‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 227 sur 251 · CINQUIÈME TRAITÉ · texte numérisé non relu

CINQUIÈME TRAITÉ

DE LA COI.i H K .

PREMIER DISCOURS De la nature, des propriété s cl des effets de la colère.

Les vertus sont si étroitement unies les unes avec les autres, qu'on ne les peut séparer sans leur faire violence : soin eut aussi elles se mêlent ensemble, et ces nobles habitudes se confondent pour en composer une seule. La clémence qui fait régner heureusement les souverains, emprunte ses beautés de deux ou trois de ses compagnes : elle doit sa conduite à la prudence, sa douceur à la miséricorde, et sa gloire a la générosité. La wilcur qui fait triompher les conquérants lient lOUlei ses richesses de la libéralité des

autre* vertus, el qui lui aurait été la grandeur qu'elle '.ire de In magnanimité, l'adreaaa

qu'elle prend île la discielion, el la modération quelle reçoit de la justice, il ne lui res. lerait plai qu'une raine ombre d t lontea véritables grandeurs. Quoique lai passions

ne soii ni pal m |j bonne intelligence que les vertus, il y en a pourtant quelques-unes qui ne si ban tonnent jamais, el il s'en trou t n

même quelques autres qui ne vivent que

d'emprunt , el qui seraient pauvres si elles

voulaient l'acquitter. L'espérance est de sa nombre, car elle n'a que Ici liieni qu'on lui

i quidam Adolescent n lii '-i , eooi lioi ii idiid Uiulus n i enii. Si ni t , nta l n i

. - . it.

donne, cl si le désir qui la pique, la crainte qui la retient et l'audace qui l'anime l'avaient quittée, il ne lui resterait plus que le nom. La colère est de même condition; quoiqu'elle fasse (ant de bruit, elle tire toute sa force des passions qui la composent, et il semble qu'elle ne soit courageuse que parce qu'elle est bien accompagnée. Elle ne s'élève jamais dans notre âme, que la douleur ne l'appelle; elle ne recherche point la satisfaction de ses injures qu'elle n'y soit sollicitée par le désir, provoquée par l'espérance et encouragée par la hardiesse (1) : car celui qui est irrité se promet la vengeance de son ennemi ; mais quand il c-l si faible qu'il ne la peut espérer, sa colère se change en tristesse, et n'ayant plus les passions qui l'entretenaient, elle perd son nom et sa nature. De tout ce discours il est aisé de conclure que ïa colère n'est autre chose qu'un mouvement de l'appétit sensitif qui recherche la vengeance d'un outrage : c'est pourquoi Aristote a cru qu'elle était raisonnable, et que dans sa fougue même elle avait quelque ombre de justice. En effet elle ne s'émeut jamais, qu'elle ne s'imagine avoir reçu quelque déplaisir, et elle ne prend les armes que pour venger les injures qu'elle pense avoir reçues (2). En quoi elle est bien moins criminelle que la haine : car celle-ci souhaite le mal tout pur à son ennemi, et sans chercher de prétexte ni d'excuse à sa fureur, elle veut per.lre celui qu'elle persécute; mais celle-là ne lui désire que la peine de son crime, et ne regarde pas la vengeance comme un excèsdéraisonnable, mais comme un juste châtiment. Celle-ci ne s'apaise quasi jamais : elle décharge sa cruauté sur les innocents , elle poursuit les morts dans le tombeau ; si nous croyons les poètes, elle descend dans les enfers pour y tourmenter les damnés, et elle monterait dans les cieux si elle pouvait, pour y affliger les bienheureux ; mais celle-là est satisfaite quand elle est vengée : lorsqu'elle croit que le supplice égale ou surpasse l'injure, elle s'adoucit, et par une providence de la nature , elle se convertit en miséricorde (3). Elle épargne les jusles, et lors même que les criminels deviennent misérables, elle perd le désir de s'en venger. J'avoue bien que quand on lui résiste, elle s'anime, et que quand elle surmonte ses ennemis, elle trouve du plaisir en leur déf.iite; mais elle ne cherche point cette infâme volupté que trouvaient les tyrans en la mort du leurs sujets ; car ils ne cherchaient pas tant à se venger d'une in.ure qu'à contenter leur brutale cruauté; et dans le supplice des innocents, ils se conduisaient plutôt par Les mouvements de la fureur que par ceut de la colère (i). Enûn , tous les philosophes eu

