BALANCE
La balance est le symbole de la justice divine. Son nom égyptien est maznim (1).
La balance égyptienne
car, au lieu de se composer, comme cette dernière, de deux plateaux suspendus par des cordons aux extrémités d’un fléau en équilibre dans une châsse , la balance égyptienne consiste en un arc de métal AB en équilibre sur un pied E, les deux extrémités horizontales C et D faisant l’office de plateaux. Sur les monuments égyptiens, au lieu de peindre toutes les parties de la balance, on se contentait de représenter la partie principale
qui, ayant beaucoup de rapports avec un joug, fit que les Grecs et les Latins lui en donnèrent le nom (2). Sur les papyrus on trouve cependant quelquefois toutes les parties de la balance,
(t) a'JTNa ( maznim ) , balances.
(2) Zvyb; chez les Grecs et jugurn chez les Latins signifie joug et par extension balance.
qu’on abrège ainsi :
et qui le plus souvent sont même réduites à cette figure :
Comme la balance égyptienne et surtout ses abréviations n’ont aucun rapport avec la balance grecque, plusieurs antiquaires ont prétendu que la balance ne se retrouvait pas sur les monuments égyptiens; ils se trompent : la balance, symbole de justice divine, se trouve sur la plupart des monuments, et même on la voit ainsi représentée :
mai-s dans les inscriptions hiéroglyphiques postérieures à notre ère.
J’ai dit que la balance était pour les Egyptiens le symbole de la justice divine; en voici la raison :
De temps immémorial et jusqu’au règne de Sésoslris (1), l’Egypte se divisait en trois royaumes fédérés, gouvernés par des rois électifs. Tous les ans, au solstice d’été, Héliopolis, Memphis, et Thèbes, capitales des trois royaumes, nommaient chacune dix représentants qui se réunissaient à Memphis, centre de l’Egypte, pour juger en dernier ressort les différends qui s’élevaient entre les rois, les nomes, et les villes (2). Ces trente députés qui juraient de ne point avoir égard aux demandes des rois si elles leur paraissaient injustes, tenaient pendant un mois leurs séances
(1) C’est-à-dire 1500 ans avant notre ère.
(2) Bossuet, dans son Discours sur l’histoire universelle, nous présente ces trente juges comme une compagnie qui jugeait tout le royaume, de telle sorte qu’ils étaient les seuls juges de l’Egypte; on concevra facilement que ces trente juges, eussent-ils été trente Dandins exploitant la justice nuit et jour, n’auraient jamais pu suffire pour vider tous les procès de l'Egypte. Diodore (liv. 1er, sect. 2) les compare ( encore n’est-ce que pour la justice de leurs arrêts) à l’aréopage d’Athènes et au sénat de Sparte. Je crois devoir plutôt les comparer aux pylagores (a) qui se réunissaient dans le temple de Cérès Am-
(a) Les pylagores étaient les députés des villes grecques qui discutaient les intérêts généraux des républiques fédérées dans le conseil des Amphictyons. (Voyez Harpocrate in voce Ilûxai).
DES HIEROGLYPHES.
entre les pâtes du sphinx de Djizé autour de Xariel (1). Chaque député présidait à son tour (2), et c’était sur la lecture des mémoires présentés par les parties qu’ils prononçaient leurs sentences (3), en se conformant pour la forme aux huit codes de Thout, et pour le fond à leur seule conscience. Lorsque les voix étaient partagées, ils s’en référaient au jugement de Dieu; et voici en quoi consistait ce jugement : on mettait les mémoires des parties dans les plats de la balance placée sur Xariel, et le mémoire qui pesait le moins, qui montait vers le ciel, que Dieu attirait vers lui, gagnait son procès; tandis que celui qui tombait vers la terre, et que la Divinité semblait repousser, perdait sa cause.
Ce jugement de Dieu semble absurde, cependant il était fondé sur cet axiome
phictyonide aux Thermopyles ou dans le temple d’Apollon à Delphes, considéré comme centre du monde , pour y concilier les intérêts divers des républiques fédérées de la Grèce, ou mieux encore aux assemblées des druides qui se réunissaient tous les ans à Maintenon , centre des Gaules (a), pour juger en dernier ressort les causes nationales des différents cantons et punir au besoin les rois et les vergobrètes.
(1) L’ariel est un bloc de granit sur lequel on proclamait les nouveaux rois devant les ordres assemblés. Il doit, se trouver encore entre les pâtes du sphinx de Djizé et avoir neuf coudées de hauteur.
(2) La session durant un mois, le mois égyptien étant de trente jours, chaque député présidait une séance.
