ERAN1KAI DIRAI [ERANOS
ERANIKOS NOMOS [eranos],
ERANOS (yEpavo;). — Ce mot se rencontre pour la première fois dâns l 'Odyssée, où il désigne une espèce de repas opposée à yâixoc (repas de noces) et à sIXsmiivk] (festin de réjouissances)1. Les commentateurs nous apprennent qu’il faut entendre par là un banquet amical à frais communs2, et ils dérivent le mot delà racine èpoîo), aimer3. L’usage de ces banquets, recommandés par Hésiode * pour des raisons économiques, se retrouve à toutes les périodes de l’hellénisme, mais sous d’autres noms : 8atg Èx xotvoü, Seïirvov cmb cupcpdpiov, âito ou [Xêo'Xwv, àw) <ritup(So;, OTO xtoTi'Soç. Les trois premières expressions s’emploient quand chaque convive paye son écot en argent, les deux dernières quand il l’apporte en nature, dans une corbeille : c’est là le véritable piquenique, dont une variété consistait à aller manger ensemble du poisson frais au bord de la mer (iwp’ àxTrj oeïttvov, àxrâ^Etv “). Ce sujet a déjà été suffisamment étudié [coena, I, p. 1272].
Du sens primitif « repas amical à frais communs », on peut dériver les trois significations qu’on trouve pour spavoç dans la littérature post-homérique.
1° Epavoç signifie chez les poètes un repas somptueux in genere , un festin0.
2° epavo; désigne une association permanente de personnes, formée par l’amitié et pour le plaisir, qui se réunissent à des intervalles périodiques pour célébrer un repas commun. L’association vit du revenu de ses capitaux placés, et des cotisations, ordinairement mensuelles, de ses membres. Ceux-ci s’appellent spavwTaî, idripioTaî (payeurs), la cotisation cpopd, eïucpopd, quelquefois epavo;, le président Ipavàpyviç ou àp^tspavtaxii,-. On comprend sans peine par quel enchaînement d’idées le nom du repas commun a passé à l’association elle-même qui avait ce repas, sinon pour objet unique, du moins pour manifestation principale; on trouverait facilement des parallèles modernes au nom comme à la chose ( Dîner celtique , Dîner de la Pomme). Les Ipavot existaient déjà à l’époque attique7 ; mais ils se multiplient surtout aux époques macédonienne et romaine. Sous une étiquette et des formes communes, ils cachent alors des programmes très variés : associations politiques, associations de bienfaisance, etc. 8. Un caractère général, qui les distingue des sociétés modernes analogues, est le rôle important que joue la religion dans leur organisation et leur fonctionnement; c’est pourquoi nous renvoyons pour l’étude détaillée de ces sociétés à l’article thiasoi : thiases et éranes sont d’ailleurs à peu près identifiés par les auteurs9.
3° Epixvoi; signifie un prêt d’argent gratuit fait par plusieurs personnes qui se cotisent en faveur d un ami commun. Des trois éléments de l’êpavoç primitif — cotisation, amitié, repas commun — il ne subsiste ici que les deux premiers; aussi cette forme de l’Épavoi; paraît-elle
ERANOS. 1 Ud. I, 227; XI, 414. — 2 Scol. Od. I, 237; Athea. VIII, 64. — 3Atlien. I c. ; Etym. mag. îf«vo;. — 4 Hos. Op. et Aies, 7-22. - 5 Plut. Symp. IV, 4, 2.
- 6 Pind. Pyth. V, 77; XII, 14; Eurip. Bel. 388. — 7 Voir les fr. du discours Ijavocdî de Dinarque (Oral. att. Didot, II, 466), etc. - 8 Trajan à Pline, Ep. 03.
— 8 Arist. Eth. Nicom. VIH, 9 : svio.1 Si -jS» «oivuviîlv ïi’ r,S ovr,v S motel yiyv.sOa,, O'.aeüjTwv xntl eçaviotùlv aü-cai yiç Oufriaç Hvexa xa'i ffuvoufftaç. Athen. \ III, 64 . mleiicu S'ô aùVo; xal Oiaao;. — 10 Aristoph. Acherv. 614; Demosth. C. Aphob. 1. 25 ; Lycurg. C. Leoc. 22 ; Hyperid. C. Athenogen., col. III, 23 ; IV, 13 ; Theoph. Char. 1 ; I olyb.
la plus récente de toutes; elle est probablement dérivée de la seconde, car il y a une sorte d’association plus ou moins étroite entre des coprêteurs. C’est ce qui explique qu’on rencontre en matière d éranos-prêl plusieurs expressions techniques empruntées à V éranos-société et détournées de leur signification étymologique. Chez les anciens, la confusion n’était que dans le langage ; chez les commentateurs modernes, elle a trop souvent envahi les idées. Tâchons de l’éviter en analysant de près les termes de notre définition.
