CINQUIÈME TRAITÉ
DU POL'VOIH «ES PASSIONS SUR L4 VOLONTÉ DliS UOMMIÎS.
PREMIER DISCOURS
Que l'on surprend les hommes en étudiant leurs pussions.
Ce n'est pas sans raison que ce grand roi, qui sut si bien unir en sa personne la piété,
I i poésie et la valeur, a comparé le cœur de l'homme avec les abîmes : car ces lieux sont si profonds, que rien ne les peut remplir, et le cœur de l'homme est si va-le en ses désirs, que les royaumes mêmes ne le peuvent satisfaire. Les abîmes sont les dépositaires des trésors de la nature (I), et Dieu, pour exercer noire industrie OU pour punir noire avance, a cache les richesses dans les entrailles do là terre. Aussi tous les biens de l'homme sont enfermés dans son cœur : celle partie, qui a l'avantage de former les pensécs,a le soin de le- conserver, el c'esl 'Telle
que nous les empruntons pour persuader OU pour émouvoir nos auditeurs. Mais comme
II s abîmes sont des lieux obscurs que la lumière du soleil ne peut éclairer, cl où l'hor-
(t ) P ai m 1 1 j . • - .- 1 1 1 » i ^ sbyssos. Pli w\ii.
(2) Nuits vebeincntior inlra cogilalio est, qux nili'l moveat in vullu Si n I b i de Ira. c. I.
reur et la nuit semblent avoir choisi ieur séjour, ainsi le cœur de l'homme est environné de ténèbres qu'on ne saurait dissiper; et tous les sentiments qu'il conçoit sont si cachés , qu'on n'a que de faibles conjectures pour les deviner; car les paroles ne sont pas toujours fes ildèles images de ces conceptions, et il n'y a que Dieu seul qui ait le privilège de les connaître. La prudence humaine, qui se vante de pénétrer bien avant dans l'avenir, est extrêmement empêchée à découvrir les intentions; et le plus grand ouvrage que puisse entreprendre un homme d'Etat, c'est quand, par son adresse, il tâche de lire dans un cœur dissimulé, et d'y remarquer des pensées qu'on lui veut celer.
Je sais bien que la politique nous enseigne des moyens pour arriver à celte connaissance, el qu'elle nous donne des règles pour sonder ces abîmes qui semblent n'avoir point de fond. On juge des sentiments par les actions; on lit dans les yeux et sur le visage les plus secrets mouvements de l'âme; on remarque le naturel par les dessins; on étudie si bien les hommes , qu'on devine leurs pensées et qu'on découvre par un artifice ce qu'ils veulent cacher par un autre. Mais de toutes ces voies, je n'en trouve point de plus facile ni de plus assurée que cello des passions, car elles échappent contre no- Ire volonté, elles nous trahissent par leur promptitude et leur légèreté (2). Nous éprouvons tous les jours qu'il est bien plus malaisé do retenir sa colère que sa main, el d'imposer le silence à sa douleur qu'à sa bouche; elles s'élèvent sans notre congé, et par l'impression qu'elles font sur le visage, elles apprennent à nos ennemis lout ce qui se passe dans notre cœur (3). C'est pourquoi j'estime bien fort l'invention de ce poète qui appelle lus passions des tortures (<i), nonseulement parce qu'elles nous tourmentent par leur rigueur, mais parce qu'elles nous forcent par leur violence à confesser la vérité. 11 faut êlre bien fidèle à soi-même pour ne se pas déclarer par la haine ou par la vanité, et il faut bien avoir de l'autorité sur ses passions pour les réprimer. Quand un homme artificieux entreprend de les émouvoir, les plus sages oublient leurs résolutions, el souvent une louange ou un reproche lire une vérité de leur bouche que la prudence y avait retenue plusieurs années.
Jamais prince ne lui plus dissimule que Tibère : toutes ses actions et ses paroles
étaient si couvertes, qu'on ne pouvait péné
trer ses intentions: il ne proférait que des
e i "mes, et le sénat tremblait autant de fols qu'il était obligé de traiter avec un homme si caché. Cependant une parole d'Agrippino
le n.it eu colère, el lui lit due dans C< lie
ii olion une chose qu'il eût sans doute retenue s'il fût demeure dans sa froideur onli-
II, : car, en la reprend lit aigrement, il lui
reprocha qu'elle n'était mécontente que
u l aqua profunila, sic eousilinm in corde vl ri : ci hoino sapiens exliauriol lllud. Prov. \\. ( i) Viimp tortue et ira. Uorat.
DE L'USAGE DES PASSIONS
parce qu'elle ne régnait pas (1) : de sorte que le plus caché de tous les hommes fut trahi par la chaleur do sa passion, et découvrit le fond de son erpur par une réponse indiscrète que la colère lui arracha de la bouche. Aussi les politiques ne sont jamais plus empêchés que quand ils traitent avec un' homme qui parle avec froideur, et qui maîtrise si bien ses affections, qu'elles ne paraissent point sur son visage et n'éclatent point par ses actions ni p;ir ses paroles; car toutes les portes de son âme sont fermées, et ne pouvant sonder son abîme, ils sont contraints de consulter les personnes qui l'approchent ou d'en croire la renommée. Mais toutes ces voies sont incertaines; et qui ne fonde sa créance que sur les rapports d'autrui est en danger de n'en avoir point de véritable : car la renommée est légère, les ennemis sont menteurs , les amis sont flatteurs et ies domestiques sont intéressés. Néanmoins, de tant de personnes qui abordent les grands, il n'y en a point dont le témoignage soit moins suspect que celui des domestiques ; et comme b'ur condition les oblige d'étudier l'humeur de leurs maîtres, ils en savent mieux les inclinations que les autres. Les ennemis n'en connaissent que les faiblesses; la haine qui les aveugle ne leur permet pas d'en remarquer les vertus, et leurs jugements , pour être passionnés, se trouvent injustes le plus souvent. Les amis n'en voient que les avantages, et l'amour qui les possède leur fait prendre les défauts pour des perfections. Les domesliques sont mieux informés que les aulres, parce qu'ils savent leurs inclinations, et que dans ces infidèles miroirs ils lisent les plus secrets mouvements de leurs cœurs : car, quand les princes paraissent en public, ils étudient leur contenance, ils cachent leurs pensées, et ils ont honte de faire sur le théâtre ce qu'ils font dans le cabinet; mais quand ils n'ont que leurs domesliques pour témoins, ils ne forcent point leur naturel, et ils donnent à leurs passions toute la liberté qu'elles demandent. C'est pourquoi ils sont obligés de les modérer, de peur que, découvrant leurs faiblesses, elles ne donnent de l'avantage sur eux aux personnes qui les approchent. Et tous les particuliers doivent prendre les mêmes soius s'ils veulent conserver leur franchise; car depuis qu'une passion est déréglée, il est impossible de la tenir secrète, et depuis qu'elle est éventée, il est bien malaisé d'empêcher que nos ennemis ne s'en servent contre hous-mêmes. Si les femmes ne faisaient point paraître de complaisance pour la cajolerie, leur honneur ne courrait pas tant de hasard; mais depuis qu'un homme a reconnu leur faiblesse, et qu'il a remarqué que les louanges leur sont agréables,
(1) Ilrec raram occulli pectoris vocem elicuere, correptaniqae gnceo versu adiiioiiu t, ideo laîdi quia non reRnaret. Taeil., An.