(3) On concevra que si ces trente députés ne permettaient pas à de verbeux avocats (et il y en avait en Egypte) de venir embrouiller les affaires pour éclairer leur justice, ce n’était pas parce qu’ils craignaient la fausse éloquence qui éblouit les esprits et émeut les passions, car de vieux juges ne sont pas impressionnables; c’était tout bonnement par la raison qui fait qu’on ne permet pas en France aux pétitionnaires d’envoyer des avocats comme plaideurs à la chambre des députés.
(a) César, dans ses Commentaires, liv. vi, chap. xii, nous dit : Ii (druides) certo anni tempore in finibus Carnutum, quœ regio totius Galliœ media habetur, considunt in loco consecrato. Hue omnes undique qui controversias habent, conveniunt, eorumque judiciis decretisquè parent. J’ai cru pouvoir déterminer la position de ce lieu sacré , centre de la Celtique et situé sur les confins du pays de Chartres, à Maintenon, ville située entre Chartres et Dreux ( Druidum civitas ). La vaste plaine, recouverte de monuments druidiques, qui se trouve derrière le château, semble confirmer l’opinion que c’était là où les druides tenaient , une fois par an, la main de justice.
égyptien : bon droit est concis, fraude est verbeuse (1). Homère fait allusion à cette coutume égyptienne lorsqu’il nous représente Jupiter perplexe sur la question de savoir s’il doit sauver Hector ou l’abandonner à sa triste destinée, lorsque ce héros se détermine enfin à combattre le terrible Achille. D’un côté, Apollon le protège, et sa piété envers les dieux milite en sa faveur-, mais, de l’autre, l’inexorable Pallas, qui favorise le fils de Pelée, invoque contre le fils de Priam les lois immuables du destin. Jupiter, pour en finir, s’en réfère au jugement de Dieu ; il déploie ses balances d’or, place dans les bassins les destinées d’Achille et d’Hector, qui décident du trépas (véritables pièces du procès dans cette circonstance), et le bassin d’Hector descendant vers les enfers, Apollon même l’abandonne (2).
La balance, considérée comme l’instrument de la justice divine, se retrouve chez les auteurs les plus anciens. Job, fort de sa conscience, s’écrie dans son désespoir : Que Dieu me pèse dans la balance de sa justice , et qu’il reconnaisse mon innocence (3) ! Lorsqu’on retrouve en Egypte les peintures du jugement dernier,
(1) On comprend de quelle importance pouvaient être pour les plaideurs non-seulement la concision des mémoires présentés, mais encore la manière dont ils étaient transcrits; aussi les scribes égyptiens qui confectionnaient des grosses , comme nos avoués, grossoy aient-ils consciencieusement.
(2) AXX ots Sri to rérupTov ini xpouvoùç àcpîxovTO ,
K«j rore Sri ypvaeiK ncccrip èzizaivs Taka.vru.'
Év 5 ÈTi'Seï Svo xvipe r onirileyéoç Ôavâtoto,
Tv?v piv KyjXkrjoç , ty?v 5 Èxropoç imzoSKpoio.
E),xs Sè piaffa /aÇoov * pêne S Èxropoç atatpov rjpap ,
àyero S dç À'tSuo ' Hmv Sè é ^oîêog Ànolltov. (Homère , Iliade , chant xxn. ) (5) \ rri^N yi’i ptx »jtn»3 ’jSpttn (chap. xxi, vers. 6). La Vulgate traduit : Àppendat me in statera justa , et sciât Deus simplicitatem meam.
la balance dans laquelle sont pesées les bonnes et les mauvaises actions est toujours représentée comme figure principale du tableau (1).
