‹ Dictionnaire des facultés intellectuelles et affectives de l'âme où l'on traite des passions, des vertus, des vices, des défauts, etcChapitre 229 sur 251 · DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

DU PLAISIR ET DE LA DOULEUR

PREMIER DISCOURS

De la nature , des propriétés et des effets du plaisir.

Quoique l'espérance reçoive tant de louantes des hommes, el qu'entre les passions qui llatleiil leurs sens, elle soit une des plus agréables , néanmoins il faut qu'elle cède au plaisir, el qu'elle confesse qu'il est un soleil dont la présence efface toutes ses beautés. Car si elle nous promet du bien, il nous le donne ; si elle a des fleurs, il porle des fruits, el si elle nous contente en parole, il nous rond heureux en effet. 11 est le terme de tous les mouvements de notre â ne, et comme l'amour en est le principe, le plaisir en est la fin (2). Il arrête la violence de nos désirs, et contraint ces passions volages de goùler le repos, dont elles semblent ennemies ; il adoucit la colère, et lui ôle celte humeur farouche, qui l'accompagne en Ions ses desseins ; il paye la hardiesse de ses bons services, et il esi lui-même la récompense des glorieux travaux qu'elle a soufferts pour l'acquérir; il chasse la crainte, et bannit toutes ces vaines terreurs qui tiennent noire âme en inquiétude; il fait mourir le désespoir qui semblait avoir conjuré sa mort ; il bannit la tristesse par sa présence, et s'il entretient les larmes el les soupirs, ce sont des dépouilles qui publient sa victoire, et qui honorent son triomphe. L'amour est con-

(1) Volo vos irasci ut non peccelis, quilms liabetis irasci nisi vobisjquid est enim liomo peenitens nisi Sibi iratus liomo ? Aug., Iiom. 4, e\ 50.

(2) Ad sumina pervenit, qui sf il quo gaudeat, et «lui félicitaient suam in aliéna polestaie non posait.

DE L'USAGE DES PASSIONS. ÎO.'IO

tent, quand, après avoir fait tant de courses, il se peut arrèler dans le plaisir. De tant de formes qu'il prend, celle-ci lui est la plus agréable (3), el il se fait violence, quand il la quitte pour en prendreune nouvelle ; il est en inquiétude lorsqu'il désire, et ses sonhails sont des preuves honteuses et véritables de son indigence : il n'est pas sans appréhension quand il espère , el ces deux sentiments se tiennent si fidèle compagnie qu'ils ne se laissent jamais qu'il ne leur en coule la vie ; car la crainte passe en tristesse, quand elle est destituée d'espérance, et l'espéraucesechangcendésespoir, quand elle est séparée de la crainte. Il n'est pas content quand il se venge, et quoique la vengeance soit douce, elle est accompagnée de douleur; il est couvert de sueur et de poudre dans la hardiesse, et si la gloire le flatte, le péril qui le menace l'étonné. Dans la haine il est tourmenté, et le mal qu'il souhaite à son ennemi est une vipère qui le ronge ; dans la fuile il manque de forces, il ne s'éloigne de celui qui le poursuit, que parce qu'il ne s'en peut défen ire ; dans le désespoir il est vaincu, el rendant les armes au vainqueur, il se laisse mener en triomphe ; dans la tristesse il est misérable, et le souvenir de ses félicités passées ne sert qu'à augmenter sa douleur présente. Mais dans le plaisir il est tout ensemble victorieux, triomphant el bienheureux : toutes ses courses sont arrêtées, tous ses désirs sont accomplis, et tous ses desseins sou», achevés. Et certes, il ne faut pas s'étonner s'il esl dans une si profonde tranquillité, puisqu'il possède le bonheur qu'il cherchait, et qu'il est heureusement arrivé à la fin de tous ses travaux ; car le plaisir n'est autre chose que la jouissance d'un bien agréable, qui rend l'âme contente, et qui lui interdit l'usage du désir, aussi bien que celui de la tristesse el de la crainte.

Cette définition conclut tous les plaisirs, qui ne naissent que du souvenir ou de l'espérance, el qui ne nous rendent heureux que parce que nous l'avons été, ou que nous espérons de l'être. La mémoire ne nous entretient pas toujours de nos malheurs , quoiqu'elle soit plus (îdèle à conserver un déplaisir qu'un contentement, et qu'elle s'occupe plus souvent des choses qui nous offensent que de celles qui nous agréent ; ello ne laisse pas néanmoins de nous représenter nos félicités passées, et d'adoucir nos misères présentes par un agréable ressouvenir (4). Elle triomphe des lois du temps pour nous servir, elle rappelle en noire faveur ce qui n'e>t plus, et va chercher dans les siècles écoulés des divertissements pour nous récréer : mais quelque effort qu'elle fasse, elle ne saurait tromper notre âme, ni lui donner un plaisir véritable, en ne l'entretenant que d'un mensonge. Les choses

Sen.,Ep. 23.

(5; Non est oblectaiiieiitiun super corJis gauJiuiu, Eccli. \\\, 16.

(4) llabet pnclerili doloris securam recorJalio Jclectaiionem. Cic, l. v, Epist.

lir.i

passées ne font que des ombres , et si elles font quelque impression sur nos esprits, r'ost plutôt de douleur que de joie. Quand le liien est éloigné il se fait désirer, mais quand il est passé, il se fait regretter. Sa présence fait naître notre bonheur, et son absence cause nos désirs ou nos regrets. La perte et la possession d'une même chose ne sauraient être agréables, et de quelques artifices que se serve la mémoire, elle ne peut nous représenter un bien qui n'est pluo, qu'elle ne réveille nos souhaits et qu'elle ne rafraîchisse nos douleurs. L'espérance ne nous est guère plus favorable, car, quoiqu'elle prévienne notre bonheur, qu'elle anticipe sur sa naissance , et qu'elle nous repaisse d'un plaisir qui n'est p îs encore arrivé (1).; quoique, par une impatience qui nous est avantageuse, elle aille chercher dans l'avenir des félicités présentes , et que, précipitant le cours des années, elle avance nos contentements , néanmoins il ne faut pas être bien prudent pour remarquer qu'elle nous trompe, et que"souvcnt elle nous rend misérables pour nous avoir voulu faire trop tôt bienheureux. Ses promesses se trouvent fausses, et après en avoir attendu longtemps les effets, il ne nous reste que la honte d'avoir été trop crédules, et le regret d'avoir fondé notre bonheur sur un bien qui n'était pas assuré. Le plaisir pour être solide veut la présence île son objet, et quoique dans la morale la fin ait tant de pouvoir sur nos volontés, elle ne les peut rendre heureuses que par sa possession. C'est pourquoi les avares et les ambitieux, qui laissent le bien présent pour ne s'entretenir que du futur, et qui ne considèrent pas tant ce qu'ils ont que ce qui leur manque, ne peuvent élre estimés heureux , puisque dans la jouissance des honneurs ou des richesses, ils sont languissants, et que contre la nature du plaisir ils cherchent ce qu'ils n'ont pas, et méprisent ce qu'ils possèdent.

