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vernée par ses consuls, dirigéee par son Sénat, obéissant à ses augures, il y avait un autre peuple qui se trouvait avoir son organisation propre. La dualité de la population romaine se trouvait ainsi plus marquée que jamais. C’étaient deux peuples, qui, à la vérité, ne faisaient qu’un à l’armée et qui avaient vis-à-vis de l’étranger les mêmes intérêts et les mêmes passions, mais qui, dans la vie civile, n’avaient rien de commun. L’un obéissait à ses consuls et l’autre à ses tribuns.
Il semble qu’entre ces deux peuples diversement organisés, la lutte aurait pu s’engager d’une façon violente et se manifester par des combats et des massacres, comme cela se vit dans beaucoup de cités grecques. Il n’en fut rien. Quand on regarde de près l’histoire romaine en tenant compte de cette situation singulière et des immenses dangers qu’elle présentait, on est étonné, non pas qu’il y ait eu ces conflits que l’on voit, mais que ces conflits n aient pas été plus nombreux et plus violents. C’est que la plèbe romaine, en ce tempslà, n’était pas la foule grossière et misérable que nous trouvons aux époques postérieures. Elle était composée, pour une bonne partie, de marchands et de spéculateurs. Elle avait plus d'intérêt à faire la guerre aux étrangers, pour conquérir des terres ou pour assurer ses relations commerciales, qu’à faire la guerre au patriciat. Autant elle désirait obtenir les droits et les garanties qui étaient nécessaires à son commerce et à ses spéculations, autant elle sentait les profits de la paix intérieure et redoutait les troubles civils. Cette classe d’hommes qui tenait la tête de l’ordre plébéien et qui lui fournissait les tribuns, le dirigeait et le contenait plus souvent qu elle ne l’excitait. Elle paraît, du reste, s’être alliée de bonne heure à une portion de l’ordre patricien, et cette combinaison d'intérêts détermina la ligne dans laquelle Rome marcha pendant deux siècles. D’une part, en effet, la plèbe ne songea plus à se séparer et à faire peuple à part, mais elle mit plutôt son ambition à se rapprocher de la cité et à s’y introduire. D’autre part, le patriciat, ou du moins une forte partie de cette caste, se résigna à accueillir la plèbe, a faire tomber les barrières que les vieilles idées religieuses et politiques avaient élevées entre la cité et elle, à lui faire une place dans la société civile, à lui communiquer enfin les lois, les droits et les institutions, qui avaient été jusqu’alors la possession exclusive des gentes. Il est à noter que cette admission de la plèbe dans la cité s’opéra graduellement, de manière à ne pas briser l’ancien organisme social. La plèbe i e détruisit aucun des rouages de la vieille constitution. Au lieu d abolir les institutions patriciennes, elle les adopta, elle les lit plébéiennes. Elle obtint d’abord d’avoir les lois de la cité, et il fallut pour cela que les Décemvirs écrivissent un code qui fût aussi bien plébéien que patricien.
Ce fut un grave changement : la dualité cessa dans la vie civile. En vain, ces législateurs avaient-ils décidé, par une singulière contradiction, que les mariages seraient interdits entre les deux ordres; il fallut bientôt lever cette interdiction et l’on vit bientôt le sang patricien et le sangplébéien se mêler. Peu à peu les familles riches de la plebe imitèrent le plus qu’elles purent les mœurs et les habitudes privées du patriciat ; loin de détruire le régime de la gens qui leur avait été si longtemps contraire, elles ormèrent des gentes à leur tour; loin de combattre cette religion patricienne qui les avait si longtemps honnies
et repoussées, elles l’adoptèrent et la copièrent de leur mieux. Quand tout cela fut fait, il ne fut pas difficile aux plébéiens d'acquérir l’égalité politique. Ici encore, leur procédé fut le même. Ils ne mirent pas leurs efforts à faire disparaître le Sénat, mais à s’y introduire. Ils ne tentèrent pas de détruire la magistrature hostile du consulat, mais à la prendre pour eux, au moins pour une moitié. Ils ne supprimèrent pas les charges de censeur, de préteur, d’édile curule ; mais, à leur tour, ils furent censeurs et accomplirent avec la même solennité que les vieux patriciens la cérémonie sainte du cens, ils furent préteurs et comme tels ils prononcèrent le droit, ils furent édiles curules et donnèrent des jeux sacrés. Quand tout cela fut acquis, ils demandèrent le partage des sacerdoces, au moins de ceux qui touchaient autant aux intérêts politiques qu’à la religion, c’est-à-dire l'augurat et le pontificat. Il fut décidé, l’an 300 av. J.-C., que -la. moitié des pontifes et des augures seraient choisis nécessairement parmi la plèbe. Dès lors cette classe n’eut plus rien à conquérir. Le plébéien fut réellement un membre de la cité ; en droit, en politique, en religion, il fut un citoyen complet. C’est sans doute à cette époque que se fit un changement dont les historiens ne parlent pas ; les plébéiens qui, dans les premiers siècles, n’avaient certainement pas pu être comptés parmi les quirites, c’est-à-dire parmi les membres des curies, y figurèrent désormais, et nous voyons dorénavant le terme officiel de quirite désigner également le patricien et le plébéien ; preuve certaine qu’il n’y avait plus dans Rome qu’un seul peuple.
V. Deuxième constitution républicaine. — L’introduction définitive des plébéiens dans la cité avait transformé l’état social delà population romaine. Les vieilles formes avaient seules subsisté ; du vieux régime de la gens, il ne restait plus que des mots, des rites, et quelques prescriptions dans le droit. Le patriciat n était plus qu’un titre, quelquefois plus nuisible qu’utile. La clientèle avait changé de sens. A ce nouvel état social de la population romaine, correspondit naturellement une nouvelle constitution politique.
La forme républicaine subsista dans cette seconde époque, et le gouvernement se composa, comme par le passé, de trois éléments : 1° des magistrats; 2° des assemblées populaires; 3° d’un Sénat. Seulement, ces trois éléments n’étaient plus de même nature ni de même composition qu’auparavant. Les magistratures étaient beaucoup plus nombreuses, soit que le gouvernement, devenu plus difficile et plus compliqué, exigeât qu un plus grand nombre d’hommes y mit la main, soit qu’on eût voulu diminuer l’autorité trop forte des magistratures en les multipliant. Le consulat restait constitué en apparence comme dans l’époque précédente. Il est vrai qu on en avait détaché la censure, la préture et ledilité curule ; mais on lui avait laissé de grandes attributions administratives, judiciaires et militaires. Il passait encore pour la magistrature suprême, et Cicéron pouvait dire encore qu'il était l’âme de la République Il est certain qu’aucune règle précise ne gênait les consuls, qu’aucune loi formelle ne les liaif, que. leurs décisions étaient sans appel, et qu’ils avaient tous les dehors de l'omnipotence. On reconnaît cependant à certains
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détails de l'histoire de cette époque qu’ils n’exerçaient plus un pouvoir aussi absolu qu’au paravant. La notion de l’autorité s’était affaiblie dans les esprits. La faiblesse des consuls ressort surtout de ce fait qu’ils n’alternaient plus entre eux aussi réellement que par le passé; ils se passaient bien encore les faisceaux et les insignes de mois en mois ; mais ils gardaient l’autorité tous les deux à la fois, et, soit par Yappellalio , soit par Vobnuntiatio, ils se faisaient échec l'un à l'autre. La fonction principale des censeur^ était d’accomplir la cérémonie du cens ou lustratio , cérémonie fort importante en religion, parce qu’elle mettait la cité en règle avec les dieux, et fort importante aussi en politique, parce qu’elle fixait les rangs dans la population. Les censeurs déterminaient qui serait sénateur ou chevalier, qui serait dans les classes ou au-dessous des classes ; ils donnaient à chacun sa valeur et sa place dans l’État. En les créant, on n’avait peut-être pas songé à leur donner la surveillance des mœurs et de la vie privée ; mais cette surveillance leur échut naturellement, et leur autorité morale trouva sa sanction dans le rang qu’ils assignèrent à chacun. Les préteurs avaient la puissance judiciaire concurremment avec les consuls ou à leur place. Ils prononcèrent le droit (jus dicerc), tandis que des judices ou des arbitri, désignés la plupart du temps par eux, étaient les juges du fait. Il n'y eut d'abord qu’un préteur ; on en créa plus tard un second pour juger les procès où un étranger se trouvait engagé. Le nombre des préteurs fut augmenté ensuite, mais plus encore pour le besoin de l’administration des provinces que pour ceux de la justice dans la cité. Après ces magistrats venaient les questeurs chargés de l’administration financière, et les édiles curules chargés surtout d’accomplir à leurs frais les jeux sacrés. On voit que dans cette nouvelle constitution le nombre des magistrats, sans être aussi grand que dans quelques cités grecques, était assez considérable pour que l’autorité de chacun d’eux fût nécessairement restreinte. Car il n’y avait entre eux qu’une hiérarchie purement fictive, et ils étaient absolument indépendants les uns des autres. Les lois ne fixaient même pas avec netteté les pouvoirs de chacun d’eux; elles laissaient planer sur tous une sorte d’incertitude et de vague qui était souvent une cause de conflits et toujours une cause de faiblesse.
