‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monumentsChapitre 12 sur 137 · BEL · texte numérisé non relu

BEL

lutte implacable; ce sont des coupables châtiés pour des crimes qu’ils ont commis sur terre.

La religion grecque voyait donc dans les dieux et les déesses qu'elle adorait des êtres, conçus sans doute sous la forme humaine, mais d’une puissance infiniment supérieure; présidant à tous les phénomènes et dirigeant toutes les forces de la nature ; surveillant la vie individuelle, sociale, politique; animés envers le genre humain et envers chaque homme en particulier de sentiments tantôt hostiles, tantôt favorables; dont l’attitude et la conduite pouvaient être inspirés par la jalousie ou par une affection particulière qu’ils ressentaient pour un mortel, mais qui souvent ne voulaient que punir les criminels et récompenser les hommes vertueux.

De cette conception dérivent logiquement les devoirs que la religion grecque imposait à l’homme envers la divinité. Puisque les dieux pouvaient faire à l’homme beaucoup de mal ou beaucoup de bien, puisqu’ils étaient maîtres de déchaîner contre lui ou en sa faveur toutes les forces physiques, de lui envoyer la santé, le courage, le bonheur, ou, au contraire, de lui infliger les maladies, les vices, le malheur, l’homme devait s’efforcer de gagner la faveur ou d’apaiser la colère des divinités en leur rendant un culte : de là, les divers rites [ritus] par lesquels l’homme essayait d’atteindre et de satisfaire les dieux : prières, offrandes, libations, sacrilices, processions, jeux, etc., etc. [ludi, pompa, sacrificium]; de là aussi, les procédés variés auxquels l’homme avait recours pour connaître soit l’avenir, soit la volonté divine [divinatio]. L’ensemble de ces rites et de ces procédés constitue le culte proprement dit. « Le culte, a écrit Schœmann, est né de la conscience qu’avaient les hommes de leur dépendance et de leur misère, et ses origines remontent à un temps où ils n’avaient pas encore un sentiment assez élevé de la divinité et de ses rapports avec la race humaine. Les poèmes hésiodiques présentent le culte comme une sorte de contrat intervenu à l’occasion d’un débat entre les dieux et les hommes, au sujet de l’assistance que les hommes étaient en droit d'attendre, et des honneurs que la reconnaissance leur imposait. 11 ne s’agirait donc, dans ce cas, que d’un commerce d’échanges, et c’est là, en effet, d’après Platon, le point de vue auquel se place le grand nombre. L’homme emplit les obligations qui lui sont prescrites, et demande en revanche la satisfaction de ses besoins : il donne pour obtenir. Il témoigne sa reconnaissance parce qu’il craindrait d’irriter les dieux par son ingratitude et de perdre ses droits à une faveur dont il sent à chaque instant la nécessité. Sa piété n’est que l’accomplissement intéressée de la loi 1 . » Mais en outre, pour les Grecs qui voyaient dans les dieux les gardiens vigilants de la Moira, c’est-à-dire de la loi physique et morale, c’était encore rendre hommage à la divinité, l’honorer et mériter sa protection, que d’être un fidèle observateur de cette loi : aussi considéraient-ils comme une obligation religieuse, non moins que morale ou sociale, de remplir tous leurs devoirs envers leurs semblables et envers l’État2. Une autre conséquence de la même idée parait être le rite de la purification. « Tout ce qui est impur et souillé inspire de l’éloignement aux dieux :

1 Antiq. gr. II, p. 187. — 2 Ibid. p. 179. — 3 Ibid. p. 423. — ^ Ibid. p. 423-442. — 3 Op. cit. p. 566. — 6 Recherches sur L'origine et la nature des

peuvent seuls s’approcher d’eux les hommes purs et sans tache; pour leur adresser des prières, pour leur témoigner sa vénération, pour implorer leur appui, la pureté est une condition indispensable3. » S’il paraît ne s’être agi dans les temps les plus anciens que de la pureté corporelle, il n’est point douteux que plus lard cette pureté extérieure fût surtout considérée comme symbole de la pureté intérieure. Dans certains cas, cette pureté ne pouvait être acquise que par des rites expiatoires, dont le plus général était un sacrifice sanglant [ritus]. Les cités, comme les individus, étaient soumises à cette condition essentielle 4.