(•2) Ut cujusque sludiu n ex xtate flagrabat, aliis scoria prsebere, aliis canes alque eqnos mercari, poslreino neque Sumplui neque in nlc^tia: sua! parcerc, duai illos olmoxios fidosque sibi l'accrut. Sullust. in
il s'insinue dans leur esprit par la flatterie, et se fait aimer d'elles en approuvant ce qu'elles aiment. Un ambitieux ne se peut défendre contre celui qui a découvert sa passion : comme il n'estime rien davantage qne la gloire, il quitte tout ce qu'il possède pour l'acquérir, et pense gagner beaucoup eu un échange où il ne donne que des biens pour recevoir des applaudissements. II faut enfin que tout le monde confesse que nos passions sont des chaînes qui nous rendent captifs de tous ceux qui les savent bien ménager.
Quand le parricide Catilina eut conjuré la perle de sa patrie, et qu'il eut résolu de changer la république romaineen une cruelle tyrannie, il corrompit toute la jeunesse en s'accommodanl à ses désirs, il s'acquit des partisans en flattant leur humeur, il gagna leurs volontés en suivant leurs inclinations; et promettant des charges aux ambitieux, des femmes aux impudiques, et des richesses aux avaricieux , il forma un parti dans lequel il entra des préteurs , des consulaires ei des sénaleurs(2). Aussi est ce le plus ordinaire artifice du diable, et la ruse la plus dangereuse qu'il emploie pour'séduire les péc heurs : car comme il a de grandes lumicres, quoiqu'il soit le prince des ténèbres, et comme il connaît Lurs tempéraments, il accommode toutes ses suggestions à leurs désirs , cl il ne leur propose rien qui ne soit conforme à leurs inclinations (3). 11 offre des honneurs aux orgueilleux, il reveille la passion qui les possède, il les engage dans drs moyens illicites pour exéculer de pernicieux desseins, et il tâche de leur persuader qu'il n'y a point de crime qui ne soit glorieux, quand il est commis pour acquérir de la réputation. Il sollicite les voluptueux par des plaisirs infâmes ; s'il ne peut louer h urs péchés, il cherche des noms qui les excusent, il appelle naturel ce qui est déraisonnable, et comme si la nature et la raison étaient ennemies, il leur conseille de suivre celle-là, cl d'abandonner celle-ci. Il anime les furieux à la vengeance, il donne de beaux titres à de honteuses passions, il essaye de faire passer les ressentiments d'une injure pour un acte de justice, et combattant toutes les maximes du christianisme, il établit la grandeur du courage dans la haine et dans le meurtre. 11 persuade aux avaricieux qu'il n'y a rien de plus universellement recherché que les richesses, que nos anecires les ont révérées, que nos successeurs les honoreront, que les peuples qui sont si différents en leurs sentiments conviennent en l'estime qu'ils en ont conçue , que lis pères les souhaitent à leurs enfants, que les enfants les désirent à leurs pères, que ceux qui font profession de piélé les offrent à Dieu, ri apaisent sa colère par les présents; que la pauvreté est infâme,
Calilin.
(5) Novit qnem meerorc conlurbet quera gaudio fallat, qnem admiralione seducat; omnium diseuiii mores, omnium scrutât ur afiectus, el ilii quxril causas noeendi; ulii. viderit quemquam diligeatiua occupari. D. ùo, Sam.
[)E LTSAGE DES PASSIONS.
qu'elle est le mépris des riches el !e supplice i!es pauvres. Enfin celennemi dissimule perd tous les hommes en les flattant, ilgagnc leurs esprits par leurs affections, il les bat de leurs propres armes, et par un dangereux arlifice.il emploie leurs passions pour corrompre leurs volontés. C'est pourquoi chacun est oblige de réprimer des inclinations qui nous portent tant de préjudice, et de soumettre à la grâce des mouvements déréglés qui donnent iant d'avantage sur notre liberté au plus puissant de nos adversaires.
Il" DISCOURS.
Que les arts séduisent les hommes par te moyen des passions.
