DU DÉSIR ET DE LA FUITE
PREMIER DISCOURS
De la nature , des propriétés et des effets du désir.
Comme le bien es? l'unique objet de l'amour, il ne prend point de nouvelles formes qu'il n'oblige cet'e passion à prendre de nouveaux usages. Elle dépend de lui si absolument , qu'elle change de nom et d'office toutes les fois qu'il change de condition. Quand il est présent el qu'il lui découvre foules ses beautés, elle nage dans le plaisir ; quand il court quelque hasard , elle est saisie de crainte; quand il eslataqué par les ennemis, elle prend les armes et se met en colère pour le défendre; quand il s'éloigne, elle s'afflige et se laisse dévorer à la douleur; quand il est absent, elle se consume en souhaits et donne charge à ses désirs d'aller chercher un objet dont i'éloignemenl fait naîlre tous ses déplaisirs, car le désir n'est autre chose que le mouvement de l'âme vers un bien qu'elle aine déjà et qu'elle ne possède pas encore. Elle s'étend pour s'unir à lui ; elle essaye de quitter son corps et de se séparer d'elle-même pour se joindre à ce qu'elle cherche ; elle oublie ses plaisirs pour ne penser qu'à ce qu'elle aime: elle fait des efforts pour vaincre la nature et la fortune, et rendre présent contre leur gré le bien absent qu'elle désire.
De celle définition il est aisé de remarquer les propriétés du désir, dont la première est l'inquiélude, qui ne souffre pas que l'âme qui l'a conçu puisse goûter un véritable contentement; car elle est en un élat violent : elle combat avec le corps qu'elle anime pour s'aller unir à l'objei qu'elle aime. La nature
la relient dans l'un, et l'amour la porte dans l'autre ; elle est divisée entre ces deux puissances souveraines, el elle éprouve un tourment qui n'est guère moins rigoureux que la mort (i). Aussi a-t-on vu des hommes qui , pour s'en délivrer, se sont condamnés volontairement à des supplices effroyables , et qui ont cru que tous les remèdes étaient doux, qui guérissaient d'une si fâcheuse maladie. L'exil est sans doute une des plus cruelles peines que la justice ail inventée pour châtier les coupables; il nous sépare de tout ce que nous aimons, et il semble qu'il s< il une longue mort, qui ne nouslaisse un peu de vie, que pour nous rendre plus misérables. Cependant il s'est trouvé une mère qui aima mieux souffrir la rigueur de ce tourment que la violence du désir, et qui voulut accompagner son fils en son bannissement, pour n'être pas condamnée à regretter son absence et à souhaiter son retour (3,. Aussi la nature, qui a bien vu que le désir était un supplice, a fait naître l'espérance pour l'adoucir; car, pendant que nous sommes sur la terre, nous ne formons point de souhaits dont notre esprit ne se promette l'accomplissement. Il n'y a que l'enfer où ces deux mouvements de notre âme sont divisés, et où la justice divine condamne ses ennemis à former des désirs sans espérances, et à languir pour un bonheur qu'ils ne peuvent jamais posséder. Ils soupirent après le souverain bien , et , quelque haine qu'ils aient conçue contre le Dieu qui les punil, ils ne laissent pas de l'aimer naturellement et de souhaiter sa jouissance, bien qu'il ne leur soit pas permis de l'espérer. Ce dé^ir fait tous leurs supplices , el celle langueur est un tourment qui leur est plus insupportable que l'ardeur des flammes, que la compagnie des démons et que l'éternité de leur prison. S'ils pouvaient être sans désirs, ils seraient sans douleurs, el toules ces autres peines qui étonnent les âmes vulgaires leur sembleraient supportables , s'ils n'étaient point condamnés à souhaiter un bonheur qu'ils ne sauraient espérer.
Mais ce n'est pas seulement dans les enfers que celle passion est cruelle : elle alïlige tous les hommes sur la terre, et comme elle sert à la justice divine d'un moyen pour cbàlier les criminels , elle sert à la miséricorde d'un saint artifice p ur exercer les innocents; car la bonté de Dieu les fait consumer en désirs : ils soot en une inquiétude qui ne peut finir qu'avec leur vie, i.s l'ont effort pour se détacher de leur corps, ils appellent la mort à leur secours, el disent avec l'Apôtre :
6eil nec isli nec illi secumlum Deum «ventes. Contulerunt illi cura Aposlolodum erai Ailimis. Dicebai epicureus . Mini frai carne hnnum esi. Dicebat sloicus : M ilii ïiui inea mente bonuin est. Dicebal Aposto.'us : iiili adbxrerel) <> bonumest. Erralepii u eus ; fallilur ei.-l icus. Balu-i ehim estcujus nom. n Domini s rs ejus. Aug., lib. de Yeib. aposiol., serin. 15. — Quid eniin est quod cuin labore memiiiiinus , sinelabore otilivisi imur; « uni labore discimus, sine labore inertes Munus? Nonne appan i lune i|in>il velut pondère suo proclivis sit vi n'osa iiatura, el quanta opeul lii c libeii-tur iiuligeal. Aug.Jib. \\n it Cï'tï.'. Dei, c. 52.
(1) Odit le Deusqualis es, sed amai te qiialem vu'l te esse. Et lu de'bes le odisse quaiis es. Agruiii eiiira atlende œger ïgrolanlem se odit quaiis i>l. I de incipil concordare num medico, quia c l medicus Oiiil euru quaiis est. Nain ideovull saoum esse, quia odil eum febricilaniein : et est medicus lebris persecutor, ut mi homiois liberaior. Sic peccata tua fibres sinii anima: lux, et ideo debes eas cuw Deo medico odisse. Aug.,lib. de décent c'-ordis, cap. 8.
(2) De>ideria occidu I. t'roier. \u.
(5) Inventa est mu'ier qiwc pâli maluît exsiliuni ijuam desideriuui. Sen„ Consot. ad llekidiam. c. S.
P75 1>E L'USAGE DES PASSIONS. 97G
Je désire de mourir pr.nr être ivcr Jêms- choses qu'il no les souliai'p, et il conclut
Christ [Philîpp. /). La justice emploie nu-si plulôl les événements qu'il ne les désire.
les désirs pour se venger des pécheurs, et, Mais dans les princes, souvent l'impuissance
par une conduite non moins sévère que rai- empêche l'exécution de leurs désirs ; ils sont
sonnable, elle les abandonne à cette passion contraints de faire des vœux et d'employer
pour les tourmenter; ils ne désirent que pour le secours du ci I quand celui de la terre
s'affliger, et leur âme forme des souhaits dé- leur manque. Le pauvre Alexandre , voyant
ré»lés qui , n'étant point, suivis d'elïels , les mourir son cher Ephestion , ne lui pouvait
laissent dans une langueur qui dure auiant témoigner son amour que par ses désirs;
qne leur vie (1). Enfin la théologie, recon- celui qui distribuait les couronnes d s rois
naissant que celte passion est la cause de qu'il avait domptés, et qui faisait de ses
tous nos malheurs, elle ;i cru qu'elle ne pou- esclaves des souverains , ne pouvait ren Ire
\ail mieux nous décrire la fél ci é qu'en nous la santé à son favori. Les vœux qu'il offrait
apprenant qu'elle était la fin de tons les lié- au ciel pour sa guèrison étaient aussi bien
sir's (2). La philosophie eût dit qu'elle est la des preuves de sa faiblesse que de sa dou-
Gn de nos maux et le commencement de nos leur, et ils apprenaient à loule la terre que
biens, qu'elle nous f'il oublier nos misères les souhaits des princes sont des témoignages
par la douceur de ses plaisirs; mais la théo- de leur impuissance.
