DR LA NATURE DES TASSIONS
PREMIER DISCOUUS.
Apologie pour les passions contre les stoïques.
Comme il n'y a point d'homme si modéré qui n'éprouve quelquefois la violence des passions, et comme leur désordre est un malheur dont peu de personnes se peuvent défendre ; c'est aussi le sujet qui aie plus exercé l'esprit des philosophes ; etde toutes les parties de la morale, c'est celle qu'on a le pi us sou vent examinée. Mais si j'ose dire mes sentiments avec liberté, et s'il m'est permis de juger de mes maîtres, il me semble qu'il n'y a point de matière en toute la philosophie qu'on ait traitée avec plus de pompe et avec moins de profit : car les uns se sont contentés de nous décrire les passions, et de nous en découvrir les causes ci les effets sans nous en apprendre la cotiijuile : de sorte qu'on les peut accuser d'avoir eu plus de soin de nous faire connaître nos maladies que de nous en donner les remèdes; les autres, plus aveugles, mais plus zélés, les ont confondues avec les vices, et n'ont point mis de différence entre les mouvements de l'appétit sensilif, et les
règlements de la volonté, si bien qu'à les entendre parler, on ne peut être passionné qu'on ne soit criminel ; leurs discours, qui devaient être des instructions à la vertu, ont été des invectives contre les passions ; ils ont I lit le mal plus grand qu'il n'était, et le désir qu'ils onl eu de le guérir n'a servi qu'à le rendra incurable. I. es autre-, peu difféi enls de ces derniers, mil lâché d'étouffer les pissions, et S i lis considérer que I homme avait un corps, cl que son âme n'était pas dégagée de la matière, ils onl voulu l'élever à la condition des anges. Comme ces derniers sont les plus illustres ennemis qu'aient jai a^ eus les passions, et qu'ils ont employé plus de raisons pour les combattre, il est juste
de les écouler pour leur réponde.-, et de détruire l'erreur avant d'établir la vérité.
(1) Quatiainr i s est, flw lueiurqus qui iuu
malii uiius est, qni foriis esse, nisl irascilur, non pôle I, iudutlrius susi cupil : quiclusj nisl lioet. In
Il n'y a personne qui ne sache que l'orgueil a toujours accompagné la secte des stoïciens, qui pour élever l'homme onl essayé d'abaisser Dieu, et que souvent ils ont fait leur sage un peu plus heureux que leur Jupiter ; ils l'ont mis au-dessus de la fortune et du destin, et ont voulu que son bonheur ne dépendît que de sa seule volonté. La vertu est trop modeste pour accepter des louanges si injustes, et la piété ne lui permet pas de s'agrandir au préjudice de la Divinité qu'elle adore. Mais la vanité de ces philosophes insolenls n'a jamais paru davantage une dans la guerre qu'ils ont déclarée à nos passions ; car comme elles sont les mouvements de la partie la plus basse de noire âme, l'orgueil les a rendus éloquents d mis leurs invectives, et l'ambition leur a fourni des raisons qui sont bien reçues de tous les hommes, qui se lâchent d'avoir un corps, et qui s'affligent de n'être pas anges. Ils disent que le repos ne peut loger avec les passions, qu'il csl plus aisé de les détruire que de les régler, qu'il ne faut jamais se servir de soldats qui méprisent les ordres de leurs chefs, et qui sont plus disposés à choquer la raison qu'à combattre pour son autorité; que les passions sont les maladies de nos âmes , que les plus laihles son! dangereuses, et que la santé n'est pas entière quand on ressent encore les émotions de la lièvre; qu'un homme est lien misérable, qui ne peut trouver son salut que dans sa perle, qui ne saurait être courageux .s'il ne se met en colère, qui ne peul être prudent s'il n'est saisi de crainte, el qui n'use rien entreprendre s il n') est sollicité par ses désirs ; colin, ils concluent que c'est vivre dans la tyrannie que d'être esclave de srs postions, et qu'il faut renoncer à la libeite pour obéir a des naîtras si insolents l ,
(les raisons, qui -ont exprimées avec lan1
de belles paroles dans les écrits des stoïciens,
n'ont pu faire encore un sage qu'eu hier.
Leurs admirateurs n'en ont remporté que de
la confusion ; après avoir fait la cour a une
tyrannide itli vivendum est, in slicuiui affectas ve-
incnli >e 'Viiulein. (Sente. I. i, 'le lui, c. 10.)
DE L'USAGE T'ES PASSIONS
vertu si glorieuse et si aaslére, ils sont de- laisser inutile une des plus belles parties oV \cnus la moquerie de tous les siècles ; et les noire âme. La vrrlu même serait oiseuse si plus sages d'entre eux ont bien reconnu , elle n'avait point de prissions à vaincre ou qu'en voulant faire des dieux, ils ne faisaient à régler, cl qui en coi, sidérera les princique dis idoles. Senèque même, que je regarde paux emplois, trouvera qu'ils regardent la comme le plus éloquent et le plus superbe conduite de nos mouvements. La force est disciple de celle orgueilleuse secte, pressé occupée à dompter la crainte, et celte couparia faiblesse de la nature et parla force rageuse vertu cesserait d'agir si l'homme de la raison , a trahi son parti, et ne se sou- cessait de craindre; la modestie nous fait
venant plus de ses maximes, a confessé que le sage ressentait quelquefois des émotions, et que bien qu'il n'eût pas de véritables passions, il en avait néanmoins des ombres et
mesurer nos désirs et nos espérances, et s'il n'y avait point de passions ambitieuses , il n'y aurait point d'hommes modestes dans leur bonne fortune. La tempérance et la
des apparences il). Qui connaîtra bien l'hu- continence répriment les voluptés ; et si la meur de ce philosophe , se contentera de cet nature n'avait mêlé du plaisir dans toutes aveu ; et qui examinera bien le sens de ses les actions de notre vie, ces deux vertus qui paroles, trouvera que saint Augus'in avait font les chastes et les continents demeureraison de dire que les stoïciens n'étaient d i (Té— raient également inutiles. La clémence adourenls des autres philosophes qu'en leur fa- cii la col re, et si celle passion n'animait les çon de parler, et que, pour avoir des termes princes à la vengeance, la vertu qui la mo
plus orgueilbux , ils n'avaient pas des senti inents plus élevés ; car ils ne blâment pas toutes les passions, mais leurs excès seulement ; et s'ils ont eu le désir de les étouffer, ils n'en ont jamais eu l'espérance.
Ainsi faudrait-il ruiner la constitution de l'homme, et séparer l'âme du corps, pour
dère ne mériterait point des louanges.
Mais si les passions reçoivent tant de bons offices des vertus, elles n'en sont pas méconnaissantes ; car quand elles sont instruites dans leur école, elle les payent avec usure , et les servent avec fidélité. La crainte fait la meilleure partie de la prudence : quoiqu'on
l'exempter de ses mouvements. Tandis que l'accuse d'aller chercher le mal avant qu'il
celte illustre prisonnière sera obligée de faire les mêmes fondions que les âmes des bêles, elle sera contrainte de concevoir des passions, et tandis que dans ses opérations elle emploiera ses sens, dans la pratique des vertus elle usera de l'espérance ci de la crainte.
soit arrivé, elle nous prépare à le souffrii doucement ou à l'éviter heureusement. L'espérance sert à la force, cl pour entrei rendre les belles actions, il faut qu'elle nous enfle le courage par ses promesses. La hardiesse est la fidèle compagne de la valeur , et tous
H n'est pas plus honteux à l'âme de craindre ces grands conquérants doivent leur gloire a
un danger, d'espérer un bonheur, ou de s animer contre un mal, que de voir par les yeux, ou d'écouler par les oreilles. L'un et l'autre sont une servilu le. mais tous les deux sont nécessaires. Eneore est-il bien plus aisé de gouverner les passions que les sens, et la crainte, la colère et l'amour sont bien plus capables de raison, que la faim, la soif et le dormir : c'est pourquoi si nous assujettissons les sens à l'empire de la raison, nous pouvons bien lui soumettre nos passions, et rendre notre crainte et notre espérance vertueuse, comme nous rendons tous les joui s nos jeûnes et nos veilles méritoires.
La raison est le propre bien de l'homme, tous les autres ne lui sont qu'étrangers, il les peut perdre sans s'apauvrir, et pourvu qu'il soit raisonnable, il se pourra vanter d'êlre toujours homme. Puisque ce bien est plus grand que tous les autres, il faut le répandre dans toutes les parties de l'homme, et en
la générosité de celte passion. La colère maintient la justice, et anime les juges an châtiment des criminels. Enfin, il n'y a point de passions qui ne soient utiles à la vertu quand elles sont ménagées par la raison ; et ceux qui les ont tant décriées nous ont fait voir qu'ils n'en ont jamais connu l'usage ni le mérite.
