‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 214 sur 251 · II- DISCOl.RS · texte numérisé non relu

II- DISCOl.RS

Que la nature seule ne peut régler les passions de l'homme.

Rien que les stoïciens soient ennemis déclarés des passions, et qu'ils ne puissent être ju^es en une cause où ils sont parties, il me semble néanmoins que leurs jugements ont quel |ue couleur de justice, et que c'est avec raison qu'ils confondent nos passions avec les vices : car en l'état où le péché nous a réduits nous n'avons plus de sentiments qui soient purs : comme notre nature est corrompue, il faut par nécessité que toutes ses inclinations soient déréglées, et que les ruisseaux soient troubles qui coulent d'une source qui n'est pas nette.

Je sais bien que les philosophes ne tomberont pas d'accord de cette vérité, et qu'ils ne souffriront jamais que nous accusions d'erreur la nature qu'ils prennent pour guide, ni que nous déshonorions celle dont ils esliment tous les mouvements si réguliers. Ils l'ont profession de la sui\re en toutes choses, et tiennent que povir vivre heureusement il faut vivre naturellement. Les libertins s'autorisent de celte maxime et veulent excuser leurs désordres par une doctrine qu'ils n'entendent pas; car s'ils avaient étudié dans l'école des stoïciens, ils trouveraient que ces philosophes présupposaient que la nature élaildans sa première pureté, et qu'ils ne la prenaient pour leur conduite que parce qu'ils s'imaginaient qu'elle avait conservé son innocence. Aussi bannissaient, ils de leurs sages, el de leurs disciples mêmes, toutes ces affections qu'on veut taire passer pour naturelles, et, par un effort généreux, mais inutile, ils voulaient que non:; fussions aussi règles dans l'étal du pèche que dans celui de la justice originelle.

Mais les chrétiens qui ont appris de l'Ecriture sainte que la nature est déchue de la première purelé sont obliges à reconnaître que les passions sont révoltées, et que, pour les assujettir, il faut que la raison suit assistée de la grâce; car il n'y a personne qui ne voie que l'esprit est engagé dans l'erreur, et qu'il reçoil confusément le racnson la vérité, que 1 1 volonté s'attache plus au bien apparent qu'au véritable, que ses intérêts sont les règles de ses inclinations, et qu'elle n'aime pus ce qui est bon, mais CO qui lui est agréable, qu'elle s. ni par expérience qu'elle a beaucoup perdu de sa liberté, et que si le péché ne lui a pas été tout l'amour qu'elle avait pour le iden, il ne lui a laissé que de faibles secours el d'inutiles désirs pour 1 acquérir. Comme elle a si peu de force pour la conquête du bien, elle en a ocore pour I" règlement de ses passions, et quoiqu'elle li'approuv e pas leurs

désordres, elle n'v saurait apporter de remède. Souvent par un étrange malheur «Ile I .mente leur sédition qu'elle d vrail < rnii'-

■ lier, cl jour ne pas affliger ses -.up-ts, elle d< vient complice de buis crimes. C'est pour-

qncnt p.i-ni danmali. Aug,, lib. de vera ln»oc, c.

8S5 DE L'USAGE

quoi le philosophe chrétien est obligé d'implorer l'aide du ciel pour vaincre ces rebelles, et, avouant que sa raison est affaiblie, il faut qu'il cherche du secours hors de luimême, et qu'il mendie la faveur de celui qui a permis le dérèglement de la nature pour le châtiment de son péché.

