‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 215 sur 251 · DES PASSIONS. 8M · texte numérisé non relu

DES PASSIONS. 8M

si perte, et qu'il n'emploie la bonlé de son esprit , que pour se rendre plus malheureux ou plus criminel (2).

Les bêtes sont slupides , leur tempérament qui tient de la terre les rend insensibles, et les exempte heureusement de tous ces maux qui ne blessent le corps que parce qu'ils ont blessé l'imagination. Il faut piquer les taureaux pour les mettre en fureur, cl ces lourdes masses dont l'âme n'est qi'un corps, ne s'agitent guère qu'on ne les ait irritées; les éléphants endurent tout de leurs maîtres ; s'ils ne voient de leur sang , ils ne croient pas être blessés ; quand la douleur est passée, leur colère s'adoucit, et ils deviennent aussi traitables qu'auparavant. Mais l'homme est d'une constitution si délicate, que les peines les plus légères l'offensent ; son sang , qui lient de la nature du feu, est facile à s'émouvoir ; et quand il est une fois ému , il porto la fureur en toutes ses parties. Elle fait néanmoins ses plus grands ravages auprès du cœur, car elle lui envoie tant d'esprits, que souvent elle fait mourir celui qui donne la vie à loul le corps, et pour se venger d'une injure pailiculière, elle hasarde le salut de tout le public. Pour comble de malheur, cette passion est si ombrageuse dans l'homme qu'il ne faut qu'un atome pour l'irriter; une paroi' la pique, un mouvement de tète l'offense, le silence la met en fougue ; ne trouvant rieu qui l'entretienne, elle dévore ses entrailles , et par un excès de désespoir, elle convertit toute sa rage contre soi-même.

Enfin la vie des bê'es étant uniforme, et la nature leur ayant donné des bornes assez étroites, elles n'ont qu'un petit nombre do passions; l'on peut dire que la crainte d'un mal qui les choque, et le désir d'un bien qui les touche, fonl presque tous leurs mouvements. Mais comme la vie de l'homme est plus mêlée, et que dans son étendue, elle est sujette à mille rencontres différentes, ses passions s'élèvent en foule, et quelque part qu'il aille, il trouve des sujets de colère et de crainte, de plaisir et de douleur ; c'est pourquoi les poêles ont feint que son âme passait dans le corps de plusieurs animaux, et que prenant toutes leurs mauvaises qu >lités, il unissait en sa personne la malice des serpents, la fureur des tigres , la colère des lions, nous apprenant par cette fable que l'homme a autant de passions que toutes les bêtes cnseml le.

C'est pour cesnjet que les philosophes nous les proposent pour exemple, et que les stoïciens, après avoir élevé notre nature à un si haut point de grandeur, sont obligés de nous réduire à la condition des bêles, et de mettre en je ne sais quelle stupidité le bonheur et le repos de leur sage. Ce sentiment n'est pas éloigné de celui de ces esprits orgueilleux , qui , s'étanl voulu asseoir sur le rône de Dieu, demandèrent à Jèsu— Cliri>l la permission de se retirer dans le ventre des pourceaux, et qui, n'ayant pu régner avec les Per-

(2) Quidquid illis conjeceris , non liuis eupidilitù erit, sod gradua. Senec.

