APIS
Le taureau sacré qu’on adorait à Memphis était le symbole vivant de tout ce qui est, c’est-à-dire, de X intelligence universelle et de la matière-principe que les Egyptiens considéraient comme unis et coéternels.
(1) On devrait dire Abis comme les Phéniciens (3N (ab), père ou fécondateur, v (is), il est); car il n’y a point de consonne correspondante à notre P en égyptien, comme je l’ai déjà dit, page 15. Le dagesh, tant fort que doux, n’est encore qu’une invention des Massorettes. S. Jérôme nous dit à propos du second chapitre d’Isaïe, vers. 5 : P litteram sermo hebraïcus non habet , sed pro ea grœco $ utitur. Il répète la même remarque dans son commentaire sur la fin du onzième chapitre de Daniel , en faisant observer que dans un mot seulement les Hébreux ( de son temps ) prononçaient le a comme un P : JSotandum autem, quod cum P litteram hebræus sermo non habeat , sed pro ipsa utantur Ph cujus vis grœcum $ sonat , in isto tantum loco apud Hebræos scribatur quidem Phe et legatur P. Les LXX d’ailleurs ont toujours rendu par un $ le 2 des Hébreux, excepté pour les noms de Donna (Ftrusm) que je lis Feterusem., qu’ils ont traduit par ilKTpoo-wvto-jp. ( Pathrosim. Genèse x , 14 ) , et iB’Uia ( Futhifr ) que je lis Futhifer, et qu’ils ont rendu par Uezsfp-nç (Putiphar. Genèse xxxix, 1). Si , préférant juger par analogie, on compare l’hébreu avec les autres langues de l’Orient , on verra que dans ces mêmes langues notre P ne se retrouve pas. Les Turcs et les Persans , qui se servent de l’alphabet arabe , emploient le ^ ( B ) qu’ils distinguent par trois points W' pour rendre notre consonne P. Les Ethiopiens n’ont reçu le P dans leur langue que pour écrire et prononcer les mots grecs et coptes qui sont entrés avec le christianisme dans leurs versions de l’Ecriture sainte et dans leur liturgie. Æthiope s, œque ac Hebrœi et Chaldœi, littera P Latinorum , seu n Græcorum , olim caruerunt ; prout etiam carent Arabes, nous dit Ludolphe dans sa Grammaire éthiopienne , page 7.
Si je dis qu’il n’existe pas de consonne correspondante à notre P dans l’alphabet égyptien ( hébreu ) composé de vingt-deux lettres, je ne prétends pas pour cela dire qu’il en soit de même pour l’alphabet sacré qui se compose de vingt-cinq caractères. Sur les monuments écrits en langue sacrée, qu’il ne faut pas confondre avec la langue vulgaire ( l’hébreu ) , notre consonne P est rendue par une potence
qui exprime l’idée relative de consécration, et voici pourquoi : Dans l’antiquité on consacrait les malfaiteurs à la divinité ,• et cette consécration consistait à les pendre devant son simulacre. L’effet immédiat de la pendaison étant l’érection phallique du patient et l’éjaculation au moment de la mort, les anciens trouvaient dans ce supplice une image sensible du jeu de la nature, dans lequel, pour me servir du
La matière-principe était, selon les dogmes du culte primitif, Veau éternelle qui
langage symbolique, la mort est la porte de la vie; car, selon la philosophie égyptienne, la mort n’est autre chose que la désunion des principes organiques par la putréfaction qui , combinant de nouveau ces mêmes principes, leur redonne la vie. Amen , amen dico vobis, nisi granum frumenti cadens in lerram mortuum fuerit, ipsum solum manet ; si autem mortuum fuerit , multum fructum offert (a). De la potence ou du phallus dérive la lettre P de tous les peuples qui en ont fait usage. C’est ainsi que le P des anciennes inscriptions grecques ou étrusques dérive de la figure d’une potence.
Celui-ci
n’est encore qu’une potence à deux poteaux. Le P des manuscrits grecs dérive du phallus post ejaculationem ,
qui, réduit au simple trait, revient à cette figure :
Le P majuscule et minuscule des Latins dérive aussi du phallus
réduit au simple trait.
La consonne B , qui exprime en écriture sacrée l’idée relative de génération, dérivant aussi du phallus (6) , on s’explique pourquoi le B et le P se confondent souvent dans l’écriture comme dans la prononciation.
Pour ce qui est du w , c’est une consonne égyptienne qui n’a point de correspondante en grec ni en latin (c) ; aussi tous les anciens traducteurs l’ont-ils rendue par un 2 ou un S , absolument comme s’il
(a) Evang. S. Joann., cap. xii, vers. 24-25.
(b) Préface, page xliv.
(c) La figure du V dérive de la peinture de la mâchoire inférieure de l’homme dont les dents sont mises à découvert. Le mot W , qui sert à dénommer cette lettre en hébreu, signifie dent. Les dents, qui servent à broyer les aliments, étaient en Egypte le symbole de la vie animale ou terrestre ; aussi les Egyptiens juraient-ils par leurs dents, c’est-à-dire par leur vie. Il paraîtrait, d’après le New Voyage ,and Description of the isthmus of America, by Lionel Wafer, que les Américains de l’isthme de Darien, prés de Panama, avaient aussi le même serment qu’ils considéraient comme le plus redoutable. Du reste, le W exprime en écriture sacrée l’idée de vie ordinaire, vie terrestre, vie animale, tandis que
le D, dérivant de la peinture du basilic, symbole de la lumière, exprime aussi l’idée de vie, mais de vie céleste, de vie intelligente.