(1) Deux génies, le génie de la lumière (homme à tète d’épervier) et le génie des ténèbres (homme à tête de chacal ) , se tiennent ordinairement près des plateaux de la balance d'éternelle justice , où sont pesées les bonnes et les mauvaises actions de Yâme en peine ( femme ayant les mains tendues vers le ciel). On retrouve parmi les sculptures du moyen âge de pareilles représentations, plus ou moins caractéristiques, telle est le jugement dernier figuré sur le chapiteau d’une colonne dans l’église Saint - Eutrope , à Saintes: on sait qu’à l’époque où cette église fut construite, les bons moines n’accordaient l’absolution qu’aux pénitents qui étaient légers devant Dieu; et pour se rendre léger , il fallait se placer dans la sainte balance du couvent et fournir en argent ou en présents quelconques , un poids égal au moins à celui de son individu. Mais rien n’égale la confession dans la balance japonaise : « Lorsqu’un Japonais, tourmenté par sa conscience, veut obtenir le pardon de ses péchés, il se rend « dans un désert affreux , bordé de montagnes et de rochers escarpés qu’il lui faut franchir. Il rencontre « des hermites aussi sauvages que le lieu qu’ils habitent , qui le conduisent vers d’autres hermiles plus « sauvages encore. Ceux-ci s’emparent du pénitent, et, pour le préparer à la confession, le lour- « mentent par tous les genres de mortifications et d’austérités qu’ils peuvent imaginer. Ils l’exténuent « par des jeûnes excessifs, et, malgré sa faiblesse , le font gravir sur des roches escarpées, franchir « des montagnes et des précipices. Ce qu’il y a de plus terrible c’est que le pénitent est obligé, sous a peine de mort, de subir toutes les mortifications qu’il plaît aux hermites de lui imposer; et s’il lui « arrive de manquer en quelques points aux devoirs qui lui sont prescrits, les hermiles impitoyables le u suspendent par les mains à un arbre qui donne sur un précipice et le laissent dans cet état. Lorsqu’il « a eu assez de force pour soutenir ces premières épreuves, on le conduit à travers de sentiers impra- « ticables , dans une campagne où il est obligé de rester pendant un jour et une nuit, les bras croisés « et le visage appuyé sur ses genoux. Si la gêne d’une pareille posture le force à chercher quelque « soulagement, de grands coups de bâton, appuyés par les hermites vigilants, avertissent le malheo- « reux pénitent de son relâchement : il faut qu’il emploie tout le temps qu’il passe dans cette attitude « gênante , à faire une revue exacte de toutes les fautes dont il s’est rendu coupable. Le temps prescrit « pour cet examen étant expiré, il faut qu’il marche avec les mêmes fatigues, jusqu’à ce qu’il arrive a sur la cime d’un rocher, lieu destiné pour la confession. Dans le sein de ce rocher est une grosse « barre , à l’extrémité de laquelle pend une balance; les hermites mettent le pénitent dans un des bas- « sins, et dans l’autre un contre-poids pour tenir la balance en équilibre : ils la poussent ensuite hors « du rocher, de manière qu’elle demeure suspendue en l’air au-dessus d’un précipice. C’est dans cette « situation que le pénitent, plus mort que vif, doit faire à haute voix une confession exacte et sincère « de tous ses péchés. Si les hermites s’aperçoivent qu’il déguise quelques circonstances, ou qu’il se « trouble dans le dénombrement de ses fautes, ils donnent à la barre un certain mouvement qui fait « sauter la balance et renverse le pénitent dans le précipice. Purcha dit : qu’il y a un des bassins de la « balance qui reste vide ; qu’à mesure que le pénitent confesse un péché, le bassin vide penche vers le « précipice, et celui dans lequel est le pénitent , du côté de l’hermite qui tient la barre. Quand le pénitent « a achevé sa confession , les deux bassins se trouvent en équilibre ». ( Dictionnaire des cultes religieux , au mot : Confession. )
La balance étant en Egypte l’instrument qui, dans les affaires douteuses, servait à faire connaître aux hommes l’opinion de la Divinité, devint le symbole de sa justice, c’est-à-dire de la justice par excellence. Chez les Celtes, où le jugement de Dieu consistait dans le duel (1), I’épée, instrument qui servait à transmettre aux hommes la volonté de Dieu dans une cause où les voix étaient partagées, devint le symbole de la justice divine; c’est pour cela que les Latins représentaient indifféremment Thémis tantôt avec une balance à la main, tantôt avec une épée. Dans les armes actuelles de France, Iepée sert de pied à la balance, et notre charte s’appuie sur le symbole composé de justice divine.
La justice humaine était symboliquement représentée en Egypte par une femme assise sur la pierre cubique (2), ayant le bras droit plié
(!) César nous dit ( Commentaires , liv. vi) que les druides, qui étaient exempts du service militaire ( druides a bello abesse consueverunt ), choisissaient leur chef parmi les plus puissants de l’ordre, et lorsque plusieurs concurrents se présentaient avec des titres égaux, on nommait alors le souverain pontife à la pluralité des voix, et même quelquefois on faisait battre les concurrents, c’est-à-dire qu’on s’en référait pour le choix au jugement de Dieu, car c’est ainsi que je pense devoir entendre ce passage . Hoc mortuo, si quis ex reliquis excellit dignitate, succedit. At , si sunt plures pares, suffragio druidum adlegitur : nonnunquam etiam de principatu armis contendunt.