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sonnes divines, se conlentèrenl de vivre avec nous combattons contre une partie de nonsdes bêles infâmes. Ainsi nos superbes sloï- mêmes, que nos forces sont divisées, et que ciens, après avoir élevé leur sage jusqu'au rien ne nous anime dans cette guerre que le riel, et lui avoir donné des litres que les mau- devoir et l'honnêteté. On se pique d'honneur vais anges ne prétendirent jamais dans leur et d'envie dans les autres, souvent la colère rébellion, ils le ravalent à la condition des qui se mêle avec la vertu fait la plus grande bêtes, et ne le pouvant faire insensible, ils partie de notre valeur, l'espérance et la harlâchent de le rendre slupide. Ils accusent la diesse nous assistent, et leurs forces étant raison d'être la cause de nos désordres, ils uniesensemble.ilestprcsqueimpossibled'élro se plaignent des avantages que la nature nous vaincus; mais quand nous attaquons nos a faits^ et voudraient perdre la mémoire et passions, nos troupes sont affaiblies parleur la prudence pour ne prévoir jamais les maux division ; nous n'agissons que par une partie à venir, et ne songer jamais aux passés, de nous-mêmes; de quelque; raisons que la Celle folie est la peine de leur vanité : la jns- vertu anime notre courage, l'affection que tice divine a permis que l'esprit qui avait été nous portons à nos ennemis nous rend làleur idole devînt leur tourment, qu'ils pu- ches, et nous appréhendons une. victoire qui bliassenl partout que, ne pouvant vivre nous doit coûter la perte de nos p'aisirs. Car comme des dieux, ils se résolvaient à vivre bien que mis passions soient déréglées et comme des bêtes. Mais sans imiter leur dé- qu'elles troublent notre repos, clies ne lais— sespoir, il ne faut qu'implorer l'aide du ciel , sent pas d'être une partie de notre âme; quoiel reconnaissant la faiblesse de la raison, qiu leur insolence nous déplaise, nous no chercher une autre lumière pour nous con- pouvons nous résoudre à déchirer nos enduire et emprunter de nouvelles forces pour l railles; si la gràre ne nous assiste, l'amourvaincre nos passions , c'est ce que nous au- propre nous trahit, et nous épargnons des rens appris de la religion chrétienne, et ce rebelles, parce qu'ils sont nos allies. Mais ce que nous examinerons dans la suite de cet qui augmente la difficulté et qui rend la vieouvrage, toire plus incertaine, c'est la vigueur de nos TROISIÈME TRAITÉ. ennemis ; car quand ils n'auraient point de la conduite des passions. d'intelligence a\ec notre âme, quand ils ne Dnruirn nicrnnnc diviseraient point ses forces par leurs arlipklmilk DibCOUKS. fices; el quaml dle Les attaquerait avec toute Qu'il n'y a rien de vlus glorieux ni de plus difficile que sa puissance, ils sont de telle nature qu'on la conduite des passions. peul k.s affaiblir, et non pas les vaincre; La nature, par une sage providence, a uni qu'on peut les battre, et non pas les défaire; La difficulté avec la gloire, et de peur que tes car ils sont si étroitement unis avec nous choses glorieuses ne devinssent trop corn- qu'ils n'en peuvent être séparés; leur vie est munes,el!e a voulu qu'elles fussent difficiles, attachée à la noire, el par un étrange destin, il n'y a rien de plus éclatant parmi les nom- ils ne sauraient mourir que nous ne moulues que la valeur des conquérants , il sein- rions avec eux : si bien que cette victoire n'esl Lie que toutes les langues des orateurs se- jamais entière, et ces rebelles ne sont jamais raient muettes, s'il ne s'était donné des coin- si domptés, qu'à la première occasion ils no bals ou remporté des victoires; mais pour forment un nouveau parti, et ne nous préacquérir ce litre honorable, il finit mépriser sentent de nouveaux combats. Ce sont des la mort, oublier les plaisirs, surmonter les hydres qui repoussent autant de lôtes qu'on travaux, et acheter souvent la gloire par la eu coupe, ce sont des Anthees qui tirent des perte de sa propre \ie. Après la râleur des forces de leurs faiblesses, et qui se relèvent conquérants, on ne voit rien de plus illustre plus vigoureux après avoir été abattus. Tout que l'éloquence des orateurs : elle gouverne l'avantage qu'on penl espérer sur des sujets l.s états sans violence, elle régit les peu- si farouches, c'est de leur mettre les fers aux pics sans armes, elle force leurs volontés pieds cl aux mains, et de ne leur laisser avec douceur, elle donne des combats el que le pouvoir qui leur est nécessaire pont gagne des victoires sans effusion de sang, le service de la raison; il faut les traiter Mais pour arriver à ce suprême pouvoir, il comme les forçais qui traînent toujours leurs faut vaincro mille difficultés, accorder l'arl ch lues, et à qui on ne laisse que l'us ige des avec la nature, concevoir de bu les pensées, bras pour ramer; eu, m l'en veut les traiter les exprimer avec de belles paroles, étudier plus doucement, il faut être bien assuré do li > humeurs des peuples, Dp prendre lesecrel leur fidélité, et se ressouvenir doue maxime de contraindre leurs libertés, cl d'acquérir que je n'estime innoc nie qu'en ce sujet, que leurs affections, telle vérité parait claire- les ennemis réconciliés nous doivent être ment dans le sujet que nous traitons, el (lia- louj >ors suspects.

