SOS
DE L'USAGE DrS PASSIONS.
nocentes, et ne s'occupe que de l'avenir :elle nous empêche de songer an passé : elle nous app uvr;l pour nous enrichir, elle nous Ole le certain pour nous repaître de I incertain, et par une injustice extrême, elle nous tire de la tranquillité pour nous engager dans l'orage.
J'avoue bien que la pru lence et la religion considèrent l'avenir, niais elles ne le regardent pas connue l'espérance ; car la religion ne se fonde pas sur ce fuîur incertain qui amuse la plupart des hommes, mais sur un futur assuré qui nous est promis dans l'Ecriture sainte. Elle travaille pour l'acquérir, et elle emploie toutes ses raisons pour nous persuader qu'il doit être le principal ohjel de nos désirs ; elle méprise cet avenir trompeur que l'espérance humaine recherche, et elle en fait si peu de compte, qu'elle ne veut pas que nous l'estimions une parlie de notre vie; elle nous défend de penser au lendemain, et condamne même la fausse prudence des hommes qui amassent des trésors et qui bâtissent des palais , comme s'ils élaienl assurés de vivre une éternité (1): elle ne veut pas que nous remédions eu ce temps inconnu l'effet de nos bonnes résolutions, et par une profonde connaissance qu'elle a de l'incertitude de toutes choses, elle nous défend de différer notre pénitence, et nous commande de regirder le jour présent romme le dernier de notre vie. La vraie prudence considère plutôt l'avenir comme une source de maux que comme une source de biens, et quand elle veut pénétrer ses lénèbres, elle prend bien plutôt conseil de la trainle que de. l'espérance ; clic se délie de tout ce qui dépend de la fortune, et n'ignorant pas combien les meilleures conjectures sont douteuses, elle attend toujours le futur ave;, inquiétude: comme elle .sait que les bons succès sort au delà de son pouvoir, elle laisse à la Providence divine le soin de I ur ordonner, et ne s'étonne point quand elle voit que les plus sages conseils sont suivis de mauvais événements. De sorte que l'espérance est blâmable de nous en gag r daus un temps qui n'est pas en noire disposition, et de fonder tout notre bonheur sur des moments et des beares qui sont peutêtre au delà du cours de notre vie. Je sa s bien que la condition do notre nature nous oblige à prendre quelque droit sur l'avenir; que n'v ayant que Dieu seul qui poss luus ses làens ensemble, il faut que nous donnions quelque chose à la succession du temps, ei qu'ayant si peu d'avantages pi seuls, nous nous entretenions de ceux que ntius promet le futur ; mais il n'en f.iut p .s faire n s richesses, et c'est une bauie iniprudeuce de quitter le présent, d'oublier le | .1 ié, pour ne se nourrir que de l'avenir (-J.
(t) Noble erg*» tnllii iti esta m crull • Crasii us
enim die* wllii itw erit tibi ipsi : sniu. ii die! ni iti i HA. vi.
(S) iiiliiii stiiiiiiin est .ri item disponerel m cra- •ilno uuiilem doininamur. u quanta de alla est -pis
nu li< >:>! il uni. l.iii.iMi. .i-.hlit .il.ii . i le.l.iiii . ivi
ni , :. m ire ■; ram. Ouiiiia m I " feli-
De tous ces bons et ra.iuv.is effets de l'espérance, il est facile de connaître sa nature et d'en faire une exacte définition ; c'est donc an mouvement de notre appétit irascible qui recherche avec ardeur le bien absent, difficile , et possible : elle a cela de commun avec toutes les autres passions qu'elle es! un mouvenv ni de notre âme ; mais elle est différente de la crainte, en ce qu'el e considère le bien et non pas le mal ; de la joie, en ce qu'elle regarde un bien absent et non pas présent; et du désir, en ce qu'elle ne recherche pas le bien absolument, mais le bien difficile. Toutes ces qualités nous apprennent qu'elle peut avoir ses bons et ses mauvais usages; que si les jeunes gens en abusent dans les plaisirs, les vieillards en usent bien dans leurs affaires, et que si elle est pernicieuse à la prudence, quand elle s'appuie indiscrètement sur l'incertitude de l'avenir, elle es! u:ileà la religion, quand elle se fonde sur l'éternité: nous verrous la preuve de ces vérités daus les discours suivauls.
IIe DISCOUUS.
Du mouvait usugede l'espérance.
L'on ne saurait abuser plus insolemment des passions que lorsqu'on les emploie contre le dessein de la nalure. ou que, choquant leurs principales propriétés, on les fait servir à des maîtres infâmes, qui, par artifice ou par violence leur font quitter le parti de la vertu. C'est pourquoi je ne saurais montrer plus évidemment le mauvais usage que la plupart des hommes font de l'espérance, qu'en leur montrant qu'ils heurtent ses h cli nations , et que la détournant de son objet légitime, ils lui en | roposenl d'autres qui ne lui sont pas convenables ; car selon le raisonnement de tous les philosophes, celle passion doit regarder un bien absent, difficile et possible. D'où je conclus que les richesses, les honneurs et les plaisirs de la t ie ne peuvent être ses véritables objets, puisqu'ils n'ont que l'apparence du bien, et q B c'est l'opinion qui ne sait pas bien nommer Tes choses , qui les a honorés d'un titre qu'elles ne méritent pas : car la raison no is apprend que toutes ces choses n'ont point d autre pi i\ que celui que leur donne l'ignorance et le mensonge. Avant que l'avarice eût lire l'or des entrai les de la lerre, et que
par mille tourments qu'elle lui l'.ul souffrir, elle lui eu; donné cette couleur qui noua
éblouit les yeux, il ne passait que pour un sable inutile S). L'honneur dépend si fort de l'opinion, qu'il est son pur ouvrage, el la \erlu s'estimerait bien misérable, si elle n'avait point d'autre récompense que celle qui
Be donne le (dus soin eut à des crimes qui
on! du bonheur ou de l'éclat. Lca plaisirs de
cibusdubia sunl : Nihiliibi |uisquana de future debol l iliere. Sen., Ep. 10.
,um iinnieii iin.e In igné reliquit. ilqm esinueto mi mis in ornaineiHadesuppliciisin délient, de i{ uiiniii In honores, inetalil refi ga animur,
habllu mulier.
DE L'USAGE DES PASSIONS
la vie no sont pas assez innocents, et sont trop pernicieux à l'homme pour être mis au noiiibre de «es biens ; la honte et le regret les accompagnent, la douleur qu'ils fuient avec t.mt de soin les trouve toujours, et leur fait porter la peine de tous les excès qu'ils
apparence y a-l-il donc que ce qui n'a pu nous divertir tout un jour nous occupe toute notre vie, et que nous lassions un long supplice d'uni! chose qui n'a pu nous donner un long plaisir (2J ? Ainsi ce philosophe apprit la vertu où les autres ne conçurent que de
ont commis. C'est peut-être ce qui a obligé la vanité, et toutes les fois qu'il se présentait
le Sage d'appeler tous ces biens imaginaires des peintures trompeuses, qui ne sont rien moins en effet que ce qu'elles paraissent à nos sens (1). Car il semble à ceux qui ne jugent de l'ouvrage des peintres que par les yeux, qu'ils voient des oiseaux qui volent en l'air, des pîaines qui s'étendent à perte de vue, et des personnages qui se détachent du tableau ; cependant quand ils s'en approchent, ils trouvent que ce ne sont que des traits de pinceau qui trompent leurs sens, et qui leur l'ont voir des choses qui ne sont pas : il en est ainsi de tous les biens périssables que l'opinion a mis en crédit, et qui doivent toute leur estime à la faiblesse ou à l'ignorance des hommes. Ce ne sont que des ombres du bien qui, n'ayant rien de solide, ne peuvent être les objets de l'espérance : aussi les plus sages les oui méprisés, et il s'est trouvé des philosophes qui n'en ont jamais mieux reconnu la vanité que dans leur pompe et dans leur grandeur.
a ses yeux quelques objets dont l'apparence le pouvait tromper, il disait : Qu'admires- tu, mon âme 1 c'est la pompe d'un triomphe que tu vois, où les choses se montrent et ne se laissent pas posséder, et où pendant qu'elles nous plaisent elles passent et s'évanouissent (3).
Si les richesses, n'étant pas des biens véritables, ne peuvent être l'objet de notre espérance, tous les autres que le monde nous promet ne la peuvent satisfaire, puisqu'ils ne sont pas assez éloignés : car cette passion étend sa vue bien avant dans l'avenir; négligeant les choses présentes, elle soupire après les absentes, et fait sa félicité d'un bonheur qui n'e4 pas encore arrivé. 11 semble qu'elle nous veuille apprendre que le monde n'est pas soa séj >ur, et que tous ces biens qui flattent nos sens cl qui charment nos yeux ou nos oreilles ne sont pas ceux qu'elle recherche. Elle s'élève jusqu'au ciel, et portant ses prétentions dans l'éternité,
L'exemple que nous en donne Sénèque est elle n'estime pas absent ce qui est enfermé
trop utile pour ne le pas remarquer : il dit qu'Altalus avait conçu une secrète affection pour les richesses, et que bien qu'il fit profession de la philosophie, il s'était im;iginé que leur boulé répondait à leur beauté, et qu'elles avaient autant de douceur que d'éclat. Il se trouva heureusement eu un triomphe, où l'on exposa toutes les magnificences de Home : il vit des vases d'or el de cristal, dont l'artifice augmentait le prix; des superbes habits, dont les couleurs étaient encore plus précieuses que l'étoffe ; des troupes d'enfants el de femmes, dont les beautés différentes charmaient également les yeux; des esclaves chargés de chaînes, qui avaient autrefois porté des couronnes et des sceplres ; il vit toutes les dépouilles de l'Orient, el ces superbes trésors que tant de rois avaient amassés pendant la longueur de tanl de siècles ; il vil enfin lout ce que la puissance romaine avait acquis de plus rare depuis que son ambition avait cédé à son avarice. Cependant ce philosophe guérit son mal où il semblait le devoir accroître, et il reconnut la vaiiité des richesses au milieu de leur triomphe; car faisant réflexion sur tout ce qu'il avait vu, et remarquant que ces choses n'étaient pas moins inutiles que trompeuses, il les méprisa généreusement. Celte pompe, disait-il, n'a pu durer que quelques heures, une même après-dinée en a vu le commencement et la fin. et quoique les chariots qui porlaienl tous ces trésors marchassent lentement, ils ont passé eu peu de temps. Quelle
dans la suite des temps; par une générosité qui ne saurait être assez louée, elle méprise loules les grandeurs dont l'imagination se peut former une idée, et elle n'aspire qu'à celte suprême félicité que l'œil n'a jamais vue, et l'oreille n'a jamais ouïe, et que le cœur même n'a jamais conçue ( / Cor. u ). Ceux-là donc lui font oulrage qui la contraignent de s'allacher à tous nos biens, et de languir pour des objets qui n'ont pas une des conditions que le sien doil posséder; car outre qu'il doit èlre absent, il faut qui! soit difficile et qu'il donne de la peine à ceux qui le veulent acquérir. Ce terme fera naître de l'erreur dans la plus grande partie des esprits, et les hommes trouvant de la difficulté dans la recherche des biens qu'ils souhaitent, s'imagineront qu'ils méritent d'être espérés. Les avares qui passent des mers, qui vont découvrir des terres inconnues cl chercher de nouvelles maladies sous de nouveaux climats, se persuaderont que les richesses sont bien souhaitables, puisqu'elles sont si difficiles. Les ambitieux qui n'ont pas une heure de bon temps, et qui trouvent mille enfers véritables dans le paradis imaginaire qu'ils se forment, croiront que l'honneur est l'unique objel de l'espérance ; mais la philosophie prétend attacher la difficulté à la grandeur; elle confond le nom de difficile avec celui de noble et généreux ; elle condamne tous ceux qui soupirent aptes des biens infâmes et qui, oubliant la noblesse de leur naissance, ne conçoivent des désirs que pour des chos s
(t) Umlira, piclura, labor sine fruclu. Sup. xui. non notuit? Sen., Ep. 110.
(g) Vidisline quam inira paucas uoras ilte oido (5) Quid miraiïs? quid siupes? Pompa est, osieu-
quamvis lentus dispositusqiie transieril? hoc. lotani duntur islre res noa possidentur, el dum placcul
vilain noslrain occnpabii quod lotuiu eiem occupnre iranseunt Sen-,ibid.
DF. L'USAGE PF.S PASSIONS
méprisables. L'espérance es! trop courageuse pour estimer de la famée ou de la boue, el elle a compassion de toutes ces âmes lâches qui se donnent mille peines pour acquérir des richesses ou des honneurs. Il est vrai qu'ils coûtent bien des travaux à cens qui les recherchent, mais pour être difficiles, ils n'en sont pas plus souhaitables ; la peine qui les environne ne les rend pas plus glorieux, cl ils ressemblent aux suppliées des criminels, qui | onr être rigoureux ne laissent pas d'être infhnics.
î'nfin tout ce que désire la plupart des hommes n'est pas la fin de l'espérance, puisqu'il est le plus souvent impossible : car quoique cette passion soil hardie, elle est prudente; elle mesure ses forces, et quoiqu'elle s'engage en de glorieuses entreprises, elle veut avoir quelque assurance de leur événement; elle n'aspire qu'aux biens qu'elle peut obtenir, el elle en quitte la poursuite sitôt qu'elle reconnaît qu'i's surpassent son pouvoir; elle aime mieux passer pour retenue que pour téméraire, el confesser son impuissance que (aire paraître sa vanité. Cependant tous ce;ix qui espèrent passent les bornes, et ôlanl la prudence naturelle à celte passion, ils élèvenl leurs désirs au delà de leurs méri es. et cherchent souvent des choses également injustes cl impossibles. Un esclave dans les fers se promet la liberté, un criminel entre les mains du bourreau espère encore sa grâce, un homme banni de la cour prétend encore au gouvernement, el il ne se trouve presque point de misérables qui ne .'C repaisscnl indiscrètement de quelque félicité imaginaire (1), Ils se persuadent que le ciel fera un mfracle en leur faveur et qu'il changera l'ordre de l'univers pour accomplir leurs désirs.