A Rome, comme dans toutes les villes grecques et italiennes, le principe de la souveraineté du peuple était universellement admis ; la cité n’était pas réputée une agglomération sujette, mais une individualité maîtresse. La cité se réunissait donc en assemblées publiques, et c’étaient ces assemblées qui, du moins en théorie, décidaient souverainement de tout ce qui intéressait la communauté. Mais de même que nous avons vu la cité changer <R? nature, de même les comices s’étaient transformés. Au me siècle avant notre ère, il y avait à Rome simultanément trois sortes d’assemblées du peuple : singularité bizarre et qui semblerait un vice de constitution ; il est bien certain que ce n’était pas 1 effet d un habile calcul que ces trois assemblées fonctionnant a la fois; mais elles avaient été établies successivement, et l’on peut dire qu’elles représentaient les trois âges par lesquels la cité avait déjà passé. Les comicescuriates étaient l’image d'un temps où la cité n’avait été que la. confédération des gentes ; les comices centuriates figuraient l’époque où les plébéiens n’étant encore admis que dans
l’année, les plus riches d’entre eux étaient du moins consultés sur une partie des affaires communes ; les assemblées dataient du jour où la plèbe entière avait commencé à former un corps politique. Les Romains qui avaient un grand respect pour le passé, et qui, même en fondant du nouveau, avaient du scrupule à détruire ce qui était ancien, laissaient subsister concurremment ces trois sortes d’assemblées fort différentes par leur composition et par leur esprit. Si elles ne se nuisaient pas l’une à l’autre, c’est que dans la pratique elles n’avaient pas toutes les trois une égale valeur. Les comices curiates n’avaient plus d’autres attributions que de nommer certains prêtres, d’autoriser les testaments ou les adoptions, de confirmer l’élection des magistrats, et enfin de revêtir les décisions publiques de cette sorte de caractère sacré qui en faisait des lois. En réalité, ils n’avaient ni l’examen des questions ni le droit de les discuter, ni l’initiative ni le rejet. Leur réunion était si bien devenue une pure formalité qu’on en vint à ce que les trente curies ne fussent plus représentées que par leurs trente appariteurs. L’assemblée eenturiate élisait les magistrats. Du reste, le système d’élection n’était plus le même que dans l’époque précédente. Il est bien vrai que l’on continuait à observer les anciennes formes, qu’un consul ou un interroi prenait encore les auspices, qu’il présidait l’assemblée et qu’il lui désignait les candidats agréés des dieux, comme dans l’âge où dominait le patriciat. Mais ces vieux rites cachaient une nouvelle manière de procéder; en effet, toute l’histoire de ce temps-là montre clairement que le président était tenu de faire voter sur tous les candidats qui se présentaient; il n’exerçait plus son ancien droit d’élimination, ou ne l’exerçait que dans des cas fort rares et avec de très grandes précautions. De fait, on continuait à prendre lés auspices sur les candidats, mais à la condition que les auspices seraient également favorables à tous, et qu’ils laisseraient le peuple maître absolu de choisir ses candidats préférés. Les assemblées par tribus, établies tumultuairement au v6 siècle, n’avaient eu d’abord aucune autorité légale et n’avaient pas été considérées comme de vrais comices. Elles devinrent pourtant peu à peu des assemblées régulières et le nom même de comices leur fut quelquefois donné. Elles élisaient les tribuns et quelques fonctionnaires d’ordre inférieur. Elles prononçaient des arrêts, et condamnaient même à l’exil ou à la mort. Leurs sentences n’avaient peut-êLre aucune valeur légale, mais comme expression de la volonté du plus grand nombre, il fallait en faire cas et s’y soumettre. Les plébiscites étaient les décisions prises par la plèbe dans ces assemblées ; dans les âges précédents, il n’étaitcerLes venu à l’esprit de personne que ces décisions de la plèbe pussent être des lois de la cité, et l’on ne songea pas à leur attribuer un caractère obligatoire. Un temps vint où ces assemblées prirent tant d’empire que leurs arrêts s’imposèrent avec plus de force que celles des comices curiates eu x-mèmes ; il fallut alors leur accorder force de lois. La loi Valeria-Horatia, au ive siècle, établit que les plébiscites devraient être resr pectés par le patricien aussi bien que par le plébéien; puis la loi Hortensia ajouta qu’ils vaudraient autant que des lois. Par là, la puissance législative qui avait appartenu d’abord aux seuls comices par curies, passa à l’assemblée par tribus qui devint ainsi l’assemblée véritablement souveraine et maîtresse.
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Aucune des révolutions de la société romaine ne supprima le Sénat; mais chacune d’elles donna à ce corps une face nouvelle. Le Sénat du me siècle ne ressemblait plus que par le nom et les dehors au Sénat du ve. Sa composition n’était plus la même. On ne saurait dire au juste si les chefs des anciennes gentes, lesvrais patres des vieux temps, continuaient à y siéger par droit héréditaire; cela est possible et même assez probable; mais le nombre des gentes ayant été réduit par des extinctions, et le nombre des sénateurs ayant été, au contraire, augmenté, nous devons croire que cette catégorie des pat7'e$ de vieille roche ne formait plus qu’une faible minorité; les conscripti étaient assurément plus nombreux de beaucoup. D’ailleurs, le changement le plus grave consistait en ce que les sénateurs conscripti n’étaient plus choisis exclusivement parmi les patriciens; les plébéiens étaient nombreux sur les sièges du Sénat. 11 y a même une remarque à faire, c’est que, dans les récits que les historiens nous ont laissés des délibérations de ce corps au ive et au 111e siècle, nous ne voyons jamais apparaître le vieil antagonisme entre patriciens et plébéiens ; les deux ordres semblent s’être parfaitement fondus dans le Sénat; la diversité des opinions qui s’y produisent ne tient plus à la distinction native des deux castes. Aucune loi formelle à celte époque n’impose de conditions de naissance pour entrer au Sénat; est sénateur quiconque a obtenu du peuple l’élection à une magistrature curule ou quiconque a paru au censeur digne d’être inscrit sur la liste.
Telle fut la seconde constitution républicaine de Home. A n’en regarder que la lettre, à ne songer qu’aux lois qui la composent, elle parait tout â fait démocratique. C’est le peuple qui est souverain ; et ce peuple n’est plus, comme autrefois, une réunion de citoyens privilégiés, il est la foule elle-même. C’est le nombre qui décide de toutes choses; c’est le nombre qui fait la loi. Tous les magistrats sont électifs, et tous sont responsables. Le Sénat même, à ne regarder que les apparences, n’est qu’une émanation du peuple qui paraît en nommer luimême les membres, puisque le Sénat se compose de tous ceux que le peuple a élus aux magistratures curules. Cependant, si l’on regarde les faits de l’histoire et les mœurs, on s’aperçoit bientôt que Rome, avec des lois très démocratiques, avait alors un gouvernement tout à fait aristocratique. D’abord les assemblées populaires par tribus avaient à côté d’elles, comme obstacle ou comme contrepoids, les comices centuriates qui avaient encore des attributions régulières, et dans lesquels les classes riches ou aisées avaient la prépondérance. Puis l’assemblée par tribus elle-même n’était pas aussi démocratique qu’elle le paraissait, car les voix s’y comptaient, non par hommes, mais par tribus; or, sur trente-cinq tribus, il n’y en avait que quatre où fussent compris les prolétaires; toutes les autres se composaient des hommes de la campagne, de telle sorte que la classe des possesseurs fonciers ayant trente et une voix sur trente-cinq était absolument maîtresse dans ces assemblées. Les magistrats, d’après la lettre de la constitution, devaient être choisis delà manière la plus démocratique ; ni la plus basse naissance, ni la dernière misère n’était, aux yeux de la loi, un motif d’exclusion. Mais le suffrage universel coûtait fort cher à mettre en branle, et il fallait avoir une fortune entière à sacrifier pour faire les frais d’une can¬
didature. Ajoutez à cela qu’on commençait ordinairement la série des magistratures par l’édilité curule et que les fêtes à donner au peuple devaient être fort coûteuses. Tous les magistrats sortaient donc nécessairement de -la classe la plus riche. Même les tribuns de la plèbe, à cette époque, n’étaient plus les chefs d’une démocratie. Ils appartenaient presque tous à de grandes et riches familles. Le tribunat, loin d’être comme autrefois une magistrature rivale et ennemie du consulat, était le marchepied par lequel on y arrivait. Les tribuns siégeaient au Sénat; beaucoup étaient tils de sénateurs : ils avaient les intérêts et l’esprit de ce corps. Il faut se représenter les tribuns de cette époque bien moins comme des chefs d’opposition que comme des membres du gouvernement. Aussi voit-on rarement, pendant cette époque, les tribuns faire acte de démocrates, ou, s’il arrive qu’un tribun engage quelque lutte avec le Sénat, il est bien vite arrêté par le veto de ses propres collègues. Le tribunat est une magistrature qui conserve un nom et des apparences révolutionnaires, mais qui n’en est pas moins un des rouages du gouvernement aristocratique.
Quant au Sénat de cette époque, il est composé de personnages qui ont été assez riches pour se faire élire préteurs ou consuls; la pauvreté n’y peut pas pénétrer. Le Sénat romain est donc l’assemblée des plus riches. Il est vrai que la lettre de la constitution interdit au Sénat d’être un obstacle aux désirs de la démocratie ; car non seulement il n’a plus seul l’initiative des lois, non seulement l’ancien droit d 'auctoritas s’est transformé de telle sorte que le mot lui-même ait changé de sens et qu’au lieu d’initiative, il signifie désormais la'simple confirmation, mais encore une loi du me siècle oblige le Sénat à donner cette confirmation à l’avance à toutes les lois qui seront votées par les tribus. Ainsi le Sénat n’a plus aucune arme contre la démocratie, si la démocratie veut faire des lois. Peut-il du moins, lui aussi, légiférer? Nullement, car la constitution dit qu’un sénatus-consulte n’a pas force de loi et n’a rien d’obligatoire. Et cependant si l’on regarde l’histoire, on voit que les lois qui ont été faites depuis la première guerre punique jusqu’au temps des Gracques présentent un caractère aristocratique et sont favorables à la classe riche et au Sénat lui-même ainsi qu’aux chevaliers. Il y a donc un désaccord complet entre la lettre de la constitution et la manière dont cette constitution est mise en pratique. D’après les lois, le Sénat n’est rien qu’une sorte de conseil d’État chargé d’examiner les questions que le vrai souverain, c'est-à-dire le peuple, résoudra. Dans la réalité, le Sénat fait tout et peut tout.