cuti confcsseqn'il n'esl i ien de plus malaisé ni S i la difficulté qui accompagne ce oombnt

de plus honorable que de vaincre ses pas- nous étonne, la gloire qui la suit nous «1 >>î t

■ i ; car outre que nous ne lommeaaidéi de relever le courage; car la ciel ne voit rien

personne en ce tombai, que la fortune qui de plus illustre; et la terre ne porte rien de

[iréside en tous les autres ne peut nous i.ivn- plus glorieux qu'un homme qui commande a

i i en celui-ci, que les hommes n'en parla- ses passions; toutes les couronnes ne peu-

(.■■ut point la gloire avec nous , cl que nous vent assex dignement parer sa tête, toutes

faisons loul ensemble l'offli o de soldai <•( de les louanges sont au-dessous du ses mérites,

capitaine , il y a celle lâcheuse difficulté que il n'y a que l'éternité seule qui |

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DE L'USAGE DES PASSIONS

compeuser une si haute vertu ; les ombres mêmes en sont agréables, et la vérité en est si belle, qu'on en adore l'apparence. Nous ne révérons les Socrale et les Galon, que parce qu'iis en ont eu quelque teinture ; et nous ne 1rs niellons au nombre îles sages, que parce qu'ils ont triomphé de nos plus lâches passions. La gloire de ces grands hommes est bien plus pure que celle des Alexandre et des Pompée : leur victoire n'a point fait de veuves ni d'orphelins ; leur conquête n'a point dépouillé de rojaumes, leurs combats n'ont point fait répandre de sang ni de larmes ; et pour se mettre en liberté, ils n'ont point fait de prisonniers ni d'esclaves. On lit toutes leurs actions avec plaisir, et dans loul le cours de leur vie innocente, on ne rencontre point d'objets qui donnent de l'horreur : ils sont nés pour le bien de l'univers; ils ont travaillé pour le reposdelous les peuples; l'on ne voit point de nations qui s'af- Qigent de leur bonheur, et qui se réjouissent de°leur mort. Quel honneur peut espérer uu conquérant qui doit toute sa grandeur à son injustice; qui n'est illustre que parce qu'il est criminel, et duquel on ne parlerait point dans l'histoire s'il n'avait tué des hommes, abattu des villes, ruiné des provinces, et dépeuplé des royaumes?

Ceux qui n'ont fait la guerre qu'à leurs passions jouissent d'un plaisir bien plus véritable ; et ces vainqueurs innocents reçoivent bien de nos bouches des louanges plus glorieuses ; nous les élevons au-dessus de tous les monarques ; et quand ils ont vécu dans i'liglise, nous les logeons dans le ciel après leur mort. Nous prenons leurs actions pour servir d'exemples aux nôtres ; nous empruntons leurs armes pour combattre les ennemis qu'ils ont défaits ; nous lisons leur vie, comme les conquérants lisent celle des césars ; nous nous y formons à la vertu, et nous y remarquons les belles maximes qu'ils ont tenues, les ruses innocentes qu'ils ont pratiquées, et les hauts desseins qu'ils ont entrepris pour acquérir de si fameuses victoires. Leurs maximes plus assurées étaient de ne s'appuyer pas sur leurs propres forces, d'implorer le secours du ciel, et de plus espérer de la grâce que de la nature. Si tu veux vaincre, dit saint Augustin, ne présume pas de loi-même ; mais rends l'honneur de la victoire à celui de qui tu attends la couronne (1). Leurs ruses plus ordinaires étaient de prévenir leurs passions , de leur ôter les forces pour leur ôler le courage, de les attaquer en leur naissance, el de n'attendre pas que l'âge les eût rendues plus vigoureuses. Leurs entreprises plus mémorables étaient de courir sur les terres de leurs ennemis, de considérer leur contenance, de remarquer leurs desseins, et de retrancher tous les objets qui les pouvaient émouvoir. Ces moyens nous suci éderont heureusement, si nous les voulons employer ; el nous ne

