DELIRIUM TREMENS
celui qui accompagne livresse proprement dite , et qui est si souvent gai et expansif , le délire dans la folie des ivrognes est presque toujours triste et dépressif; il se rapproche de celui de la lypémanie, comme le premier, du délire de la monomanie.
Les hallucinations forment la base du dérangement de l'intelligence , dans le delirium tremens , c'en est le symptôme dominant. M. Marcel dit même avoir rencontré des cas où e]les constituaient à elles seules le désordre moral [Thèse citée, p. il). Ces hallucinations ont presque toujours rapport à des sujets effrayants ou qui menacent directement la vie ou la sûreté des malades (Marcel). «Les malades, dit M. Brierre de Boismont , voient les objets doubles; tout chancelle autour d'eux; ils aperçoivent des spectres , des ombres ; ils entendent des éclats de voix , des bruits insolites ; ils sont persuadés que leurs aliments ont le goût de poison ; ils respirent des odeurs fétides. » [Des hallucinations, etc., 1845, p. 182).
Roesch dit que dans les hallucinations ébrieuses , le malade croit sa chambre , son lit , ses habits , pleins de mouches , d'oiseaux, de souris, de rats, ou même d'animaux imaginaires qu'il cherche par tous les moyens à éloigner [Biblioth. du méd. prat., 1849, t. IX, p. 477). Un genre d hallucination que M. Marcel signale comme très fréquent, c'est de se croire poursuivi, tantôt par des gens armés, tantôt par des cris insultants : aussi voit-on quelquefois, sous l'empire de telles hallucinations , les malades , dans leur empressement à fuir, se jeter par les fenêtres ou par-dessus les rampes d'escalier.
Le» hallucinations les plus fré<^juentes sont celle» de la vue et de l'ouïe tout ensemble, quelquefois seulement des hallucination.s de louie ; on en a observé aussi du goût et de 1 odorat.
Le caractère du délire dans la folie des i\ Tournes doit faire [)re8sentir la fré(juence du suicide dans c«tte maladie, a C est principalem<;nt le vice de 1 ivrognerie , dit M. Hwsch , (jui rend la mort volontaire si refendue de nos jours. Schlegel a dit : L ivrognerie Oî^t la principale cause du suicide on An^'lelerre , en Allemagne et en Russie; le liljcrlinage cl le jeu en France; la bigoterie en l'>pa^nc. » Deux cents j suicides ont eu lieu à Londres, en 1821) ,
par suite de l'habitude des boissons spiritueuses. Ces boissons sont moins recherchées dans la plupart des pays méridionaux que dans les contrées septentrionales ; par la même raison , le suicide est fort rare aujourd'hui en Italie. Autrefois le goût de boire était rare en Angleterre ; le suicide l'était également, et ce fut le vice de l'ivrognerie qui l'y introduisit vers le milieu du xvi^ siècle. Casper rapporte , d'après des documents officiels, que le quart des habitants de Berhn qui ont attenté à leurs propres jours, depuis 1812 jusqu'en 1 821 , étaient des gens adonnés à la boisson.
[Annales d'hijg., i. XX , 1838). «L'abus de l'opium , dit Esquirol , des boissons chaudes , celui des liqueurs alcooliques , causent souvent la lypémanie et conduisent les mélancohques au suicide ; peut-être faut-il attribuer à l'abus des boissons chaudes et de l'alcool le grand nombre de suicides que l'on observe en Angleterre ; c'est le sentiment de plusieurs médecins anglais. » [Des maladies mentales, 1838, t. I, p. 432).
Sur 20,832 suicides observés en France dans l'espace de neuf ans, de 1 836 à 1 845, et dont les causes ont été notées avec plus ou moins de certitude, 41 3 ont été accomplis pendant un accès d'ivresse, par 365 hommes et 48 femmes; 1,056 ont été attribués à l'habitude de l'ivrognerie et à V abrutissement qui en résulte, chez 825 hommes et 161 femmes [Comptes rendus de la justice criminelle en France).
Il y a des gens chez qui l'ivresse développe toujours une certaine propension à se tuer, qui forme le caractère dominant de leur délire. Mais c'est le plus souvent à cause de la nature du délire et des hallucinations que les suicides s'accomplissent dans le délire des ivrognes. Le suicide a été rencontré dans la moitié des cas que M. Marcel a observés à Bicêtre. Les genres de mort employés furent les suivants : la submersion, rasjjhyxio, le poison , l'instrument tranchant , la pendaison , l'action (le se jeter par la fenêtre. Tous n'ont pas exécuté leur funeste dessein, et aucun de ceux(pii l'ont accompli n'a succondié, l)i('n (jue plusieurs aient fait des tentatives réit<^rées. Mais la volonté dci se donner la nioil a été l)i(!n manifeste chez tous. Tous également, à rexceplion d'un seul, étaient on proie à des hallucinations sans cosse renais-
DELIUIUM TKEMEiNS.
santés ; il» sontondaiont accuser de meurtres , de pratiques infâmes, de vol...