.M lis de tous ces insensés, il n'y en a point de plus déplorables que les vieillards, qui voyant la mort déjà peinte sur leur visage, se promettent encore une longue vie. ils perdent tous les jours l'usage de quelques parties de leurs corps, ils ne voient que par artifice, ils n'entendent qu'avec peine, ils ne marchent qu'avec douleur, et quelque chose qu'ils fassent, ils ont de nouvelles preuves de leur faiblesse : néanmoins ils espèrent de vivre, el pane que nos premiers pères ont vécu plusieurs siècles, ils cro enl qu'en se conservant, ils se pourront défendre de la mort, cl goùler après tant de péchés qu'ils ont commis, une faveur qui n'a été accordée qu'à ceux qui n'avaient pas encore perdu louie l'innocence. Pour concevoir in e | see si déraisonnable, il faol renoncer au jugement, el ne pas connaître les malheurs qui sont insépar iblem ni attarli 's a ii vieillesse : car tous les genres de nmrl
ullimum idversorum Boiatium. Controveri. l<b. v, 1 . Sen.
gi n ra i lis , ip i m'i -
morbus, inceudii nslii guilur; m: inua liauserai
ejecil ne ...âme, . iladium miles sb ip»a |>criliui Rervice m-\ cavit. Niinl hibet qood iperel quem se neriu, .lu, ii ;, | mnrlein Sen., I ;>. T>0.
sont mêlés de quelque espérance : la fièvre nous laisse après un certain nombre d'accès, les embrasements s'éteignent comme ils son! allumés, la mer repousse au bord ceux qu'elle avait engloutis, un coup de tempête jette les vaisseaux dans le port, el le soldat touché de pitié donne la vie à son ennemi abattu; mais celui que la vieillesse conduit à la mort n'a plus de sujet d'espérer; on ne saurail lui faire grâce, et les rois qui prolongent la vie aux criminels, ne la peuvent prolonger aux vieillards (2). Leur morl est la plus douce, ma s elle est la plus certaine; et comme ils ne doivent plus craindre de mourir, ils ne doivent plus espérer de vivre. Mais nous avons assez considéré les outrages qu'o.i fait souffrir à l'espérance, voyons les bons offices qu'on lui peut rendre, en l'employant selon ses inclinations, et selon nos besoins.
0» bon usage de l'espérance.
La religion chrétienne est loulc fondée sur l'espérance, et comme elle méprise la félicité présente, il ne faut pas s'étonner si elle soupire après un bonheur à venir, lîllc confesse qu'elle n'est pas de ce monde, et elle ne trourc point étrange qu'elle soit persécutée en un pays ennemi : elle sait bien qu'elle est appelée de ce siècle misérable à U'i siècle plus heureux, et que n'ayant rien à posséder sur la lerre, elle doit tout espéi r dans le ciel. C'est là qu'elle adresse ses vœux, c'est là qu'elle s'attend de recevoir les effets des promesses de Jésus-Christ , et de goùler celle gloire dont elle n'a encore ici que les gages (.'). lî le sail bien que notre saint n'est que commencé, el qu'il ne se doit achever que dans le ciel. Tous les chrétiens qui sont instruits dans son école attendent avec uae sainte impatience le jour heureux, que le Fils de Dieu punira ses ennemis, et couronnera ses sujets. Ils s'estiment déjà Baovés parce qn'ils le sont en espérance, el parmi tant de maux qui les allligenl, ils se consolent en celte vertu qui promet beaucoup, it qui donne encore davantage. Car elle n'a jamais confondu personne, et quoique pour un temps elle souffre que ceux qui la réclament soient persécutés, elle leur inspire tant de courage, que bien loin do sentir leurs
douleurs, ils goûtent le bonheur des anges au milieu de leurs supplices, et se moquent de la cruauté dea tyrans et des bourreaux. Quelque accident qui leur arrive ils sont toujours assures, et sachant bien que lésas* Christ est le fondement de hoir espérance, ils regardent tous les changements de ;i terre .née. tranquillité d'esprit (V).
.Mais quelque avantage que puissant lirer
"!•<>-. facile iniinicoe inveuire. Ccterum, gênas, «edein, Bpem, graliam, digniuiem in cœlis habere. TerbU, m Apolug.
V* non confundil nui i infundil ccrlitudinem ;
pei l'-uie '-111111 ipge Spirilus tcsl inn perliibut
Spirtlui ii.' -'t i ipiod SUIIIII9 liln l>ei BflTI. ill (■■tutu .
fini
les chrétiens d
DF. L'USAGE DES PASSIONS
rot!" hante verdi, il fnut ronfesser qu'elle n'a tien de commun avec relie passion qui considère l'avenir cl qui cherche un hien pos-ihle et difficile : car l'une est une vertu-chrétienne qui réside en la volonté, et l'autre est une passion qui réside en l'appétit sensible ; l'une est un pur effet de la nature, l'autre est un pur ouvrage de la grâce ; l'une par ses propres forces ne se peut étendre que sur les siècles, et l'autre par sa propre vigueur monte jusqo'à l'éternité; l'une enlin ne nous tient pas tout ( c qu'elle nous promet, et manquant souvent de parole à ses amants, elle ne leur laisse que de la confusion et du regret, mais l'autre est si fidèle en «es promesses, que les hommes qui ont combattu soussis enseignes confessent que ses récompenses surpassent tous leurs services. Néanmoins dans leurs différences rien ne les empêche de s'accorder; le meilleur usage qu'on peut faire de l'es; érance humaine, c'est de L' assujettir à* l'espérance divine, et de la faire aspirer par son secours à la possession des I iens éternels : car encore que la passion ne connaisse point l'éternité, et qu'étant engagée dans le corps, elle ne s'élève guère plus haut que les sens, elle a toutefois quelque inclination de suivre la grâce, et de se laisser conduire à ses mouvements. Comme elle obéit à la raison, elle peut obéir à la piété; comme elle sert utilement à la ver u morale, elle peut ssnir utilement à la ver u chrétienne. Et si ce n'est point lui donnertrop d'avantage, je pense que comme elle se mêle avec la patience et la force, pour faire des habitudes morales, elle se peut mêler avec l'spérance et la charité, pour former d' s habitudes surnaturelles (1). Mais sans m'en usiner dans une dispute de l'école, il me suffi, dédire que si toutes nos passions peuv ent éire sanctifiées parla grâce, l'espérance n'étant pas de pire condition que les autres, peut [retendre à la même faveur et contribuer à toutes les bonnes œuvres des chrétiens.
Aussi ne doulé-je point que les saints n'en nient fait un bon usage, et qu'éclairés de la lumière de la foi ils n'aient mis et» Jésus- Christ toute l'espérance qu'ils incitaient en leurs souverains ou en leurs dieux, pendant qu'ils vivaient dans le paganisme, .le ne doute point que celte généreuse passion qui les avait animés dans les périls pour la gloire de leurs princes ne les animât dans le> flammes pour la querelle du Fils de Dieu, i f je tiens pour assuré que comme, par ses propres forces, elle en eût fait de bons soldats, elle en fil, p ir l'assistance du ciel, de courageux martyrs : car la nature esl le fondement de la grâce, et comme la foi présuppose la raison, la force d'un martyr présupposait l'espérance d'un homme, et il fallait que la passion opérât dans le cœur lie ers généreux athlètes, pendant que la grâie
(l) Foriitu linem Genlilium mundann enpiditas, foi utiulineiii Clirislianorum l)ei chariias f<icil, qnse diffusa est in conllbcs noslris: non per vo milans arbitrinin, sed per Sniriium sauctuni qui rtatus esl i obis. Atiu., lib. i 0]>cr. imper f, contra lui. Dictions, des Passions,
agissait en leur volonlé. Dieu se serl tous les jours de la bouche «les prnnhèies pour expliquer ses mystères, quand il leur découvre les secrets de l'avenir: il emploie leurs paroles pour les déclarer à son peuple, et il accorde en eux la nature avec la gàce pour exécuter ses desseins.
C'est pourquoi je pense que le meilleur usage qu'on puisse faire de l'espérant s, c'est de l'assujettir à trois >erlus ch étiennes qui sauront employer utilement sa chaleur. La première est celle qui porte son n un, et qui, par un innocent artifice, ta détache de la terre et lui donne des désirs pour lo ciel : car encore que l'espérance humaine soit si généreu c, elle ne peut pas prétendre au bonheur de l'éternilé, et quoique, dans l'âme des Alexandre et des César, elle ait aspiré à des honneurs divins, ce n'a pas l int été par son mouvement que par celui de In vanité. Mais quand elle est instruite par la foi, quand elle s ùt que Dieu nous a choisis pour cire ses enfants, et que Jésus-Christ nous a iails ses frères pour nous rendre ses héritiers, elle souhaite par humilité ce que les autres souhaitaient par ambition. La seconde vertu qu'elle peut servir, c'est la patience, qui, dans tous les maux qu'elle souffre, n'a point d'autre consolation que celle que lui fournit l'espérance : car tandis qu'elle combat avec les douleurs, elle sérail mille fois opprimée sous leur violence, si cette passion glorieuse ne lui dépeignait les récompenses qui lui sont préparées, et si elle n'adoucissait le mal présent par le bonheur à venir qu'elle tui promet. Pour entendre ceci, il faut savoir que la patience est une vertu aussi douce que sombre; elle n'a point délai, et quoiqu'elle entreprenne des choses grandes. elle lu il la pompe et le théâ're: les ténèbres ci hs déserts lui sont ag éables, et elle se contente de combattre en la présence de relut qui la doit couronner (1). Elle n'a point aussi de violence, el quoiqu'elle ait de si puissants ennemis, elle se défend en souffrant, et elle ne nous fait gagner la victoire qu'eu nous faisant perdre la vie. A peine se donne-t-elle la liberté de se plaindre; el elle! témoigne si peu de ressentiment de ses outrages ou de ses peines, que ceux qui ne lu connaissent pas l'accusent d'être stupide. Une si grande froideur a besoin d'être animée par la chaleur de l'espérance, et une vertu si douce demande le secours d'une passion agissante. Aussi, pendant tous ses déplaisirs, elle ne s'occupe que des récompenses qui lui sont promises; el dans I s douleurs qu'elle souffre, elle s'élève aux cieux sur I s ailes de l'espérance, el voit avec les yeux de lu foi la félicite qui lui est préparée. Mais le principal usage que nous devons faire de cette passion, c'e-l quand la force rsl aux prises avec la douleur, et qu'elle attaque ces ennemis effroyables qui lâchent de
(-2) Vnlliis i!li Iranqtiillus el placi lus, frons paraocu'is hnmilitate non infelicitate dejeciis, os laeiturniiatis honore signatum, color qiialis securis oi iiiuoxiis. Tertiill., de Patient.
DE L'USAGE DES PASSIONS
ID.i
triompher do son courage; car il y a celte différence , entre la patiente et la force, que la première se contente de souHrir, et que la seconde veul agir; que l'une attend les maux, que l'autre les va chercher; que l'une se cache par modestie, que l'autre se produit par générosité; que l'une est douce, que l'autre est sé»ère; que l'une, à proprement parler, souffre Jes peines qu'elle lie peut éviter, et que l'autre endure des tourments dont elle pourrait bien s'exprimer. Mais dans toutes leurs différences elles ont ceci de commun, qu'elles ne peuvent se passer de l'espérance ; c'est l'âme qui leur donne la vie, et ces deux belles vertus n'attireraient point la vue des hommes et des anges si elles n'étaient animées par celle passion qui regarde l'avenir : car la vanité n'est pas assez puissante pour nous inspirer le mépris de la douleur, cl la secte des stoïciens, tout orgueilleuse qu'elc est. n'a pu disposer qu'un petit nombre de philosophes à souffrir généreusement la violence des tortures et la cruauté des bourreaux. Mais la religion chrétienne a produit des essaims de martyrs qui oui vaincu les flammes , surmonté les bêtes farouches el triomphé des empereurs infidèles. Aussi leur furce était fondée sur la vertu de l'espérance; et pendant qu'on lâchait de les corrompre par les promesses, de les étonner par les menaces el de les vaincre par les tourments, ils s'élevaient dans le ciel en esprit, et considéraient les récompenses que Dieu prépare à ceux qui le servent fidèlement (li.
Ces! sans doule pour ce sujet que le grand apôtre donne tant de litres glorieux à l'espérance, el que pour exprimer ses effets miraculeux il emploie tous les ornements de son éloquence divine : car tantôt il l'appelle un ancre qui arrête noire vaisseau sur la mer, qui nous fait trouver lu tranquillité au milieu de l'orage, cl qui attache nos désirs au ciel et non pas à la terre (2) ; tantôt il l'appelle un bouclier, à la faveur duquel nous repoussons les traits enflammés que notre ennemi lance contre nous (3); tantôt il l'appelle noire gloire, et nous la représente comme un litre honorable, qui, effaçant notre honte, nous fait espérer' qu'a près avoir été les ennemis de Dieu, nous détiendrons ses enfants, et qu'en telle qualité nous aurons part à son héritage. Par Ions ces éloges il nous apprend que l'espérance nous est ne ces-,, me en loule sorte n'étais, et que nous la pouvons utilement employer dans I ut rs les rencontres de notre »ie; qu'elle est noire assurance dans les tempêtes, noire défense •ta us le-, combats el noire nlo re dans les af-
1 rOUtS. Mais pi en on s g inle quelle n'est pas de ce siècle, qu'elle nous en défend l'amour,
(I) Finis spei , f, -l.i LU) .elelll i. Aug.
in ►pein siui .nu hnr.uii lialxnius aiiimnc lui. un le llrmuii. Uéb. i\.
(^) In omnibus lufneuici scnlorn Dde! In quo pnsfins nnuiia tels aequissiuii, ignés exilrtigtiefo. Kph. vi.
1 1 , N h esi sp.'s, nosira de hoc sieen'd , ab imore bujiu ixculi vo ilisumas, nlsJiud ixculum ipcrc-
et qu'elle nous en propose un autre plus heureux et plus innocent, qui doit è.re l'objet de tous nus désirs. Négligeons les biens périssables pour acquérir les éternels ; souvenons-nous qu'il est bien difficile d'avoir en un même temps des prétentions sur le ciel et sur la terre, et que pour obtenir les promesses de Jésus-Chrisl, il faut mépriser celles du monde (4).
De lu nature, des propriétés, des effets cl du bon et mauvais usage du désespoir.
De loutes les passions de l'homme, le désespoir est celle qui a reçu te plus d'honneur el le plus de blâme dans l'antiquité; car elle a passé pour le dernier effort du courage, dans ces grands hommes qui se donnèrent la morl pour se conserver la liber té, cl qui employèrent le fer ou le poison pour se délivrer de l'insolence d'un ennemi victorieux. Les poêles cl les orateurs ne paraissent jamais plus éloquents que quand ils décrivent la mort de Calon; et ils déguisent avec tant d'artifice cette adion furieuse, que si la foi ne nous avait persuadés qu'elle est un attentat exécrable, nous la prendrions pour uni; action héroïque. Sénèque ne loua jamais tant la vertu que ce crime; il semble qu'il ait dessein, par les éloges qu'il lui donne, de porter tous les hommes au désespoir, et d'obliger lous les malheureux à commettre des parricides. Il s'imagine que tous les dieux descendirent dans luique | onr considérer ce spectacle, et qu'ils voulurent honorer de leur présence un philosophe stoïcien qui, ne pouvant souffrir la domination de César, quoiqu'il eût bien souffert celle de Pompée, s'enfonçait le poignard dans le sein, déchirait ses entrailles, el, pour goûter la mort, arrachait son âme de son corps avec ses | ropres mains (5 . Mais certes je ne m'étonne pas que Sénèque ail voulu faire pisser un meurtre pour un sacrifice, puisqu'il approuve l'ivrognerie et qu'il en fait une vertu, pour n'être pas obligé de blâmer Calon, qui eu était accusé 6). Les autres ont absolument condamné le désespoir; el parce qu'il s'e>t trouvé des hommes qui, s'abandonnaut à sa fureur, ont trempé leurs mains dans leur sang, ils ont juge qu'il fallait bannir celle passion de noire âme, el qu'il n'y avail point de rencontre dans la vie où i! fût p ru is de suivre ses mouvements.
