DIS L'ESPÉRANCE ET DU DÉSESPOIR
PftEMlElt DISCOURS.
De la nature, des propriétés et des effets ae l'espé
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Ccl art qui s'élève de la terre pour considérer les cieux, et qui néglige toutes les beaulés du monde pour n'admirer que celles des ;;s!res, nous apprend que le soleil change d'influences en changeant de maisons, car encore qu'il ne perde rien de sa vertu dans sa course, que les éclipses qui le dérobent à uns jeux ne lui ôtenl pas la clarté qu'elles nous cachent, et que son éloignemeni ne diminuc point sa chaleur; néanmoins il y a des endroits dans le eiel où ses aspects sont plus favorables et ses influences plus bénignes; il j a des constellations qu'il chérit et du::s lesquelles il prend plaisir d'obliger toute la nature; il semble qu'elles relèvent son éclat, qu'elles augmentent sa force et qu'il ne paraisse jamais plus puissant que quand il agit avec elles. La morale, qui ne connaît point d'autre soleil que l'amour, confesse qu'il prend de nouveaux pouvoirs en prenant de nouveaux visages ; car encore qu'il soit toujours lui-même, et que les noms différents que nous lui donnons ne changent point son essence, néanmoins ii s'accommode aux sentiments de notre âme qu'il emploie, et produit avec eux des effets ou plus rares ou plus communs. Il est sombre dans la tristesse, il est violent dans la colère, il est prompt dans le désir, il est entreprenant dans la hardiesse, il est tranquille dans la joie et il est abattu dans le désespoir : mais certes il n'est jamais plus agréable que dans l'espérance; c'est le trône où il paraît avec plus de pompe, c'est l'affection dans laquelle il agit avec plus d'effort, et c'est la passion où il nous flatte avec plus de douceur. Aussi est-ce le plus dangereux mouvement de noire âme : il semble que la nature l'ait destiné pour assister les grands hommes dans leurs plus hautes entreprises, et que rien ne se puisse exécuter de mémorablesans le secours de celle passion. Alexandre n'entreprit la conquête d'Asie qu'à sa sollicitation; distribuant tous les biens qu'il avait reçus du son pie , il ne se réserva qu'elle pour son parlage, et celui qui trouvait le moud/ trop petit se contenta des promesses que lui donna l'espérance. César ne consulta qu'elle quand il s,; résolut de changer l'état de la république romaine et de se l'aire le maître de cette orgueilleuse souveraine, qui donnait des rois ,i tous les peuples de la terre. Tous les conquérants ont été ses esclaves , et l'ambition qui leur commandait ne lira I ses farces et
lie prenait ses oinseils que de l'espérance qui leur enflait le courage.
.Mais elle n'est pas si attachée aux princes
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tic navigi s, sic uxore ducimus . su- libères Uilli»
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qu'elle ne se communique à leurs sujets et qu'elle n'étende ses soins jusqu'aux moindres conditions des hommes. Klle conserve. la société du momie, et toutes les personnes i qui l'entretiennent ne se conduisent que par ses mouvements. Les laboureurs ne cultivent les campagnes , les marchands ne moulent sur la mer et les soldats n'entrent dans le combat que sollicités par les douceurs de l'espérance (1); quoiqu'elle n'ait point de garant , et que toutes ses promesses soient incertaines , elle voit mille personnes qui suivent ses ordres et qui attendent ses récompenses ; elle a plus de sujets que tous les souverains ensemble : elle se peut vanlerque les uns et les autres n'agissent que par ses conseils. C'est elle se. le qui contente tous les hommes, et qui , dans la différence de leurs conditions, leur l'ait attendre un même succès; c'est elle qui promet au laboureur une heureuse récolle , aux mariniers des vents favorables, aux soldats la victoire et aux pères des enfants obéissants (2). Chacun s'engage sur sa parole, et ce qui est de plus étrange, on la croit encore après l'avoir surprise en mensonge ; elle donne tant de couleurs à ses nouvelles promesses que sur leur assurance on forme de nouvelles entreprises et on se jette dans de nouveaux dangers. Les laboureurs cultivent la terre après une mauvaise année, et ils s'efforcent de vaincre la stérilité des campagnes par l'opiniâtreté do leurs travaux; les matelots remontent sur leuis vaisseaux après un naufrage, et, trompés par l'espérance . ils oublient l'horreur des tempêtes et la perfidie de la mer; les soldats retournent au combat après leur déla;le; avec les forces de l'espérance ils attaquent des ennemis qui les ont battus, et se promettent que la fortune se lassera de favoriser toujours un même parti. Enfin il n'y a point de condition si malheureuse que cello passion ne console. Quoiqu'elle soit trompeuse, elle veut paraître fidèle, et dans sa légèreté même elle donne des preuves de sa constance, car elle accompagne ses esclaves jusqu'à la mort: elle suit les forçats dans les galères, elle entre dans Les prisons avec les captifs , elle monte sur l'échafaud avec les criminels , et de quelque mauvais succès qu'elle ait payé nos désirs, il n'y a point d'homme qui se puisse résoudre à la quitter.