remplissait l’espace, et dans laquelle les principes terrestres tenus en solution avaient servi à Y intelligence universelle pour former le monde que les Egyptiens représentaient comme un œuf plongé dans une mer infinie qu’ils appelaient Abym ou Abys (1). L’existence de cette mer leur était révélée par la couleur bleue qu’on apercevait à travers le cristal du ciel (2) et dont un écoulement, qui s’échappait tous les ans au solstice d’été par la cataracte du sud, venait inonder l’Egypte pour y déposer les molécules de matière à l’état primitif destinées à féconder la terre sacrée. Cette mer idéale, source du Nil selon les Egyptiens, était en grande vénération chez eux, tandis qu’ils avaient en horreur la mer proprement dite qu’ils considéraient comme le résultat d’un feu intérieur qui, ayant brûlé la terre, avait donné naissance à une purulence qu’ils qualifiaient de Typhon ou mauvais principe (3).
s’était agi du d. Telle est aussi la valeur que je crois devoir lui donner dans le mot (abis) , quoique je sache fort bien que rhw ne devait pas se prononcer comme rfao* Mais quelle était la véritable prononciation du ? Les Hébraïsants veulent qu’on le prononce comme le sch des Allemands ou le ch français : contre cette opinion nous avons Moïse Maimonide et Salomon Isaaki ; le premier, voulant écrire en caractères hébraïques le nom d’une ville de France , Châlons-sur-Saône , se sert de cette orthographe : p^N”, pour le premier mot; ici le ch français, au lieu d’être rendu par un w , est exprimé par deux *, et pour le second il l’écrit njiNty , où l’on voit notre S rendu par le w des Hébreux. Le second rabbin , dont les commentaires sont remplis de mots français , ne se sert jamais du w pour rendre notre ch , mais bien du x ou de deux ’, comme Maimonide.
(1) Cette croyance que Veau était l’élément générateur fut transmise aux Grecs par Thalès qui avait emprunté ce dogme aux Egyptiens. Les druides, qui conservèrent aussi le culte primitif, représentaient le monde sous la forme d’un œuf entouré d’un cercle d’or pour figurer le zodiaque; ils disaient dans le langage figuré que cet œuf avait été formé par la hâve de deux serpents , le basilic et l’aspic, symboles des deux principes qui constituent Y intelligence universelle ; ils représentaient cet œuf plongé dans l’eau pour figurer la position du monde dans Y abym. Plus tard cette représentation matérielle d’un système devint une superstition , et les Celtes finirent par croire qu’il existait effectivement un œuf de serpent auquel ils attribuèrent des propriétés aussi merveilleuses que ridicules. (Voyez P lin. lib. xxix, cap. S).
(2) Les Egyptiens croyaient que le ciel était bleu parce qu’on voyait à travers son cristal l’eau de l’a&ym qui enveloppe le monde : ils n’avaient pas eu l’avisement de reconnaître que cette couleur bleue était due à l’air qu’ils considéraient comme incolore. Le soleil et la lune qui roulaient sur la convexité du cristal céleste , et par conséquent dans les grandes eaux , étaient représentés dans un bateau par les Egyptiens, et non pas dans un char comme chez les Grecs.
(5) OXeof Sè xat t jjv ÔkÏiKttkv sx nvp'oç rr/oïitnca y.od rrapMpurp.svriv , ovSs p.èpoç , ovSè ütov/ûo-j , ùXkà. aXkoÏQ'j mpirrupu. SiefOopiç xaà vouûSeç. (n lovrctp/. mpi Lto. x«t O aipiS. )
L 'eau éternelle et infinie, Xabym ou grande mer qui enveloppe le monde, était symboliquement représentée par un taureau noir (1), ou par un aigle d’Abyssinie (2),
ou par un lion (3).
La vie universelle (4-) et X intelligence suprême (5) existant de toute éternité dans cette eau de Xabym (matière-principe) constituaient avec elle tout ce qui est, c’està-dire Dieu selon la théologie égyptienne (6).
(1) Voyez Taureau.
(2) Voyez Préface, page xxiii.
(5) Voyez Lion.
(4) En égyptien rrn.
(5) En égyptien rua.
(6) Virgile, dans son exposition du système da monde, emprunté à Pythagore qui avait puisé ses dogmes cosmogoniques en Egypte , nous dit ( Æneid. lib. vi ) :
Principio cœlurn ac terras , camposque liquentes ,
Lucentemque globum lunœ, titaniaque astra Spiritus intus alit : totamque infusa per artus Mens agitat molem, et magno se corpore niiscet.
La Genèse place la vie universelle, Y esprit, ou le souffle de Dieu, non pas dans la matière-principe , mais à la surface des eaux infinies s D’an us Sy nsma E’rùbx nm , et l’esprit de Dieu grand et fort se mouvait sur la face des grandes eaux. L’idée de placer la vie universelle à la surface de Yinfini est un coup de pinceau sublime de l’antiquité pour peindre Dieu. Voltaire semble avoir voulu rendre cette même idée dans sa Henriade, chant vii, où, après avoir parlé de la marche des astres, il dit :
Au delà de leur cours, et loin dans cet espace.
Où la matière nage, et que Dieu seul embrasse.
Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin.
Par delà tous ces cieux le Dieu des cieux réside.
L’homme qui possédait seul Y intelligence , tandis que tous les autres animaux ne possédaient que le corps et la vie, était considéré comme un abrégé de tout ce qui est , c’est-à-dire de Dieu qui se composait de la matière-principe , de la vie universelle , et de Yintelligence suprême. Aussi Pythagore disait-il que Y homme était un petit univers. Les prêtres égyptiens prétendirent par la même raison que l’homme était une image de Dieu, et non pas parce qu’ils se figuraient que Dieu avait un nez, une bouche, des
La vie universelle était symboliquement représentée par le scarabée (1).