Il tient les magistrats dans sa main. Il a sur les consuls et les dictateurs l’énorme avantage d'être un corps permanent et pour ainsi dire immortel, tandis que le consul et le dictateur n’ont le pouvoir que pour quelques mois. Le magistrat qui sort du Sénat et qui doit bientôt y rentrer comme simple membre, ne peut guère avoir d'autres intérêts que ce corps, et il. ne lui vient guère à l’esprit d’entrer en lutte avec lui. Cette constitution si compliquée, ces magistratures si nombreuses et si indépendantes les unes des autres, ces pouvoirs si mal délimités, tout autorise le Sénat à intervenir presque quotidiennement. Le Sénat a d'ailleurs quelque chose qui donne toujours une grande autorité morale ; ^’est lui qui examine toutes les questions; les assemblées du peuple votent sans débat, décident sans discussion ; c'est le Sénat
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seul qui délibère. Les comices sont la volonté ; le Sénat est la réflexion. De là son influence incontestée: on sait qu’il a la sagesse, la tradition, l’expérience politique, les secrets de l'administration et ceux de la diplomatie. La foule est pour lui pleine de respect et de soumission. Il est le pouvoir dirigeant, et plus la marche du gouvernement devient difficile et compliquée, plus grandit l’importance du Sénat. Subordonné légalement aux comices et même aux magistrats, il domine, en réalité, les uns et les autres. 11 s’est réservé, d’ailleurs, l’administration financière sans laquelle les magistrats ne peuvent rien et qui les fait tous dépendre de lui. 11 se charge aussi de la politique extérieure, et il s’identifie ainsi avec les intérêts et la gloire de l’Élat. C'est lui qui reçoit les ambassadeurs étrangers et qui envoie les légations au dehors ; c’est lui qu'implorent les rois et les peuples. Il règle le gouvernement des provinces, distribue les légions, donne les commandements et en prolonge ou en restreint la durée. Il décide même presque toujours de la paix et de la guerre, les comices n’ayant ensuite à voter que sur les faits accomplis. En un mot, c’est le peuple qui est souverain en droit et en théorie, mais c’est le Sénat qui dirige ; le peuple règne et le Sénat gouverne.
Ce Sénat n’est pas seulement un corps, il est une noblesse ; il est composé de familles qui ont exercé les charges curules et qui restent en possession de les exercer à tour de rôle. La corporation est parfaitement unie en ce qui touche les intérêts de ses membres; le Sénat, qui dirige les élections, pousse aux magistratures les fils de sénateurs, qui deviennent ainsi sénateurs à leur tour. C’est une sorte de roulement. Ainsi le Sénat, électif en apparence, est réellement héréditaire ; il admet pourtant de temps à autre des hommes nouveaux, mais à condition qu’ils soient riches, et que leur entrée dans la corporation lui apporte une force de plus. Au-dessous du Sénat est une autre classe, celles des chevaliers. C’est encore une aristocratie. Les chevaliers, comme les sénateurs, sont des hommes riches ; ils forment corps entre eux et sont comme une grande compagnie qui prend à ferme la perception des impôts, l’exécution des travaux publics, et l'exploitation des terres de l’État, ager publiais , vaste domaine qui comprend un tiers du monde conquis. Cette classe a une influence indirecte sur le gouvernement de Rome, car 1 État ne peut pas se passer des capitaux dont elle dispose, et la marche du gouvernement s’arrêterait si l’argent de l’ordre équestre cessait de circuler. Ce sont donc ces deux classes seules qui dirigent les destinées de la cité romaine. La foule, la plèbe, est trop pauvre et trop corrompue pour avoir quelque influence. 11 est vrai qu’elle a son droit de suffrage, mais elle ne s’en sert guère que pour le vendre ; elle vit de ses votes et de la sportule des riches [sportula].
Ce fut sous l’empire de cette constitution que Rome vécut depuis le ive siècle jusqu’au temps de César. Il n’est pas hors de propos de remarquer quel lien étroit il y eutentre cette constitution politique et l’histoire de la grandeur romaine. Cette double aristocratie, celle des sénateurs et celle des chevaliers, avait le même intérêt à faire des conquêtes; car les conquêtes étaient une source de richesse. Ce fut donc sous la direction de cette aristocratie que Rome conquit le monde. Et à mesure qu’elle le conquérait, cette même aristocratie 1 exploita avec une entente et une habileté qui égalaient son avi¬
dité. Les sénateurs l’exploitèrent par le gouvernement lucratif des provinces; les chevaliers l’exploitèrent par la mise en ferme des terres publiques et des impôts ; les uns et les autres firent couler jusqu’au peuple quelque chose de leur richesse par Ig sportule et par l’achat des magistratures.
VI. Constitution impériale. — Les abus du gouvernement républicain étaient visibles. Reposant uniquement sur la richesse et donnant tout à la classe riche, il créait une inégalité toujours grandissante, avec peu de profit d’ailleurs pour la liberté. Aussi ne manqua-t-il pas d’être attaqué. On se tromperait pourtant si l’on croyait que ce fut la plèbe qui s’insurgea contre lui. En efïet, l’expérience tentée par les Grecques montra clairement que, si quelques hommes honnêtes s’élevaient contre l’esprit de cette constitution et voulaient relever la démocratie par le travail et la propriété, la plèbe refusait de suivre ceux qui se disaient ses chefs. Elle ne fit rien pour sortir de cette sorte de servage dont sa paresse et ses vices s’accommodaient bien, et ce ne fut pas elle qui renversa la domination de l’aristocratie. Mais cette aristocratie fut frappée et combattue de deux manières. D’une part, étant composée de deux classes, elle s’affaiblit par des luttes intestines ; les sénateurs et les chevaliers, après avoir été étroitement unis jusque vers le temps des Gracques, n’eurent plus entre eux autant d’accord qu il leur en aurait fallu ; ils se disputèrent sur le partage des jouissances de la domination. D’autre part, les peuples conquis ne se résignèrent pas à être exploités et pressurés par le gouvernement de Rome. Nous ne savons pas par des documents assez précis sous quelle forme les attaques des provinciaux se firent jour ; du moins, des témoignages nombreux montrent que le mécontentemenl était universel; or, ce mécontentement usa bien vite le prestige et la force du Sénat. On ne peut d ailleurs s’empêcher de remarquer combien cette constitution républicaine et aristocratique était fragile. Elle ne reposait ni sur la force du nombre, puisqu elle était aristocratique, ni sur des textes formels de lois, puisque les lois étaient absolument égalitaires. Elle ne s’appuyait sur aucune base solide. Elle avait contre elle ses propres lois. Démocratique en théorie, aristocratique dans l'application, elle était un perpétuel mensonge. Elle ne se soutenait que par des piodiges d’habileté des hautes classes. Le premier ambitieux venu qui pouvait avoir un intérêt personnel à renverser ce régime, avait 'beau jeu. 11 ne lui était pas difficile d’en montrer les vices et la faiblesse, de prouver que le Sénat n’avait aucun droit à gouverner, et qu il gouvernait mal. Quant à réclamer le renversement des lois, cela ne devait pas choquer beaucoup au milieu d un régime qui était lui-même une violation permanente des lois. Quiconque eut la force militaire dans les mains, essaya de détruire cette constitution, Marius d’abord, puis Sylla, puis Catilina avec les anciens soldats de Sylla, ensuite Pompée, César, Antoine, Octave. Des circonstances fortuites firent vivre la République soixante ans de plus qu’elle ne semblait avoir à vivre, et^ il faut s’étonner, non pas qu’elle ait été renversée par César et Octave, mais qu’elle ait pu vivre jusqu à eux. La constitution nouvelle qui remplaça le régime républicain ne fut d’ailleurs établie que sous Auguste.
La constitution impériale fut comme une suite natu-
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relie de la constitution républicaine; elle n’eut pas besoin de la détruire et ne parut d’abord rien changer. On peut, d’ailleurs, remarquer dans l’histoire du peuple romain que ses différentes constitutions naquirent toujours les unes des autres et qu’aucune d’elles ne s’annonça comme rompant brusquement avec le passé. La République avait conservé, autant qu’elle avait pu, les dehors de l’ancienne royauté ; l’Empire garda longtemps tous les dehors de la République. On a supposé que c’était là l’effet d’un calcul habile ou d’un véritable mensonge de la part des premiers empereurs. C’était plutôt l’effet naturel de cette loi qui s’impose d’ordinaire aux esprits et aux sociétés et qui leur défend de procéder par bonds et par soubresauts. Les idées, même chez les empereurs, ne se transformèrent pas instantanément, et les habitudes du régime républicain s’imposèrent à eux. Aussi voit-on qu’en exerçant la puissance absolue, ils ne conçurent cependant pas tout de suite les principes de l’absolutisme et ne songèrent pas à l’ériger en institution. Les londateurs de l’Empire ne formulèrent aucun principe nouveau de gouvernement et n’imaginèrent presque aucune forme nouvelle. Mais, de même que, dans l’époque précédente, l’aristocratie avait pu dominer avec tous les rouages de la démocratie, ils purent gouverner avec les rouages d’un régime de liberté. C’est avec les idées et les institutions de Rome républicaine qu’ils furent les maîtres. En effet, si l’on cherche quel fut le principe et pour ainsi dire la base théorique du gouvernement, on trouve que ce fut uniquement l’idée de la souveraineté du peuple. Ce principe était admis et proclamé parles jurisconsultes eux-mêmes, c’est-à dire par ce qu il y avait de plus dévoué au pouvoir impérial. Si l’Empereur pouvait tout, c’était, disaient encore Gaius et Ulpien, parce que le peuple lui conférait et mettait en lui toute sa propre puissance. La cité ou la république que la langue officielle appelait encore respublica ou populus , continuait donc à posséder seule la souveraineté; seulement il la déléguait au prince. Il y avait cette unique différence entre Rome impériale et Rome républicaine qu’au lieu de déléguer cette souveraineté à plusieurs magistrats à la fois, le peuple la déléguait au prince seul. Les consuls et les préteurs ne cessèrent pas d’exister ; mais ils cessèrent d’avoir V imperium ; et le prince seul, revêtu de cette puissance, porta seul aussi dorénavant le titre d imperntor.
