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sur le crocodile sacré comme sur apis, et qui exprimaient symboliquement l’idée de vie universelle et d’ intelligence suprême , le crocodile, déjà symbole de la matièreprincipe, devenait celui de Dieu.
Le crocodile,
symbole du débordement ou de Yabym à Coptos, est représenté dans l’écriture hiéroglyphique, lorsqu’on le considère comme symbole de Dieu, ayant sur la tête le disque solaire sous lequel se trouve le croissant de la lune
ou son équivalent, les cornes de taureau;
disque et croissant qui forment, comme nous l’avons déjà vu, le symbole composé du ciel. Quelquefois même on représentait le crocodile sacré avec une tête < Yépervier qui se trouve ici symbole de Y élévation ou de Y intelligence suprême (1), et au-dessus de laquelle se trouve encore le symbole composé du ciel.
Les Egyptiens ignorants ( car il n’y avait que les initiés qui eussent la connaissance exacte de la valeur extentionnelle des symboles), mus par l’orgueil de localité, se figurèrent que le symbole vivant adopté par leur nome était le seul qui représentât effectivement I’Être Suprême qui est tout ce qui est ; fanatiques comme des sots, ils commencèrent à se traiter mutuellement d’idolâtres et de fous, puis ils finirent par se haïr cordialement et quelquefois même ils en vinrent
(0 Vépervier peut être le symbole de Y élévation ou celui du soleil (voyez Epervier); mais dans cette circonstance il est celui de Y élévation, d’où dérive le cnef (a), symbole du Très-Haut ou de Y intelligence suprême.
(a) Préface, page xxvij.
jusqu’à se battre pour la plus grande gloire de leurs animaux sacrés; tandis qu’aux jeux des initiés, tous n’adoraient que la divinité unique du culte primitif, composée des trois principes (1), mais seulement sous des formes symboliques qui différaient entre elles.
La valeur d’APis comme symbole de Dieu n’était connue que des initiés qui, pouvant s’expliquer la valeur des signes caractéristiques du taureau sacré, ne le confondaient pas avec le simple taureau noir, symbole de Yabym ; mais pour la plupart des Egyptiens, le symbole vivant de Dieu n’était que le symbole de la matière-principe , de Y eau infinie dans laquelle ils supposaient le monde plongé, c’est-à-dire du grand océan ou de Yabym en un mot; et comme le Nil ou son débordement n’était dû, selon leur croyance, qu’à un écoulement de cette eau infinie qui s’échappait tous les ans au solstice d’été par la cataracte du sud pour féconder la terre sainte, Y eau du Nil étant de même nature que Y eau de Yabym , apis devint le symbole vivant du Nil ou de son intumescence. C’est en considérant apis comme symbole du Nil ou de son débordement qu’on peut s’expliquer les cérémonies superstitieuses des Egyptiens en ce qui concerne apis, cérémonies qui ne sont du reste que des rites allégoriques plus ou moins ingénieux.
Les Egyptiens disaient qu’APis était l’image d’Osims : mais Osiris n’était autre chose que Yabym ou matière-principe (2). Le Nil, qui ne lut d’abord considéré
(1) La matière, la vie, et 1 ’ intelligence.
(2) Osiris ou Yabym personnifié était toujours représenté noir, [j.eluyzpoiç 6 éalpiç , il était, comme nous le dit Plutarque, le principe de toute puissance humide, de toute cause productrice de l’eau, de
toute génération et tout germe productif : O i §è uominpoi t«v lepéav, où pôvov rov veîTov ôatpiv •/.aXoO'riv
àXkà Ocr ipiv p.sv v.Ttlwç K7r«<7av rùv ùypoizo.io-ii àpyjiv y. ai 50vap.iv, air t'av ysvs'c recog GTzépp.a-oç oÙGiaii vofuÇovrEçJ
rov Si Oaipiv au tzkIl'j p.s^ayp/pouv ys yovivai p.uôoîoyoüotv, ôr i irâv uSo tp -/.ai yüv zai tp.àrta /.ai vsyu pE^at'vEi p.iyvuuE-
vov, -/.ai rwv vswv Oyporjjç ÈvoOoa itpé/ji ràc vpiyjnç peÀaivaç. (Plutarq. Traité d’Isis et d’ Osiris , chap. 13). Osiris étant le symbole personnifié de la matière-principe , Isis celui de la vie universelle, et Cnef celui de Y intelligence suprême, leur réunion composait IEOUA, c’est-à-dire tout ce qui est (a), Dieu. Les prê-
(a) Ce nom d’IEOUA, dont nous avons fait jeova, était en Egypte le nom sacramentel , le nom terrible que l’Initié ne prononçait jamais devant un profane; il signifie en langue sacrée Dieu qui est tout ce qui est, en voici la raison :
que comme un écoulement d ’Osiris (1), fut ensuite considéré comme étant Os iris lui-même, puis enfin on finit par ne donner le nom d 'Osiris qu’au débordement.
Apis, considéré comme symbole du débordement par les prêtres mêmes qui finirent par se conformer à la croyance populaire, ou qui feignirent de s’y conformer, était réputé le fruit miraculeux d’une vache privilégiée, fécondée par le feu céleste et par une opération divine (2). Ce feu céleste n’était autre que celui du soleil qui
très égyptiens enseignaient que , de même qu’il est impossible de concevoir l’existence d’un corps sans les trois dimensions, longueur , largeur , et profondeur ou épaisseur, de même il était impossible de concevoir Dieu sans ces trois principes, la matière , la vie , et Y intelligence. On voit par là qu’OsîYts n’était que le tiers de la divinité unique selon les Egyptiens : mais de même que l’idée abstraite d’une des trois dimensions ramène toujours à l’idée positive d’un corps, de même l’idée d’Osmsou de Veau infinie dans laquelle la vie et Yintelligence étaient inhérentes rappelait l’idée de tout ce qui est , de Dieu.