L’ intelligence suprême était figurée par le cnef (aile d’épervier) (2)
ou par une tête d’initié ( tête rasée ) (3).
En représentant le scarabée avec des ailes d’épervier (cnef),
ce scarabée devenait alors un symbole composé représentant la vie universelle et Y intelligence suprême réunies, quelquefois même on donnait au scarabée une tête d'initié pour exprimer cette même valeur composée (4).
Apis, étant un taureau noir (5), symbole de 1 ’abym, sous la langue duquel devait se trouver l’image d’un scarabée ailé (6), symbole de la vie universelle et de Yintel-
oreilles, etc.; car ils étaient trop sensés pour admettre une pareille niaiserie qui laisserait’dans l’incertitude sur la question de savoir quelle est la race dans l’espèce humaine qui ressemble plus particulièrement à Dieu.
(1) L’hermaphroditisme était, selon les Egyptiens, la qualité spécifique de vie universelle qui se reproduisait elle-même; ils représentaient cette vie sous la figure d’une femme ayant les parties sexuelles de l’homme lorsqu’ils voulaient la personnifier, mais hiéroglyphiquement la vie universelle était représentée par le scarabée, insecte hermaphrodite ou considéré comme tel par les Egyptiens; et même quelquefois par le limaçon considéré aussi comme étant un être hermaphrodite.
(2) Voyez Préface , page xxvii.
(3) L’homme étant le seul animal qui possède l’ intelligence , et l’intelligence ayant son siège dans le cerveau, une tête d’homme devint le symbole de l'intelligence ; puis l’initié étant un être sacré, la tête d’initié devint le symbole de l’intelligence sacrée.
(4) Voir Caylus , Antiquités égyptiennes , tome y, planche vii, fig. 1 et 2 , et tome vi, planche vm, %• 1-
(5) Vide Herodot. Thaï. cap. 28. Strab. lib. 17. Plin. lib. vm, cap. 46.
(6) Pline nous dit (loco cit.) : Nodum apis sub linguâ habet , quem cantharum Ægyptii appellant. Ce
ligence suprême que les Egyptiens considéraient comme existantes dans Yabym, n’était donc lui-même qu’un symbole composé représentant la matière-principe , la vie et Y intelligence, c’est-à-dire tout ce qui est, en un mot Dieu.
Les anciens s’accordent à reconnaître que le scarabée devait se trouver dans la bouche d’APis, soit sur ou sous sa langue, soit sur le palais ; mais ils diffèrent entre eux pour ce qui est des autres symboles ou signes qui servaient à caractériser le taureau sacré. Nous parlerons bientôt de ces différents symboles qui viendront confirmer la valeur hiéroglyphique d’APis, mais avant nous allons nous attacher au symbole principal , c’est-à-dire au scarabée.
Sur les figurines d’or ou de bronze qui représentent apis (1),
on le voit ordinairement recouvert d’une housse et ayant le scarabée ailé sur le garrot (2).
Le judicieux Caylus pense que cette position du scarabée, qui contrarie le dire des historiens, vient de ce que Y artiste n'ayant pas voulu que ce symbole fût caché,
nœud, dont Apulée parle aussi ( Metamorph . lib. xi) et qu’il compare aux filaments avec lesquels les branches de vigne s’accrochent et s’entrelacent , n’est absolument que l’abréviation hiéroglyphique du scarabée ailé.
Quelquefois même le disque ailé du soleil
remplace le scarabée.
(1) Cette figure est celle d’un apis en bronze décrit par Caylus , Antiquités égyptiennes , tome i , page 42, et dont on trouve la figure, planche xii, fig. 1.
(2) Développement des figures gravées sur le dos d’APis.
au lieu de le mettre dans la bouche de l'animal , a pris le parti de le reporter dans un lieu qui fût visible. L’opinion du savant antiquaire est confirmée par la table Isiaque, dans laquelle on voit le scarabée ailé ou son équivalent, le disque ailé du soleil placé, non pas sur le garrot d’APis, mais au-dessus d’APis, car le scarabée, principal symbole qui détermine la valeur du taureau noir , devait être nécessairement retrouvé au premier coup d’œil sur la table Isiaque, ce qui eût été assez difficile si, dans cette table, on avait placé le scarabée ailé ou le disque solaire ailé sur le garrot du taureau, au lieu de le placer au-dessus.
L’ aigle, qui devait se trouver sur la croupe d’APis selon Hérodote (1), et qu’on retrouve effectivement sur les figurines à la place assignée par l’historien, était, comme nous l’avons déjà dit, le symbole de Veau céleste ou abym, et par conséquent une répétition hiéroglyphique du taureau noir (2). L 'aigle n’étant qu’une
(1) Herod. Thaï. cap. 28.
(2) La réunion de plusieurs symboles ayant la même valeur était très-usitée chez les Egyptiens lorsque les hiéroglyphes devinrent une écriture mystérieuse , et cela afin que les initiés qui ne pouvaient pas comprendre la valeur de certain hiéroglyphe pussent en acquérir la connaissance en trouvant réunis avec eux d’autres symboles dont la valeur ne leur était pas étrangère. C’est ainsi que le taureau , Y aigle , et le lion , trois symboles de Y abym (a), ne signifient réunis que ce qu’ils signifiaient chacun en particulier, c’est-à-dire la grande mer ou matière-principe. Si au taureau, à Y aigle, et au lion, réunis, on adjoint une tête d’initié , symbole de Y intelligence sacrée , ces quatre symboles formeront un symbole composé qui exprimera l’idée de tout ce qui est , de Dieu , absolument comme apis , symbole composé du taureau noir et du scarabée. L’aigle , le lion, le taureau, et Yhomme, composent le symbole sous la figure duquel l’Apocalypse , comme Ezéchiel (ch. 1 ), nous désigne I’Etre Suprême.