Ile DISCOURS.
Quelle est la nature des passions et en quelle puissance de l'àme elles résident.
La grandeur de Dieu est si élevée, que les hommes ne l'ont pu connaître sans l'abaisser; et son unité est si simple, qu'ils ne l'ont pu concevoir sans la diviser (2). Les philosophes lui donnèrent des noms différents pour exprimer ses diverses perfections, l'appelant tantôt Destin , tantôt Nature, tantôt Providence ; ils introduisirent dans le monde la pluralité des dieux , et rendirent tous les
rendre capables les plus basses facultés de peuples idulâtres. Comme l'âme est l'imas
i.o're âme. Il n'y a point de crainte qui ne de Dieu, ces mêmes philosophes la divisent
serve à notre assurance si elle est bien nié- aussi, et ne pouvant comprendre la simpli-
nagée, il n'y a point d'espérance qui, étant cité de son essence, ils crurent qu'elle était
bien réglée, ne nous anime aux actions gêné- corporelle. Ils s'imaginèrent qu'elle avait des
reuses et difficiles, il n'y a | oint de hardiesse parties comme le corps, et que pour être plus
qui, étant bien conduite, ne rende les soldats invincibles. Enfin les passions les plus insolentes peuvent servira la raison ; et ne les pas employer dans le cours de notre vie, c'est
subtiles, elles n'en étaient pas moins véritables. Us multiplièrent la cause avec ses effets. et prenant ses diverses facultés pour des natures différentes, ils donnèrent contre les lois
(l) Seniiet itaque sapiens suspiciones quasdam et ae Ira , c. 16. umbra» afiectuuin, ipsis qoideni carebil. Èeucc. i. i, r2) l'muu est inslTabilc. Dion.
gGj DE L'USA G F. DES PASSIONS.
de la vaison plusieurs formes à un même composé. Mais la vérité qui descendit sur !a
terre avec la foi nous enseigna que l'âme est une en son essence, et qu'on ne lui impose des noms différents que pour exprimer la vai ic'é de ses opérations. Car quand elle donne la vie an corps ei que par la chaleur naturelle qui part du cœur comme de son centre, elle conserve toutes ses parties, on l'appelle forme; quand elle voit les couleurs par les veux ou discerne les sons par les oreilles, "on l'appelle sentiment ; quand e!le s'élève plus haut, et que discourant, elle infère une vérité d'une autre, on là nomme e-i- Cendement; quand elle garde ses pensées pour les employerdans ses besoins, ou qu'elle tire de ses trésors les richesses qu'elle y avait enfermées, on l'appelle mémoire ; quandenfinclle aime ce qui lui est agréable, ou qu'elle liait ce qui lui est contraire, on l'appelle volonté; mais toutes ces facultés qui diffèrent en leurs emplois conviennent en leur substance, elles ne font tontes ensemble qu'une seule âme, et elles sont des ruisseaux, qui dérivent d'une même source (1).
La philosophie profane reconnaissant enfin cette vérité, se servit de plusieurs comparaisons pour l'exprimer : tantôt elle nous représenta l'âme dans son corps, comme une intelligence dans le ciel, dont la vertu se répand par tous ses globes ; tantôt elle nous la figura comme un pilote qui conduit son vaisseau ; tantôt comme un souverain qui gouverne son Etat. Mais la philosophie chrétienne a bien mieux rencontré, lorsque, remontant jusqu'au principe de l'âme, elle nous a fait connaître les effets qu'elle produit dans le cor| s, par ceux-là mêmes que Dieu ptoduil dans le monde : car encore que cet esprit infini ne dépende pas de l'univers qu'il a créé, cl que sans intéresser sa grandeur il puise ruiner son ouvrage, néanmoins il es! répandu en toutes ses parties, il ne laisse point d'espace qu'il ne remplisse, il s'accommode à toutes les créatures en leurs opérations : et sans diviser son unité ou affaiblir sa velu, il éclaire avec le soleil, il brûle avec le feu, il rafraîchit avec l'eau, et il produit ('es fruits avec les arbres. Il est aussi grand sur la terre que dans le> cieus ; quoique ses effets soient différents, su puissance est toujours égale, et les astres qui brillent sur nos télés ne lui coûtent pas davantage que les fleurs que nous foulons sous nos pieds. Ainsi l'âme est répandue dans le corps, et pénètre toutes ses parties ; elle est aussi noble dans la mai i que dans le cœur, et bien que s'accommodant à la disposition des organes, el e parle par la bouche, elle •.oie p;ir les yeux, ei qu'elle écoule par 1 s nre Iles néanmoins elle es: un pur esprit en son essence, el dans ses fonctions différentes
(I) Anima secunduro operii sel ofucium dhreraii uuocupainr nninioibus; dicilur namque sauna dura végétal, spirilus dura contemplalur, sensus du m sentit, ratio Jum rtiscer i\ un moria dura recordalur,
volunlas dura lenlit, iala non dUTeruol In iuIi-
i qneniadraodum In imminibu , quoniam ounila Uua uni anii la es'.proprli laies quidem drversœi 1 1
son unité n'est point divi-ée, ni sa puissance affaiblie. Il est vrai que ne trouvant pas les mêmes dispositions en chaque partie du corps, elle ne produit pas aussi les mêmes effets ; et celte illustre captive est en ce point infiniment ravagée au-dessous de Dieu ; car comme il est infini, et que du rien il a pu faire le tout , il peut encore de chaque créature faire toutes choses, el.sans avoir égard à leurs inclinations, les faire servir à ses volontés (2). Ainsi voyons-nous qu'il a employé le feu pour adoucir le- peines de ses sujets, qu'il a usé de la lumière pour aveugler ses ennemis, qu'il a fait remonter les fleuves vers leurs sourcis pour donner passage à ses amis, et qu'il a fait fendre la terre pour ensevelir les rebelles de son Etat : mais l'âme dont le pouvoir est limité ne peut agir indépendamment des organes ; et quoiqu'elle soit spiiituelle en sa nature, elle est corporelle en ses opérations.
C'est ce qui a obligé les philosophes à la considérer en trois étals, qui sont si différents les uns des autres, que si dans le premier elle approche de la dignité des anges, dans le second elle n'est pas de meilleure condition que les bêtes, et dans le dernier elle ne s'éloigne pas beaucoup de la nature des plantes ; car en celui-ci elle n'a point d'autres emplois que de nourrir son corps, de digérer les aliments, de les convenir en sang, de les dislriburr par les veines , et de faire celte étrange métamorphose, où une même matière s'épaissit en chair, se roidit en nerfs , s'endurcit en os, s'étend en rameaux, et s'allonge en cartilages. Elle augmente ses parlies en les nourrissant, elle achève son ouvrage avec le temps, et le conduit par ses travaux jusqu'à sa légitime grandeur : sollicitée par 1 1 Providence, elle prend le soin d'entretenir l'univers, elle songe à rendre ce qu'elle a reçu, el elle produit son semblable pour conserver son espèce. En cet état elle n'agit pas plus noblement que les plantes qui se nourrissent des influences du ciel, qui s'élèvent par la chaleur du soleil, et qui se provignent par leurs oignons ou par leurs larmes (3).
Dans le second état elle devient sensible, et commence d'avoir des inclinations el des connaissances;ellc > oit les obj* Is par les sens qui en font leur rapport à l'imagination, celle-ci les confie à la mémoire qui s'oblige de les garder soigneusement, el de les rel résenler fidèlement. Des lumières de l'âme naissent ses désirs, el de sa connaissance procède son amour ou sa haine; elle s'attactae à ce qui lui est agréa de; elle s'éloigne de ce qui lui déplaît, et selon les diverses qualités du bien el du mil qui ne près 'nie, (die excite des u ou \emeuls différents qui)
l'on appelle passions, lu» ce degré elle n'a
essi mis ua».Augu$k Lib.de Spiriiu tl anima.
i Voluoiaj i.uiii uiique condiloris rei cujusque naiurs e l. Augutt. lit. m, dt <-mi. l)ci,c. 8.
