‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 109 sur 251 · GEN · texte numérisé non relu

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nu moral, la rerlu,c( en littérature le bon goût; de là celle remarque de Shakspeare : Le goût et le génie sont inséparables. Aujourd'hui, au contraire si l'on s'en rapporte à M. Saint-Marc Girardin, le génie serait quelque chose de capricieux, de bizarre, de désordonné, et pas autre chose. C'est à ces dehors qu'on le reconnaît, et c'esl par ces dehors aussi que les prétentions le singent et le copient.

Ce ne serait rien encore, dit-il. si le génie avait des règles et des devoirs à observer. Mais, toujours, mm wiis lils, mauvais mari, mauvais père, n'ayant ni vertu, ni honneur, ni susce; tibilité, que lui importe tout cela ? soyons homme de génie, el cela répond à tout. C'esl qu'en effel, l'homme aime mieux ce qui est grand, dût cette grandeur l'écrasrr, que ce qui est bon, dût celle bonté le soulager. L'espèce humaine est ainsi faite : clle-aime à être ballue I Elle a pour la grandeur qui se dispense de la vertu je ne sais quel respect imbécile et immoral. De là une funeslc tentative, pour toutes les mauvaises âmes, de singer le génie, de viser au grand el de l'aire de leurs fautes un piédestal insolent. Le vice, au lieu de rester dans son ordure, se pare et se drape ; le crime, au lieu d'être honteux et tremblant, a pris le ton rogue el fier ; il parle tout haut. à la société, qui a trop souvent la liélise de l'écouter chapeau bas. Voilà où nous en sommes venus avec cette manière de croire que le génie est tout, avec ce cube du grand que chacun a empêché par amour-propre.

Pour éviter tous ces ineonvénients, il faut se former une idée du génie d'après les ouvrages des grands artistes grecs et de ceux qui leur ressemblent, à quelque degré que l'emporte d'ailleurs, dans le génie, limaginalion retenue qui ne connaît de limites que celles de l'esprit le plus élevé. L'abbé Wincliclman, qui avait le talent si rare de pénétrer jusque dans l'intérieur de tous les objets, et d'y apercevoir nombre de choses qui ont échappé el peuvent échapper à tant d'autres, a remarqué que la force active du corps et l'expression des passions ne se sentent en rien, dans ces restes de l'antiquité, de la moimlre contrainte, ni de ce qui peut porter atteinte au vrai cl à l'expression de la nature.

Quoi qu'il en soit, on ne doit pas oublier que, pour devenir un homme de génie, il faut avoir beaucoup observé ; on ne saurait être créateur sans cette condition, et réciproquement on ne sera observateur que pour cire en étal de créer. Cela est d'autant plus nécessaire que l'esprit, livré à lui-même, n'emploie pas toujours ses forces avec justesse, et qu'il ne s'occupe que de hasards dans l'immensité des choses qui se présentent à lui, tant qu'il n'est pas déterminé par quelque objet capable de le fixer. Il faut nécessairement connaître quelque chose de certain, avant que de se porter vers des objets inconnus. C'esl l'expérience des aulres qui doit nous instruire, leurs pensées nous éclairer, el pour ainsi dire,

leur aile nous porter, avant que nous puissions être inventeurs. Il est rare de voir un génie trou-ver une science dans sou propre fonds.

Sans doule que dans les sciences, le génie, semblable ;m navigateur hardi, cherche et découvre des régions inconnues ; sans doute que, dans les arts, le génie peut être comparé à un coursier superbe qui d'un pied rapide s'enfonce dans l'épaisseur des forêts, et franchit les halliers el les fondrières; sans doute enfin que ce génie saisit toutes les règles fixes qui assurent le succès. Mais s'ensuit-il que le génie puisse féconder un champ qu'il n'aura jamais cultivé ? Au contraire, les hommes d'esprit, quand ils ont longtemps observé attentivement el médité avec soin leurs modèles, sitôt que le moindre objet les appelle, ils s'y livrent avec ardeur, et cela parce que en acquérant toujours des connaissances nouvelles qui étendent le fonds de leur esprit, ils en préparent la fécondité. C'est ce qui a fait dire avec quelque fondement par certains philosophes, que la force du génie change en bonne nourriture les préceptes les plus mal digérés, loul comme une mauvaise graine donne un lion fruit dans uue terre excellente.