(a) Le taureau noir, Y aigle, et le lion, sont trois symboles de Yabym ou grande mer qui enveloppe le monde. Cependant le taureau noir désigne plus particuliérement la grande mer en général, Y aigle représente Yabym qu’on aperçoit à travers le cristal du ciel, et le lion est le symbole de ce même abym, mais lorsqu’il est répandu sur la terre, c’està-dire celui du débordement; car les Egyptiens, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, pensaient que l’eau du Nil était un écoulement de la grande mer par la cataracte du sud dont I'intelligence suprême levait tous les ans la pèle pour féconder la Terre Sainte avec cette eau divine , lorsque le soleil était parvenu au solstice d’été.
répétition , n’était donc point un caractère distinctif du symbole vivant de I’Être Suprême.
Un autre symbole dont les auteurs ne parlent pas , mais qu’on retrouve sur presque toutes les figurines d’xpis, c’est le disque solaire placé entre ses cornes.
Le disque solaire, placé entre les cornes du taureau qui figurent alors le croissant de la lune, devient un symbole composé qui exprime hiéroglyphiquement l’idée de ciel. Les Egyptiens divisaient le cristal céleste en deux hémisphères : le premier, auquel présidait le soleil , était appelé ciel du jour ou ciel mâle ; le second, auquel présidait la lune, était appelé ciel de la nuit ou ciel femelle; et l’on rendait hiéroglyphiquement l’idée de ciel tout entier en peignant le soleil auquel le croissant de la lune sert de cravate (1).
(1) Ce symbole composé se trouve sur un tableau mithraïque où le soleil et la lune personnifiés sont déjà représentés (voir Origine des cultes de Dupuis, planche xvii). La voyelle O , dérivant de la peinture du disque solaire, exprime hiéroglyphiquement l’idée de soleil; la voix O signifie soleil, et par extension jour et lumière , en langue sacrée. La voyelle U , dérivant de la peinture du croissant de la lune , peint hiéroglyphiquement l’idée de lune; la voix U signifie lune, et par extension nuit et ténèbres, en langue sacrée. Le soleil et la lune unis expriment hiéroglyphiquement l’idée de ciel tout entier; la racine OU en langue sacrée signifie ciel (a) : sur les abraxas on retrouve souvent ces deux voyelles, comme aussi le disque solaire et le croissant de la lune; c’est le nom du ciel en langue sacrée ou sa représentation hiéroglyphique , auquel les sup erstitieux disciples des Egyptiens attribuaient des vertus merveilleuses. Aussi retrouve-t-on souvent le symbole hiéroglyphique ou le nom sacré du ciel entouré de l 'aspic qui se mord la queue, symbole de Y immortalité.
(a) C’est la racine première de OYPAN02, nom du ciel chez les Grecs.
Le plus souvent on se bornait à représenter le disque non radié du soleil avec la lune au-dessous ;
mais lorsqu’il s’agissait de bien déterminer que le disque était celui du soleil, alors même qu’on ne pouvait pas le représenter radié, comme, par exemple, lorsqu’on le plaçait entre les cornes d’APis , on avait soin dans cette circonstance de figurer au milieu du disque une tête d ’épervier, symbole du soleil,
ou le basilic, symbole de la lumière.
Puis , lorsqu’il fut bien convenu que les cornes d’APis figureraient le croissant de la lune , on s’attacha par originalité à imiter dans le symbole composé du ciel, les cornes d’un taureau, plutôt que de figurer le croissant même de la lune. De là vint que le symbole du ciel, placé ensuite sur la tête d’Isis , par exemple , se trouve avoir le plus souvent cette forme.
Hérodote, en nous donnant le signalement d’APis, parle d’une marque blanche et de forme quadrangulaire qui devait se trouver sur le front du taureau noir (1); mais comme les figurines ne nous offrent sur le front d’APis qu’un triangle argenté,
Caylus a cru devoir corriger le texte de l’historien grec (2), correction inutile lorsqu’on peut se rendre raison de la valeur symbolique du signe dont il s’agit.
(1) ÈwV P iXotf , ZTÙ piv TW p£TW7TW , ),£'JXOV TETpâywVOV , £7Tt ôè TOV VWTOU OÙSTOV Ùr.KtJ pévov.
(Herodot. Thaï. cap. 28.)
(2) Caylus , Antiquités égypt. , tome 4 , page i5 , propose de remplacer W.ôv retpàywvov par lew.'ov ri
La tache blanche, de forme carrée ou triangulaire, n’est autre chose, sur le front d’Aris, que la lettre O de l’écriture sacerdotale; et comme en langue sacrée la voix O signifie soleil, la tache blanche carrée ou triangulaire est le symbole ou le nom sacré du soleil que les Egyptiens voulaient retrouver sur le symbole vivant de tout ce qui est.
Ici j’ai besoin, pour justifier mon assertion, de traiter de l’origine de la lettre O et des motifs qui ont altéré sa forme primitive à laquelle pourtant on est revenu. La voix O signifiant soleil en langue sacrée, comme je l’ai déjà dit, pour rendre en écriture primitive l’idée d’O ou de soleil, on peignit son disque radié (1) ou
rptywvov. Sans chercher ici jusqu’à quel point cette correction peut être admise grammaticalement parlant, je profiterai de cette circonstance pour rappeler aux érudits combien on doit être circonspect lorsqu’il s’agit de corriger les prétendues fautes des copistes.