logie, qui sait bien que les désirs sont les plus Us sont aussi dans tous les hommes des violents supplices que nous souffrons ici-b is, marques publiques d'une pauvreté cachée: s'est contentée de dire que la félicité en était car toute âme qui désire est nécessiteuse, elle le repos, el que nous commencerions d'éire sort d'elle-même pour chercher en aiilaii ce bienheureux quand nous cesserions de sou- qui lui manque; elle découvre sa misère en bailer. Aussi faut-il confesser que le désir se faisant paraître ses souhaits, et elle apprend lie à toutes les autres passions de notre âme, à tout le monde que la felicié qu'elle poset qu'il leur donne des armes pour combattre sède n'est qu'apparente, puisqu'elle ne reni- 011 des forces pour nous afuiger;car celles qui plit pas tons ses désirs. C'est pourquoi le font le plus de ravages dans nos cœurs se- grand Trrtullien a dignement exprimé la raient mortes ou languissantes si elles n'é- nature de cette passion, quand il a dit qu'elle taient animées par le désir. L'amour n'est est la gloire de la chose désirée el la boule cruel que parce, qu'il souhaite la présence do de celui qui la désire (3) ; car il faut qu'une ce qu'il aime; la haine ne ronge nos en- cho-e soit aimable pour allumer nos désir. , traillesque parce qu'elle désire la vengeance; il faut qu'elle ait des charmes qui nous altil'ambili m n'est fâcheuse que parce qu'elle rent et des perfections qui nous arrêtent ; souhaite les honneurs ; l'avance ne bour- mais certes il faut aussi que la volonté qui relie les avaricieux que parce qu'elle lan- la souhaite soit indigente, et qu'elle souffre guit après les richesses, cl Imites les pas- des besoins qui l'obligent d'en chercher le hionsnesonlinsuppoilablesqueparccqu'elles remède. Le désir clone est l'honneur de la sont accompagnées du désir, qui, comme un beauté et la honte des impudiques; le désir mal contagieux, est répandu dans toutes les est la gloire des richesses cl l'infamie des affections de notre âme pour nous rendre avares ; le désir est la louange des dignités el misérables. le blâme des ambitieux, et , toutes les foh que S'il est si cruel, il n'es! guère moins boa- les princrsconçoivcnlccllcpassiondnnsleiirs leux, et nous sommes obligés de confesser âmes, ils nous font connaître queleur fortune qu'il est nnc preuve de notre faiblesse et de a plus d'éclat que de vérité, qu'elle ne donne unira indigence; car nous n'avons recours pas ions les contentements qu'elle promet , aux souhaiis que quand la puissance nous puisqu'llssontconlraintsdedescondrede leurs manque, nous ne faisons paraître nos désirs troncs, de sortir de leurs palais et de cherque quand nous ne pouvons donner des effets, cher par de houleuses poursuites un bien Us sont des marques de noire amour ; ils ap- étranger qu'ils ne trouvent pas en leur perprcnncnl aux rois de la terre que leur vo- sonne. Aussi la plus haute louange que fonte est plus grande queleur pouvoir, cl donne à Dieu l'Ecriture sainte , est celle q i qu'ils veulent beaucoup de choses qu ils ne nous enseigne qu'il est suffisant à soi-mêpeuvcnl pas exécuter. Je sais bien que le, me (i), el que possédant Imites choses en désirs les animent quelquefois à ces hautes l'immensité de son essence . il n'est point
entreprises où la difficulté est toujours mé- obligé de former des souhaiis, ni de sortir lee avec la gloire; je sais bien qu'ils exci- hors de sou repos pour chercher son contentent leur courage et qu'ils y produisent celle lemenl en ses créatures. Le momie ne cou noble ardeur sans laquelle on n'entreprend tribue en rien à Ba grandeur; quand le néant el ou n'esécule rien de généreux. Mais ils oceupail la place de l'univers, ci qu'il n'y
leur en-ci. ne l BUSSi qu'il n'y a que Dieu avait pool d anges ni d'hommes pour le mil-
seul (iui, pouvant loul ce qu'il veut, ne fait natlre el pour l'aimer, sa félicité n'eu était
point de Bouhnils inutiles, el qu'il n'appar- pas moins entière, et toutes les louanges que
lient qu'à lui de changer quaml bon lui sein- is lui donnons maintenant n'ajoutent rien
ble-lous ses désirs eu effets. Il veut plulôl les à -a gloire. Quand nous lui immolons des
({) Tradidit .Hos ii us in de Iderla cordis corum. i i hnnor ni desiderata;, el dedeeus desida
Rom. i. ' • Dixi l> ino, Dcui meus es tu, quonlam bonn-
:• i; .lien lo de>idcriorum quif a D I ."../. xvi. Detis passini In
tui.pœnilent. — Dcsidc Scri| ii > Sadai i>l
977 DE L'USAGE DE
victimes , quand nous faisons retentir la terre nu bruil de ses louanges, quand nous brûlons do l'encens sur ses autels et que nous enrichissons ses temples de la dépouille de nos maisons, nous sommes obligés de protester que lous nos présents lui sont inutiles et qu'il nous fait grâce de les accepter, et que nous n'offrons rien à sa grandeur que nous n'ayons reçu de sa libéralité. Le désir est donc une marque d'indigence, et toute créature qui fait des souhaits déclare sa pauvreté.
Mais pour ne pas déshonorer entièrement celte passion, il faut confesser qu'elle est aussi une preuve de notre dignité, car elle s'étend sur toutes choses, et elle prétend quelque droit à tout ce qui peut entrer dans notre imagination : elle va chercher les effets dans !e sein de leurs causes , elle se persuade qu'elle peut aspirer à tout ce qui se peut concevoir, et qu'elle peut mettre au nombre de ses richesses tous les biens qu'elle ne possède pas encore. 'l'eut ce qui est possible la flatte , elle a une si grande étendue qu'elle embrasse toutes les promesses de la fortune, et rien n'est arrivé aux plus heureux hommes du monde qu'elle ne croie pouvoir attendre avec quelque sorte de justice. C'est pourquoi un Père de l'Eglise a dit que les apôtres ne quittant rien avaient quitté beaucoup, puisqu'ils avaient renoncé à leurs désirs, et que se défaisant d'une passion qui, dans leur extrême pauvreté, leur donnai t droit sur toutes les richesses, ils se pouvaient vanter d'avoir tout laissé pour Jésus-Christ (1). Car le cœur de l'homme a une capacité infinie qui ne peut être remplie que par le souverain bien ; il est toujours vide jusqu'à ce qu'il possède celui qui l'a formé ; tous les autres biens l'affament et ne le peuvent rassasier, ils irritent ses désirs et ne les apaisent pas. De là vient que nous ne le pouvons borner, que la tin de l'un est la naissance de l'autre, et que nous courons d'objets en objets pour iromer celui dont les aulrcs ne sont que les ombres (2).
