‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 220 sur 251 · PREMIER TRAITE · texte numérisé non relu

PREMIER TRAITE

DB l'aMOOH ET DF. I A H&1HB.

PREMIER DISCOURS

De la nature, des propriétés et des effets de l'amour. La théologie nous enseigne qu'il n'y a rien de plus caché ni de plus connu que le Dieu que nous adorons ; son essence remplit le monde, et son immensité est si grande qu'il ne peut rien produire qu'il ne renferme. Toute.- les créatures sont des images de sa grandeur, et des preuves de sa puissance ; on ne les peut voir qu'on ne le connaisse , cl elles nous découvrent par leurs mouvements celui que les prophètes nous déclarent par leurs écrits. Cependant il n'y a rien de plus seerct que lui : il est partout, et n'est en aucune pari (1); il se fait sentir, et ne se lais-e po;nt toucher; il nous environne, et ne souffre point qu'on l'aborde; tous les peuples savent qu'il est, et lous les philosophes ignorent ce qu'il est. La créance qu'on a de lui est si bien gravée dans le fond de noire essence, que, pour l'en effacer, il faudrait nous anéantir; néanmoins notre esprit ne le peut comprendre, et ce soleil jette tant de lumière, qu'il éblouit Ion? les yeux qui le veulent regarder. Quoique l'amour ne soit qu'une passion de notre âme, il a cet avantage commun avec la Divinité, qu'il est aussi secret que public, et qu'il n'y a rien dans la nature de plus évident ni de plus caché. Chacun en parle comme de l'âme qui conserve l'univers, et comme du nœud sacré qui entretient la société du monde; nns dés rs le déclarent, et l'ho nme qui fait des souhaits témoigne qu'il a de l'amour ; nos espérances le publient, et toutes nos passions le découvrent. Cependant il est retiré dans le fond de notre cœur, et toutes les marques qu'il donne de sa présence sont autant de nuages qui le dérobent à nos esprits. Les hommes ressentent son pouvoir, et ne peuvent expliquer son essence; ceui

même qui vivent sous son empire, et qui révèlent m s lois . ne connaissent pas sa nature.

Les poêles qui s'intéressent dans sa ilt ur le veulent faire passer pour un Dieu ; de peur que l'on ne blâme sa violence, ils lui donnent un nom auguste, et lâchent er sa véritable foreur par une fausse piété (-)■ Les platoniciens en foui un démon, et lui attribuent un i ouvoir ti absolu sur les as, qu'ils veulent qui; la haine mémo ol éisse a les volonlt s, et que pour lui complaire, elle change toute sa rage en dou-

(I) Qui iiliique e l, nullil

amoreni lurpilcr vitio favi libido ; q ior for. i, Uni u u I

addnlil. San lu :

ceur (o). Les stoïciens l'appellent une fureur, et jugeant de sa nature par ses effets. ils ne peuvent croire que ce mouvement de notre âme soit réglé, qui nous est aussi funes'.e que la haine, et qui a si peu <ie conduite qu'il offense le plus souvent ceux qu'il a dessein d'ob'.iger(i). Les péripaléliciens n'osent lui donner un nom de peur de se méprendre, et Arislote, qui di finit les chose» les plus cachées, se contente de le décrire, nous laissant dans le désespoir de connaître une passion qu'il a ignorée. Tantôt il l'appelle un agrément, tantôt une inclination, tantôt une complaisance, et nous apprend par ces termes différents qu<; la nature de l'amour n'est pas moins cachée que celle de l'âme.