La conduite des passions est si importante cl si difficile, que la meilleure partie des sciences ne semble avoir élé inventée que pour les régir. Quoique l'esprit humain les fasse servir à sa vanité, dans leur première institution elles ne regardaient que le règlement de nos affections, et les philosophes n'en usaient que pour guérir les âmes avec plaisir. La musique qui ne flatte maintenant que nos oreilles, et qui ne louche plus nos cœurs que pour y faire entrer l'impureté, ne travaillait autrefois qu'à réprimer ses désordres. Comme elle est une harmonie composée de voix différentes, elle produisait des effets qui lui ressemblaient , et , terminant les différends du corps et de l'âme, elle renoua.t leur amitié et les faisait vivre da:.s une parfaite intelligence; elle calmait la fureur des passions, et, p.ir la douceur de ses accords, elle apprivoisait ces b les farouches qui dévorent l'homme, quand elles sont irritées. En cet heureux temps les musiciens étaient philosophes: cet art, qui est devenu l'esclave de la volupté, était le ministre 'le la vertu; il employait loule son industrie pour le service Ce la rai>on : au lieu qu'à présent il séduit l'âme par les sens, il charmait alors les affections par les oreilles , et avec des tons agréables , qui n'étaient pas moins puissants que les paroles, il persuadait les bonnes choses, et retenait li s hommes dans leur devoir. Aussi dil-on qu'Egisthe.ne put jamais corrompre Clitemneslre , qu'il n'eût fait assassiner relui qui défendait sa chasteté par la .loue, ur de ^a lyre, el qui ruinait tous les desseins de cet am inl im| udique par les d iux accents de sa voix. L hi ton e, plus croyable q e la fable, prend qu'un joueur «le flûte faisait de si puissantes impressions sur l'esprit il' \le\ nîlre, qu< quand il sonnait d'un ton plus forl que l'ordinaire, il mettait ce conquérant hors de lui-même; el l'animail si bien au combat, qu'il demandait se, armes pour attaquer ses ennemis I . Mais quand il ndoui issail son jeu, ce prince calm lit sa rureur, ■ omme si ce n'eût élé qu'une fausse al.i: h. ■ . il i epi enail son pren i< r v il ige, ci il • tout ; celui qui l'enchantait par
(I) Alexandrum aiunl, Xenoplianle cane i .minuta a t arma ai I u, < . -.
-, uuoinodo inlei se acuUc el gi ivcs \"> es
les oreilles. L'Ecriture sainte, dont les paroles sont des oracles, nous assure que la harpe de David apaisait le démon deSaiil, el que cet esprit malin perdait sa force, quand l'harmonie accordait les humeurs qu'il avait émues, ou qu'elle abattait les vapeurs qu'il avait élevées. Mais la musique n'a plus cette vertu : celle qui délivrait autrefois les p dés les abandonne aux démons, ou si elle ne produit pas un si mauvais elTVt, elle réveille nos passions; el par un malheur étrange , mais véritable, elle aigrit le mal qu'elle avai; dessein de guérir. Je sas bien que celle de nos églises est d'intelligence avec la piété, et que par une douce violence elle détache nos âmes de nos corps, et les élève dans le ciel, mais certes toutes autres me sont un peu suspectes : quoiqu'on les veuille faire passer pour innocentes, je les estime dangereuses ou inutiles, et je dirais volontiers avec Séiicque aux musiciens, qu'au lieu do nous enseigner le moyen d'ajuster les cordes du luth, ou de conduire nos voix, ils de vraient nous apprendre à régler nos passions ; qu'au lieu de flatter nos sens, ils dcvr. lient toucher nos cœurs, et inspirer dans nos âmes l'horreur du vice cl l'amour de la vertu (2 .
La poésie, qu'on peut appeler la fille de la musique, imitait autrefois sa mère, et employait toutes ses beautés pour animer les hommes aux actions glorieuses. Elle chantait les victoires ^'i'^ conquérants, et par les louanges qu'elle donnait à leur valeur, elle rendaii les soldats courageux; ses mensonges même étaient utiles, les furies vengeresses qu'elle introduisait en ses ouvrages jetaient la crainte dans l'âme des méchants, cl retenaient les peuples en leur devoir. Les nombres et la cadence agréable de ses vers avaient le pouvoir d'adoucir les humeurs les plus farouches, et elle n'a point menti quand elle nous a voulu persuader que son Orphée apprivoisait les lions, faisait marcher les arbres, contraignait les rochers de l'écouler et de le suivre, puisqu'il produisait Ions ces effets dans I s CCBUrl des hommes, el qu'il en bannissait la colère el la stupidité. Mais ce bel art ne parais-ail jamais plus pompeux que quand il montait sur I lli âlre, et que, rempli d'une nouvelle lureur, il représentait les sup| I c s des criminels , la mort tragique des lyrans, el les malheureux succès de l'inju ice ou de l'iropil le : car il inlanid.nt lc« princes . il étonnait li s sujets , et par de funeste . exemple-,
il enseignait aux uns le respi cl, aux auln s la démence, et à tous les deux la justice 1 1 la religion. Alors toutes les comédies étaient des instructions , on regardait les lieux ou
elles se récitaient comme des académies du
philosophes, cl les auditeurs n'en sortaient jamais qu'ils ne fussent bien persua les de
li vertu. Mais les homme-, qui on roui, .eut
les meilleures choses . al usèrenl enfin de la Bomim liai concordia, f.ic polius quoniodn animus
net, née i mi ili.i nie i di I reui ni.