Cette délégation de l’autorité n’était pas, comme on pourrait le croire, une simple fiction. Elle s’opérait réellement et formellement par la (ex regia ou (ex imperii.
11 ne faudrait même pas supposer que cette délégation de la souveraineté populaire ait été faite une fois pour toutes, au début de l’ère impériale, pour fout l’avenir et au profit de toutes les générations successives d’une famille. Elle ne fut faite que pour dix ans ; Auguste dut la faire renouveler trois fois 1 ; les princes qui lui succédèrent durent obtenir cette délégation au premier jour de leur règne et la faire renouveler à l’expiration de chaque période décennale dans une cérémonie que l'on appelait sacra decennalia. La (ex imperii n’était donc pas une constitution permanente. Elle était une sorte de contrat essentiellement temporaire, qui était conclu non pas entre un peuple et une famille, mais entre un peuple et un homme seulement. C’estce qui explique que la puissance impériale pendant les trois premiers siècles ne vin
fut pas réputée héréditaire en droit. Aucune loi de succession ne put être établie par cette simple raison que, dans les idées des hommes, l’autorité restait toujours élective et toujours au choix du peuple. S’il y avait adoption, c’est-à-dire si un empereur présentait son successeur, encore fallait-il que ce successeur fût agréé et que la (ex regia fût faite en sa faveur par qui de droit. Il est bien vrai que le peuple ou la république n’était plus représentée que par le Sénat, corps impuissant dont les empereurs étaient absolument les maitres. C’était ce Sénat qui chaque, fois, rédigeait la (ex, c’est-àdire dressait le contrat entre les gouvernés et les gouvernants. Ce contrat était nécessairement à l’avantage des derniers ; si quelque réserve avait été faite pour la liberté, cette réserve eût été tout à fait sans garantie. On conçoit donc que ce contrat ne fut bientôt qu’une pure formalité, une sorte de fiction ou de mensonge comme ceux que nous avons déjà vus dans les constitutions des âges antérieurs. Il n’en est pas moins vrai qu'il était la seule ressource reconnue de l’autorité et le seul principe qui la rendit légitime aux yeux de cette partie des sujets qui raisonnait. Il est assez singulier que le pouvoir le plus absolu qui fut jamais se soit ainsi appuyé sur un principe toutrépublicain. Il est curieux aussi que cette manière de concevoir le pouvoir impérial ait pu subsister dans les esprits en dépit des guerres civiles, des abus de la force et des fréquentes usurpations. On voit encore un contemporain de Justinien définir ainsi 1 empereur : Princeps est qui civium suorum suffragio electus eminentem super ados furtunam sortitus est U Ces idées n’affaiblissaient, d’ailleurs, en rien l’autorité impériale ; la théorie de la souveraineté primordiale de la nation n’était nullement un obstacle au développement de la puissance monarchique, et ne garantissait en aucune façon la liberté.
Telle était l’essence et pour ainsi dire la théorie de la constitution impériale; voici maintenant comment elle était appliquée. Dans la pratique, l’empereur était l’héritier de toutes les anciennes magistratures républicaines, de toutes celles du moins qui donnaient une puissance réelle. Comme censeur ou maître des mœurs ( magister ou praefectus morum), il nommait à son gré les sénateurs et pouvait expulser du Sénat; il nommait les chevaliers et pouvait chasser de l’ordre équestre; il donnait ou ôtait le droit de cilé ; il assignait enfin à chacun son rang, sa considération, ses droits politiques et même ses droits civils. • Comme tribun du peuple, il avait deux prérogatives inappréciables : d’abord, il était absolument inviolable et pouvait frapper de mort comme sacrilège quiconque portait atteinte à sa personne; ensuite, il pouvait par son veto annuler les actes ou arrêter les projets du Sénat, du peuple, ou des magistrats, s’il se trouvait que ces actes ou ces projets fussent contraires à son intérêt. Comme souverain pontife, il avait dans ses mains la religion et toute l’influence que la religion et les auspices exerçaient encore sur la grande majorité des hommes, dans la vie privée et dans la vie publique ; il nommait les prêtres et les surveillait ; il fixait les croyances officielles, les cérémonies et les fêtes, toutes choses qui tenaient une grande place dans l’existence un peu vide des hommes de ce temps-là. Étant revêtu de la
> Dio. Cass. liv. LUI. — 2 Lydus, De magistr. édil. Han. 1, 15.
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puissance consulaire (potestas consulat' i s ), il pouvait juger sans appel, convoquer le Sénat, édicter des arrêts, recevoir les ambassadeurs étrangers. Il n avait pas besoin d’être consul ; le consulat, duquel la puissance consulaire avait été détachée comme nous venons de le dire, n’était plus qu’un titre, et le prince le rehaussait en consentant à s’en revêtir quelquefois. Les consuls avaient, du reste, le premier rang dans les cérémonies ou le prince ne figurait pas; ils portaient, comme autrefois, la trabée et s’asseyaient sur la chaise curule; ils continuaient à donner leur nom à l’année. Ces prérogatives purement honorifiques semblaient encore assez considérables pour que l’empereur tinta nommer lui-même les consuls. Quant aux préteurs, ils ne jugeaient plus qu en première instance; même il arriva peu à peu que leui pouvoir judiciaire disparut et qu’ils n’eurent plus d autre fonction que celle de donner des fêtes et des jeux au peuple à leurs frais; leur nomination était laissée au Sénat, l’empereur ayant d'ailleurs le droit de recommander ses candidats préférés. Ainsi toutes les magistratures importantes de l’ancienne République étaient entre les mains du prince, en sorte que la souveraineté’ populaire ne put s’exercer que par lui. La République subsistait encore de nom, et le populus ou corps politique restait encore la puissance suprême, planant théoriquement au-dessus de l’empereur. Mais>ce populus ne se réunissait plus dans ses comices, a partir de libère, et n’avait aucun moyen de manifester une volonté. Le Sénat ne fut pas supprimé ; il parut même agrandi, puisqu’il parut hériter des anciennes attributions des comices, comitia e campo ad patres translata sunt'. 11 avait conservé d’ailleurs ses anciennes attributions ; il jugeait les grands procès, les crimes capitaux ; il recevait solennellement les ambassadeurs des nations et des rois étrangers ; il discutait la plupart des affaires , on y parlait, on y votait comme autrefois. Seulement, ce Sénat était nommé par l’empereur et était à sa discrétion. L’empereur avait, à titre de princeps , le privilège de donner son avis le premier, c'est-à-dire d indiquer dans quel sens il fallait voter. Il avait de plus, parle jus rèlationis, l’initiative ou le droit de faire toutes les propositions qu’il lui plaisait. Enfin toute décision du Sénat devait être soumise à son approbation. En sorte qu il pouvait tout sur le Sénat et que le Sénat ne pouvait rien sans lui. Mais la force principale des empereurs leur venait de leur autorité militaire; c’était là, sans contredit, le plus considérable de leurs pouvoirs et celui qui servait d’appui à tous les autres. Avec le titre d 'imperator , ils disposaient de toutes les forces militaires de l’État, et ils étaient les maîtres de la population désarmée. Par eux l’armée fut transformée de deux façons ; d’abord, elle devint permanente ; ensuite, elle cessa d’être l’armée de l’État pour être exclusivement l’armée du prince. Elle lui obéit d’une manière toute personnelle; c’était à lui qu’elle prêtait serment de fidélité ; c’était lui qui la recrutait, qui nommait aux grades, qui donnait la solde et la retraite. Dans toutes les guerres, il avait ce qu’on appelait les auspices, c’est-à-dire le commandement suprême et la haute direction ; après toute victoire, c était lui qui avait les honneurs du triomphe. Comme chef de 1 armée, il avait le droit de paix et de guerre. Le gouvernement des provinces lui appartenait II est vrai que dans les premiers temps on les avait partagées en provinces im¬
périales et provinces sénatoriales, mais on avait eu soin décompter dans la première catégorie toutes celles où il se trouvait des armées; d’ailleurs l'empereur avait l’autorité proconsulaire même dans les provinces sénatoi iales et exerçait ainsi sur elles un droit de surveillance. D ailleurs, cette distinction ne tarda pas à être supprimée, et l’empereur possédant toutes les provinces et disposant des revenus et des forces qu elles donnaient, s imposa à la cité romaine comme un maître tout puissant. Dans chaque province, il avait une autorité absolument sans limites, comme les anciens proconsuls; il jugeait, il administrait, il percevait les impôts. Contre lui les provinces n’avaient, ni en droit, ni en fait, aucune garantie.