(t) Si vis vincere, noli de teprasumere, sed illi assigna vicioriae gloriamquilibi douai uuicioriœ referas palmain. Aug. ser. i de Caiechn.

manquerons pas de secours , puisque toutes les vertus morales sont autant de fidèles alliées qui combattent pour notre liberté, et qui nous fournissent des armes pour dompter nos passions.

Qu'il n'y a point d esclave plus misérable que celui qui se laisse conduire pur ses passions.

La liberté est si douce, et la servitude est si fâcheuse, que l'on peut dire sans craindre l'exagération, que, comme l'une est le plus grand de tous les biens, l'autre est aussi le plus grand de tous l'es maux. Les peuples ont donné des combats pour conserver cellelà et pour se défendre de celle-ci , il semble que la nature leur ait persuadé qu'il valait mieux mourir en liberté que vivre en servitude. Nos ancêtres furent si délicats en celle matière, qu'ils ne purent souffrir patiemment la domination romaine; ils s'y assujettirent les derniers, et s'en délivrèrent les premiers : si le ciel n'eût fait naître Jules-César pour les dompter, ils ne fussent jamais devenus esclaves de Rome. Mais encore eurent-ils celle consolation dans leur malheur, que, sous la conduite de ce grand prince, ils se vengèrent de la république qui les avait oppiimés, et firent souffrir la servitude à celle qui leur avait fait perdre la liberié. Quoique ce mal soil si fâcheux, et que le bien qu'il nous Ole soit si doux, il n'est pas comparable à celui que nous cause la tyrannie de nos passions; el il faut avouer que de tous les esclaves du monde, i! n'y en a point de plus malheureux que celui qui obéit à des maîtres si cruels.

Car les autres sont libres en la plus noble partie d'eux-mêmes : il n'y a que leur corps qui gémisse sous les fers, et qui ressente les rigueurs de l'esclavage (2). Leur volonté n'est point contrainte : quand on leur commande quelque chose qui blesse leur honneur, ou qui choque leur conscience, ils s'en peuvent défendre par un refus généreux, et racheter leur liberté par la perte de leur vie. Mais ceux-ci sont esclaves jusques dans le fond de l'âme, ils ne peuvent pas disposer de leurs pensées ni de leurs désirs; ils perdent en cette infâme servitude, ce que les captifs conservent dans les prisons, et ce que les tyrans ne peuvent ravira leurs ennemis.

Les autres peuvent quitter leurs maîtres, et sortant de leurs maisons ou de leurs Etats, passer en des lieux de franchise où ils respirent un air de liberté; mais ceux-ci pour changer de pays ne changent point de condition ; ils sont esclaves sous les couronnes, ils servent à leurs passions pendant qu'ils commandent à leurs sujets, el quelque pari qu'ils aillent ils (rainent leurs (haines, et portent leurs maîtres. Les autres soupirent après la liberié, cl emploient leur crédit pour la racheter : quand cel aide leur mauque, la misère leur ouvre l'esprit; el la né-

(2) Corpus est quod Domino fortuna iradtdU, hoc vendit, interior illa pars mancipio dari non potesU Senec. Benefic. tib. m, cap. 20.

DE LTS.VGE PCS PASSION?

ressité, qui est la mère des inventions, leur fournil des moyens pour s'affranchir : mais ces misérables l'ont si bien perdue, qu'ils n'en ont pas même conservé le désir ; ils aiment leur servitude, ils baisent leurs fers, e!,par un étrange aveuglement, ils craignent la fin de leur prison, et appréhendent leur délivrance.

