‹ Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monumentsChapitre 30 sur 137 · RO B · texte numérisé non relu

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ROM

devint l’objet d’un culte de propitiation1. Dans un des morceaux les plus soignés des Fastes -, Ovide, sans doute interprète de l’opinion populaire, appelle cette divinité Robigo \ en réalité, les anciens ne connaissaient qu’un dieu liobigus 3 ; ainsi que Mommsen l’a fort bien conjecturé, c’était moins une personnalité distincte qu'un aspect personnifié du Mars rustique 4. Caton nous a conservé la prière par laquelle le laboureur demande à Mars de détourner des cultures les fléaux et les intempéries6; et le flamine qui intervient dans les actes principaux du culte de Robigus est le flamen Quirinalis , c’est-à-dire le ministre du Mars des Sabins6. Dans la littérature, à partir d’Ovide, c’est Robigo qui persiste 7; mais il n’y a jamais eu de couple Robigus-Robigo dans les livres des pontifes. 11 arrivait seulement qu’on appariait d’unepart Mars avec Robigus, de l’autre Robigo avec Flora qui exerçait une action analogue8.

La fête du dieu Robigus, les Robigalia , instituée par le roi Numa, tombait le 25 avril, époque où les blés sont en fleur et où se forme l’épi. Il ne semble pas qu’on les ait jamais célébrés ailleurs qu’à Rome; mais aux portes de la grande ville, ils subsistèrent bien longtemps après que les champs de céréales eurent disparu de la région. Le flamen Quirinalis y présidait, comme il présidait à celles d’Acca Larentia, la mère des Lares, et aux Consualia de juillet et d’août, qui ont le même caractère rustique9. Les Robigalia débutaient par une procession qui, de la ville, se rendait au lucus Robigi , situé sur la voie Claudia au cinquième milliaire10. Ovide revenait de Nomentum lorsqu’il lui fut donné de voir la foule en toges blanches et le flamine officiant au fond du bois sacré ; il entendit la prière rituelle et il la reproduisit en la déformant. Il note même les accessoires du sacrifice, la serviette en grossier tissu de lin ( mantele ), la patère aux libations, le vin, la boite d’encens (acerra), et, sous la flamme de l’autel, les entrailles des deux victimes qui sont une brebis et un chien. Le sacrifice de cette dernière est caractéristique11; on trouve déjà le chien victime propitiatoire dans le culte d’Hercule et de Mania, la mère des Lares12, et il figure de même dans une très antique cérémonie qui a, avec celle des Robigalia , une grande analogie, la cérémonie du sacrificium ou augurium canarium13 . On y procédait aux confins de la ville et des champs, à proximité d’une porte qui reçut, par là, le vocable de catularia: son but était de préserver le blé de la rouille14; les chiens immolés étaient de couleur fauve, c’est-à-dire symbolique du fléau à conjurer 15.

1 Plin. Hist. nat. XXVIII, 10 ; cf. Wissowa, Religion und Rultus der Roemer, I, 4, p. 20 sq. — 2 Ov. Fast. IV, 905 sq. — 3 Varr. Ling. lat. VI, 16 ; Re rust. I, 1, G ; Fest. Ep. p.267 ; Aul.-Gell. V, 12, 14 ; et'. Preller-Jordan, II, p. 44, note 2. — 4 Mommsen, Corp. iriser, lat. I, p. 391. — o Cat. Agr. 141 ; Preller-Jordan, Op. cit. I, p. 341.

— 6 Ov. Fast. IV, 907, 910 ; voir flamen, II, 2, p. 1164. — 1 Golum. II, 21, 4 ; Tertull. Spect. 5; Aug. Civ. D. IV, 21; Lact. I, 20, 17; cf. Varr. Re. rust. I, 1,6.

— 8 Ov. L. c. ; Fest. Epit. p. 267; Plin. Hist. nat. XVIII. p. 285. —9 Aul.-Gell. Vil, 7, 7 ; Plut, Itom. 4; Terl. Spect. 5. — 10 V. Mommsen, C. i. I. p. 39, 391, el Ov. Op. cit. IV, 907. — il Ov. Loc. cit. 908 ; Colum. X, 342. Plut. Rom. 21 ; Quaest. Rom. 68. — 12 V. laiies, 111, 2, p. 943, noies 5 sq. — 13 Plin. Hist. nat. XV11I, 14. qui cite un texte emprunté aux livres des pontifes; cf. Philarg. ad Virg. Georg. IV, 125; Colum. II, 21; cf. Wissowa, Religion und Huit us der Roemer , p. 162 sq. 14 Fest. Epit. p. 45 etp. 385, 31 ; Marquardt-Mommsen, Handbuch , VI, p. 574; Preller-Jordan, Op. cit. Il, 44, note 5 et Jordan, Topographie , I, 1, p. 245.

15 Sur la question du démon des céréales tour à tour bouc, renard, chien, Komhund , elc. voir Mannhardt, Myth. Forschungen , p. 107 sq. — 16 Arist. Hist. anim. S, 20; Theoph. C. Plant. 5, 10 et 11 ; cf. Plin. H. nat. XVII, 37, 5 et 6 avec les Lexiques. — u Ni les Commentaires des Pontifes , ni Varron n’ont mis le phénomène de la rouille sous la dépendance de la chaleur ; le dernier le met sous celle de l’humidité. Cf Plin. Hist. nat. XVIII, 3, 3 et 29, 69. — 18 Fast. Praen. 23 avril : Sacrificium et ludi cursoribus majoribus minoribusque fiant. Voir l'inler-

C’est probablement l’influence de l’astronomie, suivant les Grecs, qui mit l’action funeste de Robigus en rapport avec la constellation du Chien. L’altération de l’épi, par certaines conditions atmosphériques était en Grèce, mise au compte des astres : à<7TpoêXT|<ria ou à<7 TpoêoXtot, ce que les Latins traduisirent par sideratio 16 ; mais la date des Robigalia n’a rien à voir avec les jours caniculaires, el le sacrifice du chien à Robigus comme aux Lares doit s’expliquer par d’autres raisons n. La fête comportait aussi des réjouissances, sous la forme de courses d’un caractère antique et national18; on y voyait figurer, comme dans le trojanus ludus, des enfants et des jeunes gens, partagés en camps rivaux. Et même l’élément licencieux n’y fit pas plus défaut qu’aux Floralia célébrés trois jours plus tard; les Robigalia étaient, en effet, la fête des pueri lenonii , comme les Floralia étaient celle des courtisanes 19. J. -A. Hild.

ROBUR (et plus anciennement robus). — Nom donné d’abord à la cage de bois de chêne, où était enfermé un criminel ; puis à la partie la plus reculée et la mieux gardée de la prison. C’était, à Rome le cachot souterrain du Tullianum , où étaient exécutés les condamnés à mort [carcer]. E. S.

ROGATIO [lex, p. 1123; comitia, p. 1377, 1379, 1383, 1394 sq., plebiscitum].

ROGUS [funus, p. 1394].

ROMA. Rome personnifiée ou déifiée. — La plus ancienne représentation de Roma , comme personnification symbolique de l’État, apparaît au droit des premiers deniers de la République à partir de 269 av. J. C. ; on la trouve presque sans interruption, el avec de légères variantes, entre 269 et 46 1 (fig. 3949, 5930). C’est un profil de femme casquée qui n’est pas sans analogie avec l’Athéna Parthénos gravée sur les monnaies d’Athènes 2.

Mais la figure de Rotna est caractérisée par deux attributs essentiels : les ailes et le protome de griffon qui décorent le casque , ces deux motifs sont vraisemblablement empruntés à l’art étrusque3; quelquefois les ailes sont remplacées par deux plumes4; on trouve aussi deux étoiles sur le timbre du casque5; enfin, souvent, la figure des deniers est parée de bijoux, pendants d’oreilles et colliers (fig. 5950). La forme du casque

prétaliou chez Foggiai, F’astorum reliquiae , p. 65 et les textes de Suet. Caes. 39; Aug. 43; Tib. 6. — 19 Fast. Praen. Ibid. ; cf. floralia, II, 2, p. 1196.

ROMA. 1 Mommsen, Hist. de la monnaie rom. trad. franc, t. IV, pl. xxu, xxm, xxiv, xxvi, xxvu, xxviii et xxxi ; Babelon, Mon. de la rép. rom. I, 72, 118 ; Haeberlin, Der Roma typus , in Corolla numism. in hon. Barclay Bead. p. 135 sq. — 2 Cette analogie a prêté à une interprétation fausse ; l’effigie des deniers romains est désignée comme une Pallas par certains auteurs ; Olivieri, Saggio dell' accad. di Cortona , IV, 133 ; Cavedoni, Saggio di osservaz. suite medaglie di fam. rom. etc. Modène, 1831, p, 124; Eckhel, Doct. num. vet. V, 84; Kluegmann, L'effig. di Roma nei tipi monet. piu antichi, Rome 1879, p. 46. En revanche Zoega ( Bassirilievi , I, 141), Aldini ( Sut tipo primario delle ant. monete délia rom. rep. Turin, 1842), Kenner (Die Roma-Typen , dans Mém. de l'Acad. de Vienne, 1857, p. 261), Borghesi (Osserv. numism. decad. I, 4), Mommsen [U. c. Il, 8, 19, 101), Babelon (O. c. I, p. xix) voient Roma d;»ns la figure des deniers; cf. aussi 1 article df.narius du Dictionnaire. — 3 Gerhard, Die Flügelgestalten der ait. Kunst , in Akad. Abhandl. I, p. 196 sq. — 4 Deniers de la gens Poblicia (Babelon, O. c. Il, 334); de la gens Manlia (Ibid. p. 175, 179); de la gens Lntatia (Ibid. p. 157, 158). — 5 Babelon, O. c. Il, p. 157, 158. D’après Zoega (O. c. I, 145, n. 5), les deux étoiles rappellent les deux jumeaux fondateurs de la ville; d’après Kenner (O. c.), elles se réfèrent à la navigation et au commerce de Rome.

Fig. 5949. Fig. 5950.

La déesse Rome.

'ane p('u '■ Certains symboles figurés à côté de l’effigie Orne palme, une couronne de laurier *, un épi, une corne

ratranCea Image de la Vicloire)4< complètent s°rie de IÉtaL En gravant cette tête sur leurs monnaies, les Romains n’avaient aucunement l’idée de représenter Roma comme une divinité, mais seulement de creer un emblème de leur cité, sous les traits d’une femme armée, à l’exemple de tant de villes grecques*.