En tout cela, l’empereur était l’héritier de 1 ancienne République et gardait toutes les formes du gouvernement républicain. Toutefois, dès l’origine même de l'Empire, on voit germer tout un autre ordre d institutions qui peu à peu vinrent au jour et grandirent. Auguste établit à côté du Sénat le eonsistorium , conseil peu nombreux, absolument au choix du prince, et qui avait quelque analogie avec le conseil d’État de 1 ancienne monarchie française. Il n’avait pas, comme le Sénat, une valeur par lui-même, et ne pouvait pas même concevoir la pensée de l'indépendance; instrument du pouvoir et n existant que par la volonté du prince, il l’éclairait et préparait ses actes. Ce consistoire, qui répondait bien à l’esprit du régime monarchique et à ses besoins, prit bien vite une grande importance. Le Sénat fut peu à peu annulé , ce fut le consistoire qui décida dans toutes les afiaires ayant quelque gravité. Le Sénat qu il rendait inutile ne resta debout que comme un brillant décor, jusqu’au jour ou l’empereur Léon le supprima en donnant pour motif qu’il ne servait à rien 2, et cette vieille institution,^ si longtemps respectée, disparut ainsi sans qu’on s’en aperçût. En même temps que le consistoire se plaçait à côté du Sénat et l'effaçait, il se fondait aussi peu à peu une administration impériale à côté ou au-dessus des anciennes magistratures républicaines. Les premiers empereurs, forcés de déléguer l’exercice de leur immense autorité, nommèrent un préfet de la ville chargé dy maintenir l’ordre, des préfets du prétoire qui n’étaient à l’origine que les chefs des cohortes prétoriennes, des procurateurs chargés de gouverner les provinces, et enfin une foule de fonctionnaires subalternes repartis dans tout l’Empire. Il se forma ainsi peu à peu un personnel administratif fort différent de l’ancien personnel des magistrats républicains. Au lieu d être élus par des assemblées, les fonctionnaires de tout ordre furent nommés par le prince ; au lieu d’avoir caractère de magistrats, ils furent des agents; au lieu d’être tous indépendants, ils furent placés hiérarchiquement les uns audessous des autres, et tous furent surveillés et responsables; au lieu d’être des maîtres, ils furent les premiers sujets d’un maître, et leur première qualité dut être l’obéissance. Ce nouveau corps d’administrateurs, qui était en tout, l’opposé des anciens magistrats, et qui prit de siècle en siècle plus d’importance, répandit à la longue dans tout le corps social des habitudes de hiérarchie et un esprit de subordination que les temps anterieurs n’avaient guère connus. Il arriva insensiblement que les consuls, les préteurs, les questeurs n’eurent plus qu’un
1 Tacit. Ann. 1, 15. — 2 Nov. Leon. 7S.
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vain titre et que l’exercice de l’autorité passa à ce nouvel ordre de fonctionnaires que l’on appela patrices, comtes, préfets du prétoire, vicaires, présidents, qui n’étaient tous, en droit comme en fait, que les agents de l’empereur. .
L’autorité législative du prince se développa de siècle en siècle. D’abord il n'avait pas eu le droit de faire une véritable loi, lex\ mais on donna aux sénatus-consultes la même force qu’aux lois, et comme les sénatus-consultes étaient ou inspirés par le prince ou soumis au moins à sa sanction, il se trouva que l’empereur eut indirectement tout le pouvoir législatif. D’ailleurs, les premiers empereurs, à titre de magistrats, et comme tous les magistrats de l’ancienne République, avaient eu le droit de faire des édits ayant caractère obligatoire. Ce droit s’étendit peu à peu si loin que l’on en vint à formuler ce principe : quidquid principi plaçait legis habet vigorem. Ajoutons que l’empereur qui faisait les lois n’était pas tenu de leur obéir ; on admettait comme un principe incontestable qu’il était au-dessus d’elles.
Par suite de ce développement continu du pouvoir impérial, les idées que les hommes s’étaient faites de l’autorité changèrent peu à peu. Celles que le régime républicain avait déposées dans les esprits, après y avoir vécu quelques générations, s’éteignirent. La théorie de la souveraineté populaire disparut; l’élection du prince par le Sénat, la promulgation de la lex regia, le renouvellement de la délégation décennale, tout cela devint pure formalité que personne ne prit plus au sérieux et dont le sens même échappa à. tout le monde. A partir surtout de Dioclétien, les vieux principes avaient si complètement disparu, que les empereurs commencèrent à se poser comme régnant en vertu d’un droit personnel; ils firent de l’autorité impériale ce qu’elle n’avait jamais été avant eux, c’est-à-dire un bien de famille qu’ils se partagèrent comme une propriété et qu’ils léguèrent comme un patrimoine. Ce fut la dernière transformation de l’autorité chez les Romains. A ce changement essentiel et radical correspondit un changement dans les formes et dans le langage. Déjà le fondateur de l’Empire s’était fait donner le nom d’Auguste, terme de la langue religieuse qui répondait au <jE6aaToç des Grecs etqui, jusqu’alors, n’avait été appliqué qu’aux dieux. Ce fut le germe d’où sortit plus tard toute une façon nouvelle de penser et de parler à l’égard de l'autorité impériale. Dioclétien et ses successeurs adoptèrent des titres et un cérémonial par lesquels ils se placèrent en dehors et au-dessus de l’humanité. Leurs sujets les adorèrent, c’est-à-dire se prosternèrent devant eux et prirent en leur présence les mêmes attitudes que devant les statues des divinités. Tout ce qui touchait à la personne du prince fut réputé sacré ; sa maison fut appelée sacrum cubiculum ; son trésor, sacrae largitiones ; ses gardes, les Joviensou les Héracléens. L’empereur n’était plus un délégué des
ROMULUS et II i:m CS. t Praefal. 7 : Consecrare oriyin.es suas et ad deos referre auctores; cf. Weisseuborn, Titi Livi ab Urbe condita. libri. Inlrod p. 44 sq. — 2 Les principales autorités qui uous ont transmis l'histoire légendaire de Rome sont, après Ennius qui l'a chantée dans les Annales (I, v. 30 sq.) : Cicéron, Repub. Il, 2, 4; T. Live, I, 3, 5; Denys d Hal. I, 76 ; II, 56 ; Strabon, V, 3, 2; Virgile, Aen. VIII . 630, d'après Ennius; Ovide. Fast. Il, 381 sq. III, Il sq. ; Plutarque, Rom. 3 sq. ; Fort. Rom. 8 ; Quaest. Rom. 21 ; Justin (d'après Troguc Pompée), 43, 2. 11 faut y joindre quelques textes de \arron, cités plus loin, et ce qui a survécu de Verrius Maccus et d autres antiquaires, chez Macrobe, Servius, Festus, Paul Diacre, etc. Comme sources, Denys d'Hal. I, 70, cite Fabius Pictor, E. Cincius Alimeutus. T. Caton, Calpurnius Pison; d’une façon générale les annalistes et les jurisconsultes qui, dès la seconde guerre punique, cherchèrent un fondement historique à la discipline auguraic et aux cérémonies publiques et qui ont écrit sous l'influence do
populations; il n’était même plus un homme; il était un dieu. Voilà oit était arrivé la constitution romaine par une pente insensible. On ne sait où cette conception étrange de l’autorité unie à ce système administratif aurait mené les sociétés, si, par une remarquable coïncidence, cet agrandissement démesuré de la puissance impériale ne s’était rencontré avec un décroissement rapide des forces de l’Empire. Au moment où ce régime nouveau s’établissait, il fut emporté, comme la société tout entière, par le torrent des invasions barbares
Fustel de Coulanges.
ROMllLUS et REMUS. — La légende des fondateurs de Rome est sans conteste, même abstraction faite de la grandeur de son objet, parmi toutes celles qui, suivant le mot de Tite-Live, ont consacré les origines de la Ville en les rattachant aux dieux1, la matière la plus intéressante et la plus complexe qui puisse s'otlTir au mythologue et à l’antiquaire. On y rencontre étroitement confondus et enchevêtrés tous les éléments d’une tradition primitive, au caractère national et populaire; mais cette tradition est déformée et rendue méconnaissable par l’ingéniosité à la fois subtile et puérile des annalistes, des poètes, des historiens de profession8. S’il n’y subsistait, nettement visibles, quelques faits topographiques, archéologiques, religieux, qui nous mènent à la réalité du temps préhistorique, la fable de ltomulus et de Rémus n’aurait guère plus de droits à figurer dans le répertoire des antiquités romaines qu’elle n’en paraissait avoir à Mommsen de prendre place dans l’histoire. Cependant, il y a quarante ans déjà, le critique le plus judicieux des témoignages relatifs à la royauté romaine a pu écrire8: « Ces récits plongent des racines si profondes dans des conceptions et des faits qui ne sauraient être que le produit du vieil esprit national ; ils sont dans un rapport si intime avec les cultes les plus anciens, avec les monuments les plus vénérables, avec tous les détails de la topographie romaine, qu’il est impossible de les mettre tout entiers au compte de la fantaisie hellénique 4. » Depuis lors, les fouilles du Forum et celles du Palatin ont donné à cette opinion une confirmation intéressante. Ce sont donc ces faits qui méritent de trouver ici leur place ; et nous ne retiendrons de la légende elle-même que les détails qui les fortifient ou les éclairent.
Une tradition unanime a localisé les aventures de Romulus et de Rémus sur lapartie ouest du Palatin appelée Germains [lupercal]8. Là se trouvait le figuier Ruminai sous lequel le Tibre débordé porta le van où avaient été exposés les Jumeaux nés de Rhea Silvia ou Ilia, amante de Mars [ruea], Là aussi était la grotte du Lupercal , repaire de la Louve qui devait leur servir de nourrice ; là enfin s’élèvait la hutte du berger Faustulus où ils furent élevés, et qui se confond ensuite avec la cabane de Romulus, berceau de la royauté romaine. Le nom du
la Graecia mendax in historiis. — 3 Sclnvegler, Roem. Geschichte in dem Zcilalter der Koenige , p. 41 2 et pass. La même théorie avait été défendue aveu beaucoup de force par Zinzow, De pelasg. Roman, sacris, 1851 ; elle a été reprise dans ces dernières années par Gilbert, Geschichte und Topographie I, 61 sq. passim et, avant lui, à un autre point de vue, par Rubino, Vorgcschichte. Voir plus loin Ja bibliographie. — 4 Voir plus haut, p. 825, n. 1; Visconti-Lanciani, Guida, etc.; et les nombreux travaux de Lanciaui, Richter, etc., tant dans le Dullet. municip. di Roma que dans les Annali et Monument i ; Jordan-Huelsen, Topogr. d. Stadt Rom , 1878-1907 ; Richter,
Topographie der Stadt Rom.. Munich, 1901. — S Cf. III, 2, p. 1398; Gilbert, Op. cil. I, p. 45 sq. ; Jordan-Iluelsen, III, p. 35 sq. ; Varr. Ling. Lat. V, 54; Dion. liai. I, 79; Fcst. Epit. p. 55 ; le Cerinalus est une des sept collines de Rome primitive.
