds des palais et des maisons riches63. Dans les salles à manger de Néron des tablettes d'ivoire mobiles ou percées de trous répandaient sur les convives des fleurs et des parfums56. Non seulement les chariots sacrés appelés tensa, sur lesquels on promenait aux jeux du cirque les images des dieux, mais même les chars des particuliers en furent
p. 204, pl. xm-xv.li, etc. -42 llom. Od. XX11I, 200, et XIX, 56. - 43 Hom. Od. XXI, 7. —44 Hesiod. Scut. 141. — 46 Hom. Od. VIII, 404; Alcae. Frag. 33 ; Virg. Aen. XI, 1 1 ; IX, 305 ; Ovid. Met. IV, 148. Cf. Perrot et Chipiez, Op. cit. Il, p. 731. — 46Demostb. XXVII, 20. — 41 Plin. XXXVI, 22.Cf.do Pastoret, Mérn. de l'Institut, III, p. 420. — 48 Polyb. XXXII, 5, 3; XXXIV, s. Gn. — « Dion. Halic. Ant. rom.
(j2i 50 Virg. Calai. 8, 23 ; Ovid. Pont. IV, 5, 18 ; Fast. V, 51 ; Hor. Epist.
I 6, 54, etc. — 51 Herodian. IV, 2, 2, Ab axeessu divi Marci. Un lit d’ivoire figure aussi dans la description des funérailles de César, Suet. Caesar, 84. — 52 Virg. Aen. X, 135. — 53 Plin. XVI, 84, 3. Certaines parties de la lyre, laissées blanches dans les peintures sur vases, étaient plaquées d’ivoire. CL H. Bliimner, Op. cit. p. 365. Les allusions à la lyre d’ivoire sont fréquentes chez les poètes: Hor. Od. II. 11, 21; Stat. S y le. II, 2etc. Cf. Athen. XV, p. 693 C. — 54 Plant. Stick. V, 376; Hor. Sat. Il, C, 103; Varr. ap. Non. III, 254. — 55 Cic. Parad. I, 4; Hor. Od. II, 18, 1 ; Dio Chrys. Or. de Ven. 7 ; Galen. V, 837 (éd. K uhn) ; Ael. 1 ar. hist. XII. S9; Themist. Orat. XVI, p. 393. Cf. Caylus, Recueil, V, pl. lxxxiv ; Raoul-Rochette, Peint, antiq. p. 371. - 86 Suet. Ne.ro, 31; Senec. Epist. 90; Raoul-Rochette, Op. cit. p. 374.
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ornés 81. Scié en minces lames, il servit à faire des tablettes à écrire ( pugillares 8S), ou sur lesquelles on exécutait des peintures à l'encaustique au moyen du cestrum [cestrum, vericulum] ; Jaja de Cyzique, au temps de Varron, s’était fait une réputation dans cet art89. Une tablette d'ivoire de l'ancienne collection du prélat Casali, à Rome, offrait plusieurs ligures gravées en creux et remplies de cires diversement colorées 60 . Les plaques destinées à la marqueterie portaient quelquefois des dessins gravés ou des peintures, comme celles qui, avec l’or et l’ébène, entraient dans la décoration du trône de Jupiter décrit par Pausanias61 ; elles étaient aussi dorées ou teintes soit en pourpre, soit en rouge. En 1834 on trouva dans les fouilles de Pompéi quelques lames d'ivoire très minces, qui avaient été peintes à plusieurs couleurs d'ornements divers 62. La teinture de l'ivoire paraît avoir été une industrie asiatique, exercée par des femmes en Mœonie ou en Carie; elle se pratiqua aussi en Lydie C3. On a découvert des fragments de flûtes d’ivoire teint en noir, que Raoul-ltochette suppose avoir servi dans la célébration des funérailles 64 .