Ces nolions morales, combinées avec les préoccupations qu’inspira de bonne heure aux Grecs la destinée de l’àme après la mort, introduisirent dans la religion grecque des éléments nouveaux qui paraissent étrangers à ce que Chantepie de la Saussaye appelle « le'clair et robuste hellénisme homérique 5 » : ces éléments furentles mystères et l’orphisme. Les mystères grecs par excellence [eleusinia, mysteria], du moins les plus célèbres et les plus populaires de tous, furent les mystères d’Éleusis. Il est bien difficile de ne pas y reconnaître, avec M. Foucart, auprès d'une représentation dramatique du mythe éleusinien agraire, une sorte d’enseignement, de révélation sur les épreuves qui attendent l’âme après la mort6. Seuls les initiés pouvaient recevoir cet enseignement, cette révélation. Les profanes n’en devenaient dignes qu’après une série de purifications, de jeûnes, de cérémonies, qui faisaient d’eux d’abord des mystes, puis des époptes. Ils étaient admis à voir de plus près la divinité; ils apprenaient ce que leur âme deviendrait dans le monde souterrain et comment elle pourrait mener à bonne fin le terrible voyage qu’elle devait y faire. « Le résultat de cet enseignement, écritM. Foucart, était d’inspirer aux initiés, non pas la vague espérance, mais l’assurance certaine d’une existence bienheureuse dans le monde souterrain1. » Quant à l’orphisme, dont on trouvera ailleurs l’origine et les mythes exposés avec tout le développement nécessaire [orphigi], ce qu’il paraît avoir renfermé de plus original est précisément sa doctrine sur l’âme et la destinée humaine. Pour les orphiques, l’âme était d’essence divine; c’était pour elle un exil, un châtiment d’une faute commise, que d’être enfermée dans un corps matériel; le corps était considéré comme un tombeau pour l’âme et la vie terrestre comme une période de mort. « Le devoir de l’homme, écrit Chantepie de la Saussaye, est de libérer l’âme, captive dans la prison du corps. Celle délivrance ne 'se fait pas d’elle-même, la mort ne peut l’accomplir, car elle ne fait que conduire à de nouvelles existences. Les orphiques admettaient l’hypothèse de la transmigration des âmes... 11 faut donc chercher des moyens pour se délivrer de cette souillure toujours renouvelée. Ces moyens sont tout d’abord rituels : ce sont les initiations saintes qui unissent l’homme au dieu, à Dionysos.... A ces moyens rituels viennent s’ajouter les prescriptions éthiques de la vie orphique.... Il faut se tourner vers Dieu, se détacher de tout ce qui est prisonnier de la mort et de la vie corporelle.... L’àme sera libérée du corps et de l’impureté, et

mystères d'Eleusis , p. 38-7’4 ; cf. Les Grands mystères d'Eleusis , p. 137-138. — 7 Les Grands mystères d’Eleusis, p. 138.

REL

REL

sa vie réelle ne commencera que lorsqu'elle aura tout à fait échappé aux nouvelles naissances » Dans les mystères orphiques, qui se célébraient en 1 honneur de Dionysos Zagreus, comme dans les mystères d'Eleusis, on révélait aux initiés des formules « qui devaient leur permettre de se guider dans leur voyage aux Enfers2». La destinée de l’être humain après la mort était l'un des problèmes essentiels que l'orphisme essayait de résoudre. Ces rites, dont la fin dernière était, d’une part, de rapprocher l'homme de la divinité, d autre part de fournir à l’homme une doctrine rassurante sur la destinée de lame après la mort, n’étaient pas accessibles à tous les Grecs indistinctement. Seuls les initiés pouvaient assister ou participer aux cultes à mystères. Les profanes en étaient exclus3. Les initiés d Eleusis étaient divisés en deux catégories, les mystes etles époptes; ceux des cultes orphiques formaient des confréries ou thiases. Entre les mystes et les époptes, entre les membres de ces thiases, un lien d une nature toute particulière était ainsi créé; ce lien était puissant, comme tous ceux que noue une communauté de foi religieuse. Ce fut peutêtre là une des raisons pour lesquelles, de tous les cultes helléniques, les cultes à mystères furent ceux qui survécurent le plus longtemps à la décadence de la religion grecque : sous l’empire romain, le sanctuaire d’Eleusis jouissait encore d une grande vogue, tandis que ceux de Delphes, de Délos, même d'Olympie, étaient soit délaissés soit bien déchus de leur antique splendeur l.