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Cermalus était interprété chez les anciens par l’idée même des Jumeaux, Germant ; on l’écrivait le plus souvent Germains. Si le lieu est nettement déterminé par la descente en pierre qu’on appelait l’Échelle de cacus1, il faut renoncer à expliquer le sens originaire du mot qui le désigne ; car Cermalus est la seule forme authentique. Quant à la légende des Jumeaux de Rome, elle n’est pas la seule de son espèce: il s’en racontait d’autres à Préneste et à Tibur, deux frères y étaient également opposés l'un à l’autre dans une rivalité d’influence2.
Si les noms de Romulus et de ltémus ne sont pas plus clairs dans leur signification originelle que celui du Cermalus, ce n’est pas faute d’avoir été discutés3. Les anciens considéraient le nom de la ville comme issu de celui du fondateur; pour la linguistique moderne, c’est Romulus qui est un dérivé de Roma , identique à Romanus , lequel se confond sans doute avec l’appellation des Ramneis \ race indigène du Latium qui fut le grand facteur de la nationalité romaine. Romulus et Rémus ne sont pas autre chose que les chefs éponymes de cette tribu; il est possible que la piété de leurs descendants les ait personnifiés dans les Lares praestites [lares]8; puis lecouple perdit son individualité religieuse, lorsque , par l’extension graduelle de la cité, les Lares praestites se confondirent dans le groupe des douze Lares, fils d’Acca- Larentia et protecteurs divins de la campagne romaine6.
Les historiens grecs des choses romaines ont donné à Rémus le nom de Pûjxo; 1, qui tend à le confondre avec Romulus; parmi les modernes, Mommsen, d’accord sur ce point avec Schwegler, a conjecturé que la légende, dans sa forme primitive, ne connut qu’un seul fondateur8; et ceux qui ont fourni de la dualité l’explication la plus plausible, y ont vu le souvenir d’un conflit entre les deux quartiers soit du Cermalus et du Palatin, soit du Palatin et de l’Aventin9. Dans cette lutte pour la suprématie, le rôle ingrat fut pour Rémus ,0. Elle débute par la cérémonie des auspices où Romulus s’affirme comme l’augure par excellence, optimus augur , tandis que les présages tournent contre son frère11. Le lituus avec lequel, des hauteurs du Cermalus, Romulus délimita dans le ciel le templum où passèrent les douze vautours, fut conservé à travers les âges comme la plus précieuse des reliques; et la cérémonie qui préluda à la fondation de la ville nouvelle, de cette Roma quadrata qui devait être
1 Four l 'Echelle de Cacus, voir Fini. Rom. 19, où il faut corriger àxTîî;, qui n’a pas de sens, en Exàlvi; Kaxlijs (Bethmann, Rp.Uet. dell. Jnstit. 1852, p. 40); Tac. Bist. 111, 84: Üiodor. IV, 21 ; Solin. I, 18; cf. Scliweglcr, p. 390 ; Gilbert, 1, p. 07 ; Jordan-Huelsen, 111, p. 41, etc. — 2 Virg. Aen. Vil, 070; Serv. Ibid. 078; cf. Mommsen, Remuslegende. Brmes , XVI, p g, 3 Schwegler. p. 418, avec les textes; les diverses tentatives d'inter¬
prétation des modernes, Ibid, note 10 de la p. 419 Voir surtout chez les anciens : Varr. Ling. lat. IV, 50 et lajudicieuse remarque de Philarg. ad Virg. Bel. 1, 20; cf. Serv. Aen. I, 273 et Fest. Ep. 268. — 4 Froehner, Philologue, 1855, p. 55-2: Mommsen, Roem. Gescli. 1, p. 43; cf. Prellcr, Roem. Mxjth. 11, 343.
— 5 V. T. III, 2, p. 945. Ov. Fast. II, 015; V, 129, 135 ; Fest. Ep. p. 223. Ce ne sont pas les fondateurs qui ont fourni 1 idée des Lares, mais la dualité de ceux-ci qui a suggéré l’idée des Jumeaux. Voir Schwegler, Ibid. p. 43 4 sq. G Preller- Jordan, II, p. 342; cf. Mommsen, Zeitschrift fur Alt. Wissensch. 1845, p. 135.
— 7 Plul. Rom. 0 el 11; cf. Gilbert, I, p. 02 sq. — * Die Remusleqende, Op. cit. p. 1 sq. : « Les sources les plus anciennes ne parlent que de Rémus et de Romulus, deux formes différentes du même nom. » Les deux frères sont confondus chez Cat. 58, 5; Frop. Il, 1, 23; Juv. XI, 105, où ils soûl appelés : Geminos Quir inos, etc. — 9 Gilbert, Op. cit. I, p. 04; p. 87 sq. ; 205 sq. — 1» T. Liv. 1, 6 ; Dion. Hal. I, 80; Plut. Rom. 9; Ov. Fast. IV, 815; V, 151; Aul. Gell. XIII, 14, 5; Fest. p. 270; cf. Rubino, Vorgeschichle , p. 213 sq. et la note 300.
— U Cic. Itep. Il, 9, 10; Divin. I, 2, 3, etc. et le Schol. Bob. in Cic. Vat. p. 319; cf. Schwegler, p. 387 sq. La scène des auspices était représentée au fronlon du temple de Quirinus, comme on le voit dans un bas-relief récemment retrouvé, qui appartient aujourd’hui au musée des Thermes, à Rome ( Rômische Mittheilung .
le centre du monde, reçut le titre d 'Augurium Augustum 12. Lorsque les amis d’Octave cherchèrent dans l’histoLre des anciens temps un vocable qui pût rattacher au passé l’Empire nouveau en le légitimant, la plupart proposèrent celui de Romulus; Munatius Plancus fit adopter celui d 'Augustus, qu’un vers célèbre d Ennius avait consacré et qui faisait ainsi de 1 héritier de César comme le second fondateur de Rome arrachée aux guerres civiles. Au début encore du ive siècle de notre ère, l’empereur Maxence, très épris des souvenirs de l’ancienne Rome, devait donner à son fils, dans une intention analogue, le nom de Romulus ; et le dernier empereur s’appela, par une dérision du sort : Romulus Augustulus 13 .
Les auspices pris par Rémus l’avaient été d un emplacement situé à 'la pointe nord-ouest de 1 Avenlin, appelé communément Saxum et que la chronique des Pontifes désignait sous le nom de Remuria ou Remoria u. On peut établir un rapport entre ce nom et celui des aves remores , c’est-à-dire de ceux qui donnaient de funestes présages *8. Il y avait des Remuria en dehors de Rome, à trente stades en aval du Tibre, nous apprend Strabon ; et il est probable que le lieu fut redevable de ce nom à des auspices de conclusion malheureuse16. Ceux dont Rémus fut l’augure, entraînèrent sa mort violente que les annalistes racontèrent de façon diverse avec la préoccupation d’en laver la mémoire de Romulus 17. Le Saxum de l’Aventin fut considéré comme lieu de la sépulture de Remus et même on établit une relation entre sa mort et la cérémonie des Lemuria 18 ; mais cette identification, comme beaucoup d’autres traits, n’est qu’une fantaisie des mythologues hellénisants qui ont dépensé des trésors de subtilité pour ôter à la vieille légende, au profit d’une vraisemblance factice, son caractère naïvement national.
Mommsen, dans une dissertation justement célèbre19, en a pris texte pour démontrer que toute la fable des Jumeaux, jusque et y compris la fondation de Rome et le meurtre de Rémus, n’est qu’une fiction consciente de temps relativement récents. Elle serait née dans 1 intervalle qui sépare la chute de la royauté et 1 érection par les frères Ogulnii en 296 av. J.-C. d’un groupe en airain qui représentait la louve allaitant les J umeaux Cette fiction aurait eu pour but d’accentuer la ressemblance entre le régime disparu, mais non encore impopulaire, et le
XIX, 1904, pl. IV, p. 23-37; E. Strông, Rom. sculpture, 1907, pl. xcm). Ce basrelief n’est pas antérieur au règne de Caracalla. — 12 Ennius ap. Vnrr. De re rust. 111, 1,2; Annal. 1, 94 sq. et Ling. lat. V, 43; cf. Suet. Oct. 7 ; cf. Gilbert, Op. cit. Il, p. 193. — 13 V. Eckhel, Doct. num. vet. VIII, p. 205; cf. Tbédenal, Le Forum romain, 3* édit. p. 240. - 14 Fast. p. 275; 250; Ov. Fast. V, 150 sq ; Dion. Hal. I, 85. Sur une colonne datant du temps de Claude, on lit la forme archaïque : remure, ne; Corp. inscr. lat. V, 4, 506. Pour les diverses variantes du nom des Remuria, voir Gilbert, Op. cit. U, p. 202, n. 1. le fest. p. 270 , cf. l'expression remoram facerc, chez te môme, p. 277 ; cf. Blum, Einleitung in Roms alte Geschicbte, p. 187. - 16 Dion. Hal. 1, 85; cf.’ Stenh. lîyz. p. 544, 3. Le nom môme de Rômus a souvent chez les auteurs une nuance défavorable. Voir Frop. Il, 1, 23 ; V, 6, 8 ; Juv. X, 73 : turba Remi, où l'idéo injurieuse est à la fois dans Remi el dans turba. - n Enn. Annal. 1, 122; chez Macr. VI, I, 15; Serv. Aen. IX, 422; T. Liv. I, 7; Prop. III, 9, 50; Tib. II, ô, 23. Le meurtre de Rémus signifie que la commune dont il est le représenlant perdit son autonomie; cf. Gilbert, Op. cit. I, p. 04, n. 1 et 202, I sq. - Ov. Fast. V, 411 ; 479 sq. Voir i.fmures, 111, 2, p. 1100; Plut. Rom. 9 et II. — « Die Remuslegende, Dermes, XVI, p. I sq; et la critique par Gilbert, Geschichte und Topogr. I, p. 00 sq.
