‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 211 sur 251 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

H est imparfait s'il n'a pas la justice. Dans ('un et l'autre de ces états, il faut qu'il s ■ > i l jusle pour être achevé, et qu'il soit agréable à Dieu pour être innocent. La raison n'est pas son principal avantage ; et si je l'ose dire, elle n'est pas même sa dernière différence; il ne fut jamais créé pour être seulement raisonnable, et il ne peut être sauvé, si avec la raison il ne possède la justice (1). D'un privilège si rare il est arrivé un malheur extrême: car comme la nature et la grâ<e étaient unies en la personne du premier homme, elles n'ont pu être divisées que par .'e péché, et il n'a pu perdre la justice que par la concupiscence. N'étant plus sous l'enpirc de Dieu, il est tombé sous la tyrannie du diable, et quittant son souverain légitime, il s'est jelé entre les bras d'un usurpateur. Comme il agissait autrefois par les mouvcmen's du premier, il agit maintenant par les mouvements du second , et comme il ne faisait point d'actioas qui ne fussent innocentes et raisonnables, il n'en fait plus qui ne soient déraisonnables et criminelles ; la raison est devenue esclave du péché, et la nature perdant la grâce, a perdu sa première pureté.

l'our nous délivrer de cette houleuse et cruelle servitude, il faut que Jésus-Christ nous anime de son esprit, et qu'il nous unisse à son corps, et qu'il rende à la raison les avantages que le péché lui a ravis. Quiconque n'agit pas par ce principe, est criminel; e! qui n'est pas dépouillé du vieil homme, ne peut être revêtu du nouveau (2). C'est pourquoi saint Augustin condamne toutes les vertus des païens; il confond leurs bonnes œuvres avec leurs péchés, et sachant bien qu'on ne peut être juste sans la grâce, il assure que leurs plus belles actions étaient criminelles (3). Tous ses livres sont remplis de ces vérités ; et sa doctrine, qui est tirée île l'Evangile, nous oblige à confesser que pour comballre les vices et pour conduire les passioas, il faut avoir nécessairement la charité. Qui agit par les mouvements de cette vertu, ne se peut perdre ; et qui suit ceux de la concupiscence, ne se peut sauver. La charité nous élève dans le ciel, la concupiscence nous engage dans la terre. La charité nous unit à Dieu, la concupiscence nous unit à nous-mêmes La charité nous restitue l'innocrnce, et la concupiscence uous entrelient dans le crime.

Il faut donc que la morale, pour être utile, soit chrétienne, et que les vertus qui doivent régli r nos passions soient animées de la charité pour s'acquitter de leur devoir. Cela n'empêche pas qu'elles n'aient leurs emplois particuliers, et que sous la cundu te de leur souveraine elles ne s'efforcent de dompter ces rebelles, et de leur apprendre l'obeis-

(1) Sane habuil graliam A.laimis, in qna si permanere vellel, minqiiam malus essel; cl sine qna eliam mai libero arhilrio bonus e-se non posset. Aug. lib. île Corrcp. el gratta, cap. l'I.

(2) Oiunis inli leliuai vila peecaimn e.'t, et nibil esi boniiui sine suinmo bono ; ulii eiiim ileesl agniti > xlernx et iiicuidinulabtlis veritaiis. l'Isa tirtus est

sanre. Elles les adoucissent par !i ur adret»? , el.es se servent de i'ariiti. e quand la force est inutile: elles les prennent par hors intérêts, ou les gagnent parleurs inclinations. Ne le- pouvaut pis rendre Gapabh s des p us purs sentiments delà religion, elles les tr„ilent en infidèles el les persuadeul p r des raisons intéressées. Si la gloire du ciel ne les touche pas, elles leur proposent celle- c; la (erre ; et si les récompenses ne les peuvent exciter, elles lâchent de les étonner par les châtiments. Car ces mouvements de Boire âme sont trop attachés à la terre pour s'élever à la pureté du divin amour; elles ne sentent sa chaleur que par réllexi n, et ce monarque se contente de les réduire à leur devoir par l'entremise des vertus qui relèvent de son empire. Il emploie la tempérance et la continence pour vaincre ces rebelles, il leur apprend le moyen de ranger ces esclaves à la raison, et il leur donne des foree9 pour dompter ces monstres farouches (i) : de sorte qu'il ne faut point s'étonner si quelquefois j'ai suivi l'exemple des philosophes profanes, et si j'ai employé les raisons des infidèles pour rendre les passions obéissantes. Llles sont si engagées dans les sens, qu'elles ne peuvent rien concevoir qui ne soit sensible; el elles ont si peu de commerce avec la raison, qu'elles ne sauraient entendre ses commandements, si l'imagination ne leur sert d'interprète. C'est cet e fa culte qui les gouverne; pour les réduire, il la faut gagner; el c'est en vain qu'on prétend de les rendre dociles, si l'on n'a rendu leur guide raisonnable. C'est pourquoi traitant avec elles, je suis obligé de m'accominoder à leur faiblesse et de m'abaisser au-dessous de la majesté de la religion. Je me relâche de la sévérité de notre créance, et ne pouvant leurfairecomprendre les vérités chrétiennes, je les persuade par des considérations humaines ; je les pique d'honneur ou de honte; comme les Pures de l'Eglise disputant avec les infidèles, les bat'aienl de leurs propres armes, et convainquaient par les raisons des philosophes, je prends les passions p ir leurs propres intérêts et je me sers de leurs inclinations pour adoucir leur fureur; je les trompe pour les guérir, et j'use de !eurs faiblesses pour les soumettre à la vertu. .Mais dans ces innocents artifices je ne prétends |oinl l'aire tort à la charité, je lui laisse la sincérité de ses intentions, je lui permets de chercher Dieu pour lui-même, et j'oblige la justice, la force et la tempérance, qui sont capables de raison, de suivre autant qu'elles peuvent la pureté de ses mouvements.

Après tous ces avis, il ne me resequ'à informer le lecteur de la disposition de cet ouvrage ; mais el e est si claire, que les seuls litres du livre l'en peuvent instruire, et 1

ciiam in opumis moribus. Sent. 1 OU August.

i3) Proiinle mal i sont ista si malus amor, elb n»

si I is e.-l amor. August., lib. xxiv de Ci». Dei,

cap. 1.

I il Temperantia est modéra lio cupiJilalum, raie ni obediens. Cic, Lb. u de Fin.

DE L'USAGE DES PASSIONS

suffit de lire la table qui suit ce livre pour concevoir lout mon dessein. Je traite les passions en général et en particulier. Dans le général, je représente leur nature, leur désordre, leur conduite, leur affinité avec les vices et les vertus, et leur pouvoir sur la liberté des hommes. Dans le particulier, je les oppose les unes aux autres, pour les faire

voir avec plus d'éclat; et après avoir expliqué leur essence, leurs propriétés et leurs effets, j'en découvre le mauvais usnje pour l'éviter, et le lion usage pour le suivre. Qui voudra profiler de ces avis, trouvera par expérience, qu'en conduisant ses passions, il combattra tous les vices et pratiquera toutes les vertus

DE L USAGE DES PASSIONS

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