‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments (volume 3)Chapitre 94 sur 111 · I. De l’entreprise chez les Grecs en général · texte numérisé non relu

I. De l’entreprise chez les Grecs en général

Hérodote nous dit que le temple de Delphes ayant été brûlé en l’année 348, les Alcméonides se chargèrent à forfait de le rebâtir pour la somme de trois cents talents 18. C’étaient des vues politiques qui les engageaient dans cette entreprise et ils dépensèrent une partie de leur propre fortune à orner le nouveau sanctuaire. On ne peut donc conclure de ce fait que l’entreprise à forfait fût à cette époque la procédure ordinaire pour la construction des édifices ; ce ne sont pas là de vrais entrepreneurs.

On sait que les temples de l’Acropole d’Athènes furent élevés sous la surveillance directe et très étroite d’une commission d’épistates choisis par le peuple [épistatès]. Ainsi dans les comptes du Parthénon, bien incomplets il est vrai, on ne rencontre nulle part la mention d’un entrepreneur : les ouvriers sont toujours payés directement19. D’après les comptes de construction de l’Érechthéion20, tandis que les épistatès font exécuter tous les autres travaux et même les sculptures de la frise par des artisans, au prix courant ou à la journée21, les peintures à l’encaustique de la cymaise sont données à l’entreprise à un certain Dionysodore (puo-QojT-qç A.), qui reçoit une première fois trente drachmes, une autre fois quarantequatre drachmes et une obole. On voit que c’est peu considérable; malgré cela, Dionysodore a dû fournir une caution (Iyy^tt)?)-

Si l’entreprise à forfait était à cette époque si peu usitée dans la construction des temples, Plutarque nous dit que la statue d’Athéna fut exécutée par Phidias

151) h. Voir encore un fragment très mutilé de comptes de dépenses de travaux trouvé à Corcyre, C. inscr. gr. 1838. — H C. inscr. att. II, 167. — 12 Corp. insci'. gr. 2266. Publié à nouveau et commenté par Fabricius dans Y Hermès, t. XVII, p. 1 s. M. Homolle cite un autre contrat non publié de l’année 297 ; Bullet. de corr. XIV, p. 463, note 7. Voy. Archives de l'intend. sacrée à Délos, App. II, u05 7, 8, 16, 21. — 13 Inscriptions juridiques gi'ecques, publiées par R. Dareste, B. Haussoullier et Th. Reinach, 1er fasc. Paris, 1891, p. 143 et s. — 14 Publiés et commentés par Fabricius, De arch. graeca commentationes epigraphicae, Berlin, 1881 (= Dittenberger, Sylloge , inscr.gr. n°353.) — 1 $C. inscr. att. II, 1054. (i= Dittenberger, Sylloge, u° 352). Cf. Bull, de corr. hell. VI, p. 450. — 16 Le Bas-Foucart, Voyage arch. suppl. n° 340 e. Un devis de peu d'importance, Ephem. epigr. II, n° XVI.

— 17 Voir à la fin de l’article la bibliographie. — 18 Herodot. V, 62; II, 180. Cf. Aristot. 'A0>jvalüjv rcoMteia, 19 — 19 Corp. inscr. att. I, 300-313 = [UffOwpâvwv..., u7;oufY0ïç**** 7u0oTÔ|Aotç..., ^.lOaYcoYla;, etc. — 20 D)m 324 ; cf. Michaelis, n° -0.

— 21 Kax’ fjjxépav èpYaÇ0Mv0t?* La paie s’appelle alors xaOrnAEÇêuia. La paie des ouvriers à la pièce s’appelle jj.i<r0w|xa, p.t'xOôr, termes qui ne sont jamais employés pour les entrepreneurs. Le paiement d’uu entrepreneur portera plus tard le nom de Soci;.

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à l’entreprise (Ipyo^dêo; rtv xoù àyc&p. rroç22), et Strabon emploie la même expression en parlant du Jupiter d’Olympie23. L’État fournissait, les inscriptions le confirment pour la statue d’Athéna24, les matières précieuses: l’or, l’argent; l’entrepreneur devait sans doute fournir tout le reste : engins, instruments de travail et des aides capables. Nous savons que Ménon pour l’Athéna, le peintre Panaitios pour le Jupiter furent parmi ces auvep^ot26.