(1) Le disque radié du soleil était employé dans l’écriture primitive lorsque la voix U, qui signifie lune en langue sacrée , était rendue dans cette même écriture par le disque de la lune, et non par son croissant, d’où dérive la figure de notre voyelle U. Du disque radié dérive la lettre O qu’on retrouve ainsi
sur les monuments égyptiens et dont les rayons se réduisent souvent à trois.
De cette dernière réduction dérive la lettre y (O) des caractères hébraïques, ou pour mieux dire égyptiens , qu’on retrouve ainsi figurée
dans l’alphabet angélique (a) ; quelquefois même un simple rayon
suffisait pour rendre l’idée d’O (soleil) , et cela dans les inscriptions orientales que les rabbins font remonter au temps de Moïse (b). Dans ces mêmes inscriptions la voyelle O est reproduite aussi sous cette forme ,
qui dérive du disque solaire non radié , comme on le trouve démontré dans le texte.
(a) Kircher, OEdip'. sBgypt., tome m, page 434. (ft) Kircher, loco cit.
non radié. C’est de la peinture du disque solaire non radié que dérive la figure de la lettre
mais comme la difficulté de la gravure sur marbre ou sur bois obligeait les écrivains, qui n’employaient dans l’enfance de l’art qu’un mauvais poinçon d’airain, à esquiver autant que possible la ligne courbe en lui substituant la ligne brisée , le cercle qui représentait primitivement le disque solaire se transforma en un polygone irrégulier
qu’on réduisit au losange,
et puis enfin au triangle.
On retrouve ces différentes formes de la voyelle O dans l’inscription grecque du temple d’Apollon, à Amyclès (1), dont l’origine remonte à trois mille ans. La difficulté de la gravure, qui fit altérer par les sculpteurs grecs la forme primitive de la lettre O, fit aussi altérer cette même forme par les autres peuples. Dans les anciennes médailles orientales on trouve l’O réduit au triangle ou représenté ainsi :
et la partie courbe est remplacée par des lignes brisées dans les inscriptions phéniciennes,
(1) Cette inscription, découverte par l’abbé Fourmont, est écrite en boustrophédon ; elle était destinée à conserver le nom des prêtresses du temple. On trouve la gravure de cette inscription dans le Monde primitif de Court de Gebelin , planches ix et x.
lesquelles lignes, réduites à deux droites, ramènent au triangle
qui est psécisément la figure de la lettre O dans l’alphabet samaritain.
Caylus (1), s’appuyant sur la théologie des Egyptiens qui comparaient, au dire de Plutarque (2), la nature divine à un triangle rectangle dont un des côtés représentait l’ intelligence , le second la matière , et le troisième Y ordre qui résultait du concours de Y intelligence et de la matière, pense qu’il n’y avait rien de plus simple que de réunir ces grandes idées dans le bœuf Apis, symbole d’Osiris, et de placer sur son front ce triangle mystérieux, plutôt qu’une tache carrée dont la forme n’a aucun rapport avec les points fondamentaux de la théologie égyptienne. Je ne conteste pas que les Egyptiens n’aient représenté I’Être qui est tout ce qui est par un triangle équilatéral, sans admettre pourtant , comme Xénocrates (3) , que ce fût parce qu’ayant les trois côtés et les trois angles égaux, ce triangle était le symbole de la perfection divine (4); mais ce que je contesterai c’est que le
(1) Antiquités égyptiennes, tomei, page 44.
(2) Traité cVIsis et d’Osiris, c. 56.
(5) Plutarq. Traité de la cessation des oracles, c. 9.
(4) Le triangle équilatéral est une voyelle de l’alphabet sacré qui exprime en écriture sacerdotale l’idée de Dieu grand, fort, et immortel. J’ai déjà dit dans la Préface, page li, que la voix I signifiait Dieu en langue primitive , et que la figure de l’I dérivait du menhir, symbole du Très-Haut, dans le culte primitif. J’ai expliqué (Préface, page xxvii) pourquoi le cnef, aile d'épervier, était le symbole de Y élévation chez les Egyptiens, et par conséquent de Dieu ou du Très-Haut, et enfin j’ai dit que du cnef dérivait F» (I égyptien de l’alphabet profane ou hébraïque). La première forme de l’I dérivant du menhir est plus antique que celle de F* dérivant du cnef; aussi la forme de l’I dérivant du menhir se retrouve-t-elle dans l’alphabet sacré des prêtres égyptiens.
I exprimant en écriture sacrée l’idée de Dieu, pour rendre l’idée de Dieu grand on plaça un I sur un autre I.
L’I supérieur n’étant là que pour exprimer l’idée de grandeur attachée à l’I inférieur qui exprimait l’idée de Dieu , cet I supérieur finit à la longue par se réduire en un simple point; et comme l’idée d’I ou
triangle argenté placé sur le front d’APis soit précisément le symbole de TÊtre
de Dieu emporte toujours avec elle l’idée de grandeur, les prêtres égyptiens avaient toujours l’attention de placer un point sur l’I dans l’écriture sacrée , coutume que nous avons conservée religieusement sans chercher à nous en rendre raison. Les Latins qui, au lieu de diminuer l’I supérieur, finirent par joindre les deux I ,
en firent leur magna littera, qui dans les inscriptions correspond effectivement à l’I long ; aussi retrouvet-on écrit Mllitia pour militia, Piso pour Piso, etc. Cet I long se confond avec la consonne L, qui exprime l’idée relative d'élévation en écriture sacrée. Les Egyptiens, pour peindre l’idée de Dieu grand, figuraient un grand cnef (a)
qui correspond au h (L de l’écriture profane ou hébraïque) , lequel dérive comme» de la peinture du
CNEF.
Pour exprimer l’idée de Dieu fort on plaçait deux I côté à côté ; mais afin d’indiquer que ces deux 1 n’exprimaient qu’une idée positive , celle de Dieu à laquelle était adjointe l’idée relative de force , on unissait les deux I avec un trait horizontal.