Parmi tant de doutes, quc'ques philosophes assurent qu'il est la première impression que le bien sensible fait dans le cœur de l'homme, que c'est une plaie agréable qu'il a reçue d'un bel objet ; que c'est lo rayon du soleil qui l'échauffé ; que c'est un charme dont la vertu secrète l'attire ; et que c'est le principe du mouvement qui l'emporte vers un bien apparent ou véritable. Mais s'il m'est permis de quitter les senti me i ts communs pour suivre les plus véritables , je dirai que l'amour est toutes les passions; que selon ses divers étals il porte des noms différents, mais que l'usage a voulu que dans sa naissance il portât le nom le plus glorieux. Car quand l'inclination se forme dans le cœur, cl qu'un objet agréable enlève doucement la volonté, on l'appelle amour ; quand il fait une sortie hors de lui-même, pour s'attacher à ce qu'il aime, on l'appelle désir ; quand il est plus vigoureux, et quo ses forces lui promettent un bon succès, on le nomme espérance : quand il s'anime contre les difficultés qui s'opposent à ses contentements, on le nomme colère ; quand il se prépare au combat, et qu'il cherche des armes pour défaire ses ennemis , ou pour secourir ses alliés, (m l'appelle hardiesse ; mais dans tous ces états, il est amour. Ce nom que les philosopll s lui ont affecté en sa naissance ne lui convient pas moins dans son progrès , et si lorsqu'il n'est qu'un enfant, il porte un titre si honorable, il le mérite encore mieux, quand il s'est accru i ir les désirs et fortifié par les espérancea. Il est vrai que ce premier i lat

est la régie 'le tous li s autres, et comme les

ruisseaux tirent leur grandeur de leur source, toutes le- passions empruntent leur

force de celle première un liiiat'on, qui s'ap-

pelle amour. Car sitôt qu'elle est éprise de

I iumqtie péril, enin jussit amor, vel du i ignibus ira. Idem, ibidem.

l le i i i pxilus odii <i amori* liuanl. S<»>,vi

941 DE L'USAGE DF1S PASSIONS. 9

In beanfé de son objet, elle allume ses désirs, plus grande partie des affections est fondée

