‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 3)Chapitre 67 sur 111 · EM · texte numérisé non relu

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eût pu le faire. Évidemment ils sont tous les deux le produit d'une même pensée, d’un plan déjà bien merveilleux pour une époque si reculée, et suivant lequel l’opération fut divisée en deux parties : d’une part éliminer le Céphise, d'autre part épuiser le lac4.

L'entreprise réussit-elle? Il y a toutlieu de le croire. La fixation du lit du Céphise et des autres torrents, l’entretien des catavothres, la création et le curage régulier des deux émissaires, suffisaient parfaitement à conserver en bon état la plaine d'Haliarte à Copae et d’Orchomène à Acraephiae. Mais cet état, tout artificiel, ne pouvait être maintenu que par un travail incessant. Du jour ou celuici manqua, tout fut perdu : les lits, comblés et relevés, n’amenèrent plus les eaux jusqu’aux tunnels ; les troubles charriés par les crues haussèrent le niveau général ; les galeries s’obstruèrent ; on fut encore une fois réduit à l’écoulement imparfait que procuraient les catavothres. Dès lors le terrain jadis conquis devint inhabitable, désert, et se couvrit du marécage qu’on y trouve à l’âge classique.

Otlried Müller, d’accord en cela avec tous les auteurs modernes, n hésite pas à attribuer aux Minyens les deux percées. En effet, on n’expliquerait pas la richesse de leur ville d’Orchomène, la nombreuse population dont ils garnirent la Béotie et le grand empire agricole qu’ils fondèrent dans ce pays, s’ils n’avaient pas, avant toute chose, arraché à l’inondation le sol même où ils ont régné. L histoire de ces grands travaux est celle même de leur fortune : tant qu’ils durent, elle est brillante ; et le jour où ils sont détruits, le peuple disparait avec eux. Les anciens ne s’y sont pas trompés : leurs légendes disaient qu Hercule, en bouchant les issues des lacs, avait ruiné ce peuple si puissant. Les races qui vinrent plus tard croyaient, quand d’extrêmes sécheresses ou un curage plus actif découvraient tout à fait la plaine, y revoir des villes submergées, une Athènes, une Eleusis, premières fondations de Cécrops, et les bourgades minyennes. Par contre, si les crues étaient fortes, Copae et Orchomène se trouvaient en danger, et cette dernière se réfugiait sur la pente de l’Hyphantéion. On ne fit plus, pour évacuer les eaux, que d’imparfaites tentatives; nous connaissons celle de Cratès, qu’ordonna Alexandre le Grand : elle n’eut pas de résultat durable.

Les émissaires du Copaïs se composent chacun d’une galerie entièrement creusée dans le roc et munie, de distance en distance, de puits verticaux; le plus long en a vingt, le plus court en a quinze. Ces puits rappellent la disposition des lumina des cuniculi qu’on trouve dans la campagne romaine. Larges de 4 à 6 pieds en moyenne, ils vont souvent en se rétrécissant de manière à ne laisser dans la voûte que juste le passage d'un homme. Le specus également rappelle, en grand, ces mêmes ouvrages : il prend soin d’éviter l’axe d’écoulement superficiel du col sous lequel il passe, et il s’appuie, d’abord à l’un des coteaux, ensuite à l’autre5.

Si l’on songe que cet ouvrage, long de plus de 6 kilomètres, est parfait, que, courant à près de 50 mètres de profondeur maximum sous les roches, il n’offre pas une

4 La meilleure carte montrant le lac, son bassin, les catavothres et les deux émissaires, est celle de Forchhammcr, Hellenifca, Berl. 1837, que Grote a reproduite au t. 1 de son History of Greece. — S Les anciens ne nous ont pas donné sur les travaux du Copaïs des details bien satisfaisants. Les voyageurs, historiens et archéologues modernes, les ont, à maintes reprises, décrits. Voir particulièrement: Lcake, Travels in Northern Greecey Londr. 1835, t. Il, ch. 15; Thiersch, État

. seule erreur de niveau ni de direction ; que, d’autre part il n’est pas moins réussi que les émissaires italiens, postérieurs de plusieurs siècles; si on le compare à la petite galerie, beaucoup moins ancienne que lui, où passe l’eau de Siloë, et qui est si mal établie, on ne peut s’empêcher d’y voir ce que la haute antiquité a produit de plus étonnant. C’est, en tout cas, le témoignage irrécusable de la puissance des Minyens, que les légendes n'ont pas exagérée. Car il n’a pas été possible que de pareilles créations fussent entreprises et maintenues sans qu’un empire, ou tout au moins une confédération étroite et sévèrement disciplinée, réunît sous une même action tous les territoires que traverse, intéresse ou dessert cet ensemble, c'est-à-dire plus de la moitié de la Béotie et de la Locride.