Les Egyptiens en faisaient autant lorsqu’il s’agissait d’exprimer l’idée de Dieu fort avec deux cnefs ;
les Hébreux ensuite se contentèrent de placer les deux * côté à côté.
Enfin, pour exprimer l’idée de Dieu grand et fort en écriture sacrée , on plaçait deux I côté à côté , unis par un trait sur lequel reposait un troisième I qui rappelait l’idée de grandeur.
(a) C’est de la peinture du grand cnef que dérive notre lettre
ou notre grand I.
Suprême , et cela, parce qu’il est renversé, tandis que le triangle , symbole du
Les Egyptiens, pour exprimer l’idée de Dieu grand et fort, se servaient aussi de trois cnefs, deux placés côté à côté et le troisième au-dessus entre les deux premiers.
Les Hébreux ensuite substituèrent dans leurs abraxas F* au cnef pour rendre la même idée.
On trouve dans les abraxas hébraïques une petite croix, symbole de la vie, au-dessous des >, parce que lef Dieu grand et fort est le principe de Y existence; on retrouve aussi cette croix dans la lettre primitive équivalente aux trois », mais placée au sommet de l’I supérieur (a).
L’idée de Dieu grand et fort était encore rendue par trois I placés de cette manière :
ici les deux I côté à côté peignent d’abord l’idée de force , et comme ils sont placés au-dessus de l’I principal qui exprime l’idée de Dieu, ils rappellent en même temps l’idée d 'élévation ou de grandeur. Les Grecs inclinèrent les deux I supérieurs pour joindre leur base au sommet de l’I principal ; de là vient leur
Les Latins, au contraire , qui employèrent d’abord la lettre composée ,
inclinèrent les deux I inférieurs pour les joindre à leur base , ayant soin de placer entre eux l’I prin-
(а) Cette lettre, placée entre deux autres I et S , signifie mot pour lettre en écriture sacrée : I Dieu A Dieu vivant, grand, et fort, S lumineux (Dieu qui est le Dieu vivant, grand, fort, et intelligent). On a cru depuis que c’était le monogramme des jésuites qu’on devait traduire par Jésus hominum salvator, ou Jésus humilis societas : mais comme on retrouve ce monogramme prétendu sur des monuments byzantins et même sur des monuments antérieurs au christianisme, il serait absurde de l’attribuer aux jésuites, à moins qu’on ne fasse remonter l’institution de leur ordre au déluge.
(б) La voyelle U, dérivant du croissant de la lune et exprimant l’idée de lune en écriture primitive, fut ainsi rendue lt par les graveurs forcés de remplacer par des lignes brisées la courbe primitive; puis enfin elle fut réduite à cette
Dieu grand , fort , et immortel, est toujours représenté reposant sur sa base.
Puis enfin lorsqu’il fut bien convenu que trois I unis exprimeraient en écriture sacrée l’idée de Dieu grand et fort , alors on n’eut plus égard à leur position respective , pourvu qu’ils fussent unis , cela suffisait : aussi les trouve-t-on sur les abraxas assemblés ainsi
ou de cette manière :
mais le plus souvent comme on les voit sur les trois grandes perles du collier qui soutient la croix conventuelle du grand maître dans l’ordre religieux et militaire du Temple.
Sur les antiques abraxas on retrouve aussi les trois cnefs placés et unis de la même manière ,
et qui se réduisent souvent à cette figure :
SB
Ces différentes formes de la lettre symbolique et mystérieuse sont ordinairement entourées par l’aspic qui se mord la queue , symbole de l 'immortalité (a). L’abraxas rappelait alors avec les idées relatives de grandeur et de force attachées à l’idée positive de Dieu , celle de Y immortalité, qui est aussi un de ses attributs. Comme le cercle , abréviation de l’aspic qui se mord la queue, devint aussi symbole de l’i'mmortalité, si l’on avait pu avec trois lignes droites égales former un cercle, alors on n’aurait pas eu besoin de l’aspic se mordant la queue pour adjoindre à la valeur symbolique du triple I l’idée d’immortalité ; mais comme avec trois lignes droites égales on ne peut former qu’un triangle équilatéral, il s’ensuivit que le triangle équilatéral formé par trois I, symboles du Dieu grand et fort, rappelant autant que
forme Y. Les copistes ayant négligé l’I intérieur dans le ^ latin qui correspondait à Y grec, de là vient qu’on retrouve dans les textes des anciens auteurs SVLLA pour Sylla, MÂXVMVS pour maximus, etc. Il ne faut pas croire que Salluste, par exemple, ait voulu écrire Sulla par originalité, au lieu d’écrire Sylla comme Cicéron, le tout pour se conformer à une ancienne prononciation ; il est plus rationnel de croire que, par amour-propre national, il a préféré se servir du triple I des Latins, plutôt que d’employer celui des Grecs.
(a) Voyez Aspic.
Nous avons retrouvé le symbole du soleil que Pline (1) et Ammien Marcellin (2) nous signalent comme une marque distinctive d’APis. Ces mêmes auteurs veulent qu’une tache blanche en forme de croissant (3) se retrouve encore sur le flanc droit du taureau sacré et soit le symbole de la lune. Ce croissant, caractère iconographique de la lune , se retrouve effectivement, non sur les figurines d’APis qui sont toutes recouvertes d’une housse qui le cache, mais sur les médailles d’Adrien et d’Antonin Pie frappées en Egypte, comme aussi sur Tapis d’un marbre du cabinet d’Odescachi où le taureau sacré n’est pas représenté avec la housse de cérémonie (4).