Tous ces deux parlis sont également injustes, cl leurs sentiments violent (eux de la nature : ear.de quelque désastre que la fortune nous menace, el quelque insig ic malheur qu'elle nOUS pie a e nuls n ! pOUVOIIS
jamais attenter ,i noire \ le. Notre naissance Cl nohe mort ne dépendent que de notre
nuis. \ug.,l. m de Yeibis Domiiii, terni, i.
(5) Liq iet inilii cuni migno t>peetisse gsudlo iim-,
eiiui mi i le .". i m ni n« sin vjndes glidiain sacro i s» clori Inllgil, .lu. h viscers rpargit et auiuuun muni
c .lu. il Si ii' i .,i/e l'iniid., cap, -1.
(6) CatOlll eli !.:.i, objci la e-l : se.l i|uisi|ni, i.b-
jcceril, fh< liut cfllciet boc criinen honcstuiu q'uaiu lurpcDt C i iicrti. Senet , de Traiiquit, tlniml, .. 15.
DE L'USAGE DES PASSIONS
souverain, cl il n'y a que celui qui nous a fail eolrer dans le inonde qui nous en puisse faire sortir. 11 nous a laissé la disposition de tous les étals de notre vie, et ne s'en est réservé que le commencement et la fi:i. Nous naissons quand il lui plaît, et nous mourons quand il l'ordonne : c'est entreprendre surses droits que de vouloir avancer l'heure de notre mort, et il en est si jaloux , que souvent il fait des miracles pour nous apprendre qu'il en est le maître. Mais si le désespoir est défendu en celte occasion, il y en a beaucoup d'autres où il est permis, et il me semble que la nature n'a jamais fait pnraîlre plus évidemment le soin qu'elle a de l'homme qu'en lui donnant une passion qui le peut délivrer de tous les maux pour qui la philosophie n'a point de remèdes.
Car encore que le bien soit un objet agréable, et qu'il allire puissamment la volonté par ses charmes, néanmoins il est quelquefois environné de lanl de diflîcultés , qu'elle ne le peut approcher. Ses beauiés la font languir; elle se consume en désirs, et l'espérance, qui la sollicite, l'oblige à faire des efforts inutiles. Plus elle a d'amour, plus elle souffre de douleur, et plus le bien qu'elle recherche est excellent, plus elle est misérable : ce qui devrait causer son bonheur fait naître sa peine, et, pour le dire en peu de paroles, elle est malheureuse pnrce qu'elle ne se peut empêcher d'aimer un objet qu'el'e ne peut acquérir. Ce tourment serait aussi long que son amour, si le désespoir ne venait à son secours, et si, par une prudence naturelle, il ne l'obligeait à quitter une recherche impossible et à faire mourir des désirs qui ne servent qu'à l'affliger. Comme celle passion nous détache d'un bien difficile et qui surpasse noire pouvoir, il -e rencontre mille occasions dans la vie où elle peut être utilement employée, et il n'y a point de condition dans le monde, pour élevée qu'elle puisse être, qui n'ait besoin de son assislance : car les forces de tous les hommes sont limitées , et la plus grande partie de leurs desseins sont impossibles. L'espérance et la hardiesse, qui les animent, ont plus d'ardeur que de conduite. Sous ces guides a>eugles, ils se jetteraient dans des précipices si le désespoir ne les rclenail et si, par la connaissance de leur faiblesse, il ne les divertissait de leurs entreprises téméraires. Aussi est-ce un fidèle conseiller qui ne nous trompe jamais et qui ne mérite point de b'àine, si, n'étant appelé que quand les affaires sont déplorées, il nous donne des avis plus salutaires qu'honorables. 11 faut accuser l'espérance qui nous engage trop facilement dans le péril, et louer le désespoir qui trouve le moyen de nous en délivrer.
Les plus grands princes ne sont malheureux que pour ne l'avoir pas écouté; car si, avant que d'entreprendre la guerre, ils mesuraient leurs forces, ils ne seraient pas contraints de faire une paix honteuse et de pren-
(I) Animas ex ip*a dasperatiiinesuiniiur : Ignavissiina auiinalia <|uoe natura ad fugain réunit, ubi exilus uon palet, tentai fugaiu corpore inibeili, millus per-
dre la loi d'un ennemi victorieux ; mais le malheur veut qu'ils n'implorent le secours du désespoir que quand il ne leur en saurait plus donner, el qu'ils ne consultent cette |ia sion que quand toutes choses sont réduites à l'extrémité. Il n'est pas néanmoins inutile en cetlc occasion même, et ses avis ne laissent pas d'être profitables quoiqu'ils soient précir ités. Il a souvent conservé les Eials dans une guerre civile, et il a sauvé de. armées tout entières par une honorable relraile : car quand les princes reconnaissent que leurs forces ne sont pas égales à celles de leurs ennemis, el que tout l'avantage s'est rangé du parti qui leur est contraire, le désespoir, ménagé par la prudenee, les oblige à se retirer, et cette passion, réparant les fautes de l'espérance et de l'audace, leur fait réserver leurs soldats pour un temps où ils se pourront promettre une victoire assurée. Car le désespoir est plus prudent que courageux, et il pense plus au salut, qu'à la gloire de l'Etat; il profite des maux qu'il a remarqués, et s'estime assez glorieux quand il peut échappera la fureur de celui qui la poursuit. Il est vrai que quand il voit tous les chemins du salut f.-rmés, et que la mort se présente à lui de toules parts, il choisit la plus honorable ; et rappelant l'espérance, qu'il avait chassée, il se résout de mourir ou de vaincre : c'est pourquoi les grands capitaines ne désespèrent jamais les vaincus; et sachant bien que celte passion devient hardie quand elle est irritée, ils lui dressent des ponts d'or, ils lui ouvrent tous les passages, et laissent répandre ce torrent dans les campagnes, de | eur qu'il n'enfle sa i'areur par la résistance el qu'il ne renverse les digues qu'on oppose à son impétuosité (I). C'est en quoi le naturel du désespoir est étrange, car il nait de la crainte, et sa timidité fait la plus grande partie de sa prudence; il considère plutôt, dans le bien qui lui est offert, la difficulté qui l'étonné que la gloire qui l'attire; et soi! qu'il ait plus do froideur ou moins de courage que l'espérance, il ne regirde pas tant les bons que les mauvais événements. Cependant, quand le péril est extrême el que le malheur est si grand qu'il ne se peut plus éviter, il fail de nécessité vertu, et il combat des ennemis que l'espérance même n'osait attendre. Souvent il arrache les lauriers des mains du vainqueur, et faisant des eiïorls qui peuvent passer pour des miracles, il surmonte la nature, il conserve la vie des hommes en la leur fusant mépriser, et il gagne la victoire en cherchant une morl honorable.
De tous ces effets il est aisé de juger de la nature du désespoir cl de reconnaître qu'il est un mouvement vio'enl par lequel l'âme s'éloigne d'un bien difficile qu'elle ne croit pas pouvoir acquérir, et par lequel aussi quelquefois elle s'en approche, non lanl pour le posséder comme pour se défendre du mal qui la menace ; cir dans sa naissance
nicior liostis est, quam qiiem auHacem angustiae taciuat. Majora aut certe paria conatur aniinus magnus ac perditus. Sot., Quant, nuiur. iib. n, c 59.
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le désespoir esl timide , el il n'a point d'au- panée de leur salut ; car qaand ils tombent Ire dessein que de détourner l'àme de la dans le désespoir, ils s'imaginent que la mivaine recherche d'un bien impossible; mais séricorde de Dieu n'est pas si grande que de son progrès il devien' aud tcicux.et quand leur péché, el, par une injurieuse préférence, il \oil qu'en s'éloignanl d'un bien difficile il ils élèvent leur malice au-dessus de sa bonté; s'engage dans un mal infâme, il reprend ils donnent des bornes à un amour infini, el courage et se sert de toutes ses forces pour ils ôlent dis perfections à celui qui possède emporter une chose dont il estimait la perle même loules celles que notre esprit ne peut assurée; de sorte que celte passion n'est pas pas s'imaginer (1).
simple, et, pour en bien expliquer la nature, Il est vrai que si le désespoir esl criminel il faut dire qu'elle esl mêlée de crainte el dans la grâce, il y a un excès d'espérance d'e-pérance, et que, comme il est [dus lâche qui n'est guère moins dangereux, el il se (jue celle-là dans le commencement, il est trouve des chrétiens dans l'Eglise qui ne sont si:r la fin plus généreux que celle-ci. Mais opiniâlres dans leurs pèches que par une en l'un el en l'autre de ces deux temps, il a vaine confiance qu'ils ont en la miséricorde besoin de conduite, el , pour être utile à la de Dieu; ils ne s'entretiennent de sa bonté ver In, il faut qu'il évite deux extrémités que pour l'offenser ; ils ne pensent aux grâdangereuscs qui portent son nom et qui 1er- ces qu'il fait aux pécheurs que pour en abunissent sa gloire : l'une se peut appe- sir, el, par des conséquences déraisonualer lâcheté, cl l'autre lèméiité. 11 loche blés que la philosophie ne leur peut avoir dans la première quand, pour ne pas ton- apprises, ils concluent qu'ils doivent être naître se* force*, il s'éloigne d'un bien mauvais , parce que Dieu est bon , el qu'on qu'il pourrait acquérir; il tombe dans la se- le doit offenser, parce qu il ne punit pas ses ronde quant, pour ne pas remarquer sa fai- ennemis. Si ces infâmes ciimincls n'avaieiit blesse ou la grandeur du péril, il entreprend perdu le jugement avec la piété, ils raisonune chose impossible el s'engage dans un lieraient d'une autre façon, et diraient que, dessein qui ne peut être suivi que d'un puisque Dieu esl bon, ils doivent être obéissuccès malheureux. C'est à la raison de le sauts, que puisqu'il pardonne, ils doivent être ménager el devoir quand il p -ut fuir sans réservés à l'offenser, el que, puisqu'il aiinfamie el quand il peut attaquer sans lémé- me leur salut, ils doivent aimer son honrilé. Si c'est un bien légitime qu'on puisse ueur. Mais certes quand ils n'auraient pas Attendre avec justice, il n'en faul presque ces justes considérations, la miséricorde de jamais désespérer ; l'opiniâtreté esl louable Dieu ne devrait pas les entretenir dans leur en cette occasion, el l'on ne peut blâmer nu folle confiance; car, outre qu'elle esl d'achomme qui tente l'impossible, même pour cord avec sa justice, el que l'une n'entre acquérir un bonheur que son devoir lui prend rien sur les droit* de l'autre, il a tcleonseille de rechercher ; m lis si ce qu'il sou- liment tempéré ses promesses avec Ses niehaileest difficile el périssable, il faut qu'il se uaces, dans l'Ecriture sainte, qu'elles banguérisse de ses vains désirs et de ses folles lussent de notre âme le désespoir et la préespéranees, par un désespoir raisonnable, somp. ion; pour assurer les désespérés il leur Mas il doit prendre garde que si cette pas- a proposé la pénitence, dont la porle esl ousion esl souvent innocente dans la nature, verte à tous ceux qui se représentent, et, pour elle esl toujours criminelle dans la grâce ; intimider les présomptueux qui, parleurs car l'espérance naturelle étant fondée sur délais, méprisent sa miséricorde, il a rendu nos propres forces, il esl permis de la qu t- le jour de la mort incertain, el les a réduits à 1er pour embrasser le désespoir; il n'y a la nécessité de craindre un moment qui, pour point d'inconvénient que l'homme de qui Cire inconnu, peut surprendre lout le monde, la msère esl si connue, laisse se* desseins QUATRIÈME TRAITÉ. quand ilncles saurai! exécuter. Mais l'es- M u B4HnilM1 , , DB Ll (;UvINTk. pérance surnaturelle étant ondée sur la DISCOURS. la puissance divine, il esl défendu ne la ici-
lire el c'est un crime capil .1 de soupçonner Delà nature, de, propriété» et de, effet* de ta hurd.esse.
Dieu de mensonge ou de faiblesse. C'est pour- Si les difficultés qui accompagnent les ver-
.111 ,i ceux qui desespèrent de leur salut cho- US relu ni leur prix, et si les plus pénibles
ncnl lis plus hautes perfec, ions , el ils se sont les plus belles, il faut confesser qu'entre
rendent indignes de rerevoir le pardon de les passions, la hardiesse doil être estimée la
leurs péchés dès lorsqu'ils ressent de l'es- plus glorieuse , puisqu'elle esl la plus difii-
pérer ; car puisque l'Ecriture sainte nous i ile, el qu'elle entroi rend «le i ombàllrc tout
, oore.nl que Dieu esl bon el qu'il est puis- o qu'il y a de plus offrO) aille dans le iiion-
sant, ceux qui se persuadent qu'il ne veut ou de; car encore que l'espérance soil géné-
iic peut pas leur pardonner font outrage à rruse et que le bien ne lui semble pis agréa-
sa pui-sance cl à sa boulé , el choquent par l e s'il n esl austère, sa beauté I imite à le
,,„ même H' ne ses ileux plus exeelb nies (oeicber, el les charmes qu'il possède lui
qualités. El si nous eu voulons croire saint donnent des forces pour surmonter les dil-
Anguslin les désespérés imilenl les orgueil- licullôs qui l'environnent. Mais la banne se
li-ux, et s'y -aleui à Dieu en perdant l'cspé- i l dépourvue de celle assistance, el cousi-
Mh'ic mm diffl lit p| uam ncqniliam com rat il l, eiw |uoJ cogilari nou potesL Aug., lib. dt
Igniiati, Bnem impnnil virmii Del, dans fin m Vera t\ (alla pœnit., ■ Lnttniio, ci perf.cUonera aulcrem Dco, cul n lui
DF. LTJSACE HCS PASSIONS.
