‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 228 sur 251 · I . Il lll'lll i I · texte numérisé non relu

I . Il lll'lll i I

il mut ne • i Ipse vui .h. lui ad ortem, loin dent m tignum rccepiui dédit. Sen , fi*, m, o\ //•<;,<-. su.

VK L'USAGE DES TASSIONS.

rafales soldais commettaient des meurtres pour se défendre de la faim, et qu'ils laissaient la postérité en peine de juger lesquels étaient les plus à plaindre, ou ceux q< i vivaient avec tant de misère, ou ceux qui mouraienl avec tant de cruauté. Enfin, la colère ne va jamais sans la faiblesse ; et si quelquefois il lui échappe quelque parole généreuse, elle part toujours d'une âme liasse, et qui n'affecte la grandeur que pour cacher sa bassesse.

On dit que Caligula se fâchait contre le ciel, el, quand les foudres empêchaient ses divertissements, qu'il appelait ses dieux au combat, el que, se servant des paroles d'un poë'e, il leur disait : Otez-moi de ce monde, ou je vous en ôlerai. Dans quelle folie l'avait jeté la colère l Car il fallait qu'il s'imaginât que non-seulemenl les dieux ne lui pouvaient nuire, mais que leur fortune, aussi bien qu" celle des hommes, dépendait de sa volonté. Sénèque a pensé que celte insolence lui coula la vie, el qu'elle obligea ses sujets de conjurer contre sa personne : car ils crurent (jue c'était le dernier effort de la patience que de souffrir un homme qui ne pouvait souffrir les dieux (1). [.a colère n'a donc rien de grand, et lors même qu'elle méprise le ciel et la terre, elle découvre sa lâcheté; ou si vous prenez ses excès pour des marques de sa grandeur, avouez que le luxe est magnifique, puisqu'il fait des trônes d'or, qu'il -e pare de pourpre, qu'il coupe les montagnes, qu'il détourne le cours des ruisseaux, qu'il enferme les rivières dans ses parcs, qu'il bâtit des jardins en l'air, et qu'il trouve l'intention de suspendre des forêts. Confessez que l'avarice est un crime glorieux, puisqu'elle se roule sur des montagnes d'or, qu'elle possède des terres aussi grandes que des provinces, et que ses fermiers ont plus de pa\s à cultiver que les premiers consuls de l'ancienne Rome n'en avaient à gouverner. Reconnaissez que l'impudicilé est courageuse, puisqu'elle passe les mers pour aller chercher ce qu'elle aime; qu'elle donne des combats, pour l'acquérir ou pour le conserver; que les femmes qui sont possédées par cette passion méprisent la mort pour s itisfaire à leurs désirs, et s'exposent à la fureur de leurs maris pour contenter leurs adultères. Avouez enfin quo l'ambition est généreuse , puisqu'elle no trouve point d'honneurs qui la contentent; qu'elle veut que toutes les années portent snn nom, et que touies les plumes soient employées pour écrire ses louanges. Mais certes toutes ces passions sont lâches : quelque ombre de grandeur qu'el'cs aient, elles sont véritablement basses, cl il n'y a rien de grand que ce qui est raisonnable, ou, pour parler plus chrétiennement, il n'y a rien d'auguste que ce qui esl animé de la grâce de Jésu<-Christ.

Mais afin qu'on ne croie pas que je cherche des exemples odieux pour ôicr à la co-

(1) Ultimx enini patient i;e visum est eiim ferre QuiJovein non ferret. Soi., de Ira, cap, uli.