(I) Ira sicut et ullio doloris confessio est. Sen., lib. m de Ira, c. S.

(i) Nulli irascenli sua ira viJelur injusta. Aua , lib. de Yero iitnoc, c. 5, 1».

(5) Iram saspe misericur ia rétro cgit. Sen. , lib. i de Ira, c. 16.

(i) ILec non est ira, feritas est; necilli verbera in uliionein petuntur, sed in voluptateiu. Sen., lib. u Diction*, des Fassions.

DE L'USAGE DES PASSIONS

ont eu si bonne opinion, qu'Arlstole s'est persuadé qu'elle prenait toujours le parti de la raison contre le vice, q'ie c'était elle qui nous animait aux belles actions , et que les hautes entreprises des souverains n'étaient pas moins les effets de cette passion que de la vertu (5) ; il a cru que tous ces désordres de notre âme, qui servent à la volupté, ne pouvaient être domptés que par la colère, et que l'appétit concupiscible pervertirait la raison s'il n'était converti par l'irascible. Il semble, à l'entendre parler , que tous les grands hommes soient colères , que cette passion ne soit pas seulement la marque d'un bon naturel, mais celle d'un excellent courage, et que l'esprit ne puisse rien concevoir de généreux, s'il n'est un peu irrité. Je crois bien avec lui que ce sentiment de notre âme peut être utilement employé au service de la vertu, quand il est modéré par la raison et par la grâce; mais certes il a plus de besoin de conduite que les autres, et comme il est extrêmement violent, il cause de grands désordres s'il n'est soigneusement réprimé. Car quelque inclination qu'il ait pour le bien, il est trop prompt pour être réglé ; et quoiqu'il témoigne aimer la justice ei la raison, il est trop fougueux pour être juste ou raisonnable. Nous serions perdus si la colère était aussi opiniâtre qu'elle est soudaine, et la terre ne serait plus qu'une solitude, si cette passion avait autant de "durée qu'elle a de chaleur. La nature ne pouvait mieux nous faire paraître le soin qu'elle a de notre conservation, qu'en donnant des bornes étroites à la plus farouihe de nos passions; et puisque l'amour qu'elle nous porte l'a obligée à rendre les monstres stériles, et à donner une courte vie aux bêtes les plus furieuses, elle devait attacher la brièveté à la colère, et ne donner qu'un terme bien court à une passion si dangereuse (G). Encore ne laisse-t-elle pas de causer beaucoup de malheurs en ce peu de temps qu'elle dure : elle emploie bien les moments que la nature lui a donnés, et en peu d'heures elle l'ait bien des ravages ; car, outre qu'elle trouble l'esprit de l'homme, qu'elle altère sa couleur, qu'elle semble se jouer de son sang, que tantôt elle le retire auprès du cœur, tantôt elle le rejette sur le visage, qu'elle allume des flammes dans les yeux, qu'elle met des menaces en la bouche, et qu'elle arme les mains de tout co qu'elle rencontre, elle produit des effets plus étranges dans le monde. Elle en a mille fo s changé la face depuis sa naissance : il n'y a point de province où elle n'ait fait quelques dégâts, et l'on ne trouve point de royaume qui ne pleure encore sa violence. Ces ruines qui ont aulrol'o.s été Ici fondements de quel-

de Ira, c. 5.

(5) (Jalcar est virtuiis, bac erepta, iuermis aninius ; et ad coiiatus roagnos piger niersque. Arist. in Sen , lih. m de Ira, c. 8.