Par celle même définition nous binnissons Imites ces infâmes voluptés qui naissent de l'indigence, ou qui produisent la douleur (2) : car outre qu'elles se font désirer avec une inquiétude qui surpasse le plaisir qu'elles nous promettent, elles sont si ennemies île noire repus , qu'il est impossible de les goûter sans devenir misérables et criminels ; elles blessent l'âme et le corps d'un

Il eine COUP, elles alïaih isseul l'un et COI-

rompenl I autre ; ce sont des remèdes pires

que le mal d'int elles nous veulent guérir ; leur désordre cuise toujours celui de notre santé, ci leur excès lui Pil si pernicieux, qu'il les faut prendre avec mesure pour en recevoir quelque satisfaction. Le véritable p'aiair n'est jamais plus agréable que lursqu'il est oUrrme. Plus il est grand , plut il

(I) Oinne opilS I ■■•!■- lien SOlet, CMB PJUI pielnini

cogiutui 'i -., e l'i.e.nii su], ii, mu lit laboria. Hier,

(ïj t,, .e voluptales io tonnants verluolar, s,n.,

lapis* verail sd dolorem nisi n o Ion ienr.ii. vu autan boni avulilaa tut.i ost, Scn., ' r- i3.

nous ravit, et commeil est convenable à notre nature, il ne nous rend jamais plus heureux que quand il se communique plus abondamment (3). Mais les voluptés sonl des poisons qu'il faut préparer, si nous voulons qu'elles nous profilent, et depuis le dérèglement du péché , nous avons besoin de la grâce pour nous défendre de leur désordre. Quelque plaisir qu'elles nous promettent , elles ont tant d'affinité avec la douleur , que leurs paroles et leurs effets se ressemblent : elles ont leurs gémissements et leurs soupirs, aussi bien que la tristesse; quand elles sonl extrêmes elles se fondent en larmes (4), et pour nous apprendre qu'elles sonl ennemies de notre nature, souvent leur excès nous cause la mort. Mais quand elles na produiraient pas tous ces malheurs, il suffit, pour nous détromper, de savoir qu'elles sonl toujours suivies de regret, de douleur et de honie (5). Elles n'osent paraître en public, et sachant bien qu'elles ne font pas la gloire de l'homme, elles cherchent l'ombre, la solitude et le silence ; elles rougiraient si on les contraignait de se produire, et la confusion qui couvrirait leur visage troublerait leur contentement. Les maladies sonl les pénitences de leur excès , et les médecins nous seraient inutiles , si les voluptés pouvaient être réglées. Tandis que l'homme se contentait des fruits que la terre lui donnait , et que sans irriter son appétit par des viandes recherchées , il ne mangeait que pour apaiser sa faim , il n'avait point d'humeurs superflues à dessécher, de fluxions à détourner, ni de lièvres à guérir; l'abstinence faisait lous ses remèdes , et la diète dont il usait tarissait la source de lous ses maux. Mais depuis qu'il a dépeuplé la mer et la terre pour se nourrir, que des monstres de la nature il en a l'ait ses aliments, qu'il a voulu savoir quel goût avaient la tortue el ces autres reptiles que la simplicité de nos ancêtres confondait avec les serpents ; depuis qu'il a voulu rafraîchir le vin avec la neige, aeeorder en son corps les éléments qui se fonl la guerre dans le monde, mêler les poissons avec les oiseaux , el mettre dans un même estomac des choses à qui la nature a

ilonne il, s logements si différent* ; les maladies l'ont attaqué en foule, et les dérèglements de son esprit ont causé les désordres de son corps : la goutte a pique 'es nerfs, la pierre s'est formée dans ses reins , les vents ont fait mille ravages dans ses intestins, el

comme si les éléments m- \oulaient ressentir de la contusion qu'il a faite de leurs qualités

dans ses débauches , ils se sont corrompus i our se ronger , el par le dernier effort

que peut produire la baille , ils se ion!

perdus, pour faire mourir leur ennemi (ti).

Bnfill, par relie définition , nous cm-

(4) In profuso gaudio lacrymal eriunpunt. TtroiU,

(5) Voluptas fragilii est et hrevis, cujus subimlt

i »se esi aui nos ponlieat sut pudcal, S*n., Iknef.,

/</'. vu, e. i .

(6) Nunc vero quam longe processerunl mais va

li in ■ i . ii i ' haa UBuras voluplalum penuimui ultra mu-

DE L'USAGE DES PASSIONS

damnons lous les plaisirs que la nalure ne demande que quand elle est séduite par l'opinion : car ses contentements sont au*si régies que ses désirs , et sans rechercher les choses inutiles, elle se contente des nécessaires. Elle ne souhaite que les biens dont elle ne peut se passer. Comme la nécessité lui sert de loi, elle la consulte dans lous ses besoins, et elle ne forme point de souhaits qu'elle n'ait son approbation. De là vient qu'ils ne sont pas en grand nombre, et qu'il faut peu de chose pour les satisfaire : l'eau d'une fontaine lui suffit pour étanchersa soif, les fruits de la terre apaisent sa faim, la laine des moutons lui fournil ses vêtements, cl avant que le luxe l'obligeât à faire la :uerre aux animaux, je ne sais si les arbres ne lui fournissaient point ses habits, et si ceux qui le nourrissaient de leurs fruits ne le vêtaient point de leur écorce (1). Mais au inoins sais-je bien qu'en ces siècles innocents, il ne faisait point de meurtres pour se parer ; il ne commettait point d'injustices pour s'enrichir, et ne violait point la nalure pour se procurer des délices criminelles. Ses maisons éla ent I âties sans artifice, et celui même qui en avait é é l'architecte en était le charpentier et le maçon. La terre couverte de mousse lui servait de lit, et comme il ne se couchait jamais qu'il n'y fût invité par le sommeil, il s'endormait sans peine et se réveillait avec plaisir ; il ne connaissait point d'autre parfum que celui des fleurs, et parce qu'il était plus pur que les nôtres, il en était plus agréable. L'usage des carrosses lui était inconnu : ses voyages n'étant longs, il ne se servait que des ai :es que la nature lui avait donnés. La guerre lui étant odieuse, tt le commerce inutile, il laissait les chevaux en liberté, el n'employait poiut ce noble animal, que la fureur el l'avarice nous onl rendu nécessaire. Quelque part qu'il pût aller , la terre était assez féconde pour le nourrir et pour l'habiller, il trouvait dans lis deserls de quoi contenter ses désirs, et ce qui nous manque dans les villes , ne lui manquait pas dans les solitudes. En ces heureux siècles, toutes les voluptés étaient innocentes , et l'homme ne goûtait point de plaisirs qui ne fussent véritables. Mais à présent qu'ils ne sonl plus naturels , ils ne sont pius raisonnables; ils affaiblissent le corps et perdent l'esprit, et l'expérience nous apprend que l'usage en est aussi pernicieux que la privation en esl salutaire.

Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'être ennemi du plaisir, et de vouioir ôter à l'homme les remèdes que la nature lui a donnés pour adoucir ses malheurs , je dirai que les solides contentements sont ceux de l'e-pril, el que l'homme ne peut eue satisfait, si la plus noble partie qui li! compose n'esl heurt use.

duni faique concupitarum inimmerabiles morbos miraris? coquos mimera. Sen., Ep. 95.