Mais afin qu'on ne nous accuse pas d'être ennemis de la grandeur de l'homme, et de faire son désastre plus grand qu'il n'est, nous confessons que la nature est bonne dans son fond, et que le péché même en est une excellente preuve : car comme il n'est qu'un néant, il ne peut subsister par luimême ; pour se conserver, il faut nécessairement qu'il s'attache à un sujet qui le soutienne, et qui lui fasse part de l'être qu'il possède. Ainsi le mal est enté sur le bien, et le péché est appuyé sur la nature, qui reçoit à la vérité de grands hommages d'un si mauvais hôte, mais qui ne perd pas pourtant tous ses avantages : cir puisqu'elle se conserve l'être, il faut qu'el'e se conserve encore quelque bonté ; puisqu'elle n'est pas anéantie pour être devenue criminelle, il faut que, dans sa misère, elle jouisse encore do quelque bonheur , et que , dans son crime même, il lui reste encore quelque teinture d'innocence ; c'est ce que dit saint Augustin en des termes aussi doctes qu'éloquents : ou loue sans doute l'êire de l'homme de qui l'on blâme le péché, et on ne le peut blâmer plus raisonnablement qu'en faisant voir qu'il déshonore par sa contagion celui qui était honorable par sa nature (1). Si nous la considérons donc en fond, elle n'a rien perdu de sa bonté ; mais si nous la regardons sous la tyrannie du péché, elle en a presque perdu l'usage, et elle ne peut plus se servir de ses facultés si on ne lu délivre de l'ennemi qui la possède. Il me semble qu'on peut la comparer à ces oiseaux qui se prennent dans les filets ; ils ont des ailes, et ne peuvent voler ; ils aiment la liberté, et ne la peuvent recouvrer : ainsi les hommes dans l'état du péché ont encore de bonnes inclinations, mais ils ne les sauraient suivre; ils ont de. bons desseins, mais ils ne les peuvent exécuter, et plus malheureux que les oiseaux, ils aiment leur prison, et s'accordent avec le tyran qui les persécute. En cette déplorable condition ils ont besoin de la grâce qui les soulage et qui leur donne des forces, sinon pour les délivrer entièrement de l'ennemi qui les tourmente, au moins pour leur rendre la liberté d'agir, et les mettre en un état où ils puissent pratiquer les vertus, combattre les vices, et régler leurs passions.

Cette nécessité que nous imposons à l'homme dis recourir à la grâce ne doit point sembler si fâcheuse, puisqu'avant même son désordre il avait besoin d'un secours étranger, et que dans sa pureté naturelle il ne pouvait éviter le péché sans un secours sur-

(1) Cujus recte vitnperetur vitium procul dubio natura laudatur : nain recla vilii vituperalio est, ipiod illo delione-tatur natura lauJabilis. Aug. lib. xn de Civ. Dei, c. \.

(2j Natura huinana etiamsi in illa integritate in qua

DES PASSIONS. fttX.

naturel : car il est composé de telle façon , qu'en tous ses mouvements il est oblige de recourir à Dieu ; et parce qu'il est son image, il ne peut agir que par son esprit. Quand la nature humaine, dit saint Augustin, fût demeurée en cette intégrité dans laquelle Dieu l'avait créée, elle n'eût pu se préserver du péché sans sa grâce. Et tirant une conséquence de celte première vérité , il ajoute avec beaucoup de raison : puisque l'homme ne put, sans la grâce, conserver la pureté qu'il avait reçue, comment pourraitil, sans la même grâce, recouvrer la pureté qu'il a perdue (2)1 11 faut donc qu'il se résolve à se soumettre à son Créateur, s'il veut assujettir ses passions, etqu'il devienuepieux s'il veut êire raisonnable ; car il doit y avoir quelque rapport entre notre salut et notre perle. Comme nos passions ne se révoltèrent contre l'esprit que quand il se fut révolté contre Dieu, il y a juste sujet de croire qu'elles n'obéiront à l'esprit que quand il sera obéissant à Dieu : et comme notre malheur a tiré sa naissance de notre rébellion, il faut que notre bonheur tire la sienne de notre assujettissement.

Que si les philosophes profines nous objectent que la raison nous a été vainement accordée pour modérer nos pas-ions, si elle n'en a pas le pouvoir; et que la nature est un guide inutile, si elle a bc-oin elle-même de conduite, il faut les1 satisfaire p:ir l'expérience, et leur apprendre, sans l'Ecriture sainte, qu'il y a des désordres dans l'homme que la raison seule ne peut régler , et que nous souffrons des maladies que la nature sans la grâce ne peut guérir.