Outre les poignées d’épées et les manches de couteaux, on tailla en ivoire massif des statuettes dont les cheveux furent parfois dorés68, des cornets et des dés à jouer66, des tessères61, des flûtes G8, des sceptres60, des bâtons de magistrats et de triomphateurs, probablement travaillés au tour70, l’espèce de dé appelé peclen, avec lequel on frappait les cordes de la lyre 71 ; de petites baguettes dont on faisait des corbeilles ou des cages72. Les riches Romains voulaient que les pieds de leurs lits et ceux de leurs tables en bois de cèdre fussent d’ivoire massif18.
Dans les plaques épaisses on sculpta des reliefs qui s’appliquaient sur des surfaces planes, principalement sur des panneaux de portes et sur certains meubles74. Les bas-reliefs historiques qui décoraient les portes du temple de Minerve, à Syracuse, étaient renommés dans l’antiquité78. On en pouvait voir sur celles du temple qu’ Auguste dédia à Apollon en l’honneur de la victoire d’Actium 76. Le bois de cèdre, l’or et l’ivoire alternaient dans les sculptures qui couvraient les flancs du célèbre coffret dit de Cypsélus, consacré dans le temple de Junon à Olympie, et dont Pausanias nous a laissé une description qui donne une haute idée de l’art corinthien au vn° siècle avant l’ère chrétienne 77. Les fouilles faites en Grèce et en Italie ont mis au jour des reliefs d’os et d’ivoire provenant de cassettes et d’autres objets ; quelques-uns offraient des traces de couleur et de dorure 78. D'autres, publiés par Buonarotti, paraissent avoir orné des chars70. Enfin, nous savons qu’à Rome dans la célé-
57 Quatremère de Quincv. Op. cit. p. 370, où il parle d’après Festus. Cf. Ovid. Pont. III, 4, 35; PJaut. Anlul. V, 125. Raoul-Rochette, Op. cit. p. 372, signale des fragments d’ivoire employés dans la décoration d’un ehar de travail étrusque, trouvés en 1812 et publiés par Vermiglioli ( Bronzi etruschi , pl/xxin). D’autre part Buonarotti, Osservaz. istor. a publié de petits reliefs qui paraissent avoir eu une semblable destination. Cf. H. Bltinmer, Op. cit. p. 365. — 58 Mart. XI V, 5. — 59 Plin. XXXV, 40, 22 et ib. 41 , 1. Cf. Cros et Henry dans les Mélangea Graux , p. 646. — 6° Raoul-Rochette, Op. cit. p. 378. — 61 Paus. V, 11, 2; cf. Lucian. De conscrib. hislor. 51 ; R. Rochette, Op. cit. p. 375. Voyez aussi une allusion à l’union de l’ivoire et de l’or chez Virgile, Aen. I, 592. — 62 Raoul- Rochette, Op. cit. p. 378-379. — 63 Hom. II. IV, 141 ; Virg. Aen. XII, 68; Ovid. Met. IV, 332 ; Amor. II, 5, 40 ; Stat. Ach. I, 308 ; Ach. Tat. I, 4. — 64 R. Rochette, Op. cit. p. 376. — 65 R. Rochette, Op. cit. p. 377 ; H. Blümner, Op. cit. p. 366; Corp. inscr. gr. n° 150, 1. 30; 151, 1. 42. — 66 Mart. XIV, 14; Ov. Ars amat. Il, 203; Propert. II, 24, 13 (III, 18). — 67 Juvcn. XI, 231-32. — 68 Virg. Georg. Il, 193; Prop. IV, 6, 8. Cf. H. Blümner, Op. cit. p. 366. — 69 Dion. Halic. Ant. Rom. III, 62, — 70 Becker-Marquardt, Rom. Alterth. II, 3, 243; III, 2,452, Cf. H. Blümner, Op. cit. p. 372, n. 1. — 71 Virg. Aen. VI, 647. — 72 Athen. IV, 130 c; Mart. XIV, 77. Chez Athénée, V. 205 c, il est question de chapiteaux de colonnes d’ivoire
bration des plus grands triomphes parurent des sculptures d'ivoire représentant les villes conquises80.