(1) ô ÔmpitSoç «7 rapport. Plutar. Isid. et Osxrid. , cap. 18.
(2) Pomponius Mêla , lib. 1 , cap. 9.
les voyelles qui seules expriment une voix ou un son, peignent, considérées seules en écriture sacrée, des idées positives; A-homme, E -femme, I-Dieu, O-soleil, XS-lune. Les consonnes qui ne peuvent être exprimées qu’avec le concours des voyelles ne peignent, considérées seules dans cette même écriture, que des idées relatives; B j génération, G - commandement , F -voix, P- consécration, etc. Les consonnes, en un mot, ne font que modifier l’idée positive rendue par les voyelles, comme les articulations ne font que modifier les sons. Exemple : A signifiant homme, P signifiant consécration, AP signifiera homme-consécration, Y homme qui consacre, le consécrateur, c’est la racine première d’APollon. PA signifiera consécration-homme , celui qui est sacré, le consacré, le saint, Yinitié. Le superlatif se formant en langue sacrée parla répétition, PAPA signifie saint saint ou très-saint, et comme il n’y a rien de plus saint pour un fils que son père, PAPA signifiepére en langue sacrée. On voit par cet exemple que les idées positives, c’està-dire tout ce qui existe ne peut être rendu que par des voyelles, soit seules, ou combinées entre elles, ou modifiées par les consonnes. Si donc nous prenons les cinq voyelles AEIOU et que nous les considérions comme ne formant qu’un seul mot ou n’exprimant qu’une seule idée positive, ce mot signifiera tout ce qui est, Yunivers, parce que tout ce qui esta besoin pour être dénommé en détail du concours d’une ou de plusieurs voyelles modifiées ou non modifiées par les consonnes. La réunion des cinq voyelles , quel que soit leur arrangement, exprimant l’idée de tout ce qui est , et Dieu étant défini par les Egyptiens celui qui est tout ce qui est , pour donner à Dieu un nom qui portât avec lui la définition de Dieu même , on le composa avec les cinq voyelles ; mais pour bien préciser que dans l’idèe de tout ce qui est, exprimé parla réunion des cinq voyelles, il s’agissait de Dieu, on intervertit l’ordre naturel des voyelles qui est AEIOU (ordre naturel que j’expliquerai dans mon Etude de la langue sacrée) pour mettre à la première place la voyelle I, qui signifie Dieu, et la voyelle A qu’elle remplaçait fut rejetée à la dernière , de là IEOUA, Y univers-Dieu ou Dieu qui est tout ce qui est. Cette explication du nom IEOUA sert à comprendre cette belle sentence que j’ai retrouvée inscrite sur l’épaule droite d’un sphinx colossal de granit rose : Homme, sois humble; celui qui veut être le premier parmi ses frères devient le dernier devant Dieu, son nom terrible (qui n’est pas inscrit, mais qui est IEOUA) enseigne au superbe sa place. En effet , la voyelle A, qui signifie homme et qui se trouve la première dans l'ordre naturel des voyelles , est rejetée à la dernière dans le nom terrible d’IEOUA.
darde ses rayons avec le plus de force lorsqu’il est parvenu au solstice d’été, époque où le Nil déborde. L’ opération divine c’était la levée de la pèle céleste par X intelligence suprême, afin de donner passage par la cataracte du sud à X écoulement de Xabym qui devait se répandre sur la terre d’Egypte pour la féconder.
Les prêtres d’APis étaient au nombre de cent (1), parce que le Nil qui déborde au solstice d’été, et qui rentre dans son dit quelques jours après l’équinoxe d’automne, se trouve précisément pendant cent jours au-dessus du niveau de ses berges (2).
Lorsque les prêtres d’APis, après la mort d’un taureau sacré, trouvaient un veau habile à succéder au défunt, ils commençaient d’abord par le nourrir pendant
(1) Ælian. De Animal. , lib. 11 , cap. 10.
(2) In totum autem revocatur intrà ripas in libra (a) centesimo die (Plin. lib. S , cap. 9 ). Lorsque le débordement du Nil cessait, l’Egypte ne laissait pas pour cela d’être inondée ; car il ne faut pas se figurer la section transversale de l’Egypte comme nous offrant une courbe concave au milieu de laquelle se trouverait le lit du Nil,
ainsi que celle de la plupart des vallées partagées par un fleuve qui les inonde et où l’on voit que le sol est mis à découvert dès que les eaux sont au niveau des berges. La coupe transversale de l’Egypte nous offre au contraire une courbe légèrement convexe.
ayant dans sa partie supérieure une profonde échancrure qui est le lit même du Nil dans ses basses eaux; de là vient que le Nil, quoique rentrant dans son lit à l’équinoxe d’automne, n’empêche pas que .l’Egypte ne reste inondée, et celte inondation cesse graduellement, soit par l’écoulement des eaux que les canaux conduisent dans le Nil, soit par l’évaporation, ce qui demande près de trois mois pour que le sol le plus bas de l’Egypte soit entièrement desséché; c’est ce qui fait que désormais nous
distinguerons Y inondation de l’Egypte d’avec le débordement du Nil, et nous dirons : le Nil est débordé depuis le solstice dété jusqu’à l’équinoxe d’automne, et l’Egypte est inondée depuis le solstice d’été jusqu’au solstice d’hiver.