Ill« DISCOURS.

Que dans le désordre où sont nos passions, la grâce esl nécessaire pour les conduire.

Ceux qui sont instruits dans les mystères de la religion chrétienne confessent que la grâce que Jésus- Christ nous a méritée surpasse infiniment celle qu'Adam nous a ravie : ses avantages sont si grands qu'ils excèdent tous nos désirs, et les plus ambitieux des hommes n'auraient jamais souhaité le bien qu'elle nous fait espérer : car outre qu'elle nois élève au-dessus de notre condition, et qu'elle nous promet un bonheur égal à celui des anges, elle nous donne Jésus- Christ pour notre chef, et nous unit si étroitement avec lui, qu'elle oblige son Père de nous adopter pour ses enfants. Mais tous ces privilèges regardent plutôt l'avenir que le présent, et bien que nous ayons les gages de ces belles promesses , nous n'en possédons pas encore tous les effets ; la grâce qui nous en acquiert le droit réside dans le fond de notre âme, et la sanctifiant laisse le corps engagé dans le péché. Elle commence l'ouvrage de notre salut, et ne l'achève pas; elle divise les deux parties qui composent l'houi-

coudita est permanerel.niillo modo seipsam Créature suo non adjuvante servarel. Cum efgo sine Dei çr?,tia salutem non posset cuslodire quant accepit, quemodo sine I) i gratta possel reparare quam perdidit? AiigusL, de Vera Innoc, c. 537.

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îiic. et donnant des forces à l'esprit , elle laisse la chair dans la faiblesse. Mais par un miracle plus étrange elc répare l'âme d,; l'esprit, et met de la division dans leur unité; car à le bien prendre, il n'y a quela partie su- I érieure de l'âme qui ressente pleinement Ses effets de le grâce, et qui, dans le baptême, reçoive ce caractère divin qui nous donne droit au ciel comme à notre héritage ; d'où

se plaint des révoltes du corps, puisqu'elle en est le principe, et que de tous les crimes qu'elle lui impute, il n'en est pas l'auteur, mais le complice seulement.

Or, comme les passions résident en cette partie de l'âme qui est encore infectée par le péché, il ne faut pas s'étonner si elles sont rebelles, puisque leur mère est dést) é ssante. Et l'on ne doit pas s'imaginer que lu

vient qu'un apôlre ne nous appelle que des grâce les étouffe, puisqu'elle laisse dans la

ouvrages imparfaits et les commencements rébellion la puissance même qui les produit:

d'une "créature nouvelle (1). Nous n'appar- tout ce que l'on peut souhaiter de sa con-

îenons à Jésus-Christ que selon l'esprit, il duite,c'esl qu'elle modèr .■ leurfougue. qu'elle

n'est le père que de cette noble partie qu'il réprime leur violence et qu'elle prévienne

a enrichie de ses mérites; mais celle qui est leurs premiers mouvements. Aussi est-ce

engagée dans le corps, et qui par une mal- l'une de ses principales occupations; car

heureuse 1 éressilé se voit obligée d'animer quand elle a obligé l'esprit à connaître Dieu,

ses désordres et de fimenterses passions, et la volonté à I aimer, elle étend ses soins

n'est pas entièrement délivrée de la tyrannie sur la partie inférieure de l'âme et tâche de

du péché. Elle gémit sois la pesanteur de ses calmer le désordre de ses passions. Elle n'en-

fers, et celte glorieuse captive est contrainte treprend pas de les détruire, parce qu'elle

de pleurer la rigueur de sa servitude peu- sait bien que c'est un ouvrage qui est ré-

dant que sa sœur goûte les douceurs de la serve à la gloire, mais elle emploie toutes

liberté: car, comme nous apprend saint Au- ses forces pour les régler; comme elle so