De là naissaient tous les désirs déréglés qui rongeaient le cœur des plus grands monarques ; de là procédait l'ambition d'Alexandre, qui Irouvailla terre trop petit:-, et qui se fâchait de ce que ses conquêtes étaient bornées par les limites du monde; de là dérivait l'avarice de Crassus qui s'estimait pauvre, quoiqu'il fût le plus riche des Romains, et qui passait des déserts effroyables pour aller faire la guerre à un peuple dont les seules richesses faisaient lous les crimes. Ces désordres n'ont point d'autre source que la capac'lé de notre cœur et l'infinité de nos dé.sirs, qui, suivant le bien qui les sollicite,
et n'en trouvant point qui les satisfasse, eu cherchent toujours de; nouveaux, et ne se pr scrivenl jamais de bornes : car encore que notre esprit n'ait pas assez de lumière pour connaître la suprême vérité dans toute son étendue, et que notre volonté n'ail pas assez de force pour aimer le souverain bien autant qu'il est aimable, et l'un l'autre ne laisse pas d'avoir une capacité infinie, que toutes les choses de la terre ne peuvent remplir. Une vérité naturelle, pour élevée qu elle soit, ne sert à notre esprit que d'un degré pour monter à une plus haute, et une bonté créée pour rare qu'elle puisse èlre, ne fait qu'étendre notre cœur et dilater noire volonté pourla rendre capable d'une plus excellente. Ainsi nos désirs changent perpétuellement d'objets, ils méprisent ceux qu'ils avaient estimés, et passant toujours plus avant, ils ressentent à la fin que rien ne les peut arrêter, que celui qui les peut satisfaire (3). De ces (rois propriétés que nous avons expliquées, il est aisé de remarquer les effets que les désirs produisent en nous, au dehors de nous; car puisqu'ils séparent l'âme du corps, ils causent toutes ces extases et tous ces ravissements qu'on attribue à l'excès de l'amour : puisqu'ils naissent d'indigence , ils nous obligent à demander, et, par une suite nécessaire, ils nous rendent importuns à nos amis : et puisqu'ils supposent un abîme dans notre cœur, il ne faut pas s'étonner si tout ce qu'on leur accorde ne les peut remplir, et si après avoir poursuivi tant d'objets différents, ils se lassent de courir et cherchent leur repos dans le souverain bien, qui est la fin de lous les désirs légitimes.
Du muuvais usage du désir.
Qui voudrait prendre le peuple pour juge en cette matière s'imaginerait sans doute qu'il n'y a point de plaisir plus solide ni plus innocent dans le monde, que de voir nos désirs changés en effets, puisque c'est le vœu le plus ordinaire que nos amis font pour nous. Et certes s'ils n'en faisaient point qui ne fussent bien rcg'és, rien ne nous serait pins agréable ni plus utile que leur accomplissement , el nous aurions sujet de nous estimer heureux, quand après une longue poursuite , ils seraient enfin accomplis. Mais comme ils sont presque lous injustes, le succès nous en est souvent dommageable ; et pour moi je suis de l'opinion de Scnèque, et je liens avec lui que la meilleure partie de nos amis nous désirent du mal innocemment, el qu'ils font des vœux en notre faveur qui nous sont plus pernicieux que les imprécations de nos ennemis. Si nous voulons être
(I) Ecce nos reliqnimus omnia et seeuli sumiis le; quid ergo eiii nnbis? .'/ Uh. xix. — Mnltum de.-emii qui voluniatem babemli dereliquit. A sequenli- Iihs i.mia relicla sunl quama a non sequenlibus itesi.lerari poluerunt. (ireg. ilagn., homil. v in Etang.
(-> hiliniia concupiscenlia existeirte, humilies inliiuta desiderant. Arisiot. I. l'olit. c. 0.
(5) Cuit) te habet anima, plénum est desideritun ejus :jam et nihil aliud quod desideivlur, esterius restât. Dum autem aliqnid exterius desiderat mani- I s. uni esl quod le non liabcl inteiius : quo babil i nilul est quod ultra desideret. Si aulem creaunaiu desideral, cuniinuam ramena babel : quia licet quod desiderat île creaiuris adipiscatur, vacua lameu renia llCl.
DE L'USAGE DES PASSIONS
osa
contents, il faot prier Dieu que rien ne nous arrive de tout ce que l'on nous souhaite (1). Nos parents mêmes contribuent à notre malheur par un excès d'affection , et pendant, noire enfance ils attirent sur nos têtes la colère du ciel par l'injustice de leurs souliuiis ; de sorlc qu'il ne faut pas s'étonner si dans un âge plus avancé tant de disgrâces nous attaquent, puisque ceux qui nous aiment le mieux nous les ont procurées (2 .
Le dérèglement de nos désirs a trois causes : La première est l'amour-propre qui, ne pouvant effacer de nos âmes l'inclination que nous avons pour le souverain bien, la détourne vers les biens périssables , et les lui fait souhaiter avec aulanl d'ardeur que s'ils étaient éternels ; car notre cœur soupire toujours après Dieu. Quoique ses bons désirs soient affaiblis, ils ne sont pas étouffés; ils s'attachent encore au bien, et le péché ne leur a pu ôler cette inclination qui leur est si naturelle ; mais la raison qui les devrait régler étant offusquée de ténèbres, ils se méprennent et se lient à tous les objets qui leur sont agréables. L'homme cherche une beauté que le temps ne puisse changer, que la vieillesse ne puisse flétrir , et que la mort même ne puisse effacer. Sitôt que ses yeux en voient l'ombre sur un visage , il réveille ses désirs et s'imagine que c'est l'éternelle beauté qui le doit satisfaire. Il soupire après un bien qui Gnissc toutes ses misères, qui le délivre de tous se< ennuis, et qui le guérisse de tous les maux qui le pressent. Quand l'opinion lui a faussement persuadé que l'or est un métal qui nous assiste en tous nos besoins, qui nous ouvre la porte aux dignités, qui facilite l'exécution de nos desseins et qui nous fait triompher de toutes les difficultés, il commande à ses désirs de pourchasser un bien duquel il attend toute sa félicité. Enfin l'homme recherche une gloire solide et véritable qui serve de récompense à la vertu , et qui le comble d'uu honneur qui ne puisse être effacé par les années, ni terni par les médisances. Dès lors que l'erreur lui a figuré que les combats sont îles actions héroïques, que les conquêtes sont les travaux des souverains, il ordonne à ses désirs de rechercher les occasions glorieuses , et d'entreprendre des guerres injustes ; il forme le des srin de renverser des villes, de ruiner des Ktats, et de porter l'horreur et la mon dans t .nies les pai l SB du momie pour se rendre illustre dans l'histoire. Le remède à tous ces maux est facile, et puisque la volonté n'a pas
perdu toutes ses tonne- inclinations, il n esl brs, un que d'éclairer l'entendement, el de le fortifier par de Bolides rusons, qu'il puisse opposer o us fausses maximes du momie 3 . La seconde c i se du dérèglement du nus
(1) Bons an ni i im'c precantur, et si vis relis esseOeumon, ne quid tibi ci bis que opuniur, i reni il. Si ntc.