Ce sont des peuples étrangers qui, par flatterie ou par reconnaissance, donnèrent à la personnification de Roma le caractère et les attributs d’une divinité. Le didrachrne des Locnens qui a été souvent décrit 6 présente au revers 1 image de Rome couronnée par la Fidélité (nOtiO • Rome est représentée sous les traits d’une femme vêtue u chiton long, assise sur un siège auquel un bouclier est appuyé et portant une épée suspendue à son flanc gauche; debout devant elle, la Fidélité lui place une couronne sur la tête (fig. 5951). Cette monnaie fut vraisemblablement frappée en 204 av. J.-C. pour remercier le Sénat romain de l’appui qu’il avait accordé à Locres opprimée par le préteur Q. Flaminius7. Le groupe locrien de Rome et de la Fidélité se rattache visiblement à toute une catégorie de monuments grecs représentant un peuple ou une divinité poliade cou- Fig. d9si . Rome ronnés par un autre peuple ou par une autre Fidélité0 0 pa‘ divinité 8 ; pour la première fois, Roma apparaît dans ce groupe avec ses attributs guerriers caractéristiques, le bouclier et le glaive' par son costume et sa pose, elle participe à la foL des trois types grecs de Pallas, de la Tyché et de . mazone qui concourront à former son image définitive ; enfin, la cérémonie du couronnement lui confère un caractère divin. A partir de cette époque, on trouve sur les monnaies de la République romaine une image de Roma plus complète que la tête casquée des deniers et manifestement inspirée de la Roma locrienne : les types es plus intéressants sont Rome couronnant un trophée, Rome assise sur des armes, Rome couronnée par la Victoire, Rome et le Génie du peuple romain, Rome et l’Italie, Rome et Vénus 9.

Lorsqu en 196 Flamininus proclama aux jeux isthmiques le décret qui rendait la liberté à tous les Grecs d Europe et d'Asie, les Chalcidiens d’Eubée, entre autres manifestations de reconnaissance, célébrèrent dans un meme hymne le consul romain, la Bonne Foi des Romains (rh<7Ttç Pa)(i.ai(ov) et Rome elle-même associée comme divinité à Zeus10. Un autel découvert à Gerace l’ancienne Locres, était consacré, à la même époque,’

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Jovi Qptimo Maximo Dns Deabusque Immortalisas et Romae Aeternae **. Enfin c’est en 195 que fut élevé à bmyrne le premier temple de Rome déesse <2. L’exemple e Smyrne fut rapidement suivi par d’autres villes grecques: Alabanda en Carie consacra un temple et des jeux annuels à la ville de Rome 18 ; ces jeux, connus sous le nom de Ptopoua *\ se retrouvent dans plusieurs cités il ! Asie Mineure, àMagnésieduMéandre 13,àLagina16, et en Grece, à Athènes, Ëgine, Mégare et d’autres villes [romaia], Juelquefois Roma est associée dans un culte commun à une autre divinité locale : à Hécate, à Zeus'7, à la tr.ade Zeus-Dionysos-Maron 18. Le peuple de Mélos dédie une statue d’airain et une couronne de bronze cà Roma « pour sa valeur et ses bienfaits » 19 ; en -163, les Rhodiens érigent dans un temple d’Athéna une statue du Peuple romain et instituent en l’honneur de Rome des jeux qui se célébraient tous les trois ans 20 ; l’existence d’un prêtre de Roma est attestée cà Éphèse, à Sardes2' à Sasoba22, à Apamea23, àDélos2\ antérieurement à l’Empire Les Lesbiens consacrent à 'Pu^a Ntxo?dpo? une statue d or-5, etles Lyciens,au i”siècleav. J.-C., offrent à Jupiter Capitolin et au peuple romain une statue de Rome 26.

En même temps qu’ils divinisaient Rome, les Grecs donnaient à cette nouvelle déesse une histoire et une personnalité définie. La plus ancienne tradition relative ’ a Roma, celle de 1 historien Callias rapportée par Denys d Ifalicarnasse27, la représente comme une Troyenne, femme de Latinus, mère de Romulus et de Remus28.’ D’autres versions, conservées par Servius29, font de Roma une fille de Télémaque qui épouse Énée, une sœur de Latinus, une fille d’Ëvandre, ou une captive troyenne; selon Agathoelès de Babylone, Énée vint dans le Latium’ accompagné de sa petite-fille Roma, fille d’Ascagne 30.’

De ces traditions contradictoires il faut retenir ce caractère commun : la croyance à l’existence d’une femme nommée Roma , d’origine troyenne, qui aurait été la cause directe de l’installation des Troyens en Italie et qui serait devenue l’héroïne éponyme de la ville. Enfin, un texte littéraire important attribue à Roma une origine divine : l’hymne de la poétesse grecque Melinno, que nous a conservé Stobée31, célèbre Rome, fille de Mars.

Le nom de la ville et de l’héroïne dérive manifestement du grec p<f,R, force 32 ; le nom primitif de la ville aurait été Valent ia, traduit en grec après l’arrivée d’Évandre33.

Sous l’Empire, le culte de Roma se développa et se régularisa. Les Romains comprirent les avantages qu’ils pouvaient retirer de ce’ culte éminemment politique et en favorisèrent l’extension. En 29 av. J.-C., un décret d’Octave permit aux villes d’Éphèse et de Nicée de con-

< Voir cepeod.nl Bebelon. 0. c., I, 395, un denier de P. Cornélius Ceiegns ou le Cisi|ue de Roma rappelle la forme d un bonnel phrygien. — 2 Babelon 0 c II "73

hÎk7 ■' *** et 4' “ */W* '■ 408 eut, 483. -5 Une lête Ae Borna

semblable a 1 effig.e des deniers, se voit aussi sur certaines gemmes (Furlcvaengler' U esc nti. Steiïie in Antiçu. zu Berlin , no* 1821, 4876, 4877). — 6 EckheJ, D n v I 1/6 ; de Luynes, Ruines de Locres , dans Annali dell. Ist. 1830, p’ 3 à l»- M. hogen, Cons'ddra/. sur la r.umism. de l’anc. Italie, p. 185; Corcia, Storia del e due Sicilie III, p. 210, 211 ; Calai, of the gree/c coins in the Rrit. Mus.,

A V' In V e g"T’ °- c- P' 9i Pa™otli, Evolue, del tipo d i Roma, dans Ann. délia R. Societa Rom. di Slor. patria, XI. 82; Haeberlin, On. c. ni y, 9

, Lr XX!'\6' 10 à <9 1 üi0d- Sic- Bxcerpt. XXVI, 15. - 8 La ligi’e a

été donnée par A. Dumont, dans les Monum. grecs publiés par lassoc. pour I cn-

Tllt ' greTeS' n° 2 (,873)’ p- 31’ pL ,u- - 9 CoheD' MW- consul. O c l 7. £ ZmT 3’ Pl‘ XL1"’ a° ,3'pL X,V C°cnelia, 5 et 6; Babelon

.5 2.76; Mommsen, O. c. IV, pl. xxvnt, ,2; p,. xxx, n» 9; Kluegmann, O. c. p. 17, pl. p. 15, pl. „, p. 28, pl. .v et v, p. 34, pl. p. 39,

pl. ta, p. 4-, pl. x, etc. 10 Plularch. Flamin. 10 à 17. - 1) Monum. ined.

dell. Ist. I, pl. xv; Ann. dell. Ist. 1830, p. 3 à 12; Corcia, O. c. III, 210-211. C. t. I. X, 16; Orelli, 1799 ; De Luynes, Ruine di Locri, etc. — 12 Tacit. Ann. IV, 55 : „ . se primos templum Urbis Romae staluisse... ». — 13 Liv XLIII C

- H Preller, Roem Mytk. Il, 354. 10 Mittfi. des deutsch. Arch. Inst, in Athen. X X, 94 97. - 10 Bull. corr. hell. IX, 450 ; Papers of the american school at Athens, I, n« 8, 21, 22. - 17 Ibid,, C. i. g. 2485, 1, 44 ; 3074. 18 Sur le d,eu Maron voir Roscber, lexik. Alyth., s. v. <9 -a,.*

Müth. d. deutsch. arch. Inst, in Ath. I, 247.- 20 p0|yb„ XXX| )6. lmcr ins. mar. Aeg. I 46 et 730; Wissowa, Relig. d. Rom. p. 282, n. 1. - 21 Fraenkel Inscr. de Pcrgame. n» 268 E, 35, 36. - 22 Bull. corr. hell. XI, 94. - 23 MiUh d. d. arch. Inst, in Ath. XVI, 148. - 24 Bull. corr. hell. X, 34. - 25 Mitth d d. a. Inst, in Ath. XIII, 57. 26 C. 1. I. I, 589, VI, 372. - 27 j, 79, 2S cf‘ auss. Plut. Bomul. 2 et Festus, s. v. Roma, p 269. — 29 Ad Aen. I, 273 30 pT hxst gr (Muller) II, 290 ; cf. Arch. Zeit. XXXVII, 25, c. - 3, Floril. VU. 13. f“r aDda,te 7 aür,but,on de l’hymne de Melinno, cf. Welcker, Kleine Schrift. Il t>0; Birt, De urbis Romae nomine ( Proem . acad. Marburg. 1887); Christ" Gr>ech- Liter. 517. - 32 Vcrr. Flaccus, p. 267, M; Athen. p. 528 D p «60" - Serv. L. e. ; Solin. Polyhist. I. Voy. de Wille, Rev. archéol. 1849 p 34

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sacrer des sanctuaires à Rome et à César ’ . Après l’apothéose d’Auguste, en 14 ap. J.-C., le culte commun, désormais officiel, s’adressera à Rotna et à l’empereur vivant, Romae et Augusto 2. Rome et l’empereur, ainsi associés, vont représenter la double formule politique et religieuse qui résume au sommet de l’Empire la puissance garante de la paix publique et de l’ordre établi3. Dans toutes les provinces de l’Empire on trouve de nombreux vestiges de ce culte : en Asie, les temples de Pergame4, de Mylasa6, de Cyzique6, d’Apollonie de Pisidie \ de Smyrne 8, de Césarée9 et d’Ancyre10; des prêtres de Rotna à Nysa", à Cymé12, à Assus 13, à Alabanda u, à Bargylia15, à Aphrodisias 16, à Thyatira”, à Euménie18 et à Sardes 19 ; en Grèce, les temples d’Athènes 20 et de Sparte8' ; des prêtres à Gortyne 22, Thessalonique23 et Olympie24. Des prêtres de Rome et d’Auguste se rencontrent en Norique2’, en Pannonie 2\ en Afrique 21, en Espagne28 et en Bretagne29. En Italie, Naples30, Aquinium31, Potentia32, Surrentum33, Terracine34, Nola35, Pola d’Istria 36 et Trente 31 étaient des centres importants du nouveau culte. Enfin la Gaule possédait à Lyon un autel célèbre de Rome et d’Auguste, où se réunissaient régulièrement les délégués des trois provinces [apotheosis, p. 324, fig. 387] 38. L’empereur Hadrien consacra définitivement et reconnut officiellement dans Rome même le culte qui s’adressait à l'État divinisé en faisant construire sur la Voie sacrée, près de l’arc de Titus, le temple de Rome et Vénus39. Le culte de la dea Rotna , de Rotna aeterna subsista jusqu’à ce que la Tyché de la nouvelle capitale, Constantinople, se substituât à la personnification divinisée de l’ancienne 40.