(-) Won riitasiruu mont, sed ii.iiiini.ts : icut

1ère celte grandeur de courage dont elle ta pique, je veux examin r les raisons qu'on allègue pour sa défense, et la considérer en un étal où elle puisse prétendre ou des louanges ou des excuses. Ne se doit-on pas fâcher quand les lois divines et humaine:, sont violées? N'esi-il pas permis de s'abandonner aux mouvements de la colère, quand elle nous persuade de venger nos parents9 Et n'est-ce pas une aclion de piété, quand on s'anime contre un impie qui profane les autels ou qui déshonore les temples? Je confesse que celle passion ne sauraiL avoir de plus beaux prétextes, et qu'elle est en son lustre lorsqu'elle s'élève pour des sujets si raisonnables. Mais vous trouverez que ceux qui se sont émus pour la défense de leur pays auront les mômes sentiments pour la conservalion de leurs plaisirs ; qu'ils se mettront aussi bien en fougue pour la perte d'un cheval que pour celle d'un ami.clqu'iis feront autant de bruit pour châtier un valet que pour repousser un ennemi. Ce n'est pas la piété, mais la faiblesse qui excite celte colère; et puisqu'elle s'élève aussi bien pour une parole que pour un meurtre, il faut conclure qu'elle n'est ni courageuse ni raisonnable (-2) : aussi la plus grande partie de nos vengeances sont de véritables injustices, et nous nous mettons en danger de commettre un crime toutes les fois que nous voulons être juges en notre propre cause. Nos intérêts nous aveuglent, et l'amour-propre nous persuade que les plus légères injures ne peuvent être réparées que par la mort decoupables. Nous sommes de l'humeur des rois, bien que nous ne soyons pas de leur condition, et nous nous imaginons que tous les outrages qu'on nous fait sont des crimes de lèse- majesté. Nous voudrions que les flammes el les roues ne fussent employées que pour punir nos ennemis, et nous sommes assez injustes pour vouloir engager la justice do Dieu dans nos intérêts ; nous souhaiterions qu elle ne lançât des foudres que sur la tête de ceux qui nous offensent, et, par une haute impiété, nous voudrions que lo ciel fût toujours armé pour notre querelle.

Mais quand nous ne formerions pas tous ces souhaits, noire vengeance ne laisserait pas d'êlre déraisonnable. Le nom même qu'elle porte nous apprend qu'elle est criminelle, et quoiqu'il semble si doux à ceux qui la chérissent , il n'y a rien de plus cruel ni de plus lâche; car elle n'est différente de l'injure que par le temps seulement , et si celui qui provoque est coupable, celui qui se venge n'est pas innocent : l'un commence le crime, et l'autre l'achève; l'un fait l'appel, et l'autre l'accepte; et le second n'est plus juste que le premier que parce que l'injure qu'il a reçue lui sert de prétexte pour eu faire une autre. C'est pourquoi notre religion défend aussi bien la vengeance que l'injure; et sachant bien que nous ne poupueii qui tam parentibus amissis Rebunt quaiu nuci- Ims. Irasci pro suis, non est pii attirai, sed itilirini, Sen., tiv. I, de Ira, cap. 13.

IH43 DE L'USAGE

vons pas earder la justice en punissant nos outrages, elle nous commande «le les remettre eiitre les mains de Dieu, et d'en laisser le châtiment à celui dont les jugements, pour être cachés, ne sont jamais injustes. Elle nous enseigne que c'est entreprendre sur ses droits que de vouloir venger nos affronts, et que, comme toute la gloire lui est due parce qu'il est notre souverain, toute la vengeance lui appartient, parce qu'il est notre juge. Mais ce qui est de plus admirable dans sa doctrine, et ce qui surpasse aussi bien la faiblesse de notre vcrlu que celle de notre esprit, il veut que nous perdions le désir de nous venger, et qu'étouffant ce ressentiment que la nature estime si juste, nous changions notre haine en amour et notre fureur in miséricorde. Il veut que nous imitions sa bonté, et qu'élevés au-dessus d'une condition mortelle, nous désirions du lien à ceux qui nous procurent du mal. Il veut que nous le priions pour leur conversion, et qu'à l'exemple de son Fils unique, qui obtint le salut de ses bourreaux, nous lui demandions la grâce de nos ennemis (1). Il réserve ses plus hautes récompenses à la chari'.é, et nous apprend que nous ne pouvons espérer de pardon si nous ne faisons miséricorde. Il éieve celle vertu au-dessus de toutes les autres, et renversant les maximes du monde, il veut que nous croyions que la grandeur de courage n'est fondée que sur l'oubli des injures, il ne travaille qu'à effacer de nos âmes le souvenir des affronts et la haine des ennemis. A l'entendre parler, il semble que son Etat ne soit fondé que sur celle loi, et qu'on ne puisse prétendre de part à sa gloire si l'on n'imile sa douceur.