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l'ère un objet qui n'a rie;i d'aimable. EU" attaque le mal, et, venant au s' cours «le l'espérance, elle déclare la guerre à ses ennemis, et ne se propose point d'autre récompense dans ce combat que la gloire ; elle e.-t de l'humeur des conquérants qui , laissant toutes les dépouilles à !• urs soldais, ne se réservent que l'honneur ; car tous ceux qui décrivent sa nature tombent d'accord qu'elie est une passion de l'âme, qui va chercher les dangers pourles romb iltre et pour les vaincre; c'est pourquoi on la peut appeler une force naturelle, et une disposition à celie vertu généreuse qui triomphe de la douleur o! de la mor!. Comme elle n'entreprend rien que de difficile , elle est plus sévère qu'agréable; l'on voit sur le visage de ceux qu'elle anime une certaine sévérité qui montre assez qu'elle trouve ses plaisirs dans les travaux, et qu'e'le n'a point d'antres divertissements que ceux qu'elle prend à surmonter les douleurs; elle n'a rien qui 1 1 con-ole que la gloire, ni rien qui la nourrisse que I espérance. Avec ce faible secours elle attaque lf us ses ennemis, et gagne presque autant de victoires qu'elle donne de combats. Mis pour apporier plus de lumière à ce dise .urs , il faut savoir que le bien et le mal sont les deux objets de toutes nos pissions. L'amour regarde le bien , et pour l'acquérir il emploie le désir et l'espérance; quelquefois il le trouve si difficile qu'il s'en éloigne par le désespoir, jugeant que c'est un trait de prudence de renoncer a un bonheur qu'on ne saurait obtenir. La haine, de son coté, déteste le mal, et pour s'opposer à un ennemi qui lui déclare une guerre éternelle , elle emploie les passions qui relèvent de son empire; elle se sert de la fuile et de la crainte pour l'écarter, et quelquefois elle use de la hardiesse et de 1 1 colère pour lecomba'tre et pour le vaincre. Mais comme le désespoir ne quitterait jamais un bien difficile , si la crainte ne lui avait persuadé que les difficultés qui l'accompagnent ne peuvent êire surmontées, la hardiesse n'entreprendrait jamais d'attaquer un mal terrible, si l'espérance ne lui en avait promis la victoire. De sorte que ces deux passions, pour avoir des objets différents, ne laissent pas d'être d'accord, quoique l'une cherche le b en, et que l'autre provoque le mal; elles travaillent toutes deux pour le repos de l'esprit, et par des routes écartées elles recherchent une même fin. II est vrai que la condition de l'une est bien plus douce que c -Ile de l'autre, carl'espérance ne regarde que le bien qu'elle désire; si quelquefois elle jette les yeux sur les difficultés qui l'environnent, c'est plutôt par nécessité que par inclination1 , et si elle s'abandonne à quelque danger, ce n'est pas tant pour la gloire que pour le proli. ; mais 1 i hardiesse ne considère que le mal, et, par une certaine confiance qui l'accompagne en tous ses desseins, elle se promet de le vaincre par
(1) Alius ili vix rerom natnram suffieere, ar.gusia esse classibus nui i;!, iiiilili castra, ex|>lic:ui lis eqne- 8trilius c«piis campestria, vix paicru cœluiu ad einiltetida Ollllli II) uni h la Stut., Bcnef. lib. VI, c. 15.
ses propres forces. L'espérance en'rei rend facilement, et, comme elle est aussi légère que vaine, elle s'engage à toutes les entreprises qu'elle juge glorieuses et possb'es ; mais elle n'en reee\r il que de la confusion si la hardiesse ne venait à son secours, et si par cette grandeur de courage qui lui est naturelle , elle n'exécutait heureusement ce que sa coaipagne avait témérairement entrepris. L'espérance ressemble aux trompettes qui sonnent la charge et qui n'entrent jamais dans la mêlée; la hardiesse, au contraire, est de l'humeur de c s soldats qui gardent le silence et qui réservent toutes leurs forces pour combalire 1 ennemi. L'espérance pro net tout et ne donne rien, et cette infidèle tro ope les hommes par de belles paroles qui ne sont pas toujours suivies de bons effets; mais la hardiesse ne promet rien et donne beaucoup telle lente l'impossible pour satisfaire aux promesses do l'espérance, et tâche de surmonter les difficultés qui en retardent l'exécution. Enfin elle est si généreuse, que ses desseins, quoique difficiles, ne laissent pas d'être heureux, et elle est si accoutumée à vaincre, que les po. les, pour donner quelque couleur aux victoires qu'elle remporte con're les lois de la guerre, oui feint qu'elle avait une divini e qui l'animait, et que ses efforts étaient plutôt miraculeux que naturels.-
Mais afin que ces qualités différentes paraissent plus évidemment, j'ajouterai les exemples aux raisons, et je lerai voir, par quelques histoires remarquables.de combien la hardiesse est plus considérable que l'espérance. Il ne s'est jamais trouvé de monarque plus puissan: queXerxès.et sa puissante n'éclata jamais davantage que quand il forma le dessein de dompter la Grèce; son armée étant composée de deux mil ions d'hommes, toutes les campagnes étaient trop petites pour étendre un corps dont les parties étaient monstrueuses, la terre gémissait sous la pesanteur des machines qu'il faisait mener pour battre les villes qui lui feraient quelque résistance; ce nombre épouvantable de soldais et de ■ hevaux tarissait les rivièns, la grêle des flèches qui partaient de tant de mains obscurcissait I o soleil (!). Ceux qui voulaient flatter ce prince disaient que la mer n'était pas assez vaste pour porter tous ses vaisseaux ,et que la Grèce n'était pas assez grande pour loger toutes ses troupes ; cependant Léouidas se saisit du détroit des Thermopyles , et, retranché dans ces montagnes, se résolut de le combattre au passage avec trois cents soldais. L'espérance et la hardiesse enflèrent sans doute le cœur de ce généreux capitaine, et ces deux passions l'animèrent à une entreprise aussi difficile que glorieuse (31. L'espérance lui représenta la gloire qu'il recevrait de s'oppo ser à l'ennemi commun de la Grèce, de conserver la liberté de son pays, de garantir lis
(2) Lac nas libi oslendo , ip-is Th rniopylaruui angustiis posilos, nec vi, toriaiu sperauies in-c re.iiiiini llle lociis illis sepulcruiii ruluius, est. Scncc,
DE L'USAGE DES PASSIONS
temples de l'embrasement , de défendre les ditions , et il entreprend d'attaquer tous ers villes du pillage et de sauver les femmes de ennemis, sur la confiance de ses propres
forces. Il n'est pas assuré de vaincre les taureaux el les serpents, mais il est bien assuré de vaincre la peur; il sait bien que le succès dépend de la fortune , mais il sait bien aussi
l'inso'cnce d'un barbare victorieux. Elle n'oublia pas de lui dépeindre tous les honneurs qu'on lui i entrait dans Lacédémone, les statues qu'on dresserait à la mémoire de son nom, les louanges qu'il recevrait de la bouchedetous les peuples, et les litres magnifiques que lui donneraient les historiens d.ins leurs écrils. Peut-être le vonlut-elle daller d'une victoire impossible, et lui persuader que le désordre se jetant dans une armée qui avait beaucoup d'hommes et n'avait guère de soldats, il lui serait aisé de la défaire ; mais la hardiesse, plus véritable que l'espérance , reconnut la grandeur du péril , et, sans tromper ce capitaine , elle lui remit devant les yeux que bien que sa nurt fut assurée, il ne devait pas abandonner le poste qu'il avait pris ; qu'il n'était pas besoin de vaincre, mais de mourir, el ferait assez pour
que la hardiesse ne dépend que de sou courage. Il lui suffit de mépriser tous ces monstres qui se présentent à lui sous des visages effroyables, el.sans remporlerd'aulrc récompense, il s'estime assez glorieux, pourvu qu'il triomphe de la crainte.
Par ces deux exemples on reconnaît évidemment les avantages qu'a la hardiesse sur l'espérance; mais dans leurs oppositions, on ne laisse pas d'y trouver quelque rapport , et il semble que les mêmes causes qui nous font espérer le bien, nous fassent méj riser le mal ; car la jeunesse qui a beaucoup de chaleur ne s'imagine rien d'impossible, cl parce que la vigueur qu'elle ressent lui donne
le salut de la Grèce si, perdant la vie, il fai- de l'assurance, elle s'engage facilement dans sait perdre l'assurance à ses ennemis. Il crut les desseins difficiles et glorieux. Les bons le conseil de cette passion généreuse, il se succès nourrissent aussi celle passion; et résolut de soutenir l'effort d'une armée qu'il quand la fortune est favorable aux capitaine pouvait arrêter, et convia ses soldats à nés, ils ne refusent guère le combat : quoise préparer tout d'un temps au combat et à que leurs troupes soient moindres que celles la mort (1). Dans cet exemple il est aisé de de leurs ennemis, ils se persuadent que leur juger que l'espérance ne considère que le nom seul eslcapable de les étonner; etconime bien qui la sollicite, et que la hardiesse ne ils sont accoutumés à vaincre, ils ne peuvent regarde que le mal qui la menace; que l'une craindre un malheur qui ne leur est pas en» ne s'entretient que de la gloire qu'elle se pro- core arrivé. La puissance ne contribue pas met, et que l'autre ne s'occupe que du péril moins que le bon succès à rendre les hommes qu'elle combat; quel'une se repaît d'un plai- hardis ; car quand un prince commande à sir imaginaire, elque raulrcsenourritd'une un grand Etat, que chaque ville peut lui peine véritable. Il est vrai que celle-ci trouve fournir une armée, que ses revenus lui person contentement dans son devoir el chante mettent de l'entretenir plusieurs années, que le triomphe au milieu de sa défaite (2); car quoiqu'elle ne remporte pas la victoire sur les Perses en la personne de Léonidas , elle la remporte sur la crainte de la mort, et elle est assez satisfaite d'avoir dompté le plus violent de ses ennemis; elle ne se met pas en peine d'être battue par les hommes , pourvu qu'elle vainque 1 1 fortune, el le bon succès lui est indifférent, pourvu qu'elle surmonte l'appréhension du danger.
S'il est permis de joindre la fable à l'histoire, nous verrons en la personne de Jason les divers mouvements de ces deux passions. La conquête de la toison d'or est le sujet de son voyage ; l'espérance le fait mouler sur la mer, et lui promet qu'un bon vent enflera ses voiles, el le conduira, malgré les tempêtes, au rivage de Colchos; elle lui représente qnu toute la Grèce a les yeux ouverts pour le regarder, et qu'elle ne porte point de capitaine qui, dans cette expédition, ne veuille combattre sous ses enseignes ; que dans une si noble entrepose le profil est attaché a la gloire , et que la récompense qu'il en attend est aussi riche qu'honorable. Mais la harilièstO qui ne peut flatter lui propose des soldats a combattre, des monstres n dompter, el un serpent qui veille toujours, à surprendre. Cependant il accepte toutes ces i "II-
(l)Qoam fnriit' r LeonMa i milites sltoeuinj : Sic coiNiniia.il, !■-. prandtte, lanquaro apad inferot < oens« •" . i Stn.fiM.
ses voisins le redoutent, et qu'il n'a qu'à se mettre en campagne pour les obliger à devenir ses sujets, il n'y a point de guerre qu'il n'entreprenne, ni de victoire qu'il ne se promette. Mais de toutes les choses du monde , il ne s'en voit point qui rende les hommes plus hardis que l'innocence ; car encore que l'ennemi qui les attaque soit puissant, et que la terre combatte en sa faveur, ils s'imaginent que Dieu doit prendre leur parti, et quo celui qui protège les innocents, étant intéressé dans leur cause, esl obligé de la défendre , si bien qu'ils marchent sans cra nie dans les dangers ; ils n'aj prelieudenl p as les mauvais succès, el attendant le secours du ciel, ils se promettent une victoire assurer. Les uns el les autres se peuvent méprendre, et comme ces passions deviennent d'illustres \erius, quand elles sont conduites par lu prudence, elles peuvent dégénérer eu des vices houleux, quand elles se laissent gouverner par l'indiscrétion ; c'est ce que nous ei minerons dans les discours suivants.
Il' DISCOURS.
Du mauvais usage de la hardiesse.
Comme la hardiesse n'a point d'autre guido
que l'espérance, il ne faut pas s'étonmr si
elle attaque des ennemis qu'elle ne peut
1 1 Non osi quod me ^i< Lum, le viotoram crevas :
vieil f.irlun;i lui loi lniiain innain. Sente., de Cuiislant.
Sfl/I , i C.
mu
vaincre, el si les desseins qu'elle forme ne sont suivis la plupart du temps que de mauvais événements. Il est bien malaisé que les entreprises téméraires soient heureuses, el que les actions qui ne sont pas conduites par la prudence soient accompagnées de bonheur. La fortune se lasse de favoriser les audacieux; et après les avoir souvcul retirés du péril où ils s'élaicnl indiscrètement < npagés, elle les abandonne avec quelque sorte de jusJice, et elle punit leur témérité pour guérir celle des autres ; c'est pourquoi tous les hommes sont obligés d'examiner les conseils que leur donne l'espérance, et de mesurer leurs forces, autant que de suivre les mouvements de la hardiesse ; car encore qu'ils soient généreux, et que la plupart des soldats les confondent avec ceux de la valeur, ils ne laissent pas néanmoins d'être funestes, el de causer tous les jours la perte des armées et la ruine des Etats. Mais pour trouver la source de ce malheur, il faut savoir que, comme les passions résident en la partie inférieure de l'âme, cl ne savent pas raisonner , elles considèrent seulement leur objet, et par une aveugle impétuosilé, elles s'en approchent ou s'en éloignent ; elles ne remarquent pas même les circonstances qui l'accompagnent, et sans comparer les dillicullés avec leurs forces, elles s'engag ni imprudemment au combat, ou le mettent hontensemi nt à la fuite. Leur jugement est si prompt, qu'il est presque toujours précipité ; car, après avoir écouté le rapport des sens, elles consultent leur inclination, et sans attendre bs ordres de la raison, elles enlèvent», l'homme tout entier, et le forcent de suivre leurs mouvements. De là vient qu'il se repent de ses desseins, qu'il condamne ce qu'il avait approuvé, el qu'il no peut souvent achever ce qu'il avait commencé.