gag DE L'USAGE DES PASSIONS. 030
noésie e( soumirenl iujuslemenl à leurs pas- lementqu'ils sont différents des philosophes: sions 'celle qui les réformait par ses avis, car ceux-ci n'ont point daolre dessein que Gel arl innocent, nui n'avait fait la cour qu'à de convaincre I espr..t, ils ... proposent les la verln devint l'esclave du vire, et les im- ventes toutes nues , cl sachant bien qu il ne pudiques profanèrent toutes ces chastes les peut voir sans les révérer, ils ont plus de beautés en les faisant servira l'impureté, soin de les découvrir que de les parer. Mais Depuis ce temps malheureux la poésie lut 'es orateurs qui veulent prendre l aine par déniée par tout le monde ; les plulosopi.es, les sens.joignen les belles paroles aux bonoui avaient été toujours d'accord avec les nos raisons, flatten oreille pour toucher poêles, devinrent leurs ennemis, et employé- ■« cœur, et emploient toutes les figures pour rent tout leurerédit ..ourles faire bannir émouvoir les affections. I s attaquent ies des Etats. En effet ils corrompirent tous 1rs «en* P^Ues qui composent I homme, ils se peuples , et craignant que leurs vers ne fus- servent de la plus faible pour emporter la se., pas assez puissants pour autoriser l'im- plusmrte,et comme le démon perdit 1 homme pudicité, ils lui élevèrent des autels , et par i>ar <« ",0Kn ,le la /crame , ils gagnent la es incestes de leurs dieux, ils excusèrent les ra,Ason Par lc m1°Jcn de la Pas,s,on'f . , adultère des hommes (1). Je sais bien que , Avec ces artifices innocents ,1s formèrent la vraie religion a réforme la poésie, qu'elle !es v,1!es> ' sx gouvernèrent les républiques, a rail ses efforts pour lui rendre son 'premier et commandèren longtemps aux monarques usage et ses anciennes beautés ; je sais bien car ,!s. elud.a.on leurs inclinations, et les que nos poètes sont chastes en leurs écrits, maniaient avec tant d adresse qu .1 semblait 1 , ' »j- ,„ ■ i- .:„,„„< h' nue e cœur des princes fu entre les mains et que la comédie, toute I çcn neuse qu elle j oraleurS] ci;uc ,a monarchicfûtdevenuc est, ne mon e plus sur le théâtre que pour l'éloquence. Ils commirent néançondamner le vice Les règles même qu on Je > & cn ,eur conQ4lit ct lu. a imposées ne lui permettent pas d être , exdl6 ,(,s mouv„. impudique , et .1 faut par une heureuse ne- £ , , * , inférieure de râm8 ils cess.le que ceux qui animent a scènepren- ruinèrenl ,-em ire do la supérieure , et ne rient toujours le parl.de la vertu. Néanmoins . if ^ , |e| ,,,s avaien, „,, il arme par un malheur que j aime mieux V b àt,lini,re ,»cg narn„\es Mls avaicB, imputer au désordre de la nature qu a celui ai|uil,6cs car anl fl ,Uer ,a vanilé u-un de a poésie, que la chasteté ne paraît pas s. . jJs |e rendjJren, illS0ienl, cl pensant elle dans les vers que I impureté, et que . ,a vengcancc Us |e rendirent lobe.ssai.ee des passions ne semble pas si >,, ct fa..0U(.nc.b „, nc purent garder agréable que leur rébellion : on s attache ccUc médiocrU6 qui fail |a verl„ ei cîésiplus souvent aux affections violentes qu aux ranl é,cyer un{J assion pour cn abaisser raisonnables, et comme les poètes les expri- UDe aulrc ils |ui donnèrent tant de force ment avec plus d éloquence , les auditeurs ,., nc fut ,us pn ,eur pollvoir de l'assules écoulent avec plus de plaisir. Enfin, quel- -,,;,. a 1;1 raison# c>est> a m0I1 avis le m;i que soin que 1 on y apporic, la comédie n c-t heur qil'encoureilt ceux qui, p0ur se rendre une école de vertu que pour ces grands hom- agrcables aux princes, nattent l'inclination mes qui savent discerner 1 apparence de la qui les iyrannise, et sans considérer le mal vente, et qui ont de l'horreur pour le vire, qui t,„ peut pr0Venir, l'opposent à toutes les 1rs même qu il se présente à leurs yeux aul,.CSj et ]a rendent insolente par ses lieavec tous les ornements de la vertu ; mais s. toi.es. Le chemin contraire eût été le plus les personnes vulgaires se veulent bien exa- assure) Car puisque la passion qu'ils élemiuer, elles confesseront que les vers du ratent était la plus violente , il fallait emthéâtre leur donnent de l'émotion, et qu'ils pi0yCI- toutes les autres pour l'affaiblir, et les impriment dans leurs âmes tous les senli- faire conspirer ensemble pour la combattre. ments des personnages qu'ils font parler. Mais parce que l'éloquence est souvent in- La rhétorique est un peu plus heureuse en téressée, elle néglige le bien de ses auditeurs, ses desseins que la poés c, et de quelque et nc se ,net pas en peine si ses louanges crime qu'on accuse les orateurs, je les blessent leurs âmes, pourvu qu'elle obtienne trouve bien plus innocents que les poètes : ce qu'el!e demande. Cicéron traita de la car comme leur principale fin est de per- SOrle avec César, et voulant sauver un crisuader la vérité, ils sont contraints d'em- minel qu'il défendait , il opposa l'orgueil de ployer tous leurs artifices \ our combattre ce victorieux à sa vengeance : pour détruire les passions qui lui sont contraires, et il se um. passion qui ne préjndiciail qu'à un partrouve qu'en s'acquillant de leur charge ils ticulier, il réveilla celle qui avait ruiné la font encore celle de médecin, et guérissent république et opprimé la liberté de Rome : leurs auditeurs de toutes leurs maladies; ils en quoi sans doule il fut coupable et pécha apaisent leur colère si elle est trop irritée, contre les lois de l'éloquence, qui n'a pas tant il- relèvent leur courage s'il ci t trop abattu, été inventée pour persuader les hommes que ils font surcéder l'amour à la haine, la pitié pour les rendre vertueux, et qui ne doit pas: à la vengeance, et réprimant un mouvement tant faire d'effort pour émouvoir les alïecpar un autre, ils tirent la tranquillité de l'o- lions que pour établir la raison dans son .âge même. Cet emploi est si attaché à la empire. condition des orateurs , que c'est par là seu- La politique semble avoir de meilleures
(l) Quid est e.iiin aliud nisi inlenJere viiia quam auctores illis deos prœscribere ? Soi-
DE L'USAGE DES PASSIONS
intention* que la rhétorique , car quand elle excite la crainte ou l'espérance des hommes par les promesses ou par les menaces, elle cherche le salut des particuliers, aussi bien que le repos du public. Si quelquefois elle punit les criminels par des supplices effroyables, ce n'est que dans les maux désespères, et lorsqu'elle a tente inutilement toutes les voies de douceur : je trouve pourtant qu'elle pourrait mieux ménageries passions qu'elle ne fait, el que, sans violer le respect que l'on doit aux souverains, il serait aisé de. gagner les cœurs des sujets par l'espérance, el de les ranger plutôt à leur devoir par l'amour que par la crainte. C'est ce que nous considérerons dans le discours suivant, après avoir conclu en celui-ci , que toutes les sciences sont défectueuses en la conduite des passions;que pourles liien régler, il fautqu'elles implorent le secours de la morale, et qu'elles consultent les préceptes qu'elle nous donne pour vaincre des ennemis qui sont aussi opiniâtres qu'insolents.