Les autres n'ont qu'un maître ; et parmi tant de malheurs qui les affligent , ils espèrent adoucir leur captivité en gagnant les bonnes grâces de relui qui leur commande; ils se promettent que par l'assiduité de leurs services, ils pourront recouv rer leur liberté ; ils se Aillent en celte pensée, et croient qu'un esclave qui n'a qu'un homme à contenter, ne peut pas élre toujours malheureux : mais ceux-ci ont autant de maîtres à serv ir, qu'ils ont de passions à satisfaire (1) ; la fin d'une servitude est la commencement d'une autre; et quand ils pensent être échappés d'une orgueilleuse domination , ils tombent sous une insolente tyrannie. Car le changement ne leur est jamais avantageux ; le dernier maî'reesl toujours plus cruel que le premier : souvent ils commandent tous ensemble; et comme leurs desseins ne s'accordent pas, ils divisent ces esclaves malheureux , cl les contraignent de partager leurs volonlés, et de déchirer leurs entrailles pour obéir à des ordres plutôt contraires que différents. Tantôt l'ambition et l'amour unissent leurs flammes pour les dévorer; la crainte cl l'espérance les attaquent de compagnie ; la douleur et le pliisir se réconcilient ensemble pour les aflli^er, et l'on peut dire que chaque maître et un bourreau qui les tourmente , et que chaque ordre qu'ils reçoivent est un nouveau supplice qui les fait souffrir. Ils n'ont pas une heure de repos , leurs passions les persécutent de jour et de nuil , cl ces furies vengeresses changent tous leurs plaisirs en de cruelles douleurs.

Qu'y a-t-il de plus déplorable que de voir Alexandre possédé par son ambition, el perdre le jugement pour satisfaire à celle passion déréglée; car peut-on croire que celui-là fût raisonnable, qui commença ses exploits par fi ruine de la Grèce, et qui, plus injuste que les Perses, (il taire la ville d Athènes, lit servir celle de Lacédémone, et ravagea le pays qui. lui avait" inutilement enseigné la philosophie (2). Cette même fureur l'obi gea de rouir le monde, de l'aire le dégât par loule l'Asie, de pénétrer les Indes, de passer les mers, de se lâcher contre la nature, qui par ses limites bornait ses conquêtes, cl le contraignait de finir ses desseins où le soleil achève son cours. Qui n'a pitié de voir Pompée, qui, enivre de l'amour d'une fausse grandeur, entreprend des guerres civile p| étrangères T Tantôt il passe en Espagne pour opprimer Sertoriu s, tantôt il court la mer pour la purger des pirates, tantôt il vole en

(l) M.iIhs eliamsi regoel, tervoi est née nnius bominis, K.ii qunil graviusett, t"i dominormn quoi vi-

Uoroill. Auy. lih. iv r/e l'.uit. Dei, cap. 3.

Asie pour combattre Milhridale; il ravage toutes les provinces de celle grande partie de l'univers, il se fait des ennemis où il n'en trouve point : après tant de combats et de victoires, il est le seul qui ne s'estime pas assez grand : et quoiqu'on lui en donne le nom, il ne croit pas le mériter, si Jules-César ne le confesse. Oui n'a compassion de celuici , qui ne fut pas tant l'esclave que le martyr de l'ambition? Car il prostitua son honneur pour s'acquérir du pouvoir ; il se rendit l'esclave de son armée, pour devenir le maître du sénat; il jura la perle de sa pairie, pour se venger de son gendre : ne voyant plus d'Etat contre lequel il pût exercer sa fureur, il la déploya contre la république, et voulut bien mériter le nom de parricide pour porter celui de souverain. II n'eut jamais d'autres mouvements que ceux que lui dunm l'ambition : s'il fit grâce à ses ennemis, ce ne fut que par vanité ; et s'il pleura la morl de Calon cl de Pompée, ce fut peut-être pour ce qu'elle diminuait l'honneur de sa victoire : tous ses sentiments étaient ambitieux; quand il vit l'image d'Alexandre il ne répandit des larmes que parce qu'il n'avait pas encore assez répandu de sang : tout ce qui s'offrait à ses yeux réveillait sa passion; et les objets qui eussent appris aux aulres la modestie, ne lui inspiraient que l'orgueil et l'insolence. En'in César commandait à son armée, et l'ambitiou commandait à César. Elle avait tant de pouvoir sur son esprit, que la prédiction de sa mort ne lui eût pas fait changer son dessein; et sans doute il eût répondu pour lui aux devins, ce qu'Àgrippine répondu pour son fils aux astrologues : Qu'il me tue pourvu qu'il règne.

