OU COMMERCE DES TASSIONS AVEC LES VERTUS ET LES VICES
PREMIER DISCOURS
Que les passions sont les semences des vertus.
Commelaplupartdes hommes ne considèrent que l'apparence des choses, il ne se faut pas élo'iner si la secte des stoïciens a eu tant d'admirateurs, et si leurs superbes maximes ont été reçues avec tant d'approbations et d'applaudissements; car il ne se peut rien imaginer déplus noble ni de plus dangereux en apparence que leur philosophie. Elle promet de changer les hommes en anges, de les élever au-dessus de la condition mortelle, et de mettre sous leurs pieds les orages et les tonnerres; elle se vante de les guérir de tous leurs maux, et de les délivrer de ces fâcheux désordres qui troublent la tranquillité de l'âme : toutes ces belles promesses n'ont point produit d'effets, et ces vagues orgueilleuses, après avoir fait tant de bruit, se sont converties en écume. Certes nous devons remercier la Providence qui a rendu leurs efforts inutiles, car ils nous eussent tenu ce qu'ils nous avaient promis, ils nous eussent privés de tous les aides que la nature nous a donnés pour nous rendre vertueux, et la
(1) Afleetiones nostrx motus animorum sunt, lœiiliaaiiimi ditlusio, iristitia aniini contractio, cupidilas animi progressio : diffunderis enitn aninio eum lasta-
partic inférieure de noire âme fût demeurée sans exercice et sans mérite : car les passions sont ses mouvements, elles la porient où eilc veut aller, et sans la détacher de son corps, elles s'unissent aux objets qu'elle recherche, ou l'éloignent de ceux qu'elle fuit. La joie est son épanouissement et son effusion, la tristesse e^t son saisissement et sa peine, le désir est sa recherche, et la cr/'inte est sa fuite. Car quand nous sommes joyeux, notre âme s'épanouit et se dilate; quand nous sommes affligés, elle se resserre et se referme; quand nous désirons, elle semble s'avancer, et quand nous craignons, elle semble se retirer (i), de sorte que ceux qui veulent ôler les passions à l'âme lui ôtent tous ses mouvements, et la rendent inutile et impuissante, sousombrede larendre bienheureuse : Je ne sache point d'homme raisonnable qui voulût acheter la félicité à si haut prix, et je n'en sache point de véritable qui la voulût promettre à une condition si difficile. Car si le bunheur consiste en l'action, et si pour être content il faut goûter le bien qu'on possède, il n'y a personne qui n'avoue que les passions sont nécessaires à notre âme, et qu'il faut que la joie achève la félicité que le désir avait commencée.
Les partisans des stoïques nous diront peut-être que ces philosophes ne condamnent pas les désirs qui naissent de l'amour de la vertu, ni la joie qui accompagne sa passion, mais qu'ils blâment seulement ces souhaits déréglés que nous faisons tous les jours pour les richesses et les honneurs, et que par une suite nécessaire ils blâment aussi ce vain contentement que leur jouissance nous apporte; celte réponse affaiblit leurs maximes et confirme les nôtres, car elle admet les passions, et n'en défend que l'excès; elle reçoit des désirs et des espérances, et n'en rejette que le désordre, et pour conclure tout en peu de paroles, elle guérit la maladie de nos aiïeclions. et n'en détruit pas la nature. Mais les stoïques n'étaient pas si justes, et leur philosophie avait tant de sévérité et ;>i peu de raison, qu'elle voulait qu'un homme cherchât la ver.tu sans la souhaiter, qu'il la possédât sans la goûter, et qu'aussi heureux que Dieu même, il fût sans désir, sans espérance et sans joie. Enfin elle avait conjuré la mort de nos passions, ef cette orgueilleuse secte ne considérait pas qu'en les détruisant, elle faisait mourir toutes les vertus; car elles en sont les semences, et pour peu de peine qu'on se donne à les cultiver, on en recueille des fruits agréables.
liien que l'homme ne naisse pas vertueux, et que l'art qui lui enseigne à le devenir soit aussi difficile qu'il est glorieux, il semble néanmoins qu'il le sache avant que de l'apprendre, que son esprit ait les principes des vérités, et sa volonté les semences des vertus; que comme sa science n'e>l selon les platoniciens qu'un ressouvenir, ses bonnes
ris, csnlraheris animo cum moleslaris , progrederis anime- cum appetis, fugis animo eu n induis. Auo. super Joun. ser. 5.
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DE L'USAGE DES PASSIONS