CONFUSIONS GRAMMATICALES
On sait que quelques infinitifs latins en ère ont donné au français populaire deux formes, l'une forte, l'autre faible, — par un déplacement fautif de l'accent latin :
cûrrere^ courre-courir. plàcére, plaire-plaisir.
f/émëre, geindre-gémir. quaérëre, querre-quérir.
frêmere^ freindre-frémir. suryere, sourdre-surgir^.
i. Dans les composés tels que prud'homme.
2. On serait tenté d'ajouter à cette liste chantre-chanteur; mais le premier vient de cantor, le second de cantatorem*.
3. Aux doubles formes infinitives que nous citons, il convient d'ajouter houffer-bouffir , et peut-être pouffer. — Je passe sous silence les formes du vieux-français tâcere, taire-taisir, plâcere, plaire-plaisir, texere, tistretisser, etc..
D'autres fois, le même primitif latin donne au français populaire deux infinitifs de forme différente, tout en conservant à l'acœnt latin sa place légitime :
crispare^ crêper-crépir. movere, mouvoir-mouver (?).
Une autre espèce de doublet, produit d'une confusion analogue, doit prendre place ici ; on sait que dans la déformation graduelle qu'a subie le latin pour devenir le français, les formes se succèdent et pour ainsi dire s'étagent avec la plus parfaite régularité : ainsi festa donne d'abord /este i^uis fête; aussitôt qu'apparaît dans la langue cette dernière forme, la première disparaît pour toujours ; de même pellis donne le vieux français pel qui cède bientôt la place à la forme moderne peau; si par un accident indéterminé, l'ancienne forme pel avait persisté parallèlement à la forme peau y cette persistance aurait donné lieu à un doublet. — C'est ce qui est arrivé pour un certain nombre de mots qui coexistent à un degré de maturité, et pour ainsi dire d'âge différent.
Tels sont :
appellum*^ appel-appeau. palus^ pal-pieu*.
bellus*^ bel-beau. solidarcy solder-souder.
collum, col-cou. stallum*, étal-étau'.
follis*^ fol-fou. vallis^ val-vau.
labellus*, lambel '-lambeau, verûculum, vrille-verrou^. mollis, mol-mou.
1. La forme lambel est restée dans le Dictionnaire héraldique.
2. Pieu est dans notre ancienne langue piel, et dérive de palus. Diez s'oppose avec quelque raison à cette dérivation, et prétend que s'il existait une forme pieil, le mot correspondrait exactement à un latin ptcujuj* (ital. picchio).
3. Élan est ici au sens de boutique. Ces deux mots viennent du vieil haut-allemand stall.
4. Veruculum, verûclum a donné très régulièrement le vieux français verroil, aujourd'hui verrou, comme genuculum, genuclumt a donné le vieux-franrais genoil, aujourd'hui genou. — D'un autre côté veruculum a donné dans le latin vulgairo une forme corrompue vruculum, vru" clum, qui est môme vriclum dans les Graffiti de Pompéi, et dont vrille est le dérivé. — On ne peut point ajouter à cette liste le doublet cer-' veau-cervelle, l'un vient de cerebella, l'autre de cerebellum.
dans lesquels le l latin est resté l dans les mots de l'ancien français, et s'est adouci en u dans les formes plus récentes.
De même dans adpastum, appas-appât, — juœtare (a)justerajouter* — bosquet-bouquet 2, le s originaire persiste dans un des termes du doublet, et est remplacé dans l'autre par un accent circonflexe. — Dans Eœmota émue- émeute, — benedictus, béni, bénit, — le ^ disparaît dans un terme et subsiste dans l'autre. — Dans laborem labour-labeur, — florere florirfleurir, — horà or-heure, — Vo latin répond à la diphthongue eu dans un des termes du doublet, — aux sons 0, ou dans l'autre.
Un fait analogue se retrouve dans le doublet dominicella demoiselle-donzelle, — double forme qu'on ne trouve expliquée nulle part d'une manière satisfaisante, et dont voici, je crois, la solution : 1° le latin dominicella a perdu suivant la règle ^ son atone brève protonique en passant en roman et est devenu domincélla, d'où italien damigella, espagnol damisela, provençal id., français damoiselle . 2° Bominus est domnus dans le latin vulgaire, et dominicella est par suite doynnicella. — En passant au roman, la forme domnicéllus, par la chute régulière de la brève a donné doynncellus , d'où italien donzella, espagnol doncela, français doncele. Cette dernière forme disparut au xrv^ siècle, et c'est seulement au xvi® que l'italien donzella nous fournit la forme donzelle. — Cette explication par le latin vulgaire nous dispense d'admettre la contraction directe de dominicella en donzelle, contraction très douteuse, puisqu'il est anormal que deux voyelles brèves atones disparaissent devant la voyelle tonique.