(a) Constellation où correspondait alors l’équinoxe d’automne.
quatre mois avec du lait (1). Le Nil qui se trouve le plus bas possible au solstice d’hiver augmente à proportion de l’accroissement des jours pour être à pleins bords au solstice d’été ; mais comme cette augmentation ne commence à devenir sensible qu’un mois avant l’équinoxe du printemps, le Nil, considéré comme majeur lorsqu’il était à pleins bords, était considéré comme étant dans l’enfance avant cette époque, et sa croissance ayant lieu à partir du mois qui précédait l’équinoxe du printemps jusqu’au solstice d’été, les prêtres nourrissaient son symbole vivant avec du lait pendant un temps égal à celui de cette même croissance.
Apis était ensuite conduit par les prêtres qui l’avaient allaité, dans une ville consacrée au Nil (2), située sur la lisière du désert, et là il ne recevait, pendant quarante jours , qu’une nourriture légère; c’était ce qu’on appelait le jeûne cTapis. Le dernier jour, les prostituées (3) pouvaient le voir et lui adresser leurs vœux en découvrant les parties du corps que la pudeur oblige de cacher. Le Nil qui déborde au solstice d’été continue à croître pendant quarante jours, époque à laquelle il reste stationnaire pour décroître ensuite et rentrer dans son lit vers l’équinoxe d’automne. Ce n’était donc qu’après quarante jours, à partir du solstice d’été, que l’on pouvait être fixé sur la crue des eaux fécondatrices, crue que les Egyptiens devaient nécessairement désirer voir s’étendre jusqu’au désert, et c’était pour cela qu’on y conduisait apis comme pour lui enseigner la limite à laquelle devaient s’arrêter les eaux dont il était le symbole. On le nourrissait légèrement lorsqu’il était à Nilopolis, parce qu’on désirait que le débordement parvenu jusque là n’eût plus de force pour s’étendre sur le désert, phénomène qui ne pouvant être dû qu’à une trop forte crue, était d’aussi mauvais augure pour la récolte qu’une crue trop
(1) Ælian. loco cit.
(2) Diodor. Sicul. lib. 1. Cette ville, appelée par les Grecs Nilopolis, était appelée par les Egyptiens Nuno (Nun -Nil, O -ville). Hérodote l’appelle ville d’épis et la place, ainsi que Marée , sur les confins de l’Egypte, du côté de la Lybie. ( Euterp . cap. 18).
(5) Diodore ne dit point que les femmes qui venaient adorer apis fussent des prostituées , mais l’explication de l’allégorie le démontre.
faible. Les prostituées, les Fulens ou filles du mauvais principe (1), auxquelles on permettait, le quarantième jour, d’adresser leurs vœux à apis en se découvrant comme pour lui demander d’être fécondées, étaient les représentantes de Nephthis, épouse stérile de Typhon , laquelle ne pouvait être effectivement fécondée que par son adultère avec Osiris que représentait le taureau sacré. Nephthis, comme l’indique son nom (2), n’est autre que le désert qui, profitant de l’époque où le Nil débordé se trouvait près de lui, était alors sensé implorer son action fécondatrice. La couronne de mélilot, laissée par Osiris sur la couche de Nephthis, était le témoin irrécusable de l’infidélité de ce Dieu, car, lorsque le débordement se répand sur le sable du désert, il y fait croître quelques plantes, et surtout le mélilot.
Apis ayant terminé sa quarantaine dans la ville du Nil, ses prêtres le conduisaient par eau à Memphis (3), dans la barque sacrée (4) où était dressé un pavillon resplendissant. A son arrivée le taureau, symbole du débordement régénérateur de l’Egypte, était logé dans le temple de Phtha, le futur rédempteur qui devait aussi régénérer le monde avec le feu éternel. En avant du temple était le promenoir d’APis se dirigeant de l’est à l’ouest; des colosses de douze coudées de hauteur en soutenaient la couverture. Aux deux extrémités de ce promenoir étaient les écuries du taureau sacré (5); le peuple tirait des présages de l’affection mar-
(1) Voyez la note, page 13.
(2) Plutarque, dans son Traité cl’Isis et d’ Osiris, chap. 18, a parfaitement expliqué cette allégorie, et pour ce qui est du nom de Nephthis que les Egyptiens donnaient au désert et au rivage maritime, il signifiait dans leur langue vulgaire ce qui est dispersé, ce qui est répandu , la poussière , le sable ; racines
— yBJ ( NEPHTH - IS ).
(3) Diodore de Sicile, liv. 1.
(4) Celte barque sacrée était comme les Qewpiosç des Grecs, et de même que la vcâiç uah/.uivia des Athéniens, elle était conservée par le soin qu’on avait de remplacer les planches pourries par des planches neuves.