(ti) Nature unis debemus quoà hune ftno em contraxerit : actuni esset de homlnibus si perlinax in fubset. Adluic cum brevi durci, quid pejusf

JJ

que superbe ville, sont les resles de la colère ; ces monarchies qui gouvernaient autrefois toute !a terre, et que nous ne connaissons plus que par l'histoire, ne se plaignent pas tant de la fortune que de la colère; ces grands princes dont l'orgueil est réduit en poudre soupirent dans leurs tombeaux, et n'accusent que la colère de la perle de leur vie et de la ruine de leurs Etals. Les uns ont été assassines dans leur lit; les antres comme des victimes ont été immolés auprès des autels : les uns oui malheureusement fini leurs jours au milieu de leurs années, et tant de soldats qui les environnaient ne les ont pu défendre de la mort; les autres ont perdu la vie dans leur lr6ne, sans que cet éclat qui brille sur le visage des rois pût étonner leurs meurtriers : les uns ont vu leurs propres enfants attenter à leurs personnes ; les autres ont vu répandre leur sang par la main de leurs esclaves. Mais sans se plaindre de leurs parricides, ils ne se plaignent que de la colère , et oubliant tous leurs désastres particuliers , ils ne condamnent que cette passion qui en est la source féconde et malheureuse (1).

Et certes, leurs plaintes sont bien justes, puisque de tous les désordres de notre âme, il n'y en a point de plus farouche ni de plus déraisonnable. Et je ne sais pas pourquoi Aristotc s'est imaginé qu'il servait à la raison, et qu'il suivait toujours ses mouvements, si ce n'est qu'il ail eu dessein de nous apprendre que celte passio.i plus ambitieuse que les autres, voulait paraître ra'sonnable dans son excès, et par un exécrable attentat, obliger la raison sa souveraine, à défendre les injustices de son esclave ; car elle rherche toujours des excuses à ses crimes ; quoiqu'elle répande le sang humain, qu'elle immole des victimes innocentes , qu'elle aballe des villes entières, et que sous leurs ruines elle accable leurs habitants, clic veut que l'on croie qu'elle est raisonnable. Souvent elle reconnaît elle-même la vanité de ses ressculiments ; néanmoins elle persévère sans raison, de peur qu'on s'imagine qu'elle a commencé sans sujet. Son injustice la rend opin:àtre, elle s'échauffe avec dessein , elle veut que son excès soit une preuve de sa justice , et que tout le monde s'imagine qu'elle a puni justement ses ennemis, parce qu'elle les a punis sévèrement [2). Voilà oc qu'elle emprunte de la raison , cl ce qu'elle a de plus insolent que les autres passions , qui dans leur dérèglement sont aveugles , et n 'offensent leur souveraine que parce qu'elles ne connaissent pas leur autorité ; mais celle-ci eu abuse impudemment, et par une épouvantable tyrannie, elle l'emploie pour exécuter ses crimes, après s'en 6 ro servie pour les commettre.

C'est pourquoi je trouve que Sénèquo a

(\) Aspico liotiil rssiinri ruiri civiuiiiiii IimiI.iiii ni i

vi\ noUOilii : bec ira defeeit. Aspice lOlltuiHnes sine hanlutione déserta*, bai Ira eihau il. Alpine i"i mémorial prodH w duce •. dmH exempta foll : aHum ira m iniiiii -un confundii; alium tnler aacra montai percutai! : alium Alii patfictds dare aaoguinem juin. Sm., hb. i Ui- ha, otji. t.