La philosophie humaine n'a pu arriver à re comble de perfection; mais encore n'a-l-

• lle pas laissé de remarquer que la haine Hait injusie cl que la vengeance était lâche. Elle a employé de faibles ra sons pour nous persuader de belles vertus, et quand elle n'a pu effacer le scniiment de la colère, elle a lâché de l'adoucir. Elle nous a représenté que le monde était une république dont tous les hommes étaient ciloyens; que si le corps

• lait saint, les membres en étaient sacrés ; et que s'il était défendu de conjurer contre l'Etal, il n'était pas permis d'alienler contre un homme qui en taisait une partie; que ce serai! un étrange désordre si les yeux diminuaient contre les mains, ou 'i les malt s déclaraient la guerre aux yeux; que la nature, qui bs avait unis en un même corps, les avait animés d'un même esprit; et que,

conspirant au bien public, ils l'assistaient mutuellement, de peur que la ruine d'une partie n'attirai celle du tout ; qu'ainsi les hommes étaient obligés de m1 conserver réciproquement pour le saut de I Etal, sachant bien que la société se subsiste que par l'amour, el qu'un corps ne peut vivre, d ni es membres ne sont p,is d'accord (S . routes i es

(t) Oraiiiliiiu r si ergo pro iniini i-, ut Bill obtinesinr i|>siinim converti», aul ho nobia divinx bonilatis

\urj. , lit'. <u Vtra uiiiuc.

DES TASSIONS. 1014

maximes condamnent la vengeance. La nature, toute corrompue qu'elle est, nous apprend, par la bouche des philosophes, que Jésus-Christ ne nous a rien commandé qui ne soit raisonnable, et que si sa grâce nous est nécessaire pour accomplir ses commandements, ce n'est pas tant une preuve de leur difficulté qu'une marque de notre dérèglement. Comme nous devons adorer sa juslice, qui punit nos crimes, nous devons adorer sa miséricorde, qui fortifie notre faiblesse, et reconnaître qu'il ne nous donne point des lois, qu'en même temps il ne nous donne des forces pour les oliseiver.

Dm bon usage de la colère.