(5) Pline ( lib. 8, cap. 46), qui appelle les écuries d’Aris, délabra (temples), nous dit que les Egyptiens leur donnaient le nom de Oàkccpoç , qui signifiait lit nuptial chez les Grecs; les Egyptiens appelaient ces écuries waubn, telamim , ou intôn , telamou; racines: iàr\, mettre en suspens, et D’o ou la , eaux; ce qui doit décider de la crue des eaux.
quée (Tapis pour l’une ou l’autre de ces deux écuries. En effet, lorsque le symbole du débordement se couchait plus volontiers dans l’écurie de l’est, la plus rapprochée du Nil, on croyait pouvoir en augurer que le débordement ne s’étendrait pas fort loin; c’était tout le contraire lorsque le taureau sacré allait ruminer de préférence dans l’autre. C’était aussi pour éviter les présages sinistres d’un débordement excessif ou d’une crue presque nulle que les prêtres d’xpis surveillaient leur taureau sacre qu ils tenaient prisonnier dans son promenoir , car apis échappé pouvait aller vagabonder vers le rivage du Nil ou dans les campagnes voisines du désert.
La plus célèbre des fêtes égyptiennes était celle qui durait pendant sept jours consécutifs, lors du solstice d’été, en commémoration de la naissance d’APis (1) ou pour mieux dire en honneur de X apparition du Dieu (2). Le Nil déborde vers le solstice d’été, et cette époque de l’année est encore fêtée en Egypte. Deux patères, l’une d’or et l’autre d’argent, étaient jetées solennellement, le premier jour de la fête, dans un coude du Nil, vis-à-vis Memphis, où se trouvait un tournoiement d'eau qu’on appelait la phiole (3) ou X entonnoir : c’étaient les offrandes sacrées faites au Nil pour lui témoigner la reconnaissance publique de l’Egypte dont il est le bienfaiteur. On prétendait que pendant les sept jours que durait la fête, les crocodiles, oubliant leur férocité, ne faisaient de mal à personne (4) : lorsque le débordement commence à couvrir le sol de l’Egypte, la maigreur des eaux au-dessus du rivage ne permet pas aux crocodiles de le franchir en nageant, et ces mêmes eaux détrempant ce sol crevassé les empêchent de le franchir en marchant; force est donc alors aux crocodiles de rester dans le lit du fleuve jusqu’à ce que l’élévation des eaux au-dessus des berges soit assez considérable, ce qui demande à peu près huit jours; aussi les prêtres égyptiens disaient-ils que le huitième jour les crocodiles redevenaient furieux comme à leur ordinaire.
(1) li ye'jiO'Mri toü Arc tBoç. Dies natalis Apidis.
(2) OeoyciviK.
(5) Plin. lib. 8, cap. 46. Les Egyptiens appelaient ce tournoiement d’eau nnsx, la pbiole.
(4) Plin. loco cit. et Carystus, de festis Ægyptiorum.
Dans les temps primitifs (1), lorsqu’un faible débordement suffisait pour fécon-r der toute la terre d’Egypte, on désirait que son niveau ne s’élevât pas jusqu’à celui du désert ; aussi le quarantième jour, époque où cessait sa croissance, on sacrifiait une jeune futen (2) , fille du mauvais principe ou fille publique, qui représentait Nephthis (le désert) qu’on ne voulait pas voir fécondée. Plus tard, lorsque le sol d’Egypte se fut exhaussé par les dépôts successifs de limon, comme il fallait, pour que toute l’Egypte fût recouverte par le débordement , que ce même débordement fût assez considérable pour parvenir jusqu’à la lisière du désert, alors on symbolisait cette force demandée au débordement en présentant à apis une vache rousse, symbole de Nephthis, qu’on tuait immédiatement après l’avoir fait saillir par le taureau sacré (3).
On désaltérait apis avec l’eau d’un puits destiné à cet effet, et l’on avait le plus grand soin d’empêcher que le taureau sacré ne bût dans le Nil dont il était le symbole; car apis ne devait pas être autophage. Plutarque prétend (4) que l’eau
(1) J’appelle temps primitifs ceux qui ont précédé le règne de Sésostris, c’est-à-dire qui sont antérieurs à l’an 1500 avant notre ère.
(2) Voyez la note, page 15. On a voulu prétendre , en s’appuyant sur le témoignage positif d’Hérodote ( Clio . cap. 140 et Euterp. cap. 45), que les Egyptiens n’avaient jamais sacrifié de victimes humaines ; mais comme Hérodote juge les Egyptiens primitifs par les Egyptiens de son temps, son assertion ne doit pas infirmer les témoignages de Plutarque, de Diodore de Sicile, et d’Àthénée, qui nous assurent qu’ anciennement les Egyptiens sacrifiaient des victimes humaines pour apaiser la divinité; on suppose même que cette coutume barbare n’aurait été abolie que sous le règne d’Amasis, 570 ans avant notre ère. Voyez d’ailleurs Mythologie de Banier, tome iv, page 277.
(5) Le taureau noir étant le symbole de Y eau infinie qui enveloppe le monde et dont un écoulement féconde la terre d’Egypte , une vache noire était le symbole de cette même terre. Par la même raison le lion (voyez Lion) étant le symbole du débordement fécondateur, une lionne était le symbole de la terre fécondée par ce même débordement (voyez Sphinx). Un taureau roux (couleur de Typhon ) était le symbole de Veau marine que les Egyptiens avaient en horreur, et une vache rousse était celui de la terre uride (le désert) , eau et terre placées sous l’empire du mauvais principe.