grande raison de dire qu'elle est plus criminelle que le vice môme , et qu'elle commet les injustices, dont ils ne sont pas coupables. L'avarice amasse du bien, et la colère le dissipe. Celle-là ne fait du mal qu'à soimême et oblige les héritiers qui lui succèdent ; mais celle-ci fait du mal à tout le monde, comme si elle était une peste publique : elle met la division dan^ les familles, le divorce dans les mariages, et la guerre dans les Etals. L'impudicilé cherche un plaisir infâme, mais qui ne nuit qu'à des criminels , et la colère en cherche un injuste, qui porte préjudice à des innocents. L'envie, toute maligne qu'elle est, se contente de souhaiter le malheur d'aulrui , elle en laisse l'exécution à la fortune, et lui remet l'accomplissement de ses désirs ; mais la colère, impatiente qu'elle est, ne peut attendre cette puissauce aveugle, et prévenant sa rigueur, elle prend plaisir à faire des misérables. Enfin elle est la cause de tous les maux, et il ne se commet point de crimes dont elle ne soit coupable. Il n'y a rien de plus fâcheux que les inimitiés, c'est la co'ère qui les entretient; il n'y a rien de plus cruel que le meurtre, c'est la colère qui le conseille; il n'y a rien de plas funeste que li guerre, c'est la colère qui l'allume (3). Ele étouffe toutes les autres passions, quand elle règne dans une âme, et elle est si absolue en sa tyrannie, qu'elle convertit l'autour en haine, et la pitié en fureur. Car il s'est vu des amants qui, dans l'excès «le leur colère, se sont enfoncés dans le sein le même poignard qu ils venaient de plonger dans celui de leurs maîtresses, et qui ont commis deux meurtres véritables pour venger une injure imaginaire. On a vu des avaricieux trahir leurs inclinations pour contenter leur colère, et jeter toutes leur» richesses dans les eaux ou dans les llainmes, pour obéir à son impétuosité; il s'est trouve des ambitieux qui ont refusé les donneurs qu'on leur présentait, et qui ont foulé aux pieds les diadèmes, parce que la colère qui occupait toute leur âme eu avait effacé les désirs de la gloire.

Cependant bien qu'elle soit si pernicieuse, il n'y a point de passion qui soit plus commune, cl il semble que la nature, pour r.o is punir de tous nos crimes , ait voulu que, comme une furie vengeresse, elle persécutât tous les hommes. Il ne se voit point de nation qui n'en ressente la fureur, cl de tant de peuples différents en coutumes, eu babils i'l langages, il ne s'en est point encore trouvé qui soit exempt de cette cruelle passion. Nous avODS vu des peuples entiers qui se sont défendus contre le l.ive, à l,i faveur de la pauvreté, al qui ont conserve leur innocence, pour n'avoir jamais connu les richesses: nous en avons vu qui, pour n'avoir point

Pen everamus ne \i leamur cu'pisse sine oauss. Pertinaciorei mis facii Iniquiin Ira, ei augemus,

quasi -ir^u niiiiii sii jus .• irascendl k,:>v |1,t Irasei.

.s. il.. Hb, m dé Ira, e. 29.

liliil simultalibus graviui ; li il ira i

Nilul Bit bello i sims; ja in,,- |,(,i- niHiin na pro-

ruinpu. .s'en., d/i. m </e fr», t. •>.

DE L'USAGE DES PASSIONS

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de demeures arrêtées , sont en un perpétue! mouvement, et bannissent la paresse, pour ne p.is savoir l'art de bâtir des maisons ; nous en avons vu d'autres qui marchent nus, et qui n'ont pu encore apprendre, ni de la honte, ni d'e la nécessité, à se faire des habits; nous en voyons qui, possédant tout en commun, ne savent point disputer pour une partie, et qui, n'ayant pas perdu tou'e la pureté naturelle, ne connaissent point les injustices que l'avarice a fait naître parmi nous; mais il ne s'en est point encore trouvé qui soit exempt de la colère. Elle règne parmi les peuples civilisés aussi bien que parmi les barbares; elle commande en tous les lieux de la terre, et elle emploie [es arcs et les flèches pour se venger, où elle n'a pas encore introduit l'usage des mousquets et des épées (1).

