RÉGIME THtÂTBAL EN FRANCE
Les premières manifestations de l'art théâtral furent d'abord essertiellement libres, mais vagues et indéterminées dans leur forme. Après bien des années de tâtonnements, l'on distingua peu à peu les caractères, d'abord confus, des divers genres de pièces, et, dans chaque genre, certaines tentatives plus habiles ou plus audacieuses acquirent promptement une grande notoriété. Les troupes de comédiens qui avaient le mieux réussi auprès du public, usant de leur crédit, obtenaient dus privilèges basés sur le proût que le peuple tirait des spectacles pour son édification ou pour son amusement; des lettres patentes concédaient aux bénéficiaires le droit de s'opposer à l'établissement d'entreprises rivales ou de céder à celles-ci, contre argent, des licences plus ou moins étendues.
A l'origine, le théâtre n'ajouta donc presque rien aux charges du Trésor public. Il devint au contraire l'occasion d'une taxe nouvelle, celle de 1541, dite: Droit des hospices ou Droit des pauvres'.
Le privilège donnait au titulaire un droit exclusif de toute concurrence, une sorte de suzeraineté dont la tyrannie se faisait sentir de proche en proche sur toutes les exploitations rivales. L'Opéra, la Comédie-Française avaient ainsi, comme feudataires et comme tributaires, tout ce qui trafiquait de la curiosité publique, spectacles ou exhibitions de phénomènes, animaux savants, bateleurs de toutes sortes, marionnettes, etc. Musique, danse, changements de décors, dialogues étaient défendus. Dans Arleqiiin-Beucalioa de l'irou, un Polichinelle en bois donnait la réplique au moyen d'un compère, la présence de deux personnages en scène n'étant pas tolérée. Par une interprétation qui prévalut en fait, l'Opéra trafiquait de certaines permissions sans lesquelles jamais les spectacles secondaires n'auraient pu subsister. La Coraédie-Française, n'ayant pas les mêmes prolits, intervenait alors et se vengeait par des vexations continuelles : interdiction de jouer, voies de fait contre les acteurs, troubles et désordres provoqués dans la salle, procès, amendes, etc.
La police, réquisitionnée en vertu du privilège, sévissait contre les délinquants. Mais, si la parole, si la danse ne jouissaient pas d'une pleine liberté, les comédiens et les bateleurs n'en étaient pas réduits à rester bouche close et sans mouvement : une lettre du lieutenant de police permettait d'exercer leur métier aux « avaleurs de matières enflammées » et autorisait les « sauts accompagnés de qaehjues discours, à condition que l'on n'y danserait ni chanterait ».
1. V. ce mot. Ce droit qui profita aussi à des communautés religieuses n'est pas considéré comme une taxe directe sur les ontre]jrlses tliéàtrales. Tliéoriquemeut, il est perçu en dehors d'elles, à titre d'impôt sur le plaisir de cliafjuo spectateur. C'est là d'ailleurs l'interprutation qui a prévalu, corroijorée par ce lait ([ue la taxe est exigible sur les recettes brutes et non lias sur les hoiiélices nets des théâtres. (0. roy. 2.'> févr. iffits); L. 7 frim., t llor., 8 llicrm. an V.) 11 s'ensuivrait (|iiu les hillols gratuits sont soumis à la taxe et ([ue les spectateurs des représentations doiuiées gratis n'eu devraient pas être exemptés. Le Conseil d'Etat en a décidé aulremont.
L'argumentation îles adversaires du droit prélevé sur la recette brute se résume en ceci : la taxe, étant iiercue à l'occasion de l'achal du hillel, produit un ellot identique à celiù d'une surélévation de prix et. diminuantlademande, atténue les hénélices de l'cntreiirise prosiiére et peut déterminer la faillite d'un directeur mallieureux. Le prélèvement ne devrait donc être exigé <]ue sur les bénéfices nets ainsi rjue l'avait proposé une circulaiie du Ministre de l'intérieur du 28 février i«'18. Le !i8 novembre i«(J(!, la taxe des [lauvros a été supprimée en Belgique.)
Pour obtenir quelque répit, on jouait à la muette. L'acteur tirait de sa poche droite des cartons où ses répliques étaient écrites, les faisait lire au public et les passait dans sa poche gauche. On jouait aussi en écriteaux. Gela consistait à faire descendre des frises ou à placer sur le dos des musiciens, à mesure que se mimait chaque scène, des placards sur lesquels le public lisait, inscrits en gros caractères, les dialogues répondant aux attitudes des personnages. Quand il y avait des couplets, faute de les pouvoir chanter sur la scène, on les faisait entonner par des gens gagés répandus dans l'auditoire et les spectateurs entraînés par ces coryphées d'un genre nouveau, répétaient les refrains avec une joie malicieuse.
Les revendications ne se produisirent pas toujours avec le môme acharnement. L'Opéra, la Comédie-Française durent accepter les concurrences de rOpéra-Gomique, de la Comédie-Italienne, des Concerts spirituels et d'autres entreprises autorisées. Mais, par un arrêt du 11 juillet 1784, l'Académie de musique obtint le privilège de tous les spectacles des foires et des remparts de Paris, avec faculté de le céder. C'était la liberté industrielle proclamée sous réserve pécuniaire au profit de l'Opéra. Les redevances, seulement tolérées jusque-là, devinrent alors un droit productif.