(1) Tune juvii aul ornais vagi pressisse ripas , eespiie aul nudo levés duxisse somnos; excussa mIv.s puma compescunt fameni , el Initia parvis vulbu dunietis, cibos faciles mi:iislranl. Sen in llippot.

(2j QuiJcs LIjlis Flaiouicis trahain, quoJ tupidi-

La connaissance des vérités et la pratique des vertus doivent faire ses principaux divertissements; il faut qu'il suive ses plus saintes inclina ions, et qu'en sa personne il ait plus d'égard à contenter un ange qu'une béte; il faut qu'il se souvienne que le rnr|.s n'est que l'esclave de l'âm--, et que dans le choix des plaisirs, il esl jus'e que la souveraine se conserve la préférence. Aussi bien ceux qu'elle goûte sont-ils plus véritables, el s'il se trouve des hommes qui soient d'un autre sentiment, il faut croire que le péché, qui leur a ôté la grâce, leur a fait perdre aussi la raison : car les plaisirs des sens sont limités, et ceux de l'âme n'ont point de bornes; et les plaisirs du corps sont étrangers, et ceux de l'âme sont naturels : les uns nous peuvent être ravis sans nous faire une grande violence ; les autres ne peuvent pas même nous être ôtés par la mort, el celle qui nous enlève toutes nos richesses no saurait nous dérober nos vertus. Les uns sonldansune succession perpétuelle : comme ils tiennent de ' la nalure du temps, ils ne peuvent durer, et par une loi nécessaire, les passés cèlent aux présents, et les présents cèdent aux futurs ; de sorle que le corps ne possède jamais son bien qu'eu parlie : il esl pauvre dans ses richesses; pendant qu'il j nu il d'un côlé, il languit de l'autre, et par un malheur qui est inséparable de sa condition , il ne trouve point de contentement qui satisfasse lous ses sens (2). Mais ceux de l'âme ne sont jamais divisés, ils se présentent tout â la fois, et une même pensée qui éclaire i'esprit échauffe la volonlé, et remplit la mémoire. Sa joie esl universelle, une faculté n'esl jamais triste, pendant que les autres sont satisfaites, el comme si elles étaient en communauté de biens , ce qui plaît à l'une est agréableà touies les aulres. Enfin les plaisirs spirituels sont bien plus intimes que ceux des sens, car l'âme en est toute remplie, le boi.bcur qu'elle possède pénètre son essence. Comme elle change eu soi ce qu'elle connaît , elle se transforme eu ce qu'elle aime, el par une admirable métamorphose, elle devient elle-même sa félicité ; mais les sens ne sont unis à leurs objets que par les ace dents seulement : ils voient les couleurs des choses et n'en connaissent pis les essences; ils entendent le son des paroles, et n'en conçoivent pas les pensées. Si bien que le corps n'est entent qu'en peinture, son bonheur n'est qu'une ombre, el sa félicité n'est qu'une fuisse apparence ; mais l'esprit esl heureux en effet, son contente' meut esl solide , et les biens qu'il possède sont véritables.

Ile DISCOURS.

Du vuumtis usage du plaisir.

De lanl de moyens différents qu'a iiuen-

tates nieas comprimai? vel hoc ipsmn, quoi oinnia isia qu.e sensihus serviunl, quae nos ace-ndani cl irritant, negat Plalo ex iis esse quae v< re siat. Igilur jsta imagiuaria suui et ad lempus aliquain facicin fe-

nint, mliil liorum slabile nec soaJuia e>i. Sen., Ep. 58.

DE L'USAGE DES PASSIONS

lés le péché pour abuser du plaisir, il y en a quatre que j'entreprends de déi-om rir el de comballre. parce qu'ils ont eu d'illustres approbateurs, ri qu'il s'est trouvé des hommes de bien qui les ont voulu défendre. Le premier est la volupté qui semHe tirer son nom du plaisir même, el qui prétend u'èlre pas ennemie de la vertu; car encore qu'elles aient de grands différends ensemble, et que souvent pour conserver l'une on soit obligé d'abnnd«>nner l'autre, il s'éleva autrefois une secte de philosophes qui voulut les réconcilier, et qui par un bon dessein fil un grand outrage à la vertu ; car comme ils voyaient que la difficulté qui l'aecompa :ne la rendait odieuse aux âmes lâches, et que le travail qu'il fallait prendre pour l'acquérir leur en faisait perdre l'envie , ils essayèrent de leur persuader qu'elle était douée el que sous un visage sévère elle eaehait une humeur agréable. Sur leur parole ton* les hommes lui firent la cour, et s'imaginanl qu'ils trouveraient la volupté à sa suite, ils cherchèrent la maîtresse sous espérance de posséder sa suivantt-(l). Mais comme ils reconnurent que ce plaisir était aussi sévère que la vertu même, el que, demeurant dans le fond de l'âme, il ne faisait point d'impression sur les sens, ils changèrent de dessein et firent ouvertement l'am ur à la voluplé. Par une haute impudence , ils voulurent se servir de la philosophie pour autoriser leur injustice, el donnèrent un nom glorieux à une infâme rébellion. Ils lâchèrent de faire croire au peuple que la vertu ne quittait jamais la volupté, et que l'on ne pouvait les séparer sans leur faire violence. Leur tromperie fut bientôt découverte, el les vrais philosophes les chargèrent de tant d'opprobres, que le pauvre Kpicure ne s'en put jamais laver : car encore que son dessein fût excusable, el qu'il n'eût proposé aux hommes la volupté que pour le^ rendre amoureux de la vertu, néanmoins, parce que le suces en fut malheureux, il ne put éviter la calomnie, et le zèle de ses adversaires confondit son opinion avec l'erreur de ses disciple; il n'était coupable pourtant que parce qu'il semblait avoir voulu égaler la voluplé â la vertu et faire asseoir mit un même trône la souveraine el L'esclave; il ne méritait l'indignation pnbliq [u'à cause qu'il s'était défié du pouvoir de la vertu, ei que pour lui acquérir des amants, il l'avail parée des habits >i • la volupté ( 2). Si son opinion, toul innocente qu'elle est, n'a pas laissé d'être blâmée, celle de ses disciples est trop criminelle pour m'arrêtera la combattra. C'esl a set quelle soit condamnée de lout le monde, et que v. parti-ans mêmes ne rusent défendre publiquement. Mil'' est assez punie, puisqu'elle est houleuse, cl qu'elle cherche l'embro

(I) Apmi Epicureos rirtus voloplatum mini ir i e i, Ulii detervii, illsj rapra m rldet. Prima no eut i sr>

tes ejus sont, ducere débet, imperare, lumruo i

iiara,bl verojubeol iHamsignum petere. Sen., ■'•

I iv, r. 2.