(î) J.iin non admiror si omnia nos a prima puerio.i m. il. i tequuiilur : inl pan nlum
ereviiniif. Nni., Epit I
(5) Tanluni iniscerc vitia deslderiis noli. Sen., Ip. 119.
désirs est l'imagination qui ne se sert de son avantage que pour les irriter, car ils seraient assez réglés si cette puissance brouillonne ne les mettait en désordre. La nature ne cherche qu'à se délivrer des incommodités qui la travaillent; elle ne demande pas la magnificence dans les bâtiments, et pourvu qu'ils la garantissent des injures de l'air, tous les ornements lui sont inutiles; elle ne souhaite pas le luxe dans les habits, pourvu qu'ils cachent sa confusion, et qu'ils défendent son corps de la rigueur du froid, elle est encore assez innocente pour en condamner le désordre; elle ne recherche pas l'excès du plaisir dans le boire et dans le manger : pourvu qu'ils soutiennent sa vie, cl qu'ils apai-ent la faim et la soif qui la pressent, elle néglige toutes lesdélices qui les accompagnent ('*). Mais l'imagination qni semble n'avoir point d'autre exercice depuis la corruption de no- Ire nature, que d'inventer de nouveaux plaisirs, pour nous défendre de nos anciens malheurs, ajoute la dissolution à nos désirs, et met le dérèglement dans nos souhaits. Kl le nous conseille d'enfermer des campagnes et des rivières dans nos parcs (o) ; elle nous oblige à bâtir des palais plus superbes que nos temples, et plus grands que les villes de nos ancêtres; elle emploie tous les artisans pour nous habiller, elle fait travailler toute la nature pour contenter notre orgueil, elle fait filer les vers pour nous couvrir, elle va chercher dans les entrailles de la lerre et dans les abîmes de la mer des diamants et des per.es pour nous parer. Enfin elle cherche la délicatesse dans la nourriture : elle no veut point de viandes qui ne soient exquises, elle méprise les communes, el fait essai des inconnues ;elle réveille l'appétit quand il est endormi, elle confond les saisons pour nous donner du plaisir, et malgré les ardeurs do l'été, elle conserve la neige et la glace pour les mêler avec le vin. lui un mol, l'imagination rend nos convoitises savantes; elle les instruit à souhaiter des choses qu elles ne connaissent pas. et déréglant nos désirs naturels, elle leur fait commettre des excès dont ils ne sont coupables que parce qu'ils lui s ni obéissants. Ainsi nos débauches naissent de nos avantages . el nous ne sommes pas plus déréglés que des bêle*, parce que. nous soniices plus éclaires ; t ar Arislolo [Ethie. C. Xl), f lisant la distinction de nos désirs, appelle par une étrange façon de parler, les jilus modestes , déraisonnables , parce qu'ils nous sont communs avec elles , el les plus insolents, raisonnables, parce qu'ils nous sont propres et particuliers. C'egl à mon avis pour celle cause que les philoSO-
I h es nous ont voulu réduire a la condition
îles h te-, et qu'ils miih mil proposé la na-
legem natura revertamar, divitise parais buiii. Ani graïuitum i si quo egemus, aul vile : paoem "i aqunni n aura de idural. Nemo ad lia?c pauper esl
uslineri vult, purpura vcstirl, suro legi, terrain tranifî rre , maria coni liidero, île.mina prajcipiuire, nemorr luspendere. •""-"■> tib.i
it ht, i .(;/. Ii/I.
nst
DE L'USAGE DLS PASSIONS
ture pour exemple, croyant qu'elle était moins déréglée que la raison. C'est pour ce même sujet qu'ils ont divisé nos désirs en nécessaires el en superflus , et qu'ils onl dit que les uns étaient bornés , et que les autres étaient infinis; que les nécessaires trouvaient de quoi se contenter dans l'exil et dans la solitude, et que les superflus ne trouvaient pas de quoi se satisfaire dans les villes et dans les palais. La f.iim n'est point ambitieuse, elle ne demande que des viandes qui l'apaisent : tous ces mets qu'on apprête avec tant de soin sont les supplices de la gourmandise, qui ne cherche le moyen d'exciter l'appétit après qu'il est content, et de rallumer la soif qu'après qu'elle est éteinte (1). Car elle se plaint que le cou n'est pas assez long pour goûter les viandes, que l'estomac n'est pas assez grand pour les recevoir , et que la chaleur naturelle n'est pas assez prompte pour les digérer. Le vin ne lui est pas agréable si elle ne le boit dans des vases précieux, el s'il ne lui est présenté d'une belle main, elle ne peut se rc-oudre à le prendre. Mais l<>s désirs naturels ne sont point accompagnés de tous ces dégoûts; ce qui nous est absolument nécessaire nous est presque toujours agréable, et la nature qui est une bonne mère, a mêlé le plaisir avec la nécessité pour notre soulagement. Usons donc d'un bienfait que l'on peut mettre au nombre des plus signalés, el croyons qu'elle ne nous a jamais plus sensiblement obligés que quand elle nous a ôlé le dégoût à tous nos désirs naturels (2).
La troisième cause de leur désordre est que nous ne considérons pas assez la qualité des choses que nous désirons : car souvent nous corrompons la nature du désir, et par une violence extrême nous le forçons à chercher une chose qu'il devrait éviter. Nous ne regardons que l'apparence des objets , nous nous y attachons indiscrètement sans considérer leurs déf.mls, cl no ;:s faisons succéder les regrcls à nos vœux, et la douleur à nos plaisirs. Nous souhaitons des maux véritables, parce qu'ils ont quelque ombre de bien, el quand après une lorgue poursuite nous les possédons, ils nous deviennent insupportables; changeant d'opinion, nous condamnons nos désirs, et nous accusons le ciel d'avoir été trop facile à nous les accorder. Nous reconnaissons par expérience qu'il y a des vœux que Dieu n'exauce que quand il est irrité , el que nous lormons des souhaits dont l'accomplissement nous est funeste. Nous ressemblons à ce prince qui se repentit d'avoir souhaité des biens, et qui s'affligea de les avoir obtenus (3). Son déair devint son supplice, il eut horreur de ce qu'il avail demandé , el se trouvant pauvre au milieu de l'abondance, il fit des prières pour se délivrer d'un mal qu'il s'élail
(1) Ainliiiiosa non est lame-; contenta desinere est (]no ijesinat non nimis ertiat. Sen.,Ep. 119.