elle excite ses espérarfeeg, et pnrte le feu sur l'utilité ou sur le plaisir; ceux qui s'y dans toutes les posions, q:ii relèvent de laissent emporter n'ont pas tant d'amitié qui; son empire. Elle est dans la volonté 'comme d'amour-propre , et s'ils veulent déclarer sur un Irone, d'où elle donne les ordres à leurs sentiments, ils avoueront qu'ils s'aises sujets ; elle est au fond de l'âme comme ment en leurs amis, et qu'ils ne les chérisdani un fort, d'où elle inspire le courage à sent pas tant pour la vertu qu'ils y rcmarses soldats; elle est comme le coeur, qui quent, que pour le bien qu'ils s'en prometdonne la vie à tous les membres, et son lent. Aussi voyons-nous que ces affections pouvoirest si grand, qu'il n'y a point d'exem- ne subsistent qu'autant qu'elles sont utiles pie qui le puisse exprimer; car les rois ou agréables, et que le même intérêt qui les trouvent souvint de la désobéissance clans faisait vivre les fait mourir. Elles s'attachent leurs sujets, les ph'S vaillants capitaines à la fortune, et non pas à la personne ; et sont quelquefois abandonnés par leurs sol- ce sont des commerces qui ne durent quo dais, et le cceur ne peut pas toujours en- pendant qu'ils sont entretenus par l'cspévoyer ses esprits par tous les membres du rance du profit ou du plaisir (3). corps. Mais l'amour est si absolu dans son De tant d'amours que la philosophie a reélal, qu'il nctrouvejamnis de résistanreà ses marqués, nous ne considérons ici que celui volontés : loules les passions s'élèvent pour qui réside en la partie inférieure de l'âme, exécuter ses commandements, et comme le soit qu'il ait ou la vertu ou ('intérêt pour mouvement de la lune cause le flux et le fondement. Et puisque nous en connaissons reflux de la mer, ainsi le mouvementde l'a- la nature, nous en examinerons les qualités, mour cause la paix et le trouble de notre dont la première est qu'il cherche toujours âme. le bien et ne s'attache jamais qu'à un objet. Or cet amour dont la nature est si cachée qui en a l'apparence ou la vérité. Car comme a plusieurs branches, et peut être divisé en la nature est l'ouvrage de Dieu, elle ne peut naturel et surnaturel. Ce dernier est celui être si déréglée, qu'elle ne conserve encore que Dieu répand dans nos volontés, pour quelque reste de ses premières inclinations ; nous rendre capables de l'aimer comme no- de sorte qu'ayant été destinée pour posséder Ire Père, et de prétendre à la gloire comme le souverain bien, elle soupire après lui par à notre héritage (P. Le premier est celui une erreur qui est bien digne d'excuse, elle que la nature a imprimé dans nos âmes, pour se lie à tout ce qui en porte l'image, et par nous lier «ux ohjets qui nous sont agréa- un instinct qui lui est demeuré dans sondé- Ides, et il se divise en amour spirituel et sorJre, elle se laisse charmer à toutes les amour sensible. Le spirituel réside en la vo- choses qui ont un peu de bonté ou de beauté. lonlé , et mérite plutôt le nom de vertu que Comme si elle avait trouvé ce qu'elle cherde passion ; le sensible est en la partie infé- che, elle s'y attache indiscrètement; et par rieurc de l'âme, il a tant de commerce un malheur déplorable, elle prend souvent avec les sens , dont il emprunte son nom, le mensonge pour la vérité ; elle commet des qu'il fait toujours impression sur le corps, idolâtries, pensant faire des actions de piété, et c'est celui quo l'on appelle proprement et rendant aux ouvrages ce qui n'est dû qu'a passion. Enfin ces deux amours se divisent l'ouvrier, elle est coupable du môme crime encore en deux autres, dont l'an s'appelle que commettrait un amant, qui, par une amour d'amitié, et l'autre amour d'inté- étrange maladie, oublierait la m aîtressc qu'il rét (2). Le premier est le plus noble, et ce- sert, et deviendrait passionné de sa peinture. lui qui en csl louché ne regarde que les avan- Celte faute se doit plutôt imputer à l'homme lages de ce qu'il aime; il lui souhaite du bien, qu'à son amour, car celui-ci étant aveug'e , ou il lui en procure, et sans avoir d'autre il suit son inclination, ne pouvant disrereonsidéralion que l'honneur, et le contente- ner l'apparence de la vérité; il aime le bien ment de son ami, il se sarr.fie pour lui, et qui s'offre à lui pour ne pas manquer celui s'estime heureux de perdre la vie pour l'as- qu'il cherche; il s'unit à celui qu'il trouve, et surcr de son affection. C'a été cette passion il n'est coupable que parce qu'il est trop généreuse qui a fait toutes les belles ac- lidèle. Mais l'homme ne se peut excuser do lions qui sont marquées dans l'histoire ; c'a son péché, puisque la raison est sa conduite, été celle qui a donné de l'admiration aux ly- et qu'il peut apprendre d'elle que tous ces rans , et qui a fait souhaiter à ces ennemis biens qui se louchent par les sens, ne sont de la société d'aimer et d'être aimés, jugeant que les ombres de celui qu'il doit aimer; il bien que les souverains étaient mieux gar- faut qu'il corrige son amour, et qu'il l'emdés par leurs amis que par leurs soldats, et pèche de s'attacher à des objels qui sont que loule leur puissance était faible, si elle beaux à la vérité, mais qui ne sont pas la n'était appuyée sur l'amitié de leurs sujets, souveraine beauté qu'il cherche. Quand il Le second amour, que l'on appelle d'intérêt, joge que les qualités qu'ils possèdent lui est aussi commun qu'il est injuste ; car la peuvent donner le change, il les doit éviter

(t) Charilas Pei diffusa est in enrdibus nos:ris, per (7>) Qui arnicas esse cupit qiria expedir, placebil

Spintun sanction qui ilalus est nobis. Boni. v. ei ;ilii|iiinl prelitmi cou Ira amicuiain si iilluni in ill.l

(4) Anior amiciii.e et ainor concupisceiiiuc. In quid placer prcliuui p rater ipsam. Isia qnam lu describu

amicinn parem V nt liabeain pro rpi i mori possini, ut negolialio est, non amicitia qusc a I commodum ;ic-

habeani qu in cxsilium sequar, cujus me morli cedit. Soi-., Ep. !).

oppoi'ain et impendam. Soi., Epist. 'J.