(2) La pierre cubique, qui joue un si grand rôle dans la maçonnerie moderne, était en Egypte le symbole de la justice légale, et la pierre brute était le symbole de la justice naturelle. Dans l’antiquité primitive c’était sur des pierres brutes, telles que nos Dolmens, que siégeaient les juges qui ne connaissaient d’autres lois que celles du talion. Mais, lorsque la société fut régie par des coutumes traditionnelles ou par des lois écrites , lorsque les arts progressant avec la société permirent de donner aux tribunaux une forme moins sauvage , alors on tailla la pierre brute, et cette pierre taillée , placée devant la porte ou dans la cour (a) d’un roi, devint le tribunal où l’on venait implorer sa justice, c’est-à-dire
(a) Les rais, entourés de leurs conseillers, rendant la justice dans la cour de leur palais ou devant la porte de leur palais , de là l’origine de cour royale et de sublime porte. Bealus vir qui implevit desiderium suum ex ipsis ! non confundetur, cüm loquetur inimicis suis in Porta. (Psalm. 126, vers. 6. )
pour figurer la coudée , telle que les Grecs représentèrent ensuite Némésis, déesse de la justice distributive (1). Un bras plié, la main ouverte,
devint par abréviation le symbole de la justice humaine qui, proportionnellement à sa grandeur, punit le crime ou récompense la vertu (2).
l’application de la loi. Ces pierres cubiques sur lesquelles on répandait l'huile , symbole de consécration , étaient considérées comme sacrées : devenues symbole de la justice légale , par opposition aux pierres brutes, symbole de la justice naturelle, on s’explique pourquoi les Egyptiens disaient que le second Thout , architecte sublime, avait le premier taillé la pierre brute, pour dire que le second Thout était le premier législateur qui avait donné des lois écrites. Homère ( Odyssée, chant 3 ) nous parle de ces tribunaux primitifs placés devant les hauts portiques de Nestor :
Hftoç 5 ripiyévzix ytxvr) poooSx'/.rvlo j Hwç ,
Qpvv t xp éÇ sùvrjyt Teprtvioç iimoxx Nsfftwp '
Ex 5 èlBàv , v.xr xp eÇer s ici Çeot oïui HOoiaiv ,
Oî oi etrav Tvponxpoide Ovpocoov vrfn'kccMv ,
Asvy.oi , àjroariXSovTE? xleifxroç ' oïç mi pèv tv piv t'ÇEcx.Ev , Qeôfiv priarup àrà^avroç *
A À À 6 p.èv ri'Sw y.rjpi oaueiç uiaarjoe [3 sëijxei.
Lorsque Jésus, dans l’Evangile (Math. cap. xvi, vers. 18 ), dit à Simon qui fut surnommé Céphas (Joann. cap. i, vers. 42), nom qui, en langue araméenne, signifie pierre taillée, pierre prête à être mise en œuvre, pierre cubique enfin : Puisque tu es Pierre, c'est sur cette pierre que je bâtirai mon église; c’est comme s’il avait dit : Puisque tu es juste, c’est sur ta justice que je fonderai ma nouvelle société. Et ce compliment fut adressé à Simon Bar-Jone parce qu’il avait proclamé , le premier, que Jésus était le fils du Dieu vivant.
(1) On voit une Némésis ainsi représentée au musée des antiques à Paris ( salle de Pallas , n° 318).
(2) Ce symbole
n’est pas le seul qui exprime hiéroglyphiquement l’idée de justice humaine, la grande plume d’ ibis
est plus souvent employée pour exprimer cette idée ( voyez Ibis ). De même que dans quelques nomes Yichneumon ou le crocodile étaient employés parfois pour rendre l’idée de justice divine, ce qui fait que sur certains planisphères célestes le crocodile remplace la balance. (Voir Montfaucon, tome 2, page 350. )
Les trente députés des trois royaumes, dont la mission était de concilier les différends qui s’élevaient entre les états fédérés, afin d’empêcher les guerres civiles en Egypte, faisaient seuls usage de la balance de justice lorsque les voix étaient partagées sur une question, ce qui arrivait souvent; car, malgré toute leur impartialité, chaque député devait naturellement soutenir les droits de ses compatriotes. Mais, dans les tribunaux ordinaires, la balance n’intervenait pas; la voix de la prudence étant toujours acquise au défendeur lorsque les juges restaient indécis.