Nature de i eranos. — h' eranos, avons-nous dit, est un prêt d’argent gratuit. En effet, le mot est constamment accouplé avec celui de dette fopeo’ç], les IpavfÇovTEî ou spavwv lAriptoTa! avec les oaveiÇôaEVot OU j£pv)OTat 10.
Dans tous les exemples connus, en outre, il s'agit de prêts d 'argent ; les sommes sont assez fortes et s’expriment toujours en nombres ronds : vingt mines11, trente mines12, quarante mines13, deux talents1*, etc. La différence essentielle entre le prêt d’argent ordinaire, Savetagoç, et l’ eranos, c’est que l’un est intéressé et l’autre gratuit. Il ne faut pas entendre par là que l’emprunteur de Yéranos soit dispensé du remboursement (nous verrons tout à l’heure quelles facilités lui sont accordées à cet égard), mais s’il doit le capital, il est dispensé du payement de tous intérêts. Ce privilège, si l’on tient compte des usages grecs où le taux ordinaire de l’intérêt dépassait 12p. 100, équivalait à une véritable libéralité ; aussi ne faut-il pas s’étonner de voir Yéranos qualifié quelquefois de don (îwpsa)15. Il est même possible que sous la forme de Yéranos se dissimulât quelquefois un présent véritable ; cela pouvait être une manière de sauver les apparences ou de ménager l’amour-propre d’un ami nécessiteux.
L’absence d’intérêts dans Yéranos n’est indiquée nulle part en termes formels; mais elle résulte tout aussi certainement du silence des documents16. C’est la reconnaissance qui tient ou doit tenir lieu d’intérêts. Lorsque les amis de Y Esprit chagrin se sont cotisés en sa faveur et qu’on le félicite du succès de son eranos :
« Comment, répond-il, voulez-vous que je me réjouisse quand je pense que je dois rendre cet argent à ceux qui me l’ont prêté et que par-dessus le marché je. leur devrai de la reconnaissance pour leur bienfait (x“Plv ôçeftetv w; eù»ipyET7)|AÉvov) 17 ? » Il est impossible de marquer plus nettement : 1° que l’emprunteur s’engage au remboursement du capital; 2° que pour tout intérêt il doit de la gratitude. Ainsi Yéranos était considéré comme un service, et même comme le service par excellence, si bien que, dans la langue attique, qui n’avait pas de terme bien propre pour exprimer l’idée de service distinguée de celle de bienfait , ce fut le mot sp*vo; qui, en vertu d’une métonymie courante, finit par être consacré à cet usage; on trouve, dès le ve siècle, des exemples de cet emploi figuratif, d’où l’on ne saurait tirer d’ailleurs aucune conséquence juridique 18.
Constitution de l'éranos. — Les circonstances qui pou-
XXXVIII, 3, 10. — il [Dem.] C. Neaer. 30 ; Lysius, fr. 49. — 12 Foucart-Wescher, lnsc. Delph. 107. — 13 7n.sc. Delph. 213 (Dittenb. Syll. 462). — 1* Dem. De corona, 312. — 15 [Dem.] C. Nicostr. 8-9; Dem. A? corona, 312; Etym. Mag. s. v. Dans les deux passages de Démosthèue §toçeiv doit être interprété adverbialement : « à titré gratuit. » — 16 C’est à tort que Thalheim (Griech. Rechtsalt. p. 66 note) a cru reconnaître un eranos portant intérêt dans Inscr. Delph. 213. Le texte ne dit rien de semblable. — 17 Theoph. Char. 17. — 18 Eurip. Suppl. 375; Thue. 11,43 ; Xen. Cyrop. Vil, I, 12 ; Isoc. X, 20 ; Dem. LIX* 8 et autres exemples donnés par les dictionnaires;