( Thèse citée , p. 19).
A cela se joignent des troubles , des mouvements auxquels on avait autrefois attaché beaucoup trop d'importance ; c'est un état , non ])as de convulsion , mais de tremblement général des muscles , surtout aux muscles supérieurs; la langue ellemême est tremblante ; lorsque les malades veulent boire , ils ont quelquefois la môme difficulté que les choréiques à ajuster le verre à leurs lèvres. Outre cela, l'agitation des membres est ordinairement extrême , quelquefois convulsive ; il y a presque toujours des soubresauts de tendons. On a vu encore de véritables convulsions épileptiformes , mais qui tenaient sans doute , ainsi que le coma mortel que Roesch a vu leur succéder, à quelque complication cérébrale.
La loquacité du délire et l'insomnie opiniâtre font encore un des traits saillants de la maladie. Le visage est ordinairement rouge, animé, les yeux étincelants; les malades s'épuisent en efforts incessants pour se soustraire aux entraves dont on les étreint, ou aux voisinages fâcheux que leur créent leurs hallucinations. La soif est habituellement vive ; la langue rouge , sèche , souvent couverte dun enduit blanchâtre; une sueur abondante ruisselle sur la peau , il y a souvent de la fièvre ; mais nous ne pensons pas que labsence ou l'existence de ce dernier symptôme autorise à diviser le delirium tremens en fébrile et non fébrile. La fièvre, dans cette maladie , nous paraît plutôt le résultat de l'agitation extrême à laquelle le malade se trouve en proie , que de la maladie ellemême. Le delirium tremens n'est pas une maladie fébrile.
Le retour du sommeil annonce , en général, la prochaine disparition du délire : non pas à titre de cri.<e , comme on l'a avancé , mais comme résultant sans doute d'une atténuation de l'état morbide. On dit encore avoir vu la maladie disparaître à la suite de sueurs alx)ndantes et critiques.
Le diagnostic du delirium tremens offre, en général, peu de difficulté, à moins (pie l'on ne soit tout à fait dépourvu de renseignements sur les antécédents du malade. Dans ce dernier cas , la forme parli- «ulicre du délire , la nature des hallucina-
tions , le tremblement musculaire lorsqu'il existe , l'absence de fièvre avec une sueur abondante, l'odeur alcoolique, que souvent exhalent les malades , mettront sur la voie du diagnostic. On ne confondra pas la folie des ivrognes avec la dipsomanie , nom que Hufeland a donné à une maladie qui consiste dans une propension irrésistible à boire et à s'enivrer.
La durée la plus ordinaire du delirium tremens est de six à vingt jours ; cependant il peut dépasser ou ne pas atteindre cette limite. Le delirium tremens offre rarement une terminaison funeste. Quelques malades périssent par accident ou se tuent à dessein ; quelques uns meurent dans les convulsions. D'autres succombent à diverses complications. Après plusieurs rechutes , un certain nombre de dipsomanes restent décidément aliénés et finissent par succomber à une paralysie générale. Mais on peut affirmer qu'il périt à peine un malade sur vingt , pendant la période aiguë du delirium tremens. (Calmeil , Dict. de méd. en 30 vol., t. X, p. 36 ). Le delirium tremens chronique ne nous paraît être autre chose qu'un état de monomanie ou de démence qui peut succéder au delirium tremens , proprement dit , et ne se dislingue plus guère des autres formes d'aliénation mentale que par son origine première.
Les récidives sont fréquentes dans le delirium tremens : ce qui tient sans doute à ce que les malades renoncent difficilement aux habitudes (jui l'ont fait naître une première fois. L'asile de Bloomingdale, qui avait été fondé dans l'Etat de New- York pour recevoir les aliénés , fut destiné plus tard exclusivement aux individus atteints d'aliénation mentale par excès de li([ueurs alcoolicpies , et en particulier de delirium tremens. Du 16 juin 1821 au 31 décembre 1 8 i t, on a reçu, dans cet asile, 522 per.^^onnes affectées de delirium tremens, parmi lesquelles 48 femmes seulement. Parmi ces individus, il y en avait un grand nombre (pii reparaissaient à l'asile pour la seconde, la troisième, la cjuatrième et même la sixième fois. Douze y rentraient dejmis la (piinzième jusqu'à la vingt-sixième fois. La plupart de ces individus avaient de vingt à cjuarante ans. Le plus grand nombre des fi'mmes étaient âgées de trejite à quarante ans. Quant à la profession , on