Emissaires des lacs Albains 8. — Les émissaires italiens sont nombreux, quoique d’âge divers, l'ilalic centrale possédant beaucoup de lacs, et ayant été occupée par des populations amies des travaux de terrassement et habiles à toutes les fouilles. Presque aucune de ces nappes dormantes, du Thrasimène jusqu’au Fucin, n’a été laissée à elle-même; l’aménagement de la plupart d’entre elles est lié à l’un des plus grands faits de l’histoire de l'Italie. On peut voir en effet, à l’article cuniculus § IV, que, dans toute la région des tufs du Latium et de l’Étrurie, partout où la culture étrusque a amené le peuplement serré et la mise en valeur des campagnes, celles-ci n’ont pu être habitées et travaillées que moyennant une transformation profonde de leurs conditions naturelles. Cette transformation s’est faite, pour les bassins du Tibre et de l’Anio, pour toutes les terres autour des monts Albains, autour du massif Sabatin, pour tout le pays en un mot où Rome est née et a grandi sur les ruines des vieux peuples, par le drainage cuniculaire. La création des émissaires des lacs qui dominent ce territoire est du même âge que le drainage, comme l’attestent d’ailleurs les traditions romaines, qui mêlent à la légende de Voies l’origine du plus connu d’entre eux. L’aménagement des monts Albains n’a pu se faire beaucoup plus tard que celui des campagnes latines; l’hygrométrie des deux régions n’est nullement indépendante ; et l’on n’a pu toucher à l’une sans s’obliger à embrasser l’autre aussi dans le même effort.

Le massif du volcan Latial, volcan éteint et dont les restes forment le groupe des monts Albains, présente une série de cratères, les uns d’éruption, les autres déboulonnent, étagés d’une façon remarquable. Tout en haut, vers 650 mètres d’altitude, les Campi d'Annibale, dont le mont Cavo (point culminant 967 mètres) forme la lèvre; autour et au-dessous, à 550 mètres au moins, la Val Molara, limitée par l’Artemisio; plus bas encore le lac de Nemi, à 341 mètres, celui d’Albano, à 293 ; enfin, tout en bas, presque en plaine, la Val la Riccia, à 285, et le lac de Juturne, desséché par Paul V, à 177. De ces cratères, les premiers sont remplis de matériaux meubles, les moyens occupés par les lacs, les derniers vides aujourd’hui. Mais tous ensemble viennent constituer une série de réservoirs, en quelque sorte superposés,

actuel de la Grèce , t. II, p. 23; Forchhammer, Hellenika , p. 159- 172; Otf. Müller, Orchomenos und die Minyer , 2° éd. Breslau, 1844, p. 45 et s.; Fiedler, Iteise durch aile Theile des Koenigreichs Griechenland , t. 1, Leipz. 1840, p. 115; JRittcr , Abhandl. d. Berlin. Akademie , 1854. — 6 Liv. V, 13, 15, 16; Dionys. Xil, 8, 11, 13; Plut. Cam. 3, 4; Cic. De dioinat. I, 44; II, 32; Val. Max. I, G; Strab. V, p. 240; Pliu. Hist. nat. XIX, 8.

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dont l’action est encore énorme. Car chacun d’eux reçoit les eaux sur sa surface infundibuliforme, où elles pressent vigoureusement sur les berges et sur le fond. Il reçoit en plus le tribut de ceux qui sont au-dessus de lui, dans des conditions identiques de pression. Le long de ces parois d’entonnoirs, tous les terrains sont perméables ou fissurés. Le comblement des cratères supérieurs par des matières détritiques n’est pas un obstacle à cette infiltration ; il la règle au contraire et la rend durable, restituant plus lentement aux lacs ce que ceux-ci perdraient plus vite. L’effet d’un pareil phénomène sur les pentes des monts Albains et les campagnes sous-jacentes a été ailleurs indiqué7. C’est une copieuse injection d'eaux souterraines, qui circulent, non seulement au-dessous du sol, mais au-dessous des tufs qui le portent. Elles y suivent les vallonnements d’un étage inférieur raviné par le plus ancien travail des volcans et de l’érosion. Le sous-soldes campagnes latines a ses sources, ses lacs, ses ruisseaux, ses lleuves, ses étangs, ses marais, le tout garni d’un remplissage peu dense et recouvert par la masse des tufs. A AO mètres de profondeur, l’eau y séjourne, l’eau y coule, comme autre part à ciel ouvert ; mais elle séjourne comme dans une éponge, et elle ne coule qu’en filtrant. Elle n’apparaît que quand les couches qui la contiennent viennent affleurer, à la fin de la zone des tufs, ou dans le lit des fleuves, auxquels elle donne une pérennité singulière, ou, si elle est retenue par un obstacle, au pied des côtes, sous forme de grosses sources8. Et surtout elle maintient saturés les deux étages supérieurs, qui ne peuvent abandonner aux strates où elle est renfermée l’humidité dont ils regorgent.