Mais de toutes les passions il n'y en a point de plus malheureuse que la hardiesse ; car elle attaque de puissants ennemis, cl elle est aux prises avec la douleur et la mort; les combats sont ses exercises ordinaires, et elle se baigne souvent dans les larmes ou dans le sang. Elle est toujours environnée de dangers, elde quelque part qu'elle se tourne, elle ne voit que des images affreuses et des spectres effroyables. Cependant elle n'emprunte des forces, el ne reçoit des avis que de l'espérance. Celle qui la pousse dans le péril est celle-là .même qui la conseille; celle qui la fait aigrir est celle qui lui met les armes à la main, et qui, sous de vaines promesses, l'engage en d'exlrémes difficultés. Aussi voit-elle; avorter la plupart de ses desseins, et elle ne remporte bien souvent de tous ses inutiles efforts que le regret d'avoir suivi de mauvais conseils. La plupart du temps elle se décourage elle-même, el voyant bien que ses entreprises surpassent ses fur— ces, elle se laisse étonner par la crainte, ab.it-
(t) Audaces temeritaté proTCCti, aille cupiuni adiré périclita qiiam instant : cimi ailsint en defuertml. Aritt., lib. m Ethiç.. c. 2.
(i) Vides Ibitiiiiilinis mal mil es-e lini léiiliam, nec forlitudiiicin, ici! leincriialcni esse nùemlib' t ansum
tre par le désespoir, el consumer par la tristesse; car ces passions lui succèdent presque toujours, et nous voyons par expérience que ceux qui dans le commencement des combats ont été plus courageux que des hommes, se trouvent à la fin plus timides que des femmes. Le feu de la hardiesse s'allume bientôt, mais il s'éteint aussi bien proirptement , et comme la fureur des vagues se convertit en écume, la violence îles audacieux se ebango en timidité, et de tant de constance qu'ils taisaient paraître en leurs desseins, ii ne leur reste que des faiblesses aussi honteuses que ci indicielles (1).
Il est vrai que la colère prend quelquefois le parti de la hardiesse et lui donne de nouvelles forces quand la grandeur du péril lui a fait perdre les siennes ; mais cette assistance n'est pas toujours assurée; le soldat qui ne s'engage au combat que sur un si faible secours, est en aussi grand danger de perdre la victoire que celui qui met son espérante dans le désespoir, el il n'est pas plus assuré de vaincre que celui qui ne se résout à combattre que parce qu il ne se peut retirer. On a vu des désespérés mourir les armes à la main, et s'ils ont quelquefois vengé leur mort, ils n'ont pas touj urs conservé leur vie : on a vu souvent aussi des audacieux qui, pour s'être mis en colère, ne. sont pas sortis plus heureusement du péril où ils s'étaient précipités. La cojèVe a ses forces limitées aussi bien que la hardiesse ; et si l'une et l'autre ne sont conduites par la prudence, elles ne doivent attendre que do funestes événements : ce qui a réussi dans une occasion ne réussit pas en toutes les autres, et le ciel ne s'oblige pas à donner un même succès à toutes les entreprises téméraires (2). L'exemple d'Alexandre ne doit pas servir de règle à tous les conquérants : il n'a pas assez vécu pour être sûrement imité ; la fortune qui l'avait suivi dans sa jeunesse l'eût peut-être abandonné dans sa vieillesse. Sa témérité n'eût pas toujours été si heureuse, el s'il eût commencé ses conquêtes par l'Europe, il ne les eût pas portées si avant que dans l'Asie : Home naissante eût arrêté le cours de ses victoires, et celle qui resserra Pyrrhus dans ses Etats l'eût repoussé dans la Macédoine.
Pour moi, je suis de l'opinion de Sénèque, et je crois avec lui que ce prince avait plus de courage que de prudence, et plus de témérité que de courage (•'?). En effet, sa forlune l'a plus souvent préservé que sa valeur, et si lo ciel ne l'eût choisi pour punir l'orgueil des Perses, il fût demeuré dans la première bataille. 11 ne voulut pas prendre les avantages dont les plus grands capitaines ont accoutumé de se servir, quand leurs forces ne sont pas égales à celles de leurs ennemis. Il ne voulut pas attaquer l'armée do Darius -à la faveur des ténèbres, mais par
qnein non parturivii Prudentia. liern., de Consider. lib. il.
(5) Alexandre, crat p'osl virtutem felix leincntas. Sen., Bcncfic. lit. i, r. YS.
10!S DE L'L'SAGE DtS PASSONS. Ifllfi
ii ne témérité qui mérite plus de reproches ture, el Je s. m^le passion qu'pîic élait, eUe
qu'elle n'a reçu de louanges, il voulut alleu- deviendra une glorieuse verlu. La hardiesse
dre le jour, et avoir le soleil pour témoin de et la force considèrent un même objet, el
sa victoire, il eût cru la déiober s'il l'eût leurs inclinations ont tant de rapporl, qu'on
emportée pendant la nuit.el quoique Parme- peut dire que la force est une hardiesse ra -
nion lui conseillât de préférer le salut de ses sonnaille, pI que la hardiesse est une Forte
soldats à la gloire de ses armes, il méprisa naturelle. Leurs ennemis sont communs, et
cet avis, el pour montrer qu'il tenait fous elles assemblent toutes leurs forces pour les
ses avantages de la fortune, il rejeta toutes combattre; elles sont poussées par de srm-
les maximes de la prudence. Aussi tiens-je blables motifs, et elles recherchent une ;:iè-
pour assuré que sa confiance a perdu les me fin.
souverains qui l'ont voulu imiter, et que sa Car la forte , selon la pins véritable déficonduite est plus funeste aux conquérants, nilion, est une science qui nous apprend ou que les écueils et les lempéles aux matelots, à souffrir, ou à repousser, ou à provoquer Je sais bien que César donnait beaucoup au les malheurs 1) : elle endure constamment hasard, et qu'il ne put enli éprendre la ruine tous les maux qui sont attachés à la nature, de la république romaine sans avoir conçu elle ne veut point de dispense dans les règles une haute opinion de son bonheur. Mais si générales, et sachant bien que la nécessité le dessein en fol bien téméraire, l'exécution de mourir est un arrêt prononcé contre tons en fui bien prudente; car il joignit l'artifice 'es hommes, elle n'en appelle jamais, lïl'c avec la force, il n'abandonna point au destin voil approcher les maladies avec tranquilce qu'il put conduire par la vertu, et on est lité d'esprit; lo premier remède qu'elle einobligé de reconnaître que ses victoires ne ploie pour les guérir, c'est de penser qu'elles sont pas moins l'ouvrage de sa prudence que naissent de notre tempérament el qu'elles de sa fortune. Il ne témoigna de l'audace que font une partie de nous-mêmes. La contagion dans les occasions où le conseil était inutile, ne l'étonné point, et, soit qu'elle la regarde el il ne se vanta* de son bonheur que pour comme un châtiment du péché, soil qu'elle conjurer la tempële et pour rassurer son pi- la considère comme un effet de la nature, lote. EnGn s'il se servit de l'espérance en elle n'en accuse point les astres et ne préloules ses entreprises, il la soumit à la pru- tond point être exemple d'un mal qui ne pardence, et il apprit à tous les capitaines que donne pas même aux souverains. Llle repolir être vaillant il faut êlro plus sage que pousse par un généreux mépris tous ces <'étcinérairc. sastres qui ne tirent leur force que de l'er- III1' DISCOURS. leur, et qui n'offensent notre corps que parée ,. . , , , qu'ils blessent notre imagination. Elle se. Du bon usage de la hard.ene. ^éÊM Je ,.( panvrel6 c„ n° dé9iran, qui. ,PS
Quoique les passions soient plus crimi- choses nécessaires; elle méprise les hon-
neiles qu'innocentes, et qu'à cause du deré- ueurs, en se représentant qu'ils sont pics
glement de noire nature elles penchent plus souvent la récompense du vice que celle de
du côté du vice que de celui de la vertu* la vertu ; elle se moque des voluptés, sachant
néanmoins avec un peu de secours on les Bien qu'elles n'ont que l'apparence agréable,
(eut rendre vertueuses. Lesineiinationsso.nl el que, sous un nom spécieux, elles cachent
bonnes, mais leurs jugements sont préc:pi- des peines aussi bout /uses que véritables ;
tés ; elles cherchent toujours le bien et coin- elle provoque la douleur pour essayer son
battent toujours le mal, mais c'est la plupart courage, elle recherche la calamité comme
du temps avec un peu trop de chaleur : elles une occasion de pratiquer la verlu, et , si
imitent ces orateurs qui défendent une butine elle n'avait éprouvé les disgrâces de la vie,
cause avec de mauvaises raisons ; ou elles elle croirait ignorer la plus noble moitié d s
ressemblent à ces innocents malheureux qui choses qu'elle doit 'avoir; elle a plutôt de
se trahissent dans la torture, et qui, pour l'avidité que du désir pour les dangers, et,
n'avoir pas assez de constance, confessent comme le mal qu'elle souffre l'ait une partie
des crimes qu'ils n'ont pas commis. Car, de sa gloire, elle court au-devant de I i,
en effet, elles se rendent coupables pour croyant que c'est une espèce de lâcheté que
n'être pas assez patientes, el elles devien- de l'attendre (2)i Bnflii elle a vaincu la m >rt
neul vicieuses pour ne pouvoir souffrir l'ab- avec toutes les Formes effroyables qu'elle
sente du bien ou la présence du mil. :• i l'es- avait prises pour l'étonner, et la cruauté des
péranee ne poursuivait point les honneurs tyrans n'a point inventé do supplices dont la
qu'elle ne peut acquérir, elle ne réduirait force n'ait triomphé. Scévolo s'est moqnédv*
jamais les ambitieux au désespoir, el si la flammes, et a va brûler sa main avec ptos de
hardiesse ne s'engageait poml â combat) e constance qac son dnaeml n'en témoignait a
des malheurs qu'elle ne pcul vai.cie, OU no le regarder; liegulus a honore le giliel où il
t'accuserait jamais de témérité. Mais ce dé- est mort ; Socrate a fail une école dosa i>ii-
faul n'est pas sans remède; car «i elle écoute ion, ses bourreau* devitirenl ses dtoeiptcd,
li raison, et si après avoir calmé la fur- or el le poison qu'il BValfl rendi! son innoivit e
de ses premiers mouvements elle se Inl se Rluri u e;Cnmillc a souffert l'eail avec doo>
• ouduire ,i la pr deoce, elle i bail > i • <■■ ua- ceui d'uspril , 1 1 Homo fût demeurée captive
il) Foiiitudo i si Bcieniia periculoruui excluien- (2) tvida i i pericali virtus , et qno lendit , non
• "i" i ondoruw , cl provoeaudoram. .Soi., quiii | imi,q ilamei ,•■ .-' pa< tu ■ est,
Prurid., e. i.
DK L'tJSÀGE DES PASSIONS.
si cet illustre banni ne lui eût rcn'lu 1 liberté ; Calon s'esl donné la morl , el s'il s'est laissé vaincre à l'impatience : il se peut vanter pour le moins de s'être conservé la li lierlé (1). Mais sans emprunter des exemples profanes où la vertu est toujours mêlée avec le vice , nous n'avons point de martyr qui n'ait surmonté quelques tyrans, el qui, dans la rigueur des supplies , n'ait donné beaucoup de preuves de son courage. Les Ignace ont provoqué les bêtes famuclies, et comme si celle mort eut eu une faveur, ils l'ont recherchée avec empressement, et l'uni endurée avec plaisir. Les Laurent ont vaincu les flammes, et pendant que leur corps distillait noulie à goutte sur les brasiers allumés, leur laugue faisait des reproches aux juges, it donnait des lo langes à Jésus-Christ. Les Clément et les Agatange ont lassé lous leurs bourreaux, leur martyre a duré trente ans, les plus fameuses villes du monde ont servi de théâtre à leurs combat'- , toute la terre a été arrosée de leur sang, el le ciel a fail cent miracles pour prolonger leur vie el pour rendre leur triomphe plus auguste. Mais si la force animée de la charité a soutenu tous ces efforts el vaincu tous ces ennemis, la hardiesse y peut prétendre une bonne partie de la gloire ; car c'est elle qui fait les martyrs, et , quoique la grâce soil plus puissante que la nature, elle n'en méprise pas les secours. Comme l'âme et le corps conspirent ensemble pour pratiquer la vertu, la nature s'accorde avec la grâce pour combattre le pèche; la hardiesse est le fondement de toutes les belles actions , et si celle passion généreuse n'eût enflé le cœur des premiers chrétiens, la force n'eût pas ; emporté de si glorieuses victoires. Elles oui tant d'affinité qu'elles ne fieuvent subsister quand elles sont séparées : a force san-. la hardiesse est languissante, el la hardiesse sans la force est téméraire. La vertu demande le se ours de la passion, cl la passiondemamle la conduite de lu vertu ; li hardiesse esl le commencement de la force, et la force est la perfection de la hardiesse, ou, pour parler plus clairement, la hardiesse csl une vertu imparfaite, et la force est une perfection accomplie.
Mais pour arrivera cette perfection, il faut qu'elle ait trois ou quatre circonstances remarquables. La première est qu'elle soil accompagnée de justice et de prudence, car celui qui prend les armes pour ruiner sa pairie ne mérite pas le nom de courageux ; sou dessein déshonore sa passion., el pour n'avoir pas choisi une fin légitime, sa hardiesse d vient criminelle. Que Calilina prenne les armes, qu'il anime ses soldats au combat par ses exemples, qu'il soit couvert de sou sang mêlé avec celui de ses ennemis, qu'il inei re l'épéeà la main bien avant dans la mêlée, et qu'on voie encore, après sa mort, la fureur
(1) Singulaviceie jam mulli: ignem Mulius, erucem Regulus, venenum Socrales, exilium Cainillus, mor- Lem ferre a l.tct un (Jalo : et i>os viucanius aliquid. Sen., /■->. 98.
(2) Calilina pi éditas foriitudine videbatur : se I foiiiluJi; non ei al. N.uu \ rudeus non erat, fllala enini
e! la colère pcin!es sur son visage, il ne passera jamais pour un homme courageux. Sa hardiesse n'était pas discrète, puisque, péchant contre louées les lois de la prudence, il avait pris un si pernicieux dessein; elle n'était pas tempérante, puisqu'il n'avait gagné ses sol !als qu'en satisfaisant ou a leur avarice, ou à leur imp-.idicilé. Elle n'était pas jusle, puisqu'il avait conjuré contre sa pa;rie, et elle était plutôt une dureté qu'une grandeur de courage, puisque, pour acquérir de la gloire, il Commettait un parricide 2 . La seconde est que le motif de la hardiesse soit généreux, et que l'homme hardi n'expose pas sa vie pour une légère considération ; car il connaît bien ce qu'il vaut , et sans se laisser emporter à la vanité , il sait bien que sa vie est précieuse. Il la cunservo avec beaucoup de soin, et s'il se jelle dans le péril, il faut que ce soil peur un sujet qui le mérite. Il y a bien de la diflérence entre un homme vaillant et un homme désespéré.