(■ii Oui Epicorum teqnilur, bonum nuls rei qweru duciurenij et dum dlc ven/i, bl.mdu nomine in-

aussi bien pour se cacher que pour se divertir. Il suffit de savoir qu'un honnête homme ne l'a jamais soutenue, et que les p'us infâmes mêmes ne prennent son parti qu'aprèsavoir quitté celui de la raison.

Aussi le diable voyant bien que cet artifice était éventé, el qu'il ne séduirait que les âmes qui, sans attendre ses suggestions, se seraient perdues parleur propre mouvement, il s'avisa d'une ruse d'autant plus dangereuse qu'elle était couverte d'un beau prétexte; car il voulait persuader à tous les hommes que le véritable p'aisir se rencontrait dans l'honneur, et qu'il n'y avait rien de glorieux qui ne fût parfaitement agréable. Il leur fit entendre que la gloire était la récompense de la vertu, que l'approbation i des peuples élail la félicité des monarques, que les conquérants n'entreprenaient sur la liberté des étrangers que pour mériter leurs louanges, el qu'ils ne leur faisaient du mal que pour en tirer de l'honneur. Tous ces grands suivirent ce parti, et persuades par des raisons qui avaient plus d'éclat que de vérité, ils firent l'amour à la gloire, ils devinrent ses martyrs el ils engagèrent leurs libertés et leurs vies pour acquérir de la réputation. De celte maxime pernicieuse il en naquit an malheur extrême; car les hommes préférant l'honneur à la vertu, divisèrent deux choses qui doivent être inséparablement unies, el par la malice du démon ils devinrentsuperbes et cessèrent d'être vertueux. Ils coururent après les crimes éclatants, ils méprisèrent les vertus honteuses, el, par une injustice qui méritait un châtiment exemplaire, ils laissèrent une souveraine pour faire l'amour à son esclave. Ils ne connaissaient pas sans doulc la grandeur de son mérite, puisqu'ils cherchaient une autre récompense que celle qui se trouve en sa possession, et ils étaient bien éloignés de l'humeur de ces vrais amants qui perdent la gloire pour conserver la vertu, et qui ne lui sont jamais plus fidèles que quand on leur propose des dignités pour les corrompre, ou qu'on les charge d'opprobres pour les étonner. Mais sans n'engager à la défense d'un parti si raisonnable, je veux prendre ceux qui le combattent par leurs propres intérêts; je veux leur faire avouer que ce qu'on appelé honneur ne peut causer un vciilalile plaisir, et qu'un homme qui n'esl riche que de gloire est pauvre de conleotemenl : car comment pourra-t-il trouver sou bonheur en une chose qu'il ne possède pas ' comment pourra-t-il établir sa félicité eu un bien qui le disperse avec lanl d'injustice, cl

qui se donne plus souvent au crime qu'à II

v ei tu I quelle satisfaction pourra-l-il goûter, quand sa conscience démentira sa répul lion (■'!), et qu'il blâmera des actions que le

dnelus sequkur voluplatem, non quam audit, ti I qnam aUulil : et vilia mu cum cœ;»il pu lare Bimilia prasi eplii indulgei iliis non timide nec obsi ure. S< n., (/.• I un beala, c, 13.

I '.> Maleagit, qui ramai, non con cknlix graïui est, Scn., I. vi Benef. , < ■ <-.

10r.7 DP. L'USAGE DES PASSIONS. ltV;8

monde n'approuve que parce qu'il n'en con- li té, elle nous remplit de suffisance et d anaît pas les motifs? Comment pourra-t-il trou- mour-propre. Après tout il faut avouer avec ver un véritable repos dans les diverses opi- le Sage que c'est une fàVhruse occupation nions des hommes qui ne s'accordent pas que Dieu a donnée aux hommes pour les puméme dans les choses les plus certaines, et nir, et qu'elle est plutôt un effet de sa jusqui, selon les passions qui agitent leurs es- lice qu'une marque de son amour. Si l'usage prils, condamnent une vertu qu'ils ont esli- de tous ces plaisirs n'est pas innocent, celui ir.ée, et estiment un vice qu'ils ont condani- des richesses est bien plus criminel ; car quelné? Le | laisir pour être solide doit ëirecons- que louange qu'on leur donne, elles sont tant; et si quelque gloire peut être la réc> m- ennemies de la vertu, et si e!les servent à la pense d'une bonne action, ce n'est pas celle magnificence et à la libéralité, elles nuisent

que nous attendons dis peuples, mais celle à la continence et à la justice. Il n'y a point

que nous recevons de noire conscience (1). de vice qui ne les emploie piur satisfaire à

C'est donc abuser du plaisir que de le met- ses injustes désirs, et si on les ôtait à l'ava-

tre en une chose si frêle, et c'est préférer rice, à l'orgueil et à l'impudicité, elles se-

l'apparence à la vérité que de chercher dans raient réduites à une heureuse impuissance

la bouche des hommes une félicité qui doit de faire du mal : aussi les plus grands phi-

ré>ider en notre cœur. losophes ont reconnu qu'elles élaientla ruine

Les philosophes qui la pensent trouver des familles et la perle des Etals, que le mé-

dans la science semblent êire un peu mieux Prls e" elaU Plus assuré que la possession,

fondés : car outre que le désir de la connais- el <lue des lors qu'elles entraient dans une

sance nous est plus naturel que celui de la maison elles enchâssaient toutes les vertus ;

gloire, el que la vérité fait bien de plus for- car> a mo,ns <lue d'être aussi constant que les

les impressions sur notre âme que Thon- sloïques et de vivre en cette égalité qu'ils

neur, c'est un bien qui nous est intime et souhaitent en tous les hommes, et qu'ils ne

qui ne nous peut être dérobé. Lest) rans qui trouvaient pas en leurs sages mêmes, les

nous ôlci.l la vie ne mus peuvent 6ler la richesses irritent nos désirs, elles réveillent

science, et la calomnie qui peut ternir notre nos espérances, elles augmentent nos crain-

répuation ne peui obscurcir notre connais- t« et elles nous obligent d'avouer qu'il y a

sauce. Nous sommes savants en dcpitde nos en- Plus de peines encore à les conserver qu'à

nemis : ces précieuses richesses nous accom- Ies acquérir (3). Enfin les riches sont si mal-

pagnent dans la prison, nous suivent dans "eureux en leur condition, que, pour y g »û-

l'exil et ne nous quittent pas même à la ti'r quelque plaisir, il faut qu'ils imitent celle

mort. Nous les portons partout où nous al- des pauvres et qu'ils cherchent en la pau-

lons, et la fortune qui ravit l'honneur aux vreléce qu'ils n'ont pu trouver dans l'abon-

eouquérants, qui ôte la volupté aux impudi- dance.

ques, ne peut dérober la science aux philo- Mais où mettez-vous donc le plaisir, s'il

sophes. Mais quelque avantage qu'elle pré- n'est pas dans la volupté ni dans la gloire,

tende sur ses rivales, elle ne saurait être la et où le logerez-vous, s'il est mal avec la

félicité de l'homme: car outre qu'el e est science cl avec les richt sses ? J'avoue qu'il

mêlée d'ignorance , que ses lumières sont y a des voluptés raisonnables, des honneurs

confuses avec les ténèbres, qu'elle a plus de légitimes, des sciences modestes et des ri-

doule que de certitude, et plus d'erreurs que chesses innocentes ; mais certes l'usage com-

de vérités, elle est souvent inutile ou crimi- mun en est déréglé, et par une juste puni-

nelle dans la plupart de ses usages. Car, tion de Dieu, chacun trouve sa peine où il