Ce poêle avait raison de dire que le chemin de l'enfer était ouvert à tout le monde, et qu'il était permis indifféremment à tous les hommes d'y de-cendre; mais que d'en sortir quand on y était entré et de revoir la lumière du j'iur après qu'on avait demeuré dans les ténèbres, c'était une grâce que le ciel n'accordait qu'à ces grands hommes qui l'avaient méritée par leurs glorieux travaux. Il n'est rien de plus facile que d'abuser de la colère, et de s'engager dans les injustes ressentiments de la vengeance. La nature corrompue nous enseigne ces désordres , et sans autres m.iiires que nos désirs , nous trouvons lous lis jours le moyen de contenter celle passion; mais certes il n'est rien de plus malaisé que d'en bien user, et elle est si farouche, qu'il est plus facile de l'éteindre que de la régler, et de la bannir de notre âme que de la modérer, car elle e-l si violente qu'on ne la peut réprimer, et elle est si soudaine qu'on ne la saurait prévenir. Ses premiers mouvements ne sont pas en noire pouvoir, et dès lors qu'ils sont élevés, elle a fait la plus grande partie de ses ravages. Les autres passions sont redoutables en leur progrès comme les scorpions qui port ni leur renia à la queue; elles réservent toute leur furie à leur exlrémilé, et elles ne sont jamais plus dangereuses que quand elles sont plus âgées. Une haine naissante se peut guérir, mais quand elle s'est accrue atec le temps elle surmonte lous les remèdes. Une envie qui a'esl pas encore bien formée se peut effacer ; mais quand elle a pi is toutes ses forées, il faut que le ci. I fasse (les miracles pour l'étouffer. Un amour qui n'a pas cm oie passé de- y us. dans le cœur, et qui e-l plutôt une complaisance qu'une passion, l'éteint aussitôt qu'il s'esi allume ; mais quand il a pénétré le lond île l'âme, qu'il a porte SCS lia min s dans la \olonle, il l'.ul un long temps pour l'amortir ; el |j la haine, le dépit et la jalousie ne viennent au secours de la raison, elle aura bien de la peine à triompher d'un si puissant ennemi. Mais !a colère a tontes ses forces îles son berceau ; elle est grande au-silot qu elle est formée, et comme si elle était de la ua-

(S) SinclB partes sunti -i universum VNwabils

esl : ergO el le ino le m s;ic. r i si, nain là. i:, ni i -

Vu , /. il i/f Iru ,

dire des esprits, elle n'a poinl besoin du lemps pour s'accroître; de sorte qu'elle est difficile à vaincre dès lors qu'elle commence à combattre, et contre l'humeur des autres p.issions, elle est plus à craindre dans sa naissance que dans son progrès. Elle porte son poison à la tète comme les vipères; si vous pensez l'étouffer quand elle s'élève, vous augmentez sa fureur, et ce monstre est si farouche, que pour apaiser sa violence il faut se résoudre à le souffrir.

C'est pourquoi je ron-cille à tous ceux qui le veulent faire servir à la venu, de prévenir sa naissance et de l'adoucir avant même qu'il soit formé. Il se faut représenter que tout ce qui nous met en colère ne devrait pas seulement nous mettre en inquiétude, que les choses ne nous offensent que parce que nous ne les connaissons pas, que les richesses et les honneurs tirent leur grandeur de notre ignorance, que les accidents de la fortune et les injures de nos ennemis prennent leur force de noire faiblesse (1). Pour les biens qui réveillent nos désirs, il faut se persuaderqu'ils ne valent pas la peine d'être souhaités, que leur perte nous est plus avantageuse que leur possession ; qu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent, et que sous une fausse apparence de plaisir, ils cachent de véritables douleurs. Nous ne savons pas encore leur imposer les noms qu'ils méritent, et par un étrange aveuglement, nous appelons nos supplices des félicités. Nos déplaisirs ne procèdent que de notre ignorance, et la colère ne nous surprendrait jamais si nous ne savions bien que les vertus sont nos richesses et nos honneurs. Tous les biens que la fortune peut nous ravir ne sont pas à nous; quelque visage qu'elle nous en laisse, elle s'en réserve la souveraineté ; et souvent elle nous les Ole pour nous apprendre qu'elle nous les prête el ne nous les donne pis. Comme ils sont plutôt des faveurs de sa libéralité que des effets de notre industrie, il est juste qu'elle en soit avare après en avoir été si prodigue. Enfin toutes les choses qu'elle dépense sont trop basses pour nous occuper, el il ne faut pas trouver étrange qu'elles mettent de la division entre les personnes qui en souhaitent la jouissance et qui n'en peuvent souffrir le partage (2;.