(2) huer r-cliqua, hoc nobis natura proestitit prseri|iuuin, i|uod necesSilali fa-lidium excuisit. Idem,
(ô) Altonilus noriliUc nia'i, divesque, ruije'r^ue,
lui-même procuré. L'absence nous fait estimer la plupart de nos biens, et leur présence nous les fait mépriser; ils paraissent grands à noire imagination, quand ils en sont éloignés; mais lorsqu'ils s'en approchent , ils perdent leur fausse grandeur, tous leurs avantages s'évanouissent comme les ombres devant le soleil, et nous convertissons notre estime en mépris, notre amour en haine, el nos désirs en horreur (4).
La philosophie profane désirant remédier à tant de maux nous donne un conseil qui nous met au désespoir ; car sans réformer noire âme. elle veut que nous modérions nos désirs : comme si le mal n'était que dans nos souhaits elle nous en défend l'usage, et nous conseille de ne rien souhaiter, si nous voulons être bienheureux. LJIe établit la félicité dans le retranchement de cette passion ; elle, pense avoir prononcé un oracle quand elle a dit par la bouche de Sénèque , que celui qui a borné ses désirs est aussi content que Jupiter , et que sans accroître nos richesses ni augmenter nos plaisirs, il ne faut que diminuer nos souhaits pour trouver un solide contentement (5). Mais certes elle nous trompe en nous flattant, et nous promettant un bonheur imaginaire, elle nous ôte lo moyen d'en acquérir un véritable ; car elle nous laisse dans l'indigenceoù le péché nous a mis, et elle nous défend l'usage des désirs. Elle nous laisse avec l'inclination que la nature nous a donnée pour le souverain bien, el elle ne nous permet pas de le rechercher; elle veut que nous soyons pauvres et que nous ne le sentions pas, et qu'au malheur de la pauvreté nous ajoutions celui de l'insolence et de l'orgueil. Quand nous régnerons dans le ciel, et que nous trouverons notre parlaile félicité en la jouissance du souverain bien, nous bannirons tous les souhaits; niais tandis que nous gémissons sur la lerro et que nous souffrons des maux qui nous obligent de sortir hors de nous-mêmes pour en chercher d< s remèdes, nous concevrons de justes désirs , et nous apprendrons île la religion, les moyens d'en user pour la gloire de Jésus-Christ et pour le salul de notre âme.
111c DISCOURS.
Du ban usage du de sir.
Quoiqu'il n'y ait rien de plus commun que les désirs, il n'y a rien de plus rare que leur bon usage, et de tant de personnes qui forment des souhaits, il ne s'en trouve qu'un petit nombre qui les sache bien régler : car celte passion est au-si libre que l'amour, et comme elle est sa première production, elle ne peut souffrir qu'on !a contraigne. Elle est si glorieuse qu'elle ne reçoit di s lois que du souverain bien , elle méprise l'autorité des princes, el sachant bien qu'elle ne relève pas
Effugere optât opes, et quai modo voverat odit. Ùvid., Metam. xn, de Mida.
(il Cui enim assec-uto salis fuit quod optant i nimiuui videbatur? Sen., f-'p. 118.
(5) Qui de-iideiiiun siiiin: clausit, cuin Juve de felicil le conieudit. Heu.
DE L'USAGE DES PASSIONS
de leur empire , elle ne s'ét;;nnc point de leurs menaces , el ne s'émeut point de leurs promesses. Aussi les rois qui connaissent bien l'étendue de leur pouvoir, n'entreprennent rien sur la liberté : ils punissent les actions, ils défendent les paroles, mais ils laissent les pensées et les désirs à la conduite de celui qui les voyant dans les fonds des cœurs les peut récompenser ou punir éternellement. Ils ne font point de lois pour les retenir , ils confessent qu'il n'y a que Dieu seul qui les puisse réprimer, et qu'il est l'unique entre tous les souverains qui ait droit de dire à ses sujets : Vous ne désirerez poiut (Exod. xx, 17). C'est pourquoi ceux-là passent pour insolents qui entreprennent de réformer les désirs sans sa grâce, el tous les avis que nous pouvons donner pour les régler présupposent nécessairement son assislance. .Mais après avoir rendu cette soumission à celui de qui nous tenons tous nos biens, il me semble que nous pouvons user decetle passion avec certaines conditions qui nous la rendront otile el glorieuse. t
Les désirs ne nous ont clé donnés de la nature que pour acquérir le bien qui nous manque el qui nous est nécessiire : ce sont îles secours dans notre indigente , ce sont des mains de notre volonté, et comme ces parties du corps travaillent pour toutes les autres, nos désirs travaillent pour toutes les pa isions de notre âme, et obl'gent par leurs soins notre amour et notre baine. Mais cet avantage nous deviendrait pernicieux , si, nous étant donné pour secourir notre pauvrelé, nous nous en servions pour l'accroître; c'est pourquoi, devant que de nous en— gager à la recherche d'un bien , il faut que nous regardions s'il csl assez grand pour nous enrichir, et si sa jouissance fera mourir ces souhaits que sa privation avait fait naître; cars'il ne l'ail que les irriter, el si au lieu de guérir nos maux il les aigrit, il faudrait avoir perdu le jugement pour en conserver le désir. Je ne désirerai donc que ces biens véritables qui me peuvent délivrer de mes misères, et afin que ma passion soit raisonnable, je ne souhaiterai qu'autant qu'ils doivent élre souhaités. Je pèserai leurs qualités, el j'acc mouillerai mes soubails à leurs nériles ; je; rechercherai les richesses non pour servir à la vanité, mais pour subvenir a mes besoins; je rechercherai des viandes pour soutenir mon cirps, et non pas pour irriter mon appétit ; je rechercherai des honneurs comme des aide, d'une v. rlu naissante, et qui a besoin de qui Ique secours
étranger pour se défendre coulre le vice; }'■
rechercherai même les voluptés innocentes;
j'en éviterai l'excès, el je me souvien-
rai qu'elles sont de la nature de ces fruits
m i ré ibles au goût et pernicieux a la
I Wcc celle modération nos désirs
(t) Magnus ille est qui Dctilibus >i<' iitilur, qnem-
adinodum argi i lo nei ille minor i i qui sii argoiilo
Inflnni animi est,
! ii. :..- Plein tenlias do
vuluplalibus fil honoribuB.
(-; Alicnuiu cal qui la vctiit. Sert,
seront raisonnables; s'ils nous attachent aux choses de la terre, la nécessité nous servira d'excuse, et nous eslimerons glorieuse une servitude qui ncus sera commune avec les saints.