Que les princes gagnent leurs sujets par l'amour ou par lu ciainte.
Tous les politiques tombent d'accord, que les récompenses et les peines sont les deux fermes colonnes qui soutiennent tous les Etals, et que pour gouverner paisiblement les peuples, il faut exciter leur espérance ou leur crainte par les promesses ou par les menaces. En effet nous n'avons point vu encore de république ni de monarchie, qui dès sa naissance n'ait ordonné des honneurs el des supplices pour le crime et pour la vertu. Celle <iui craignait d'enseigner le vice en le défendant, et d'apprendre le parricide à ses sujets en le punissant, fut contrainte de recourir à ce remède commun, el de proposer aux hommes des récompenses ou des peines pour réveiller leurs espérances ou leurs craintes. L'expérience lui apprit que, pour gagner leur volonté , il fallait gagner leurs passions, ci que, pour s'assujettir la plus haute partie de leur âme , il fallait se ren Ire maître de la plus basse. Dieu même gouverne le monde par cet innocent artifice, car quoique, plus absolu que les rois , il puisse traiter avec l'esprit sans l'entremise des sens, il se règle sur la coud. lion des hommes, et sachant bien qu'ils sont composés d'une âme et d'un corps, il n'entreprend rien sur < elle-là que par le moyen de celui-ci. Il renonce a ses droits pour s'accommoder à la faiblesse .de sis créatures, et sans user do < c pouvoir
que lui donne sa suut eraincle, il les intimide par les menaces ou l is console par les promesses. Sa volonté seule nous devrait servir de loi , el pour nous obliger à former quelque dessein , il suffirait que se» Intentions nous fussent eonoues. Cependant il lions Dalle en nous proposaul un paradis, il nous étonne en nous représentant un enfer , et comme s'il était tort intéressé dans notre'
salut ou dans noire perle, il emploie toutes ses grâces pour acquérir notre amour el
(tj Inter principem el nibd l inlciiia. Ai
pour éviter notre haine. Quand il traitait avec les Juifs comme avec ses sujets, que par un excès de bonté il ne dédaignait pas de porter la qualité de leur souverain, qu'il leur donnait des lois parla bouche de Moïse, et qu'il les gouvernait par la prudence de leurs juges qui n'étaient que ses images, il les intimida cent fois par ses châtiments, et envoya la peste et la famine sur leurs terres, pour les réduire àl'obeissancepar la crainte. Il leur promit cent fois aussi d'étendre les bornes de leur Etat, de les assister dans leurs combats, et de leur donner avantage sur leurs ennemis , afin que ses promesses sollicitant leurs espérances, il gagnât leurs volontés par leurs passions. Enfin tout le monde confesse que les politiques, à l'exemple des orateurs, ne peuvent tirer le consentement de l'homme avec plus de force et do douceur, qu'en éveillant les mouvements de son âme, et qu'en s'irsinuanl accorlcinent dans son esprit p.-.r l'espérance de l'honneur, ou par la crainte de la peine. Mais on ne tombe pas si facilement d'accord; laquelle de ces deux passions il faut employer pour le ranger plus assurément à son devoir.
Ceux qui défendent le parti de la crainte disent que celte passion étant servile de sa nature, il semble qu'elle soit le partage des sujets, qu'on ne peut leur ôler ce scnliint ni qu'on ne leur ôte leur condition, el qu'on ne les clè\c à la qualité d'enfants ou d'amis ; ils ajoutent qu'il est au pouvoir du souverain de >c faire craindre el non pas de se faire aimer (1); que les peines font bien plus d'impression sur l'âme de ceux qui obéissent que les récompenses, que l'amour est loujours volontaire, et que la crainte peut être forcée; que de l'amour aussi bien que de la familiarité pi-ut naître le mépris, qui est l'ennemi capital de la monarchie; que la .ninte ne peut produire que la haine, qui f.iit plus de tort a la réputation qu'à la puissance des rois ; que puisque la prudence veut que de deux maux o i choisisse le plus léger, il faut se résoudre à perdre l'amour des peuples pour s'en conserver le respect, et dire avec cet ancien, qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent. Ils confirment toutes m disons par les exemples, et font voir que I s empires les plus sévères ont été les plus florissants , que les peines ont toujours ev ,■ v
les récompenses, et que dans lu république romaine, où l'on ne donnait qu'une couronne de chêne nui soldais pour avoir monté sur l.i brèche, on les faisait passer par les il r mes pour avoir quitté leur rang ou abandonné I' m- enseigne ; que Dieu même, dont la con duile doit servir d'oscmple à tous lés princes, avail régi son peuple avec p usdesévérué qui' de douceur, qu'il avail été contraint
de .'expliquer par ! i VOIS îles loin Ires pour
se faire obéir, qu'il n'avait conservé son nul"nl1' M1"' p tr la mort des rebelles, et que, quelque incliualion qu'il eût pour la miséricorde, il avaii été forcé de recourir à la juslice, lailiu ils disent que la snuveraiiieie BSl ">i peu odieuse, que l'amour cl la m,
11(01. l'util.
DE L'OSAGE DES PASSIONS
ne s'accordent guère ensemble, qu'un ne peul régner sur les hommes cl s'en faire aitner ; qu'ils sont si jaloux de leur liberté, qu'ils haïssent tout ce qui la choque, et que les princes, selon la maxime <!e l'Evangile, n'ont point de plus grands ennemis que leurs sujets [MatCh. x).