L’esquisse que nous avons essayé de tracer de la religion grecque, ne laisse pas d’être un peu systématique. 11 est évident que la religion des paysans de l’Attique ou delà Béotie, des rudes pâtres de l'Arcadie ou de l'ÉLolie, des marins de l’Eubée, de l'Argolide ou des Cyclades, différait de celle que professaient et pratiquaient les esprits les plus éclairés d’Athènes, de Corinthe, de Smyrne, etc. Parmi ceux qui demandaient aux oracles la révélation de l’avenir, à Asklèpios la guérison de leurs maux, ou qui se faisaient initier aux mystères d’Eleusis, de Dionysos Zagreus, de Samothrace, il en était beaucoup, sans doute, dont les sentiments étaient moins religieux que. superstitieux. Nous nous sommes efforcé de montrer, en négligeant ces variétés et ces nuances, quels étaient les caractères fondamentaux de la religion hellénique; comment les Grecs se représentaient la divinité, quels sentiments ils lui attribuaient à l’égard de l’homme et quels sentiments ils ressentaient eux-mêmes à son égard ; enfin sous quelle forme la religion leur avait fourni une réponse au problème toujours angoissant de la destinée de l’âme, particulièrement après la mort. Tous ceux qui connaissent l'étendue et les difficultés d’un tel sujet accueilleront notre tentative avec indulgence.

III. — Le sentiment religieux à Rome. — Si l’on veut déterminer avec précision les caractères distinctifs de la religion romaine, il faut, non point étudier celte religion à l’époque même dont datent la plupart de nos documents, c’est-à-dire vers la fin de la République et sous l’Empire, mais s’efforcer d’en retrouver le fonds original sous les apports successifs qui l'ont progressivement recouvert et dissimulé. L’antique religion romaine

subit, en effet, de bonne heure 1 influence hellénique par l'intermédiaire de l'Etrurie ou des colonies grecques de l’Italie méridionale; plus tard, les Romains empruntèrent directement à la Grèce la plupart des grand» dieux de l'Olympe ; puis les divinités d’Asie Mineure, d'Égypte, de Syrie furent introduites à Rome à diverses époques. L’érudition moderne a pourtant réussi à distinguer, dans la masse multiple et complexe des cultes pratiqués et des concepts religieux professés par le peuple romain, ceux qui lui appartenaient en propre, et qui peuvent être considérés à raison comme les éléments constitutifs de la vraie religion romaine 8.

Cette religion était profondément différente de la religion grecque. Sans doute pour le Romain des premiers âges comme pour l’habitant de la Grèce, l’univers était rempli d’êtres divins; la divinité était~présente, intervenait dans tout phénomène physique, dans tout acte de la vie individuelle, de la vie domestique, de la vie sociale, de- la vie politique; il n’était point d’objet, pour ainsi dire, où quelque dieu ne fût censé résider. Sans doute aussi, pour le Romain comme pour le Grec, il subsistait de l’être humain quelque chose après la mort ; à certains égards, il n’est pas impossible de dire que la religion romaine se préoccupait de l’au delà. Nulle religion peutêtre n’a imaginé un plus grand nombre de dieux ou de déesses; l’action de ces êtres divins était fort limitée, mais par là même très précise0. C'étaient les dieux des Indigitamenta [indigitamenta], spécialement ceux que Varron appelait les Dii certi [dii], dieux qui présidaient aux événements capitaux et aux principales phases de la vie humaine, naissance, enfance et .adolescence, mariage, mort, dieux de la vie agricole et pastorale, dieux protecteurs delà maison et de sa prospérité; c’étaient encore les Génies [genius], patrons des individus; les Lares et les Pénates, dieux de la famille et de la vie domestique [lares, penatesJ; les Larves, les Lémures, les Mânes [larvae, lemures, mânes], catégories diverses des âmes des morts. C’étaient enfin les dieux des curies et de la cité. Parmi ces êtres divins presque innombrables, quelques-uns paraissent avoir acquis de bonne heure une importance particulière : ce sont ceux que Varron groupe sous le nom de DU selecti [du, p. 184], Si parmi ces dieux choisis de Varron, il y en a dont on peut difficilement contester l'origine grecque et l’introduction relativement récente à Rome, d’autres en revanche sont certainement, suivant la juste remarque de M. C. Jullian, « des dii certi , qui, plus heureux ou plus vivaces que les autres, ont survécu en absorbant les pouvoirs de leurs congénères, comme Saturne, Liber ou Janus7. » Jupiter, Mars, A’ulcain, Diana, Juno, Vesta, etc., sont également cités par Varron au nombre des Dii selecti.