Ainsi donc apis, symbole de Dieu, était un taureau noir, symbole de Yabym , ayant 1° l’image d’un scarabée ailé sur la langue, laquelle image était le symbole de la vie universelle et de Yintelligence suprême; 2° un aigle d’Abyssinie figuré sur la croupe, et qui était le symbole de Y eau céleste; 3° le disque solaire placé entre les cornes qui, représentant le croissant de la lune, formaient avec ce disque le
possible l’idée du cercle par la manière dont étaient placés les trois 1 , le triangle équilatéral devint la lettre symbolique et mystique qui peignit l’idée de Dieu grand, fort , et immortel. Dans l’alphabet angélique (a) le triangle équilatéral
correspond à notre lettre I.
La connaissance de la valeur du mystérieux triangle en écriture sacrée explique le mystère de la Trinité. Chaque côté du triangle étant un I (Dieu) , ce sont trois I (trois Dieux) égaux en grandeur et en puissance , qui ne valent ou ne font cependant qu’un seul et même I (Dieu) , mais auquel sont adjointes les idées relatives de grandeur, de force , et d’immortalité.
(1) Plin. lib. 8, cap. 46.
(2) Amm. Marcell. lib. 22, cap. 13.
(3) Candicanti macula in dextro latere ac cornibus lunœ, xe/>«roeiSoOç (Plin. loco cit.).
(4) Cette housse de cérémonie était, au dire de Plutarque, dans son Traité d’Isis et d’Osiris, en lin et de couleur noire ; c’était autrement dit un drap mortuaire dont on recouvrait ce simulacre d’APis , à une certaine époque de l’année , comme nous le verrons bientôt.
(a) Kircher, OEdip. Ægypt., tome iii, page 434.
symbole composé du ciel; 4° une tache blanche triangulaire ou carrée sur le front, c’est-à-dire la lettre sacerdotale correspondant à notre voyelle O, nom du soleil en langue sacrée et par conséquent symbole du soleil; 5° enfin la figure d’un croissant de couleur blanche sur le flanc droit, caractère iconographique de la lune. De tous ces symboles que les historiens nous donnent comme étant les signes caractéristiques d’APis, le scarabée ailé suffisait seul pour déterminer la valeur du taureau noir, symbole de \abym, lorsqu’on voulait le transformer en symbole de I’Etre Suprême. On peut retrouver Yaigle sur le taureau noir, symbole de Yabyrn (1), et le disque solaire entre les cornes du Bœuf céleste, symbole de la cessation du travail (2), taureau et bœuf qu’il faut bien se garder de confondre avec apis, sur lequel seulement on trouve le scarabée.
Les Egyptiens voulaient aussi retrouver dans leur apis vivant le signe de la faculté génératrice (3), car Dieu, dont il était le symbole, avait engendré ou arrangé tout ce qui est, c’est-à-dire s’était engendré ou arrangé lui-même. Le signe caractéristique de la faculté génératrice ne consistait pas, comme l’a cru Porphyre (4), dans la grosseur des testicules et dans la longueur de la verge. Sur les images d’APis c’est bien par des parties génitales hors nature qu’on indique la faculté génératrice , mais dans le taureau vivant cette longueur disproportionnée du phallus et cette grosseur démesurée des testicules ne pouvant provenir que d’un vice de conformation, elles l’auraient rendu impropre à la génération et n’auraient par conséquent attesté que son impuissance. Et puis où trouver un taureau qui eût les parties génitales d’une grosseur proportionnée à celle qu’on donne à apis sur la
(t) Voyez Taureau.
(2) Voyez Boeuf. Dupuis a cru qu’APis n’était autre que la représentation vivante du taureau céleste, seconde constellation du zodiaque. Ce courageux savant dont les explications symboliques sont généralement adoptées par la science s’est trompé tout aussi bien que les docteurs qui en ont fait d’APis le symbole commémoratif du patriarche Joseph.
(5) Vide Amm. Marcell. lib. 22.
(4) Euseb. prœp. Evang. lib. 3, cap. 13.
DES HIEROGLYPHES. 41
table Isiaque ou dans les figurines? D’ailleurs, comme il eût été trop difficile à la supercherie sacerdotale d’employer le postiche (1) pour parfaire un taureau sacré, les prêtres égyptiens qui avaient bien étudié la nature demandèrent au taureau, destiné à devenir apis, Findice certain de la vertu prolifique, et cet indice le voici : Lorsque le taureau devient pubère, le poil qui se trouve entre les cuisses, à partir des bourses jusque près de l’anus , se redresse. Plus le rebroussement du poil s’étend en largeur sur les cuisses, plus le taureau est vigoureux (2).
Les prêtres égyptiens qui voulaient retrouver dans le taureau, symbole de I’Être Suprême, le signe de la faculté génératrice , observèrent donc dans leur choix que le jeune taureau qu’ils devaient offrir à la vénération du peuple eût autant que possible le poil de la partie postérieure rebroussé. Hérodote, qui avait entendu parler d’un certain arrangement de poil sur les parties postérieures d’APis, crut qu’il
(1) Pour ce qui était des signes caractéristiques, tels que le scarabée et Y aigle qui devaient se trouver sur la croupe, je partagerais volontiers l’opinion de Diderot : Comme il eût été assez difficile , nous dit cet encyclopédiste (a), que la nature eût rassemblé sur le même animal tous ces caractères, il est à présumer que les prêtres pourvoyaient à ce que l’Egypte ne manquât pas d’ apis , en imprimant secrètement ci quelques jeunes taureaux les marques requises; et s’il leur arrivait de différer beaucoup de montrer au peuple le dieu apis, c’était apparemment pour ôter tout soupçon de supercherie. Mais cette précaution n’était pas fort nécessaire; les peuples ne font-ils pas dans ces occasions tous leurs efforts pour ne rien voir ?