Celui-ci cherche la morl pour se délivrer de ses misères, mais celui-là ne la cherche que pour satisfaire à son devoir el pour contenter son inclination. Il ne s'engagera donc point dans le danger pour acquérir un peu d'honneur. L'exemple d'un téméraire n'aura point de pouvoir sur son esprit, il méprisera toutes ces maximes que l'imprudence el la fol:e s'efforcent d'autoriser ; mais il ira où la trompette l'appelle; il se jettera tout seul dans un gros de cavalerie, quand il en aura reçu l'ordre ; il mourra plutôt mille f is que de quitter le poste qu'on lui a donné , el il couvrira de loul son corps la place qu'il n'aura pu défendre aveu son épée. La troisième est d'éprouver ses forces avant que d'attaquer l'ennemi , car la v rtu est trop raisonnable pour nous obliger à l'impossible. Elle n'exige de nous que les choses qui sont en notre pouvoir et elle veut que dans loues les entreprises nous regardions si les moyens sont proportionnés à la fin que nous reche:chons. Il n'y a rien de plus glorieux que la conquête de la rerre-Sainte; el si la grandeur de notre monarque se pouvait accroître par les souhaits, nous désirerions qu'il ajoutât à ses augustes quali'és celle de libérateur de la Palestine. Mais celui qui s'engagerait dans ce dessein serait plus téméraire que courageux, si, avant que de monter sur la mer, il n'avait donné la paix à lous ses Etats, s'il n'avait levé des troupes qui pussent comballre celles des infidèles, et si, pour faire une puissante diversion , il n'avait soulevé par ses intelligences la meilleure partie de i'Orieul. Outie toutes ces conditions, la hardiesse chrétienne en doit avoir encore deux autres : la première est l'humilité qui s'accorde bieu avec la grandeur de courage, puisque la vanilé son ennemie est toujours accompagnée de là bêlé; la seconde esl la
pro bonis eligebat : temperar.s non erat, corruptelis eniin lurpissinus l'œdabalur : jusius non erat, pain contra patriam coniuraverat, et ideo non fortïludo,
sed duritia, eni lorliliulinis iionien, nt Stu'tns Fallcret, impoli bal. Aug., lib. de Sent. Jucobi ad Hieron.
1019 DE L'USAGE DES PASSIONS
haine de nous-mêmes , car qui n'a pas vaincu va chercher le mal
ses inclinations ne doit pas espérer de vainrrc les voluptés, el qui n'a pas fait la guerre à son corps n'est guère bien préparé pour la déclarer à la douleur (1). Usons donc de no- Ire force contre nous-mêmes pourl'employcr utilement contre nos ennemis, et surmontons l'amour-propre , si nous voulons surmonter la crainte de la mort.
IVe DISCOURS.
De la nature, des propriétés et des effets de la crainte.
II se trouve des passions dont le nom dénient la iia'ure,ct qui ne sont rien moins au dedans que ce qu'el es paraissent au dehors. Le nom de l'espérance esl agréable , mais son humeur esl violente , el elle nous procure bien aillant de maux qu'elle nous promet de contentement. Le nom du désespoir est odieux, mais son naturel esl raisonnable, et nous lui sommes obligés quand il nous fait perdre le désir d'un bien que nous ne pouvons acquérir. Le nom de hardiesse est auguste, et il n'a pas sitôt frappé nos oreilles qu'il fait concevoir à notre esprit une grandeur de courage qui méprise la douleur et qui recherche la mort; mais son inclination est farouche, et si elle n'est retenue par la prudence, elle nous engage en des dangers qui nous causent beaucoup de mal et qui nous apportent peu de gloire. Le nom de la crainte est méprisable, et l'erreur a tellement décrié celle passion qu'on la prend pour la marque d'une âme lâche.
Mais son humeur est prudente , et elle ne nous avertit de nos malheurs que pour nous en délivrer, car il semble que la nature nous ait donné deux passions pour nous conseiller dans les diverses rencontres de noire vie, l'espérance el la crainte. La première est sans doule la plus agréable, mais la seconde esl la plus fidèle ; la première nous flatte pour nous tromper, la seconde nous étonne pour nous assurer; la première imite ces conseillers intéressés qui, dans tous leurs avis, regard' nt plutôt la fortune que la personne du prince, et qui, par une dangereuse flânerie, préfèrent son contentement au salut de son Etal; la seconde ressemble à ces fidèles ministres, qui découvrent le mal pour le guérir, et qui donnent un peu de peine au souverain pour lui faire acquérir beaucoup de gloire (2). Enfin la première demeure souvenl inutile, el comme le nombre des biens esl assez pe lit, elle n'a guère d'emplois légitimes, el si elle en prend qui ne lui appartiennent pas, elle nous l'ail perdre notre temps el noire peine; la Seconde eSl presque toujours occupée, et comme le nombre des maux esl infini, rite n'est jamais sans exercice; elle s'éli nd bien loin dans l'avenir, el
I I I (» unis forttind ■ n homillun lila ett, qota fca-
i iin.i. Aug. in l'ail. \i n. lit vera rorlis pugnal, qui contra ac pugnai.Aufiiif., ùnh. G,
uV N'ai ÙomillL
ty Vr i mu i • ■ r i ii 1 1 .-• principii poilus loquAiitut
<|". in < uni i, s". 7 m it., Uh. i Intii > . (5) l'i min in i rbe ileos fecll liutor. Slat. i ii Haie de nul il ai Uni) erat ini d m ill i ici I r»
qui peut arriver, non pour nous rendre misérables avant le temps, mais pour assurer notre bonheur, et pour écarter tous les désastres qui nous la peuvent rn\ir.
Car la crainte est une prudence naturelle qui nous délivre souvent d'un péril par l'appréhension qu'elle nous en donne; elle se répand sur toutes les actions de notre vie, et n'est pas moins utile à la religion qu'à l'Etat. Si nous croyons les profanes, c'est elle qui a fait les dieux (3) , et quoiqu'il y ait quelque impiété dans celte maxime, on ne laisse pas d'y remarquer quelque ombre de vérité; car c'est la crainte des peines éternelles qui a persuadé aux hommes qu'il fallait apaiser les dieux irrités ; c'est elle qui a fait des sacrifices, bâli des temples, dressé des aulels cl immolé des victimes ; c'est elle qui retient les justes dans I ur devoir, et qui , après un crime commis, les oblige de lever les mains vers le ciel et d'en témoigner du regret. Quoi • qu'on se pique de générosité dans la religion, et qu'on se vante d'èire plutôt gagné par les promesses que par les menaces , se faut-il confesser que la crainte a sauvé plus de coupables que l'espérance , aussi est-elle appelée dans l'Ecriture sainte le commencement de la sagesse, c'est-à-dire l'appui de la vertu et le fondement de la piété. Le crime serait insdent s'il n'était réprimé par celle passion, el toutes les luis seraient inutiles si la nature n'avait imprimé la crainte dans l'a ne des criminels (»). Elle y est gravée en des caractères que le temps ne peut effacer; ils appréhendent le châtiment d'un péché secret , et quoiqu'ils sachent que les juges ne. puissent punir que ceux qu'ils connaissent , ils tremblent au milieu de leurs amis, ils s'eveillent en sursaut, et celle fidèle ministre de la justice de Dieu ne leur permet pas de trouver d'assurance ni dans les villes, ni dans les déserts. C'est une preuve que la nature n'est pas entièrement corrompue, puis îu'il lui reste de l'horreur pour son péché el de l'appréhension pourson châtiment ; car en quelque endroit que se cache le pécheur, il porte la crainte avec soi, et celle passion incorruptible lui apprend qu'il y a une divinité qui v «>it I "s crimes secrets pendant la rie et qui les punit après l.i mort (5). Souvent elle convertit les libertins, et, par on miracle inconcevable, elle leur persuade des véiilés qu'ils n'avaient pas voulu croire , pour n'être pas obligés de les craindre. Elle louche les plus opiniâtres, el de tant de chrélicn's qui reconnaissent Jésus-Christ, il y en a peu qui né soient redevables de leur amour à lui' crainte. Ils ne lâchent de gagner le ciel que pour se garantir de l'enfer , el ils n'aimenl la bonté de Dieu que parce qu'ils craignent sa
legem el ju.lieem i (Tii^inni ,-\ jcrl| l:i luppltcil , nisi
illa naturalia et gravia supplicia de pneseniibus lol- ', et in loi ii.ii pœnarum tlmor cederet. Sen., /<:,-. -n.
ti uri afguntenlom, nitara ims * scelers. abh .i.i.'. quodouniibusmaliseiiamiiilerlati muni' et. Sen., Ep. 08.
HE L'USAGE DES TASSIONS
justice. Je gais bien que ce sentiment n'est lias pur et qu'un homme qui s'arrêterait à îa crainte serait en danger île n'acquérir jamais la charité; mais c'est beaucoup qu'elle ouvre la porte du s.a!ut aux infidèles et qu'elle montre le chemin de la vertu aux pécheurs.
Si elle est utile à la religion, elle n'est pas moins nécessaire à l'Etat, qui ne pourrait subsister par les récompenses, s'il n'étonnait les criminels par les châtiments. Nous ne sommes plus dans ces siècles innocents, où l'amitié unissait les peuples et rendait l'usage des lois inutile ; chacun aimait son prochain comme soi-même, el l'amour bannissant l'injustice de la terre, il ne fallait point défendre le vie,e, ni recommander la vertu. Mais depuis que la corruption s'est glissée dans la nature, et qu'un homme, pour se trop aimer, a commencé de haïr son prochain, il a fallu recourir aux lois el réduire par la crainte ceux qu'on ne pouvait gagner par l'amour : on dressa des gibets pour étonner les coupables, on inventa des supplicos pour rendre la mort plus effroyable, et d'un tribut qu'on devait à la nature, on en Gt le châtiment du péché : ce qui nous reste d'innocence est un effet de la crainte : l'inclination pour le bien el l'aversion pour le mal seraient effacés de la volonté, si cette passion ne les y entretenait par ses menaces, et tous les droits divins et humains seraient violés, si en punissant les criminels elle ne conservait les innocents. Enfin elle fait la meilleure partie de notre repos, et quoiqu'elle soit timide, tous les politiques la reconnaissent pour la mère de l'assurance (1), Je sais bien que les stoïciens l'ont décriée; mais quelle pas-ion a pu jamais se défendre de leurs calomnies ? Ils veulent qu'on bannisse l'amour de la terre, parce qu'il fait quelques impudiques, et ils ne considèrent pas qu'étant le nœud de la société, il faudrait cesser de vivre, s'il était défendu d'aimer. La religion ne se conserve que par la charité, qui est une e-pèce d'amour, et Dieu n'aurait jamais fait les hommes, s'il n'avait prétendu de les faire ses amants. Ces mêmes philosophes veulent étouffer les désirs, parce qu'ils ne les peuvent modérer, el ressemblent à ceux qui par un coup de désespoir se donnent la mort pour se guérir d'une maladie. Ils condamnent l'espérance, et pour nous persuader qu'ils possèdent tout, ils ne veulent rien espérer; ils sont de l'humeur de ce pauvre Athénien qui n'était riche que parce qu'il était fou, et qui négligeait d'amasser des biens , parce qu'il croyait que tous les vaisseaux du port lui appartenaient. Ils se dallent d'une vaine souveraineté que le sage prétend sur le monde, et comme ils pensent avoir acquis la sagesse, ils croyenlque tous ses apanages leur sont dus. lisse moquent de la crainte, et ajoutent les injures à leurs raisons pour la rendre mé-
(11 Timor securitalis mtier.
(2) Quul dementius quam angi fntuiïs, nec se tormentoreservare.aceersere sibi iniscrias et adino.vere, quas optimum est illflferrç, si discutere non possii.
pri^able ou ridicule; ils en font l'ennemi de ii 'ire repu, el à les entendre parler de cette innocente passion, il semble qu'ils nous dépeignent un monstre tant ils la font effroyable. Ils disent qu'elle est ingénieuse pour notre malheur, qu'elle est impatiente de son naturel et qu'elle n'attend pas que le mal soit arrivé pour nous le faire souffrir ; qu'elle a une prévoyance maligne et qui ne pénètre les secrets de l'avenir que pour nousry faire trouver notre supplice; qu'elle ne se contente pas des maux présents, mais que pour obliger toutes les différences du temps a conspirer à notre malheur, elle se souvient du passé, elle s'inquiète du futur, et unit ensemhledcs peines que toute la cruauté des tyrans ne pourrait pas accorder (2). Ils ajoutent que commeelle prend peine à prévenir nos malheurs, elle prend plaisir à les ;iccroîtreet ne nous les représente jamais qu'elle ne les grossisse pour nous étonner. Oue si elle nous menace de la mort, c'est toujours de la plus effroyable ; que si elle nous fait appréhender une maladie, c'e=t toujours la plus cruelle, et que si elle nous fait attendre quelque déplaisir, c'est toujours le plus fâcheux ; si bien qu'on trouve par expérience qu'elle est plus insupportable que le mal qu'elle prévoit, et que de tous les tourments imaginables, celui qu'elle nous fait souffrir est toujours le plus rigoureux; qu'aussi ne voit-on guère d'homme qui n'aime mieux mourir une fois que de craindre toujours la mort, et qui ne préfère un supplice violent à une appréhension languissante (3).
Je ne sais pas si la crainte des stoïciens est aussi farouche qu'ils la dépeignent; mais je sais tien qu il y en a de plus modérée, et que cette passion dans la pureté de sa nature est plus utile que dommageable. Il est vrai qu'elle va chercher le mal, mais c'est pour l'éviter, et tant s'en faut qu'elle prenne plaisir à l'accroître, qu'au contraire elle l'adoucit en le prévenant et diminue sa rigueur en nous donnant avis de son arrivée. Les stoïciens ne confessent-ils pas avec nous que les coups prévus ne frappent pas si sensiblement que les autres (V), et que la surprise dans le mal fait la plus grande partie de notre douleur. Pourquoi donc blâment-ils la prévoyance dans la crainte? pourquoi condamnent-ils ca cette passion ce qu'ils approuvent en la prudence ? el pourquoi fontils passer pour un crime ce qu'elle a do commun avec une si noble vertu? La nature nous a bien fait connaître qu'elle, ne nous a pas donné la crainte pour nous tourmenter, puisqu'elle n'a pas voulu que le mal qu'elle considère fût inévitable : car ceux qui ont bien examiné son humeur confessent qu'elle est toujours accompagnée d'espérance, et qu'elle ne prévoit jamais que les grands malheurs dont elle se peut défendre : s'ils sont communs , elle est si généreuse qu'elle no daigne pas s'en occuper, et laissant à la
Se»., Ei>. 74, in fine.
(3) Neino ta n liiuidns est, ut nialis semper nenderc, quam semel cailere. Sen., t'p. 22.