Les représentations figurées de la déesse Rome deviennent sous l’Empire très nombreuses. On peut les ramener à deux types principaux: Rotna guerrière, inspirée du type grec de l’Amazone, casquée, bottée, vêtue d’unchiton court qui laisse à découvertlesein droit, armée d’une haste et d’un bouclier; Rotna pacifique, inspirée du type grec de Tyché, coiffée d’une couronne tourrelée, vêtue d’une tunique talaire, portant une corne d’abondance, un globe ou une Victoire. Ces deux représenta-

1 Dio Cass. LI, 20. — 2 Cohen, Mon. imp. Oct. Aug. 34; Toulain, Les cultes païens dans l'emp. rom . 1, 1907, p. 62. — 3 E. Desjardins, Iiev. dephitol. 111 (1879), p. 33.

— 4 Tacit. Ann. IV, 37 ; C. i. I. 3, 399. — 3 Caylus, liée, d’antiqu. 11, 1 89 ; C. i. gr. 2696; Bull.corr. h. XII, 15.. — 3 Taoil. Ann. IV7, 36. Dio, LVII, 24. — 7 Texier, L’Univers , l’Asie Mineure, 449. — 8 c. i. gr. 3187. — 9 J0s. Antiq. Jud. XV, 13 ; Bell. Jud. I, 21, 7. — 10 Perrot et Guillaume, Explor. de Galatie , 11, pl. xui à xxiv; cf. Rev. arch. 1871 , 347 ; 1872, 29 , Zumpl, Mon. Ancgr. 4; C. i. g. 4039. — H C. i. g. 2943. — 12 C. i. g. 3524. — 13 C. i. g. 3569. — 14 Liv. XLI11, 6 ; Bull. corr. hell. X, 307. — 13 Ibid. V, 192. — 16 Ibid. IX, 71 ; C. i. g. 1068 et 3428. — 17 C. i. g. 3490.

— 18 C. i. g. 3887. — *9 S. Reinacb, Chron. d'Orient , 154. — 20 Beulé, L’acropole d’Ath. U, p. 206, pl. i; Mittheil. d. deustch. arch. Inst, in Athen , XII, 264; C. i. g. 478; C. i. a. III, 252, 334. — 21 Pausan. Lacon. III, Il ; Le Bas et Waddiugton, Voy. arch. Lacon. n° 176. — 22 C. i. I. III, 4. — 23 Arch. des miss, scient. 1876, p. 207. — 24 Arch. Zeit. 18 7 8, 193, 194. — 25 C. i. I. 3 , 5 443. — 26 C. i. I. 3 3368, 1422, 10170 ; Toutain, Les cultes païens, I, p. 39. — 27 Philo, Le g ad C ai uni, 11, 567; L. Renier, Jnscr . de l’Algérie, 1534, 1535, 1539; 0. Hirschfeld, Ann. dell lstit. 1866, 43, 53 ; Cagnat, Revue des publ. épigr. dans Rev. Arch. 1894, I, n° 47 ; Toutain, O. c. p. 37. — 28 C. i. I. 2, 4199, 4205, 4217, 4222, 4224, 4225, 4228, 4235, 4243, 4247, 4248, 4249, 4250,4514, etc. - 29 C. i. I. 7, 370, 1037 ; Toulain! p. 38. — 30 Dio, LV, 10. 9; LVI, 29; LX, 6, 2; Strab. V, 246; Sueton. Aug. 98 ; Claud. 11 ; Kaibel, Inscr. gr. Sic. liai. 748, 754, 755. — 31 C. i. I. 10, 5394.

— 32 Ibid. 131. — 33 Ibid. 688. — 34 Ibid. 6805. — 35 Sueton. Tib. 40. — 36 C. i. I. 5, 18; Palladio, Archit. IV, 27; Stuari et Revett, Antiqu. d’Ath. éd. fr. IV, 2; Arnetli, Reisebemerk. p. 18, pl. i. — 37 C. i. I. 5, 5036. — 38 Aug. Bernard, Le temple d’Aug. et la national, gaul. 1863 ; Allmer, Sur l’autel de Rome et d’Aug. à Lyon {Rev. épigr. du Midi de la France, 1878, n» 1, p. 2-5); Boissieu. Inscr. ant. de Lyon-, Marquardt, De provinc. rom. conciliis et sacerdot. (Ephem. Epigr. I, 203-204); E. Carette, Les assemblées prov. de la Gaule rom. 1895 ; Martin-Daussigny, Sur les restes de l’amphith. et de l’autel. d’Aug. à Lyon : C. i. I. 13, p. 227 à 248.

— 39 Nardini, Borna antica, I, 287 ; Canina. Edifici di Borna, II, 51-56; Reber,

tions symboliques de l’État alternent sur les monnaies impériales où on les rencontre très fréquemment, depuis Auguste jusqu’aux empereurs d'Orient de la fin. du ive siècle; effigie, tête ou buste de Rome41 ; Rome assise sur des armes42 (fig. 5952) ou adossée aux sept collines ,3 (fig. 5953), Rome debout44; Rome dans un temple45; Rome unie à la Victoire 4G, à l’empereur 47 ou à Constantinople 48. Les pierres gravées offrent de nombreuses variétés du type de Rotna 49 : sur le grand camée de Vienne, la déesse est représentée aux côtés d’Auguste 50.

La plus ancienne statue de la . 6 niflée déesse Rome a été trouvée à Dé-

los : elle est l’œuvre du sculpteur Mélanos d’Athènes et remonte sans doute au Ier siècle av. J.-C.51. De nombreuses statues, d’une époque plus récente et fortement restaurées, représentent Rome debout, casquée, vêtue de la tunique talaire et du manteau52, ou vètuedu chiton court, avec une ceinture et un baudrier53, ou assise, portant comme attributs un sceptre54, le globe du monde 35, une haste 56, l’égide 57.

Sur les bas-reliefs, notamment sur les reliefs à représentations historiques del’époque impériale, la déesse est souvent figurée 58. Elle l’était déjà, semble-t-il, sur le fronton du deuxième temple du Capitole .achevé par Jules César [capitolium, fig. 1147], ou sur celui du temple de Mars59; on la trouve sur la clef de voûte des arcs de Janus Quadrifrons, de Titus [fornix, fig. 3255], de Septime-Sévère et de Constantin. Un beau bas-relief de la villa Albani, provenant d’un monument triomphal de l’époque d’Hadrien, représente Rome assise sur des trophées, devant un temple et tenant une Victoire60; de

Die Ruinen Roms , 400-405; Laloux, Mél. de L'école fr. de Rome 1882, 362-37 9, pl. vu-xii ; Petersen, Rom. Mitth. 1895, 248 et pl. viu, bas-relief représentant ce temple et son fronton; cf Matz-Duhn, Antik. Bidwerk. 3519; Benndorf et Scboeue, Later. Mus. 20; Lanciani, Itin. E insiedeln, 62, 67 ; Id. Ruins of anc. Rom , 196-200 ; Huelsen-Jordan, Topog. d. Stadt Rom, I, III, 1907, p. 17 sq.; cf. Dio, LX1X, 4-5; LXXI, 31 ; Vita Hadr. 19 ; Atbenae. VIII, 63, p. 361 ; Serv. Ad Aen. II, 227 ; Aur. Vict. Caes. 40, 26 ; Prudent. In Symm. I, 214, 221 ; Cohen. Monn. imp. Hadr. 1149; Anton. 767 sq. 962 sq. ; Donaldson. Archit. Numism. n° 9. p. 37-41.

— 40Schulze, Unter gang des Heidenthums , II, 281 ; Burckhardt, Die Ztit Constantins , p . 421. — 4-1 Cohen, Mon. imp. VII, 327-333 et 275-276 ; Ibid. Hadrien , 1514; Sept.-Sev. 597; Victor in père, 107, 138, etc. — 42 Cohen, Tibère, 7; Néron, 278 ; Galba , 168; Vespas. 406; Commode, 658, 756, etc. — 43. Cohen, Vespasien , 375.

— 44- Cohen, Galba, 195, 201, 209, 400 ; Lucius Vei'us , 268, 325 ; Marc-A ur. 908 ; Phil.père, 144, etc. — 45 Cohen, Caracalla, 176; Sev.-Alex. 361, 526 ; Phil. père , 201 ; Hostilius , 83 ; Maxence, 20, 21, 34, 54 ; Constantin I, 74 à 78, etc. — 46 Cohen, Titus, 190 ; Hadr. 714; Marc- Aur . 542 ; Commode, 964, etc. — 47 Cohen, Vespas. 422 ; Hadr. 79, 84, 91, 348, 350, 1504, 1505; Lucius Verus, 299, 324 ; Trajan , 599, 001, etc. — 4s Cohen, Constance, 11,72, 108, 110, 131; Julien, 8, 22, 31; Jovien, 3, 8, etc. Voir Kenner, Numism. Zeitschrift, 1882, p. 4. — 49 Furtwaengler, Steine in Antig. Berlin, 4876, 4877, 1821, 4785,4788, 4786, 2695, 8174, 8401, 6374, 2372, 2775, 2783, 3548,4400,7159,7170, 4401, 1463, 1452, 1458, 1448,3545; Id. Die Antik. Gemmeu, XXV, 34; XL, H, 50; XLIV, 67; X XV III. 60 ; XXVII, 68. — 50 Voir gemmae, t. III, p. 1477, notes 2 et 3. —51 Bull. corr. hell. VII, 465. — 52 Bull, archéol. 1876. 215.