rustin, le baptême n'ôte pas la concupisccn ce, mais la modère; et quelque force qu'il donne à notre âme, il lui laisse une espèce de langueur dont elle ne peut être guene que dans la gloire (2) : il est vrai que celte

s.Tt utilement du péché i our nous humilier, elle use sagement de leur révolte pour nous exercer; elle leur propose des objets innocents p/>ur les faire servir à la vertu, et les rend, comme dit saint Paul, ministres de la

faiblesse n'est pas un péché; et quoiqu'elle justice : car l'humilité chrétienne est enne-

soit la source dont lous les autres dérivent, elle ne nous rend coupables que quanl par notre lâcheté nous suivons ses mouvements. Et l'on ne peut pas dire pour sauver l'honneur de notre âme, que ce désordre est dans noire corps, cl qu'elle n'en est touchée que par piiié ou infectée que par contagion ; car outre le péché originel dont ce dérèglement est un effet qui réside en sa substance, tout le monde sait bien que le corps esl incapable d'agir par lui-même, qu'il faut nécessairement que l'âme qui l'anime le fasse révolter,

mie de la vanité des stoïques, et, sachant bien que nous ne sommes pas des anges, en lis d s hommes, elle ne fait pas de vains efforts pour détruire une partie de nous-mêmes, mais elle nous oblige à profiler de nos défauts et à ménager si adroitement nos passions, qu'elles obéissent à la raison ou qu'elles ne lui livrent des combats que pour lui faire remporter des victoires. Je ferais tort à celte pensée si je l'expliquais par d'autres paroles que celles de saint Augustin. On ne considère pas tant dans un homme pieux la nais-

et que celle qui lui donne la vie lui donne sauce que la cause de sa colère, on ne pèse

les mouvements et les désirs déréglés (3). pas la grandeur de la tristesse, mais le sujet,

C'est elle qui soulève la chair contre l'esprit, et on ne se met pas tant en peine de savoir

et qui, pour n'être pas entièrement possédée s'il a de la crainte, que de savoir pourquoi

par la grâce, obéit encore au péché; c'est il en a : car s'il se fâche contre un pécheur

elle qui réveille les passions; c'est elle qui, par un aveuglement étrange, leur prèle les armes qui la doivent blesser, cl qui excite la sédition qui doit troubler sa tranquillité. Celle doctrine, est de saint Augustin; et

pour le corriger, s'il s'afflige avec un misérablc pour le cons '1er, el si p ir sa crainte li détourne le malheur d'eu homme qui s'allait perdre, je ne «rois pas qu'il y ait déjuge si sévère qui veuille coud Mimer des passions.

quand nous n'aurions fins ce grand docteur si utiles : et il faudrait qu'il manquât de ju-

pour garant, toute la philosophie nous scr- gemenl pour nous, défendre des affections si

virait decaulion, puisque, dansses principes, innoci nies (k).

il faut croire que le corps se fait rien sans II n'y a donc que leur excès de blâmable,

l'âme, et que lors même qu'il semble entre- et la raison assistée de la grâce doîl <m-

prendre quelque chose (outre elle, c'est par ployer toute son industrie pour les modérer :

le secours qu il en reçoit : si bien qu'elle est mais parce que la concupiscence est la soin ce

la source du mal : cl c'est sans raison qu'elle d> ni elles dérivent, il faut qu'elle essaye de

(i) L'i timus iiiiiiiiin ali.pioJ creaiurx ejus, hi cob. i, ts.

(î) Concupiscentia carnis in baplismo dimilttiur, non ut non til, sed et In i"-< i Blam non impotelar; iiou aulem ei substanlialiter nianet su ni aliquoJ . i an» llo qu i m languor. lug. /. i de Nupi.

cap. M.

(3 Nou r,iuamvis

caro coacapiscere dicatnr, quia carnaliler anima con-

CUpiscit. Aug libro dr l\rj. Iiumm., c. 17.