Il faut prendre garde aussi à n'avoir que de faibles désirs pour les choses périssables, et à no souhaiter qu'avec retenue ce qui nous peut être ôlé avec violence. La philosophie des stoïciens est trop austère pour être écoulée; ses maximes tendent plus à nous désespérer qu'à nous instruire : car elle nous défend absolument de souhaiter ce qu'on nous peut ravir, el elle emploie toutes ses fausses raisons pour nous persuader que le bien qui nous arrive par les désirs ne peut élre véritable (2). La philosophie chrétienne qui sait bien que notre félicité n'est pas en nous, et qu'il en faut sortir pour s'attacher au souverain bien, condamne celle maxime; mais comme elle n'ignore pas aussi que les autres biens nous peuvent élre enlevés, elle nous ordonne de les désirer sans inquiétudes , et de considérer que la possession n'en est pas si assurée qu'elle ne puisse élre quelquefois interrompue. Elle nous prépare à leur perle, lorsqu'elle nous permet leur recherche; elle nous enseigne que le désir des choses périssables ne doil pas être éternel, et qu'il faut posséder sans attachement ce qu'on doit laisser sans regret. Lille nous apprend que les biens de la fortune et de la nature dépendent de la Providence divine, qu'elle nous les prête et ne nous les donne pas, qu'elle les refuse à ses amis, el les accorde à ses ennemis , cl qu'elle les dispense de telle sorte, que s'ils ne sont pas des marques de sa haine, ils ne sont pas aussi des témoignages de son amour (3). Avec ces bonnes raisons elle nous persuade doucement qu'ils ne doivent pas être les principaux objets de nos désirs, et que pour suiwo les intentions de notre souveraine, il faut les aimer avec froideur, les désirer avec modération , les posséder avec indifféreuce, et les quitter avec plaisir.
Mais le principal usage que nous devons faire d'une si noble passion est de nous en servir pour nous élever à Dieu, et d'en faire une ebaine glorieuse, qui nous attache inséparablement à lui. Comme il est l'unique objet de lous les désirs, ils s'égarent de leur lin quand ils s'éloignent de lui, ils se perdent quand ils ne le cherchent pas, et ils demeurent au milieu de leur course quand ils n'arrivent pas jusqu'à lui. Il est la source de toutes les perfections , el comme elles sont 9 i ii s mélange d'aucun défaut, il n \ a rien en
elles qui ne soit parfaitement souhaitable.
• in voit îles créatures qui ont quelques
i harmes pour se fuire désirer, mais elles ont
des imperfections pour se faire mépriser. Le
a tant d'éclat vt de beauté qu'il a fait
Hoc esi prnposituni Deo, otlen.lere bac qusa viiigua appétit, qua reformidai, née bons esse uec
apparebuni autem i .i esse, si illa nonuisi
bonis vlrls iribuorit, el mala esse si tualig tauluiu
1 "., rfi /■ ■ id, , '.,
DE L'USAGE
des idolâtres ; une partie du monde le révère encore , et la religion chrétienne, qui s'est répandue par toute la terre, n'a pu détromper tous les infidèles (1) : cependant ii a des faiblesses qui appartiennent aux philosophes, et il n'est qu'une simple créature. Si sa lumière est bornée, et ne peut éclairer en un même temps toutes les deux oioiiiés du monde, il souffre des éclipses et ne les peut éviter; il tombe en défaillance, et se voit offusqué par un astre qui lui cède en grand* ur et en beauté: s'il a des influences favorables, il en a de malignes; s'il fait naître 1rs hommes, il les fait mourir ; s'il est père des (leurs, il en est le parricide; si sa lumière nous éclaire, elle nous éblouit; si sa chaleur échauffe l'Europe, elle brûle l'Afrique : si bien que le plus noble de tous les astres a ses défauts, et s'il nous donne des désirs, il nous donne de l'aversion et du mépris. .Mais Dieu n'a rien qui ne soit aimable; toutes ses perfections voient des anges sans nombre, qui sont destinés p»ur les honorer; elles ont des amants immortels qui les adorent depuis la naissance du monde. Les hommes qui les connaissent les désirent, et ils souhaitent la mort pour les pouvoir posséder. C'est ce souverain bien que nous sommes obligés de rechercher, c'est pour lui que les souhaits nous ont été donnés ; notre cœur est criminel, quand il divise son amour et qu'il n'en donne qu'une partie à celui qui le mérite tout entier. L'abondance de Dieu et l'indigence de l'homme sont les première:) chaînes de l'alliance que nous contractons avec lui. il est tout, et nous ne sommes rien ; il est un abîme de miséricorde, et nous sommes un abîme de misère (2); il a des perfections infinies et nous avons des défauts sans nombre ; il ne possède point de grandeur qui ne soit souhaitable, et nous ne souffrons point de besoin qui ne nous oblige à former des souhaits ; il est tout désirable et nous sommes tout désirs (3); et pour bien exprimer notre nature, il suffit de dire que nous ne sommes qu'une pure capacité de Dieu. Nous n'avons partie sur noire corps ni faculté dans notre âme, qui ne nous oblige à la chercher; nous faisons des courses dans le monde par nos désirs, nous nous égarons en nos affections, mais après avoir considéré les beautés ducielel les richesses de la terre, nous sommes contraints de rentrer en nousmêmes, de nous attacher à celui que nous portons dans le fond de notre être, et de confesser qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse remplir la capacité de notre cœur. Tirons ces avantages de notre misère, et réjouissonsno. is que la nature nuus ait donne des désirs, i > ii squ'ils sont des ailes qui nous élèvent à Dieu, et des chaînes qui nous aliachent à lui.
(!) Clamai sol, quid me colis ut Deum qnem vides orlu occasuqne contludi? D.us nec orluin habel nec urcasum, sed illum desereudo magnum incuriïsli catuni. Cuin aulem ealor et splendor meus lilii deserviaiit, quomodo me pro L>eo colenduiii ducis, nisi 'l lia Deum reruin colère nescis?.4u<7 , Ub. du Symbol. traet. ~i.
ti) Abyssus abyssum invocat. Ps. \u.
DES PASSIONS. o<6
Dans toutes les autres occasions les désirs sont inutiles, et après nous avoir fait soupirer longtemps, ils ne nous donnent pas ce qu'ils nous ont fait espérer, ils nous tourmentent pendant qu'ils nous possèdent, et quand le d-sespoir les a f.iit mourir, ils ne. nous laissent que la honte et le regret d'avoir prêté l'oreille à de si mauvais conseillers. Je sais bien qu'ils réieillent l'âme, et qu'ils lui donnent quelque vigueur pour requérir le b;en qu'elle souhaite; mais le bon succès de nos entreprises ne dépend pas de leurs efforts, et si les choses que nous aimons ne nous étaient que des désirs, tous les ambitieux seraient souverains, tous les avares seraient riches, et l'on ne verrait pas d'amants qui se plaignissent de la rigueur ou de l'infidélité de leurs maîtresses. Les femmes retireraient leurs maris du sépulcre, les mères guériraient leurs enfants malades, ei les capiifs recouvreraient la liberté. Nous ferions autant de miracles que de souhaits, et tous les malheurs seraient bannis de la terre, depuis que les hommes font des vœux. Mais l'expérience nous apprenl qu'ils sont le plus souvent impuissants el que leur accomplissement dépend de cette Providence suprême qui peut, quand elle veut, les convertir en effets ; mats ceux qui regardent notre salut ne demeurent jamais inutiles, il suffit pour être bon de le souhaiter fortement. Notre conversion ne dépend que de no;re volonié, un désir animé de la grâce efface tous nos péchés, et quoique Dieu soit si grand, il n'a coûté que des souhaits à ceux qui le possèdent. Celle passion dilate notre âme el nous rend capables du bien après lequel elle nous fait soupirer (1). Elle étend noire cœur et nous prépare à recevoir la félicité qu'elle nous procure. Enfin elle Irappe les oreilles de Dieu, elle se fait entendre sans parler, et elle a tant de pouvoir dans lo ciel que rien n'est refusé à ses demandes (5). Elle glorifie Jésus-Christ et ses saints , il en tire le plus ancien de ses noms, et avant qu'il fût connu par celui du Sauveur du monde, il était déjà connu par celui de Désiré de tous les peuples (G). Ses prophèies l'ont honoré de ce titre avant sa naissance : celui qui nous désigna le temps de sa venue tira lo sien de ses souhaits, et mérita d'élre appelé par un ange l'homme des désirs (7). Ses vieux avancèrent le mystère de l'incarnation, ceux de la sainte Vierge en obtinrent l'accomplissement, et les nôtres ressentiront les effets, .s'ils ne se lassent point de demander à Dieu.