Enfin l'on n'a jamais vu une passion agiter toute une province, ou posséder toute une armée. Jamais l'amour, quoiqu'il soit le maître des passions, n'a pu rendre une ville entière amoureuse d'une même femme ; Hélène n'eut qu'un petit nombre d'amants, et de tant de capilaines qui combaltirent pour elle pendant le siège de Troie, il n'y avait que son adullèie et son mari qui lus eut épris de sa beauté. L'avarice ne rend pas tous les hommes sordides, et s'il y en a quelques-uns qui amassent des richesses, il s'en trouve d'autres qui les dissipent ; l'ambition même ne travaille pas tous les hommes : si les uns cherchent les honneurs , les autres les fuient ; si les ur.s se veulent produire, les autres se veulent cacher, et parmi tant de coupables on rencontre toujours quelques innocents. L'envie n'est pas un mal public, et si la vertu a des ennemis, elle a des admirateurs ; mais la colère est une contagion qui se répand dans toute une ville en un moment (2). Une harangue a mis les armes à la main de tout un peuple , et l'on a vu confusément les hommes, les enf mis et les femmes, agités de cette passion, donner la mort à leurs citoyens, ou déclarer la guerre à leurs ennemis. Les sujets se sont révoltés contre leurs princes, les soldats ont conspiré contre leurs chefs, le peuple s'est bande contre la noblesse, les enfants se sont élevés contre leurs pères, et tous les droits de la nature oui été violés à la sollicitation de la colère.

M lis ce qu'a de plus fâcheux un mal si étrange, c'est qu'il tire sa naissance de toutes choses : car encore qu'il soit si grand, et qu'il se répande comme les embrasements, il ne faut qu une étincelle pour l'allumer. 11 est si facile à s'émouvoir, que souvent ce qui le devrait apaiser l'irrite, et ce qui pourrait le satisfaire l'offense. La négligence d'un valet le met en fougue, la liberté d'un ami le jette dans le désespoir, et la raillerie d'un ennemi l'engage dans le combat. Avec tous ces mal-

(1) Nullam transit xlatem, nulltiin linminum genus excipil, tain inler grains qnam liai tiares polcns : non minus pemiciosa legcsmetueiitiuusquamuuilius jura iHstiuguit utodus virium. Sen., lib. m de ha, cap. 2.

(2i Ca:lera vilia singulos Domines corri|iitml : his

heurs, la colère serait supportable si elle pouvait prendre conseil ; mais elle est si violente dans sa naissance même, qu'elle est incapable de recevoir les avis qu'on lui donne. Car elle ne croit pas successivement comme les autres pissions, elle ne fait pas son progrès avec le temps, il ne lui faut pas des mois pour jeler des racines dans notre cœur : un moment lui suffit pour se former. Elle ne. marche pas lentement, comme l'envie ou la tristesse : quand elle commence, elle a toutes ses forces; quand elle naît, elle a déjà toute sa grandeur; et si 1 s autres passions, dans leur chaleur, poussent nos esprits, celle-ci, dans sa fureur, les précipite (3j. Comme elle est si prompte, il ne faut pas s'étonner si elle est si inconsidérée, et si, pour nous venger d'une injure, elle nous fait hasarder notre vie ; car elle n'écoule que ses désirs , elle ne suit que ses mouvements, cl elle ne reconnaît point d'autres lois que celle de sa violence. Elle n'attaque jamais son ennemi qu'elle ne se découvre, et elle ne lui porte point de coup qu'elle ne se mette en hasard d'en recevoir un plus dangereux. Elle perd la victoire, parce qu'elle la recherche avec trop de chaleur, et elle vient en la puissance de son ennemi, parce qu'elle n'est pas en la sienne. Eucore que toutes ces mauvaises qualités nous apprennent assez clairement combien il est facile d'abuser de la colère et combien il est difficile d'en bien user, je ne laisserai pas de garder l'ordre que je me suis prescrit et d'employer les deux discours qui me restent à faire voir les vices et les vertus dont elle peut prendre le parti. Mais, dès à présent, je confesse qu'une passion si violente ne cède guère à la raison, et que si la grâce ne nous assiste puissamment pour la combattre, il est bien malaisé de la vaincre.