(i)ln disciplina nostra non tara qu&rltnr utraiu plus animus irascstur, nec utnnn mi irtstts, nec

h i uni h Dcai, sed nuid lin eal Ira ic ••! peccantl

inr, < ontrihtatl pro -■ rt 1 cio ni liberetur, timerè periclitanti ne parent, nescio nlrnm uuIsqtiMn .iii.i conslderaiione repreuendar, A»;/, us. a i* ■ . i , '■'.

DE L'USAGE

l;i sécher et qu'elle fasse (nus ses efforts pour retrancher ces effets malheureux en étouffant la cause qui les produit. L'ennemi que nous attaquons est né avec nous, il lire ses forces des nôtres ; il s'agrandit quand nous croissons, il s'affaiblit quand nous vieillissons : nous avons celte obligation à la vieillesse qu'elle lui ôle la vigueur en diminuant celle de notre corps, et qu'en nous conduisant à la mort elle y mène insensiblement ce rebelle. Il ne faut pas pourtant tout laisser faire à l'âge dans une action si importante à notre salut, nous devons commencer une guerre qui ne finisse qu'avec notre vie, et diminuer nos forces pour affaiblir celles de notre adversaire. Vous êtes né, dit saint Augustin (1), avec la concupiscence, pienez garde qu'en lui donnant des seronds par votre négligence vous ne vous fassiez de nouveaux ennemis ; souvenez-vous que vous éles enlré avec elle dans la carrière de celle vie, et qu'il y va de voire honneur de faire mourir devant vous celle qui est née avec vous.

Cette victoire est plutôt à souhaiter qu'à espérer, et si vous exceptez la mère de Jésus-Christ el son précurseur, vous ne trouverez point desaintsqui aient défait ce monstre, qu'il ne leur en ail coulé la vie ; car encore qu'ils combattent la concupiscence , qu'ils s'opposent à ses désirs , el qu'ils n'étudient ses mouvements que pour les arrêter, néanmoins ils sont dans ce combat tantôt vaincus et tantôt victorieux, leurs avantages ne sont pas purs, el leurs meilleurs succès s'y trouvent mêlés de quelques disgrâces. 11 faut qu'ils meurent pour tuer cet ennemi, et ils se voient réduits à la nécessité de souhaiter leur mort pour avancer la sienne. N'avoir point de concupiscence, remarque saint Augustin, c'est la perfection; ne la point suivre, c'est le combat : néanmoins quand il continue avec courage, on en peut attendre la victoire ; mais certes on ne la peut obtenir que quand la mort sera heureusement consumée par la vie dans le règne de la gloire (2). D'où j infère que puisque la grâce ne peut éteindre la concupiscence, elle ne peut ruiner les passions, et quetoule l'assistance que l'homme en doit espérer, c'est de les ménager avec tant d'adresse, qu'elles défendent le parti de la verlu, et qu'elles combattent celui du vice

Que l'opinion et les sens sont Us causes du désordre de

nos passions.

Encore que le péché soit la source de lous nos maux, et que loulcs les misères que nous éprouvons soient des châtiments de notre crime, il semble que nous prenions plaisir à les accroître par notre mauvaise conduite, et que nous inventions lous les jours de nouvelles peines auxquelles !a jus-

(t) Cum concupiscentia natus es ut eam vincas, noli libi liosies adJere, vince cum que. nains es, ad siadium vil;e Inijus cum illo venisti, congredere cum eo qui tecuni processit. Aun.in l'sat. i.vu.