20 Four ce groupe, voir lupercal, p. 1398, n. 9 et 10 ; cf. Muller- Wieseler,
Denkm. d. ait. Kunst, 3, n. 284; Rayet, Mon. de l'art antiq. I, pl. 27; Baumcistcr, Denkmaeler, 1, fig. 052 k comparer avec les monnaies et un fragment du fronton du temple de Vénus e( Rome; voir plus bas, p. 895, n. 5, et Dulin et Malz, Ant. Rildwerke in Rom, Reliefs, n" 3519 et 2235. Les texles chez Tit. Liv. X, 23; Dion. Hal. 1. I, 79; Flin . H. nul. XV, 77. Cf. Cic. Divin. II, 20, 45; Dio Cass. 37, 8 ; Serv. Aen . VIII, 630.
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consulat 1 epublicain, celui-ci rééditant sous une forme nouvelle la dualité primitive, puis gagnant à cette similitude une légitimité plus concrète devant l’opinion. Gilbert a raison de dire qu’une telle solution du problème posée par la tradition est non seulement invraisemblable, mais impossible L D’abord rien de plus forcé que la ressemblance ainsi obtenue de deux régimes politiques différents; et l’histoire entière de la République, surtoutà son origine, nous montre les patriciens beaucoup plus préoccupés d’opposer le pouvoir qui a passé entre leurs mains à la royauté que de les associer tous deux dans une conception commune [regnum). D autre part, 1 affirmation de Mommsen que la fable des origines de Rome ne repose sur aucun fondement réel est de plus en plus démentie par les faits 2.
Les fouilles opérées depuis une vingtaine d'années au Palatin ont, sur le versant ouest de la colline, mis à jour des substructions très anciennes, les plus anciennes de toutes celles qui sont sorties du sol actuel de Rome, et auxquelles on peut demander la confirmation, non pas certes ! de tous les détails dont les historiens ont encombré la tradition, mais tout au moins de son ensemble et de ses traits principaux3. Ainsi, juste en face de la pointe nord-ouest de l’Aventin où il faut localiser les • Remuria et dominant la pente qui mène du Palatin dans la vallée de Murcia4, on a exhumé des fondations, des restants de murs et de constructions qui semblent remonter au delà des temps historiquement connus. Ces ruines sont immédiatement en arrière des vieux remparts qui les ont protégées et l’on distingue encore la ruelle fortement inclinée qui descend vers la dépression ou s eleva le Grand Cirque. De l’ensemble Visconti a pu dire que ces vestiges remontent aux premiers temps de Rome ; la ruelle est l’Échelle même de Cacus, scalae <<aci laquelle figure dans le texte de Plutarque racon- ,1a vie de Romulus. C’est dans le voisinage de cette lueile que nous allons pouvoir déterminer la place de ous es monuments qui donnent à la légende de la fondation son objectivité nationale
Nous , rencou irons d'abord l'emplacement oi, poussait g lier Ruminai . Cet arbre sacré, qui abrita la Louve avec les Jumeaux, reçut son nom d’une divinité rusique, ceUe des brebis et des chèvres dont elle gonflait
l’oro'n' tf T!?6.1168' La vieille lanSue latine nommait b ne de 1 allaitement rumus ou ruma et le vocable
{ “T™* Poné Par Jupiter signifiait : nourricier 6. Dans
y /, ‘;reS des P°ntifes’ Tibre lui-même était appelé
2 2 ’ n°n ParCe qU’H r0n§eait et dévorait ses bords, nais parce que, fécondant les vallées dans son cours, il
si les auteurs avaient '^tT'lrai ^ d°.R®raUS Serail la Pire des inventions,
Ruminai, de Faustulus d Acca V , ^ L"|,ercal' de la '°uve, du figuier
-'e la Chèvre. “ , v\Lonl , ^ 'a mor' d° «»">“'»« Marais
celles qui, sur le Forum UX °U‘ CS du f’alat,n> 'I convient de joindre
<lont parle Festus p 177 «, 1”°’ °" ”"S * J°“r la Pierre ‘Voire, lapis niger,
*1°" -es commentateurs ancL !s d'ïw ^ ^
Lruq- et Asconius à ce vers On ^ , 13, v. Porpliyr. le comment.
état davantage do la tradition le ^ S<T T SUrpr'S c,ue nous ne fassions pas ici l’existence. Pour la hi , l0mbeaU' dont classique a ignoré
P- 1®, , e Th e a fit" ^ 'a'C ^ - P»™ b**, ,JL,
* ‘'interprétation "a’ Gi b2 To 7T' ^ ^ ~ * Plut' *"»• ».
Cf- Unciani, Op. cil p m o V ?■' ’ n0t“; Diod' IV' 21 1 Solin. I, 18;
P OU. p.;l»l. - Varr. Lin g. lat. V, 54 -, De re vust. Il, I, M et
était le nourricier par excellence7. A Jupiter Ruminus faisait pendant une Diva Rumina qui figure dans les Indigitamenla 8 et [dont le saceüum s’élevait sur la pente du Cermalus, non loin du figuier. L’image même de la Louve n’est autre chose que la représentation thériomorphique de cette divinité identique à Fauna Luperca qui se confond elle-même avec Acca Larentia,
1 épousé de Faustulus Faunus et, par lui, mère adoptive des Jumeaux1. Le figuier est, lui aussi, un symbole de fécondité dans la tradition la plus ancienne des cultes indo-germaniques10. Les Grecs l’avaient comme tel consacré à Dionysos et à Déméter, divinités chthoniennes ; et Varron rappelle, en ce qui concerne Rome et le Cermalus, que sur le Lupercal, sous le figuier, les bergers faisaient des offrandes de vin et de lait pour la prospérité des troupeaux “. C’est ce figuier qui est représenté abritant la Louve que tètent les Jumeaux, en présence de Faustulus saisi d’une admiration religieuse, sur un denier (fig. 3955) queCavedoni et Cohen datent de l’an 184 fig. 5955. — La Louve av. J.-C. mais qui paraît être de soixante- et ‘es Jurneaui' dix années plus récent12. Le monétaire dont le nom est en exergue est un certain Sextus Pompeius Faustulus (le denier dit fostlvs), qui n’est pas autrement connu, mais qui compte parmi les ascendants du grand Pompée . Sous la louve, orientée de gauche à droite, on lit Roma ; dans l’arbre, sont perchés deux ou trois (?) oiseaux, sans doute le pivert et la huppe, et aussi la chouette ( parra ) consacrée à Vesta, tous les trois apparentés dans la signification d’oiseaux ou tutélaires ou prophétiques [picus]13.
On remarquera la position de la louve se retournant vers les enfants : c’est celle qu’on retrouve sur les monnaies romaines à la légende romano émises en Campanie dès 340 av. J.-C. [denarius, p. 93, et colonia, fig. 725J.
L arbre lui-même avait sa légende; on racontait que sous Tarquin l’Ancien, l’augure Attus Navius [puteal] lavait miraculeusement transporté du Cermalus sur le Forum, à l’endroit du Comitiumu. Cette translation est sans doute symbolique; elle signifie, selon Jordan, que de la cité restreinte du Palatin sortit la grande ville de Rome dont Servius va bâtir l’enceinte et dont le Forum avec le Comitium formeront le centre politique 13. La conjecture de Mommsen que le figuier Ruminai ne fut mêlé à la fable des Jumeaux que par l’annaliste Fabius Pictor, qui a si gravement altéré en tant de points la vieille tradition, est moins heureuse16. L’arbre ne figure pas, il est vrai, sur le miroir de Bolsena qui nous offre la plus ancienne représentation de la fable des Ju-
U’ G Plut- Rom. 4; Quae.it. Rom. 57 ; Fest. p. 270 et 206, — 6 Aug. Civ. d. IV
11 : V1, l0; Varr- ap- Non- P- 107 I SeD- aP- Aug. Civ. d. VI, 10; Labt. t ->0 30
et Varr. ap. Douai. Tercnt. Phorm. I, 1, 14. - 7 Serv. Aen. VIII. 62; cf. Jordan
Topogr. I, I, 197 et Preller-Jordan, floem. Myth. Il, p. 132. — 8 V. indigitamenta
III, 1, p. 470 et Preller-Jordan, Op. cit. I, 418; cf. Mommsen, Roem. Forsch II'
p. 1 1 sq, a Macr. 1. 12, 21 ; cf. Schwegler, Op. cit. p. 412 et toute la fable des
Jumeaux dans ses rapports avec Acca Larentia, chez Mommsen, Op. cil p 10 su
[7 A’ Kulm'0,e Rorabknnft des Fcucrs, p. 259 ; l'arbre a son pendant dans la
légende germanique; voir Gi-imm, Deutsche Mythol. 4* édit. p. 821 et sunnl
- H Varr. De te rust. Il, 11, b. - 12 Cohen, MM. consul, p. 259, pl xxxu,'
1 ompeia, I ; Babelou, Monnaies de la Rép. II, 336 ; Babelon date de 129 ■ K lue’
manm Annali delVtnstU. 1879, p. 42, de 1.3; cf. Mommsen, Roem. MüJwesen,
n. 159, qu, date vaguement de la 1" moilié du vu* siècle de Rome - 1» T IV I
p. 471. - 14 Con. Narr. 48; Dion. Hal. III, 71 ; Pli,,. H ht. ». XV, 20. 77 - Tac.’