Statuaire. — Le peu d'étendue des morceaux que peuvent fournir les défenses, la difficulté de les assembler, forcèrent pendant assez longtemps les artistes à n’exercer leur talent que sur de petits objets et des surfaces planes. Cependant, à force d’ingéniosité, les sculpteurs grecs parvinrent à employer l'ivoire dans la statuaire pour représenter les parties nues tandis que les vêtements et les autres accessoires étaient en or ou plus rarement en bronze. Ce furent, à ce que l’on croit, deux artistes crétois de l'école de Dédale, Dipœne et Scyllis qui, au vic siècle, ouvrirent à la statuaire cette voie nouvelle où les Grecs parcoururent une carrière si brillante, dans laquelle ils furent sans rivaux comme sans successeurs81. Le groupe du temple des Dioscures, à Argos, était l’œuvre de ce genre la plus ancienne où l'ivoire eût été employé et encore ne l’avait-il été que pour une très faible partie 82. Mais c'est au vc siècle que la statuaire chryséléphantine atteignit son apogée avec Phidias et ses élèves. Alors furent exécutées ces œuvres colossales, aujourd’hui complètement détruites et disparues, qui excitèrent l’admiration du monde antique. Nous ne pouvons songer à énumérer ici toutes les statues de divinités dont l’or et l’ivoire étaient les matières principales.
11 suffira de rappeler d’abord les images de grandeur naturelle qui se trouvaient dans le temple de Junon, à Olympie 83 ; puis, parmi les statues colossales, la Minerve du Parthénon, haute de vingt-six coudées (environ
12 mètres) ; le visage, les pieds, les mains étaient d'ivoire ainsi que la tôle de Méduse et une Victoire de deux mètres de haut placée sur la main de la déesse. La prunelle des yeux avait été faite d’une pierre dont la couleur se rapprochait de celle de l'ivoire et queQuatremère deQuincy croit être la calcédoine81. On devait encore à Phidias la statue si célèbre du Jupiter d’Olympie, plus haute d'un tiers que la Minerve d’Athènes88. Citons encore la Junon d'Argos, œuvre de Polyclèle 86 ; l’Esculape d’Epidaure, dû au ciseau de Thrasymède 87 ; deux images de Jupiter placées, l’une dans le temple de Cyzique, l’autre dans celui de Syracuse, où elle fut dépouillée par Denysle Tyran88. Quelques statues avaient été construites tout entières en ivoire, comme cette Minerve Aléa, qu’Auguste fit transporter de Tégée à Rome, où elle orna le forum qui portait le nom de ce prince80; sur la même place se dressait, selon Pline, un Apollon semblable00. Peut-être faut-il ranger dans cette catégorie le Jupiter d’ivoire, œuvre de Pasitèlès, que l'on voyait, à Rome, dans le temple bâti par Métellus91.
et cl’or ; H. Blümner (p. 366, n. 7) parait croire qu’il s’agit ici d’ivoire massif.