(2) Non coiiciipiscere oiimino, perfecti est; post

DES PASSIONS Cr->

lice divine ne nous avait pas condamnés. Il ne nous suffit pas de savoir que nos passions sont révoltées, et que, sans une assistance de la grâce, la raison ne les peut régler ; nous fomentons leurs désordres , et , pour les rendre plus insolenles, nous admettons des opinions qui les soulèvent quand il leur plaît; car de mille passions qui s'élèvent en noire âme, il n'y en a pas deux qui prennent la vérité pour leur guide, el les maux qu'elles appréhendent, ou les biens qu'elles désirent sont plus souvent apparents que véritables. Pour ré»Ier ce désordre il faut le connaître et remarquer sa naissance et son progrès. L'opinion n'est pas tant un jugement do l'esprit que de l'imagination , par lequel elle approuve ou condamn.3 les choses que lui représentent les sens : ce mal est le p'us ordinaire de notre vie, et s'il était aussi constant qu'il est commun, notre condition serait bien déplorable , mais il charge à lous moments, ce qui l'a fait naître le faii mourir, et l'imagination le quitte avec autant de facilité qu'elle l'avait reçu. Il lire sa naissance de nos sens et des bruils du monde, de sorte que ce n'est pas une merveille, si l'opinion la mieux établie ne peut subsister longtemps, puisqu'elle a de si mauvais fondements, car nos sens sont des menteurs, et, comme des miroirs enchantés, ils nous représenleiit les objets avec déguisement. Leurs rapports sont presque toujours intéressés, el, selon qu'ils s'attachent aux objets, ils essayent d'y engager l'imagination.

Certes, quand je considère l'âme prisonnière dans son corps, je plains sa condition , et je ne m'étonne pas si elle prend si souvent le mensonge pour la vérilé, puisqu'il y entre par la porte des sens. Cet esprit divin est enfermé dans son corps, sans avoir aucune connaissance que celle qu'il emprunte de ses yeux ou de ses oreilles, et ces deux sens que la nature semble avoir particulièrement affecté; à la science, sont si trompeurs, que leurs avis ne sonl la plupart du temps que des impostures : l'aveuglement est préférable à leurs fausses lueurs, et il vaudrait mieux qu'ils nous laissassent dans noire, ignorance, que de nous procurer des connaissances si douteuses el si malignes. Ils ne considèrent que l'apparence des choses , les accidents les arrêtent, liur faiblesse ne peut pénétrer jusqu'à la substance. Us ressemblent au soleil, el comme ils tirent de lui toutes leurs lumières, ils lâchent do l'imiter en leurs opérations. Chacun juge que ce bel astre nous esl extrêmement utile lorsqu'il remonte sur notre horizon, et qu'il rend à la nature les beautés que les ténèbres lui avaient ravies; mais les platoniciens ont Irouvé que l'utilité que nous en recevons n'égale pas le dommage qu'il nous apporte; car quand il nous découvre la terre, il nous

concupiscentes suas non ire, pugnanlis esl, luctanlis est, laboianiis est. Uhi fervel pugna, quare desperetar Victoria? quando erii Victoria? qoando absorbebitur mors? Au;usl, de Verbit Dont. serm. b.

«SI DE L'USAGE DES PASSIONS

cache les cieux ; quand il expose à nos yeux les lis et les roses, il leur dérobe les étoiles, cl leur ôte la vue de la plus bel'e partie du monde. Ainsi les sens nous ôtent la connaissance des choses divines pour nous donner celle des choses humaines; ils ne nous font voir que l'apparence dps objets, et nous en cachent la vérité. Nous demeurons ignorants sous ces mauvais maîtres, et notre imagination n'étant informée que par leur rapport, nous ne pouvons concevoir que de Tinsses opinions.

C'est pourquoi je trouve que la nature nous traite tien plus sévèrement que la religion , et qu'il est bien plus difficile d'élre raisonnable que fidèle ; car quoique les vérités que nous propose la religion soient si élevées que nos 'esprits ne les puissent comprendre, quoiqu'elle demande de nous une obéissance aveugle, et que pour croire à ses mystères il faille assujettir notre raison et démentir tous nos sens, néanmoins ce commandement n'est pas injurieux : si elle nous ôte la liberté, elle nous conserve l'honneur, elle délivre notre esprit de la tyrannie des sens, elle le soumet à l'empire légitime de la suprême intelligence qui nous éclaire de sa lumière, elle nous détache de la terre pour nous élever dans le ciel, et ne nous interdit l'usage du raisonnement que pour nous faire acquérir le mérite de la foi. Mais la nature engageant notre âme dans notre corps la rend esclave de nos sens, et l'oblige dans ses plus nobles opérations à consulter des aveugles, et à puiser ses lumières dans leurs ténèbres. De là vient que toutes nos connaissances sont pleines d'errcurs, que la vérité n'est jamais sans mensonge, que nos opinions sont incertaines, et que nos passions qui leur obéissent sont toujours déréglées.