Ainsi, en lait de génie, il y a celui des découvertes dans les sciences, celui de l'invention dans le fond et le plan d'un ouvrage, et enfin celui de l'expression. De telle sorte que, selon les divers genres auxquels chacun applique ses facultés, l'une ou l'autre de ces différentes espèces de génie sera plus ou moins désirable. Dans la poésie, par exemple, le génie de l'impression est, si j'ose le dire, le génie de nécessité. Le poète épique le plus riche clans l'invention des fonds n'est point lu s'il est privé du génie de l'expression, tandis qu'au contraire un poëmc bien versifié et plein de beautés, de détail et de poésie, fùl-il d'ailleurs sans invention, sera toujours favorablement accueilli du public. Observons toutefois que, si le génie suppose toujours l'invention , loute invention ne suppose pas le génie. Pour obtenir le litre d'homme de génie, il faut non-seulement que l'invention porte sur des objets généraux et intéressants pour l'humanité; mais encore que l'auteur soit né dans le moment même où par ses talents et ses découvertes, il puisse faire époque dans les arts et les sciences qu'il cultivera avec zèle, el aux progrès desquels il conti ib uera. Chose digne de remarque, celle activité de l'esprit qui caractérise l'homme de génie semble s'exercer aux dépens du physique, c'csl-à-dire, que rarement le génie se montre chez des hommes fortement constitués, comme si des formes herculéennes et l'épaisseur des muscles étouffaient l'intelligence. Il faul bien qu'il en soit ainsi, puisque les hommes corpulents manquent généralement d'esprit el d'imagination , tandis que tous les écrivains, les poètes, les savants de toule espèce, ont un extérieur chétif et souffrant ; le physique , chez eux, semble étiolé et amoindri ; mais leur front noble et développé révèle unu

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Jiauto capacité, el leur regard étincelle du feu de la pensée. C'est donc dans ces constitutions débiles et frêles, transparentes en quelque sorte, qu'existent les plus puissantes intelligences, celles qui sont destinées à éclairer, à dominer el à transformer le monde.

Mais , pour en arriver là , que d'efforls les grandsgénies n'onl-ils pas à faire pour que les autres hommes leur pardonnent celte supériorité qui fait leur gloire ! Toujours en bulle eux traits envenimés de l'envie, qui sait les calomnier, ils ne peuvent se soustraire à ses (rails empoisonnés; mais ils s'en consolent aisément , parce qu'ils savent tous que la plus grande des satisfactions que celui qui a reçu le génie en partage puisse goûter, c'est de le consacrer à éclairer, instruire el perfectionner l'humanité; et que si quelques esprits jaloux tendaient à ternir sa réputati n, les applaudissements de la foule el le calme de sa conscience suffiraient à son bonheur.

GLORIEUX (défaut). — La gloire, avonsnous dit à l'article Amour de la gloire, est la bonne réputation fondée sur l'estime. Elle est au comble quand l'admiration s'y joint . La gloire suppose toujours des choses éclatantes en actions méritantes, en talenls recommandables , en vertus, el toujours de grandes difficultés surmontées. César, Alcxamlre, ont eu de la gloire. On ne peut guère dire que Socrate en ail eu. Il attire l'estime, la vénération, la pitié, l'indignation contre ses ennemis ; mais le mot de gloire serait impropre à son égard; sa mémoire est respectable plutôt que glorieuse. Charles XII a encore eu delà g oire. parce que sa valeur, son désintéressement, sa libéralité, étaient extrêmes.

Dès lors il ne faudrait pas confondre la vraie gloire avec la vaine gloire , qui forme le caractère du glorieux : celle-ci est une poire ambition qui se contente des apparences, qui s'étale dans le plus grand faste et ne s'élève jamais aux grandes choses. Elle est si séduisante qu'on a vu des souverains qui, avant une gloire réelle, oui encore aimé la vainc gloire et recherché les louanges par le gran I appareil de la représentation.

Mais, de même que c'est l'amour de la vraie gloire qui pousse les hommes aui actions excellentes {Sociale, Xénophon) , de même la vaine gloire excite les passions dif

férenles à s'insulter réciproque ut, el cela

chez ceux-là même qui devraient la dédaigner. Mais non, ei quoiqu'on Bâche bien qu'il n'est pas de plus tnsie caractère que le raractèredu glorieux ; quoiqu'on n'ignore pas que ce soll le masque de la grandeur, l'étiquette des hommes nouveaux, la ressource des hommes dégénérés ut le sceau de l'ini >

pacilé ; la SOtlîse ''ti a fut le BUppléuirnl du mérite et cherche à s'en larguer.