Ce que j’ai dit au sujet des trente députés que tous les historiens s’accordent à considérer, sur la foi de Diodore, comme des juges composant Y unique tribunal de l’Egypte entière , pourra paraître très-suspect aux lecteurs qui veulent plus que du raisonnement, lorsqu’on se permet de contredire une opinion généralement reçue ; mais on conçoit que je ne peux pas consigner les passages de l’écriture symbolique et sacrée qui m’ont amené à comprendre ce qu’étaient effectivement ces trente juges si célèbres, sans m’exposer ici à paraître jouer le rôle de Sganarelle (1) en faisant jouer celui de Géronte à mon lecteur. Pour montrer cependant combien il faut se tenir en garde contre les assertions des historiens grecs lorsqu’il s’agit des coutumes de l’Egypte, je vais faire connaître ce qu’était réellement le fameux tribunal ou Von jugeait les morts. Bossuet, admirateur des institutions égyptiennes, admettant aveuglément tout ce qu’il trouve dans Diodore de Sicile (2), nous dit (3) : « Il y avait en Egypte une espèce de jugement tout à fait « extraordinaire, dont personne n’échappait. C’était une consolation, en mou- « rant, de laisser son nom en estime parmi les hommes; et, de tous les biens « humains, c’est le seul que la mort ne peut nous ravir. Mais il n’était pas permis « en Egypte de louer indifféremment tous les morts; il fallait avoir cet honneur
(4) Ah ! vous n’entendez pas le latin !
(2) Lib. 1 , sect. 2.
(5) Discours sur l’Histoire universelle , 3e partie.
« par un jugement public. Aussitôt qu’un homme était mort, on l’amenait en ju- « gement. L’accusateur public était écouté. S’il prouvait que la conduite du mort « eût été mauvaise, on en condamnait la mémoire, et il était privé de la sépul- « ture. Le peuple admirait le pouvoir des lois, qui s’étendaient jusqu’après la « mort; et chacun, touché de l’exemple, craignait de déshonorer sa mémoire et « sa famille. Que si le mort n’était convaincu d’aucune faute, on l’ensevelissait « honorablement, on faisait son panégyrique, mais sans y rien mêler de sa nais- « sance. Toute l’Egypte était noble, et d’ailleurs on n’y goûtait de louanges que « celles qu’on s’attirait par son mérite ». Je commencerai par faire observer qu’Hérodote ne parle nullement de ce tribunal ou Ton jugeait tous les morts sans distinction, puisque tout le monde était noble en Egypte, comme l’admet l’évêque de Meaux. Un seul tribunal ne devait pas suffire, car il est absurde de supposer qu’il ne mourait qu 'un homme par jour en Egypte ; or, quelque expéditif que fût le juge d’instruction, il lui fallait bien un jour au moins pour instruire le procès d’un défunt. Nous devons donc admettre que l’Egypte était couverte de tribunaux de ce genre, car, pour une ville de cent mille âmes, il en fallait au moins six toujours en permanence; et si ces tribunaux avaient réellement existé, Diodore aurait-il été le seul historien qui en eût fait mention? Ce Grec, comme la plupart des voyageurs qui n’étudient que superficiellement les coutumes d’un peuple, a pris pour une coutume générale une cérémonie particulière, c’est-àdire la canonisation des saints personnages qu’on supposait dignes par leurs vertus de devenir, après leur mort, des intercesseurs puissants auprès de la Divinité. En Egypte comme à Rome, avant d’embaumer, aux frais du public, les restes mortels d’un individu qu’on devait considérer comme un être qui fut quelque chose de plus qu’un homme (1), et surtout avant de le déposer dans les tombeaux sacrés (2), on avait soin de s’informer scrupuleusement de tous les actes de sa vie.
(1) ...... . . <zts Tr'Xéov ri n K'jQpùrrtov ver-po-v ( Herod. Euterpe , cliap. xc. )
(2) Èv Ipÿai d-nx-pat ( loco cit.). Ces tombeaux sacrés, ou plus littéralement ces cellules étaient prali-
et le tribunal qui jugeait les morts, semblable en tout au sacré collège présidé par le pape, décidait en dernier ressort si l’on devait l’admettre comme Saint (1).
quées dans des temples souterrains , tels que ceux de Biban-el-Molouk , où les Thébains allaient adresser leurs vœux aux Saints qui s’y trouvaient ensevelis.