(5) Aiiu lilia iisde ronibui modis «ervenlur qui-
Ihis rota, el hoc suiplius lacryma sua. Plin. e. '•>, M>. mi lliil. nalur.
iiF, LHISAGE DES fASS'O.NS.
fttfi
rien i!e plus élevé que 1rs bêtes, qui découvi en l les objets par les sens, qui en reçoivent Icn espèces dans leur imagination, el qui les conservent en leur mémoire.
Dans le troisième étal elle se delà he du corps, et se recueillant en soi-même, elle s'entretient des plus hautes vérités; elle Ira i le avec les anges, et montant par degrés jusqu'à la Divinité, elle connaît ses perfections, et admire ses grandeurs; elle raisonne sur les sujets qui se présentent, elle examine leurs qualités pour concevoir leurs essences, elle confère le présent avec le passé, et lire de l'un et de l'autre des conjectures pour l'avenir. La faculté qui fait toutes ces merveilles s'appelle esprit; l'imagination et les sens la reconnaissent pour leur maîtresse, mais elle n'est pas si libre qu'elle ne dépende d'une souveraine, el qu'elle ne prenne la loi d'une aveugle à qui elle sert de guide. Celle-ci qui s'appelle volonté, et qui n'a point d'autre objet que le bien pour le suivre, et e mal pour s'en éloigner, est si absolue que le ciel même respecte sa liberté; car il n'use jamais de violence quand il agit avec elle; il ménage son consentement aveeadresse, el ces grâces efficaces, qui produisent toujours leurs effets, entreprennent bien de la convertir, mais non pas de la forcer. Ses ordres sont toujours gardés dans son empire; ses sujets, quoique farouches, ne lui sont jamais rebelles ; et quand elle commande absolument, elle est toujours obéie.
Il est vrai qu'il se forme des mouvements ilans le second état de l'âme, qui exercent son pouvoir; car encore qu'ils en relèvent, ils ne laissent pas néanmoins de prétendre quelque sorte de liberté, ils sont plutôt ses citoyens que ses esclaves, el elle est plutôt leur juge que leur souveraine. Comme ces passions naissent des sens, elles prennent toujours leur parti, l'imagination ne les représente jamais à l'esprit, qu'elle ne parle en leur laveur; avec un si bon avocat elles Corrompent leur inailrc el gagnent toutes leurs causes. L'esprit les écoute, il examine leurs raisons, il considère leurs inclinations, et pour ne les attrister, il prononce bien souvent à leur avantage, il trahit la volonté dont il est le premier ministre, il trompe celte reine aveugle, el lui déguisant la vérité, lui fait d'infidèles rapports pour tirer d'elle d'injustes commandements. Quand de s'est déclarée, les liassions deviennent des crimes, leur sédition se forme en parti, il l'homme qui n'était encore que déréglé devient entièrement criminel : car comme les mouvements de cette partie intérieure de l'âme ne sont pas libres, ils ne commencent d'être vicieux que quand ils commencent d'être volontaires. Tandis que les objets les réveillent, que les sens les sollicitent et que l'imagination même les protège, elles n'ont point d'autre malice que celle qu'elles tirent de la nature corrompue : mais dès lors que l'entendement obscurci par leurs ténèbres, ou gagné par leurs sollicitation*, pervertit la Volonté et oblige celle souveraine à prendre les intérêts de ses esclaves elle les rend cou-
pables de son péché, elle change leurs mouvements en rébellion, el du snulèvemeut d'une bête elle en fait le crime d'un homme. Il est vrai que quand l'esprit s'acquitte de son devoir, el que ce ministre demeure fidèle à la volonté, il réprime leurs séditions, il range à l'obéissance ces mutines, el il ménage si bien leurs humeurs, que leur ôlant tout ce qu'elles ont de farouche, il en fait de rares el d'excellentes vertus : en cl état elles servent à la raison, el elles défendent le parti qu'el es avaient résolu de combattre. Le bien ou le mal qui s'en peul lirer nous oblige à considérer leur nature, à remarquer leurs propriétés cl découvrir leur origine, aûn que les connaissant exactement nous en puissions user dans nos besoins.
La passion n'est donc autre chose qu'un mouvement de l'appétit seusitif causé par l'imagination d'un bien ou d'un mal apparent ou véritable, qui change le corps contre les lois de la nature. Je l'appelle mouvement, parce qu'eile regarde le bien et le mal comme ses objets, et qu'elle se laisse enlever aux qualités qu'elle y remarque. Ce mouvement est causé par l'imagination, qui éiant remplie des espèces qu'elle a reçues de tous les sens, sollicite la passion et lui découvre les beautés ou les laideurs des objets qui la peuvent émouvoir: car c'est elle qui cause tout le ravage. L'appétit sensitifa tant de déférence pour elle, qu'il suit toutes ses inclinations; pour peu qu'elle soit agile.) elle entraine toutes les passions, elle excite les tempêtes, comme les vents élèvent les Cols, et l'âme serait paisible en sa partie inférieure si elle n'était émue par cette puissance; mais elle a tant d'autorité dans cet empire, qu'elle y fait tout ce qu'elle veut. Il n'est pas même nécessaire que le bien ou le mal qu'elle représente à l'appétit soit véritable, il se repose sur sa fidéiiié, il croit ses avis sans les examiner ; n'ayant point de lumière qu'il n'emprunte d'elle, il suit aveuglément tous les objets qu'elle lui propose ; et pourvu qu'ils soient revêtus de quelque apparence de bien ou de mal, il les rejette ou les embrasse avec impétuosité. 11 s'y porte avec tant d'effort, qu'il produit toujours du changement dans le corps; car, outre que ses mouvements sont violents, el qu'ils ne méritent presque pas le nom de pass.ous quand ils sont modères, i s ont tant d'accès avec les sens, et les sens ont tant de communication avec le corps, qu'il est impossible que leurs désordres ne lui causent de l'altération. Knfin la passion est contre les lois de la nature, parce qu'elle attaque le cceur, qui ne peul êire blessé que toutes les parties du corps n'en témoignent de l'émotion ; car elles sont des miroirs dans lesquels oui remarque tous les mouvements de celui qui les anime; et comme les médecins jugeni de sa constitution par le ballemi nt des veines et des artères, on peu! juger des passions qui le transportent par la couleur du vis ige, par les flamme* qui brillent dans les yeux, par les horreurs el les frissons qui se répandent dans les membres, ci par tou:
oe ltsace
ces autres signes qui paraissent sur le corps qtinnd le cœur est agité.
Or ce sont des passions que nous entreprenons de ranger sous l'empire de la raison et de changer en vertus par le secours de la grâce. Les uns se sont contentés de les décrire sans les régler, et n'ont employé leur éloquence que pour nous découvrir nos misères ; ils ont cru peut-être qu'il suffisait <le connaître un mal pour le guérir, et que le désir de la santé nous obligerait à en chercher les remèdes ; mais ils devaient se souvenir qu'il y a des maux agréables dont les malades appréhendent la guérison. Les autres ont combattu les passions comme des monstres, ils nous ont donné des armes pour les détruire, et n'ont pas considéré que pour exécuter ce dessein il se faudrait défaire soimême. Les autres ont bien reconnu que les passions faisant une partie de notre âme ne pouvaient être ruinées que par la mort, mais ils n'ont pas cru qu'on s'en pût servir; et blâmant tacitement celui qui nous les a données, ils ont employé leur raison pour les adoucir sans chercher les moyens pour les ménager; ils ont pensé qu'elles n'étaient nécessaires à la vertu que pour exercer son courage; ils ont estimé qu'elles n'étaient utiles a l'homme que pour l'éprouver, et qu'il n'en pouvait tirer autre avantage que de les souffrir avec patience ou de les combattre avec résolution. Mais je prétends défendre leur cause en défendant celle de Dieu, et faire voir dans la suite de cet ouvrage que la même Providence qui a thé notre salut de noire perle, veut que nous tirions notre repos du désordre de nos passious; que par sa faveur nous apprivoisions ces monstres farouches, que nous rangions ces rebelles sous l'obéissance, et que nous fassions marcher sous les enseignes de la vertu, des soldats qui combattent le plus souvent pour le vice.
Du nombre des pussions de l'homme.