IVe DISCOURS.
De la nature, des propriétés , des effets, et du bon tt mauvais usage de la (ulle.
La nalure nous aurait bien manqué au bc-
(•5) Deus lotus desiderabilis , honio tolus de-ideria.
(4) Vas desideriorum ipsa infusione crescit. Chnjsost.
(.">) Apnd I) mu vo.es non f.uaml verba sed desideria. Greq. Magn.
i i) Desideratus cunctis gentibus. Ai/ja. il.
(ï> Vif d siderioruw. Demie', u.
DE L'ISACE DES PASSIONS
fli;s
soin, si, nous ayant donné de l'amour pour lis bonnes choses, elle ne nous avait pas ilonné (les désirs pour les rechercher. Celles c|ui fonl maiiilenanl notre félicité causeraient tous ces supplices, si nous étant permis d .: les aimer, il nous était défendu de les sou- I aiter. Le souverain bien ne servirait qu'à n >us rendre misérables, et la vertu qu'il a it'altirer les coeurs < oniribuerail à notre misère, si nous n'avions le pouvoir de l'acquérir. .Nous aurions autant de sujet de nous plaindre de celte mère charitable, si, nous avant imprimé dans le cœur la haine du mal, elle n'y avait aussi gravé cette passion qu'on appelle fuite p ur nous ■ n éloigner : car nous verrions nuire ennemi, cl nous ne pourrions mus en défendre. Nous aurions de l'aversion pour le vice et nous serions contraints de le souffrir; et, par une malheureuse nécessité, il nous faudrait loger un hôte que nous ne saurions aimer ; mais la nature y a bien pourvu. et sa Providence, qui » t'ille toujours sur ses enfants, nous a donné une passion qui fuit le mal avec autant d'impétuosité que le désir cherche le bien. Elle s'éloigne de tout ce qui nous peut nuire, et, suivant les inclinations de la haine dont elle i st ou la fille ou l'esclave, elle s'écarte de tous les objets qui lui déplaisent, et donne des combats pour la défen Ire de ses ennemis. C'est le premier secours que nous avons reçu contre le mil, c'est le premier effort et la première sorlie que fait l'appétit conçupisciblc pour nous en délivrer.
Quoique celte passion soit presque toujours innocente, et qu'elle ne [misse devenir criminelle que par surprise, elle ne laisse lias d'avoir son mauvais usage, et d être tous les jours employée contre le dessein de la nature. C'est pourquoi ceux qui veulent s'en servir sont obliges i!c considérer si le mal qu'ils s'efforcent d'éviter est apparent ou véritable, et si l'opinion qui s'empare aisément de l'es; ri: ne leur a point persuadé des mensonges pour des vi-rili'-.i : car il est constant que de deux choses qui portent le nom de mal dans le monde, il n'y en a qu'une qui, à proprement parler, le mérite. La coulpe et la peine sont les deux plus ordinaires objHs de noire fuite, et 1 1 plupart des hommes les confondent de telle soi te, que l'on ne lail lequel est le plus odieux. Comme la peine esl plus si nsible que la coulpe, on IV-
i soigneusement , il n'j a g personnes qui n'aiment mieux i ire criminelles que malheureuses (J). < >n fuil la peste et n n cherche le p ichc ; on s'élo
tous les lieux qui sont infectes, et dont le
mauvais air peut altérer la santé, et on s'approche des mauvaises compagnies qui peuvent ôter l'innocence. Cependant la religion nous oblige d • (■'•■ire que les peines sont des effets de la justice divine, qu'elles ont d s beautés qui pour être austères ne lais-
sent pas d'être agréables, que Dieu s'honore par le supplice de ses ennemis, et qu'il Irouve aillant de satisfaction dans le châtiment des criminels que dans la récompense des justes. Les plus grands saints ont reconnu que nos peines étaient des faveurs qui ne contribuent pas moins au salut des hommes qu'à la gloire de leur créateur; ils ont confessé qu'il faut adorer les bras qui nous blessent, aimer nos plaies à cause de la main qui les a faites, et apprendre à tout le monde que les foudres du ciel sont justes, puisque ceux mêmes qui eu sont frappés les adorent. Mais le péché esl un mal véritable qui n'a rien qui ne soit odieux ; sa cause est une volonté réglée, son objet est une bonté souveraine qu'il offense ; et si de la part de celui qui le commet sa malice est bornée, de la part de celui contre lequel il est commis elle est infinie. Il viole touies les lois de la nature, il déshonore les hommes et les anges, et tous les maux que nous souffrons sont les justes châtiments de ses désordres. C'est donc pour ce mal effroyable que nous avons reçu l'aversion, et elle ne peut être plus justement employée que pour nous éloigner d'un monstre dont l'enfer sera le séjour, et dont la mort éternelle sera le supplice.
Après lui rien ne doit élre plus soigneusement évilé que ceux qui défendent son parti, et qui, pour étendre son empire, tâchent de le rendre aimable ou glorieux. Comme la nature est le pur ouvrage de Dieu, elle ne peut souffrir le péché, el , pour le bannir de la terre, elle l'a chargé de confusion el de crainte 2). Il n'ose paraître en plein jour, il se cache dans les ténèbres, cl il cherche des lieux solitaires où il n'ait pour témoins que ses complices. Mais ses partisans L'élèvent sur le tronc et emploient lous leurs artifices jour lui acquérir ue la gloire; ils le couvrent du manteau de la vertu, cl quand il a quelque affinité avec son ennemie, ils s'efforcent de le faire passer pou.- elle; ils changent leurs noms, cl, commettant deux cri lies par une même action , ils nient l'honneur à la vertu pour le donner au péché. Ils appellent la vengeance une grandeur décourage, l'ambition une passion généreuse, l'impureté un pl.;isir innocent, et, par une suite nécessaire, ils appellent l humilité une bassesse d'esprit, le pardon des injures une làiliele de oeur, el la continence une humeur sauvage ('tj : ils répandent ces fuisses maximes; ils ionl do leurs maux des contagions, de leurs erreurs des hérésies; ils séduisent c- âmes simples,
ei présentait! le poison dans îles cristal, ils le [ont avaler aux innocents. Les plus courageux mêmes oui de la peine à s'en défendre . I s meilleurs esprits se laissent persuader à leurs mauvaises raisons , et
e ie li fraiclieur du teint s'efface iusen-
menl à I > chaleur do soleil, la pu de, à.oes se corrompt par leurs mauvais cu-
it) domines Oas Ils sus dolent, peccata non rlu- (8) Sont virtu ibus vitls confl.nl ta, et p«-r i: i t-s i| o-
leni propier qux llag llanlur. Creg. Uagn que ac lurpibus rerii siinîliludo est. Sic inenlii i
ne m iiiiiu aul liniorc, aul pudorc aatura prodigua libéraient , cnm plurimum Inie sil uirn-ti
pi rfud.it, Tertul. qui m rvarc n Sen.t F.p. I-".
m L'USAGE DES PASSIONS.