A l’époque de Périclès encore, la construction du nouveau mur qui devait relier le Pirée à Athènes, était donnée tout entière à forfait à l’entrepreneur Callicrate 26. On a fait remarquer à ce propos la différence qui était faite entre un temple et un gros ouvrage de défense27.

Lors de la reconstruction des murs en l’année 394-3, les différentes tribus, entre lesquelles la direction des travaux avait été partagée, se déchargèrent d’une partie de ces soins sur divers entrepreneurs avec lesquels elles passèrent des contrats28.

En 307, on alla plus loin dans cette voie : un décret du peuple ordonna que l’architecte qu’il nommait fît dix parts des murs à rebâtir, et que ces parts fussent adjugées au rabais à dix entrepreneurs29. En même temps, le peuple élisait des épistates pour surveiller les travaux, et l’inscription fixait leur compétence vis-à-vis des entrepreneurs. Après un devis très exact, on lit ces mots : « C’est à ces conditions que les travaux sont donnés à l’entreprise. Première part.... (ici était indiquée la somme d’argent) ; entrepreneur un tel. » Les noms des cautions suivaient probablement, et ainsi pour chacune des dix parts.

Les devis pour l’arsenal dit de Philon30 se terminent par des clauses assez semblables. On voit qu’ici aussi il devait y avoir plusieurs entrepreneurs, et que l’ouvrage était divisé en un certain nombre de lots d’adjudication dont on voudrait connaître l’importance ; mais, il n’y a là-dessus aucun doute, toute la construction est adjugée par parts à forfait; ce n’est plus la manière dont a été construit l’Érechthéion.

De nombreux (xta9<oTou prirent part de même à 1 édification du temple de Zeus Soter au Pirée31.

Les comptes rendus des administrateurs du temple d'Éleusis pour l’année 329-832 nous apportent quelques renseignements nouveaux, en particulier sur 1 importance des lots adjugés à chaque entrepreneur. Au chapitre des dépenses, nous voyons en effet figurer les sommes payées pour divers travaux neufs ou d entretien ; un tiers environ de ces ouvrages ont été exécutés à l’entreprise. Ce sont : constructions de murs (à huit drachmes la brasse), taille et mise en place de pierres (à trois drachmes et une obole la pierre), fourniture de tuiles (à vingt-six drachmes le mille), etc. Les sommes payées vont de quarante-huit à deux mille six cents drachmes; elles sont, en général, d’environ trois cents drachmes. Pourquoi certains travaux ont-ils été donnés

22 Plut. Pericl. 31. - 23 Strab. VIII, p. 354, ainsi que Schol. in Arist. Pax, v. 605. Cf. Xenoph. Memor. III, I, 2... ü t! xi; ivij livras lçTo\«6oi^ m [upaûïixw; àvSotavToiïoieîv, et Demosth. De corona , § 1-2, ûa-ep Avdpiâvx iuxi,; xaxà auTTjaoii», Ht’ oix «>v0’ il irfG<JÎ|«v U x>î; «niï^sv.;... Nous

voyons par un passage d’Andocide (C. Alcib. § 125) que le peintre Agatharchos avait ainsi des contrats qui le liaient a diverses personnes. Corp.

inscr. ait. I, 298, 299. Cf. Micbaelis, kppendix, »•■ 8-10. — 2» Plut, et Strab. II. ce. — 26 piut. Pericl. § 31. — 21 Fabricius, De arch. graeca , p. 5. Voir «nmrts. — 28 Corp. inscr. att. II, 830, 831. Cf. Koehler, dans les Mittheilungen des deutschen archaeol. Instituts, t. III, p. 50. - 23 Corp. inscr. att. Il, 167,

à l’entreprise et d’autres payés à la pièce, c'est ce qu il est difficile de comprendre.

Un marché fait avec des entrepreneurs pour les réparations à exécuter au théâtre du Pirée 3 J me paraît de nature assez différente de celle des entreprises que nous avons vues. Les entrepreneurs, en effet, à charge des fiais d’entretien et de réparation, seront fermiers du théâtre, moyennant une redevance de trois mille quatre cents drachmes par an, et s’indemniseront sur les revenus. C’est là un bail à charge de mise en état 3*. Les contrats d’entreprise se rapprochent fort d’ailleurs des baux et fermages, tels que nous les connaissons par plusieurs inscriptions33; les conditions, jusqu aux formules, sont souvent les mêmes.