M;;is comme il n'y a point d'avantage dans le inonde qui ne soit mêlé de quelques défauts, l'espérance a les siens ; el si elle flalto
les hommes par sa douceur, elle les étonne, par la crainte qui l'accompagne : car le bien
oju'el e pu rebasse est absent et difficile, son absence l'inquiète , et sa difficulté l'épouvante, tëlle reconnaît bien que ce qu'elle Cherche est douteux : le nom même quel'e
porte (3) lui apprend que l'événement île s.s crciliinns. Quis enim pol'icelur serenli proventum,
11 IV ig.lllli : ..1 uni m :l il. uili vicli iriain. in.uilo pu lîl a. il
ii\ iretn, palri pios liberos? Idem , I».
': boni m 1 tien est, .s - n , / phi. 10.
nr. lxsage nr.s passions.
entreprises esl incertain, ri to::(cs les fois qu'elle ronsidère le- dangers qui In menacent, elle pâlit aussi bien (|uc la crainte. ICI io semble être de l'humeur de ce grand capitaine qe.i n"enlr,'iit jamais au combat qu'en tremblant, comme >'i! eût appréhendé les hasards où son courage allait le jeter ; elle refoule se-* propres efforts, et sa hardiesse f il la plus gr inde partie de sa :imidiié. Celte maxime esi si véritable qu'un philosophe a pensé que nos appréhensions naiss tient de nos espérances, et que pour cesser de craindre il fallait cesser d'espérer ; car quoique ces deux passions semblent avoir de la contrariété, et qu'une âme qui espère soil pleine d'assurance, néanmoins elles naissent l'une de i'aulre, et nonobstant leur mauvaise intelligence, elles se prêtent la main cl ne se quitieul que rarement. El es marchent de coinpagnie comme les criminels, avec leurs gardes, qui sont attachés d'une même chaîîii'. et i resque réduits à une même servitude. Mais je ne m'étonne pas qu'elles aient tant d'affinité, puisqu'elles ont tant de rapports, et que l'une et l'autre est la passion d'un homme qui est en suspens, et que l'attente de l'avenir entretient dans l'inquiétude,'!).
Quand elle n'a pas ce malheur, et que la connaissance de ses forces l'assure du bon succès de son entreprise, elle tombe dans une antre extrémité, et fournil à nos ennemis des moyens pour nous surprendre, car elle est naturellement imprudente; quelques bons avis qu'on lui donne, elie regarde le bien qui l'attire, et ne considère pas le mal qui l'environne. Elle se jette indiscrè'ement dans le péril, et ne se conduisant que dans les apparences qui la trompent, elle engage sa liberté pour satisfaire à son inclination. Ainsi voyons- noas que les poissons avalent l'hameçon parce qu'il est couvert de quelque appât: que les bêles farouches donnent dans les toiles, pensant, y trouver quelque proie, el que les soldats tombent dans une embuscade croyant remporter quelque .avantage (2); de sorte que l'espérance est un conseiller téméraire qui ne voit dans les ténèbres de l'avenir que de fausses lueurs, et qui ne découvre des biens apparents que pour nous jeter dans des maux cachés et véritables. C'est pourquoi les politiques se défendent toujours de ces avis, et ces grands hommes qui gouvernent les Etals ne cro.enl pas facilement une passion qui a plus de chaleur que île lu nière, et plus de courage que de prudence. Mais quand elle nous tiendrait tout ce qu'elle nous promet, et que le bonheur qu'elle nous fait attendre ne serait mêlé d'aucun déplaisir, encore aurions-nous sujel de nous plaindre d'elle, puisqu'en nous repaissanl.de l'avenir, elle fions fait oublier le passé, qu'elle nous oblige de fonder notre
(1) Quemadniodinii eadem citena el eustodiam et militent copttlat : sic ista quas jam dissimilia sont p.iriler incedunt. Nec iniror ista sic ire. Utruiii |ue pendeotis animi est, ulrumque futuri exspeclalione si! i> ili. Senec, Ep. o.