Pour les accidents inopinés, nous devons nous souvenir qu'étant dans le monde nous sommes sujets à ses lois ; que ce serait être trop délicat que de prendre des dispenses que les rois n'ont pas obtenues; que rien n'est arrivé dans les siècles passés qui ne puisse arriver en celui-ci; que noire fortune n'est pas mieux établie que celle de tant de monarques qui ont perdu leur vie et leur Etat « n un même jour; que notre sauté n'est pas

(I) Niliil ex bis quae lam tristes agamis, seriiim esi , niliil magnum. Inde, vobis ira ei insania e»t, qniid exigua inagno aestimalis. Senec., lib. ni ae Ira, cup. 54.

(2; Quod viîiculuni amoris esse debebat , sedilionis atque, odii causa est idem velle.Sen.,/. ni de Ira, cap. 54.

i3j Non est magiius animus, quem incurvai in-

DK L'USAGE HES PASSIONS. iOJû

plus ferme que celle des autres, et qu'étant composés des mêmes éléments, ils ne souffrent point de maladies qui ne nous puissent attaquer; que nos richesses ne sont pas à couvert pour être acquises avec justice; que les flammes les peuvent dévorer, que les larrons les peuvent ravir, que les étrangers les peuvent enlever, que la puissanred'un grand, la malice d'un juge et la violence d'un ennemi sont des accidents qu'on peut bien prévoir, mais qu'on ne peut pas toujours éviter.

Pour les injures, si elles sont légères, il les faut mépriser, et si elles sont alroces, il les faut adoucir (3). Elles ne nous feront jamais tant de mal qu'à leurs auteurs , et si elles sont injustes, elles nous seront glorieuses. Rien ne relève tant l'innocence que l'injustice : si les Socrates et les Régules n'avaient eu des persécuteurs, ils n'auraient point reçu de louanges; ils ne sont illustres que parce qu'ils ont été malheureux, et ils doivent la meilleure partie de leur gloire à la cruauté de leurs ennemis. Pour faire des martyrs il faut des tyrans, et la rigueurde ceux-ci n'est pas moins nécessaire que la constance de ceux-là. Il ne faut pas se mettre en peine si l'intention de nos ennemis est injuste, pourvu que leur action nous soit profitable. Joseph était ob'igé à ses frères; leur haine lui lut glorieuse : s'il n'eût perdu la liberté, il n'eût jamais régné dans l'Egypte, et s'il ne fût entré dans la prison, il ne fût jamais monté sur le trône (k). Que nous importe que les desseins des hommes soient mauvais, pourvu que celui qui les ménage par sa providence les fasse servir à notre salut; et si nous ne refuserions pas de perdre la liberté pour acquérir un royaume, pourquoi ne souffrit ionsnous pas une injure pour gagner une couronne éternelle? Quand ces raisons souvent méditées auront fait impression sur nos esprits, il sera bien malaisé que la colère nous surprenne el qu'elle ne soit traitable dans sa naissance si nous nous sommes préparés contre ses efforts; car sa violence procède plulôt de noire 'faiblesse que de sa force, et il me semble que nous avons plus de làche;o qu'elle n'a de fougue.

Avec ces précautions, je pense qu'on en peut tirer quelque service, et que les rois et les juges la peuvent employer utilement en faveur de la justice. Elle doit bannir de leurs âmes la crainte el la douceur : quaud elles s'opposent indiscrètement à la sévérité des lois, elle doit remplir de son noble feu tous les courages qui se laissent corrompre par les promesses ou intimider par les menaces; elle doit enfin succéder à la clémence et mettre en la bouche des monarques ces paroles impérieuses qui retiennent les sujets dans

juria. Aut potenttor le, aut imbecillior loesit : si imbecillior, parce ili;si poientior, parce tibi. Sen., I. m de Ira, c. 5 in fine.