Ce sont là tous les documents qui se rapportent à Athènes et à l’Attique; l’entreprise de Callicrate exceptée, ils nous montrent tous des adjudications de peu d’importance. Ces jucrQüiTai sont sans doute de simples artisans, des maîtres d’état. Est-ce à dire qu il n y eût pas à cette époque, dans la première ville de Grèce, de gros entrepreneurs, pour se charger par exemple des constructions privées? Un passage des Lois de Platon 311 semble indiquer un développement assez considérable de cette industrie, et je ne sais s’il faut rapporter ici le sens détourné dans lequel les orateurs du ive siècle employaient le mot kç'(o'Xa.6iï> pour signifier entreprendre une chose en vue d’un gain exagéré, déshonnête37.

Si nous en venons maintenant aux autres cités grecques, les comptes des hiéropes de Délos montrent la plus grande analogie avec ceux d’Éleusis38. Les travaux donnés à l’entreprise39 sont ici un peu plus considérables, bien qu’« on n’adjuge à la fois que ce qui peut être terminé dans l’année et soldé sur les crédits disponibles ». Voici quelques exemples de lots d’adjudication : confection et pose de quinze compartiments de plafond, quatre mille cinq cents drachmes ; réfection de la couverture d’un temple, treize cents drachmes40. Une autre année, on trouve des lots de sept mille et trois mille cinq cents drachmes à côté de beaucoup d’autres moins importants41. Plusieurs fois des entrepreneurs se sont associés à deux et à trois pour une entreprise, même de médiocre importance. La plupart sont des étrangers.

Les comptes d’Hermione et de Trézène42 nous montrent encore cette division des travaux d’un même ouvrage entre plusieurs entrepreneurs, qui parait avoir été la règle dans les villes grecques. La plupart des lots pour la construction du temple de Trézène sont d’environ deux cents à trois cents drachmes ; deux sont plus considérables (deux mille cent drachmes et six mille six cent trente-quatre drachmes).

Le contrat d’Ërétrie43, à plusieurs points de vue, est intéressant. U s’agit d’un ouvrage considérable, le dessèchement d’un marais (on prévoit que les travaux pourront durer quatre ans), et c’est un seul entrepreneur, Chaeréphanès, qui se charge de l’entreprise. Encore en

— 30 lb. II, 1054 (= Ditlenberger, Sylloge, n° 352.) — 31 /J. II, 834. — 32 Ib. Il, add. 834 b et c. — 33 lb. II, 1058. — 3'. Ib. II, 203 et 600. — 36 Voir pour Athènes Corp. inscr. att. II, 1055 à 1001. Fermages dans d’autres villes grecques : Mittheil. des arch. Inst. I, p. 344 (Amorgos) ; Bull, de corr. III, p. 242 (Chios) ; Hermès , III p. 237 (Thasos) ; Corp. inscr. graec. 5774, et les comptes délieus.

— 36 plat. ' Leg. XI, p. 920 et s. — 37 Demosth. XXIV, 161 ; Aeschin. I, 173; Alciphr. III, 53. — 38 Voir note 9. — 39 ToiSs Utîulxoïptv xaxôl i^oiiriiaia xoï; Soiiou *«a xaxi wrfYjooà; est la formule régulière. — *0 Comptes de l’année 279 (Bull. XIV, p. 389), ligues 44-76. — 41 Bail, de corr. XIV, p. 463, note 5. Cf. Ib, VI, comptes de ISO, lignes 216-254. — 42 Note 10. — 43 Noie 13.

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devra-l-il avancer tous les frais, car son payement sera la jouissance du terrain pendant dix ans après l'achèvement des travaux, moyennant redevance de trente talents par an à la ville.

L’inscription de Tégée 41 enfin a ceci de particulier qu’elle ne prévoit aucun cas spécial; c’est un règlement général. En voici la fin : « Que pour tout ouvrage, soit religieux, soit civil, qui serait concédé, ce règlement (xotvi (juyYpatfôç) soit valable, s'ajoutant au contrat conclu en outre pour cet ouvrage. » Les devis de Lébadée *5 renvoient ainsi pour tous les cas non prévus à un vao7uott>cbç vôg.&;. 11 existait donc généralement, dans les cités grecques, une loi qui fixait les conditions principales des marchés d’entreprise; chaque marché faisait ensuite l’objet d'un contrat particulier.

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