(i) Tela prxvisa minus fermât.
ti.i.3
DE L'USAGE DES PASSIONS
1fi-2S
Faite le soin de s'en éloigner, elle demeure dans le repos. S'ils sont inévitables, et si la prudence même ne trouve point de moyens
pour les écarter, elle ne se me pis en peine de les combattre, et sachant que 'es efforts inutiles sont Màmables, elle conseille à la tristesse île les souffrir. Mais s'ils sont de telle nature qu'en les pusse vaincre, elle nous en donne avis, et quoique la hardiesse entreprenne souvent sur ses droits, elle ne laisse pas de la réveiller et de lui demander secours pour repousser l'ennemi qui se pi ésenie. Oui ne jugera par ces condiiions que la crainte est amie de noire repos, qu'elle travaille pour noire assurance, que hien éloignée de nous procurer do déplaisir, elle ne reconnaît nos ma'heurs que pour les chasser,et ne nous donne l'alarme que pour nous faire remporter la vicloire? J'avoue bien qu'il y a des maux qui sont si grands et si soudains qu'ils melleal l'âme eu désordre, et empêchent la crainte de les prévoir et de les é\iier. Le* premiers fout naître l'élonnemenl, les seconds nous réduisent à l'agonie. Les uns et les aulres nous jettent dans le désespoir, s'ils ne sont proniplemenl repoussés M as puisqu'il y a des malheurs que la prudence ne peut pas deTiner, et que la valeur ne saurait vaincre, il ne faut pas s'étonner s'il s'en trouve quelques-uns qui surprennent la crainte et qui abattent une passon après avoir triomphé lie deux vertus. Le pouvoir des hommes est limité, et quoiqu'il n'arrive point de désastre dont ils ne puissent profiler, leur faiblesse naturelle a Besoin du secours de la grâce, et il faut qu"' Ile anime la passion et la vertu pour 1rs rendre victorieuses. Mais il nous suffit de savoir que la crainte ne 1 pas inutile, et il nous reste a considérer quels péchés elle peut favoriser dans son désordre, et quelles ver. us elle peut servir dans son bon usage.
Du mauvais usaye de la crainte.
Puisque la nature de l'homme est d réglée, et qu'elle a besoin de la grâce pour i ■■•- (ouvrer l'innocence qu'elle a perdue, il ne fa ùi pas s'étonner si les passions étant destituées du Secours de la vertu, elles deviennent criminelles, et m par leur propre Incli nation elles dégénèrent en quelques péchés. Les effets répon l ■nt loujours à leurs causes les fruits tiennent de l'arbre qui les a portes, et les hommes, tout libres qu'ils sont, tirent leur humeur du soleil qui les éclaire, et de l.i terre qui les nourrit f I ). Ouolqiic loin qu'on prenne île corriger leurs défauts, il en reste toujours quelques resliges, «I l'éducation n'est jamais sssM puissante peur changer toute l i nature. Ceci parait évidemment en la ctai île, car elle n tant de pente vers le déiordre, qu'il est eitrêmemenl difficile de 1 1 retenir, el son humeur est si légère, qu'elle suit bien plus souvent le parti
Il Suoqoe lini i Im i : - inique eonim, vos fsuclbuj
du vice que celui du l» vertu. Elle est si inconstante, qu'elle produit des effets plutôt contraires que différents, el elle apprend tant défigures diverses, qu'il es! malaisé de la reconnaître. Quelquef is elle nous ôle les forces el nous réduit en un état où nous ne pouvons pas nous défendre; quelquefois elle répand une froideur par tous les membres, el reliranl le sang auprès du cœur, elle fait voir sur noire visage une vivante image de la mort; tantôt elle nous dérobe la voix el ne laisse que des soupirs pour implorer le secours de nos amis (2): quelquefois elle nous attache des ailes aux pieds, et nous fait vaincre p.r no'rt: vitesse ceux qui nous surmontent par h ur courage (3) ; quelquefois elle imite le desespoir et nous dépeint le danger si effroyable de toutes parts, qu'elle nous fait résou Ire à changer une fuite honteuse en une résistance honorable ('i ; elle est quelquefois si imprudente, que pensant fuir un mal, elle va s'y précipiter, et souvent aussi, par uneexrême bizarrerie, elle s'engage dans une mort si assurée pour en éviter une douteuse (o).
Si ses effets sont extravagants, ses inclinaisons ne sont pas plus raisonnables; car si elle n'esl conduite par la prudence, elle dégénère aisément en haine, en désespoir o i en paresse. Nous n'aimons guère ce que nous craignons, et comme l'.imour esl si I'bre q il ne peut souffrir de coolt aiute, il e-l si noble qu'il ne peut endurer d'oulrage, ton', ce qui l'elonne l'irrite; quand on veut le dompter par violence, il se change en aversion, et convertit toute sa douceur en colère fde là vient que les tyrans n'ont | oint d'amis ; car comme ils sont oblige- de se faire craindre, ils ne se peuvent f.ii e ai ner, el leur gouvernement élant londe -ur la rigueur, ils ne sauraient produire d'amour, lieux même qui les approi lient les baisser, i. les louanges qu'on leur donne sont fausses, el de lanl de passions qu'ils lâchent d'exciter dans les esprits, il n'y a que la crainte et la haine qui soient vérila les (ti). Aussi, comme ils voient que le m llieur do leur condition 1rs oblige a la cruaule, ils i énoncent a l'amour el ne se lient pas en peine
■.'ils -ont hais, pourvu qu'ils soient redoutes. Il n'v a que llicii seul qui puisse accorder ces deux passion- e qui s, m lie se faire ci ai udre i!e ceux qui I' i neiil , cl se fan e aimer de ceux qui te craignent; encore les theolo- H eus confessent-ils que la parfaite chanlo banni la crainte, et que ceux qui l'aiment la
plus soni eeuxqui le craignent le moins Ma s qu i qu'il soit ordinaire a celle passion de se convertir en haine, M ne lui est pas loujours
permit, el se changement esi une marque ii •
son mauvais naturel. Il y a des personne qUe nous devons ci' nii'lre et que nous lie
\ von. pas haïr : leur grandeur non.
eu igc .m respect) et U ur justice nous défend, l a haine, telle majesté qui les environne
(li. . \ i i.i. eni i cer il ipsa limor.
. u lu : ,ii m lui ni Bhl ne 1 1 le mnii. .Varf.
ii.| A Ijice mu i ; ipiml qui lùru lur. liuii l : m lUQ l i c s • ici rib ■ 10a
IC2j
DE L'USAGE DES PASSONS
proluit la crainte; mais la protection que nous en tirons doit faire naître l'amour; si liien que la ponte vers la haine est un désorilre dans la crainte, et c'est abuser île celte passion que de suivre son inclination déraisonnable.
Elle se change aussi facilement en désespoir, et quoiqu'elle marche par des roules différentes, elle se jette dans un même précipice : car elle dépeint à l'espérance des dangers si effroyables, qu'elle lui fait perdre tout le courage, cl cette généreuse passion se laisse si bien persuader à son ennemie , que s'éloignant du bien qu'elle recherchait, elles se convertissent toutes deux en une infâme lâcheté. Mais de tous les monstres que produit la crainte, il n'y en a point de ph s dangereux que la paresse : car encore que ce vice ne soit pas si agissant que les autres, et que son naturel qui est lâche, ne lui permette pas de former de grands desseins contre la vertu, néanmoins il est coupable de tous les outrages qu'on lui fait, et il semble qu'il se trouve dans tous les conseils où l'on conjure sa perte. Il a tant d'aversion du travail, qu'il ne peut souffrir l'innocence, parce qu'elle est laborieuse, et l'on peut dire que s'il n'est pas le plus violent de se* ennemis, il en est le plus dangereux , et le plus opiniâtre. Il produit tous les péchés qui se cachent à l'ombre, et pour les faire périr, il ne faudrait que donner la mort à ce père qui les a fait nailre. C'est lui qui nourrit l'impudirité, et l'amour n'aurait point de vigueur, s'il n'en prenait dans son infâme repos ; c'esl lui qui entrelient la volupté, et qui, pour l'amus-r , lui fournit de honteux divertissements; c'est lui qui autorise la lâcheté, et qui la détourne de ces glorieux travaux , qui rendent les hommes illustres; c'est lui enfin qui perd les Etats, qui corrompt les mieurs, qui bannit les vertus et qui produit tous les vices. Cependant il prend un nom vénérable, et pour colorer sa fainéantise, il se fait appeler un honnête loisir. Mais certes il y a bien de la différence entre le repos des philosophes et l'oisiveté des voluptueux : ceux-là sont toujours agissants ; lorsqu'ils semblent ne rien faire, ils sont les plus occupés, el quand on croit qu'ils sont inutiles, ils obligent lotit le monde par leurs travaux. Car ils font des panégyriques à la vertu, ils composent des invectives contre le vice, ils découvrent les secrets de la nature, ou ils décrivent les perfections de son auteur (1). Mais ceux-ci sont toujours languissants ; si leur esprit travaille, c'est pour le service de leur corps ; s'ils s'éloignent du bruit du monde, c'est pour goûter le plaisir avec plus
(I) Mullum prodcslqui doeet qniil sil juslilia, quid niul s, quid pnlieulia, quid fortiludo, quid moi lis uuttempius, quid deoruin iulellei lus, quantum bonuin il Loua conscienlia. Ergo si tempus ad sludia couleras, (piod subduxeris olficimn, non munus destinons. Sen., de Trauquit. animi, cap. ">.
(-) Oliiiin sine li. t. lis murs est, et honiiiiis vivi Bennltwa. Sen., Ep. 83.
(,3j >'.mi qui ces cl uuiuiir s l'ujil , quem cupidita-
de liberté, rt s' ls se bannis ent de la compagnie des hommes, c'est pour èlre avec des femmes perdues. Ces misérables savent bien se cacher, maio ils ne savent pas vivru : leurs palais sont leurs sépulcres, et leur repus inutile esl une honteuse mort (2). Il faut que le loisir des honnêtes gens suit raisonnable, et qu'ils ne se retirent dans la solitude que quand ils ne peuvent plus servir à l'Etat, ils faut qu'ils laissent le monde elqu'iïs ne l'abandonnent pas, il faut qu'ils se souviennent qu'ils eu font une partir, et qu'en quelque lieu qu'ils se reliront, I • 'public a toujours droit sur leurs personnes. Ceux-là ne sont pas solitaires, mais fa mâches, qui laissent la sociélé, parce qu'ils ne la peuvent souffrir; qui s'éloignent de la cour, parce qu'ils n'y sauraient voir la prospérité de leurs ennemis, ou qui se cachent dans les ténèbres, parce qu'ils ne peuvent souffrir l'éclat de la vertu. Le repos, pour être louable, doit avoir un jusie motif, et celui qui n'a point d'occupation ni d'étude , est le tombeau d'un homme vivant (.'(). Or, la crainte, par une pente naturelle, se convertit eu cet infâme | éché, et devient paresseuse, si elle n'est modérée. Elle appréhende le travail, et s'excosant sur sa laib'esse, elle se persuade qu'il n'y a point d'exercice qui ne surpasse ses forces ; elle s'imagine des difficultés dans les choses les plus faciles, et pour se dispenser d'une honnête occupation, elle la fait passer pour un supplice. Elle ne trouve rien qui ne l'étonné, et l'Ecriture sainte, qui connaît bien l'humeur des hommes timides, nous apprend que quand les prétextes leur manquent | our se cacher, ils en vont chercher dans les forêts, et se figurent que les lions sortiront de leurs lanières pour les surprendre par les chemins [k). Elle ne sépaie jamais la timidité île la paresse, et sachant combien ces deux vices ont d'affinité, elle en fait .un même; portrait, et les dépeint avec de inéme> couleurs (5J.
A tous ces défauts on peut ajouter encore I imprudence, qui n'est guère moins naturelle à la crainte que la paresse: car encore que l'intention de la nature ait é é de la faire servir à la prudence, et de prévenir par ses soins les malheurs qui nous menacent, néanmoins il arrive par un fâcheux dérèglement, que celle qui devait nous délivrer du péril nous y engage, el que la passion qui nous devait donner conseil, nous empêche de le prendre. Car la raison veut que nous consultions autant de fois qu'il se présente quelque affaire importante, dont le succès ne dépend pas absolument de noire pouvoir; et les maux que considère la crainte
tum su.uann infelicitas relrgavit* qui alios feliciores
\ideienoapoluil,ipiiv. -lut iiini iiiiu aiqii'-iners animal "letu oiililuit; ilio iinn sibi vivit, sed vcnlri , somnii, libidini. Sen., Ep. • >•">.
(i) Dicit piger : Léo est in via, ellexna in ilineribus Sicul osliuin verlitur in cardi e Suo, ila piger in lerttil i siio. /'roi', iwi, lô, II.
(5) Pigrum dejicit liinor. Prov. xviu, S.
DE L'USAGE DES PASSIONS
étant de celte nature, il semble qu'elle nous dùl porter à délibérer mûrement, eî à chercher les moyens de nous défendre des ennemis qui nous attaquent : cependant elle jeiie tant de confusion dans notre esprit, qu'elle nous rend incapables de consulter, et eile nous dépeint les dangers si épouvantables , que bannissant la prudence, elle nous précipite dans le désespoir (1). Ainsi, par deux contraires effets, elle nous oblige à demander conseil, et elle ne nous permet pas de le recevoir ; elle nous fait sentir notre indigence, et elle ne nous permet pas d'en chercher le remède. C'e-l pourquoi il faut bien prendre garde comment on usera d'une passion qui esl si étrange, et qui, contre le dessein de la nature, nous offre sa lainière pnur découvrir les maux à venir, el nous la refuse pour les éloigner. La prudence corrigera ce défaut, et le discours suivant nous apprendra de quelle adresse il se faut servir pour traiter avec la crainte.
Vie DISCOURS.
Du bon usage de la crainte.