(2) Si par ce rebroussement du poil on peut juger d’une manière certaine de la vigueur génératrice du taureau , par ce même rebroussement, qui indique aussi la puberté de la génisse, on peut juger, même avant la gestation , de ses qualités comme bonne ou mauvaise nourrice. Cette remarque a été faite par nos paysans comme par les prêtres égyptiens, et sur cette donnée dont il s’est attribué la découverte, un simple jardinier, François Guenon, est parvenu, après avoir comparé les rapports qui existent entre le rebroussement du poil et la quantité de lait que fournit chaque espèce de vache , à déterminer d’une manière précise quelle quantité de lait une vache quelconque peut donner par jour, quelle est la qualité du lait , et combien de temps la vache le maintiendra pendant la gestation nouvelle, et cela, à la simple vue de l’animal, comme il le dit lui-même dans son Traité des vaches laitières, où il expose son système. Le Comice agricole de Bordeaux et la Société centrale agricole d’Aurillac lui ont décerné des médailles d’or, et l’Académie de Bordeaux , jalouse d’encourager l’homme utile qu’une observation soutenue avait conduit à des résultats si précieux pour l’économie rustique, s’est même crue obligée à lui décerner une mention honorable.
(a) Encyclopédie de Paris, au mot Apis.
était question des grands poils de la queue, qui, selon lui, devaient être doubles (1); cependant, comme l’ont remarqué tous les antiquaires, on ne trouve rien de caractéristique dans la queue d’APis, tel qu’il nous est représenté sur la table Isiaque ou par les figurines. Porphyre (2) et Macrobe (3), en nous donnant le signalement de Mnevis et de Bacis, autres taureaux noirs, symboles de Dieu à Héliopolis et à Hermunthis, semblent avoir mieux compris de quoi il s’agissait lorsque le premier nous dit que les poils de tout le corps de Mnevis se dirigeaient de la queue à la tête , et le second, que les poils de Bacis croissaient en haut, en sorte qu’il était tout hérissé. On conçoit que Porphyre et Macrobe amplifient et qu’il ne pouvait être question que du poil de la partie postérieure de ces différents taureaux symboliques, car, s’il en eût été autrement, Mnevis et Bacis eussent été des taureaux introuvables.
Lorsque j’ai dit qu’APis était un taureau tout noir, sauf les deux taches blanches placées l’une sur le front et l’autre sur le flanc droit, je suivais le signalement donné par Hérodote (4). Cependant je ne crois pas que cette uniformité de couleur dans le poil ait toujours été regardée comme une condition expresse dans le choix des différents taureaux qui se sont succédé comme symboles de Dieu à Memphis. Strabon (5) nous dit qu’APis était de diverses couleurs, et Lucien (6), qu’il était bigarré : si nous consultons la table Isiaque, où le blanc est distingué du noir par un placage d’argent, nous voyons qu’APis a seulement la tête, le cou, et la croupe, noirs, tandis que le reste du corps est tout blanc. Ces deux couleurs qui se retrouvent sur le taureau Dieu ne feraient-elles pas allusion à la lumière et aux ténèbres dont on voulait retrouver l’expression sur le symbole vivant de tout ce
(1) Anzï«.L, Herod. Thaï. cap. 28.
(2) Euseb. prœp. Evang. lib. 5, cap. 15. (5) Macrob. Saturn. lib. 1, cap. 21.
(4) Thaï. cap. 28.
(5) Strab. lib. 17.
(6) Lucian. De Astrol.
qui est? car enfin apis n’était, comme l’avait fort bien entrevu Elien (1), qu’un assemblage de symboles relatifs à Yabym , à la vie universelle, à Y intelligence suprême, au soleil, à la lune, à la lumière, aux ténèbres, et à la faculté génératrice; symboles qui, ne pouvant être compris que par les initiés, demeuraient inintelligibles pour le vulgaire des profanes.
Pourquoi les prêtres de Memphis préférèrent-ils présenter à la vénération du peuple un taureau vivant comme symbole de Dieu, plutôt que la statue d’un taureau avec des signes caractéristiques qui auraient déterminé sa valeur? Cette question qui n’a jamais été soulevée va nous conduire à expliquer le culte des animaux dans les différents nomes.
On voulait que le taureau, symbole de Dieu, fût vivant pour rappeler l’idée de vie universelle, une des trois parties qui constituaient la divinité toute entière selon les Egyptiens. Cette vie universelle, dirigée par Yintelligence suprême qui donnait le mouvement à la matière-principe , était exprimée déjà dans apis par le scarabée ; mais comme cette vie existait dans la matière et que le scarabée ailé était dans la bouche d’APis, ce symbole n’étant pas visible, la sagesse sacerdotale crut devoir exiger que le taureau divin fût vivant pour rappeler cette idée principale.
Tous les animaux vivants que les Egyptiens nourrissaient dans leurs temples étaient autant de symboles composés qui rappelaient l’idée de tout ce qui est, c’est-à-dire de Dieu. Ainsi le crocodile, par exemple, qui était considéré comme symbole du mauvais principe à Tentyris, et comme celui du débordement à Coptos (2), devint par extension dans cette même ville celui de la matière-pripcipe ou de Y eau infinie dans laquelle le monde était plongé, le débordement périodique du Nil n’étant autre chose, selon les Egyptiens, que l’écoulement de cette eau éternelle par la principale ouverture du ciel de cristal, c’est-à-dire par la cataracte du sud (3). Au moyen de certains signes caractéristiques qu’on devait retrouver
(1) Ælian. lib. H, cap. 10.
(2) Voyez Crocodile.
(5) Voyez Nil.