Ce x qui soutiennent le parti de l'amour ont des raisons qui ne sont pas moins spécieuses , et <iui sont bien plus véritables : car ils disent que le souverain étant le père de ses sujets, il est obligé de les traiter comme ses enfants, que la crainte ne les rend maîtres que du corps, et que l'amour les fait régner sur les cœurs ; que ceux qui craignent leurs maîtres cherchent la fin de leur servitude, et que ceux qui les aiment ne songent point à recouvrer leur liberté; que les princes qui gouvernent avec rigueur ne sauraient vivre en assurance, que la nécessité veut que ceux qui donnent de la crainte en reçoivent, et qu'ils appréhendent la révolte des peuples qui ne leur obé ssenl que par contrainte (1); que si les choses violentes ne sont pas durables, un empire qui n'est fonde que sur la violence ne saurait longtemps subsister. El pour satisfaire aux raisons qu'on leur oppose, ils répondent que l'amour entre bien mieux dans le cœur que la crainte, et que s'il y a de fâcheux moyens pour se faire craindre , il y a des charmes innocents pour se faire aimer ; que, dans les âmes généreuses, les récompenses l'ont bien plus d'impression que les peines, et que les promesses d'un prince animent bien davantage les soldats que ses menaces ; que le mépris ne peut naître de l'amour, puisque l'amour nait de l'estime , et qu'il est toujours accompagné de respect; que les plus justes monarchies, et non pas les plus sévères, ont été les plus floris^allles, et que si dans la république romaine les peines excédaient les récompenses, ce n'était pas que la crainic fît plus d'impression sur les âmes que l'amour, mais parce que le vice n'a pas tant de laideurs que la vertu n'a de beautés, el qu'il n'est point nécessaire de proposer des honneurs à celle qui, trouvant toute sa gloire en elle-même, est aussi satisfaite dans le silence que parmi les acclamai. ons el les applaudissements ; que si Dieu a traité son peuple a\ec rigueur, c'a été Contre son inclination, et que sa douceur a bien eu plus de pouvoir que sa sévèrilé, puisque celle-ci ne lui put acquérir toute la Ju.lée, el que cellelà lui a soumis tout l'univers. C'est la difierence e ces deux lois que saint Paul nous représente si souvent dans ses écrits, dont l'une a f;i ï L des esclaves , et l'autre a produit des enfants, dont l'une a forlilié le parti du péché , et l'autre a détruit sa tyrannie, lis ajoutent que la souveraineté n'est point odieuse , puisqu'elle a été consacrée en la
II) N. cesse e?l multos limeat quem multi liment. Ses.— S, iuper in auciores redundat timor, nec quisquam ineluitur ipse si curus. Sen., n de Ira, c. 25. — Non eo loco ul>i servilulem esse velini, tiJem sperandam esse. Livius, vin.
;) Pertransiit benefaciendo et sanando otmies
personne de Jésus-Christ qui, voulant sei iir de modèle à tous les rois de la terre, n'a usé de sa puissance que pour servir à sa miséricorde, et n'a l'ail des miracles que pour secourir les affligés (2 ; qu'enfin les sujets ne regrelienl point la perle de leur liberté, puisqu'élant volontaire elle est agréable; que les princes ne sonl point des objets de crainte, puisqu'ils sont les images de Dieu, el qu'il s'en est trouvé parmi les inGdèles même, qui ont été les délices de leurs peuples pendant leur vie, el leur regret après leur mort ('J).
Ouoiqueces réponses soient si pertinentes qu'on ne les puisse contredire, il me semble néanmoins qu'on peut accorder les deux parties, et vider leurs différends, de telle sorte que l'une et l'autre y trouvera son avantage; car encore que la douceur soit préférable à la rigueur, et qu'un état soit mieux fondé sur l'amour que sur la crainle, il y a des occasions où le prince doit faire céder la clémence à la sévérité, cl où il est obligé de laisser la qualité de père pour exercer celle de juge. L'humeur de ses sujets doit êire la règle de la sienne : s'ils sont volages ou superbes, il fautqu'il use de rigueur pour leur apprendre l'obéissance el la fidélité ; s'ils sont factieux el portés à la rébellion, il faut qu'il fasse des exemples, et que par la punition d'un petit nombre, il étonne le plus grand ; s'ils sont inquietset désireux de nouveaulés, il faut qu'il les condamne à quelques travaux qui les occupent. Mais dans lous ces châtiments, il se d;dl souvenir qu'il est le chef de son Etat, que ses sujets l'ont une partie de lui-même, et qu'il csl obligé d'être aussi réservé à les punir, qu'un médecin à couper les bras ou les jambes d'un malade. S'il ne se passe rien dans son royaume qui le force à la rigueur, si toutes choses y sont paisibles, el si les peuples qu'il gouverne n'ont point d'autres mouvements quo ses volontés, il doit les traiter avec douceur, leur donner une h.innéle liberté, qui leur persuade qu'ils sonl plmôt ses enfants que ses sujets, et que s'élant réservé les seules marques de la souveraineté, il leur en laisse recueillir tous les fruits (V). Enfin il ne doit user de la rigueur que quand la clémence est inutile ; il faut qu'en sa conduite aus-i bien qu'en celle de D.eu, la douceur précède la sévérité, cl que tout le monde reconnaisse qu'il ne punit pas les coupables par son inclination, mais par la nécessité. La puissance des princes est assez redoutable par sa grandeur, sans la rendre odieuse par la cruauté. Une de leurs paroles étonne lous leurs sujets, le châtiment d'un criminel inlimide tous les autres, leur colère fait trembler les innocents; el comme le foudre lait peu de mal, et donne beaucoup de crainle, ainsi les grands ne peuvent punir un parli-
oppressos a Diabolo, qutfniam Deus cral cum illo,
Actor. x, 10.