— 53 Amelung, Die Sculpt. d. Vatican-Mus. p. 907. — 54 Matz et Dulm, Op. I. 661.

— 55 Ibid. 662. — 56 S. Reinach, Bépert. de la statuaire, I, 168. — 57 Matz et Dulin, 663; cf. S. Reinach, O. c. I, 450, 455. — 38 Dütschkc. Ant. Bildw. in Oberital. n° 9G5 a ; Arch. Zeit. 31, 24; Ibid. 47, 81, pl. cxxvui, cxxix; Matz et Dulin, 3629; Ibid. 2244, 3684, 3443, 2236, 3525 ; Zoega, B. rilievi, I, 147, n. 29; Ilclbig, Führer, nJ* 163, 535, 692, 3511 ; Arch. Zeit. 1847, pl. iv. — 39 Petersen, Ara Pacis , p. 63.

— 60 Helbig, O. c . 772; Zoega, O. c. I, 141, 153; Bunsen, Beschreib. Rom. III, 3,472.

Fig. 5953. — Rome et les Sept Collines. "

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même sur un bas-relief oit sont représentés plusieurs monuments de Rome, on voit un arc de triomphe sous la voûte duquel la déesse est figurée assise sur des armes1; sur d’autres bas-reliefs, Rome en Amazone assiste à un congiaired’Antonin 2, à l’apothéose d’Antoninet de Faustine 3 [apotheosis, fig. 390], accueille Hadrien aux portes de la ville 4; sur l’arc de Titus, elle précède le char

Fig. 5954. — Rome souveraine.

triomphal de l’empereur5; sur l’arc de Trajan, à Bénévent, elle assiste à un congiaire de Trajan et reçoit l’empereur au Capitole 6; sur 1 arc de Septime-Sévère, elle écoute les supplications des prisonniers barbares'; sur

l’arc deConstantin, elle précède Trajan rentrant victorieux

de la guerre contre les Daces 4.

Une peinture du palais Barber i ni, à Rome, représente Rome assise sur un trône richement décoré 9 (fig. 5934); signalons seulement encore la mosaïque dite du prince Colon na, où la déesse armée contemple la louve allaitant les jumeaux10, et plusieurs diptyques consulaires sur lesquels Rome est associée à Constantinople 11 . E. Maynial.

ROMAIA ( 'Ptogaïa). — Jeux en l’honneur de la déesse Rome qui se rencontrent dans un grand nombre de Mlles de la Grèce et de l’Asie Mineure. Elles consacraient par cette fondation l’intervention protectrice des Romains dans leur vie politique. C’est ainsi que nous trouvons, au ne et au ier siècle, des 'Pwgata à Athènes1, à Thespies2, à Chalcis3, à Égine4, à Mégare5, à Oponte6, à Oropos7, où ces jeux apparaissent comme surajoutés et associés aux Amphiaraia plus anciens4, àCorcyre9. Du côté de l’Asie Mineure, des Romaia sont attestés pour Rhodes, où la fête était pentétérique *°, et pour Magnésie du Méandre11,

1 Aa musée de Latran, Monum. d. Inst. V. 7; Garrucci, Mus. Later an. XXXIX, p. 76; Benndorf et Scboene, Later. Mus. n° 358. - e ,IS> '

3 Ame.ung, O. c. 883, 893, pl. ocxvi-ccxvm. - * Helbig, O. c. 562 ; Brunn- Bruckmann, Denkmaeler , n» 268 a; Rossini. Archi tnonf. P'- xux Rossim. Archi trionf. pl. xzxiv etxxxv,; Baumeisler, Denkm. p. 18,9 ; Courbaud, Le basrelief rom. à repris, hist. p. 126 ; Philippi. Rom. Tnumphalrehefe, dans Abh. d. Sachs Geselts VI 1874.- 5 Petersen, L'arco di Traja.no a Benevento (Rom. mttheil. VII (1892) p. 239) ; Almerieo Meomartini, / monument! di Benevento (les huit premiers fascicules consacrés à 1 arc); Rossini, O. c. pl- x'. . Fi ol I in-, 1!]mtriumphal arch at Beneventum. Catalog. of the cases, 1893 ; Domaszevvsk,, dans lahreshefte des Oester. Arch. Inst, in Wien, Il (1899). -7 Rossini, O r. p . uv ,.v, ; Zoega O c. I, |48. — * Rossini, O. c. pl. t-xx-Lxxm ; Zoega, Ibid. — Bœttigei, A . Schri'ft I p 236 ; Arch. Zeitung. 1885. pl. ,v; Montfaucon. Antiqu. expi. 1, ni «c... P 293; cf. Matz et Duhu, 4111, pour qui cette peinture a été exécutée auprès l’ancienne statue du temple de Vénus et Rome. -10 Bull, dell Is.t. 1838 p 112 et 1888, p. 1, pl. U Mittheil. d. arch. Inst., Sez.oue rom. I pl. n. 11 Gori, Thés, diptych. Il, pl. n, el ,x; Bull, dell, Istit. 1851, p. 82. uazPH.s ; Birt, üe Romae urbis nomine ; F. Kenner, Die Roma.Typen,X ,enne (18»7) ; Kldgmaun, L'effigie di Roma nei tipi monetu.ru pm, antichi dans Festschnft fur

dès la première partie du second siècle. Nous savons d’ailleurs par Tite-Live 12 que les habitants d Alabanda avaient institué, dès avant 170, des jeux analogues. Les jeux Romaia étaient ou gymniques (Égine, Mégare, etc.) ou musicaux : à Magnésie du Méandre, nous voyons couronnés, dans chaque àycôv, des poètes tragiques, comiques et satiriques13. Les jeux Poigaïa subsistent par la suite14, à côté des jeux Caesarea et autres jeux dédiés aux personnages impériaux. Em. Cahen.

ROMANORUM RESPUBLICA. — 1. Constitution de Rome sous les premiers rois. — Rome eut d’abord, comme presque toutes les cités anciennes, le gouvernement monarchique. Il ne faudrait pourtant pas nous représenter cette royauté primitive comme celle que nous voyons établie à d’autres époques et chez d autres peuples. Pour en comprendre la nature, pour en connaître les attributions et en distinguer les limites, il faut se reporter à l’état social dans lequel s’est d’abord trouvée la population romaine ; et il faut, avant toutes choses, écarter l’opinion qui présente cette population comme un ramassis d’aventuriers, voire même de brigands qui, réunis par hasard sous la volonté toute puissante d un homme hardi, n auraient pu avoir en etlet qu un gouvernement despotique et n’auraient su trouver d autres lois ^ que celles qu’il aurait plu à cet homme de leur donner. ' Cette opinion sur les origines du peuple romain, qui nous est venue de quelques légendes mal interprétées et qui a contre elle les textes très précis des historiens anciens, nous donnerait une idée très lausse du plus ancien gouvernement de Rome. Que 1 on admette ou que l’on rejette les traditions relatives à Romulus, il est, en tous cas, hors de doute que la cité romaine s’est formée, comme toutes les cités anciennes, non par une réunion d’individus, mais par une association de gentes. Chaque gens, constituée antérieurement à la cité, avait sa religion spéciale, son gouvernement intérieur, sa hiérarchie, son chef. Le régime de la cité ne détruisit nullement le régime de la gens ; celle-ci garda sa constitution interne, son chef (que l’on paraît avoir appelé d’abord pater , patronus , quelquefois rex) conserva son autorité, absolue sur toutes les catégories d’hommes qui composaient la gens, c’est-à-dire sur la partie patricienne ou ingénue aussi bien que sur les clients et les esclaves. La cité fut une véritable confédération de gentes, celles-ci s’étant préalablement groupées en curies et en tribus. Les relations de chaque groupe ou de chaque gens avec la cité ressemblèrent à 'celles qui existent de nos jours entre des États confédérés et le pouvoir central qui les

te Institut (.679); A. Parisotli, Evolutions del tipo d, Roma ne le rapp esenanse figurate dell' antichità classica dans YArchivio d, stona patna, XI (1888), ,0-148 ■ Prellei— Jordan, Rôm. Mythol. Il 353 ; Marquardt, De promue, rom. concl us d sacerd. dans YEph. Epigr. I; 0. Hirschfeld, Zur Gesch. d. rôm Kaisercultus , lans Sits. Ber. Akad. Berlin (1888), p. 833 ; Cumont, L’éternité des emp. rom lans Rev. d'hist. et de litt. relig. (1896), p. 449 {Borna aeterna) ; E. Desjardms Rev de philol. (1879), p. 33; Beurlier, Le culte impérial. Essai sur le culte rendu aux emp. rom. 1891 ; Guiraud, Les assemblées provinciales dans lemp romain -, Haeberlm, Der Romatypus, dans Corolla numismatica m honorera Barclay Uead. 1907 ; J. Toulain, Les cultes païens dans l emp. romain, 1 parlie, 190, ,

P ROM Ail'' - Corp. inscr. att. II. 933. -*Corp. inscr att .II, 490. - » Inscr-

■ «rtsJs, t&zïisz rrrr„d*:;:

inscriptions, cf. Cf Kern, Ath. MUth. 1894, p.93sq.;

r.aprLrin^en, Hermes, 1094, p. i» sq. ^ r

LHUetlberger, Syll. 2 699. - *2 TH. Liv. 43, 0. - >3 Cf. Kern, Loe. Clt. p. 98 sq. H Ainsi à Pergame (Diltenberger, Syll. 2 077), à Cos (Ibid. 0,8).