. — 73 Mart. IX, 23. 5; II, xlih, 9; XIV, 3; XIV, 91; Juveu. XI, 122; Lucan. Phars. V, 144. — 74 Virg. Georg. 111, 26; Lucan. Phars. X, 119. Plusieurs fragments de reliefs publiés dansCaylus proviennent de meubles antiques ; voy. Recueil , jV, pl. lxxx, p. 2221, 180, 179; pl. lxxxviii, 5, p. 292. — 75 Cic. De signis , 56. — 76 Prop. II, 31, 12. — 77 Paus. V, 17, 6, etc., 19. Cf. Quatremère de Quincy, Op. cit. p. 124. — 178 M icali, Monum. per serv. alla storia cl. ant. popoli ital. XL1, 8,9, 12. 13. Cf. Raoul Rochette, Op. cit. p. 377 ; Rev. archéol. 1845, pl. xxxii, p. 286. Voy. les objets mentionnés note 39 et les Répertoires de VInstit. de corr. archéol. au mot av or io. —79 R. Rochette, l.l. — 80 Ov. Pont. III, 4, 105; Quint. Inst. VI, 3, 61. — 81 Quatremère de Q. Ib. p. 163 et s. 177 et 181. — 82 Paus. II, 22, 5. — 83 paus. V, 17. 1-6. — 84 Paus. I, 24, 7 et s.; Plin. XXXVI, 4, 7; XXXIV, 19, 5; Plat. Hipp. maj. p. 99; Plut. Pericl. 31; Aristoph. E'quit. 1169; Cic. Brut. 73. Cf. Quatremère de Q. p. 234. — 85 Paus. V, 11. — 86 Paus. II, 17, 4; Quatremère de Q. p. 326. — 87 Paus. II, 27, 2; Quatremère de Q. p. 353. — 88 Plin. XXXVI, 22, 1. Cf. Cic. Nat. Deor. III, 34 et Ael. Var. hist. I, 20. Il y a une erreur chez Cicéron, qui croit que le sacrilège a été commis à Olympie. — 89 paus. VIII, 46,
1 et 4. — 60 Plin. VII, 54, 4. — 01 Plin. XXXVI, 4, 26; Vell. Pat. I, 11. Cf. Quatremère de Q. Op. cit. p. 359.
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Les images des princes furent aussi exécutées en or et en ivoire; Pausanias cite dans le Philippeum d’Olympie des statues de la famille d’Alexandre, œuvres du sculpteur Léocharès
La fabrication de ce genre de statues devint à la longue une industrie grecque et peut-être athénienne, qui parait avoir été l’objet d’un commerce assez important, puisque, selon Philostrate, Apollonius de Tyane s’embarqua sur un vaisseau athénien chargé de statues de divinités en or et en ivoire, à destination de l’étranger, où leur possesseur allait les vendre à ceux qui voudraient les consacrer dans des temples 93.
Deux passages de Pline le Jeune donnent à penser que l’art de la statuaire en ivoire, dont le Jupiter de Pasilèlès avait été à Rome le premier modèle, continua d'y être exercé. Dion Cassius parle d’une statue de César faite de cette matière n. Selon Tacite, le sénat avait décrété qu’une image semblable de Germanicus ferait partie de la pompe sacrée aux jeux du cirque 93, et Titus, d après Suétone, fit exécuter en ivoire une représentation équestre de Britannicus 9G.
Aucune de ces statues n’a pu résister au temps et parvenir jusqu’à nous. Dans quelles circonstances, à quelle époque ont-elles péri? nous ne savons. Un grand nombre durent être détruites sous Constantin, lorsqu'il fit briser les idoles et s’en fit livrer la matière 91 . Certaines œuvres célèbres qui étaient la gloire de l’empire furent cependant épargnées et transportées à Constantinople 9 , où l’on pouvait, dit-on, les voir encore au xi° siècle ". On pourrait croire, d’après Libanius, que le Jupiter d’Olympie était encore dans son temple au iv° siècle de notre ère 10°. Mais, à partir de cette époque, le silence se fait sur lui ainsi que sur les autres chefs-d’œuvre du même genre. Du reste, ces statues ne devaient pas être moins difficiles à conserver qu’à établir. On s’est souvent demandé, sans pouvoir résoudre le problème autrement que par conjectures, comment les anciens étaient parvenus à construire non seulement des colosses, mais même des images de grandeur naturelle, avec les morceaux d’ivoire de petite étendue que fournissent les défenses 101 . On a avancé sans preuves que les dents d’éléphants étaient plus grosses dans l’antiquité qu’aujourd’hui 102 ; mais nous savons que celles qui atteignaient des dimensions un peu considérables étaient consacrées dans les temples et conservées comme objets de curiosité i0,l On sait avec certitude que les statues chryséléphantines étaient creuses; l’intérieur était de bois et pouvait être visité ; curieux à voir au point de vue technique, il n’offrait rien d’agréable à l’œil l0'\ L extérieur, d’or et d’ivoire, était monté sur un noyau ou bâti de
02 Paus, Y, 17, 6, et 20, 9 et s. Dioilore de Sicile fait mention de statues d’or et d’ivoire parmi les ornements du tombeau dHéphestion, XVIi, 115.