(2) Et fera rt pisciss-ie aliqua ohleclanle decipitur. Senec, Ep. 8.
(5) Mémorise minimum tribuii, quisquis 'pei plu-
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conlen'ement sur la parité la plus incertaine de notre vie
Le temps qui mesure lo :(es les choses du monde a trois liiïérences, le passé, le présent et le futur. Le présent n'est qu'un point; il coule si prompteinent qu'on ne le peut arre er. op. nous surprend en mensonge toutes les fois que nous voulons parler de lui; il n'entend jamais le commencement et la fin d'un même discours, quand nous le pensons prendre pour témoin, ou alléguer pu r exemple, il nous échappe des mains, nous trouvons qu'il n'est plus présent, et qu'il est déjà passé. Le futur lui succède, mais il est si caché que les plus sages du monde n'en peuvent découvrir les premiers moments ; ses ténèbres sont si épaisses que tonte la lumière de la prudence ne les peut dissiper. Les succès des choses sont enfermés dans les abîmes, et à moins que d'entrer dans l'éternité, ou ne les saurait connaître; il faut être prophète pour pénétrer ses secrets, c*. tout y est si douteux el si confus à noire égard, que souvent les jours que nous destinons à notre triomphe sont destinés à notre défaite, et les heures que nous réservons à nos divertissements sont celles que le ciel a ordonnées pour noire punition. Le passé n'est plus, il nous fui! et non- le fuyons ; ni s souhaits, qui ont quelque droit sur l'avenir, n'en prétendent poinl sur lui ; i s ne peuvent disposer de ce qui n'est plus, et celle souvpraine puissance, à qui toutes choses obéi-sent, n'entreprendra rien sur celte partie du temps, que quand elle voudra réformer le monde, et que tirant nos corps de la poussière, elle rendra au présent toul ce que le passé lui avail ravi. Il est vrai que noire mémoire a quelque juridiction sur lui ; elle s'en sert pour noire consolation, elle rappelle nos biens écoulés pour nous divertir, et, par un innocent arliGce, elle fait de nos maux passés des félicités présentes. Elle ressuscite nos amis pour n us entretenir avec eux, elle converse avec les morls sans horreur, et malg'é les lois nécessaires du temps, elle fait revivre le passé et nous restitue (ous les contentements qu'il nous avail enlevés. Aussi ci-ce la partie de noire vie que les philosophes aiment le mieux, c'est celle sur qui la fortune n'a plus de puissance et qui ne peut être incommodée de la pauvreté, travaillée delà crainle, ni abusée de l'espérance. C'est un temps sacré que les accidents n'oseraient toucher, c'est un trésor qu'on ne nous peut dérober, el les tyrans qui ont pouvoir sur ce. qui nous resle de vie n'eu ont point sur ce qui en est écoulé. La possession en est paisible, et quoi que fassent les deslins, ils ne nous peuvent ôler un bien dont nous ne jouissons que par le souvenir (4). Cependant l'espérance nous prive de ces richesses in-
rininm. Senec, Denefic. lib. m, c. i.
( 1) H.ec est pus teinporis nosiri sacra ac dedicaln, naines humanos casus supergressos extra l'nrliin.e r<:gnum subducla : qii.im non in pin, non itielus, SON niorborum iticui>iis exagilal. ll.ee non Uirbari pulest. Perpétua ejus ei inlrcpida possessio esl, S*»., de Brev. vilw, c. II).