Si la servitude est si fâcheuse dans l'ambition, elle est bien plus honteuse dans l'impudicilé : il faut confesser qu'un homme qui est possédé parcelle infâme passion, n'a plus de raison ni de liberté; et qu'étant l'esclave de son amour, il n'esl plus le maître de soi-même. Cléopâtre ne gouvernait-elle pas Marc-Antoine? Celle princesse ne se pouvait-elle pas vanter d'avoir vengé l'Egypte de l'Italie, et de s'être assujetti l'empire romain, en soumettant à ses loix celui qui le gouvernait ? Ce malheureux ne vivait que par l'esprit de celte étrangère; il n'agissait que par ses iiiuiv euienis , et jamais esclave ne prit l, ml de peine à gagner les bonnes grâces de son maître, quo ce lâche prince n'en prenait pour acquérir celles de sa superbe maîtresse : il donnait toutes les choses par .son ordre, cl II plu^ belle partie de l'empire romain soupira de se voir gouvernée par une femme. Il n'osa vaincre en la bataille d'Aclium, el aima mieux quitter

son .innée que son amour j il fut le premier

capitaine qui abandonna ses soldais , el qui ne voulut pas profiler d<> leur courage poui

défaire son ennemi : mais que pouvait-on attendre d'un homme qui n'avait plus de

(2) An t ii putas s:uiiiin qui Graciai prlmum cladibus in (pi.i erudilus estincipit, qui Lucas lemoua ■ . Albenai lacère. Sen ,' piif.

DE L'USAGE DES PASSIONS

cœur cl qr.i , bien éloigné de combattre, ne pouvait pas même vivre séparé de Cléopâtre? Lisez enfin l'histoire de tous les grands, vous trouverez que leurs passions en ont fait des esclaves, ri qu'ils ont éprouvé dans la grandeur de leur foriune tout ce que la tyrannie peul inventer de supplices pour affliger ce qu'elle opprime. C'est pourquoi les hommes sont obligés d'employer la raison et la grâce pour éviter la fureur de ces maîtres insolents ; chacun se doit résoudre en sou particulier de perdre plutôt la vie que la liberté, et de préférer une mort glorieuse à une honteuse servitude; mais sans venir à ces extrémités, il ne faut dans ce combat que vouloir vaincre pour être victorieux; car Dien a permis que notre bonne fortune dépendît de notro volonté avec sa grâce, et que nos passions ne pussent prendre sur nous que le pouvoir que nous leur donnons, puisqu'en effet l'expérience nous apprend qu'elles ne nous battent que de nos armes, et qu'elles ne nous rendent leurs esclaves qu'avec notre consentement.

Qu'il [mit modérer nos passions pour tes conduire.