Du mauvais usage de la colè-te.

Puisque la colère n'est autre chose qu'une vengeance naturelle, et que l'une et l'autre se piquent de justice cl de grandeur de courage, je ne trouve point de meilleur moyen. pour en découvrir le mauvais usage, que d'en faire voir l'injustice et la lâcheté; car la plupart des hommes ne persévèrent dans leurs désordres que parce qu'ils les estiment, et ceux qui sont irrités ne conservent le désir de se venger que parce qu'ils le jugent raisonnable. Les impudiques s'excusent sur leur faiblesse, et s'ils ne sont pas aveuglés, ils n'approuvent pas un péché que la raison et la nature condamnent. Les envieux cl les médisants cherchent des prétextes à leurs calomnies; et sachant bien que leur crime est accompagné de bassesse, ils se déguisent accortement et tâchent de lui donner quelque couleur de justice. Mais la vengeance et

alle<t;s est qui interdum publiée concipilur. Sen., lib. ni de Ira, c. -1.

(3) .Nui paulaliin proeedit, sed duin inciptl loti est. Caetera vilia impellunt aniinos, ira pr.ecipil.il. Sen., lib. m de /ci, c. 1

DE L'USAGE DF.S PASSIONS

l.i ci 1ère liront vanité de leur violence : comme -'iles se croient foniées en raison, elles se produisent insolemment, cl veulent nous persuader que tous leurs excès sont également justes et courageux. Cependant 'lies n'ont rien de ce qu'elles pensent^ avoir, et i!c tous les mouvements de notre àme, il n'y en a point de plus injuste ni de plus lâche. On s'imagine qu'il est généreux, parce qu'il est ordinaire aux grands, et l'on se persuade qu'il est noble, parce qu'il fait sa rési- 'lenee dans le ciur des souverains; mais, certes, la colère n'est pas tant une preuve

qui n'a pas assez de vigueur pour s'opposer à la violence, elle se donne la liberté de loul en! reprendre , et el'.e croit se pouvoir tout promettre d'un esclave qui ne lui peut rien refuser. Si eile entre dans l'âme d'un roi qui n'a pas assez de courage pour se défendre de sa tyrannie, elle emploie la faiblesse de son c-prit et la puissance de sa fortune pour exécuter tous ses desseins ; elle lui persua le que la vengeance est glorieuse, qu'un prince n'est jamais plus absolu que quand il est redouté, et que de toutes les marques de la s uverainetè il n'y en a point de plus a^su-

de leur grandeur que de leur faiblesse. Si la rée que la mort de ses ennemis. AI >rs les voluplé ne les avait point amollis, et si celle tendresse qui accompagne les bons succè9 ne les avait point rendus sensibles aux moindres injures, ils n'échapperaient pas si facilement; ils mépriseraient les oulrages, et sahanl bien que leur dignité les élève au-dessus des tempêtes , ils se moqueraient des vains efforts de ceux qui lâchent de les offenser. Mais la servitude qu'ils demandent de leurs sujets, et la honteuse déférence que l'on rend à tous leurs désirs , est cause qu'une honnête liberté les irrite. Ils prennent les bons avis pour des mépris, et les ron«eils raisonnables pour des entreprises contre leur autorité. Ils ne sauraient souffrir une laro'e véritable; et la fortune les a rendus si délicats, que les soupçons leur servent de preuves pour condamner les innocents : ils ressemblent à ces personnes qui, n'ayant pas encore une sanlé bien affermie, ne peuvent souffrir la pureté de l'air ni la lumière du soleil; le moindre exercice leur donne de l'éiuolion, et ce qui divertirait un homme qui se porte bien les travaille et les incommode. Ainsi la plupart des grands ne saui aient supporter la fidélité de leurs domestiques ; il faut corrom;>re la vérité si l'on veut qu ils la reçoivent ; ei le tempérament de leur esprit est si faible, que la sincérité d'un ministre est capable de l'altérer. Les remèdes qu'on leur présente leur semblent des poisons ; ils croient qo'on attente à leur honni ur quand on reprend leurs défauts; et de quelque douceur que l'on tempère une réprimande, elle passe toujours, dans leur âme, pour injure. Oui ne uni que cette grandeur est uue pure faiblesse, et que la col re qui les transporte est une marque de IV qui i> s accompagne?