C'est une chose étrange que l'âme connaisse toutes choses, et qu'elle s'ignore ellemême ; rar il n'y a rien de si caché dans la nature qu'elle ne découvre, ses secrets lui sont connus, et tout ce qui se passe dans les entrailles de celte mère commune lui est u.anifesle. Elle sait comment se forment les met mx, comment l, s éléments se fontfamour et la guerre, comment les vapeurs s'élèvent en l'air, comment elles s'épaississent en nuages, se fondent en plaies, et s'éclatent en foudres ; elle sait enfin de quelles parues son corps est composé, et par un cruel artifice elle en fait la dissection pour en apprendre les propriétés; cependant elle ignore ce
qui se passe en elle-même; parce qu'elle
puise ion les -.es lumières des sens, el que dans
ses plus nobles opérations elle dépend des
(ii Ego enfin delibentbam ol servirent Domino m o. Egoerain qui \ ilebaui;ogo pram qui noie-
bain : ego, ego erara née pieu.- volebam ■ |>| ■
liOlefaani : j,ic<. conlendebam el dissipabar :i meip»o
DES TASSIONS. 8:*
espècfs que l'imagination lui représente , elle ne peut connaître son essence qui est toute spirituelle et elle n'a que de faibles conjectures de ses plus excellentes qualités ; elle doute de son immortalité; pour s'en assurer elle est obligée d'appeler la foi au secours de la raison, et de croire avec une aveugle piété ce qu'elle ne peut comprendre avec une certitude évidente. Mais de toutes les choses qui sont en elle, il n'y en a point qui lui soit plus cachée que ses passions; car encore qu'elles lassent impression sur les sens par leur violence, néanmoins les philosophes ne tombent pas d'accord de leur sujet ni de leur nombre.
Les uns croient qu'elles se forment dans le corps; quelques-uns tiennent qu'elles résident en la plus basse partie de l'âme; les autres divisent celle-ci en deux puissances qu'ils appellent ûuncupiscible el irascible, et logent en la première les passions les plus douces, el en la seconde [es plus farouches : car ils veulent que l'amour et la haine, le désir et la fuite, la joie et la tristesse, soient renfermés dans l'appétit concupiscible; et que la crainte et la hardiesse, l'espérance et le désespoir, la colère et la làcheié, résident en l'appétit irascible. Pour établir cette dill'érenceils disent que les passions du concupiscible regardent lebien el le mal commeabsent ou comme présent, et que celles de l'irasciblo le considèrent commediflicile; que les unes ne tout que des courses el des retraites, que les autres donnent des combats et gagnent ou perdent des victoires; que les unes prennent le parti du corps, et que les autres prennent celui de l'esprit; que les unes sont lâches, que les autres sont généreuses, et que da:.s l'opposition de. tant de qualités contraires, il faut conclure qu'elles ne peuvent résider en une même partie de noire âme.
Si ce n'était poiut une hérésie en morale de douter de celle maxime, el s'il n'y avait point de témérité à combattre une opinion reçue depuis tant de siècles, j'aurais grande inclination à croire que toutes ces passions logent dans un même appétit, qui est divisé par ses mouvements comme l'esprit est partagé par ses opinions, ou comme la volonté esl divisée par l'amour et par la haine ; el je dirais avec saint Augustin, que DUS divers sentiments ne présupposes^ pas. diverses lacultes, puisque souvent un même homme désire des ciioses conlrai-es el qu'il conser\e l'unité de sa personne dans l,i v rlélé de ses désirs (I). Il éprouva lui-même ce Combat quand M se reUlUt convertir; il rit
son âme divisée par des sentiments différents, et il s'étonna que n'ayant qu'une volonté elle put former des résolutions u nui Iraires. Mais sans m'engagerdans une guerre où l'on fait plus d'ennemis qu'on u en def.nl, el ou les deux partis pensent toujours avoir remporté la victoire, je me contente d'iusi-
ei ipso (Mstipaiio me Invho quidem erat, neclamen O'iPinlehat naiuram mentis nlieiioQ, sed posuan unsse. Augutl. Cpnfirif., I. vin, c. 10
8GJ
DE L'USAGE DES TASSIONS
ntior mon opinion au lieu île ni'arrê'er à la défendre; et ne concluant rien du sujet où résident les passions, jo parlerai de leur nombre, et rapporterai ce <;ue les philosophes en ont écrit.
Les académiciens ont cru qu'il n'y en avait que quatre principales, le désir et la crainte, la joie et la tristesse; et Virgile, qui parait en tous ses ouvrages disciple de celle ancienne secte, décrivant les mouvements de notre âme, n'a fait mention que de ceux-là :
Hinc metuunt, cupiu.it, gaudcntque doleatque.
En effet, il semble qu'ils comprennent tous les autres, que sous la crainte se rangent le désespoir cl l'aversion, et que sous le désir prennent place l'espérance, la hardiesse et la colère, qui toutes ensemble se ler.ninenl a la joie ou a la tristesse. Mais de quelques r.iisons que l'on tâche de colorer celte division, elle est toujours défectueuse, puisqu'elle n'enferme pas l'amour et la haine, qui sont les deux premières sources de nos passions. C'est pourquoi les péripaléticiens les multiplièrent et en fon èrent le nombre sur les ilhers mouvements de noire âme : car elle a, disaient-ils, ou de l'inclination ou de l'aversion pour les objels qui lui plaisent ou qui lui déplaisent, et c'est l'amour et la haine ; ou elle s'en éloigne, et c'est la fuite ; ou elle s'en approche, et c'est le désir; ou elle se promet la possession de ce qu'elle souhaite, et c'est l'espérance; ou elle ne se peut défendre du mal qu'elle appréhende, et c'est le désespoir; ou elle tente de le combattre, et c'est la hardiesse; ou elle s'échauffe et s'anime pour le vaincre, et c'est la colère ; ou enfin elie possède le bien, et c'est la joie ; ou elle souffre le mal, et c'est la douleur. Quelques autres qui sont de même opinion prouvent la diversité des passions par une autre voie, et disent que le bien et le mal peuvent être considérés en eux-mêmes sans aucune circonstance, et qu'ils font naître l'amourct la haine; ou qu'on les peut regarder comme absents, et qu'ils produisent la crainte et le désir ; ou comme difficiles, el qu'ils causent l'espérance, la hardiesse et la colère; ou comme impossibles, et qu'ils font élever le désespoir; en enfin comme présents, et qu'ils versent dans l'âme le plaisir ou la douleur.
Bien que ces raisons contentent l'esprit. elles ne le convainquent pas pourtant ; et sans offenser la philosophie, on peut se départir des sentiments di' Platon et d'Aristote : car il me semble qu'ils donnent plusieurs noms à une même chose, qu'ils divisent l'unité de l'amour et qu'ils prennent ses divers effets | our des passions différentes. Aussi, après avoir bien examiné relie matière, je suis contraint d'emlira- ser l'opinion de saint Augustin, et de soutenir avec lui que l'amour est l'unique passion nui nous agite; car tous ces mouvements qui troublent no:rc
(I) Aninr ergn initia ns liabcre qund ninalur, ciipiililas est : idem liabens enque Triions kelilia e t. Fufciens (]tiod ei adversatur, liinor est: iilque. eum aeciJcrit soutiens, trislitia Cbt. August. tib. iv de t vil.
âme ne sont que des amours déguisés; nos craintes et nos désirs, nos espérances et nos désespoirs, nos plaisirs et nos douleurs sont des visages que prend l'amour suivant les bons ou les mauvais succès qui lui arrivent. Et comme la mer porle des noms différents selon les divers endroits de la terre qu'elle arrose, il change les siens selon les divers étals où il se trouve; mais comme chez les infidèles chaque perfection de Dieu a passé pour une divinité, ainsi parmi les philosophes les quai lés de l'amour ont été prises pour des passions différentes; et ( es grands hommes se sont imaginé qu'autant de fois qu'il changeait de conduite ou d'emploi, il drvait aussi changer de nature el de nom. Mais si ce raisonnement était véritable, il faudrait que l'âme perdît son unilé toutes les fois qu'elle produit des effets différents, et que celle qui digère les viandes et qui distribue le sang par les veines, ne fût pas la même qui parle avec la langue ou qui écoute avec les oreilles.
C'est pourquoi la raison nous force de croire qu'il n'y a qu'une passion, et que l'espérance el la crainte, la douleur et la joie, sont les mouvements ou les propriétés de l'amour. El pour le dépeindre de toutes ses couleurs, il faut dire que quand il langui! après ce qu'il aime , ou l'appelle désir ; que quand il le possède, il prend un autre nom et se fait appeler plaisir ; que quand il fuit ce qu'il abhorre, on le nomme crainte ; et que quand après une longue el inutile défense, il est contraint de le souffrir , il s'appelle douleur : ou bien, pour dire là même chose eu termes plus clairs, le désir et la fuite, l'espérance el la crainte, sont les mouvements de l'amour , par lesquels il cherche ce qui lui est agréable , ou s'éloigne de ce qui lui est contraire. La hardiesse el la colère sont les combats qu'il entreprend pour défendre ce qu'il aime, la joie est son triomphe, le désespoir est sa faiblesse , et la tristesse est sa défaite [1\ : ou, pour employer les paroles de saint Augustin , le désir est la course de l'amour, la crainte esl sa fuite, la douleur est sou tourment, la joie esl son repos (2). Il s'approche du bien en le désirant , il s'éloigne du mal en le craignant, il s'attriste en ressentant la douleur , il se réjouit en goûtant le plaisir; mas dans tous ces étals différents il est toujours lui-même, el dans celle variété d'effels il conserve aussi l'unité de son essence.