(4) Aéyovzca §k v.oà z'ov Aîrtv sx ypéc/.zoç iSiov zzoz i'Çsu , toü Ss N silov TZKVzÛTaxmv «Tretpyetv , où p.iKpov riyovp.i'jovç zb ùSatp Slx zbv y.poxbSsOov ûç èvioc vog IÇovœiv, oùiïèv yàp ouzo, zip-v AiyuTTTiojç , wç ô Nsîloç , àXkÿ mcdveiv Soysï -/.ai p.clh(7Z(x 7 TOÏutjapxicK'j 7rotS£v zb Neilüov viïvp r: ivop.evov. Où foùïovzçu tov oùrwç syjtv , oùSs szvzoùç , àXl.à
du Nil ayant la propriété d 'engraisser, comme on ne voulait pas qu’Apis, devenu trop gras, parût avoir la partie divine de son être accablée sous le poids de la partie matérielle, c’était afin de le conserver toujours léger et dispos, qu’on le privait de boire l’eau du Nil qui était considérée en effet comme un écoulement del 'abym ou matière-principe. Mais, comme la propriété engraisser n’appartient pas plus à l’eau du Nil qu’à celle des autres fleuves, je considère la raison donnée par Plutarque comme étant aussi peu admissible que celle fondée sur cette allégation absurde, savoir, que l’eau du Nil était considérée comme immonde par les Egyptiens à cause des crocodiles.
On sacrifiait à apis, symbole du Nil, des taureaux noirs , symboles de Y abym dont le Nil était un écoulement; car c’étaient toujours leurs propres symboles qu’on immolait aux différentes divinités (1). Ces sacrifices de taureaux noirs, faits en présence d’APis, devaient naturellement révolter le Dieu, de même que dans un abattoir un bœuf impassible se tourmente et même devient furieux lorsqu’il en voit assommer un autre (2). Hérodote, en nous parlant des taureaux qu’on sacrifiait en Egypte, semble contredire cette assertion que des taureaux noirs étaient immolés à apis, lorsqu’il nous dit (3) que les prêtres, qui avaient seuls mission de choisir les victimes, rejetaient comme impur tout taureau sur lequel se trouvait un seul poil noir. Mais il faut observer qu’Hérodote, qui ne parle et qui ne pouvait effectivement parler que très-superficiellement des rites égyptiens, n’avait en vue
sw-alri Y.cd YO-u(j)K roüç ■fyvycüç m piY.îVjQai tx tjciip-ocza, 7. ai p.ri ir is'Çstv f /.ri Si y.araOïiSziv itjyyovrt rw ôvrjrw , 7. ai fiapvvovri
to 6sîov. (Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. o. )
(1) Voyez lre note de la page 7.
(2) Apis, traité en Dieu mais continuellement surveillé, étant en outre effrayé par les sacrifices de taureaux qu’on égorgeait devant lui , manifestait souvent par son impatience qu’il aurait préféré chercher en liberté sa nourriture dans les campagnes que de se voir retenu par un prêtre qui d’ailleurs pourvoyait à tous ses besoins; aussi est-ce au taureau de Memphis que Plutarque compare Cléomène retenu , malgré lui , en Egypte, où il jouissait cependant de toutes les douceurs de la vie. ( Voyez Plutarq. Vie d’ Agis et de Cléomène).
(5) Tpiyx riv yod p'vjv ÏSyitcu smovGO cv pélcavixv , où y.ct&apbv etvizt vof/.i'Çes.
( Euterpe, chap. 58. )
que les sacrifices expiatoires offerts au mauvais principe pour apaiser sa colère. Or, comme Typhon était roux , c’étaient des taureaux roux qu’on immolait à cette divinité malfaisante, et ce qui le prouve ce sont les imprécations qu’on prononçait sur la tête de la victime et dont Hérodote nous a conservé la formule (1) : « Si « quelque malheur doit arriver à ceux qui offrent ce sacrifice , ou à l’Egypte entière , « puissent-ils retomber sur cette tête ! » et la tête de la victime était ensuite portée sur la place publique pour être vendue aux marchands grecs qui étaient marins et considérés par conséquent comme enfants du mauvais principe, ou bien elle était jetée dans le Nil qui la transportait à la mer, empire de Typhon. D’ailleurs on ne peut mettre en doute qu’il n’y eût plusieurs divinités auxquelles on immolait des taureaux, puisque Hérodote lui-même nous dit (2) que la manière d’enlever les entrailles de la victime et de les brûler variait suivant l’espèce des sacrifices ; et jusqu’à ce que nous puissions nous convaincre que des sacrifices de taureaux noirs ont été offerts à Yabym ou à ses symboles Osiris et apis, on peut être autorisé à croire dès à présent que la couleur de la victime était toujours en rapport, chez les Egyptiens comme chez les Grecs, avec celle affectée à la représentation matérielle de la divinité qu’on voulait implorer (3).
(1) Et TL y.sXkoL Y) G(j>LGL TOLGL ÛVOVGL 9 Y] AlfUTUTO) TY] GVV OtTTCCGY) XOCXOV ySVSGOaL , éç T.S^iOlXyiV TCCUTYJV T pv.TZZdQ CKL.