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unit. Car la cité, qui nous parait aujourd’hui 1 élément le plus simple et le plus irréductible de l’association politique, apparaissait au contraire aux hommes de ce tempslà comme le composé le plus complexe et comme le dernier terme de l’association. 11 arriva forcément que le gouvernement delà cité fut de même nature que celui de la gens , de la curie, ou de la tribu. Or, les hommes de ces anciens âges n’avaient pas précisément l’idée du gouvernement républicain et ne concevaient que le pouvoir d’un seul, c’est-à-dire la monarchie, aussi bien pour régir la cité que pour régir la famille. L’unité de pouvoir était un principe universellement admis, et il y a grande apparence que ce principe avait été fourni aux hommes par les croyances relatives à la religion du foyer domestique ou du foyer public. De même que la gens avait son chef unique, son pater , la cité eut son roi. L’autorité de ce roi comprit toutes les attributions qui composaient aussi l’autorité du chef de gens. Il fut, avant tout, le grand prêtre du culte commun, le conservateur du foyer, l’intermédiaire entre la cité et les dieux. Il fut en même temps juge des procès et des crimes, non pas de ceux qui pouvaient se produire dans l’intérieur de la gens , mais de ceux qui avaient lieu entre les différentes gentes. Enfin il fut un chef militaire ; en temps de guerre, il convoquait les gentes , les curies, les tribus, et les conduisait au combat. Son pouvoir, fondé sur le droit religieux autant que sur les idées d’intérêt public, n’étaitlimité par aucune loi formelle; il était aussi complet, aussi absolu, aussi sacré que l’était celui du pater dans sa famille ou dans sa gens. En droit, il n’avait pas de bornes, et rien ne faisait obstacle à ce représentant des dieux de la cité. Mais dans la pratique ce pouvoir était limité par la constitution sociale elle-même, c’est-à-dire par l’existence de ces groupes fortement constitués dont nous venons de parler. Comme la cité était une confédération, le pouvoir du roi ne s’exercait pas directement sur des individus; il s’exercait sur des groupes, curies, tribus, gentes , et seulement sur les chefs de ces différents groupes. Le plus grand nombre des Romains étaient sujets, non du roi, mais d’un pater qui les jugeait, qui les menait au combat, qui présidait à leurs cérémonies saintes. Or la royauté, qui devient aisément despotisme lorsqu’elle s’exerce sur des individus isolés, est nécessairement faible lorsqu’elle n’agit que sur des chefs de groupes. Chaque pater était un personnage puissant, respecté des siens, ayant des sujets, plus habituéau commandement qu’àl’obéissance, et revêtu enfin du même caractère sacré que le roi luimême. Il pouvait être fier, car il ne tenait pas sa dignité et sa noblesse de la faveur du roi, comme on l’a prétendu plus tard quand on a cherché à expliquer l’origine incomprise du patriciat; cette dignité et cette noblesse lui étaient venues de bien plus loin ; elles lui étaient venues de sa naissance et lui étaient garanties par sa religion. Chaque pater individuellement était presque aussi fort que le roi ; tous réunis, ils étaient beaucoup plus forts que lui. Us formèrent une sorte de Sénat. Les historiens nous présentent ce Sénat des premiers âges comme une assemblée élective, apparemment parce que ces historiens, qui vivaient dans l'âge démocratique de Rome, jugeaient des temps anciens d’après ce qu’ils voyaient autour d’eux. Mais l’élection était un procédé rarement

ROMANORUM UESPUBLICA. 1 Cic. De repub. U, 8.-2 Voir Tit. Liv. XXIX, 27; Cic. Pro Muren. 6 ; Aul.-Gell. X, 20.

employé et même presque inconnu dans cette première période de l’existence des cités ; elle était surtout incompatible avec le régime delà gens qui était encore dans sa pleine vigueur. Il n’est donc pas vraisemblable que l’ancien Sénat fût une assemblée élective, et 1 on doit croire plutôt qu'il était simplement la réunion des chefs de gentes , c’est-à-dire de ceux qu’on appelait alors patres. Il ne faut même pas se le représenter comme un corps régulièrement constitué, à la façon des assemblées délibérantes des modernes, avec des attributions déterminées et des réunions constamment périodiques. Aucune loi ne liaitles rois, et aucune ne garantissait non plus les droits du Sénat. Seulement, le roi n’étant obéi des patres qu’autant que ceux-ci consentaient à obéir, il était obligé de les réunir souvent. Sans eux, il ne pouvait ni régler les intérêts généraux, ni faire une loi, ni entreprendre une guerre. Il ne pouvait gouverner qu’avec eux, et c’est dans ce sens que Cicéron peut dire du premier roi : patrum auctoritate consilioque regnavil *. Dans les circonstances graves, ce n’était pas seulement les chefs des gentes qu il fallait réunir, c’était les gentes tout entières. Cela formait les comices ou l’assemblée du peuple. Mais il faut noter que ce qu’on appelait peuple, poputus , à cette époque, ne ressemblait pas à ce que lut le peuple romain dans les siècles suivants. Le mot populus signifiait proprement le corps politique ; il désigna donc, suivant les époques, des agglomérations d’hommes fort différents. Dans le premier âge, populus n’était que la réunion des gentes. La plèbe n’y était pas comprise. On voit, en effet, par des textes anciens et surtout par de vieilles formules religieuses, que la plebs fut longtemps distincte du populus 2, et cette distinction s’explique si l’on songe que le premier roi, en créant la première plèbe quelque temps après avoir fondé sa ville, l’avait établie et mise à part dans Yasgle , c’est-à-dire tout à fait en dehors de la ville sacrée du Palatin. Ce populus des premiers temps n’était distribué ni en centuries ni en tribus locales, mais en gentes , en curies, et en tribus de naissance. Aussi appelait-on l’assemblée politique du nom de comices par curies, comitia curiata. Les hommes y étaient répartis par gentes , chaque gens étant groupée autour de son chef, et les différentes gentes étant réunies entre elles par curies. Les votes se comptaient par curies pour l’ensemble, et par gentes pour chaque curie3. Chaque gens figurait tout entière. Les clients, qui n’étaient pas alors des plébéiens4-, mais qui étaient des hommes attachés héréditairement à chaque gens , faisaient partie de l’assemblée aussi bien que leurs patrons. Ils votaient aussi bien qu’eux; seulement, comme ils votaient sous leurs yeux, comme d’ailleurs la loi ou l’usage leur défendait de voter autrement qu’eux, on peut croire que leurs droits politiques étaient assez illusoires. Telle fut donc la constitution romaine des premiers temps : d’une part, la gens conservait sa vie propre et en grande partie son indépendance ; d’autre part, les pouvoirs publics étaient exercés par un seul homme qui avait le titre de roi et qui était revêtu de l’autorité religieuse comme de l'autorité politique; mais ce roi ne pouvait agir qu’avec l'assentiment des chefs de gent.es , c’est-à-dire d’une sorte de Sénat, ou même des gentes tout entières, c’est-à-dire des comices curiales.

3 A.-üell. XV, 27. — ‘ T. Liv. II, 56; II, C4; Dion. Halic. VI, 46 ; VII, 19; X, 27.

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II. Modifications apportées sous les rois à la constitution primitive. Cette constitution primitive de la cité romaine ne dura pas longtemps sans trouble et sans modification. Le premier élément de trouble fut 1 inévitable rivalité qui existait entre le roi et les patres. La lutte éclata dès le premier règne. Romulus créa une plèbe, c’est-à-dire qu’il admit sur le territoire romain des hommes sans foyer et en dehors de toute gens , des hommes par conséquent qui n’étaient ni patriciens ni clients des patriciens. Il ne les introduisit pas dans la ville, mais il les établit à côté d’elle, sur la pente boisée du mont Capitolin. Il ne les fit pas entrer non plus dans la cité ; mais il en fit comme un peuple à part qui, étranger aux institutions politiques et religieuses, étranger aussi aux lois civiles, vécut sous la dépendance personnelle du roi et sous sa protection. Ce fut pour le roi une grande force. Si dans la cité il était manifestement plus faible que le corps des patres , les bras de la plèbe qui lui étaient nécessairement dévoués, rétablissaient la balance en sa faveur. Les guerres que la situation géographique de Rome rendait inévitables, et que la politique intéressée des rois multiplia, accrurent à la fois l’importance de cette plèbe et celle de la royauté. Quelle résistance opposèrent les patres , quels tiraillements durent troubler ces premiers règnes, l’histoire ne le dit pas nettement, mais elle le laisse deviner quand elle montre que plusieurs de ces rois, particulièrement le premier et le troisième, périrent de mort violente.

Une nouvelle forme de gouvernement fut essayée, dès la mort de Romulus. On supprima la royauté, et chacun des chefs de gentes, à tour de rôle, exerça le commandement pendant cinq jours, faisant les sacrifices publics et présidant les assemblées. Cette constitution, assez analogue à celle que les Eupatrides d’Athènes avaient établie sous le nom d’Archontat annuel, ne dura pas longtemps à Rome. Les classes inférieures, c’est-à-dire la plèbe et peut-être aussi une partie des clients des gentes la repoussèrent : fremere deinde plebs multiplicatam servitutem , centum pro uno dominos fact os' . Ces classes inférieures n’avaient, en effet, rien à gagner à cette domination de l’aristocratie, et elles tinrent tant à avoir un roi que, s il faut en croire Tite-Live, elles songèrent à en créer un elles-mêmes, comme faisait le parti démocratique dans beaucoup de villes grecques et italiennes à la même époque. Les patres aimèrent mieux avoir un roi de leur choix que du choix de la plèbe, et ils se hâtèrent de rétablir la royauté. Seulement, ils eurent soin de décider qu’elle serait toujours élective. Même, ils entourèrent l’élection de tant de précautions et de formalités qu ils espérèrent bien que la plèbe n’y pourrait jamais mettre la main. Ils établirent, en effet, que pour créer un roi, il faudrait trois choses, d’abord Vauctoritas des patres , c’est-à-dire leur initiative ou la désignation par eux du candidat; ensuite l’approbation des dieux, c’est-à-dire des augures patriciens; enfin la nomination définitive par les comices curiates dans lesquels la plèbe n’avait pas accès et où les patriciens dirigeaient les votes de leurs clients. Il est juste de dire que ces règles n’avaient rien que de conforme avec tous les principes politiques et toutes les croyances religieuses de cette époque.