Mais s'il est vrai que l'amour fasse toutes nos passions , il faudra qu'il se transforme quelquefois en son contraire, et que par une métamorphose plus incroyable que celles des poêles il se convertisse en haine, el produise des effets qui démentiront son humeur; car l'amour esl obligeant , el la haine esl malfaisante ; l'amour esl généreux el prend plaisir à pardonner, la haine est lâche el ne médite que des vengeances; l'amour donne la > ie à
Dei. cap. 7.
(2) Auior est delectatio cor.lis per dc-iJerium currens ci rcqiiieseeiis per gaudium. Idem, lib. de Subsl. dileci., c. i et 2.
C7I DE L'USAGE DF.S PASSIONS. 872
ses ennemis, la haine procure la morl à ses il n'y a point de :i:al dont elle ne fût capable, plus fidèles amis ; et il semble qu'on accor- et je ne sais si le monde aurait pu se défeuderait plutôt le vice avec la vertu, que l'a- dre contre ca fureur. Mais quelque violence mour avec la haine. Celte objection a bien qu'on lui attribue, je la tiens plus raisonnade l'apparence, mais elle n'a guère de soli- ble que la volupté : car comme l'on appridité, et ceux qui la forment ne se souvien- voise plutôt les lions que les poissons, l'on nent pas que souvent une même cause pro- apaise plutôt un homme irrité, que l'on ne doit des effets contraires; que la chaleur convertit un homme voluptueux; et l'expéqui fait fondre la cire , fait sécher la boue; rience nous apprend que de ces deux pasque le mouvement qui nous approche du sions la plus douce est la moins Irailable, et Ciel, nous éloigne de la terre ; que l'inclina- la plus furieuse est la moins opiniâtre. La (ion que nous avons de nous conserver est troisième est le désir de l'honneur, qui est une aversion de tout ce qui nous peut dé- si puissamment imprimé dans l'âme des truire. Ainsi l'amour du bien est une haiue hommes, qu'il n'y a point de difficulté qu'il du mal , et cette même passion qui a de la ne surmonte. C'est lui qui fait les conquédouceur pour ceux qui l'obligent, a delà runis, qui inspire le courage aux soldats, sévérité pour ceux qui l'offensent. Elle qui rend les orateurs éloquents, et les philoimite la justice . qui par un mêmt> mouve- sophes savants : car toutes conditions diffénient punit le péché, et récomp-nse la rentes sont animées d'un même désir; et vertu : elle ressemble au soleil, qui par una quoiqu'elles tiennent diverses roules , elles même lumière éclaire les aigies el aveugle tendent à une môme fin. La quatrième est la les hiboux : el s'il est permis de monter jus- crainte de la mort, qui par ses fréquentes que dans les cieux, elle se règle sur Diea alarmes trouble tout le repos de notre vie : même , qui ne hait le pécheur que parce elle produit des effets si étranges, qu'on no qu'il s'aime soi-même. Si tant de bonnes petit découvrir sa nature ; encore qu'elle soit raisons ne peuvent persuader une vérité si timide, et qu'il ne faille que l'ombre d'un manifeste, au moins doivenl-cllcs obtenir de niai pour l'étonner, néanmoins elle rend les nos adversaires, que s'il y a plusieurs pas- hommes courageux, et les oblige à chercher sions , l'amour en est le souverain, el qu il une mort assurée pour en éviter une incerest si absolu dans son Etal, que ses sujets laine; elle donne des forces aux vaincus, et n'entreprennent rien que par ses ordres. Il assistée du désespoir elle reg gne des hatatlest le premier mobile qui les emporte; comme les qu'elle avait perdues. Il est assez difficile il leur donne le branle , il leur donne aussi de juger laquelle de ces deu\ ; assions est la le repos, il les irrite et les apaise par ses re- plus lorle, car souvent elles ont triomphé gards, el ses exemples ont tant de pouvoir 1 une de l'autre ; et, comme la crainte de la sur toutes les affections de notre âme, que mort a fait oublier le désir de l'honneur, sa bonté ou sa malice les rend bonnes ou quelquefois aussi le désir de l'honneur a fait mauvaises (Ij. mépriser la crainte de la morl.
IV DISCOURS. Quoique j'aie conçu une haute estime de
Quelle est la plus violente des passion» de l'homme. Platon, et que les rêveries mêmes de <•
philosophe me semblent plus nobles el plus
S'il est besoin de connaître les mala li s élevées que les raisonnements d'Anslolc , p-
pour les guérir, il n'est pas moins nécessaire, ne puis prendre son parti en ce le cause; el
de connaître les passions pour les régler, el de quelques bonnes raisons qu'il défende
de savoir quelle est celle qui nous allaque son opinion, je ne la saurais approuver ;
ave. plus de fureur. Les philosophes qui car la volupté n'est pas tant une passion
ont traité celle matière ne s'accordent pas particulière, quo la source de celles qui nous
en leurs opinions, et ils sont tellement par- donnent quc'que contentement. Elle n'est
lagés sur ce sujet, que la raison n'a pu en- pas si violente, qu'on ne la réprime aisément
Cure terminer leurs différends. par la douleur ; elle n'a de l'avantage qu'en
Platon nousa laissés dans le doute, cl sans l'a', sence de son ennemie, el elle ne corrompt
résoudre la question au fond , il s'est cou- les hommes que quand elle ne trouve rien
tenir de dire qu'il y avait quatre passions qui lui résiste : mais sitôt qu'on lui dispute
qui semblaient surpasser les autres par leur le combat, elle cède la victoire; el l'eapé-
violence. La première est la volupté qui de- rience nous apprend qu'une légère blessure
ment son nom, el qui ne respirant que don- nous fait oublier un plaisir extrême, l.i ou-
ceur ne laisse pas d'être exlré ment lu- 1ère est à la vérité plus ardente , mais elle
rieuse, el de combattre la raison avec plus n'a poini de d ir.ée ; si elle no se <• un rtil d'opiniâtreté que la douceur. La seconde est en haine, il n'en but pas appréhender les clin colère , qui n'étant autre chose sel in sa tels ; elle csl plus soudaine qu'elle n'est vio-
définition qu'un bouillonnement du sang ri lente, et pour i ieii exprimer sa nature, il
l'entour du cœur (2), ne peut qu'elle ne su i faut dire qu'elle peut bien faire une mauvui ••
en essivement violente : si la nature, qui csl action, m, us qu ol e ne saurait concevoir nu
soigneuse de noire consorvutiou, ne lui don méchant dessein. Le désir de la gloire e»t
liait la mort incontinent api es s i naissance, une passion éternelle (3), làge qui affaiblit
(I) Anior esteras i;i se traducit aueclus. lu-r- (5) Non ab anima ilum cupl.li) gîoi • i.it.r.
vunl. Tacit. m Agiie.
(3) l'ervor sanguiois eircs cor, iriit.