Comme dit saint Bernard, quelques-uns élu- cherche sa félicité. Les impudiques sont

dienl pour le seul plaisir d'être savants, et tristes dans leurs contentements, la j lousie

c'est une sotte curiosité ; quelques autres, el le soupçon vengent la pudicité violée, el

afin que l'on sache qu'ils sont savants, el les maladies leur font payer l'usure de leurs

c'est une houleuse vanité ; quelques autres, infâmes plaisirs. Les ambitieux sont les vic-

à dessein de vendre leur science, et c'est un limes de la vanité, ils ont ce malheur dans

sale commerce. 11 est vrai qu'il y en a quel- leur plus haute fortune, qu'ils sont travail-

ques-uns qui étudient pour édifier, et c'est lés d'une double envie (4); car ils ne peuvent

une louable charité; el d'autres qui étudient souffrir leurs égaux, el leurs inférieurs ne

pour s'instruire, el e'esl une sage pruden- les peuvent supporter; ils méprisent les

ce (2). De tous ceux-là il n'y a que les deux honneurs aussitôt qu'ils les possèdent, il

derniers qui n'abusent point de la science, nVstiiuanl que ceux qui leur manquent, ils

puisqu'ils ne l'acquièrent que pour l'em- mêlent l'inquiétude avec la jouissance, el

ployer au service de la vertu ; mais en celte troublent un bonheur assuré par le désir

occasion même, elle a ses peines et ses dé- d'un contentement incertain. Les doctes ne

fauls , et si elle n'est accompagnée d'humi- sont guère plus heureux: la passiou qui

(1) f.lnriam qui spreverit, verain habebii. Liiius qui scire volimt ut rcilifiecnlur, et prudenlia est. tlecdd.ïr', lib. il. Ilern.inCanlic.,$er. 35.

(2) Sunt qui scire veltint lanlum ut sciant, et lur (3) Majore lormento pecunia possidetnr, quam pis curiosités esi : sutu qui stire volnnl ni se enti m querilur. Seu., Ep. Ht».

suam vendant, el Uirpis quscsius est. Elsuntqui seire (-il Laboras inviJia et q'uidem duplici. Villes an-

Vulunt ut scianlur ip i, el turpis vanitasest. Kisiiui lem quant sil miser is cui hividelur, cl qui invidcU

qui stire volunl ui xdilicent el chaînas Cït. Et suai Sen.,Ep. 81.

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DE L'USAGE DES TASSIONS

perdit le premier homme les tourmente , le uriuie du père fait le supplice des enfants, et la même science qui le chassa du paradis les persécute dans le monde. Ils consomment toute leur vie pour apprendre des choses ridicules ou inutiles, ils donnent des combats pour des let'res effacées , et le tire des tombeaux, qui fait toute la récompense des conquérants, cause presque touie la dispute des critiques. Ils se vantent que c'est par ces routes glorieuses que l'on monte dans le ciel, ils cherchent l'immortalité dans les sépulcres, et ils traitent avec les morts pour régner avec les dieux. Us savent parler et ne savent pis vivre, ils sont doctes et ne sont pas vertueux, et, par un aveuglement étrange, ils ne voient pas que leur science étant orgueilleuse, elle n'a point de bornes non plus que l'ambition, et que ses dé-irs étant déréglés, elle est intempérante comme la volupté (1). Les avares soupirent auprès de leurs biens; ils en ont la garde et n'en ont pas l'usage; ils respectent h'urs richesses et n'oseraient les toucher; ils nous apprennent qu'ils en sont les esclaves et uon pas les maîtres, et que le seul contentement qu'ils eu retirent, c'est d'empêcher que les autres ne les possèdent. Mais afin qu'on ne me reproche pas de découvrir un mal, sans y apporter le remède, je destine le discours suivant à la défense des plaisirs innocents et légitimes.

Du bon usage du plaisir.

Ceux qui condamnent le plaisir sont obligés de condamner la nature, et de l'accuser d'avoir commis des fautes en tous ses ouvrages (i) : car celte prudente mère l'a répandu dans tontes nos actions, et par un trait de sagesse admirable, elle a voulu que, comme les plos nécessaires étaient les plus basses, elles fussent aussi les plus agréables. Kl certes si elle n'eût trouvé cet artifice innocent, il y a longtemps que le monde aurait péri, et que les hommes qui en font la plus noble partie, méprisant le soin de se conserver, l'auraient laissé en proie aux hèles farouches ; car qui voudrait se donner la peine de mangers'il n'j ctaitaussi bien convié parle contentement que par la nécessité? qui pourrait jamais souffrir que le sommeil assoupit ses s.iis, qu'il lui ôtât l'usage de la raison, el lui lu changer la vie avec l'ombre de la mort, si la douceur de ses pavot! ne rendait ce remède aussi charmant qu'il est honteux? Comme le plaisir eal irtHe au corps, \\ n'est pas moins nécessaire à l'esprit, qui, tout ambitieux qu'il est, n'entreprendrait pas la conquête des vertus, el la défaite des vices, si l.i gloire n'était confuse avec la joie, el si ers deux choses ne faisaient la récompense de

iravaux. Qui travailler. lit a vaincre lis

voluptés infflmes el criminelles, si l'on n'y était convié par des voluptés Innocentes? qui

oserait attaquer la mort, el combattre un

(l) Fias serc veUegoam sits.iti., intemperanlia gentil est, Stn., /•./>. 88.

(8) Vol 1 1 1 oaturs diviaom quidJam est Insituin

monstre qui triomphe des victorieux et des vaincus, si notre conslance n'était animée par le contentement que lui promet la victoire ? qui pourrait vaincre les difficultés qui accompagnent loutes les sciences, si elles n'étaient assaisonnées de quelque douceur; et qui formerait jam lis de nobles desseins, si l'on n'y était invité par l'espérance du plaisir. Mais quoique la naiure l'ait répandu cri. toutes les actions nécessaires ou difficiles, elle veut qu'il soit plutôt notre secours que notre motif, et qu'il nous lienne plulol lieu de rafraîchissement que de récompense; elle veut que nous les regardions comme un aide, qu'elle nous a donné pour acquérir la vertu, et que nous en usions comme d'un remède qu'elle a trouvé pour tempérer nos déplaisirs ; car la vie de l'homme esl toute p'eine de misères, et si le ciel ne les avait adoucies par la joie, toutes nos passions se termineraient à la douleur ou au désespoir. Nous demeurerions accablés sous le faix d 8 nos malheurs, et perdant l'espérance de vaincre nos ennemis, nous perdrions le désir de les combattre. Pour relever notre courage, cette sage mère nous sollicite par le plaisir, et le mêlant également avec les choses dilliciles et honteuses, elle nous oblige à ne pas mépriser les unes, et à ne pas redouter les autres. Mais quelque contentement qu'elle nous propose, c'est toujours à condition qu'il ne sera pas notre fin, mais qu'il nous servira seulement d'un agréable moyen, pour y arriver plus doucement ; si bien que nous sommes obligés de le goûter avec la nu1. m1 retenue , que les voyageurs regardent les belles campagnes qu'ils trouvent sur leur chemin. Klles servent a les délasser, ils en admirent la grandeur, ils en prisent la fécondité, ils en estiment les richesses, mais ils ne s'arrêtent pas pour bs dépouiller, el sachant bien que la jouissance ne leur en est pas permise, ils se contentent du divertissement qu'elles leur donnent ; pendant même qu'ils le prennent, ils redoublent le pas, el continuent leur voyage (11). Ainsi les plaisirs delà terre nous peuvent bien divertir, mais ils ne nous doivent pas occuper. Qvand la nature les a mêlés avec nos actions elle n'a pas eu dessein d'en laire notre félicité, mais notre consolation, et elle n'entend pas qu'ils nouantrelent en la terre, mais qu'ils nous élèvent dans le ciel, ("est être brutal de ne cherch r que le