(retiens. C'est pourquoi nous sommes obligés de recourir a l'aide que la nature nous a donné, d'exciter elle passion qui nous éloigne du nia! , et qui nous prête des forces pour le combattre.
Mais son principal emploi doit être contre l'impudicité, et il semble que le ciel n'ait fait naître l'aversion que pour nous défaire d'un ennemi qui ne se peut vaincre que par la fuite. Toutes les passions viennent au secours de la vertu, quand elle entreprend la guerre contre le vice. La colère s'échauffe pour sa querelle, l'audace lui fournit des armes, l'espérance lui promet la victoire, et la joie qui suit toujours 1rs actions généreuses lui lient lieu de récompense. Mais quand elle attaque l'impudicité, elle n'ose employer tousses fidèles soldats, et sachant bien que l'ennemi qu'elle combat est aussi rusé que puissant, elle craint qu'il ne les séduise , et que, par ses artifices, il ne les attire à son parti. En effet la colère s'accorde aisément avec l'amour, et les querelles des amants ne servent qu'à rallumer leurs flammes éteintes , l'espérance entretient leurs affections et la joie tire souvent sa naissance de leurs déplaisirs ; si bien qu'il ne reste à la vertu que la fuite pour se défendre , et de tant de passions qui l'assistent en tousses autres desseins , elle n'a que l'éloignement qui la seconde pour combattre l'impure'é (1). .Mais elle s'estime assez forte quand elle en est secourue , et il n'y a point de beauté si charmante, d'inclination si forte, ni d'occasion si dangereuse qu'elle ne se promette de surmonter, pourvu que cette fidèle passion l'accompagne. C'est par elle que la pudicité ri'gne dans le monde, c'est par son adresse que la virginité se conserve , c'est par sa prudeneeque les hommes imitent les anges et qu'ils triomphent des démons dans la faiblesse de la chair.
Mais le plus miraculeux effet qu'elle produit dans le monde , c'est lorsque , servant à la charité, elle nous sépare de nous-mêmes, et que, prévenant la violence de la mort , elle divise l'âme du corps. Car l'homme n'a point île plus grand ennemi ijuc lui-même : il est la cause de tous ses maux, et la religion chrétienne tombe d'accord avec la secte des stoïques, qu'il ne peut recevoir de véritable déplaisir que celui qu'il se procure. C'est pourquoi il es' obligé de s'éloigner de soi-même et de n'avoir point de commerce avec son corps, de peur qu'il ne prenne pari à ses faiblesses. Il doit éviter sa compagnie s'il veut conserver son innocence, et il faul que, par le secours de la fuite, l'âme se détache d'une partie qu'elle anime. L'on défend la solitude aux aflligés parce qu'elle entretient leurs douleurs, et on tâche de les divertir
(1) Inier orania christianorum pia cerlamina sola dura sunt praelia castitatis : ulii qnotidiana pugna el Tara Victoria gravein caslitas soitiia est inimicum : cui sislilur et semper liiuclur. Neino er.^o se falsa sccuriiaie decipiat, nec de suis viribus pcriculuse, pnesumat, uec cuin mulieribiis babilans, couLinent'se cblinere Iriumpbuia. Aug., lib. de Honesiate mulier.
pour leur faire oublier leurs déplaisirs (2:. Aussi défend-on l.i retraite aux pécheurs, de peur qu'ils ne s'entretiennent avec eux; on n'ose les abandonner à leurs pensées, de peur qu'ils ne s'en occupent, et on se sert de mille artifices pour les enlever à eux-mêmes , de peur qu'ils n'achèvent de se perdre; car on sait bien que dans la solitude ils ne prennent que de mauvais conseils, qu'ils pensent à dresser des pièges à la chasteté , qu'ils méditent des vengeances , qu'ils excitent leur colère, et qui, pendant la honte et la crainte qui les retenaient dans les compagnies , ils donnent la liberté à toutes leurs passions quand ils sont à l'écart. Pour les guérir de tant de maux, on tâche de les séparer d'euxmêmes, et, pour conduire ce dessein avec succès, on en donne la charge à la fuite, qui, par des artifices innocents , sépare l'âme du corps et éloigne les hommes de tout ce qui leur peut nuire.
Puisque nous lui avons tant d'obligations, et que nous lui sommes redevables de notre salut, il est à propos de donner le reste de ce discours à la considéraliou de ses propriétés, el de counalire plus exactement une pas-ion de qui nous recevons tant de bons offices. Llie est à la haine ce que le désir est à l'amour ; quoiqu'elle semble ne regarder le mal que pour s'en éloigner, elle cherche le hieu par des routes détournées , et , comme les matelots, elle tourne le dos au port où elle veut arriver. Ses effets sont aussi puissants que ceux du désir, el les malheureux qui s'éloignent d'un grand péril ne donnent pas de moindres combats que ceux qui recherchent un grand bonheur. Comme le désir appelle l'espérance à son secours pour acquérir le bien qui lui semble trop difficile, la fuite implore l'assistance de la crainte pour se défaire du mal qui surpasse son pouvoir; comme le désir est une marque de notre indigence, la fuite est une preuve de notre faiblesse , el comme en désirant nous obtenons ce qui nous manque, eu fuyant nous surmontons ce qui nous attaque; comme enfin le désir dilate noire cœur el le rend capable du bien qu'il pourchasse, la fuite, par un effet tout contraire , resserre notre âme et ferme la port.- à l'ennemi qui la veut forcer, si bien que ces deux passions sont les fidèles ministres de la haine et de l'amour, et comme celui-ci n'entreprend rien île généreux sans l'assistance du désir, cellelà n'exécute rien de mémorable sans le secours de la fuite; el comme nous devons la pus ession du bien au désir qui la recherche, nous devons l'éloignement du mal à la fuite qui l'a repoussé.
(2) Lugentem timentemque cusiodire so'cnuis, ns soliiudine maie utalnr. Nemo est ex impeJenlibus qui relinqui s bi l'ebe.it. Tuncquidquid aui inetu aul ptidore celabat, auiiuus exprouiii; lune audaciaiu acuil, libidinem irritai, tracundiaui mitigat. Sen.t l:p. 10.
91 1 r>E L'USAGE DKS PASSIONS,