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plutôt qu’ils ne là suggèrent, et qui ne saurait, en aucun
cas jeter un doute sur la signitication si nettement établie par les textes les plus sûrs : à savoir l’attribution de . la jalousie à la divinité avec tous les caractères propres a cette. passion, et une efficacité due au pouvoir dont les Grecs la supposaient naturellement et généralement douée1 » Il n’est pas possible de nier que la religion grecque ait prêté à ses dieux et à ses déesses des sentiments hostiles soit à l’humanité en général, soit à certains hommes en particulier: il n’était pas rare qu on fit appel contre ses ennemis à ces sentiments de la divinité, qu’on s’efforçât d’attirer soit sur des individus soit sur des groupes d’hommes la colère et la vengeance divines . c’était là le but avoué des malédictions et des imprécations2. Mais ces dispositions malveillantes à l’égard des hommes n'étaient pas les seules que Ion attribuait aux dieux. Comme les êtres humains eux-mêmes dans leurs rapports réciproques, les êtres divins pouvaient être bienveillants pour l’humanité; ils pouvaient aimer, protéger, secourir les individus, les cités, les peuples. L'Iliade, l 'Odyssée, les poèmes épiques et tragiques fournissent maints exemples de 1 affection, de la sollicitude vigilante qu’un dieu ou une déesse témoignent a un héros, à une ville, à une race. Qu’il nous suffise de rappeler la protection qu’étend Pallas-Athéna sur Ulysse et sa famille; celle qu’accordent aux Grecs, sous les murs de Troie, Pallas-Athéna et lléra, aux Troyens Apollon, Poséidon et Aphrodite. Pindare appelle Hermès le protecteur de l’Arcadie3. A l’époque historique, chaque cité grecque rendait hommage à une ou plusieurs divinités poliades, conçues sans aucun doute possible comme protectrices de la cité U Si c’étaient les dieux qui envoyaient aux hommes les maladies dont ils souffraient, c’était aussi un dieu, Asklèpios, qui les guérissait; si de même c’étaient les dieux qui envoyaient aux hommes des fléaux terribles tels que la famine, la peste, diverses épidémies, c’étaient aussi les dieux, du moins certains dieux, qui, par la voie des oracles, leur indiquaient les remèdes à appliquer ou les mesures exceptionnelles à prendre pour faire cesser ces maux. Enfin n étaient-ce pas les dieux qui, de plusieurs façons, par tous les anciens modes de divination, leur indiquaient avec plus ou moins de précision et de clarté l’avenir soit tout proche, soit plus lointain 3 ?
La divinité n’était donc, dans la pensée des Grecs, ni indifférente, ni exclusivement hostile, ni uniquement sympathique aux êtres humains. Elle éprouvait à leur égard des sentiments analogues aux passions humaines, mais dont l’action s'exercait, comme il est naturel, avec une puissance bien supérieure.
Ces sentiments étaient-ils les seuls mobiles qui inspiraient aux dieux et aux, déesses leur attitude, leur conduite envers le genre humain? Les Grecs ne s’étaient-ils point élevés à une conception plus haute des rapports entre l’homme et la divinité? L’absence d’une telle conception serait bien surprenante: en réalité, elle existe, elle est très distincte dans les poèmes homériques, chez Eschyle, chez Sophocle. Nous voulons parler de l’idée, de la notion de la Moïpa. On trouvera à l’article fatum les
1 Tournier, Op. cit. p. 61 . — 2 Schoemann, Antiq. grecq. (trad. fr.), II, p. 326-328. 3 Pindar. OUjmp. VI, v. 129 sep — <■ Faruell, The cuits of the qreek States (1896 sq.). — 8 BouclnS-Leclercq, Hist. de la divination dans l’antiquité, passim. G Fatum, p. 1018. — 1 Les' Penseurs de la Grèce, p. 30. — 8 J. Girard, Le sen-
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développements nécessaires et suffisants sur la Moira grecque. Ce que nous devons en retenir, pour le mettre ici en lumière, c'est que la Moira, personnifiée par une ou trois déesses, représente « les lois naturelles, la reg e physique et surtout morale des choses..., la force intelligente et juste qui présideau gouvernement de l’univers. Sous sa forme la plus élevée, la croyance à la Moira n’est pas autre chose que la croyance à la règle qui présidé au désordre apparent de la nature et de 1 humanité0. » Les dieux, comme leshommes, sont soumis à cette règle. « Une seule limite, mais infranchissable, écrit Gomperz, vient s’opposer aux prétentions et aux volontés contradictoires des Immortels : c’est celle de la Moira, à laquelle les dieux ne peuvent pas plus se dérober que les hommes, et dans l’acceptation de laquelle se manifeste un obscur pressentiment des lois de la nature 7. »
Cette Moira, d’autre part, les Grecs, obéissant à leur génie épris d’ordre, d harmonie et déquilibie, en ont fait, non pas une puissance brutale et désordonnée, mais au contraire « l’expression de la force cachée qui, dès la naissance de tout ce qui a vie, en domine le développement, en règle le cours, en marque d’avance la tin inévitable et fait rentrer ainsi tous les êtres dans les lois générales de la nature8. » C'est d’elle que provient l’ordre qui règne dans le monde ; c est grâce à elle qui l’univers est un ensemble harmonieux.
Si les dieux, si le plus grand d’entre eux, Zeus luimême, sont impuissants contre la Moira, s’ils sont soumis à ses lois, ce sont eux, et en particulier Zeus, qui veillent à ce que les hommes ne transgressent pas ces mêmes lois, et qui les châtient lorsqu’ils les ont transgressées. Ceux qui agissent ici-bas uirèp p.otpav, OirÈp g-opov, ÛTüèp afirav, sont tôt ou tard punis par la divinité9. Ainsi apparaît dans la religion grecque, dans la conception des rapports entre l’homme et les dieux, une idée plus élevée, celle des châtiments infligés par la puissance divine pour une atteinte portée à 1 ordre universel, à la règh physique et morale que doivent observer tous les êtres et toutes les choses. A cette idée correspond naturellement la notion des récompenses accordées aux hommes qui se sont toujours conformés à la Moira, aux lois générales de la nature et du monde. 11 n’y avait qu un pas à faiie., et ce pas les plus grands esprits de la Grèce l’ont fait, pour substituer à la Moira primitive la loi morale et pour attribuer à la divinité la tâche de présider à l’observation de cette loi, de punir les hommes coupables de l’enfreindre, de protéger au contraire et de récompenser ceux qui s’efforcent d’y toujours obéir. Eschyle, Sophocle ont, à plusieurs reprises, exprimé cette idée. Le sombre drame de l’Orestie en est tout inspiré. « Poursuivez les méchants sans relâche, dit Athéna aux Euménides , ce que j'ai à cœur, moi, c’est de préserver et de défendre les bons 10. » Et dans Œdipe à Colone, Œdipe ne proclamet-il pas que « les dieux punissent tôt ou tard celui qui méprise les lois divines et s’abandonne à la folie 11 ? » Sisyphe, Ixion, Tantale, les Danaïdes, condamnés dans le Tartare à des supplices éternels, ne sont point, comme les Géants, des adversaires vaincus et terrassés après une
timent religieux en Grèce, d’Homère à Eschyle, p. 66. — 9 0. Gruppe, Op. cit p 989-991. On y trouvera, p. 989, not. 3, une bibliographie complète sur la question de la Moira. - 10 Aesch. Eumen. v. 910-912. — . » Sopta. Oed. Colon. v. 1530, 1337.