plaisir dans le manger, et de raire un contentement de ce qui n'est qu'un remède ; c'est être déraisonnable d aimer le sommeil, parce qu'il est accompagné de quelque douceur, el de mettre le bonheur de la \ le en l'image delà mort. Il faut le prendre, narre qu'il est necess.iiiv, e| remercier !a divine Providence qui, plus heureuse el pus puissante que la médecine, nous a poUlVUI de

remèdes agréables, et qui guérit no. maladies sans exercer noire p iiience. C'est être

injuste, el ne pas assez estimer II \ ci lu que (le lui laire l'auto r a cause de la Volup e ;

mortatihns. Aritiot.,i. vu F.tiiir.,c. 15,

(5) Doc Uirainareiiieiioraperanrarilailineiii, ne viator leudcn In palriaro, slabuluro omet pro duino. Auj,

DE L'USAGE DES PASSIONS

elle est Irop noble pour n'élre pas noire fin, c'est lai faire un outrage que de chercher d'autre motif, ou d'espérer d'autre récompense que sa possession ; le plaisir qui l'accompagne n'est que pour les âmes lâchas , qui n'ont pas assez de courage pour la suivre avec ses difficultés (1). Elle n'est jamais plus glorieuse que quand elle est plus dilficile, et ses fidèles amants ne la trouvent jamais plus belle que quand elle est couronnée d'épines. La nature, néanmoins, ne nous défend pas de goûter celte douceur, qui se trouve en sa recherche, pourvu que nous la regardions comme un secours de notre faiblesse, et que nous ne prenions pas pour un bonheur accompli ce qui ne nous est donné que pour un rafraîchissement. C'est cependant le crime de tous les hmrnn s, et ce désordre est si général, qu'il ne se trouve presque plus personne qui ne recherche le plaisir et qui ne méprise la verlu; chacun veut faire sa dernière fin d'un moyen qui n'est honorable que parce qu'il est nécessaire, et tout le monde veut qu'une passion, que la nature n'a mise en notre âme que pour adoucir nos malheurs, soit le comble de noire félicité. On ne regarde plus que ce qui délecte ; la gloire cède au plaisir, et la vertu même, par une haute injuslice, n'a plusd'amanls si elle ne promet des voluptés ; de sorte que de toutes les passions il n'y en a pas une qui lui porte plus de préjudice que la joie : car les désirs sont nobles, les espérances sont généreuses, l'audace et la colère attaquent le vice, la haine et la crainte s'en défendent ; mais la joie est molle, et sitôt que li b désirs la sollicitent, elle se laisse corrompre. Les autres passions sont en un mouvement perpétuel, et comme elles courent toujours ; elles ne s'attachent jamais si fortement à un objet, qu'on ne les en puisse déprendre ; mais la joie est dans le repos, et comme elle se fait un centre du bien qu'elle possède, il faut donner des combats pour l'en séparer. C'est pourquoi le Fils de D;eu , sachant combii n cette passion est difficile à vaincre, quand elle s'est formée dans une âme, il nous défend de la recevoir, et il nous conseille de la réserver pour ces contentements qui ne finissent jamais (2). Il distingue ses disciples de ceux du monde, aussi bien par la joie que par l'amour ; il emploie toutes ses raisons pour nous persuader que celle du temps ne se peul accorder avec celle de l'éternité, et que, pour être heureux, dans le ciel, il faut être misérable sur la terre ; il mêle la douleur avec nos plaisirs , il sème les épines parmi les roses, et par une amoureuse sévérité , il répand l'amertume sur nos délices pour nous en faire naître le

(1) Inlerrogas quid petam ex virltile? ipsam, niliil en'un est me'ius, i|>sa pretium sui est. An hoc paruin magnum est? Quid milii volnptalera nommas7 boudins honum quceio, non pecoris. Sen., de Yita beula, cap. 9.

(2) Modo gaudium nostrore, fralres me:, in spesil, neino gaudeal quasi in re pr.xsenti, ne lisreat in via. Toium gaudium de spe fulura sit. Auj. , Tract, in toan.

dégoût; il nous enseigne que les voluptés ne sont pas seulement fades, mais pénibles, et qu'elles ne Boni pas seulement inutiles, mais criminelles (3). En effet, elles sont les filies et les mères de la douleur, et toutes celles qui nous promettent de plus grands p'aisirs ne subsistent que par la peine qui les précède. Les monarques ne triomphent qu'après la victoire; ils n'eussent pas défait leurs ennemis s'ils ne les eussent combattus, et la joie prend si bien sa n.esure de la douleur, que la beauté du triomphe dépend de la grandeur du comliat : quand il n'a pas été bien disputé, le plaisir en est moindie et la gloire n'en est pas si éditante {+). Les matelots ne goûtent jamais mieux la douceur de la vie que quand ils sont échappés du naurage, et leur conleniement n'e>l jamais plus sensible que quand, après le désespoir de leur salut, un coup de tempête les jette sur le rivage. Un fils unique n'est jamais si cher à sa mère que quand il a couru de grands hasards, et qu'il lui a coû é beaucoup de larmes ; elle croit l'avoir produit allant de fois qu'elle l'a pleuré; sa joie naît de si douleur, et le contentement de le posséder ne sérail pas si grand, si elle n'avait eu crainte de le perdre. Il faut souffrir la fuim pour trouver du plaisir dans le manger, et comme rien ne relève davantage la lumière que les ténèbres , il n'y a rien aussi qui donne plus de pointe à la voluplé que la peine qui l'a précédée (5). Mais par une autre suite aussi nécessaire et bien plus fâcheuse , le plaisir se convertit en douleur, et ce qui nous était agréable dans sa naissance nous devient pénible en son progrès. (Juand le sommeil est trop long il dégénère en léthargie, et le remède que la nature a trouvé pour réparer nos forces, les détruit quand il devient continu. L'excès des viandes suffoque la chaleur naturelle; l'exercice trop violent affaiblit notre vigueur, et les plaisirs les plus innocents deviennent des supplices quand il^ sont immodérés.