DE L'USAGE DF.S PASSIONS

MA

comme des pièges, ci faire tin effort sur soimême pour se dégager des créalures, de peur qu'elles ne lui fassent oublier son Créateur.

De cette première propriélé de l'amour il pi) naît une seconde, qui est qu'il n'a jamais de repos, et qu'il est toujours en quête de ce qu'il aime. Car comme il voit tant d'ombres de cette beauté suprême qu'il adore, il est toujours en action; laissant l'une pour prendre l'autre, il cherche en toutes ce qu'il ne peut trourcr en une seule, et son changement n'est pas tint une preuve de sa légèreté que de leur vanité. 11 se f.iit sage à ses dépens; ne rencontrant pas ce qu'iî demande en la beauté qu'il idolâtre, il se repent de son erreur et s'attache à un autre objet, duquel il est contraint de se séparer encore, pource qu'il ne possède qu'une partie de ce bien universel dont il est épris. Son inconstance devrait durer autant que sa vie, si la raison ne lui apprenait que ce qu'il désire est invisible, et que le séjour où nous sommes n'est pas destiné pour la possession, mais pour l'espérance. Alors il méprise ce qu'il estimait, et considérant que les beautés naturelles ne sont que des degrés pour nous élever à la beauté surnaturelle, il les aime avec retenue, et s'en sert comme de moyens pour arriver à la fin qu'il cherche.

La puissante impression que celte beaulé fait sur l'amour cause sa troisième propriété, qui est qu'il ne peut vivre en repos, et que, sollicité par ses désirs, il est toujours agissant. Il lient de la nature des astres, qui sont en un mouvement perpétuel : la fin d'un travail est la naissance d'un autre, et il n'a pas encore achevé son premier dessein, qu'il en forme un second. Il ressemble à ces conquérants qui, piqués d'ambition, se préparent toujours à de nouveaux combats, sans goûter jamais le plaisir de la victoire. C'est pourquoi je ne puis approuver l'invention des poètes, qui ont feint que l'amour était le fils de l'oisiveté. Car si sa généalogie est véritable, il faut confesser qu'il n'est pas de l'humeur de sa mère; aussi ce poète infortuné qui fut le martyr de l'amour, et qui se til justement persécuté pour avoir forgé des armes contre la pudicilé des femmes, avoue que relie passion est agissante, que tant s'en laul qu'elle soit née dans le repos, qu'elle oblige ses partisans à être soldats, et que pour aimer il se faut résoudre à faire la guerre. De la vient que saint Augustin , mêlant l'amour i acre avec le profane, les fait tous deux 6g ilement agissants, et reconnaît qu'une véritable affection ne peut être oiseuse l). L'am bition , qui est I amour de l'honneur, en rsl une bonne preuve, puisqu'elle lait tant d' impression sur le COÎUr des ambitieux , qu'ils n'ont guère plus île repos que li s damnes, cl qu'ils se dooneill toujours plus de peine qu'ils

n'en font louffrir a cem qu'ils oppriment, l 'avarice, qui esl l'amour des richesses, n'autorise pai moins celle verre que l'ambi lion, puisque les misérables qu'elle possède déchirent les entrailles de la terre pour n'ê-

tre pas inutiles, et cherchent l'enfer devant leur mort pour n'éire pas exempts du travail pendant leur vie. Celle propriété est si particulière à l'amour, qu'elle ne se trouve point dans les autres passions ; car encore que nos désirs soient les premiers ruisseaux, qui dérivent de cette source, si est-ce qu'ils nous donnent quelque relâche, et quand ils sont las de chercher un bien éloigné, ils nous permettent de prendre un peu de repos. Nous essuyons souvent nos larmes, et si nous ne faisons la pais nous faisons quelque trêve avec la douleur; nous ne méditons pas toujours des vengeances, et la colère a d'autant moins de durée qu'elle a plus de fougue et de violence; notre haine s'endort quelquefois, et il faut qu'une nouvelle injure la réveille; nos joies sont si courtes, que les plus longues ne durent que des moments, et elles sont si amoureuses de l'oisiveté, qu'elles cessent d'être agréables sitôt qu'elles commencent d'être agissantes. Mais l'amour est toujours en action; il n'attend point que lâge lui donne des forées pour agir : il forme des desseins silôt qu'il est né. (juaud les désirs et les espérances l'abandonnent, il ne laisse pas de penser à ce qu'il aime et de s'entretenir inutilement d'un bonheur qu'il ne saurait posséder. Enfin l'activité lui esl si naturelle, que sa vie consiste dans le mouvement, et que comme le cœur il cesse de vivre aussitôt qu'il cesse de se mouvoir.