(1) 11 arrivait souvent que le tribunal qui jugeait les morts canonisait des individus qui n’étaient rien moins que des modèles de vertu; mais le crédit de la famille faisait fermer les yeux sur les vices du défunt. Ces Saints de contrebande furent très-communs lorsque l’Egypte se trouva sous la domination des Perses, et sous les Ptolémées on finit même par canoniser les rois de leur vivant (a). Cependant
les prêtres consciencieux , malgré leur courtisanerie , avaient soin , pour qu’un initié n’allât pas adresser
ses prières à un damné , croyant avoir affaire à un Saint , de placer à côté de son nom un cartouche surmonté du papillon , symbole de Y âme (b), dans lequel était le caractère de Yabym ■ , qui, par extension, est le symbole des ténèbres, avec ce caractère sacerdotal d qui se traduit par est (c).
Ce cartouche se traduit par : ame — Ténébreuse elle est , c’est-à-dire l’âme qui anima ce corps est celle d’un réprouvé , tandis que pour les véritables Saints on mettait, au lieu du caractère de Yabym, eelui du soleil ^c, qui, par extension, est le symbole de la lumière, et ce cartouche
se traduit par : ame — Lumineuse elle est, c’est-à-dire l’âme qui anima ce corps est celle d’un Saint. La sentence mystérieuse se trouve ordinairement écrite sur le papyrus du scribe céleste ( homme à tête d’ibis),
dans le tableau du jugement de l’âme , lorsqu’on le trouve figuré sur le mur de l’hypogée.
(a) La fameuse pierre de Rosette n’est autre chose que l’acte de canonisation de Ptolémée Epiphane.
(b) C’est un petit papillon de nuit dont le nom mystique en langue sacrée est pin ou pid (p -consacré, 1 -divine, v-lune) consacré à la sainte lune, séjour de l’âme, selon la croyance du culte primitif. Ce papillon était par conséquent le symbole de Yâme. Les Grecs donnaient à Psyché, Yâme personnifiée, des ailes de papillon piu, comme ils donnaient à Y Amour, symbole de l 'intelligence, des ailes d’épertn'er. Toutes les fables antiques sur Y Amour et Psyché s’expliquent par l’union de T intelligence et de Yâme qui, jointes à la matière, composent l’étre semblable à Dieu, c’est-à-dire Yhomme.
(c) Voyez Préface, page xlv.
Les rois et les grands pontifes, les noyés (1) et tous ceux qui mouraient des suites de la morsure d’un animal sacré, étaient de droit considérés comme des bienheureux et aptes par cela même à devenir des Saints; mais, pour les autres morts, on les embaumait sans examen lorsqu’ils laissaient de quoi à subvenir aux frais de leur sépulture, fl y avait cependant pour eux une espèce d’épreuve dont ils sortaient toujours victorieux, pour peu que leurs parents aient eu soin de veiller à la confection de leur cercueil de sycomore, appelé en égyptien gabar (2). Comme chaque particulier conservait chez lui les momies de ses ancêtres, et qu’il n’aurait pas voulu garder celle d’un réprouvé, il mettait à l’eau, lors du débordement, la momie suspecte, renfermée dans son gabar , et si le tout surnageait, c’était une preuve que le défunt était un élu; si, au contraire, le gabar était englouti dans Yabym (3), on considérait alors le mort comme un damné, et l’on se félicitait d’être délivré, par l’entremise d’Osiris, d’un cadavre qui, à la résurrection générale, aurait fait rougir la famille (4).
(1) Le noyé dont le cadavre surnageait était considéré comme un saint personnage, par cela même que Yabym ne l’avait pas englouti. Ceux qui étaient noyés en punition de leurs crimes, comme la femme adultère par exemple, étaient jetés dans le Nil avec une pierre au cou, et s’il arrivait que par une circonstance fortuite le cadavre du supplicié, au lieu de rester englouti dans les grandes eaux , vînt à surnager, alors on réhabilitait sa mémoire et il était considéré comme un martyr.
(2) i3j (gbr) , geber ou gabar, parce que c’était l’enveloppe solide qui conservait la momie. S. Augustin , dans ses Confessions, nous dit que les Egyptiens appelaient leurs cercueils des gabbaras ; je pense que ce nom a été estropié par les copistes. Nous donnons le nom de gabare à un petit bâtiment large et plat , qui sert à traverser les rivières.
(5) De là , l’expression : tomber dans l’abîme. Tout homme dont le cadavre était englouti par les eaux du débordement ne devait pas ressusciter, son âme était morte et tombait dans le néant (enfer des Egyptiens) : aussi le Psalmiste demande-t-il souvent à Dieu que son âme ne soit pas plongée dans les grandes eaux, c’est-à-dire anéantie. Le cadavre qui était sorti victorieux de l’épreuve prenait le nom de n'nn (mmie), mumie, moumie, dont nous avons fait momie, racines dq eaux (a), et n> par inversion pour *n , vie , vivant , ressuscité , c’est-à-dire vainqueur des eaux.