(4) b.it Joseph frairibus luunera, quasi vellet solvere beneficium veiiiliiiunis, pruditlonis , ejecliotui in cisternam : non eniui reguaret lùsi vernisses. l'hilo Judtvus.

te;:

HE L'USAGE DES PASSIONS

lOiB

l'obéissance. Ainsi \oyons-nous que le poète ingénieux donne de la colère à son Jupiter toutes les fois qu'il lui met le foudre en la main (1 ), apprenant par cet exemple aux souverains d'avoir recours à cette passion généreuse quand ils ont vainement employé la miséricorde. Il est vrai qi:c cette preuve n'est pa< convaincante , et il ne faut pas s'étonner si ce profane attribue les mouvements de notre âme à ses dieux , puisqu'il leur impute ses désordres , et qu'après nous avoir décrit leurs meurtres, il nous raconte leurs adultères. Mais l'Ecriture sainte qui a été dictée par l'Esprit de vérité nous enseigne que le vrai Dieu se met en fureur, et qu'il y a des crimes qui ne peuvent être dignement punis, si la justice n'emprunte la chaleur de la colère. C'est pourquoi, quand le Sage nous représente ce jour effroyable où Dieu se vengera de srs ennemis, et qu'il lui donne des armes pour les intimider et pour les punir, il l'anime de zèle et de jalousie : il le -revêt de la justice comme d'une cuirasse, il lui met sur la tête le jugement comme un casque, il lui fait porter < n la main gauche la sévérité comme un bouclier, il lui met dans la droite la colère comme une lance , et il le fait descendre sur la terre en ce furieux équipage pour punir les rebelles de son Etat (Sap. v). Je sais bien que le prophète s'accommode à notre faiblesse en cette éloquente description, et qu'il ne prétend pas nous persuader que la colère de Dieu soit de même nature que la nôtre, ni que celte passion trouble son repos, qui n'est pas même interrompu dans les enfers par le châtiment des démons; mais on ne saurait nier pour le moins que Jésus-Christ ne l'ait employé pour venger les outrages de son Père, qu'il n'ait armé de fouets et de cordes ses mains adorables , qui devaient être percées de clous, qu'il n'ait perniii à son juste ressentiment de paraître sur son visage, et qu'il n'ait fait en cet étal tout ce que les hommes prudents ont accoutumé de faireqoand ils punissent le crime ou qu'ils défendent l'innocence.

Enlin le pins sage des rois ne croil pas que les Etats puissent être hien gouvernés sans la cojèrc : il veut que les princes soient sensibles à leurs injures, que l'épi e qu'ils portant soit aussi hien occupée à punir les criminels qu'à défaire les ennemis, et qu'ils témoignent autant d'indignation quand les lois sont violées par leurs sujet», que quand les places frontières Boni enlevées par leurs voisins : il croil que la colère et la douceur d'un souverain doivent entretenir la paix de; son royaume, et, se servant d'une comparaison excellente, il dit que l'une ressemble aux rugissements d'an lion, qui étonne touies

les bêtes farouches d'une lorci , et l'autre a la rosée qui tombe sur les herbes, et qui les défend de la chaleur du soleil j /'/or. \i\ , 12;. .Mais il.ins toutes ces justes émotions qui (l) Predbusqne minas regallia addit. Otid., u.

Mi iiimorph.

\ ) Intérim optimum esl mi ericordia ocnus occi-

dere. .Se»., /. l ilr lui, i n/>. u.

(3; tnlubiius eit ira etiam juste polaanli non

accompagnent le châtiment des criminels, il faut que le prince se ressouvienne que les supplices sont des remèdes, et que la mort même qu'il ordonne est une espèce de miséricorde qu'il fait aux coupables. Il en bannit les uns de peur que leur conservation n'augmente le nombre des méchants; il dépouille les autres de leurs biens de peur qu'ils n'en abusent; il ôte la liberté à quelques autres de peur qu'ils ne l'emploient contre l'Etal ; il les prive de la vie quand il juge que leur mal est incurable, et il pense leur faire grâce quand il les condamne à la mort. C'est pourquoi il est obligé de se partager entre les sentiments d'un juge et d'un médecin, de traiter une même personne comme criminelle et comme malade, et de mêler la douceur avec la sévérité, de crainte qu'on ne lui reproche que sa colère est plus pernicieuse que profitable à son Etat (2).