— 03 Philostr. Vit. Apoll. Tyan. V, 7 et 8. - 91 Voy. la note 91 et Pliu. Epist. IV, 7; Paneg. 52; Dio Cass. 43, 45. Cf. Quatremère de Q. Op. cit. p. 339.
— 95 Tac. Ann. Il, 83. — 96 Suet. Tit. 2. — 07 Euseb. Vit. Constant. 54.
— 08 Prudent. C. Symm. I. — 90 Quatremère de Q. p. 386-87. — 10° Liban. Epist.
1052, p. 497. Cf. Quatremère, Op. c. p. 387 et Julian. Epist. 8. — 101 H. Eliminer, Op. c. p. 368. — 102 Ib. p. 368, n. 5. — 103 Cic. De signis, 40 et 103. Luc. De Syr. Dca, 16. Quatremère de Quiucy (p. 108) pensait que 1 ivoire des temples avait pu être employé pour la construction des statues divines. C est une opinion que rien ne démontre. — 104. Lueiau. Dali. 24; Jupiter Trag. 8. 105 Quatremère
de Q. p. 424-425. Cf. p. 411. — 100 Quatremère de Q. Op. c. p. 420. Cf. II. Bliimner, Op.c. p. 367. — 107 Quatremère de Q. p. 411 et 421 et s.; H. Bliimner, p. 367-68; Pausanias (V, 15, 1) parle de l’atelier où Phidias exécuta chacune des parties de son Jupiter. — 108 Op. cit. p. 416. — 1°9 Quatremère de Q. p. 395; Senec. Epist. 90,32; H. Bliimuer, Op.c. p. 369 ; Id. Neue Jahrbilch. f. Philol. 1876, p. 136,
pièces de charpente solidement reliées les unes aux autres par toute une armature intérieure de traverses, de crampons, de chevilles, d’écrous, destinés non seulement à fixer la statue sur son piédestal, mais aussi à empêcher le bois de se déjeter 10’\ Le torse d un colosse comme le Jupiter Olympien était donc, comme le dit Quatremère de Quincy, une sorte de tour creuse 1ÜC. C’est sur ce noyau que l’on ajustait les différentes parties du revêtement d’ivoire. Celles-ci devaient être exécutées d’après un modèle, probablement moulé en plâtre et divisé en un certain nombre de portions que 1 on répartissait entre les ouvriers chargés de faire l’ébauche et de tailler les divers compartiments dont 1 assemblage devait constituer la statue. Les défenses, pour cet usage, étaient débitées en dalles de différentes formes, travaillées séparément, puis assemblées sur un fond de bois qui servait de doublure à l’ivoire et facilitait l’ajustage sur le noyau dont nous avons parlé101.