Le bruit du monde n'est pas un guide plus assuré, et ceux qui l'écoutent sont en dang< r de ne goûter jamais un véritable repos ; car ce bruit n'est aulre chose que l'opinion du peuple, laquelle, pour être la plus commune, n'est pas la plus véritable; ce qui semble L'autoriser la condamne, et rien ne la doit rendre plus suspecle que le grand nombre de ses partisans. La nature de l'homme n'est pas si bien réglée, que les h eilleorea choses soient celles qui plaisent

Ù plus de personnes; les mauvaises Opinions ;<■ fondent aussi bien que les bonnes sur le nombre de leurs approbateurs , et quand h ois voulons prendre parti, nous ne devons pas compter les voix, mais les peser. Le peuple qui soupire après la liberté prend plaisir à vivre dans la servitude; il

jam lis de son jugement, el , dans la chose du monde qui doit Aire la plus libre, il se conduit plutôt par exemple '1'"' par raison, il snii ceux qui le précèdent, el sans examiner leurs opinions, il les embrasse et

les défend : car après les avoir renies il I

sayede les répandre; comme dans les factions il lâche d'engager les autres dans son

parli, et de faire de sa maladie une contagion : si bien que l'a maxime de Sénèque se trouve véritable : que l'homme ne manque pas pour soi seulement, mais pour les autres, el qu'il communique ses erreurs à tous ceux qui l'approchent (1). Quand notre imagination est remplie de ces mauvaises opinions, elle excite mille désordres dans la partie inférieure de notre âme, et soulève les passions selon son bon plaisir : car comme elles sont aveugles, elles ne peuvent pas discerner si le bien ou le mal qu'on leur propose est apparent ou véritable, et abusées par l'imagination dont elles respectent l'empire, elles s'attachent aux objets ou s'en éloignent. Leur aveuglement leur sert d'excuse, et elles rejettent leurs fautes sur celle qui les a trompées. Mais pour prévenir ce dérèglement , il faut que l'esprit se conserve dans son autorité , qu'il assujettisse l'imagination à ses lois, qu'il prenne garde si l'opinion ne lâche point à s'y établir, et qu'il consulte la raison pour se défendre contre l'erreur et le mensonge : ainsi les passions demeureront toujours paisibles, et leur mouvement étant réglé, elles seront utiles à la vertu.

Qu'il y a plus de détordre dans les pussions des hommes

que duns celles des bêles

Avant que de résoudre celte question, il faut que nous en traitions une autre, et que nous examinions si les bélcs sont capables de ces mouvements que nous appelons passions : car comme nos adversaires les confondent avec les vices, et qu'ils veulent que toutes les affections de la partie inférieure i!o noire âme soient criminelles, ils tiennent que les bètes en sont exemptes, el que, n'ayant point de liberté, on ne leur saurait imputer ni la vertu ni le péché. Elles se conduisent par un instinct qui ne peut errer, cl si quelquefois elles semblent s'égarer en leurs actions, il faut l'attribuer à la Providence, qui les dérègle pour nous punir, ou qui permet leur désordre pour nous avertir de nos malheurs : c'est pourquoi leurs mouvements servaient de présagea tous les peuples, el parmi les infidèles on consultait le vol des oiseaux et les entrailles des victimes pour connaître les secrets de l'avenir ou le volontés du ciel. Mais quoiqu'elles soient exemples de péi hé, cl qu'el es doivent leur innocence à leur Bervilude, elles ne sont pas néanmoins insensibles : Ions les philosophes confessent qu'elles ont des inclinations el des aversions,