Les privilèges disparurent pendant la Révolution. En 1791 fut inaugurée une période de liberté relative à laquelle mit fin le décret du 29 juillet 1807 réduisant à huit le nombre des théâtres. Le 13 août 1811 un autre décret rétablit les redevances au profit de l'Opéra. Elles subsistèrent jusqu'à l'ordonnance du 24 août 1831, mais, dans l'intervalle, quelques théâtres nouveaux avaient obtenu des permissions d'ouverture que, d'année en année, l'on accorda plus nombreuses encore. Toutefois, le régime des privilèges ne fut aboli définitivement qu'en 1864, par le décret du 6 janvier qui n'en laissait plus debout qu'un dernier vestige : les subventions.
« Tout individu peut faire construire et exploiter un théâtre à la charge de faire une déclaration au ministère de notre maison et des Reaux-Arts...
» Les théâtres qui paraîtront plus particulièrement dignes d'encouragements pourront être subventionnés. »
Depuis longtemps déjà, la question d'opportunité des subventions se pose annuellement aux époques de la discussion du budget devant le Parlement. Les adversaires ont insisté sur l'apparence peu démocratique de ces subsides et sur la médiocrité des résultats qu'ils ont produits parfois; les partisans du système ont soutenu leur thèse au nom des principes généraux sur lesquels tous les gouvernements sont d'accord. On a répété le mot de F. Pyat : « Si Paris n'avait pas de théâtres subventionnés, ce serait un vaste Carpentras. »
En réalité, la subvention est utile, nécessaire, superflue ou abusive selon l'objet auquel on l'applique. Son but est de soutenir le premier essor des œuvres dont la hardiesse déroute d'abord la majorité du public.
Au Parlement, dos mots piquants, jetés à travers les débats et soulignés d'agréables sourires, ont laissé entrevoir l'imperfection de nos niduirs. On a critiqué le luxe, la mollesse, certaine langueur nonchalante dont l'Opéra fut rendu responsable. Les anciens ne proscrivaient-ils pas la intisi(iue voluptueuse? On a jeté à l'Assemblée iialioiiale cette ])arole de (lambetta : « Il faut régénérer la France par l'auslnilé de nos mœurs », et l'on a beaucoup
TIIKATRES ET CONCERTS
atta(|ué dans les tendances de son architecture « le uiouuiuent somptueux, synihole des excès ruineux • du luxe impérial, à la porte duquel s'est installée la pètritication de la licence ». En 1790, le citoyen Leroux avait précédé certains de nos orateurs dans la voie où ils se sont engairés ; lui aussi eût voulu détruire 1 Upera « s'il n'était i]u'un aiuuseuient coûteux, un impôt sur le peuple ». mais, plus clément que ses successeurs, il concluait au maintien des subsides. En ISSS, les Chambres ont volé un rabais de 1,000 fr. sur la subvention de l'Opéra vu que • la musique n'y dépassait pas une douce médiocrité • . Ce vote de protestation a eu son plein elTet.
On l'a dit : en bien des circonstances, la subvention a été détournée de son but. Le faste immodéré des costumes, l'exagération des frais de mise en scène ; les rejets, sans excuse au point de vue de l'art, d'oeuvres qui sont revenues, après un exil à l'étranger, cimsacrées par d'éclatants succès'; l'ostracisme maintenu par les directions successives contre certains ouvrages français, comme les Troye/ts de Berlioz, au dêlrimcnt de notre izloire nationale ; tels sont les faits indéniables sur lesquels il est possible de répartir les critiques, généralement peu précises, des discours parlementaires.
On a demandé que le nombre des spectacles populaires fût augmenté sur toutes les scènes subventionnées, dût-on, pour créer des ressources, majorer le prix des places aux jours de première représentation. Des réformes ont été réclamées sans que toutefois le statu qiio administratif ait été très sérieusement ébranlé.
Les subventions existent dans presque tous les Élats de l'Europe excepté en Angleterre; mais celles des capitales font habituellement partie de la liste civile des souverains. Un grand nombre sont accordées par les municipalités, à peu près dans les mêmes conditions que celles des chefs-lieux de nos départements.
L'Allemagne a d'excellents théâtres, la plupart municipaux. Ceux de Berlin, Hanovre, Cassel et Wiesbaden sont places sous le patronage direct de l'empereur. A Munich , il y a l'Opéra de la Cour, à NVeimar le théâtre grand-ducal. A Leipzig, l'exploitation est donnée en régie par la ville. A Kraucfortsur-le-Mein, c'est une société d'actionnaires qui administre. A Bayreutli , le Thèàtrc-Wagner a été construit et est exploité par une association que le roi de Bavière Louis 11 a elTicacement secondée sur le budget bavarois. Eu Autriche, l'empereur est, en quelque sorte, le bailleur de fonds du théâtre impérial ; l'annuité ordinaire qu'il accorde étant reconnue insullisante, il ajoute, au vu des comptes d'un intendant général qui se retire quand sa gestion n'est pas approuvée, des dilTérences qui se sont élevées parfois à 400,000 et 500,000 Oorins V