DE L'IiSAGE br.S PASSIONS.
toutes les autres la fortifie, et il semble que ce mal n"ait point de remède que la mort ; néanmoins les mauvais succès le guérissent, et deux ou trois batailles perdues le convertissent en mélancolie. Annibal après sa défaite ne se re aissail plus d'honneur ; s'il passait de royaume en royaume pour solliciter les princes à former un parti contre les Romains, c'était pluiôl le désespoir que l'ambition qui le conduisait, et ce malheureux capitaine ne cherchai! pas tant l'accroissement de sa gloire que la conservation de sa vie. Je sais bien que Marius était orgueilleux après sa défaite, et qu'étant prisonnier il aspirait encore au consulat : son humeur ne changea point avec sa condition ; dans les fers il songeait aux diadèmes, et lorsqu'il eut perdu la liberté, il conserva encore le dessein d'opprimer celle de la République : mais celle passion était soutenue par une aulre; quand il ralliait ses troupes pour les ramener au combat, il n'était pas tant piqué de gloire que de dépit , et qui eût lu dans son cœur, eût remarqué plus de colère que de courage , et plus de haine que d'ambition. Cette passion ne subsiste que par l'espérance, et quand la fortune lui a tourné le dos, elle devient timide; Alexandre se fût contenté de la Grèce s'il eût trouve de la résistance dans la l'erse , un mauvais événement lui eût appris à borner ses désirs. Ce grand cœur à qui le monde semblait trop petit , se fût renfermé dans les Etats de son père, si tant d'heureuses victoires, qui surpassaient même ses espérances, n'eussent enflé son ambition, et ne lui eussent promis la conquête de toute la terre. La crainte de ia mort n'est que la passion du vulgaire; les âmes généreuses la méprisent , les plus lâches s'en défendent par l'espérance qui est la fidèle compagne des malheureux, et quand la présence du mal la contraint de les abandonner, le désespoir lui succède , qui surmonte en ses effets la plus ferme constance des philosophes.
Toutes ces raisons m'obligent de quitter le parti de Platon , pour examiner celles dont Aristote défend le sien ; car il semble qu'en quelques endroits de ses écrits il veuille soutenir que la haine est la plus violente passion qui nous transporte. En effet, la colère qui nous a paru tantôt si redoutable n'est qu'une disposition à la haine, et elle ne peut arriver à sa malice qu'elle ne soit nourrie par les soupçons , fomentée par les médisances, et entretenue parles années: mais quand elle est une fois changée en haine, il n'y a point de mal dont elle ne soit capable. Elle réside dans le cœur aussi bien que l'amour; et assise dans un trône qu'il devrait occuper, elle donne les ordres comme un souverain, et emploie toutes les autres passions pour contenter sa fureur; la colère lui fournit des armes, la hardiesse combat pour elle, l'espérance lui promet de bons succès, et le désespoir lui donne souvent la victoire.
(i) Si qurcris odio, miser.i , q liera statuas modum, iinitare ainorem. Senec. in Medœa.
($) Ardet et odii. Seneca in Medœa.
Dictions, des Passions.
Mais ce qui surpasse toute créance, elle lire des forces de l'amour, quoiqu'il soit son ennemi, cl par un effet qui témoigne bien son pouvoir, elle contraint la plus douce des passions à servir de ministre à ses détestables desseins; elle imite ses mouvements, elle marche sur ses pas, et prenant ses maximes à contre-sens elle veut faire autant de mal qu'il a fait de bien, cl laisser autant démarques de sa fureur, qu'il en a laissé de sj bonté (lj. .Mais il est vrai que les copies n'égalent jamais les originaux : quelque effort que fasse la haine, elle n'approchera jamais du pouvoir de l'amour, el puisqu'elle se règle sur lui, il aura toujours l'avantage sur elle.
Aussi s'est-il trouvé des philosophes qui n'ont pas été de l'avis d'Arislote, et qui, déférant plus à la raison qu'à son autorité, se sont persuadé que la jalousie était la plus violente de toutes les passions. Et certes il faut avouer que si cette opinion n'est pas la plus véritable, elle est pour le moins la plus spécieuse, car la jalousie esl composée d'amour et de haine (2), et comme les contraires ne peuvent loger ensemble sans se combattre , il faut nécessairement que ces deux passions ennemies se fassent la guerre, el que toutes les autres qui leur sont sujettes prennent les armes pour défendre leurs intérêts, si bien qu'un jaloux se trouve saisi de crainte et d'audace, d'espérance et de désespoir, de joie et de tristesse, parce qu'il est frappé d'amour el de haine. Aussi l'Ecris ture sainte, dont la simplicité même est éloquente, ne trouvant rien qui pût exprimer la fureur de la jalousie, va chercher la mort dans les sépulcres, et l'enfer dans les entrailles de la terre, pour nous en faire voir quelque image (3). Suivant celle maxime, il faut conclure que les jaloux sont les damnés de ce monde, et que la passion qui les tourmente est un supplice qui égale celui des dénions. Après l'autorité de l'Ecriture, il faudrait être téméraire pour combattre celle opinion, et il semble que toutes choses conspirent à la faire passer pour véritable. Néanmoins elle n'esl pas sans répartie, el les raisons mêmes qu'elle produit pour sa défense peuvent servir à sa condamnation; car encore que la jalousie soit un mélange d'amour et de haine, il ne s'ensuit pas qu'elle soit la plus violente de nos passions; celles mêmes qui la composent ne s'accorderaient pas ensemble, si elles n'étaient adoucies, et comme les éléments ne peuvent faire un même corps, si leurs qualités ne sont modérées, ainsi toutes ces passions ne peuvent former la jalousie qu'elles ne soient tempérées, et il faut nécessairement que l'amour affaiblisse la haine, que la joie modère la douleur, et que l'espérance adoucisse le désespoir. On a remarqué que deux poisons pris ensemble perdent leur force, et que servant d'antidote l'un contre l'autre, ils ne font point de mal, ou s'ils en font, ils le guérissent ; ainsi dans
(5) Fortis ut mors dilectio, dura sicul infera us *'mulalio. Canl. Cnrilic.
DE L'USAGE DES PASSIONS
la jalousie l'amour est l'antidote de la haine, et le jaloux, souffre peu de mal, parce qu'il a beaucoup de passions, et il se peut vanter que par un étrange des'in, il doit son salut au nombre de ses ennemis.
Mais puisqu'après avoir détruit le mensonge il faut établir la vérité, disons que dans nos principes celte quesiion n'est point difficile à résoudre ; car comme nous ne reconnaissons qu'une passion qui est l'amour, et que toutes les autres ne sont que d s effets qu'il produit, nous sommes obligés de confesser qu'elles empruntent toutes leurs forces de leur cause, et qu'elles n'out point d'autre vi dence que la sienne. C'est un souverain qui imprime ses quali'és à ses sujets, c'est na capi aine qui fait part de son courage à es soldats, et c'est un premier mobile qui importe tous les autres cieux par son impétuosité : de sorte que la morale ne doit travailler qu'à la conduite de l'amour : car quand ceile passion sera bien réglée, toutes les autres l'imiteront, cl l'homme qui saura bien aimer n'aura point de mauvais désirs ni de vaines espérantes à modérer.
S'il y avait des passions en l'étal d'innocence, et si
elles étaient de même nature que les nôtres.
Il y 3 si long'emps que nous avons perdu l'innocence, qu'il ne nous en reste plus qu'une faible idée, et si la justice divine ne punissait encore le crime du père en la personne des enfants, nous en aurions aussi perdu le regret. Chacun déiril la félicité de cet état comme il se l'imagine ; il me semble qu'on peut dire que tous ceux qui en parlent se condui>ent selon leurs inclinations, et qu'ils y mettent les plaisirs qu'ils connaissent et qu'ils désirent. Les uns disent que toute la terre était un paradis , que des saisons qui composent nos années il n'y avait que l'automne ou le printemps, que tous les arbres avaient la propriété des orangers, et qu'en tout temps ils étaient charges de feuilles, de fleurs el de fruits; les autres se persuadent que de tous les vents il ne soufflait que les zéphirs, et que la terre, sans être cultivée, prévenait nos besoins et produisait toutes choses. Je pense q-c sans soutenir ces opinions, on peut dire qu'en celte heureuse condition, les maux n'étaient point mêlés avec les biens, cl que les qualités des cléments étaient si bien tempérées, que l'homme en recevait du contentement , et n'en ressentait point de déplaisir. Il n'avait point de désordres a réformer, d'ennemis à combattre, ni de malheur a éviter ; toutes les créatures conspiraient à sa félicité, les hèles respectaient sa personne, et il se pourrait
que celles même qui demeuraient dans l< s bois nefossenl pas farouche». Comme la leri a ne portait point d'épines, et qui- in li parties étaient fécondes on ngréables, les deo* n'avaient point aussi d'influences malignes, et cet as re qui dispense la vie el la mort dans la nature, n'avait point d'aspects
qui ne fussent innocents et favorables. S'il y a si peu de certitude pour l'état de l'homme, il n'y a pas plus d'assurance pour ce qui renarde sa personne : nous philosophons selon nos sentiments, et comme dans les premiers siècles tous les particuliers se faisaient des i loles, chacun se forge une félicité pour Adam, el lui donne tous les avantages qu'il se peut imaginer.