L’avènement des Tarquins parait coïncider avec une révolution dont les annales romaines ne nous ont pas conservé le souvenir; la constitution fut gravement

modifiée par ces princes. Les changements paraissent avoir été essayés par Tarquin l’Ancien ; mais ils ne furent accomplis que par Servius Tullius. Il était devenu roi par la force ou par la ruse, en tous cas en violant les règles relatives à l’élection. Les patres devaient lui en garder rancune. Ce qui prouve d ailleurs qu il fut l’ennemi de cette classe, c'est que sa mémoire resta toujours chère à la plèbe romaine. Par lui, la constitution sociale et politique de la cité fut transformée, et 1 aristocratie des patres fut frappée du plus rude coup qu elle eût encore reçu. Nous avons montré plus haut quelle était, dans l’ancienne cité, la signification et l’importance de la division en gentes , en curies et en tribus ; à ces cadres étaient attachées toute la religion et toute la constitution politique; c’était l’organisme par lequel la cité patricienne vivait et agissait. Les faire disparaître était donc une des révolutions les plus radicales qu on pût imaginer. Servius Tullius, à la vérité, n osa pas les détruire, et apparemment il n’y eût pas réussi. Mais, sans toucher à ces anciens cadres, il établit des cadres nouveaux et une nouvelle classification des hommes, ce qui équivalait à créer un autre organisme et tout un autre système de vie publique. Il partagea la population en sept catégories. En tête était celle des chevaliers , venaient ensuite ceux qu’on appelait les quinque classes ; la septième catégorie était formée de toute la population inférieure, infra classera. Ce qui distinguait ces sept catégories entre elles et ce qui plaçait l’homme dans 1 une ou dans l’autre, ce n’était plus, comme aux âges précédents, la naissance et la religion, c’était la richesse. Quiconque possédait une fortune équivalente à 100 000 as, c est-à- dire à 100 000 livres de cuivre (la livre romaine pesait 326 grammes), faisait de droit partie de la première classe. La vieille distinction de patriciens, plébéiens, de clients, distinction qui subsistait encore dans les curies et les gentes , disparaissait de la nouvelle classification en classes et en centuries. Il ne faudrait sans doute pas exagérer, comme on l’a fait souvent, 1 importance de cette création du roi Servius. A vrai dire, les classes et les centuries ne furent à l’origine que des cadres militaires. Les mots mêmes expriment cette vérité; la première catégorie s’appelait celle des cavaliers ; les cinq suivantes étaient désignées par le mot classes qui, dans l’ancienne langue latine, signifiait corps de troupe. Ces six catégories différaient entre elles par leurs armes et par leur poste de bataille; la septième différait de toutes les autres en ce qu’elle ne faisait pas partie de 1 armée régulière. U est hors de doute que la réforme de Servius fut bien plutôt militaire que politique ou sociale. Mais c’était déjà un changement bien grave que celui qui consistait à soustraire l’armée aux vieilles règles patriciennes. La constitution de la cité proprement dite ne paraissait pas modifiée ; mais la société romaine prenait une autre face. En effet, le plébéien dorénavant figura dans l’armée ; riche, il prit son rang dans les premières lignes de la légion ou même dans le corps d’élite de la cavalerie, pendant que le patricien pauvre était relégué au dernier rang. Cela changea peu à peu les habitudes des hommes et leurs idées. Cette admission du plébéien dans l’armée fut le prélude de son admission dans la cité. Lui mettre les armes en mains, c’était le rendre digne

l T. Liv. I, 17 ; cf. Cic. De rep. II, 12-

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des droits politiques et lui donner le plus sûr moyen de les conquérir. Peu importe que Servius n’ait pas songé à faire tout de suite de ces plébéiens des citoyens, ni de la réunion de ces centuries une assemblée politique. Nous pouvons croire qu’il ne les fit jamais délibérer, puisque l’assemblée centuriate n'aurait eu, à cette époque, aucun magistrat à élire, et que nous savons d’ailleurs par un texte formel de Cicéron 1 qu’elle ne vota sa première loi qu’au temps de la République. Il n’en est pas moins vrai qu’en créant les cadres d’une armée, Servius se trouvait avoir créé du même coup pour un avenir prochain les cadres d’une assemblée politique dans laquelle patriciens et plébéiens devaient être confondus. Cette organisation militaire fut le moule d’où sortit l’organisation politique des générations suivantes. Il avait introduit aussi dans les habitudes des hommes une grande innovation en donnant à la richesse la place qu’avait eue jusqu’alors la religion. Tite-Live lui attribue l’institution du cens ; mais le cens, cérémonie religieuse en usage dans toutes les cités, était plus ancien que Rome même. Servius le transforma plutôt qu’il ne l’établit, et il le transforma surtout en ce sens que les plébéiens, qui, autrefois, n’avaient pas été compris dans la cérémonie religieuse, y figurèrent dorénavant. Enfin, à côté de la division toute militaire en classes et centuries, il fonda de nouvelles divisions toutes civiles : les tribus. Là, les hommes furent répartis, non pas suivant leur naissance comme dans les trois tribus primitives, non pas même suivant leur fortune, mais suivant leur domicile. L’inscription des plébéiens dans les tribus fut un acheminement vers leur inscription dans les curies et dans la cité, et le temps n’était pas très éloigné où ces tribus elles-mêmes allaient former une assemblée politique. Ainsi la population romaine prenait, si l’on peut s’exprimer ainsi, une nouvelle physionomie; elle n’était plus simplement une confédération de gentes\ la plebs s’y faisait une place régulière; elle s’infusait insensiblement dans la cité, y apportant de nouvelles idées comme de nouveaux intérêts et sapant peu à peu le régime de la gens. La royauté trouvait son profit dans ces nouveautés; chaque plébéien était pour elle un sujet; ses forces s'accroissaient, tandis que celles des patres , tenues en échec par cette plèbe et intérieurement menacées par les altérations incessantes du régime de la gens , allaient s’affaiblissant. Les deux derniers rois, le dernier surtout, mirent sous eux l’aristocratie et régnèrent en rois absolus, ne consultant plus les patres, ne réunissant plus les curies, et abusant de la guerre. Cicéron nous donne une idée nette de la transformation qui s’était opérée dans la royauté lorsqu’il dit de Tarquin le Superbe que de roi il était devenu maitre, ex rege dominus.

III. Constitution républicaine de Rome. —C’est contre cette royauté amie de la plèbe et trop puissante que fut faite la révolution de 510. Dirigée et accomplie par le patriciat, elle ne profita d’abord qu’à lui. La royauté fut supprimée, et laconstitution républicaine qui la remplaça fut toute à l’avantage de l’aristocratie. L’autorité, au lieu dètre la propriété viagère d’un homme, devint annuelle et fut partagée entre deux hommes qui ne l’eurent qu’en dépôt. Ces chefs de la cité eurent indifféremment les

1 De republ. Il, 31.

2 Gic. De legib. III, 3.

titres de praelores, d'imperatores, de consules ; ce dernier prévalut à la longue. Ils devaient être patriciens; cette règle n’était sans doute pas écrite dans une constitution, mais elle n’avait pas besoin de l’être ; elle semblait alors si naturelle, si nécessaire, qu’elle s’établit de soimême, sans peut-être qu’on pensât à la formuler ; il ne venait à l’esprit de personne, à cette époque, qu’un plébéien pût être le chef de la cité. Comme les patriciens étaient surtout une caste sacerdotale, leurs consuls durent être élus suivant des rites religieux. Cette règle fondamentale, aussi vieille que le consulat, est encore exprimée par Cicéron : auspicia patrum sunto, o/ligue ex se produnto qui comitiatu creare consules rite possint 2. Il importe de voir quels étaient ces rites de l’élection, afin de nous rendre compte de la nature du consulat dans les premiers temps de la République. On commençait par désigner quelque temps à l’avance, parmi les jours fastes, celui où l’élection aurait lieu, pendant la nuit qui précédait ce jour, un magistrat, revêtu préalablement d’un caractère sacré, prenait les auspices ; à cet effet, sur un emplacement choisi suivant certaines règles religieuses, tabernaculo rite capto ; il veillait toute la nuit, en plein air. Sa pensée était fixée sur un candidat et ses yeux sur une partie déterminée du ciel. Si les dieux envoyaient dans cet espace un signe favorable, c’est qu’ils agréaient le candidat Le magistrat pouvait ainsi prendre les auspices sur plusieurs personnages successivement3. Le jour venu, le populus , c’està-dire l’assemblée politique des citoyens, se réunissait. Le magistrat qui avait pris les auspices, présidait l’assemblée et lui disait les noms des candidats que les dieux avaient acceptés. Le peuple ne pouvait voter sur aucun autre nom. Si on lui présentait trois ou quatre candidats, il choisissait librement entre eux ; ne lui en offrait-on que deux, ces deux hommes étaient élus nécessairement, quelle que pût être la haine du peuple contre eux4. Si l’on observe ce mode d’élection, on reconnaît qu’en principe le choix des chefs de la cité, dans cette constitution que la caste sacerdotale avait faite, appartenait aux dieux plutôt qu’aux hommes.

Celui qui nommait réellement les consuls était le magistrat qui avait pris les auspices et qui possédait par conséquent le secret des dieux ; aussi était-ce à lui et non pas au peuple que s’appliquaitl’expression officielle créât consules. Par là, les patriciens étaient les maîtres absolus de l’élection ; c’étaient leurs dieux qui la décidaient, c’étaient leurs augures qui la prononçaient. Le rôle du populus était alors réduit presque à rien, puis qu il n avait jamais l’initiative et qu’il n’avait même pas toujours le choix. Que ces règles fussent favorables au patriciat, on n’en saurait douter ; mais on aurait tort de croire qu’elles aient été imaginées tout exprès et habilement calculées par cette classe en vue de la domination. Elles sortirent en quelque sorte spontanément des croyances et de la manière de penser de ces hommes ; elles étaient si conformes à leurs habitudes d’esprit qu’ils ne songèrent peut-être pas que d’autres règles fussent possibles.