Quoique les passions soient destinées pour le service de la vertu, et qu'il n'y en ail pas une dont l'usage ne puisse nous apporter quelque profit, si faul-il confesser pourtant qu'il esl b.'soin d'adresse pour les conduire, et qu'en l'état où le péché a réduit nutre nature, elles ne peuvent nous être utiles si elles ne sont modérées. Ce père malheureux qui nous a faits héritiers de son crime, ne nous a pas donné l'être avec cette pureté qu'il avait quand il le reçut de Dieu. Le corps cl l'âme souffrent leurs peines; et comme ils sont tous deux coupables, ils ont été tous deux punis : l'esprit a ses erreurs, la volonté ses inclinations déréglées, la mémoire ses faiblesses. Le corps, qui est le can;il par lequel le péché originel se coule dans l'âme, a ses misères; et quoiqu'il soit le moins coupable, il ne laisse pas d'être le plus malheureux. Tout y esl déréglé, les sens sont séduits par les objets; ils font part de leur tromperie à l'imagination, qui excile des désordres dans la partie inférieure de l'âme, et soulève les passions ; de sorte qu'elles ne sont plus dans celle obéissance où les relcnail la justice originelle : et, bien qu'elles soient encore soumises à l'empire de la raison, ce sont des sujets mutinés qu'on ne peul réduire à leur devoir que par la force ou par l'artifice. Elles sonl nées pour obéir à l'esprit , mais elles oublient facilement leur condition, el le commerce qu'elles ont avec les sens est cause qu'elles préfèrent souvent leurs avis aux commandements de la volonté; elle s élèvent avec tant d'effort, que leurs mouvements naturels sont presque toujours violents. Ce sont des chevaux qui ont plus de fougue que de force; ce sont des mers qui sont plus souvent irritées que paisibles ; ce sont enfin des parties de nous-mêmes qui ne peuvent yervir à l'esprit, qu'il nu les ait adoucies ou domptées.

Ceci ne doit point semliler étrange à ceux qui savent les ravages que le péché a Faits dans notre nature; cl les philosophes même qui confessent que la vertu esl un art qu'il faut appr. ndre, ne trouveront point injuste que les passions ne détiennent obéissantes que par la conduite de la raison.

Pour exécuter un grand dessein, il faut imiter la nature et l'art , et considérer les moyens dont ils se servent pour achever leurs ouvrages. La nature qui fait tout avec les éléments, el qui de ces quatre corps compose tous les autres , ne les emplo e jamais qu'elle n'ail tempéré leurs qualités. Comme ils ne se peuvent souffrir ensemble , el que leur antipathie naturelle les engage dans le combat, celte sage mère apaise leurs différends en adoucissant leurs aversions, et ne les unit jamais qu'elle ne les ait affaiblis* L'art qui n'est pas tant inventé pour perfectionner la nature que pour l'imiter, garde les mêmes règles, et n'emploie rien dans ces ouvrages qui ne soit tempéré par son industrie. La peinture ne serait pas si fameuse, si elle n'avait trouvé le secret d'accorder le blanc avec le noir, et de pacifier la discorde naturelle de ces deux couleurs, pour en composer toutes les autres. Les écuyers ne tirent du service des chevaux qu'après les avoir domptés; et pour les rendre uiiles.il faut qu'ils leur apprennent à obéir à la bride el à l'éperon. On ne se servait point des lions pour tirer les chariots de triomphe, qu'on no les eût apprivoisé! ; el les éléphants ne portaient point de tours dans les combats, qu'on né leur eût été celte humeur farouche qu'ils avaient apportée de leurs forêis. Tous ces exemples sont des enseignements pour la conduite de nos passions , cl la raison doit imiier la nature, si elle en veut recevoir quelque pri.fit. Il ne faut point les employer qu'on ne les ait modérées ; et qui pensera les faire servir à la verlu, devant quede les avoir domptées par la grâce, s'engagera dans un dessein périlleux. Pendant l'étal d'innocence oà elle n'avait rien de farouche, on en pouvait user dès leur naissance. Elles ne surprenaient jamais la volonté; comme la justice originelle était aussi bien répandue dans le corps que dans l'âme, les sens ne faisaient point de faux rapports, el leurs avis étant désintéressés se trouvaient toujours conformes aux jugements de la raison. Mais à présent que tout est criminel dans 1 homme, que le corps et l'esprit sont également corrompus, que les sens sont sujets à mille illusions, et que l'imagination favorise leurs désordres, il faut apporter de grandes précautions dans l'usage de nos passions.

La première est de considérer les troubles qu'a fait naître en notre âme leur révolte, et dans combien de malheurs nous ont engages ces sujets mutinés, quand ils n'ont pris conduite que de nos yeux ou de nos oreilles : c'esl un trait de prudence de profiter de nos perles et de devenir sages à nos dépens. La plus juste colère s'échappe souvent, si elle n'est retenue par la raison : quoique sou mouvement ail é'é légitime dans sa nais-

IE L'USAGE DES TASSIONS

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