Parmi tant d'opinions ou d'erreurs je ne crois rien de plus raisonnable que ce qu'en écrit saint Augustin ; car quoiqu'il ne détermine rien en particulier , il résout si bien pour le général, qu'il n'y a personne qui appelle de son avis. Quoique nous ne puissions décrire, dit-il, ni la beauté du lieu où l'homme faisait sa résidence, ni les avantages de son esprit et de son corps, nous sommes obligés de croire qu'il trouvait en sa demeure toul ce qu'il pouvait souhaiter . et qu'il n'éprouvait rien en sa personne qui le put incommoder (1); sa constitution était excellente, sa santé ne pouvait être altérée, et si le temps la pouvait affaiblir, il prévenait ce malheur par l'usage du fruit de vie , qui , réparant ses forces , lui donnait uno nouvelle vigueur. 11 était immortel, non par la nature , mais par la grâce , et il savait bien que le péché ne lui pouvait Aler la vie qu'il ne lui eût fail perdre l'innocence. Son âme n'était pas moins heureusement partagée que son corps ; car outre qu'il avait toutes les sciences infuses, qu'il connaissait tous les secrets de la nature, et qu'il n'ignorait rien de tout ce qui pouvait contribuer à sa félicité, sa mémoire était heureuse, et sa volonté n'avait que de bonnes inclinations; ses affections étaient réglées, et bien qu'il ne lût pas insensible, il étail si égal que rien no pouvait troubler son repos. Les passions qui préviennent la raison par leur violence, attendaient ses ordres cl ne s'élevaient jamais qu'elles n'eussent reçu le commandement; enfin les siennes n'étaient pas moins naturelles que les nôtres, mais elles étaient plus dociles, cl romme sa constitution le rendait capable de nos mouvements, la justice originelle l'exemptait de tous leurs désordres.
Je ne sais si je choque le sentiment des théologiens, mais il me semble, autant qu'on peut deviner en ces ténèbres, que je n'offense point la vét ité. Car si l'homme p tur être composé d'un corps était mortel, cl si pour être honore de la grâce originelle, il éiail immortel, il me semble que par 11 même suite on
peut inférer que, n'étant pas un pur esprit.
il avait des passions, mais qu'étant sanctifie
en l tûtes les facultés de son àme, il n'en ai ail
I qui ne lussent innocentes, l'our donner
à ce raisonnement toute la force qu'il doit avoir, il faut étendre son principe, el prouver avec saint Augustin, que l'homme pouvait moui ir en perdant la justice, et que l'Immortalité était plutôt une grâce du ciel qu'une propriété de ta nature ; car s'il eut été vérl«
lablemeni immortel., il n'eût point eu besoin d'aliments, et si la mort ne lui eut point été
M) Absit enim ut ill.i beat aniino senlire quod DOlIct. Aug,
■n habere quod vellet, nui in tuo corpore >*J
DE L'USAGE DES PASSIONS
naturelle, il n'eût point fallu de privilège pour l'en garantir. Puisqu'il mangeait pour conserver sa vie, il pouvait la perdre; et puisqu'il était obligé de se défendre contre la vieillesse par l'usage d'un fruit miraculeux, il fallait nécessairement qu'il pût mourir, et que sa vicaussi bien que la nôtre eût besoin de remèdes contre la mort. Je confesse qu'étant mei'« leurs que les nôtres, ils réparaient ses forces avec plus d'avantage, et qu'en prolongeant le cours de sa vie, ils éloignaient toujours l'heure de son trépas ; j'avoue encore qu'ils bannissaient la corruption de son corps, et qu'i's l'entretenaient dans une si ferme santé qu'elle ne pouvait être allérée ; mais aussi faut-il qu'ils m'accordent que si l'homme n'eût point usé de ces remèdes, la chaleur naturelle eût consumé l'humeur radicale, et que la vieillesse succédant à ce désordre l'eût infailliblement conduit à la mort. Toutes ces maximes sont si véritables, que saint Augustin est obligé de confesser que si l'usage de l'arbre de vie nous était permis en l'état où nous sommes, la mort ne ferait plus de ravages dans le monde, et que l'homme, tout criminel qu'il est, ne laisserait pas d'èlre immortel (1). Si donc Adam pouvait mourir parce qu'il avait un corps, et s'il pouvait ne pas mourir parce qu'il avait la grâce , il me semble que par proportion l'on peut dire qu'il avait des passions , puisque sou âme était engagée dans la matière, mais qu'elles étaient doci'es, parce que la justice originelle en réprimait les mouvements, et qu'en celle innocente condition il n'avait que de jusles craintes et de raisonnables espérances.
Je pense bien qu'il y en pouvait avoir quelques-unes dont l'usage lui était interdit, et qu'encore qu'il en fût capable, il n'en était pas louché, parce qu'elles eussent troublé son repos. Je n'ai point de peine à croire que le mal étant banni de la terre, la tristesse et le désespoir le fussent de son coeur, et que pendant une si haute félicité, la raison ne fût point obligée d'exciter ces passions qui ne sont que pour les misérables ; mais cerles je liens pour assuré qu'il fil usage de toutes les autres, et que pensant aux lois qui lui avaient été imposécs'par son souverain , il élait tantôt flalié par l'espérance, tanlôt étonné par la crainte, et retenu dans son devoir par toutes les deux ensemble. Je ne doute point aussi qu'en ce ponrparler malheureux qu'eut notre indiscrète mère avec le démon déguisé en serpent, elle ne lût saisie de toutes les passions qui attaquent les personnes qui consultent sur une affaire importante, que les promesses du diable ne réveillassent son espérance, que les menares :1e Dieu ne soulevassent sa crainte, et que la beauté du fruit défendu n'irritât son désir. Je ne sais pas si quelqu'aulre se peut imaginer cet entrerien sans altération, mais je sais bien que saint Augustin (avec lequel je
(1) Nec enim corpus ejus talc erat quod dissolvi impossibile videretur; sed gustus arboris vilœcorrliplionem corporis prohibebal; denique etiam post peccatum potuit inûissolubilis nianere, si mo !o permis-
es
me persuade qu'on ne se peut méprendre ) raisonne de la sorte sur ce sujet, et qu il croit qu'un si grand combat ne se donna point dans le paradis terrestre, que. la femme n'employât toutes ses passions, ou pour 3c défendre, ou pour se laisser vaincre. Il est vrai que ce grand homme semble être d'un autre avis dans le neuvième livre de la Cité de Dieu; mais qui examinera bien ses raisons trouvera sans doute r;u'il ne veut pas tant exclure de l'âme d'Adam les passions, que leur désordre, jugeant bien qu'il ne pouvait pas s'accorder avec la justice originelle. C'est pourquoi je me persuade que l'homme avait nos mouvements en l'état d'innocence, qu'il craignait les châtiments, qu'il cspérail les récompenses; que, comme il employait ses sens pour ce qu'ils faisaient une part.c t'e son corps, il usait aussi de ses passions, parce qu'elles étaient une partie de son âme ; et qu'enfin elles n'étaient pas différentes des nôtres par leur nature, mais par leur obéissance.
iv« Discouns.
S'il ij avait des passions en Jésus-Christ, et en quoi elles différaient des nôtres.
Il faudrait ignorer tous les principes de la religion chrétienne pour ne pas savuir que le Fils de Dieu a voulu prendre notre nature avec toutes ses faiblesses, et que, hors l'ignorance et le péché qui ne se peuvent accorder avec la sainteté de sa personne, il a daigné porter nos misères, conversant avec les hommes sous l'apparence d'un pécheur (2). De là vient que pendant le cours de sa vie mortelle, il a eu besoin de se conserver par les aliments, de réparer ses forces par le repos, de délasser son corps dans le sommeil, et de prendre tous les remèdes que la Providence a ordonnés pour la guérison de ses maladies naturelles. Il a été sujet aux injures du temps, au dérèglement des saisons ; les hommes l'ont vu transi de froid pendant les rigueurs de l'hiver, et mouillé de sueur pendant les ardeurs de l'été. Les éléments ne l'épargnaient pas ; et s'ils le révéraient comme un Dieu, ils le persécutaient comme un homme. Les créatures mêmes qui obéissaient à sa parole, faisaient la guerre à son corps: les Ilots qui se câlinèrent à son réveil avaient attaqué le vaisseau qui le portait ; la faim qu'il avait surmontée dans les déserts le pressa dans les villes, et il éprouva sur la croix la cruauté de la mort dont il avait délivre la personne du Lazare.