On doit regarder comme indubitable, selon Quatremère de Quincy 10s, que les anciens purent tailler dans les défenses des morceaux plats d une assez large étendue. Il parait probable qu’ils obtinrent ce résultat en amollissant l’ivoire et en le rendant malléable par un procédé aujourd’hui perdu, dont l’invention était attribuée à Démocrile 109. Malheureusement les renseignements qui nous sont parvenus à ce sujet manquent de précision ou ne sont que des fables. Pausanias parle vaguement de l’action du feu 110 ; Plutarque, de celle d’une décoction d’orge (ÇûOoç) 111 ; Dioscoride, de la racine de mandragore, avec laquelle il fallait faire bouillir l’ivoire pendant six heures m. Différents procédés ont été essayés dans les temps modernes sans donner de bons résultats113. Quoi qu’il en soit, il ressort assez nettement du passage de Pausanias que l’on taillait dans les défenses des cylindres creux qui pouvaient êLre déroulés. Ces espèces de gros tubes étaient soit naturels, soit obtenus artificiellement. En effet, la partie pointue de la dent d’éléphant, celle qui fournit la meilleure matière est massive dans le tiers à peu près de la longueur totale ; la partie médiane est creuse et la cavité devient de plus en plus large, à mesure qu’elle se rapproche de la mâchoire; le dernier tiers n’est plus qu un cylindre évidé, dont la matière est de qualité inférieure. Quatremère de Quincy a supposé que, pour les besoins de la statuaire, les anciens se servaient de la partie médiane et creusaient la portion massive, de manière à obtenir des tronçons cylindriques « dont la superficie était à celle des dalles coupées dans la masse comme la circonférence au diamètre, c’est-à-dire triple en étendue 115 ». Ces tronçons sciés en une place dans le sens de la longueur, il ne
au sujet du passage de Plutarque, Périclès, 12, 2. Cf. Oppian. Cyneg. II, 513.
— HO Paus. V. 12, 2. Cf. Quatremère de Q. Op. c. p.418. — 111 Plut. An vit. ad infelic. suffic. 4; Diosc. .Mat. med. II, 104. — m Diose. Mat. Med. IV, 76.— 113 Ancrent and médiéval icories in the South Kensington Muséum, préface p. v. Sur cet amollissement de l’ivoire, cf. Quatremère de Q. Op. c. p. 395 et s ; Heyne, daus Novi commentant, p. 125; H. Blünmer, Op. c. p. 368, n. 5; 369, n. 2 et 370.
— 114 Pliu. VIII, 4, 1 ; Philost. Vit. Apoll. Tyan. Il, 13; H. Bliimner, Op. c. p. 371.
— 115 Quatremère de Q. p. 395. Cf. H. Bliimner, p. 370 et s. L’hypothèse de Quatremère de Quincy, justifiée d’ailleurs par le passage de Pausanias (V, 12. 2), parait bien plus vraisemblable que celle de Heyne, qui, d’après le sculpteur Spengler, admettait que les défenses étaient débitées en petits cubes dont l’artiste couvrait le noyau de bois, puis que l’on travaillait ensuite la figure comme uu bloc de marbre. Il serait impossible de travailler une matière aussi résistante que l’ivoire sans ébranler les cubes, si bien fixés qu’ils fussent. Cf. Quatremère de Q. p. 430 et s. Au sujet du sciage de l’ivoire, voy. Hom. Od. XVIII, 146; XIX 564 ; H. Blünmer, p. 368.
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s’agissait plus que de les amollir et de les dérouler pour eu faire des surfaces planes. « Les matériaux de la statuaire en ivoire, dit notre auteur, furent donc des dalles débitées à même les défenses de l’éléphant, dans une étendue qui put aller depuis six pouces (0m,16) jusqu’à vingt-quatre (0n,,65) et plus. » Elles pouvaient avoir deux pouces (0,u,054) d’épaisseur.
Lorsque les plaques qui devaient servir à la décoration des édifices ou des meubles et les dalles destinées à la statuaire étaient apprêtées, elles passaient aux mains des sculpteurs. Les renseignements nous font défaut sur les instruments spéciaux (opyava Ifypavroupyâ 11C) dont se servaient les artistes pour travailler l’ivoire et sur leurs procédés. A peine connaît-on quelques-unes des opérations qui suivaient. Les surfaces une fois taillées, sculptées ou gravées, il fallait les polir, ce qui se faisait avec la peau de lasquatine ou ange de mer. Il devait y avoir d’autres procédés que nous ne connaissons pas117. Pour fixer sur les murailles et les meubles les plaques sculptées en relief ou gravées, pour ajuster les dalles tant sur le fond de bois qui les doublait que sur le noyau même de la statue, on employait entre autres moyens une colle de poisson particulière, qui se fabriquait dans la région de la mer Caspienne ; très tenace et translucide, cette colle, une fois sèche, devenait presque insoluble118. Le revêtement terminé, suivait une opération désignée chez Lucien par le terme puDpuÇetv, qui paraît avoir été une retouche générale de l’œuvre 119. Après cela, il restait à achever la statue en disposant à leur tour et en fixant sur le noyau de bois les parties en or ciselé, telles que la chevelure, les draperies et les autres ornements. Celles-ci pouvaient être montées de manière à s’enlever facilement, comme on le voit d’après le récit de Plutarque, où Périclès invite ceux qui accusent Phidias d’avoir détourné une partie de l’or qui lui avait été confié pour les ornements de la déesse, à faire démonter ceux-ci pour en vérifier le poids120.