( Euterpe , chap. 59. )
(2) H ii rîvi eÇodpecr iç twv ip&v v.ed n y.avciç , «lin irspi «11o Ipôv crœt xctrsoTïjxe. ( Euterpe, chap. 40. )
(5) Les principes fondamentaux de la religion grecque ayant été empruntés à la religion égyptienne,
comme Hérodote en convient lui-meme : 2%e8ov Sè y.« i <k«hz« t« ovvop.«z« züv 3 ewv sÇ AtyÙ7rrou èlnlvde éç ~nv È11«§« (Euterpe, chap. S0), les rites, partie essentielle du culte, durent conserver une grande analogie chez les deux peuples. Or nous voyons que les Grecs immolaient des victimes noires aux divinités noires et des victimes blanches aux divinités blanches : c’est ainsi ( Iliacl . chant m) qu’un agneau blanc est immolé au Soleil et une jeune brebis noire à la Terre. On sacrifiait des taureaux noirs à Neptune ( Odyss . chant ni ) représenté avec une chevelure noire ou azurée (r.v«vo%ahnç) , parce qu’il était la personnification du noir empire de la mer (a). C’étaient des beliers et des brebis noirs qu’on immolait à
(a) Les Egyptiens qui regardaient la mer avec horreur, et qui la considéraient comme l’empire du mauvais principe, ne durent pas fournir aux Grecs l’idée de leur Neptune, divinité très-irritable, mais ayant du reste d’excellentes qualités. Aussi Hérodote (Euterpe, chap. 50), qui nous donne la nomenclature des divinités que les Grecs avaient prises
A l’équinoxe d’automne, pendant quatre jours consécutifs, on promenait la statue d’APis aux cornes dorées, recouverte d’un voile noir en lin (1); c’était une pompe funèbre où l’on déplorait la mort du Dieu qu’Hérodote n’ose pas nommer (2). Dans la soirée du dernier jour (3), les prêtres, revêtus de leurs habits
Pluton et aux mânes ( Odyss. chant x et xi ) ; c’est enfin une vache noire et stérile qu’on sacrifiait à l’inexorable Proserpine.
(1) Ot izpzïç alla zz SpSxn tjY.vOpoïTrà , y.ai |3oôv SicitypvGO'j tpazirp pzlarn Suaai-jr,) Tzzptëallovzeç.
(Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. 48.)
(2) Hérodote (Euterpe, chap. 129 et suiv.), en nous racontant l’histoire ridicule de Mycérinus et de sa fille , nous parle de la statue d’une vache qu’on voyait encore de son temps dans le palais de Sais. Cette vache était couchée sur ses genoux (sot t Sè ïj p oü? où-/, opôrj , àll èv yoùvaui y.zipivn), le corps entièrement recouvert d’un voile de pourpre (« Sè fiovç zà piv alla xazaxéxpvnzai foivixzw si pan ) , le col et la tête , seules parties apparentes, étaient recouverts de lames d’or très-épaisses (tôv aùyzva Sè xa i z-nv xzyalriv fatvsLxeypva-upéva T.ayji xàpra ypiiaü) , et l’on voyait entre ses cornes un disque d’or représentant le cours du soleil (pEraÇù Sè zô iv Y.Epéo)-/ , o zoù rtllov v.-jxloç psyipn pévoç , emtrzt ypùcEoç). Cette vache , nous dit l’histo— rien , sortait tous les ans du palais où elle était déposée pour être exposée au grand jour, à cette même époque où les Egyptiens pleuraient la mort du Dieu qu’il ne lui est pas permis de nommer (èxipzpzzai Sè
èv. toü oixrjpazoç àvà iràvza zà zzsa' ènzàv zùnZMVzai oi AlyÙTtzioi zôv oùx àvopaÇip.Evov Gsôv lit èy.sïi èni zoloùzm
npviypazL, zozzon y.ai zi/v (3 oüv èxfê povtn zç Totpûç). Il n’y a pas de doute que le Dieu dont il s’agit ici ne fût Osiris , le débordement personnifié, seul Dieu égyptien qui fût annuellement mortel. Quant au quiproquo d’Hérodote qui prend pour une vache le taureau symbolique de Sais, cet historien n’ayant pu déterminer le sexe de cette représentation symbolique, puisque, à l’exception de la tête et du col, elle était entièrement recouverte d’un voile de pourpre , il n’est pas étonnant qu’il se soit trompé , étant obligé de s’en rapporter à cet égard aux interprètes helléno-égyptiens , qui lui débitèrent le conte ridicule de Mycérinus. Plutarque , qui adresse son Traité d’Isis et d’Osiris à Cléa , prêtresse d’Isis , nous dit que c’était un taureau, symbole d’ Osiris (|3oüv qà.p ôtripiSog ziv.ova vop.i'Çouo-tv), qu’on promenait pendant quatre jours, à partir du 17 Athyr, époque de la disparition d’Osiris ( Sib privé? ÀOùp àfaviaOüvai tôv ôo-tptv Iz-yov cuv) , et pour ce qui est du voile de pourpre qui recouvrait la statue d’APis dans le palais de Sais , au lieu du voile noir, tel que le signale Plutarque, il n’y a point de difficulté, car le rouge, consacré à Typhon, était comme le noir une couleur de deuil ou de mort en Egypte.