Ann. XIII, 58; Fest. n. 168; Serv 4 pn VI 1 1 on n „ i ,
’ ’ F- » oeiy. Aen. via, ,)0. II y a eu des confusions et des
erreurs du Tait des deux figuiers, déjà dans l'antiquité ; ainsi Tit l,iv I 4 et Tac
Loc. eu. ; cf. p,™., IV, I, p. 779. - 13 Topographie, I, 1, p. 200. - t* Roem'
Torschungen, II. p. H, note.
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meaux1; mais il n’en paraît pas moins inséparable et Schwegler a pu, avec raison, le considérer comme formant, au point de vue religieux et topographique, l’élément principal du bloc légendaire2.
Quoi qu'il en soit, le figuier du Comitium tit, depuis la tin de la royauté, tort à celui du Lupercal. Seul il semble avoir été l’objet de la sollicitude sacerdotale. Pline l’Ancien ne parle du dernier que comme d’un lointain souvenir, alors que l’autre, appelé Ficus Navia, préoccupaitl’opinion par les phénomènes de sa croissance ou de son dépérissement. Sous Néron, il s’était desséché et avait failli mourir, ce qui fut considéré comme un fâcheux présage; lorsqu’il eut reverdi, on l’entoura d’une balustrade en métal pour le préserver3. Un bas-relief exhumé en 1872 sur l’emplacement même du comice et datant du règne de Trajan en a conservé l’image4. C’est lui, en somme, qui, dès lors, perpétua la tradition née sur le Palatin; et même on érigea à proximité, pour le compléter, un exemplaire du groupe de la Louve et des J umeaux s.
Non moinsrespectées et entretenues étaient les cabanes de Faustulus et de Romulus que les historiens semblent distinguer, alors que le tugurium du berger et la casa du fondateur ont dù, dans la réalité, se confondre6. D'anciennes représentations nous en ont conservé la physionomie ; s’il en faut croire Denys, l’une au moins des constructions subsistait encore au temps d’Auguste, soigneusement entretenue par l'autorité sacerdotale. F.lle était du type des cabanes primitives [domus, fîg. 2506, 2507], construite en terre argileuse et couverte de chaume; un historien mentionne des incendies qui les auraient détruites, l’une en 38 av. J.-C., l’autre vingt-six ans plus tard. Mais déjà alors la casa Romuli 1 était dénommée aedes, ce qui semble prouver qu’on l’avait transformée en sanctuaire. 11 y faut sans doute chercher la curie des Saliens, où le bâton augurai de Romulus était conservé 8. Lanciani l'a identifiée avec une très antique chapelle construite à l'aide du tuf de la colline et dont les pierres portent la marque des constructeurs. On n’a pu décider encore si ces caractères appartiennent à l’alphabet étrusque ou au plus ancien alphabet latin ; dans tous les cas, l’éminent archéologue y voit avec quelque raison un vestige des plus lointaines origines de Rome9.
Si nous montons au sommet de l’Échelle de Cacus, nous rencontrons un dernier témoin de la royauté de Romulus avec le cornouiller sacré 10. C’est à proximité de la casa Romuli qu'a pris racine dans le sol du Palatin la lance jetée par le fondateur depuis la pointe nord-ouest de l’Aventin où Rémus lui-même avait pris les auspices. Cet acte a été interprété comme symbolisant la prise de
1 Alonutn. Inst. XI, 3; cf. Kliigmann, Annal. Inst. 1879, p. 42. — 2 Schwegler, Op. cil. p. 417; cf. Gilbert, Op. cit. I, p. 55 sq. — 3 Plin. Lac. cit. ; Ov. Fait. 11, 419; Serv. Aen. VIII, 9Û; voir puteac, Loc. cit. — 4 Jordan, chez Bursian, Fortschritte, etc. 1875, p. 754 sq. — S Fesl. p. 108, 270; Dion, liai. III, 71- — 0 Dion. Hal. I, 79: Plut. Rom. 20; Dio Cass. XLVIII, 43; Sol. I, 18; Notit. région. X; cf. Preller, Regionen, p. 180; Lanciani, Guida, p. 132, 133 ; et Gilbert, Op. cit. I, p. 49. — 7 Varr. Ling. ht. V, 54 (fragment de la chrooique des Argues). — 8 Val. Max. I, 8, Il ; cf. Rubino, Vorgeschichte , etc., p. 221, qui essaie de distinguer la casa Romuli, identique au tugurium Faustuli et devenue la curie des Saliens, d une autre casa portant le nom du fondateur et située au Capitole prés de la Curia Calabra (Vitr. Il, 1, 5; Sen. Conte 2, 1. 4; Con. Narr. 40, etc.) : c'est la première qui possédait le lituus. — 9 Lanciani, Op. cit. p. 133; cf. Jordan, Topographie, 1, 1, 259; Bruzza, Ann, ali dell'lnstit. 1876, p. 72 sq. tav. d'agg. IK. — 10 Plut. Rom. 20 ; Serv. Aen. III, 46 ; Arnob. IV, 3 ; Mqth. lal. p. 894 ; texle de Lactantius Placidus, schol. d'Ovide, Met.
possession de la ville nouvelle". Comme le figuier Ruminai, le cornouiller fut un objet de vénération pendant toute la durée de la République. Plutarque raconte qu’il subsistait encore au temps de Caligula et qu’alors il périt, les travaux entreprispour la réparation de l’escalier ayant entamé ses racines. Pour Rubino qui s’est attaché surtout à montrer les rapports de l’histoire de Romulus avec le culte des Lares, le jet de lance signifie, non l’occupation militaire d’un territoire ennemi ( ager hostilis ), mais le transfert de la religion des Lares praestites qui, avec Faunus, Picus, Mars et Jupiter, devaient être les divinités principales de la Roma quadrata '2. De toute façon nous retrouvons une fois de plus les souvenirs laissés par la royauté de Romulus, étayés en quelque sorte et garantis par les plus anciens cultes de la cité.
.De tous les autres faits racontés par les annalistes et, à leur suite, par les historiens, il n’en est point qui mérite de figurer à cette place, à l’exception de celui qui nous est donné par eux comme étant la conclusion du règne et la consécration de la mémoire du fondateur. Je veux parler de sa mort mystérieuse au Marais-de-la-Chèvre [poplifugiaj 13 et de son apothéose; mais si nous le mentionnons, c’est uniquement pour constater qu’il laissa l’opinion indifl'érente et qu’il n’a marqué sa trace ni dans le culte officiel de Rome ni dans l’art. Il est à peu près démontré que la poésie d’Ennius a forgé de toutes pièces l’apothéose, par imitation de ce qui se pratiquait chez les Grecs ; les poètes de l’âge suivant ont pu continuer dans cette voie et les historiens eux-mêmes exploiter cette fable: elle n’a jamais pris place parmi les traditions nationales et il n’existe aucun monument, ni temple, ni statue, ni bas-relief, qui lui ait donné la consécration publique u. Romulus ne fut vénéré comme une divinité qu’après son identification, assez tardive et dont lapiété populaire n’a mêmepas dù saisir le sens, avec Quirinus". La seule image divinisée que nous ayons de Romulus sur les monnaies de la République est celle qu’on voit (fig. 5956), sous le nom de Quirinus et avec ses traits, sur un denier de la gens Mernmia 16. On peut d’ailleurs douter que le monétaire en la frappant ait songé à Romulus; et les modernes n’y ont songé eux-mêmes qu’en la rapprochant de fantaisies poétiques qui ont- juste la valeur de 1 apothéose selon Ennius 1T.
Pour le surplus, les représentations du fondateur de Rome sont aussi rares et insignifiantes 18 que celles de la déesse Roma sont fréquentes et caractéristiques [romaJ. Des monnaies de la période impériale nous le montrent sous les traits d’un guerrier jeune, vêtu delà cuirasse,
XV, 48. — U Fest. Epit., p. 03, coeliburi hasta, et p. 101, liastae. Pour ^interprétation juridique, voir Gains, IV, 16 et hasta, III, I, p. 42. — 12 Rubino, Vorgeschichte, p. 217, n. 301 ; cf. Gilbert, Op., cit. p. 47 avec la note 3. - 13 Tom. IV p. 579 et juno, 111, 1, p. 085 avec les textes cités; cf. Hor. Epod. XVI, 13 avec les notes des commentateurs ; voir aussi i.atinus, 111, 2, p. 98U. — 14 Enn. ap. Cic. Rep. I, 41, 04; Ov. Fast. II, 491 ; Luc. Phars. I, 197 ; cf. T. Liv. I, 16- Dion. Hal. Il, 56; Plut. Rom. 28; Ovide cependant paraît décrire' Romulus déifié d'après quelque monument: pulcher'et liumano major trabeaque decorus-, et Plutarque peut-être traduit le passage d'Ovide. — '» Qommus, IV. p. 807 avec les textes cités. — 16 Cohen, Med. consulaires, XXVII, 5; cf. Babelon, Mon. de la Rép. p. 217; Bernoulli, Roern. I Iconographie, I, pl. i, p. 8. Les Memmii se prétendaient sans doute descendus de Quirinus-, cf. l'apostrophe de Catulle à Memmius, notre monétaire, xxvm, 15. — U Ov. Fast. 11,501 VI, 309; Plin. Uist. nat. 34, 23, Loc. cit. — i8 Pour cette rareté, voir Helbig, Campan. Wandmalerei , p. 4 sq.
nus.