De là procède la quatrième propriélé, qui esl la force qui l'accompagne en tous ses desseins : car encore qu'il soit naissant, il est rigoureux s'il esl véritable; et donnant des preuves de son courage, il dompte des monstres qu'il ne connaît pas encore; il mesure ses forces par ses désirs, et croit qu'il peut tout ce qu'il veut. Les difficultés ne l'élonnent point; quand on les lui propose pour l'arrêter, il s'imagine qu'on veut éprouver sa volonté,et piqué de gloire il fait effort pour les vaincre; il ne reçoit point d'excuses, et n'en donne point aussi. Avant que d'avouer son impuissance, il essaye toutes ses forces, et il surmonte souvent des ennemis que les vertus les pins généreuses n'eussent osé attaquer. De là vient que l'Ecriture sainte le compare à la mort, non-seulement parce qu'il nous sépare de nous-mêmes pour nous unir à ce que nous aimons, mais parée que rien ne lui peut résister. Cor de tant de peines que la justice divine a trouvées pour nous punir, il n'y a que la mort dont nous ne poissions nous défendre. Nous nous garantissons de

l'injure des éléments avec, les babils et les maisons, nous vainquons la stérilité de la lei re par l'ardeur de notre travail, nous corrigeons les aliments par le secours de la médecine, nom rangeoni les botes farouche* sons notre obéissance par l'artifice ou par la force. BOUVenl nous convertissons m s peines en plaisirs, cl nous lirons de la misère de notre condition des avantages que nous

n'eussions pas trouvés dans l'étal d innocen-

ce; niais lien ne peut résister à la mort, Cl (i , Habi t ijmnii amor vim suam , nec poti l or m anima amaolis, .\uij. In Pi. cxxi.

D.E L'USAHE DES PASSIONS.

si les médecins ont découvert des secrets pour prolonger notre vie, ils cherchent encore inutilement les moyens de se défendre de son ennemie. Elle fait des ravages par toute la terre; elle ne pardonne ni à l'âge ni au sexe, et ces palais qui sont environnés de tant de gardes ne peuvent garantir les rois de ses atteintes. Ainsi l'amour ne trouve point de difficultés qu'il ne surmonte, d'orgueil qu'il n'abaisse, de puissance qu'il ne dompte, ni de rigueur qu'il n'adoucisse (1).

Enfin, par une autre propriété, qui n'est pas moins considérable que la précédente, il charme les travaux, il sait mêler le plaisir avec la peine, et pour nous animer aux aclions difficiles, il trouve l'invention de les rendre agréables ou glorieuses. La chasse est plutôt une occupation qu'un divertissement : c'est une image de la guerre, et les hommes qui poursuivent les bêtes farouches semblent s'étudier à vaincre leurs ennemis ; la victoire y est douteuse, aussi bien que dans les combats; l'honneur s'y achète quelquefois par la perte de la vie : cependant tous ces travaux sont les plaisirs des chasseurs, et la passion qu'ils ont pour cet exercice leur fait appeler un passe-temps ce que la raison leur devrait faire appeler un supplice. La guerre n'a rien d'agréable, son nom même est odieux :

quand l'injustice, le désordre et la crainte ne l'accompagneraient pas, elle aurait encore assez d'horreurs pour étonner tous les hommes. La mort s'y fait voir en cent formes différentes ; elle n'a point d'exercice où le péril ne surpasse la gloire; et elle ne fournit point d'occasions aux soldats qui ne soient aussi sanglantes qu'honorables. Néanmoins ceux qui l'aiment en font leurs délices; ils estiment bdles toutes ces laideurs, et par une inclination qui vient plutôt de leur amour que de leur humeur, ils trouvent leurs plaisirs dans ses dangers , et goûtent la douceur de la paix dans le tumulte de la guerre. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin que les travaux des amants ne sont jamais fâcheux, et que pour servir ce qu'ils aiment, ils n'ont point de peine, ou que s'ils en ont, ils la chérissent (2).