On comprend aisément que ces statues, composées de pièces de rapport, étaient exposées à souffrir des influences atmosphériques, sans parler des autres causes de dégradation qui devaient en rendre l’entretien très difficile, comme les insectes et les rats qui élisaient domicile à l’intérieur 123. L’humidité, la sécheresse agissaient sur les bois dont le gonflement ou le retrait pouvait disjoindre les compartiments d'ivoire. Aussi n’est-il pas étonnant que le Jupiter Olympien, vers le commencement du ni0 siècle av. J.-C., ait eu besoin d’une restauration. Celle-ci fut confiée à un artiste nomméDamophon, qui s’en tira à son honneur 122. Afin d’obvier à ces inconvénients, les bois étaient enduits de poix12, et, suivant les lieux, on irriguait les statues avec de l’huile ou de l’eau, ou bien on avait recours à de simples courants d’air frais et humides pour maintenir le noyau toujours dans
11G Philostr. Vit. Apoll. V, 20. —07 Plin. IX, 12, 1. Le môme, XIX, 20, 0, prétend que le raifort polissait l’ivoire, mais on ne saurait prendre cette assertion au sérieux. Cf. H. Blümner, Op. c. p. 372. — 08 Philostr. Imag. III, I. Aelian, Nat. anim. XVII, 32; II. Blümner, p. 373. — 09 Lucian. De conscrit, histor. 57. Cf. H. Blümner, p. 360 et 373. — 120 Plut. Pericl. 31. — «1 Lucian. Gall. 24; Jup. Trag. 8; cf. Quatremère de Q. Op. c. p. 427 et s. — 122 Paus. V, 31, 6. Cf. Quatremère de Q. p. 344-49. — - 123 Luc. Gall. 24. — Paus. V, H, 10. Cf. Quatremère de Q. p. 427 et s.; cf. Schubart, in Zeitschrift für Alterthumswissenschaft, 1849, p. 407. — 126 Plin. XVI, 79, 2. C est ce qui fait croire à Quatremère de Quincy (p. 17) que cette Diane était une statue chryséléphnntine, bien que Pline ne le dise pas. — 129 Paus. VII, 27, 2. — 127 Paus. V, 11, H. — 128 Plin. XV, 7, 6. Quatremère de Quincy (p. 428) et H. Blümner (p. 374) croient qu'il s'agit ici de l’huile de poix ( pissinum ) ; ceci ne me parait pas certain : il vient d’être question de cette huile, mais 1 auteur,
le même état. La Minerve du Parthénon, placée dans un endroit sec et brûlant, était humectée d’eau. Au contraire, la région de l’Altis, où se. trouvait le temple d’Olympie, étant très humide, on employait l’huile à la conservation du Jupiter et même en assez grande quantité pour qu’elle se répandit sur le pavé devant la statue et qu’on eût établi un rebord circulaire en marbre blanc pour l’arrêter ,2V. De petits conduits, ménagés dans le noyau et habilement dissimulés, permettaient de distribuer l’huile ou l’eau bien également dans la masse. Pline nous révèle cette particularité pour la Diane d’Ephèse, que l’on irriguait avec du nard par de nombreux canaux [multis foraminibus), afin d’empêcher la désunion des joints125. La Minerve de Pellène était dressée au-dessus d’un souterrain d’oii s’élevait un courant d’air qui, passant par l’intérieur delà statue, y entretenait là fraîcheur 12G. L’Esculape d’Epidaure, dont nous avons parlé, avait été établi au-dessus d’un puits127. Mais c’était l’huile que l’on employait le plus ordinairement. Pline attribue même à celle qui était vieille la propriété de préserver l’ivoire de la carie. Une statue de Saturne, à Rome, en était remplie 128. L’entretien des statues divines était, en Grèce, une fonction publique placée sous la sauvegarde de la religion ; celui du Jupiter d’Olympie avait été donné par les Eléens, comme privilège, aux descendants de Phidias, qui remplissaient encore cet office au n° siècle ap. J.-C., avec le titre de tpatSpuvTai' 139.