La tempérance nous pourrait guérir d<; ces desordres, s'ils n'a laient pas plus avant; mais l'expérience nous apprend que ce qui passe pour un plaisir dans le monde est un crime devant Dieu, et que la plupart de nos joies cause la tristesse des saints. Un soldat se réjouit de ses meurtres ; et l'on appelle valeur en ce siècle corrompu, ce qu'en un plus inn cent on eût appelé cruauté. Un impudique se réjouit d'avoir enlevé celle qu'il aime, et s'il contente son ambition, en satisfaisant à sa lubricité, plus il commet de péchés, et plus il goûte de plaisirs. Un tyran se rejouit de son usurpation, et s'il lire de li glo-re de son injustice, il s'estime p tii

(3) Miscet Iribulaiiones gaudiis t'-rrenis, ut senlienie* amariiudinein, discamus xternan desiderare

duke.linem. Avg. in Psal. c\x\n.

(il Triumpliat Victor Imperalor, non vicisset nisi pugnasset, et qirnlo înajus fuit pericu uni in prve in, lanio majus est gaudinm in triunpbo. .4»,;., vin Conf., c. 5.

(5) r.ileinli el biliendi volcptSS nul < est. ni<i pr.ecedat esuriendi el siliemli molcstia. lâen, Mwfc 2.

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DE I /USAGE

heureux qu'un souverain légitime. Uu homme colère se rèjouil de s'être vengé : quoiqu'il ait vio'é toues les lois de charité pour obéir à sa passion, il trouve du contentement dans son crime , et , par un étrange aveuglement, plus il est coupable, plus il s'estime heureux; si bien que la joie du monde n'est autre chose qu'une malice impunie, ou qu'un péché glorieux (1). Cependant , quand cette passion devient criminelle, il faut un miracle pour lui rendre son innocence; car encore qoe les désirs qui s'élèvent contre les lois de Dieu soient injustes , et qu'il y ait dans son état des peines établies pour le châtiment des souhaits déréglés , ce ne sont pourtant que des offenses commencées, et qui n'ont pas encore touie leur malice. Quoique les folles espérances soient punissables, et qu'elles entretiennent notre vanité, néanmoins elles ne sont pas toujours suivies d'eiïels, et souvent, par une heureuse impui>sance, elles ne fout pas tout le mal qu'elles s'étaient promis. Notre hardiesse a plus d'iuconsidèration que de malice, cl un mauvais événement lui l'ait perdre toute sa fougue. Nos douleurs et nos tristesses ne sont pas opiniâtres ; pour peu de sec >urs qu'elles reçoivent, elles se guérissent , et comme elles sont mal satisfaites d'elles-mêmes, elles se changent aisément eu leurs contraires ; nos craintes sont volages : dès que le mal qui les a fait naître se retire, elles nous laissent eu liberté, et pour conclure en un mot, il n'y a point de passion incurable que la joie. Mais depuis qu'elle s'est mêlée avec le crime, et que, corrompant les sentiments de la nature, elle trouve son plaisir dans le mal, la morale n'a plus de remèdes pour la guérir. C'est un grand désordre quand un homme se glorifie dans son péehé, et que, comme dit l'Apôtre, il lire sa gloire de sa propre confusion; c'est un malheur déplorable quand il a perdu la crainte avec la honte, et que les peines ordonnées par les lois ne le retiennent plus dans son devoir ; c'est un étrange dérèglement quand les péchés l'ont rendu aveugle , ou qu il ne les connaît que pour les défendre (i). Mais certes c'est le comble de tous les maux, quand il se pi lit dans son crime , qu'il établit su félii i le dans l'injustice, <l qu'il s'estime heureux parce qu'il est criminel (3). Aussi est-ce pour la punition de cette impiété, que le ciel lance des foudres; la terre ne devient stér.le que pour le châtiment de cel effroyable désordre ; quand la guerre csi allumée entre les peuples, ou que ti peste dépeuple les villes et convertit les lîtatsen solitudes, nous devons croire qoe ces ileaux sont les supplices des hommes, qui mettent leur contente nent dans leurs ffenses, 1 1 qui, viol tnt I iules les I i> de la

-i.-uli Ixlitis e-t impuniti quilia. .t»</.

■ luin qoodlifavl scelus corani Deo lam abo- Miui.iiii i- Ol qusin de peccalis gantière, alque iu eis tetnper Jacere. >\uq., '• tu Saut, doemn., e. 11

(3) Omnibus cruncn suum voluutai eal; Lelatur Ule idulierio, kMatur ille rorlo. Sa»,

(4) Si gauJeb niiuiino, lunes fjran si auleni g.iuJfo

nature, mêlent injustement la joie avec le crime.

Or, parce que ce mal, pour être extrême, ne laisse pas d'être commun , et qu'il est bien malaisé de goûter des voluptés innocentes , Jésus-Christ nous conseille de renoncer à tous les plaisirs du siècle, cl d'elablir dès à présent notre félicité dans le ciel. 11 nous ordonne par la bouche de son Apôtre de n'ouvrir la porte de notre cœur qu'à ces consolations pures dont le Saint-Espril est la source , et , nous prenant par nos intérêts, il nous oblige à ne chercher que celte joie qui, pour être fondée en lui-même, ne saurait être troublée par l'injustice des hommes, ni par l'insolence de la fortune : car si nous la pensons mettre en nos richesses , nous serons obligés d'en craindre la perte ; si nous la logeons en la réputation, nous appréhenderons la calomnie , cl si , comme les bêtes, nous la niellons en ces infâmes plaisirs qui flaltenl les sens et qui corrompent l'esprit , nous aurons autant de sujets de crainte que nous verrons d'accidents qui nous les peuvent ravir (i . C'est pourquoi, suivant l'avis de sainl Augustin , qui ne nous peul être suspect, puisque dans la fleur de son âge il avait goûté les délices du monde, nous devons prendre le soin de diminuer tous les plaisirs criminels, jusqu'à ce qu'.ls finissent entièrement par notre mort, el d'augmenter tous les plaisirs innocents, jusqu'à ce qu'i's se consomment parfaitement dans la gloire (5). Mais vous mo direz peu'.-êire que nos sens ne sont pas capab'es de ces saintes voluptés, et que la joie qui n'est qu'une passion de l'âme ne se peut pas élever à des contenlem nls si purs ; qu'il lui faut quelque chose de sensible pour l'occuper, et qu'étant engagée dans le corps , c'est une injustice de lui proposer la félicite des anges ; celte objection n'est recevablo que parmi ceux qui croient que les passions des hommes ne sont pas plus nobles que celles des bêtes. L'affinité qu'elles onl avec la raison les rend capables de tons ses biens : quand elles sont éclairées de ses lumières, elles peuvent être brûlées de ses 11 a m mes ; quand la grâce répand ses influences dans cette pailie de l'âme, où elles font leur résidence, elles travaillent pour l'éternité, et pré» a ni les avantages de la gloire, elles enlèvent le corps ci lui communiquent des sentiments spirituels. Elles nous font dire avec un prophète : Ma chair et mon Amê se dt au Dieu tirant, et négligeant fei 'I t, elles ne souhaitent pins que Ut iu rnelles.