(5) Titus delieîsc generis humain. Sueion. in TiL (4)4)ivus Nerva re* olim inso. iab.les miscuii, im-
peiiuin et fibertatem. Tacil.
933 DE L'USAGE
culier qu'ils n'effraient tout leur Elat. C'est pourquoi je liens avec les plus sages politiques, que la souveraineté doit ëlre tempérée par !a douceur, et qu'étant accompagnée de toutes les qualités qui la peuvent faire craindre, elle doit rechen lier toutes celles qui la peuvent faire aimer.
Qui lie passion doit régner en la personne du prince.
L'un des plus grands malheurs qui puissent arriver en la religion esl la liberté que prennent les hommes de se former une divinité qui leur soit agréable. Dans les premiers siècles chacun adorait l'ouvrage de ses mains, et se faisait une idole qui (irait tout son prix de l'industrie de son ouvrier, ou de l'excellence de sa matière. Dans la suite des temps , comme les esprits se raffinèrent, les poêles firent des dieux sensibles et leur donnèrent toutes les affections qui nous rendent criminels on misérables; on les vil faire l'amour dans leurs écrits, on les vit comballre dans les fables, et on remarqua dans leurs personnes tous les sentiments de ceux qui les avaient inventés. Les philosophes ne pot vaut souffrir des dieux si injustes, en formèrent de plus raisonnables, et proposeront aux peuples les idoles de leur esprit ; chacun se figura un dieu selon ses inclinations, et lui donna les avantages qu'il se put imaginer. Les uns le pi ingèrent dans l'oisiveté, et jmur ne pas troubler son repos lui nièrent la connaissance ou là conduiie de nos affaires ; les uns le tirent si bon, qu'il souffrait tous les crimes sans les punir, et traitait aussi favorablement les coup Ides que les innocents. Les autres le représentèrent • i rigoureux, qu'il semblait qu'il n'eût créé les hommes que pour les perdre, et qu'il ne trouvât sou contentement que dans la mort de ses sujets. Ce désordre a passé de la religion dans l'Etat, et selon les siècles où les hommes ont vécu, ils se sont formé diverses idées de la per-onne des rois, et n'ont mis dans leurs princes q;:c les perfections qu'ils connaissaient: car en la naissance du monde, où les peuple^ préféraient le corps à l'e prit, iis choisissaient les rois dont la taille était plus grande que l'ordinaire, et donl la force égalait celle des géanl . Il semble même que Dieu se voulût accommoder à celle hu ic quand il donna Saùl aux Israélites, car l'Ecriture sainte remarque qu'il passait de toute la tête le plus grand ■
les poètes nous décrivent leurs héro , ils ne tnanqi enl jamais a leur donner cet avantage. M us quand le temps nous cul npi rii
que n Ire l heur ne résidai! i
coi ps, on considéra l'cspril des homm on voulait faire des ro s, et on jeta les yeux \ qui avaient plus de < nduilc «m plus de epurage ; on regarda leurs m. lin , lions, el lâchant le pouvoir qu'elles onl sur
(') AI» numéro el mh uni euiinebal super omnem
(*) <; nnpiu i.-ni,' t mm vlrlolcs. Tacii. iv
Annal.
des passions. 936
les volontés, on n'eu fit pas moins d'estime que des vertus.
.Mais les opinions sont tellement partagées sur ce sujet, que l'on peut dire que chaque politique se forme un prince selon son humeur, et qu'il lui donne la passion qui lui esl la plus agréable. Il s'en est trouvé qui ontsonhaité qu'il n'en eût pas une,el qu'étant l'image de Dieu, il fût élevé au-dessus des créatures, et vit tous les mouvements de la terre sans émotion; mais on sait bien que pour être d'une condition plus élevée que celle de ses sujets, il n'est pas d'une autre nature, et que puisqu'il n'est pas exempt des maladies du corps, il ne peut pas se défendre des passions de l'âme. Quelques autres onl cru qu'il les devait toutes avoir ; que. comme le soleil et les astres, il devait être en un mouvement perpétuel , et donner tous ses soins el toutes ses pensées à la conservation de son état. Quelques-uns ont estimé que le désir do la gloire était la passion la plus légitime d'un roi, et que puisque la fortune lui avait donné tous les biens qui dépendent de son pouvoir, il ne pouvait travailler que pour acquérir de l'honneur, que la vertu ne se conservait que par ce désir (2), el que celui qui négligeait la réputation ne pouvait estimer la justice ; que le souverain ne devait pas songer à se faire connaître dans les siècles à venir par la pompe des bâtiments, mais par la grandeur de ses actions; que, méprisant toutes choses, il fallait qu'il ne pensât qu'à laisser après sa mort une heureuse mémoire de son règne ; que rien ne l'aiderait davantage en ce généreux dessein, qu'un désir insatiable de gloire; que les richesses étaient les biens des particuliers, mais que l'h mneur était le trésor des rois, el que pour l'acquérir il pouvait bien hasarder tout le reste (JJ). Quelques autres moins glorieux . mais plus raisonnables, ont jugé que la crainte devait régner eu l'âme des princes, el que, comme leur prudence excédait leur valeur, il fallait aussi que l'appréhension du danger surpassât en eux le désir de la gloire : car, outre que 1 i fortune est exposée à mile malheurs; que plus (Ile est élevée, plus elle es) périlleuse;
que plus clic esl éclatante, plus elle est fra ;ile, ils sont obligés a prévenir les accidenls parleurs soins, a combattre les orages par leur constance, el à quitter leur félicita pu; r entrer dans I i misère de leurs suje s.
Toutes ces opinions se soutiennent par des es m pies, car il s'est trouvé des ro s qui ont si bien modéré leurs passions, qu'ils semblaient n'en point avoir : 1rs mauvais succès ne les étonnaient point, et ils recevaient la nouve le d'une défaite avec le même visage que celle d'une victoire. Les diverses fondions qu'ils
et. lient oblige, de faire n'aller. lient point le repOS de leur espi il ; ils pillliss.ii.nl le cr.llle
avec la même Iranqui lue qu'ils récompensaient la \eriu, et quelque changement quo
i r.i prlncipibui statim i le »e, unnm Iomh ibi lier narandom, prospi rain <m m murlam. lu
i ii., iv Annal.