La religion romaine était ainsi polythéiste à un degré, au moins égal, sinon supérieur à la religion grecque elle-même. Mais elle n’était pas anthropomorphique. Les êtres divins n’étaient pas conçus, du moins ne paraissent pas avoir été conçus à l’origine sous la forme humaine par les Romains. « Les ancêtres des Latins, a écrit M. Bouché-Leclercq, adoraient les forces multiples de la nature, conçues comme des influences occultes [numina).

1 Op. cit. p. 565-56G ; cf. J. Girard, Le sentiment religieux..., liv. H, cliap. ni-v, p. 263-367 ; 0. Gruppe, Op. cit. p. 1028 sq. § 287 sq. — 2 Art. orphici, ]). 253. — 3 Art. mysteria, p. 2141-2142. — 4 Ibid. p. 2136 2137. — G Une

bibliographie complète du sujet se trouve dans Wissowa, Religion und Kultus der Rômer, p. 13-14; cf. p. 20, 24, 28, 33. — 6 Chantepie de la Saussaye, Op. cit. p. 594 sq. — 7 Voir l'art, du, t. II, p. 184.

REL

des volontés immatérielles, incorporées, pour ainsi dire, aux objets qu’elles meuvent. Le fleuve qui coule, le vent qui passe, le feu qui s’allume, sont des actes, des manifestations, des produits de ces puissances invisibles, dont nul ne connaît l’essence et que l'on désigne par des noms génériques, comme Génies, Lares, Pénates, Mânes, Semons, Indigètes, Lymphes, Vires, ou plus simplement encore parle nom commun de dieux (dii-divi). Ces êtres, rivés à une tâche éternellement recommencée, ne peuvent être conçus comme des personnalités concrètes, à forme humaine, à volonté mobile et changeante. La religion romaine, guidée par son imperturbable logique, se refusaiL à détacher ses dieux de la nature et à leur reconnaître une personnalité distincte *. » En somme, ces dieux et ces déessses sont plutôt des forces divines ( numina ) que de véritables divinités. La seule distinction que la religion romaine fasse entre les êtres divins, auxquels elle rend un culte, c’est la distinction du sexe. Elle connaît des dieux et elle connaît des déesses; elle connaît des couples divins 2. Ici encore, nous ne saurions mieux faire que de citer M. Bouché-Leclercq : « En dépit du petit nombre des couples assortis par Varron, . je suis persuadé que le mariage à la mode romaine, l’association par couples homonymes, était la règle poulies dieux des Indigitamenta, règle fondée elle-même sur le fait qu’il y avait à Rome une religion pour les femmes. Sauf exception,... les dieux masculins y étaient invoqués par et pour les hommes, les divinités féminines par et pour les femmes *. » Encore faut-il ajouter que dans bien des cas le véritable sexe de la divinité que l’on invoquait était incertain, puisque l’une des formules usitées par les pontifes dans leurs invocations était : si deus , si dea es ou encore sive mas , sive feniina 4. On voit donc que ce premier pas, fait par la religion romaine dans la voie de l’anthropomorphisme, fut singulièrement timide. En tout cas, il ne semble pas avoir été suivi d’autres. S’il y a dans les listes de divinités romaines des couples, on y chercherait vainement une généalogie3. Il n’y a point non plus dans cette religion de société divine, comme celle que les Olympiens forment chez les Hellènes r\ Ni les dieux des Indigitamenta , ni les Génies, Lares, Pénates, ni les Mânes, Larves, Lémures, n’ont de personnalité. Ils n’ont pas non plus de mythes. A vrai dire, il n’y a ni cosmogonie, ni théogonie, ni mythologie latine ou romaine7. Les êtres divins n’ont ni sentiments, ni passions; ils exercent, en raison de leur puissance surhumaine, une action qui peutetre favorable ou défavorable à l’individu, à la maison, à la famille, a la curie, à la cité; mais les anciens Romains ne donnaient comme source à cette action, ni un sentiment sympathique ou hostile à l’homme, n. la volonté de punir les méchants et de récompenser les bons. Et de même, si la conception des Larves, des Lémures, des Mânes, atteste, dans une certaine mesure, une croyance à l’immortalité de l’âme, elle ne comportait, pour les Romains des premiers âges, rien qui ressemblât meme de loin à une eschatologie véritable.