Les consuls ainsi nommés étaient les chefs suprêmes de la cité et avaient un pouvoir presque absolu. La révolution de 510 n avait pas été faite en vue de conquérir la

3 Plutarcli. Marcellus, 5; Val. Max. I, 1, ; Cic. De divinat. 11, 4; Dion. liai.

passim. — 4 On en voit des exemples dans Tite-Live, 11, 42 et 11, 43

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liberté ou d'en élargir les limites, de donner à 1 individu des droits mieux garantis ou à l'ensemble du peuple une souveraineté plus étendue. Elle avait seulement déplacé le pouvoir royal, de telle sorte qu'au lieu d’être confié à un seul viagèrement, il dût passer de main en main parmi les élus du patriciat. A cela près, c’était encore le pouvoir royal qui subsistait sous le nom de consulat. Cicéron le dit dans un passage où il reproduit les anciennes lois de Rome: regio imperio duo sunto , iique praeeundo , judicando , consulendo , praetores, judices, consules appellantur, militiae summum jus liabento On voit ici que les titres de préteur, de consul, de juge, s’appliquaient au même magistrat, que ces titres désignaient l’ensemble de ses fonctions très diverses, et que l’ensemble de ces fonctions constituaient un véritable pouvoir monarchique, regium imperium. l°Les consuls avaient des attributions religieuses, comme tous les chefs des cités anciennes; il est vrai que quelques-unes des fonctions sacerdotales furent confiées au rex sacrorum et au pontife x maximus ; mais les consuls conservèreùt encore un caractère sacré et une partie importante du pouvoir religieux; c’étaient eux qui prenaient les auspices pour la cité; ils accomplissaient les plus grands sacrifices du culte public et la cérémonie sainte des fériés latines, qui avait autant d’importance en politique qu'en religion [feriae latinae]. 2u Les consuls avaient des attributions judiciaires; ils étaient les organes du droit, jus dicebant. Sans doute ils pouvaient être assistés d'un judex ou d’un arbiter , mais la sentence venait d'eux seuls. La loi, qui n’était guère écrite ou dont le texte était tenu à peu près caché, ne se manifestait que par la bouche du magistrat. Contre l’arrêt du consul il n’y avait nul recours; il n’existait aucune juridiction d'appel ni rien d'analogue à notre Cour de cassation rappelant le juge au respect de la loi. Les Romains n’imaginèrent qu’une seule limite à ceLte autorité absolue du consul, et un seul cas ; en matière criminelle, si le consul avait prononcé la peine de mort, l’accusé eut le droit d’en appeler au peuple ( prooocatio ad populum). 3° Les consuls avaient des attributions administratives ; c’étaient eux qui présidaient àlaperception des impôts aussi bien qu’à l’enrôlement des soldats ; c’étaient eux aussi qui dressaient la liste du Sénat. Ils accomplissaient la cérémonie semi-religieuse et semipolitique du cens, et, par là, ils décidaient si un homme serait sénateur ou chevalier, citoyen des classes ou prolétaire. En tout cela, la volonté des consuls était toute puissante, et l’on ne pouvait en appeler de leurs décisions. -4° Us avaient enfin l’autorité militaire et le commandement de l’armée. Ici encore, et à plus forte raison, leur pouvoir était sans limites. Ils avaient même le droit de vie et de mort, et la prooocatio n existait pas dans les camps. On sait, par de nombreux exemples, qu’un seul mot du consul pouvait livrer l’homme, à la hache des licteurs. On peut encore remarquer dans la formule du serment militaire qui nous a été conservée, que le soldat romain jurait d’obéir en tout au consul; il en était autrement dans les villes grecques, où le soldat jurait simplement de défendre la cité et, au besoin, de mourir pour elle.

On voit, par cette simple énumération des pouvoirs du consul, que l’un des points caractéristiques de la constitution romaine était la grande puissance qui

était conférée au magistrat. Rome comprenait l’autorité autrement que les cités grecques. Avec son esprit de discipline et ses fortes habitudes de subordination, elle conçut toujours l’autorité publique comme une force à laquelle rien ne devait résister. Elle se préoccupa toujours beaucoup moins de garantir la liberté que de constituer fortement l’autorité. L’idée de limiter celle-ci au profit de celle-là ne vint presque jamais à 1 esprit des Romains. 11 faut encore remarquer que les Romains, dans ces premiers temps de la République, tenaient fort àl’unité du pouvoir. Il nefautpas que l’existence simultanée de deux consuls nous fasse illusion ; 1 autorité n’était pas partagée; car les deux consuls alternaient enLre eux de mois en mois, se transmettant 1 imperium et les faisceaux, de telle sorte que chacun à son tour eût la plénitude du pouvoir. On peut presque dire que le consulat était une monarchie. L’institution du Sénat et des comices n’était pas une barrière aussi forte qu elle le semblait contre cette omnipotence. Car le Sénat, dont la liste était dressée par les consuls, ne se réunissait que sut leur convocation et sous leur présidence, et ne votait d’ailleurs que sur les objets qu’ils mettaient en délibération. De même les comices ne s assemblaient que le jour où un consul les convoquait ; ils étaient présidés par lui ; nul n’y parlait que lui seul ou ceux à qui il voulait bien donner la parole ; enfin l’assemblée ne pouvait s’occuper de ce qui leur était proposé par le consul et ne pouvait voter que par oui ou par non . C’étaien t donc d’assez faibles limites au pouvoir consulaire; et cependant telles étaient les idées autoritaires de ces auteurs de la constitution républicaine, qu’ils ne tardèrent pas à croire que le pouvoir consulaire n’était pas encore assez fort. Ils établirent donc la dictature. Le dictateur ne différait d’ailleurs du consul qu'en deux points : 1 un, qu il pouvait exercer l’autorité pendant six mois sans interruption et sans partage ; l’autre, que le droit de jirovocatio était suspendu et qu'il n’y avait aucun appel de ses condamnations à mort. Le vrai nom de ce magistrat était magister populi ; et dire maître n’était pas trop dire. Il désignait lui-même le magister eguitum qui était à son égard, non un collègue, mais un lieutenant.

Celte première constitution républicaine de Rome, à ne regarder que ses principes et ses règles, penchait tout entière vers l’autorité; il n’cn est pas moins vrai que, dans la pratique, laliberté se fit une place de moins en moins restreinte. Les comices par curies se réunissaient plus fréquemment que sous les rois, soit pour traiter les affaires religieuses, soit pour donner l'imperium, au magistrat élu, soit enfin pour faire les lois. L’autorité absolue du consul s’effacait momentanément en présence de cette assemblée; c est ce que signifiait 1 obligation qu’on lui imposa d abaisser devant elle les faisceaux de ses licteurs. A la même époque, c est-à-dire au début de la République, une grande innovation fut opérée. L’armée que Servius avait divisée en classes et en centuriae , où il avait fait entrer les plébéiens et où il n’avait admis de distinction que celle de la richesse, fut réunie pour un autre objet que pour la guerre. Le consul la convoqua, non pas dans Rome même (car l’armée ne pouvait jamais se réunir dans Rome), mais sous ses murs, au Champ-de-Mars, rangée comme en guerre,

l Cic. De legib. 111, 3.

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avec ses centurions et ses enseignes ' ; mais au lieu de la mener au combat, il lui parla, la consulta, lui demanda son avis, la fit voter. L'armée devint ainsi une assemblée politique; elle n’eut pas tout de suite l’autorité législative qui resta aux comices curiates ; mais ce fut par elle que les magistrats furent élus, que les lois furent préalablement discutées; ce fut par elle enfin que les volontés communes s’exprimèrent. Les consuls, qui étaient en droit des maîtres absolus, ne purent guère, dans la pratique, se soustraire cà l’obligation de consulter cette assemblée et ne purent rien entreprendre sans son assentiment. Or, cette assemblée, plus nombreuse et plus mêlée que les comices par curies, était aussi moins souple et moins maniable. D’autre part, le Sénat, après l’expulsion des rois, prit une plus grande importance dans la cité. 11 s’était réservé quelques prérogatives considérables. C’était lui qui, par les voies indirectes que nous avons indiquées plus haut, élisait les consuls; il pouvait aussi, par d’autres moyens que la religion lui fournissait, les obliger à se démettre; il pouvait encore décréter l’établissement d’une dictature. 11 avait Yauctoritas, c’est-à-dire l’initiative de toutes les lois à proposer aux comices, initiative qui ne se changea que plus tard en un simple droit de confirmation. 11 possédait en outre ce qui fait la force en politique comme à la guerre, c’est-à-, dire l’administration des finances; Il était défendu aux consuls et même au dictateur de toucher au trésor sans l’assentiment du Sénat. Ce Sénat, qui conservait ainsi une assez grande puissance, était exclusivement patricien. Rien n’autorise à croire, comme ont fait quelques historiens, que les plébéiens y eurent accès dès l’année 510. Il serait fort singulier que cette révolution, qui était faite contre la plèbe plus encore que contre la royauté, eût eu pour premier effet de donner à cette plèbe l’admission au Sénat que les rois eux-mêmes n’avaient jamais osé lui donner. Lorsque Tite-Live nous dit qu’au lendemain de cette révolution on créa de nouveaux sénateurs, il ajoute que ces sénateurs furent tirés des premiers rangs de l’ordre équestre; or nous savons d’ailleurs que la première catégorie des chevaliers, c’està-dire les six premières centuries étaient exclusivement composées de patriciens. Le changement qui se produisit dans la composition du Sénat, consista seulement en ce point qu’il ne fut plus formé uniquement des chefs des p entes, des patres proprement dits ; il y eut désormais à côté de ces hommes des sénateurs conscripti ou allecti , c’est-à-dire siégeant en vertu d’un choix et non plus en vertu d’un droit héréditaire 2. Ils étaient patriciens comme les premiers, mais de branches cadettes, ou plus jeunes, et ils avaient apparemment d’autres intérêts et une autre manière de voir les choses que les vieux patriciens; car, à partir de ce moment, l’histoire nous montre que, de même qu’il y avait officiellement deux catégories de sénateurs, ceux qu’on appelait patres et ceux qu’on appelait conscripti i, de même il y eut presque toujours et sur presque toute question deux avis fort distincts et deux courants d’opinion dans le Sénat. Telle fut, en résumé, la première constitution républicaine de Rome. Œuvre des patriciens, elle fut toute à l’avantage du patriciat et ne tint, à vrai dire, aucun compte de la plèbe ; elle constitua 1 autorité d’une manière aussi forte qu'aurait

1 T- Liv. XXXIX, 15 ; Varr. De ling. lat. V, 91 ; A. Gsll. XV, 27; Dio. Cass.

pu le faire une constitution monarchique ; mais, en même temps, par l’établissement des comices curiates et parla composition nouvelle du Sénat, elle ouvrit la porte à des réformes prochaines.