Aussi l'Ecriture sainte, qui connaît si bien l'oi gine de tous n<>s désordres, u"u> apprend que la colère des femmes u'est plus violente que elle dis hommes que parce que leur naturel esl plus infirme, el qu'elles n'ont pas assez de force pour Boulenir l 'impétuosité de celle passion ; car quand e le

trouve une ai |ui lui résille on qui ni' se

laisse pas ployer aisément, elle s'aient il aussitôt, ' t, pi riant sa lougur, elle se laisse conduire par la raison. .M. us quand elle en laouve nu'- qui s'abaudonoe à son pouvoir, qui se laisse emporter i ses mouvements, et

Etats deviennent des tyrannies, le sang des sujets inonde les villes, le nombre des bourreaux excède celui des cr. mincis, el toutes choses sont déplorées , parce que la colère abuse de la puissance du souverain, qui tin lui peut résister. Oue n'a-l-elle pas entrepris,quand elle a eu des rois pour ses esc'aves el qu'elle s'est servie de leur pouvoir pour exercer sa fureur? Ouelles marques de cruauté n'a-l-elle pas laissées dans '.e monde, quand elle a régné dans le cœur des monarques? Quelles campagnes n'a-l-elle p -s jonchées de morts, el quelles provinces n'at- elle pas désertées?

Cambyse fit couper le nez à tous les habitants de la Syrie, pour obéir à sa colère, et jugeant que la mort était un supplice Irop commun cl trop honorable, il en voulut inventer un autre qui fût aussi étrange que honteux. 11 eût Iraité p'us ignominieusement tous les peuples d'Elu opie, si un heureux accident ne se fût opposé à l'exécution d'un si damnable dessein , car la famine le surprit dans les déserts, cl le contraignit de retourner dans son Etal. Mais avant de prendre cette résolution, il suivit le furieux conseil de sa colère, et lit périr par la faim la meilleure partie de son armée. Lorsque les vivres manquèrent à ses soldats, ils se nourrirent des feuilles que portent les arbres et des herbes que produit la terre qui n'est pas cultivée. Quand ils furent engagés dîna les déserts, et que 1rs sables ard nls ne leur fournirent plus de nourriture, ils mangèrent le cuir de leurs bouclier-, el l<> :te. ce- autres choses que la néci ssite Force 1 s hommes de convertir en aliments. Mais comme ils no purent Irouver la lin de celte effroyable soîii de , ce prince dén t : i r.- les pourvoi d'une >iande plus cruelle que la faim, e< les faisant décimer, les contraignit de se dévorer les un le possédail en cure parmi la t du malheurs; et après qu'il e I perdu une partie de ses troupes el mangé l'autre, il ne se lut pas ré olu à la retraite, •'il n'eût i raïut que le sort ne fût ei fin lomhn sur sa té le el ne lui i ût fait éprouver t'est e d'une cruauté qu'il avait commandée I M ils pour nous faire voir que la lâcheté <■>' inséparable de la colère, ce monstre farou ■ • be t isail porter des viandes exquises sur le dos do se, chameaux, pendant que ses misé-

<\) Agebat adbnc Ira regem prxcipllem cum par-

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