« La religion romaine a dû commencer comme les autres par l’animisme, parle morcellement infinitésimal des forces motrices de la nature, forces brutales qui ne

, Manuel des Instit. ram. ,>. 460-461. - * Cf Wissova Relig und

Huit der Rômer, p. « ; Piller, Rom. Mytkol. (3- M.), , P- « J* A ‘

I lll n 478 — 4 Arl. indigitamenta, t. 111, p. 47b. — 1 rei

INDIGITAMENTA, t. lll» P-

REL

peuvent être dominées que par l’incantation magique.

La multiplicité des puissances cataloguées dans les Indigitamenta représente assez bien l’état primitif de la religion romaine, arrêtée à ce stade de son développement parle formalisme de la race et la ténacité des superstitions populaires s. »

Si telle était, avant l’infiltration, puis l’invasion de la mythologie et des cultes helléniques, la religion proprement romaine, quels étaient, quels pouvaient être les mobiles qui dictaient aux vieux Romains leur conduite envers les êtres divins, les numina ?

A ces forces divines, auxquelles la foi populaire ne prêtait point la forme humaine, on ne- pouvait attribuer des sentiments bienveillants ou malveillants envers l’homme. 11 ne s’agissait donc pas de gagner ou de conserver leur faveur, de détourner ou de désarmer leur hostilité. Ce qu’il fallait obtenir, c’était que la force divine, nécessaire à l’accomplissement normal et heureux de tel ou tel acte de la vie individuelle, domestique, sociale, etc., se manifestât, agît au moment précis où cet acte était accompli: D’autre part, comme il y avait des numina dontl’action pouvaitêtre nuisible à l’homme, à la famille, à la cité, il fallait détourner de soi, de sa famille, de la cité, l’action de ces numina. Enfin, il était nécessaire de savoir si tel ou tel acte, que l’on se proposait d’accomplir, devait être aidé par une force divine favorable ou, au contraire, devait rencontrer l’obstacle invincible d’une force divine défavorable : on atteignait ce but en observant, dans des conditions déterminées, certains phénomènes, certains signes spéciaux [augures, auspicia].

Pour agir, dans un sens ou dans 1 autre, sur des forces divines impersonnelles, pour essayer de connaître d'avance comment ces forces devaient s’exercer dans tel ou tel cas particulier, les Romains des premiers âges pratiquaient des rites, dont la ressemblance avec les rites de la religion grecque était tout extérieure. Les formules prononcées par tous ceux qui s’adressaient aux divinités, individus, pères de famille, prêtres, étaient moins de véritables prières, que des incantations, où la forme et l’ordre des mots ne devaient être, sous aucun prétexte, modifiés, des carmina 9. Ce qui importait dans les offrandes, libations et sacrifices, c’était moins le semiment dont s’inspirait celui qui offrait la libation ou le sacrifice que l’observance rigoureuse, méticuleuse, des prescriptions liturgiques et rituelles [piaculum, saciuficium] . Et tel était aussi le caractère essentiel des cérémonies augurales [augures, auspicia] : la divination proprement romaine ne ressemblait en rien à la consultation des oracles, qui semble lui avoir été inconnue, du moins à l’origine. Outre les prières, sacrifices et rites divinatoires, qui se retrouvent, malgré leurs différences intrinsèques souvent capitales, a la fois dans la religion romaine et la religion grecque, la religion romaine comportait d’autres rites, qui ne semblent pas avoir été pratiqués, du moins avec la même faveur, par les Grecs de l’époque historique : telles étaient, par exemple, les cérémonies que célébraient les Luperques, les Arvales, les Saliens [lupercalia, luperci, arvales, salit] ; tels aussi le rite de la devotio [devotio], et celui des Lemuralia [ lemures].

1er, Rômische Mythol., I. c. - « Chanlepie de la Saussaye, Op. ait. p 594. -i Bouché-Leclercq, Manuel des Instit. rom. p. 4M. - Bouché-Leclercq, arl. inüxitamenta, p.'47G. — 9 Voir l’art. CARMEN, l. I, p. 922.

Page 1