De la nature, des propriétés et des e/fe's <L leur.

Si la nature ne savait tirer des biens de.

Deo, qui i limes ne libl quisqnam salerai H ?

ii un, ubi nrmo luleret, ti iu eom uou dhuiseri*,

m Paul. KUVU.

|5j \ un .ii Kuodiuni m Domino, donee Bnialur gaudium m s.e, ni.), gaudium in bomino ieoiu

liuoi luuecnlo sempei minoalur dooec tinij- \ur. .iuy. t.u de verb. Doir.iin, ter. U.

lOGS DE L'USAGE DES PASSIONS. m<;5

nos maux, cl si la Providence no convertis- plus d'altération dans nos âmes. Toutes les sait nos misères en félicités , nous aurions autres ne subsistent que par noire imaginasujet de l'accuser d'avoir rendu la plus fâ- lion, et sans l'intelligence qu'elles ont avec cheusc de nos passions la plus commune: celle faculté, elles ne feraient point d'iincar il semble que la tristesse nous suit na- pression sur nos sens. L'-s désirs et les espéturelle, cl que la joie nous soit étrangère, ranres ne sonl que des biens trompeurs, et toutes les parties de noire corps peuvent celui-là connaissait bien leur nature, qui les sentir la douleur, et il n'y en a qu'un petit appelait les songes de ceux qui veillent. L'anombre qui puissent goûler le plaisir. Les muur et la haine sont les divertissements peines viennent en foule cl nous attaquent des âmes inutiles ; la crainte n'est qu'un ouiîle compagnie (I); elles s'accordent pour brage, et il e«t bien malaisé que l'effet soit nous affliger, et quoiqu'elles soient mal en- véritable , quand lu cause est imaginaire, semble, elles font la paix entre elles po ir L'audace et la colère se forment des monsconjurer noire perte; mais les plaisirs se 1res pour les défaire, et il ne faut pas s'étonchoquent quand ils se rencontrent, et comme ner si elles s'engagent si facilement au coms'ils étaient jaloux de notre bonheur, ils se bat, puisque la faiblesse de leurs ennemis les détruisent les uns les autres. Notre corps est assure de la victoire : mais la douleur est un le théâtre de leurs combats; ses misères nais- mal véritable qui attaque l'âme et le corps sent de leurs différends, et l'homme n'est ja- tout ensemble, et qui fait deux blessures mais plus malheureux que quand il est (li- d'un même coup. Je sais bien qu'il y a de* visé par ses plaisirs. Les douleurs durent tristesses qui ne blessent que l'esprit, et qui longtemps, et comme si la nature se plaisait font tout leur effort sur la plus noble pirlie. à prolonger notre supplice, elle nous donne de l'homme ; mais si elles sonl violentes, elles des forces pour les souiïrir, et ne nous rend descendent dans le corps , et , par nue scplus courageux ou plus patients que pour crèle contagion, les peines de. la maîtresse nous rendre plus misérables. Les plaisirs , deviennent les maladies de son c clave (3). el pailiculièremcnt ceux du corps, nedureni Les chaînes qui le; attachent ensemble sceit que des moments; leur mort n'est jamais si étroites que tous leurs biens el leurs maux bien éloignée de leur naissance, et quand on sonl communs; une âme contente guérit les veut faire subsister par artifice, ils nous son corps, et un corps malade afiligc sou causent du tourment ou de l'ennui. Mais âme. Celle noble captive souffre avec papour confirmer toutes ces raisons, et faire tience toutes les autres incommo lité* qui lui voir que la douleur est bien plus familière surviennent, et pourvu que sa prison soit à l'homme que le plaisir, il ne faut que cou- exempte de douleur, elle Irouve assez de sidérer le déplorable élut de notre vie, où, raisons pour se consoler. Elle méprise la pour un vain contentement, nous ressemons perte des richesses, et niellant des bornes à mille véritables douleurs. Car celles-ci vien- ses désirs, elle trouve du contentement dans tient sans être appelées, elles se présentent la pauvreté ; elle néglige l'honneur, et sade leur propre mouvement, elles sont enchaî- chant bien qu'elle ne dépend que de louées les unes avec les autres, el, comme les pinion , elle ne veut pas établir sa félicité en létes de l'hydre, elles ne meurent jamais, ou la possession d'un bien si fragile. Llle se elles renaissent après leurmort; mais les plai- passe des voluptés, et la houle qui les acsirs se font chercher avec peine, et souvent compagne diminue le regret que lui cause nous sommes contraints de les acheter beau- leur perte. Comme elle n'est point attachée à coup plus cher qu'ils ne valent. Les douleurs tous ces biens étrangers, elle s'en éloigne sont quelquefois toutes pures, et elles nous facilement, et quand la fortune l'en a dcaltaquenl si vivement qu'elles nous rendent pouillée elle s'en Irouve plus libre el ne s'en incapables de consolation; mais les plaisiis estime pas plus pauvre. Mais quand le corps ne sont jamais sans quelque mélange de esl attaqué, et qu'il souffre ou l'ardeur des douleur, ils sonl toujours détrempés dans flammes, ou les injures des saisons, ou la l'amertume, et comme on ne voit point de violence des maladies, elle esl contraint.! roses qui ne soient environnées d'épines , on de soupirer avec lui, et les liens qui les ne goûle poinl de voluptés qui ne soient ac- unissent ensemble rendent leurs misères compngnées de leurs supplices (2). Mais ce communes (4). l'Ile appréhende la mort qui montre évidemment la misère de noire quoiqu'elle soit immortelle, «lie redoute les condition, c'est que la douleur se l'ait bien plaies quoiqu'elle soit invulnérable, et elle mieux sentir que le plaisir, car une légère ressent tous les maux qu'on l'ail souffrir à la maladie trouble nos plus solides contente- prison qu'elle anime, quoiqu'elle soil spirimenls, une fièvre est capable de faire per- tuelle.

dre aux conquérants le souvenir de leurs La philosophie sloïque, qui n'estime pas

victoires, el d'effacer de leur esprit toute la une entreprise glorieuse, si elle n'est impos-

pompe de leurs triomphes. Cependant elle sible, a voulu interdire le commerce de l'âme

esl la plus véritable île nos passions, el si el du corps, et par une étrange fureur, elle a

uous croyons Arislole, c'est celle qui fait le tâché de séparer deux parties qui composent

(4) lloino animal queruhim, cupide suis incumbens mente illo urgi lur, in vin u'is esl. Soi., F.p. 65.

miseriis. Apul. (4) Quid l'..c et aniauis ut non doleal cuiu corpus

(i) Probas istas, qnre voluptates vocantur, ubi vulnerainr ant uritur cui tanlo unplicatur consorlin

Iran'cenderinl modura, pœnas esse. Sen., Ep. ! 5, ni paii possil, i ou dolero lion possil. A:ig., /. de gxaiia

(5) Corpus hoc animi pondus ac pecaa est, pie- Novi Testament. q. 2.

Pictionn. des Passions. 3i

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