(5) Plutarque nous dit que c’était la nuit du 19 Athyr qu’avait lieu cette procession vers la mer; mais il se trompe évidemment, car cette procession funèbre qui durait quatre jours, à partir du 17, devait cesser dès que le Dieu dont on déplorait la perte était retrouvé.
ailleurs que chez les Egyptieus, et qui sont Junon, Vesta, Thémis, les Grâces, les Néréides, les Dioscures, et Neptune, pense que cette série de divinités est d’origine pélasgienne, à l’exception de Neptune que les Grecs avaient emprunté aux Lybiens.
sacerdotaux, descendaient vers la mer portant dans l’arche sainte le canobe d’or, dans lequel ils recueillaient les dernières eaux du débordement : avec cette eau de Yabym et des parfums on détrempait un peu de terre à laquelle on donnait la forme du croissant de la lune, puis le peuple alors s’écriait qu ’Osiris était retrouvé . Cette image du croissant de la lune, recouverte des voiles sacrés, était ensuite portée en triomphe par les prêtres en remontant le cours du fleuve. Le Nil rentre dans son lit à l’équinoxe d’automne; c’était alors qu’on pleurait la mort d ’Osiris, c’est-à-dire du débordement. Plutarque nous explique pourquoi cette pompe funèbre durait quatre jours; c’était, nous dit cet historien, parce qu’on déplorait alors en Egypte, 1° la décrue du Nil; 2° l’abaissement des vents du septentrion dominés par les vents du midi ; 3° la décroissance rapide du jour, et 4° enfin la verdure, car les feuilles des arbres commencent à tomber à cette époque (1). Du temps de Plutarque, les prêtres égyptiens avaient reconnu la cause la plus probable de l’intumescence périodique du Nil, les vapeurs qui s’élèvent de la mer, poussées par les vents du nord vers les montagnes qui sont au delà du tropique, s’amoncelant et se condensant sur ces mêmes montagnes, se résolvent en pluie au solstice d’été; et comme il est à présumer que là se trouvent aussi les sources du Nil, les pluies enflent le fleuve qui se répand alors sur l’Egypte. C’était pour figurer matériellement ce phénomène que les prêtres pétrissaient avec de la terre détrempée dans l’eau du débordement une figure ayant la forme du disque lunaire, symbole iconographique de la nouvelle lune, et qui, pris d’une manière extentionnelle, devenait celui de la nouveauté, du renouvellement , et enfin de la résurrection (2). Le peuple s’écriait alors qu’ Osiris était retrouvé, pour dire que la cause du débordement était reconnue. Pour figurer la marche des vapeurs qui devaient
(1) lied yàp rà TzevOoTjpevoc t iaac/.pa , 7rpwTov pèv ô NeîXoç àizoldv:w» xcd Ûttovoo’twv , Ssvrepov Ss là. fîopuu 'tevsvp.cerce
V.U.TClG&VJ'JVp.VilU XOpiSfî TWV VOTIMV È7r£XpKT0VVT&)V , TptTOV TïJV ÈX«TOVGC 'yivZCîQc'.l Trjç VVXTOÇ £7ri TZC/.fTIV « Trjç jàç
à.Tïoyop.vMtnç , àp.a rri tmv (fuz 6iv ■•1/0,6' rrjTi Trnny.c'.îizcc covl’koppooivmv.
(Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. 18.)
(2) Voyez Chacal.
occasioner le futur débordement , on remontait processionnellement vers le sud, en suivant les bords du Nil, et l’on portait à l’extrémité d’un long bâton doré le croissant mystérieux enveloppé soigneusement dans des voiles azurés, symboles de Y air (1). Dans les temps antérieurs à la domination des Perses, et même postérieurement, mais dans la Haute Egypte, on ne célébrait la résurrection d ’Osiris qu’à l’équinoxe du printemps, époque où la croissance du Nil devient sensible : alors la fête de la résurrection consistait à montrer au peuple ce même taureau accroupi, débarrassé du voile funèbre avec lequel il avait déjà été exposé à l’équinoxe d’automne. Sur le Zodiaque circulaire de Dendérah on voit ce taureau ("2), sous l’espace qui se trouve entre les Gémeaux et le Cancer, placé là comme symbole de Yéquinoxe du printemps; car ce Zodiaque représentant l’état du ciel immédiatement après la création, et la création remontant aujourd’hui, selon les données astrologiques des Egyptiens, à 8600 ans, l’équinoxe du printemps correspondait alors au zéro du Cancer (3).
Lorsque le taureau sacré de Memphis mourait, ses prêtres, armés de lances et revêtus de la nébride comme ceux de Bacchus, escortaient en hurlant les restes du Dieu qu’on transportait sur un radeau (4) jusqu’au temple de Neith, appelée par Pausanias et Diodore Hécate ténébreuse (5). Là, un coryphée sacerdo-
(1) On trouve cette procession figurée sur plusieurs monuments égyptiens.
(2) Ce taureau étant dévoilé ,
et le phallus étant apparent, il ne peut y avoir de doute sur le sexe de ce symbole. Au lieu du disque solaire qui, placé entre les cornes du taureau, est, comme nous l’avons vu, le symbole composé du ciel, on trouve une étoile entre celles du taureau accroupi dans le Zodiaque de Dendérah. Cette étoile n’est d’ailleurs autre chose que le symbole iconographique du soleil , dérivant de la peinture du disque radié de cet astre.
(5) Voyez Equinoxes ( précession des ) et Zodiaque.
(4) Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. 16.
(5) Pausan. in Atticis. Diodore de Sicile, liv. 1.
tal (1) remettait le corps embaumé (Tapis à un initié, gardien du temple de la Nuit (2). Les portes de bronze, portes de deuil et d 'oubli (3), qui ne s’ouvraient que dans cette triste solennité, grondaient alors sur leurs gonds pour laisser entrer le funèbre cortège. Toute la Basse Egypte retentissait de chants plaintifs et de gémissements jusqu’à ce que les prêtres d’APis aient pu lui trouver un successeur (4) 5 on négligeait les travaux de l’agriculture, il semblait que le débordement dont apis était le symbole ne devait plus, après la mort du taureau divin , venir désormais féconder l’Egypte; aussi Darius, fils d’Hystaspe, promit-il, en voyant à Memphis l’abattement dans lequel cette mort plongeait les Egyptiens, de donner cent talents d’or au prêtre qui parviendrait à découvrir un nouvel apis (5).