Contre l’eau du premier sous-sol, les anciens avaient établi le drainage cuniculaire; contre celle du second sous-sol, ils n’avaient qu’un moyen d’agir, l’attaquer à son origine, aux réservoirs des monts Albains. Ils ne pouvaient penser à l’atteindre dans les cratères supérieurs : comment la chercher au milieu de l’éponge qui la renferme? Et puis, comment percer des monts aussi

gros que l’Artemisio? Peut-être aussi se rendaient-ils moins compte de l’action de ces dépressions où le liquide était caché. Mais il n’est point téméraire de croire que ces patients observateurs, que ces hommes pratiques, capables de concevoir et de créer le système des cuniculi , ont observé l’action des lacs, où l’élément lui-même était à découvert. S’ils ne l’ont pas su faire, l’effort qu’ils se sont imposé ici paraîtra presque inexplicable, tant le résultat immédiat serait peu en rapport avec lui. Ûn ne peut perdre son temps à discuter le conte de Tite-Live, les neiges et les pluies tombant par ciel serein, le lac gonflant et débordant hors de proportion avec les eaux reçues, l’oracle de Delphes liant la prise de Véies au percement de l’émissaire, celui-ci achevé en un an, et tout le fatras légendaire5. C’est le terrain, c’est le monument qu’il faut, avant tout, consulter. A-t-on voulu dessécher le lac d’Albe? Non certainement. Étaitil bien utile de l’abaisser de la moitié, du tiers? Les bords sont presque à pic ; ceux du lac de Nemi de même : quelques hectares de précipice valaient-ils un si grand travail? Mais si les hommes des anciens temps ont remarqué que les crues du Tibre, de l’Astura, du Numicus, de l’Aqua Ferentina et des autres « fossi », que l’abondance des eaux dans le sous-sol, coïncidaient avec les crues de ces nappes, s’ils ont reconnu que l’infiltration, sur les pentes du massif, n’est copieuse qu’audessous de leur niveau, ils ont pu avoir d’autres vues. A l’intérêt de défendre les terres situées au bord même des lacs, à l’utilité de maintenir ceux-ci dans des limites déterminées, a pu s’ajouter le désir, en réglant leur niveau par des déversoirs sûrs, de régler en même temps tout le régime des eaux profondes, et de débarrasser de ces eaux les flancs mêmes de ces collines jusqu’au-dessous de 201) mètres. Or 150 mètres d’altitude, c’est la fin du pays albain ; c’est, d’une part la terre Pontine et le royaume des Rutules, et de l’autre le bas Latium et bientôt l’Ager Romanus ; c'est aussi, en plein, le pays où les réseaux de cuniculi drainaient alors toutes

Fig. 2657. — Émissaire du lac d’Albano : profil en long de la galerie.

les campagnes. Les deux systèmes se complétaient, et s’aboutaient pour ainsi dire l0.

L’émissaire du lac d’Albano H (fig. 2657) s’ouvre à 128 mètres au-dessous du bord ducratère d’éboulement où gît ce lac, et à peu près à même hauteur au-dessus du point le plus profond, par conséquent environ à mi-flanc. Il a

7 Voy. t. I du présent dictionnaire, p. 1591, col. 2; Pac. di Tucci, Antico e présente stato délia campagna di Roma, Rome, 1878, ch. v. — 8 Nibby, Dintorni di Roma , t. I, p. 108, a pris soin de noter les sources, les « fossi », les ruisseaux et cours d’eau qu'alimente visiblement encore l’eau filtrant du lac d’Albano; c’est toute une moitié de ce qui court, sur la rive gauche du Tibre, a travers la campagne latine. — 9 Los é missaires des lacs Albains et ce fin on sait de leur histoire ont fait le sujet de bien des dissertations. On peut

consulter utilement Weslphal, Rom. Kamp.-, Nibby, Dmlorm di Roma , l. c. ;

2234 mètres de long, et ses eaux forment un affluent du Tibre, qu’on appelle Rio Albano, et qui finit au pied des Monti di Decimo après un parcours de 15 milles. Son exécution est parfaite; il n’a jamais cessé de fonctionner; et si ses deux extrémités, où sont des constructions importantes, ont été l’objet de réparations et de remanie-

Aheken, Mittel-Tlalien , p. 166-169, 178-180, 183; Angelini e Fea, I monumenti pi 11 insigni del Lazio, p. 43 et pl. xxvi, d’où sont prises les figures 2659 et 2660; Desjardins, Topographie du Latium , p. 71-75, 88. — 10 M.-R. de la Lîlauchère, Un chapitre d'histoire Pontine, État ancien et décadence d'une partie du Latium , dans les Mém. de l'Acad. des Tnscr. et R.-L ., Sav. étr. t. X, lro part., p. 68-73 du tirage à part. — H II existe une étude détaillée de cet émissaire dans Pirauesi. Antichità d'Albano , etc., Descnzione e disegno dell. emissario del lago Albano. 1768, in-f° avec 9 p' anches.

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