IV. Premières modifications apportées à la constitution républicaine. — Ce que cette première constitution républicaine de Rome avait contre elle, ce qui en était la 'victime et l’ennemi naturel, c’était la plèbe. Cette classe d’hommes existait dans toutes les cités anciennes ; mais à Rome elle était plus nombreuse que nulle part ailleurs. Son premier berceau avait été, suivant toute vraisemblance, l’asyle ouvert par Romulus à tous ceux qui se trouvaient en dehors du régime régulier des cités et des pentes. Elle s’accrut ensuite par des causes diverses. La situation géographique de Rome, sur un fleuve, à portée de la mer, et justement au point de rencontre des trois confédérations latine, sabine, étrusque, en fit nécessairement une ville de commerce et y attira les marchands; il y eut ainsi toute une population de métèques qui, ne figurant pas dans les cadres des pentes , furent forcément dans la plèbe. La guerre aussi fit des plébéiens ; les vaincus enlevés aux cités voisines grossirent un peu le patriciat, bien plus la plèbe. Ajoutez que les cités voisines, latines, étrusques, sabines, avaient alors une existence fort troublée et que les luttes intestines en faisaient sortir beaucoup d’exilés qui trouvaient à Rome refuge et sûreté. Il est hors de doute que la plèbe grandit considérablement sous les rois, favorisée qu’elle était par eux. L’ancien asyle étant devenu beaucoup trop étroit, elle s’étendit tout autour du Palatin dont les portes lui étaient fermées, sur l’Àventin, sur le Coelius, sur l’Esquilin et sur la rive droite du Tibre. Les rois lui donnèrent des champs, non sur Yaper rotnanus qui avait été partagé exclusivement entre les curies et les pentes , mais sur le territoire enlevé à l’ennemi. Or cette plèbe, population en dehors des pentes et qu’il ne faut même pas confondre avec les clients des patriciens, ne faisait pas partie de la véritable cité romaine. Le plébéien n’avait pas, à cette époque, le culte de la cité; il ne sacrifiait pas dans les curies, il n’était pas quirite; il n’avait non plus aucun droit politique, n’était ni sénateur ni membre des comices curiates; il n’avait pas même les lois de la cité, ne pouvait pas les invoquer, n’était pas protégé par elles. La constitution que nous venons de décrire, n’existait pas pour lui. Le consul, chef de la cité, commandait au plébéien et se faisait obéir de lui, non en vertu de la loi, mais seulement en vertu de Yimperium, à peu près comme aux époques suivantes le praefectus ou le proconsul a commandé en vertu du même imperium aux peuples déditices. Son pouvoir sur le plébéien était donc absolumentarbitraire. Il n’existait de garantie légale ni pour la propriété, ni pour la personne du plébéien. Il arriva donc que la plèbe regretta les rois ; rois et consuls étaient aussi bien des despotes à son égard ; mais il y avait cette différence que les rois étaient des despotes qui avaient intérêt à la favoriser et à l’enrichir, tandis que les consuls étaient des despotes que leurs préjugés de naissance et leurs idées religieuses autant que leurs intérêts poussaient à l’opprimer et à la faire tomber dans une sorte de servage. Cependant, cette plèbe, habituée qu’elle était à vivre sans

Fragm. liv. XXXVII; Dion. Haï. VII, 59. — 2 Festus, s. v. allecti.

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droits politiques, n'aurait peut-être jamais songé a en demander, si elle ne s'était aperçue que cette absence de garanties la plongeait dans la dernière misère. On voit, en effet, que dans les quinze années qui suivirent la révolution de 510 la plèbe perdit les terres que les rois lui avaient données ‘, et qu’en même temps le commerce, qui avait été très actif sous les rois, fut tout à coup anéanti, soit par le calcul des patriciens, soit par le fait seul de l’absence de liberté. La plèbe, qui avait été une classe assez riche sous les rois, puisqu’elle figurait dans les premières classes, en vint, au bout de vingt-cinq années, à n’avoir plus même les moyens de vivre. En conséquence, elle s’efforça de sortir de cette misérable situation, et en 493 elle fit une tentative fort imprévue, mais dont 1 imprévu et l’étrangeté même caractérisent ces vieilles époques. Elle ne pensa pas à se révolter, à combattre dans les rues de Rome, à forcer l’enceinte sacrée du Palatin ou à pénétrer dans le comitium , à réclamer enfin pour elle les droits civils et politiques. Elle aurait pu faire tout cela, nombreuse et armée comme elle était ; mais l’idée ne lui en vint peut-être pas; car il était si conforme aux habitudes et aux pensées de tous, en ce temps-là, que le plébéien n’eût rien de commun avec le patricien et restât en dehors de la cité, que le contraire aurait paru une monstruosité et ne se présentait à l’esprit de personne. La plèbe donc, au lieu de chercher à acquérir les droits du patricien et les lois de la cité, ne songea qu’à une chose, quitter Rome et le territoire romain et aller vivre ailleurs; brusquement elle émigra et essaya de fonder, à deux lieues de là, une ville toute plébéienne où il n’y aurait pas de patriciens. Singulière révolution, où 1 on ne se combattait pas et où l’on se contentait de se séparer. La séparation dura trois mois, les patriciens restant à Rome avec leurs clients, les plébéiens essayant de s’organiser un corps de peuple sur le mont Sacré. Mais, d’un côté, les patriciens sentirent leur petit nombre et virent l’insuffisance des gentes à former une cité puissante au milieu de tant d ennemis qui l’entouraient. De l’autre, les plébéiens s’aperçurent de toutes les difficultés que l’on rencontre d’ordinaire quand on veut fonder d’un seul coup une nouvelle organisation sociale. Patriciens et plébéiens reconnurent qu’ils avaientbesoin les uns des autres, et se rejoignirent. Mais, auparavant, les plébéiens exigèrent un traité, qui fut conclu, comme entre deux peuples, par le ministère des féciaux. Ce traité, dont on souhaiterait que les historiens nous eussent conservé un souvenir plus précis, ne donna pas aux plébéiens les droits politiques, pas même l’égalité civile, et continua à les tenir en dehors «lu vrai poputus des quirit.es. 11 leur accorda seulement d’avoir certains chefs qui fussent pour eux à la fois des juges et des protecteurs. Ces chefs que l’on appela tribuns de la plèbe et qui ne pouvaient pas être patriciens, furent nommés d’abord par l’assemblée centuriate ; mais comme la majorité dans ces comices appartenait aux clients des patriciens et non pas aux vrais plébéiens -, il fut décidé en -472 qu’ils seraient élus par l’assemblée plus foncièrement plébéienne des tribus. Leur nombre fut porté de deux à cinq, puis de cinq à dix. Sur le caractère et l’autorité de ces chefs de la plèbe, il y a beaucoup de vague dans les historiens anciens. Ils n’étaient pas

1 Cassius Heioina, ap. Non. s. v. plvritas. rom. 81 . — 4 T. Liv. II, 56. - 5 UI, 55.

2 Tit.-Liv. II, 56. — 3 Plut. Quaest. 6 üiou. liai. VI, 89 ; X, 32 ; X, 42;

réputés magistrats 3, ils étaient élus sans auspices, n’accomplissaient aucune cérémonie sacrée, n’avaient ni siège curule ni la robe de pourpre, ni les licteurs; en un mot, ils ne possédaient ni Y imperium proprement dit ni le caractère sacré de la magistrature ; officiellement ils n’étaient que des hommes privés, privali , sine imper io, sine magistratu \ Mais, en revanche, ils étaient saerosancti, c’est-à-dire qu’une cérémonie religieuse, que Tite-Live indique sans la décrire 3, leur avait conféré un caractère analogue à celui des objets dévoués aux dieux infernaux ; il résultait de là que quiconque les touchait, et à plus forte raison quiconque leur faisait violence, devenait aussitôt un homme souillé et maudit6. Cette, étrange inviolabilité fut ce qui fit la force des tribuns; nul ne pouvait leur résister sous peine de souillure; les patriciens, liés par leur religion, devaient craindre de se commettre avec eux et devaient trembler à leur aspect. Comme chefs de la plèbe, les tribuns exerçaient sur elle un pouvoir judiciaire. Mais ils ne rendaient pas la justice de la même manière que les consuls, ni en vertu des mêmes lois. La singulière façon dont s’exercait leur autorité judiciaire est expliquée avec quelque clarté dans ce passage d’Aulu-Gelle 1 : tribuni creati non juri dicundo (c’est-à-dire qu’ils n’étaient nullement les organes du droit et ne pouvaient pas prononcer la loi),. nec causis querelisque de absentibus noscendis , sed intercessionibus faciendis quibus praesentes essent , ut injuria quae coram /ieret arceretur. Ils n avaient donc de pouvoir qu’à l’égard des actes qui se passaient en leur présence, et des personnes qui étaient à portée de leur main ou au moins de leur regard ; aussi avaient-ils le jus prehensionis et non pas le jus voeationis. Ce pouvoir se bornait à une simple intercession (; intercedere , se placer entre), c’est-à-dire que, en présence d’une querelle entre un patricien et un plébéien, le tribun mettait sa propre personne entre eux, et cela seul forçait le patricien à lâcher prise. D’ailleurs, cette autorité s exerçait plutôt sous la forme de protection que sous celle de châtiment, auxilii non paenae jus datum 8 ; entre deux hommes, ils punissaient, moins le coupable qu’ils ne protégeaient l’innocent. Ils n’avaient d ailleurs aucune espèce d’autorité sur leg patriciens, non jus esse in quemquam nisi in plebeium. N’ayant pas 1 imperium, mais seulement Y auxilium, ils étaient mal armés pour l’action et pour l’initiative, mais ils étaient très forts comme obstacles. Ils n avaient qu à prononcer le mot veto, et ce seul mot sorti de leur bouche empêchait tout; il empêchait le créancier de saisir son débiteur, le magistrat de punir un coupable, le consul de lever l’impôt ou de procéder à l’enrôlement. En résumé, ils avaient une autorité fort bizarre par sa nature, fort irrégulière dans l’application, mal définie, et qui, par cela même, devait tendre à s’accroître.

Cette institution du tribunat de la plèbe modifia considérablement l’état politiqueet social de la République. Ce n’est pas quelle ait tout de suite changé l’ancienne constitution. Il faut bien remarquer, au contraire, que le tribunat restant en dehors des magistratures et n'étant pas compté officiellement parmi les institutions légales de la cité, la constitution patricienne restait intact» en apparence. 11 semble seulement qu à coté de la cité gou-

Plut, Quaest. rom. 81 ; T. Liv. III, 55. — 1 A. Gell. XIII, 12. 8 T- Civ.

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