Il ne faut pas trouver étrange que la passion puisse devenir criminelle, puisqu'elle est différente, eî l'on ne doit passe plaindre qu'elle soil voisine du vice, puisque la ver u même en est assiégée : car toute la morale confesse qu'il n'y a point de vertu qui ne soit environnée de péchés, et qui ne voie à ses côtés deux ennemis qui la menacent. La clémence, qu'on peut appeler l'ornement des princes et le bonheur des Liais, est au milieu de l'indulgence et de la sévérité : | our peu qu'elle s'ecarle du droit chemin, elle trouve l'un de ces deux monstres, et pren.inl quelqu'une de leurs qualités, elle perd malheureusement toutes les siennes. La f >rce ou la valeur qui anime les conquérants aux glorieu>es entreprises, esl placée entre la témérité cl la làchelé ; si clic s'expose imprudemment, elle devient téméraire, et si
donne , elle passe facilement en sa nature. Le principal emploi de cette vertu, au jugement de lous les philosophes, est de considérer les choses passées, de régler les présentes , et de prévoir les futures (2). Mais l'avenir l'occupe bien plus que le présent el le passé : car outre que le présent n'est qu'un moment, et qu'il ne peut enfermer qu'un petit nombre d'accidents, il est sensible, et il ne faut avoir que des jeux pour en juger. Le passé n'esl r.'us en notre pouvoir, et toute la sagesse du inonde n'a point de juridiction sur lui; il n'esl pas malaisé de le connaître, et la mémoire, si elle n'est infidèle, nous représente les événements qu'il a produits ; mais l'avenir est aessi douteux que caché : il est environné de ténèbres qu'on ne saurait dissiper, il Iraine avec soi une suite prodigieuse d'aventures qui causent mille changements dans les personnes et dans les Liais ; si bien qu'il esl le principal objet de la prudence, el elle ne regarde les autres différences du temps, que pour juger de celle-ci ; elle n'étudie le passe que pour connaître l'avenir, et elle ne règle le pré>enl que pour s'assurer du fulur. C'est pourquoi les grands politiques ont eru que la prudence était une vertu divine, qu'on ne pouvait consulter l'événement des affaires sans une assistance du ciel, et que pour être un heureux conseiller, il fallait éire un véritable prophète (3). Or la crainte est de la nature delà prudence : c r encore qu'elle sa soutienne i es malh urs passés, qu'elle s'occupe des pré.-enls , elle s entretient particulièrement des futurs , el elle emploie toute sou adresse pour les éloigner ou pour les combattre. Il est vrai qu'elle implore le secours de l'espérance, et qu'elle use de son courage pour se défiire de ses ennemis; mais elle en esl plus semblable à la prudence, qui, après avoir prévu le danger, sa sert de la valeur des soldats p iur le repous-
ser. Car les hommes ne son! pas si heureux elle se conserve trop soigneusement, on la que de posséder ensemble ces deux vertussoupçonne d être lâche. La libéralité qui elles demandent des tempéraments diffe-
gagne les cœurs, après que la puissance a dompté les corps, esl logée entre l'avarice el la profusion ; si elle ménage ses biens avec plus de so n que ne permet l'honnêteté, on l'accuse d'être avare, et si elle les dispense indiscrètement, on l'.iccuse d'être prodigue. .Mais les passions me semblent plus heureusement partagées ; car si elles ont un vice qui les ailaque, elles uni une vertu qui les défend, cl si elles peuvent devenir criminelles, elles peuvent devenir innocentes.
Ceci parait évidemment en la crainte, qui, servant a ia paresse et au désespoir, peut servir i la prudence et à la honte, cl par le moyen de ces deux vertus conserve toutes les autres.
Encore que la crainte soil ombrageuse, et que les inauv qu'elle découvre I donnent, néanmoins elle a tant do rapport avec la prudence , que pour peu d'aide qu'on lui
1 1 i' .'vnr sapienuam onuten mihi ex animo expe- » loral. ï.rml.
{U l'iii.i.hii.i prxseoiia ordinal, fulur» providei,
renls , et quoiqu'elles s'assistent mutuellement, elles semblent avoir protesté de ne >u rencontrer presque jamais en une môme personne. La prudence esl le partage de ces vieillards qui ont blanchi dans les affaires, el qui onl consommé toute leur vie a remarquer les humeurs des peuplas, les révolutions des Liais, el les divers changements de la fortune ; la valeur ,m contraire esl le partage des jeunes -eus qui, ayant plus de vigueur que d'expérience, sont plus propres i exécuter q .'a délibérer, et réussissent plus heureusement dans lu combat que dans lu conseil, il n'appartient qu'au Verbe élorael d'être tout ensemble la sagesse et la puissance, le bras et l'idée de l'en-; mi s
dans les i reliures ces qualités smil séparées, el celui qui a beaucoup de fort e , n'a lu
plni lonreotque bien peu de connaissance.
Il faut que le ciel tasse un miracle pouras-
prattertta reoordalar. Viirw.
(3) Consi'iiri qnoddam divin m c i \ri$i.
DE L'USAGE DES PASSIONS
sembler ers avantages incompatibles , et il n'est pas plus malaisé d'accorder la flamme avec la neige, que d'unir la prudence avec la force. Aussi faut- il avouer que comme la crainte est plus avisée que généreuse, elle a ussi bien plus de lumière que de chaleur, et elle est bien plus propre à délibérer qu'à combattre. Enfin on l'accuse de prendre toujours les choses au pis, et de faire les maux plus grands qu'ils ne sont. Mlle ressemble, disent-ils, à ces lâches espions que Moïse envoya pour découvrir la Palestine, et dont les infidèles rapports pensèrent détourner le peuple juif d'une si noble conquête. Elle fait d'un atome une montagne , toutes les bètes lui semblent des monstres, et elle ne voil point de danger qu'elle ne juge inévitable. Il est vrai qu'elle embrasse presque toujours le plus mauvais parti, et que pour n'être point abusée , elle se figure le mal avec toutes ces extrémités : mais certes elle en est plus conforme à la prudence, qui ne cousu te jamais l'avenir, qu'elle n'y remarque tous les dangers qui peuvent arriver,elqu'ellenepréparedesforces pour combattre tous les ennemis qui la peuvent attaquer. Elle ne considère pas ce qui se fait seulement , mais tout ce qui se peut faire : quaud elle voit naître un malheur , elle e.i veut savoir le progrès, et elle se donne un peu d'inquiétude pour se procurer un repos assuré. Les stoïciens ne trouvent point de meilleur expédient pour se défendre d'un péril qui les menace, que de s'imaginer qu'il arrivera , et de le combattre en esprit, pour le surmonter en effet il); si bien qu'au jugement même de nos ennemis , la prudence n'a point d'autres maximes que la crainte; cl celte fidèle esclave n'a point d'autres mouvements que ceux de sa souveraine.
11 est vrai que comme elle est voisine des sens, et qu'elle réside en la partie de l'âme, où se forment les orages, elle ressent toujours quelque trouble , et elle ne fait presque point de jugements qui ne soient accompagnés d'émotions; mais là l'esprit peut facilement détromper, et parla ciartéde son feu, il peut dissiper toutes ces fumées qui s'élèvent de l'imagination. Il faut qu'il l'oblige à regarder les objets qui l'épouvantent, et qu'il lui rende l'assurance en lui faisant voir de plus près ce qui lui avait causé de l'étonnemeiit; il faut qu'il oie aux supplices la pompe qui les rend effroyables, et à la douleur les plaintes qui la rendent éloquente; il faut qu'il lui apprenne que, sous ces apparences trompeuses, il n'y a qu'une mort commune, que les enfants ont scufferle, que les soldats ont vaincue, et que les esclaves ont méprisée (2). Les tourments les plus pompeux ne sont pas toujours les plus violents : une suppression d'urine est plus douloureuse que la roue , un goutteux souffre souvent [dus de mal dans son lit qu'un criminel à la torture, et un homme à qui ou
(1) Si vis onincm sollicîluitineui exu'ere, quîdquiJ
vereris ne eveniat, eveutunim ulique nropone, et quoiiciinque ïlud malinu est teeuui meure. Senec, fcp. ïi.
tram lie la tête n'endure pa tant de douleur que celui qui meurt de la fièvre. C'est donc à l'esprit de persuader à la crainte, que toutes ces choses qui nous étonnent ne sont pas celles qui nous blessent, que les maux éclatants ne sont pas les plus sensibles, et que ceux qui paraissent les plus sombres sont quelquefois les plus dou'oureux. Ainsi elle s'affermira contre les maux , et se soumettant à la conduite de la raison, elle ne réservera de ses appréhensions, que ce qui lui sera nécessaire pour s'empêcher d'èire surprise.
Mais si la crainte peut nous servir pour combattre le vice , elle peut être employée pour défendre la vertu : et il semble que ce soit le principal usage, auquel la nature l'ait destinée : car la honte n'est autre chose que la crainte de l'infamie, et celle passion innocente est la protectrice de toutes les venus. C'est à elle que les juges doivent leur intégrité, que les soldats doivent leur courage, que les femmes doivent leur chasteté ; c'est par ses soins que la piété est conservée, et il faut que tout le monde confesse qu'il n'y a point d'affection en notre âme plus agréable ni plus utile que la honte. Puisque nous lui avons tant d'obligation, il est bien raisonnable de la connaître et de lui rendre l'honneur qu'elle mérite : elle porte la couleur de la vertu, et celle rougeur qu'elle répand sur le visage est une marque de son innocence; mais elle est si délicate que la moindre chose du monde la peut corrompre ; elle ressemble à ces fruits nouvellement cueillis , dont la fleur se perd aussitôt qu'on les touche, fille se détruit elle-même; I s louanges qu'on lui donne l'offensent, et on la fait perdreaux femmes, en leur en faisant des reproches. Si elle est facile à perdre, elle n'est pas moins difficile à recouvrer : car quoiqu'elle soit douce, elle est glorieuse, et quand une fois on l'a bannie , il est bien malaisé de la faire revenir. L'espérance succède souvent au désespoir, la joie reprend la place que la tristesse avait occupée, et quelquefois la haine se convertit en amour; mais la honte ne paraît jamais sur un visage dont l'insolence et l'effronterie l'ont chassée. Comme celte passion esl la compagne de la pureté, elle est de son naturel, el la perte de l'une et de l'autre est irréparable. Elle a tant d'a\ersion pour le péché, qu'elle n'en peut souffrir la présence; son no n la fait rougir, ePc appelle tout le sang du cœur à son secours pour se défendre de cet ennemi. Mais elle n'est jamais plus puissante que quand elle combat pour la vertu; car elle fait tant d'efforts en sa faveur, qu'elle lui procure loujouis de glorieuses victoires ; elle oblige toutes les passions à la secourir, elle leurdépeinl le crime si effroyable, qu'elle leur augmente la haine; et elle leur représenlc l'innocence si belle, qu'elle leur en augmente l'amour. Elle réveille l'espérance, elle anime la hardiesse, elle irrite
(2) Toile istam poinpam sub qua laies et slultns
teriilas : mors es quant imper servus meus, quaiu ancilla eo.itcnips t. Sfll., Ep.H,
DE L'USAGE DES TASSIONS
ie ciésir, et ei'.e échauffe la co'ère : si bien que c'est une passion qui se répand dans Imites les autres, et qui leur donne de nouvelles forces pour soutenir les intérêts de la vertu. Quoiqu'elle soitlimide, elleencouragc l'es soldais : ils ne sont vaillants que parce qu'ils sont honteux, et ils ne méprisent le danger que parce qu'ils craignent l'infamie; une crainte en chasse une autre, et ceux qui ne cèdent pas à la valeur, se 1. lissent vaincre à la honte. Quoiqu'elle soit indulgente, elle rend les juges sévères, et lorsqu'on lâche de les corrompre par les présents ou de les étonner par les menaces, elle les relient dans leur devoir par la crainte du déshonneur. Quoiqu'elle soit faible, elle rend les femmes courageuses, et pendant qu'elle répand sa rougeur sur leur visage, elle répand une secrète vertu dans leur cœur, qui les fait triompher de ces dangereux ennemis qui les poursuivent. O sexe n'a point d'autre force que celle qu'il emprunte de celte passion innocente, il ne se conserve que par la crainte de l'infamie, et qui lui aurait ôlé celte défense, lui ravirait aisément tous se> antres avantages. La nature même, qui sait bien qu'il aime autant la beauté que la vertu, lui a persuadé que la honte le rend plus agréable. En effet, la pudeur esl un fard innocent, les femmes ne paraissent jamais plus belles que quand elles sont un peu honteuses, et il n'y a point de visage pour agréable qu'il puisse être, qui ne reçoive un nouvel éclat de cette rougeur innocente qui accompagnela honte. Elle est si acquise à la vertu, qu'on a bonne opinion de toutes les personnes qui la portent, et elle défend les inirréls de la raison avec tant de chaleur, que son empire serait déjà ruiné, si cette passion était bannie de la terre.
Car l'expérience nous apprend qu'il y a bien plus d'hommes qui s'éloignent du péché par la honte que par le devoir, et que la crainte de l'infamie a bien plus de pouvoir sur leurs esprits que l'amour de l'innocence. C'est pourquoi le diable reconnaissant bien que cette passion esl contraire à ses desseins, et que pour nous la faire perdre, il faut détruire notre nature, il lâche de nous persuader que la ver ta est criminelle , afin que devenant infâme dans notre opinion, In honte qui la défend toujours soii contrainte de l'abandonner. Il a orn qu'il était plus i a cile d'éler à la vertu son estime, que llnnorenee à la honte: ne pouvant corrompre celle-ci, il a essayé de la tromper, et pour lui taire perdre I aversion qu'elle avail du péché, il lui a fait croire qu'il était gloi ieus. Cette erreur est m bien répandue par tout
monde, qu'il j a maintenant des rerlui infâmes et des vices honorables. La vengeance pansa pour grandeur de eonrage, el i oubli des Injures pour lAchelé : l'ambition ■ si illustre, ci parce qu'elle l'attacha .mx
c ooronnes, elle prétend n'être plus bonlCOie.
La modestie et l'humilité sont méprisées, et
(1) llaqoequod untim habebsnt, In maMsbnnwn
j. c< .11 • 1 1 1 \en i utidiam • Inudant s i i -\
ij tibiu crubcsccuaiil , et vilio glori.in'ur : iduoiuo
parce qu'elles cherchent la solitude et le silence, elle- ont perdu toute leur gloire. L'opiiiiâlrclé dans le crime esl la marque d'un espril fort , la pénitence et le changement de vie esl une preuve de faiblesse. Ainsi toutes choses sont confondues, el la honte se laissant séduire à l'opinion, prend sans y penser le parti du vice, el quitte celui de la vertu. Les méchants qui se cachaient se produisent sur le iheâlr -, el perdant !a confusion, qui était le seul bien qui leur restait dans tous leurs maux. i!s deviennent insolents et tireni vanité de leurs Grimes. Le chemin du salut leur est fermé, et depuis qu'ils onl donné des Lires honorables à des choses infâmes , on ne peut [dus espérer que la honte les convertisse , ni que celle qui les piquait d'honneur les réduise à leur devoir (lj. Pour éviter ce malheur, il faut désabuser celle passion innocente, el donnant à chaque objet le nom qu'il mérite, la lirer de l'erreur où elle s'est imprudemment engagée. H faut lui apprendre que tout ce qui esl éclatant n'est pas vertueux, el que tout ce qui est sombre n'est pas criminel ; il faut lui persuader que les verlus les plus humbles sont les plus utiles, el que les vices les plus honotables sont les plus dangereux. Avec ces bonnes maximes elle reprend: a le parti de l'innocence, cl se repentant de s'être laissé tromper, elle poursuivra ses ennemis avec d'autant plus d'ardeur, que sa haine sera augmentée par leursupercherie, et qu'en défendant les intérêts de la vertu, elle so vengera encore de ses injures particulières.