(4) On conçoit que dans la terrible solennité de la résurrection il n’aurait pas été très-flatteur de voir ses proches jetés dans le néant par le juge suprême , aux yeux de l’univers assemblé ; aussi , pour éviter
(a) Voyez Préface, Note, page lv.
Lorsqu’on trouve sur les monuments une momie placée sous Voxyrinche,
figure qui s’abrége ainsi sur les papyrus,
Voxyrinche étant le symbole du débordement , ce groupe hiéroglyphique indique un réprouvé enseveli dans Xabym. Au contraire, lorsqu’on trouve la momie couchée sur le lit sacré, ayant la forme d’un lion,
qu’on abrège ainsi sur les papyrus,
le lion étant aussi le symbole du débordement (1), ce groupe indique alors que c’est un bienheureux,
dont le cadavre surnagea lorsqu’il fut plongé dans les grandes eaux.
Je dois demander pardon à mes lecteurs d’être sorti de mon sujet, mais il était de la plus haute importance, à défaut de preuves à l’appui que je ne peux pas donner maintenant, de faire comprendre que les trente députés n’étaient pas trente juges ordinaires, et pour cela j’ai cru devoir, au sujet du tribunal où l’on jugeait
cette mortification, faisaient-on subir au mort, dont la mémoire était tant soit peu suspecte, l’épreuve des grandes eaux.
(1) Voyez Lion.
les morts, démontrer aussi que les assertions de Diodore ne doivent pas être complètement acceptées sans examen.
COISTELL4TEOI DE LA BALA1CE.
Il y a 8600 ans que le solstice d’été correspondait aux étoiles qui sont au bas de la robe de la vierge (1) : elles font partie de la balance et appartiennent à la 13e station, selon les données astrologiques du moyen âge (2). Ces étoiles, dans les catalogues arabes (3), sont appelées Garphr, ce qui ne signifie pas voiles, comme on le prétend, mais bien inondation (4); c’est un nom qui, s’étant conservé dans les mystères de la cabale, a été adopté depuis par les astronomes arabes. Ce sont ces étoiles qui, placées entre Y épi et l’étoile d 'Ioan (5),
(1) Ce sont les étoiles i, x et n de la Vierge.
(2) Vide Alfrag. p. 119, et Albert. Magn. de universit.
(3) Vide Turgiem. arab.
(4) La racine de ce nom est rpj (grf), gerph ou garph, qui en égyptien signifie rompre les digues, submerger, inonder. Le Nil déborde au solstice d’été.
(3) Ioan , dont les Latins ont fait Janus , signifie divin soleil nouveau ou divine enfance du soleil (i-divin , o-soleil , AN-enfant) ; le soleil prit le nom à' Ioan au solstice d’été, lorsque les Egyptiens commencèrent leur année solaire à partir de ce solstice , et enfin le soleil conserva le nom d'Ioan depuis le solstice d’été jusqu’au solstice d'hiver. Le solstice d’Iiiver en langue sacrée s’appelle lesou, ce qui veut dire divine force du ciel ( i-divine , Es-force, ou-ciel ) , parce que c’est au solstice d’hiver que le soleil reprend sa force pour remonter vers le nord : par extension on donna au soleil le nom d’ lesou , à partir du solstice d’hiver jusqu’au solstice d’été. Ioan était appelé le baptiseur, parce que le Nil déborde au solstice d’été, et que les eaux pures de Yabym avaient la propriété, selon les Egyptiens, de laver les souillures du corps et de l’àme. Le Nil d’ailleurs , lorsqu’il était débordé, prenait le nom d ’lordan (i-divine, orlumière, D-mouvement, AN-enfant, enfant du divin mouvement de la lumière, parce que le Nil augmente ou diminue en proportion de la croissance ou de la décroissance des jours (a) ). De 1 ’loan égyp-
(a) Les juifs, chassés d'Egypte par Aménophis, et s’étant établis dans la Palestine, donnèrent à une petite rivière que les pluies font parfois déborder, le nom pompeux de Jourdain, comme Andromaque donna, selon Virgile, la nom de Xante à un ruisseau de l'Epire ( Æneid . lib. iii). Job, poème égyptien , écrit en langue vulgaire de la Haute Egypte , parle du Jourdain : Wfî hti ]T1* n\P O N51V té? tnj ptyy> p — Ecce (Behemoth) absorbebit fluvium , et non miràbitur : et habet fiduciam quod influât Jordanis in os ejus (Job, cap. XL , vers. 18). Si par Jourdain on doit entendre la rivière de la Palestine, alors il faut admettre que dans ce Jourdain il existait, du temps de Job , des crocodiles et des hippopotames.