Or comme les passions sont les faiblesses les plus naturelles de l'homme , il n'a pas voulu s'en exempter, et il a permis qu'elles nous fussent aussi bien des preuves de son amour que des assurances de la vérité de son incarnation. Il mêla ses larmes avec celles de Madeleine ; quoiqu'il dût remédier à ses maux par sa puissance, il voulut les ressentir par la pitié; avant que de faire un
suni esset credere de arbore vitsc Aug lib. i, q. A'oci et Vctcris Tcstamenti, q. 19.
(2) lu siiniliiudine caruis peccali. S. Voulus.
HE L'USAGE DUS PASSIONS
miracle, il voulut souffrir une faiblesse, et pleurer un mort qu'il allait ressusciter. Il permit souvent à la tristesse de s'emparer de son cœur, et par une étrange merveille , il accorda la joie avec la douleur en son âme très-sainte. Enlin, selon les rencontres de sa vie, il usa de ses passions, il nous apprit qu'il n'avait rien 1 1 . é ; risé dans l'homme, puisqu'il en avait pris les inGrmités, et qu'il aimait bien sa nature, puisqu'il en chérissait même les défauts; car de se persuader que ses sentiments fussent imaginaires, c'est à mon avis choquer le mystère de l'incarnalion, imposer un mensonge à la vérité, et, pour rendre un vain honneur à Jésus-Christ, nous faire douter de toutes les preuves de son amour. Puisqu'il avait un corps véritable, il ne pouvait avoir de fausses passions; et puisqu'il était véritablement homme, il devait être véritablement affligé (i). On ne peut réwiquer en doute celte vérité sans aff.iiblir celle de notre créance ; s'il est permis de faire passer les larmes du Fils de Dieu pour des illusions, on fera passer ses douleurs pour des impostures, et sous ombre de révérence on renversera tout l'ouvrage de noire salut.
Mais il faul bien p:cndre garde qu'en établissant l'amour du Fils de Dieu, nous ne fassions point d'outrage à sa grandeur , et qu'en lui donnant des passions, nous le garantissions de leurs désordres ; car il n'est pas permis de croire qu'elles fussent déréglées comme les nôtres, ni qu'elles eussent besoin de toutes ces vertus qui nous sont nécessaires pour les dompter. Il en était le m;iîlre absolu, cl elles dépendaient de sa volonté en leur naissance, en leur progrès et en leur durée : en leur naissance, parce que eiles ne s'élevaient jamais que par son ordre, et qu'elles attendaient toujours que la raison les fil servir à ses desseins.
Les noires nous surprennent le plus souvent, et elles sont si promptes à s'émouvoir, que les plus sages ne peuvent retenir leurs premiers mouvements. Files sont si portées au désordre, que la moindre occasion les met en fougue, leur sommeil est si tendre qu'il ne faul rien pour les éveiller , i Iles aiment si fort la guerre, que pour pu qu'on les provoque elles prennent les armes, et font sur leurs terres mêmes plus de d que ne ferait une armée enni mie ; leur désordre no Vient pas tant des objets que de leur humeur, et il est de leurs orages comme de ceni qui viennent du fond de la mer,
et qui s'élèvenl de leurs propres mouvements. Uaii en Jésus-ChrisI elles n'excitai, ni point de tempêtes, on si quelquefoii leurs vagues s'enflaient, c'était par la conduite de la raison (2), qui se réservait toujours le pouvoir d apaiser le trouble qu'elle avait ému. Comme leur naissance dépendait de sa volonté, elles ne faisaient point aussi de progrès que par sa permission, et leur mouvement ne procédait que d'one cause raisonnable.
(I) Ipsc Donnons In forma leni vil las hammam, adbiboil passlonea ubi adhibfuul te uj'li' avit aeque cniin in que verura er< i bominii
Les hommes s'attachent à des choses qui ne méritent pas leur amour, et ils ont souvent de fortes passions pour de faibles et misérables sujels : une imprudence les met en colère, et sans considérer la différence des crimes, ils punissent aussi rigoureusement une parole qu'un meurtre ; leur ambition est aveugle, leurs désirs sont déréglés, leur tristesse est ridicule, et qui comparerait toutes leurs passions avec les causes qui les produisent, remarquerait bien qu'ils n'en ont point qui ne soient injustes. Un consul a fait dévorer un esclave par des lamproies pour avoir cassé un verre ; la colère d'un princo a fait noyer une ville dans le sang de ses habitai.ts, cl pour venger l'injure faile à une image de bronze ou de marbre, il fil perdre la vie à sept mille hommes, les images vivantes de Dieu. La tristesse a fait des idoles pour se consoler; des pères misérables no pouvant ressusciter leurs enfants les ont déifiés, et, par un excès d'amour et de douleur ils leur ont bàli des temples, après leur avoir élevé des sépulcres. Enfin tous les mouvements de notre âme sont déraisonnables , nous ne saurions mesurer nos joies ni nos déplaisirs, noire haine excède nos injures, notre amour esl plus ardent que le sujet qui l'allume, et nous concevons de fermes espérances pour des biens périssables. Mais les passions du Fils de Dieu étaient si réglées, que dans leurs mouvements on pouvait remarquer la grandeur du sujet qui les faisait nailrc; il ne s'animait à la colère que pour venger les injures de son Père, ou pour châtier l'impiété de ceux qui profanaient son tem| le. 11 n'avait de. l'affection que pour les personnes qui le méritaient ; et s'il ne voyait point de perfection en ses amis, il aimait celles qu'il y devait mettre, et en les aimant il les rendait dignes de son amour; il ne concevait delà tristesse que pour de grandes occasions ; et bien que la croix fût un suffisant objet de douleur, je crois que son Ame était plus touchée de l'horreur de nos péchés que de la honte ou de la cruauté de son supplice : des passions si réglées Unissaient quand il voulail, et leur durée n'était pas moins sujette a son empire que leur progrès.
Nous ne sommes pas les niailres des noires : comme dans leur naissance elles meprisenl nos avis , elles se uioquenl de DOI conseils pendant leurcon.se: elles ne s'ariet.nl que lorsqu'elles sont lasses, et nous ne devons pas tanl noire repos à leur obéissance qu'A leur faiblesse. Quand elles s. i ni v joli nies, nos soins ne les peuvent vaincre, cl il s en louve de si opiuiàlres qu'elles ne meurent qu'avec nous : c'c»l pourquoi nous 1 s devons réprimer en leur naissance , cl consulter noire raison pour savoir s'il esl à propos «h lire en campagne des soldats qui
méprisent l'autorité de leur chef quand il»
nulles armes a la main. I e commem emenl
d'une guerre dépend souvent des dam partis ; mus sa lin dépend toujours du viclnoorpus, etverushomi is animus. (alsni erai hoiuiuls affectus. Augutl., I. uv, de Ci». Dit, cep. 9. (i) Turbavii ttmiel |i uni. Joan. u.
nci
DE LTSAGE
rieux. et il n'est pas faci'c de le porter à la pais qnnncl il trouve ses avantages dans la durée de la guerre. Toutes ces règles se trouvent fausses dans les passions de Jésus-Chris! ; il les portait jusqu'à l'excès quand le sujet le méritait { 1 ); bien qu'elles fussent échauffées, elles s'adoucissaient aussitôt qu'il l'ordonnait. Comme leur feu était raisonnable, il s'éteignait aussi facilement qu'il s'était allumé ; de sorte que la joie succédait immédiatement à la tristesse, et l'on voyait en un même moment la douceur prendre sur son visage la même place que la colère y avait occupée.
C'est peut-être pour cela que saint Jérôme ne se pouvait résoudre d'appeler passions les mouvements de l'âme delésus-Chrisl, croyant que c'était faire injure à leur innocence de les nommer comme des criminelles, et qu'il y ava il de l'injustice à donner un même nom à des choses dont les coud i lion s éi aient si différentes. Mais chacun sait bien que les qualités ne changent pas la nature, et que les passions du Fils de Dieu, pour être plus obéissantes que les nôtres, n'étaient pas moins naturelles. C'est, à mon avis, une nouvelle obligation que noui avons à sa bonté, qui n'a pas méprisé nos faiblesses : il nous fera un reproche éternel si nous n'avons pas des désirs pour sa gloire, puisqu'il en a eu pour noire salut ; si nous ne combattons pas ses ennemis , puisqu'il a vaincu les nôtres ; si nous ne répandons pas des larmes pour ses injures, puisqu'il a versé du sang pour nos péchés ; et i! aura jusie sujet de se plaindre i!e notre Ingratitude, si nos passions ne nous servent à lui témoigner notre amour, puisqu'il a employé toutes les siennes pour nous assurer de sa charité.