Pour désigner l’ouvrier qui travaillait l’ivoire, nous trouvons en grec le terme DiStpavroup-p;, en latin celui d ’eborarius faber 130. Mais on pense généralement que ces expressions ne s’appliquent pas à la profession d’ivoirier proprement dite, mais plutôt à une branche spéciale de cette profession, l’industrie des libri elephanlini,:'\ autrement dit des couvertures de livres [liber] et des diptyques | diptyciion], dont l’usage fut si répandu vers le iv° siècle.
Disons encore qu’avec l’ivoire brûlé le peintre Apelles avait imaginé de préparer un noir auquel ou donnait le nom d 'atramenium elephanlinum 132. Enfin, mentionnons, pour souvenir, l’ivoire fossile bigarré de blanc et de noir dont parle Théophraste 12°.
Légendes et superstitions. — A cette matière se rattachent quelques traditions poétiques et quelques superstitions. Homère et les poètes postérieurs veulent que les songes vains et trompeurs s’échappent des enfers par une porte d’ivoire ou plutôt plaquée de lames d’ivoire (7tpt<7Toü eXsoiOivToç 101), et c est par cette porte que, chez Virgile, Anchise fait sortir Énée du Tartare, comme si le poète croyait nécessaire de nous avertir que tout son sixième chant n’est qu’une belle fiction 13B. On montrait à Élis un os du bras de Pélops, que l’on affirmait être d’ivoire ; c’était, comme on sait, une épaule de celte matière que Jupiter lui avait rendue en le ressuscitant pour
suivant son habitude, passe sans transition à une autre idée. Mcthodius ap. Pliot. Cod. 234, p. 293, II, 1-5, ne parle que de l’huile, sans rien spécifier*
129 Paus. V, 14, 5. — *30 II. Blümner, p. 3G4; cf. Philostr. Vit. Apoll.
V, 20; Themist. Or. 18, p. 224; Opp. Cyneg. II, 513-14; Cod. Just. X, 64, 1 ; Cod. Theod. XIII, 4, 2; Inscript, ap. Muratori, 947, 6; Orelli 4180 (= Corp. inscr. lat. VI, 9375); Corp. inscr. lat. V, 7655 et 9397. — 131 H. Blümner, p. 364; cf. Vopisc. Tacit. 8, et une inscription, Orelli, n° 3838; Caylus, Mém. de l’Acad. des Inscr . t. XXVI, p. 270, pense que l’on écrivit sur des feuilles d’ivoire; mais il croit que les libri elephantini étaient recouverts d’ivoire ou enfermés dans des boites d’ivoire. Cf. Quatremère de Q. Op. c. p. 104. — 132 Plin. XXV,
25, 2. 133 Theopli. Lap. 37 ; cf. Plin. XXXVI, 29, 1. — 134 Hom. Od.
XIX, 562; Virg. Aen. VI, 895; Hor. Od. III, 27,41; Stat. Silv. V, 3, 289; II. Il, 2; Aus. Cup. 103; Plat. Charmid. 173 A; Hep. II, 373 A. — 135 Virg. Aen. III. 898.