Mais nous n'aurions jamais achevé si nous voulions remarquer toutes les propriétés de l'amour : c'est pourquoi je passe à ses effets, qui, étant ses images, nous représenteront son naturel et nous apprendront ce qu'il désire, en nous découvrant ce qu'il peut faire. Le premier de ses miracles est celui qu'on appelle extase, car il détache l'âme du corps qu'elle anime, pour l'unir à l'objet qu'elle ainie (3); il nous sépare de nous-mêmes par une douce violence, et il arrive à celte division merveilleuse, ce que l'Ecriture sainte

(I) Magnum verbuni, forlis ut mors dileciio; inagnificentius exprimi non potoit lortitutlo cliaritatis, quis enim morti resistit? Ignibus, undis, ferro, pôle, stalilms, regibus, resislilur. Venil una mors, quis ei r.sistii? Nihil est illa (ortius; proplerea viiilius eju> 'cuaritas comparalur. Aug. in l't. cxxxi. — Et quia ipsa chantas orciilit quod fuimus, ut sinnis quod non eratnus, faeii in nobis quamdara mortem dileciio. Ipsa morte Iransmortui aposlolus diccb.ii ; Mortui

attribue à l'Esprit de Dieu : si bien qu'un amant n'est jamais avec soi; et pour le trouver, il faut nécessairement le chercher en la personne qu'il adore. Il veut bien qu'on sache que, contre les lois de la prudence, il est toujours hors de lui-même, et qu'il a renoncé à tous les soins de se conserver depuis qu'il est devenu esclave de son amour. Les saints tirent leur gloire de cette extase, et la vérité, qui parle par leur bouche, les oblige de confesser qu'ils vivent plus en Jésus-Christ qu'en eux-mêmes (Galut. n ). Or, commo pour vivre en un autre il faut mourir à soimême, la mort accompagne celte vie, cl les amants, sacrés ou profanes, ne peuvent aimer qu'ils ne s'oublient à mourir. 11 est vrai que celle mort leur est avantageuse, puisqu'elle leur procure une vie qui leur est plus agréable que celle qu'ils ont perdue; car ils ressuscitent en ceux qu'ils aiment : par un miracle d'amour, ils renaissent do leurs cendres, comme le phénix, et recouvrent la vie dans le sein même de la mort. Qui ne conçoit bien cette vérité ne peut entendre ces paroles par lesquelles saint Paul nousapprend que nous sommes mortsà nousmêmes et vivants à Jésus-Christ (Coloss. m). Cet effet en produit un autre qui n'est guère moins admirable : carcomrne lesamants n'ont plus de vie que celle qu'ils emprunlentde leur amour, il arrive infailliblement qu'ils se transforment en lui, et que, cessant d'être ce qu'ils étaient, ils commencent d'être ce qu'ils aiment. Ils changent de condition aussi bien que de nature, et par une merveille qui surpasserait toute créance si elle n'était si commune, ils deviennent semblables à ce qu'ils chérissent. II est vrai que ce pouvoir éclate bien davantage dans l'amour divin que dans le profane; car encore que les rois s'abaissent en aimant leurs sujets, et qu'ils renoncent à leur grandeur sitôt qu'ils s'engagent dans l'amitié, néanmoins ils n'élèvent pas sur le trône tous ceux qu'ils aiment : la jalousie, qui est inséparable de la royauté, ne leur permet pas de donner leur couronne à celui qui possède leur cœur. Mais quand ils arriveraient à cet excès, la maxime ne serait véritable que pour eux, et leurs sujets no pourraient pas changer de condition par l'effort de leur anv>ur; car pour aimer les grandeurs on ne devient pas souverain, pour aimer les richesses on n'en est pas plus accommodé. L'affection pour la sanlé n'a point encore guéri les malades, et nous n'avons point vu que la seule passion de savoir ait rendu les hommes savants*; mais lamour divin a lant de pouvoir, qu'il nous élève au-dessus de nous-mêmes, et que, par une étrange métamorphose, il nous fait être ce qu'il nous fait

eslis, etc. Idem, ibid.