A la vérité , on suppose souvent ec car. ictère où il n'est pas. Ceux dans qui il es), croienl presque toujours le voir dans les autres; el la bassesse qui rampe au\ pied de

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la faveur le dislingue rarement de l'orgueil qui méprise la fierté, qui repousse le mépris. On confond aussi quelquefois la timidité avec la hauteur du glorieux -.elles ont, en effet, dans quelques situations, les mêmes apparences. Mais l'homme timide qui s'éloigne n'attend qu'un mol honnête pour se rapprocher; et le glorieux n'est occupé qu'à étendre la dislance qui le sépare , à ses yeux, des autres hommes. Plein de lui-même, il se fait valoir par tout ce qui n'est pas lui : il n'a point celle dignité naturelle qui vient de l'habitude de commander et qui n'exclut pas la modestie. 11 a un air impérieux et contraint qui prouve qu'il étail fail pour obéir. Le plus souvent son maintien est froid el grave; sa démarche est lente et mesurée; ses gestes sont rares el •étudiés; tout son extérieur est composé. Il semble que son corps ait perdu la faculté de se plier. Si vous lui rendez de prof nids respects , il pourra vous témoigner en particulier qu'il Fait quelque cas de vous , mais jamais en public il ne mus accueillera avec bienveillance. Faire un livre, selon lui, c'est se dégrader ; il serait tenté de croire que Montesquieu a déroge pour ses ouvrages. Il n'eût envié à Turenne que sa naissance; ii eût reproché à Faberl son origine. 11 alTecle de prendre la dernière place pour se faire donner la première ; il prend par distraction Celle d'un homme qui s'est levé pour saluer. Il représente dans la maison d'un autre; il dit de s'asseoir à un homme qu'il no connaît pas , persuadé que c'est pour lui qu'il se lient debout; c'est lui qui disail autrefois : Un homme comme moi; c'est lui qui dil encore des grands : Des gens comme nous ; cl à îles tiens simples qui valent mieux que lui : Vout autres 1 Enfin c'est lui qui a trouvé l'an de rendre même la polilesse humiliante. (Ci derot.)

Ainsi le glorieux, plein de lui-même, voudrait aussi que tout le monde en fut rempli ; il p rie sans cesse de lui , se met en scène à tout propos , se drape devant les autres, el réclame les regards , l'admiration el l'hommage de tous. Dans son enivrement de luimême, il prétend même à l'apothéose. Quand il a dépassé toutes les grandeurs de la terre, il aspire à celles du ciel , et vcul passer du trône sur l'autel. Les empereurs romains se dédiaient sans pudeur.

i elle passion peut aller jusqu'à l'absurdité. Il y a des gens qui \eulenl faire parler d'eux à tout prix , liil-ce en mal , pour des crimes ou des inepties. Kroslrale brûla lu temple d'Ephèse , afin de transmettre sou

nom a Ii postérité.

les p.issiniis différentes s'insultent réciproquement. N oïl i pourquoi le glorieux, qui méconnaît le mérite dans une condili m médiocre, qui le dédaigne el qui voudrait le voir

ramper a ses pi. ils, esl , a son lour, méprisé des e,ens éclaires. Insensé , lui dii aient-ils

volontiers, homme sans mérite et même

sans orgueil, de quoi I applaudis-lu ? Des honneurs qu'on le rend? M. us ce n'est point a Ion savoir, à les qualités, à les Vtl'lUS,

i 'esl a Ion faste el a la puiSSBBCC qu'on rend

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hommage. Tu n'es rien par loi-môme; si lu brilles, c'est de l'éclat que réfléchit sur loi la faveur du souverain. Regarde ces vapeurs qui s'élèvent de la fanj:e des marécages : soutenues dans les airs, elles s'y changent en nuages é latanls; elles brillent como.e loi, mais d'une splendeur empruntée au soleil ; l'astre se couche, l'éclat du nuage a dispai u.

Il serait à désirer que le glorieux entendit souvent un langage si vrai et si sévère, de la bouche des hommes à qui il ne peut s'empêcher d'accordpr les hommages dus aux hommes probes et doués d'un véritable lalent ; peul-êlie ferail-il un retour sur luimême, et il s'opérerait dans son caractère une réforme salutaire.

.Mieux vaudrait encore , à cet âge où se forment notre humeur et nos habitudes, prévenir, par des réflexions pleines de sagesse faites à l'endroit du glorieux el de ses Iravers, le développement des trai's qui le caractérisent.

GOURMANDISE (qualité bonne ou mauvaise). Je ne définirai |>as la g lurmandise, comme l'ont fait certains auteurs, « la prédilection des bons morceaux, » c'est-à-dire un acte de notre jugement qui accorde la préférence aux choses qui sont agréables au goût, sur celles qui n'ont pas cette qualité, parce que je ne crois pus qu'il soit mal d'aimer ce qui flatte le goût. Le C'éaieur, en attachant le goût à l'exercice de nos sens, nous invite à accomplir les fonctions auxquelles nous sommes destinés, et il est sage de croire que les choses qu'il a voulues ne sauraient l'offenser. [Brillat-Savnrin.)