Si les rois sont obligés d'apporter tant de précautions dans le châtiment des rebelles , les particuliers peuvent juger aiec quelle releuue ils doivent user de leurs passions , et combien leur colère doit être douce pour êlre raisonnable ; car leur puissance n'est pas égale à celle des rois, leurs injures ne sont pas si grandes et le ressentiment n'en est pas si excusable. Aussi leur conseillerais-je d'étouffer une pission dont l'usage est si dangereux, et d'en sécher la source pour en tarir les ruisseaux (3). Quand elle nous est naturelle et qu'elle fait la principale partie de notre tempérament, il est bien malaisé de la chasser, et il n'est pas en notre pouvoir de changerdes éléments qui nous composent, ni de corriger des fautes que la nature a commises ; néanmoins ce mal n'est pas sans remède, el s'il ne peut être guéri parfaitement, il peut au moins être beaucoup adouci. 11 faut lui retrancher le vin qui l'allume, cl, comme dit Platon, ne pas mêler un feu a\ec un autre (k); il ne f.iut pas la nourrir do viandes délicates, de p: ur que l'esprit ne s'enfle à mesure que lecorps se forlilie ; il faut l'exercer par un travail modéré qui diminue sa chaleur sans l'étouffer, el qui convertisse toute sa fureur en écume. Ces divertissements même lui sont utiles pourvu qu'ils no soient pas excessifs, el les plaisirs innocents adouciront sa fureur, s'ils sont modères. Mais quand elle esl plus étrange que nature le, cl

qu'elle vienl ou des m ladies qui oui altère notre tempérament, ou des » cilles indiscrètes qui l'ouï desséché, ou de ces a ut res désordres qui blessent ensemble l'âme et le corps, il ne sera pas bien difficile de chassiT un ennemi qui n'a point d intelligence dan la pi ce cl qui ne l'entretient dans notre cosur

que par notre lâcheté.

Mais sans chercher lanl de romôdes, nous pouvons user de la colère contre nout-mé mes .née assurance, et permettre a celte passion de punir les crimes dont nous son»

iperire penelrale cordlSj quini adinittere, non facile

u .mi , .1 perveuluraiu, de sarculo ad iraueui.

Aug., Ep.ad Profulujr.

<'" Pfato vetai Igné Ijnem excilari, Sen.,l.udt

Ira, cuy. 1 ».

mes les seuls coupables. L'amour-propre empêchera bien son excès : sans consul 1er la nt de maîtres, le soin que nous avons de nous conserver nous défendra bien de la violence de celle passion. C'est contre nous qu'il e>>t raisonnable de l'exercer, puisque tanl de jusles motifs nous y convient; c'esl de sa fureur qu'il nous faul servir, pour satisfaire à Jésus-Christ, qui nous demande la réparation de ses injures, el la » engeance de sa mort: c'est dans la pénitence que nous la pouvons employer légitimement, sans craindre que son excès nous fasse perdre la douceur, ou que sa violence nous fasse oublier la charité (1) : car il semble que celte vertu qui punil le crime ne soit qu'une colère adoucie, el que le pénitent qui se fait la guerre ne soit qu'un homme irrité. L'amour et la douleur l'animent à la vengeance : il ne peut voir ses péchés sans émolion, et croit que sans violer les lois de la na'ure ni de la grâce, il peut être son juge el sa partie, son témoin el son bourreau, et que sans offenser la justice, il peut exécuter les arrêts qu'il a prononcés conlrelui-méme. Heureuse colère, qui n'offen9e que l'homme pour apaiser Dieu, qui par ses larmes elT.ice ses péchés , qui se f.iit absoudre en s'accusant, el qui par de légères peines se délivre des supplices dei démons, el se prépare la félicité des anges.

Page 1