(•2) Nullo moJosunt onerosi laboresamaniium, sed etiaui ipsi délectant sicut venantium piscantium : inleresl ergo quid amelur, nain in eo quod ainalur, uni mon laboratur, aut latior amatur. Aug.

(5) Extasini facil amor, amalores suo statu dimovet, sui jniis esse non sinit, sed in ea quai amant peuilus transfert. Dionys.,de divin. noniùt., c. 1,

DE L'USAGE LES PAS510.NS

aimer. Il rend l'innocence aux coupables; des escla\es il en fait des enfants ; il change les démons en anges, et pour ne point diminuer sa vertu en la pendant exagérer, il suffit i;edire que des hommes il en fait dos dieux. C'est pourquoi nous avons mauvaise grâce île nous plaindre de notre misère et d'accuscr notre Créateur de n'avoir pas égalé notre condition à celle des anges : car encore que ces purs esprits aient de grands avantages sur nous, et que nous n'espérons joint d'autre bonheur que celui qu'ils possèdent, néanmoins nous sommes assez heureux, pui-qu'il nous est permis d'aimer Dieu, et qu'on nous fait espérer que l'amour transformant notre nature en la sienne, nous perdrons ce que nous avons de mortel et de périssable pour acquérir ce qui! a d'incorruptible et d'éternel (1). C'est la consolation d?s divins amants, et c'est l'unique moyen d'aspirer sans crime au bonheur que Lucifer ne put souhaiter qu'avec impiété. Je ne saurais finir ce disrours sans faire un juste reproche à tous ceux qui, pouvant aimer Dieu, engagent leurs affections dans la terre et se privent de celte haute félicilé que leur promet le dh in amour : car en aimant les créatures ils ne peuvent prendre part à leurs perfections qu'ils n'eu prennent à leurs défauts ; après avoir bien travaillé, ils changent souvent une condition obscure et paisible avec une autre plus éclatante, mais plus dangereuse. Ainsi il y a toujours du hasard à aiiner une créature, et l'avantage qu'on en peut tirer n'est jamais si pur qu'il ne se trouve mêlé de quelque disgrâce; car quelque passion que nous ayons pour elle, omis ne sommes pas assurés qu'elle en ait pour nous. C'est néanmoins dans cette affection mutuelle et dans cette correspondance d'à m ilié que se fait ce changement merveilleux, qui passe ; ur le [ rincipal effet de l'amour. Mais consacrant nos affections à Dieu, nous ne courons point tontes ces fortunes ; ses perfections ne sont poir.t accompagnées de défauts, et faisant un éch inge avec lui, nous savons bien qu'il ce nous peut être d lageux. Notre amour n'est jamais sans rccoiinaissaiicc, puisqu'il e l effet que

' . le du sien, el que nous ne l'aimons

point qu'il ne nous ait aimés les premiers. Il est si ustè, qu'il ne dénie j imais à noire affection la I ; il n'est point du naturel de ci s infidèles maîtresses qui, parmi la troupe de leurs amants, icnl ceux qui ont le p!u^ de grâce à ceux qui o;it le plus d'amoui . En c commerce que nous avons avec loi, nous sommes assurés que celui qui a le pii^s de charité aura le plus de gloire, el que, il ids on état, le plus fidèle auiaol sera toujours le plus honoré.

ii discoi us

Du mouvait usage de l'amour.

Comn e il n'y a rien d qui ne

trouve ■; • profine (2),

I) Quid euim

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