DE L'USAGE DCS PASSIONS
l'on vît en leurs Elats , on n'en remarquait point en leur personne , qui semblait être élevée à un si haut degré de perfection, que l'on pouvait dire d'eus, que dans la faiblesse d'un homme ils avaient l'assurance d'un Dieu (1). Il s'en est vu d'autres qui n'ont pas moins heureusement gouverné, et qui étaient en une disposition toute différente, car comme leur empire ne leur était pas moins cher que leur propre corps.il n'y p >uvait arriver d'altération qui ne parût sur leur visage ; les bons succès les mettaient en bonne humeur; les funestes accidents les affligeaient, les maux qui ne les menaçaient que de loin ne laissaient pas de les toucher vivement, et tout ce qui arrivait à leur Etat faisait une si forte impression sur leur esprit, qu'il semblait qu'ils vécussent en deux corps, et qu'ayant deux vies à perdre, ils eussent aussi deux morts à craindre. Je n'oserais blâmer ces inquiétudes, puisqu'elles naissent d'un amour exlrême, et il faudrait être injuste pour condamner un prince qui ne se rend misérable que pour rendre ses sujets bienheureux ; Auguste était de celte humeur, et bien qu'il eût tâché d'acquérir celte constance qui ne s'émeut de rien, ^i ne pouvait-il apprendre les bons ou les mauvais succès de la République, qu'il n'en témoignât du ressentiment par ses actions et par ses paroles. La défaite de Varus lui coûta des larmes, et cet accident, contre lequel il n'était pas préparé, lui Ot tenir des discours que j'aime mieux imputer à son affection qu'à sa faiblesse , puisqu'on d'autres occasions il avait donné tant de preuves de son courage. Le plus grand nombre est de ceux qui ont travaillé pour la gloire, et qui n'om eu autre passion que d'acquérir de 1 honneur : rien ne leur semblait dilûcile, pourvu qu'il fût glorieux, de sorte que par un malheur qui n'avait point de remède, ils négligeaient la vertu quand elle était obscure, et estimaient le vice quand il était éclatant. Dans leur opinion il était aussi bien permis de renverser l'Etat que de le fonder, d'opprimer la république que de la défcnlre , et d'entreprendre la guerre contre les alliés que contre les ennemis. Ils couraient la gloire par des \oies illicites, et comme quelques-uns font passer les crimes heureux pour des vertus (2), ceuxci prenaient les injustices glorieuses pour des actions héroïques. Le premier des Césars était dans celle maxime; l'ambition qui le possédait lui avait persuadé que loul ce qui pouvait lui acquérir de l'honneur n'était point infâme, et qu'il ne devait jamais délibérer si une entreprise était permise ou défendue, pourvu qu'elle pût accroître sa ré-
(1) Quid majus est quam in inGrmilate borainis, liaiieie sccurilatem Dei? Sen.
(2) l'rosperum ac felix scelus virius vocatur. im-
putation et rendre son nom plus illustre dans l'histoire. Son gendre avait les mêmes sentiments, et quoique ses desseins eussent de plus beaux prétextes , ils n'avaient pas de meilleurs motifs (3), car, sous apparence de conserver la république, il augmentait son autorité particulière, et par un artifice détestable, il employait le sénat pour établir sa tyrannie. Il ne faut pas être grand politique pour remarquer qu'une passion si déréglée est désavantageuse aux Etals, et que ce n'est pas celle qui doit régner dans l'âme des princes.
Aussi me rangerais-je volontiers du parti de ceux qui défèrent cet honneur au zèle de la justice, et qui veulent que cette innocente affection anime le cœur des monarques, car puisque le salut des peuples est la fin de tous leurs travaux, il fiut que la justice qui le produit et le conserve soit la fin de tous leurs désirs, et que d-ms cette variété de conditions qui composent les Etats, ils y entretiennent une profonde tranquillité. Qui n'a pas cette vertu ne sait pas régner ; bien qu'il ait toutes les autres, il est indigne de porter un sceptre puisqu'il n'a pas celle qui fait les bons souverains et les royaumes heureux. Je ne puis finir ce discours sans remarquer l'obligation extrême que nous avons à la divine Providence, qui nous a donné un prince qui a des inclinations si pures, qu'il semble n'avoir point de part à ce péché qui a déréglé notre nature, et qui aime si ardemment la justice, qu'il a voulu qu'elle lui servit d'ornement, et que le titre de Juste fût ia seule récompense de ses vertus héroïques. Il pouvait prendre celui d Heureux aussi bien que Sylla, puisque la mer a respecté ses travaux, que les Alpes se sont abaissées, que leurs neiges se sont fondues, pour lais ser passer ses troupes victorieuses, et qu'en mille occasions, les éléments ont combattu pour sa querelle; il pouvait prendre celui de Grand aussi bien qu'Alexandre, puisqu'il a fait des actions qui ont surpassé nos espérances, et qu'il a entrepris et exécuté des desseins que tous ses prédécesseurs avaient jugés impossibles ; il pouvait enfin prendre celui de Victorieux aussi bien que Trajan. puisque l'on ne compte ses victoires que par ses combats, que ses soldats ne sont jamais battus en sa présence, et que le bonheur l'accompagne en toutes ses entreprises ; mais sachant bien que la justice est la vertu dessouverains, il s'esl contenté du titre de Juste, et il l'a préféré à celui d'Heureux, pour apprendre à tous les monarques que le zèle du bien public est la passion qui doit régner dans leurs âmes.
nec. trayant.
(5) Pompcius occullior. Tacit Ore probo, aiifrua
inverecun !o. Sallust.
Dictions, ues Pissi >-,
DE L'USAGE DES PASSIONS
Jbrconfct partie-