el que, selon que les objets frappent leurs

J eUX OU leurs oreilles, ils excitent des desii i

ou des craintes dans leurs imaginations, In

effet, la plus liasse partie de noire âme a

lant de correspondance avec nos s ns, qu'elle en emprunte ion nom, et s'appelle sensitive, d sorte qu'il est presque impossible qu'une chose qui et entrée p ir ces portes avec quelque agrément ou quelque horreur ne produise dans l'âme du plaisir OU de la peine. • les béies ont ces deux facultés qui

(1) Numo sibi laiiluin cirai, sed alii mûris causa cl Buelor est. De vila bcala, cap. I.

DE L'USAGE

leur donnent le sentiment et la vie, il faut nécessairement conclure qu'elles ont des passions, qu'elles s'approchent du bien par le désir, qu'elles s'éloignent du mal par la fuite, qu'elles goûtent l'un avec joie, et qu'elles souffrent l'antrcavecdouleur. Celle raison est confirmée par les exemples; car nous voyons tous les jours que la crainte du ch:Uiment apprend le manège aux chevaux, que l'éperon réveille leur mémoire, que le bruit des trompettes les met en humeur, et que les blessures mêmes animent leur courage. Les taureaux combattent pour la gloire, et joignant la ruse à la force, dispuient avec autant de chaleur pour la condaite d'un troupeau, que les princes pour la conquête d'un royaume. Les lions ne cherchent pas tant la vengeance que l'honneur dans leurs combats; quand ils voient leur ennemi abattu , ils apaisent leur colère, et n'ayant pris les armes que pour acquérir de la gloire, ils se contentent de cet avantage et donnent la vie à celui qui leur cède la victoire. Enfin ils se piquent de jalousie aussi bien que d'amour, ils honorent la fidélité, ils punissent l'adultère, et lavent ce crime dans le sang des coupables; si bien qu'on ne peut douter que les bêtes n'aient des passions, et qu'elles ne soient agitées de ces émotions furieuses qui troublent noire repos : mais la difficulté est de savoir quel es sont les plus violentes des leurs ou des nôtres, et qui d'elles ou de nous sonl les moins réglés en leurs mouvements.

La vérité nous oblige de confesser que nos avantages nous sonl nuisibles, et que la raison même, quand elle devient esclave des sens, ne sert qu'à rendre nos affections plus déraisonnables; les bêtes n'appréhendent le mal que quand il est proche, elles ne pénètrent point dans l'avenir, et ne se souviennent guère du passé, il n'y a que le présent qui les puisse rendre malheureuses. Mais les hommes vont chercher les accidents avant qu'ils soient arrivés, il semble qu'ils aient dessein de bâter leurs disgrâces, et que pour étendre l'empire de la fortune, ils veuillent prévenir les maux qu'elle n'a pas encore lait nailre; leur crainte s'occupe du futur et du passé ; et comme ils tremblent pour un malheur qui n'est plus, ils pâlissent pour un disastre qui n'est pas encore (1).

Les bêles n'ont que peu d'obji ts qui les touchent; et si vous retranchez les choses qui sonl nécessaires pour l'entretien de la vie, elles regardent toute» les autres avec indifférence. Mais les hommes ne peuvent borner leurs désirs, ni par la raison, ni par la nécessité :ils s'étendent au delà même des choses utiles, et vont chercher les superflues pour accroître leurs supplices : toutes leurs passions sont si déréglées, que lien ne les peut contenter ; ce qui les devrait apaiser, les aigrit ; et ce qu'on leur donne pour assouvir leur laim ne sert le plus souvent qu'à l'irriter, de sorte que l'on peut dire sans mensonge que l'homme n'est ingénieux qu'à

(1) Neuio lantuni prassenlibus miser est. Scnec. eniil. 5.

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