Toujours esl-il que celle préférence raisonnée , habituelle, et parfois passionnée pour les objets qui flattent le sens du goût, comprend, d'une part, la friandise, qui n'est nuire que !a préférence accordée aux mils délicats et de peu de volume ; et, d'autre part, l'intempérance, qui vient de ce que l'âme du gourmand est toute dans son pa'a:s.

Ainsi considérée, la gourmandise proprement dite sera donc taniôt un peiil défaut, presque une qualité, qui, pour certains, mérite plutôt des encouragements que ie blâme; et tantôt, au contraire, un défaut réel. Elle devient une qualité, quand, se rapportant au physique, elle est le résultat cl la preuve de l'étal sain des organes destinés à 1 i digestion ; ou bien, en se rapportant au moral, elle annonce une résignation volontaire aux ordres du Créateur, qui, nous ayant ordonné de manger pour vivre, nous y invite par l'appétit, nous soutient par la saveur, cl neus en récompense par le plaisir.

Par contre, la gourmandise constitue un défaut vérilable, lorsque le gourmand, faisant un dieu de son ventre, se li w e immo :érément, souvent même sans besoin, à sou i^oùl pour les bons morceaux, et devient intempérant.

Remarquez que je n'appelle gourmand ni le goinfre, qui se gorge indistinctement de. tous les mets, mange à pleine bouche, et mange pour manger; ni le goulu, qui avale

plutôt qu'il ne mange (une bouchée n'attend pas l'autre); il ne l'ait, comme on dit, que torire el avaler; ni enfin le glouton, qui, plus vorace que le goulu, se jette sur les morce U% qu'il dévore salement el avec bruit ; il engloutit tout : ces gens-là doués d'un appétit brûla!, mangeant plutôt pour assouvir leur faim dévorante que par gourmandise.

D'ailleurs, en supposant que le goinfre, le goulu, le glouton et Vint empérant constituent autant d'espèces du genre gourmandise, il faudrait admettre que, dans ces cas divers, la gourmandise, tout en conservant son nom, échappe aux attributions de l'homme du monde, et de la société en généra', qui ferme les yeux, pour tomber dans celles du moraliste ou du médecin : du premier, qui, la considérant comme un vilain défaut, dirigera le gourmand par ses consens; du second, qui, reconnaissant dans une altération organique la cause de celle gourmandise, s'essayera à la guérir par des moyens appropriés. Ainsi, à li rigueur, ce ne serait donc pas la gourmandise.

Gourmandise ou non, fid'Me à mon principe que celle-ci n'est pas loujouis un défaut, je commence par déclarer que la morale sévère qui proscrit toule jouissance procède d'un faux juge nenl. Elle ressemble à ces vieillards chagrins, qui ne pardonnent pas aux jeunes gens d'aimer le plaisir et les distractions. Il ne faut pas tomber dans les extrêmes, et savoir distinguer l'exercice agréable el légitime de nos sens de leur abus coupable el dangereux.

Ainsi, en premier lieu, tant qu on ne s'écarlera i as des principes suivants : Beaucoup de propreté sans étude; beaucoup de liberté sans manquera la politesse; peu de plais, mais bons; peu de \in, mais du meilleur; choisir bien ses convives, et vivre avec eux, quels qu'ils soient, comme si la table égalait loules les conditions, c'est rester dans les limites que les plaisirs de la table permettent. Or, voilà précisément en quoi consiste la meilleure chère des Français délicats. Que dans bien des cas ces principes dégénèrent en passion , el qu'ils portent l'homme à des excès qui le rendent digne de mépris, c'est incontestable; et tout moraliste do.l proscrire ces \ ices, les considérer comme étant le résultat d'une aberration des facultésintellectuelles, et les combattre avec persévérance, afin de les dissiper.

En second lieu, la gourmandise est une des ressources de la vieillesse. A celte époque de la vie où l'esprit de l'homme n'a plus d'act i vit é, le désœuvrement vient aider ses penchants matériels, el c'est alors que les séductions de la gourmandise ont une puissance inaccoutumée. ICI le a^it surtout sur ces heureux du siècle qu'un travail pénible ne vient pas distraire, qui n'ont point à souffrir des atteintes de la misère, et qui s'endorment chaque soir sans souci du lendemain. Tels on nous montre ces hommes de banque el de finance, à qui loul le monde cède le pas quand il s'agit de gourmandise. Ce seul eux, eu effet , qui sont les S.irda-

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