déterminent le commencement de la balance dans le zodiaque égyptien. Il y a 8600 ans que l’Egypte était civilisée, et que les trente députés se réunissaient pendant trente jours, à partir du solstice d’été, pour concilier les intérêts des royaumes unis. Il y a 8600 ans que les astronomes égyptiens divisèrent le zodiaque en douze parties, ou du moins affectèrent un symbole à chaque division; et comme, pendant le temps que le soleil parcourait la première partie du zodiaque, à-partir du solstice d'été, c’était précisément l’époque où se tenaient les états généraux, le soleil, pendant ce mois, portait le nom de soleil de justice, et dans cette partie du zodiaque les astronomes placèrent le symbole de la justice divine, c’est-à-dire la balance égyptienne.
Sur les zodiaques dus au ciseau grec et à la munificence romainq, mais dont la disposition fut dirigée par les astrologues de la Haute Egypte, qui avaient conservé pures les traditions de la valeur symbolique des signes, on voit toujours sur (1)
tien on a fait S. Jean-Baptiste , dont on célèbre encore la naissance au solstice d’été, comme on célèbre celle A’Iesou , dont on a fait Jésus , au solstice d’hiver. Les Egyptiens commençaient leur année solaire au solstice d’été , la naissance de S. Jean-Baptiste précède de six mois la naissance de Jésus. Ioan étant le nom qu’on donnait au soleil, à partir du solstice d’été jusqu’au solstice d’hiver, soleil dont la force diminue graduellement en descendant vers le sud , tandis qu’/esou , soleil du solstice d’hiver jusqu’au solstice d’été , augmente de force à mesure qn’il s’avance vers le pôle boréal , de là l’expression mystique de l’Evangile ( Joann . cap. ni, vers.) qui fait dire à S. Jean-Baptiste , en parlant de Jésus : Ilium oportet crescere , me autem minui. L’étoile d ’loan ou de Janus est précisément l’a de la balance actuelle , étoile qui se trouve sur l’écliptique. Crislolaiis , dans son quatrième livre des apparences du ciel, la plaçait ante pedes V irginis : àarrjp (ïavou) np'o rwv tzoSmv rrjç n apdé'jov. (Plutarq. Par ail. chap. 9.) tl) Zodiaque circulaire de Dendérah.
ou sous (1)
la balance grecque, le soleil de justice figuré par un disque dans lequel se trouve la justice personnifiée.
Comme le Nil débordait au solstice d’été il y a 8600 ans, absolument comme de nos jours, on s’explique pourquoi les astrologues égyptiens placèrent sous la balance du Zodiaque circulaire de Dendérah le lion, symbole de l'eau de V abym (2), appuyant ses deux pâtes de devant sur le plan d’un vase carré dans lequel est figurée de l’eau agitée,
c’est-à-dire surmontant le Nil (3) dont ce vase est le symbole , et cela pour indiquer le débordement qui avait lieu lorsque le soleil entrait dans la constellation de la balance, à l’époque où nous reporte le premier état du ciel selon l’astrologie (4). On trouve dans les zodiaques de la cabale que Kircher (5) et Dupuis prennent pour des zodiaques égyptiens, mais dont la cabale avait emprunté l’esprit aux traditions astrologiques de l’Egypte, le signe de la balance figuré par un homme ayant sur sa tête le modius, symbole du feu (6), c’est-à-dire de la chaleur que répand le soleil au solstice d’été, d’une main il tient la balance grecque , et de l’autre la
(1) Zodiaque rectangulaire de Dendérah.
(2) Voyez Lion.
(5) Voyez Préface , page xxiij.
(4) Aussi la balance portait-elle chez les Egyptiens comme chez les Hébreux , lorsqu’il s’agissait de la constellation, le nom de ’JîNcn ( mmazni^, prononcez moumazni, racine première Mou-raw. Voyez Epipli. advers. hæres.
(5) Voir Kircher, OEdip. , tome ii, part. 2% pag. 160, 206 , et 207.
(6) Voyez Modius.
perche graduée qui servait à mesurer les crues du Nil. La position de Yhomme dans un de ces zodiaques semble même indiquer le mesurage.
Cette perche graduée,
qu’on peut considérer dans cette circonstance comme le symbole du débordement , dont elle servait à obtenir la mesure, fut placée aussi par les premiers astronomes sous la balance égyptienne ;
et c’est enfin ce symbole primitif, qu’on doit traduire par