Malgré l’attachement frénétique des Egyptiens pour leur apis, malgré toute la douleur qu’occasionait la mort de ce Dieu, il ne lui était pas permis cependant de vivre au delà d’un terme fixé, passé lequel ses ptêlres le noyaient dans une fontaine (6), tout en laissant croire au peuple que le taureau sacré mettait fin lui-même à ses jours en se précipitant dans les flots. Vingt-cinq ans étaient le terme de la vie d’APis, comme on peut l’inférer d’un passage de Plutarque (7). Le motif qui enga-
(1) Le coryphée dont il s’agit ici portait comme marque distinctive une baguette d’ivoire à la main, ce qui fit que les Grecs prétendirent qu’il remplissait les fonctions de Mercure. Les croque-morts , coryphées des pompes funèbres, portent aujourd’hui à leur boutonnière la baguette d’ivoire, insigne de leurs lugubres fonctions.
(2) L’initié, gardien du temple de la Nuit, avait la tête recouverte d’uu masque de chacal que les Grecs prenaient pour un masque de chien ( voyez Chacal ) ; aussi cet initié était-il à leurs yeux le représentant de Cerbère.
(5) H<jïca xcà xûxvtov. ( Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. 13. )
(4) Te canit , atque suum pubes miratur Osirim
Barbara, Memphitem plangere docta bovem. (Tibull. 1. Eleg. 8.)
(5) Polyænus, Strat. 7.
(6) Hune bovem certis vitæ annis (ultra quos nefas est eum vivere ) mersum in sacerdotum fonte
enecant. ( Piin. lib. 8 , cap. 46. )
(7) Ilote? Se zezpxyuvov n izevzaç àcp eoaizriç , offov zûv yptxp.p.àzwj irup Aiyvnzioiç zb Trlrjôoç (et) ètrzi , -/.où oaoov
èvtauTwv é’Çn xpôvov 6 kmç. (Plutarq. Traité d’Isis et d’Osiris, chap. 29. )
(a) Il s’agit ici de l'alphabet sacerdotal.
geait les prêtres égyptiens à se défaire de leur Dieu après vingt-cinq années de service était fondé, comme nous le dit Ammien-Marcellin (1), sur les principes d’une science cachée. La mort, selon Arnobe, était le prix réservé à l’imprudent initié qui aurait révélé ce mystère; aujourd’hui on pourrait le dévoiler sans crainte, mais à regret je suis forcé de dire que je n’ai pu même en soupçonner le sens. Dupuis (2) suppose qu’il s’agissait d’astrologie, et admettant d’ailleurs qu’APis n’était autre que la représentation vivante du taureau zodiacal , cet auteur nous donne une explication séduisante de ce mystère : comme chaque planète et chaque signe influent sur la durée de la vie, selon les dogmes astrologiques, chaque signe donnait autant d’années qu’il y avait de degrés d’ascension ou degrés d’anaphore; c’est-à-dire, autant qu’il montait de parties de l’équateur, durant l’ascension entière des trente degrés du signe ou de la partie du zodiaque mesurée par chacun des douze signes. On trouve dans Saumaise (3) la table des anaphores pour le climat d’Egypte, et le nombre climatérique donné par l’anaphore du taureau est de vingt-cinq ; c’est par la même raison que la lune, qui a son exaltation au signe du taureau, donne aussi ce nombre de vingt-cinq. Or, comme cette même lune placée au taureau, suivant les principes de la science climatérique, donnait vingtcinq ans de durée ou influait pour vingt-cinq ans dans la durée de la vie humaine et dans les combinaisons astrologiques qui en déterminaient la durée totale, on conçoit pourquoi le taureau sacré de Memphis, placé nécessairement sous l’influence de son patron le taureau céleste, ne devait vivre que vingt-cinq ans; et lorsqu’il s’avisait de démentir les calculs astrologiques, on le noyait sans autre forme de procès, afin de ne pas se trouver en contradiction avec les données d’une science réputée positive. Le savant Jablonski (4) a remarqué à ce sujet que le nombre vingt-cinq avait l’avantage de représenter une période égyptienne qui
(1) Ainm. Marcell. lib. 22.
(2) Origine de tous les cultes, liv. ni, chap. 8. (5) Salrnas. De annis climaler.
(4) Panth. Ægypt. lib. 4 , cap. 2.
ramenait le soleil et la lune en conjonction au même point du ciel à peu près par l’effet d’une apocatastase ou restitution des mêmes positions célestes. Or apis, nous dit Dupuis, étant un emblème sacré relatif aux périodes luni-solaires et à la conjonction du soleil et de la lune au signe du taureau d’où partaient les mouvements célestes, apis avait la même durée que la période de vingt-cinq années dont il exprimait la mesure, et avec laquelle il naissait et finissait. On s’explique ainsi le retard de plusieurs années que mettaient quelquefois les prêtres d’APis pour trouver un successeur au taureau sacré lorsqu’il mourait avant ses vingt-cinq ans révolus, et cela parce qu’ils voulaient conserver l’égalité dans la période des apis. C’est bien dommage pour ces ingénieuses explications que le vigoureux apis n’ait jamais eu aucun rapport avec le taureau zodiacal , qui est un bœuf ou taureau bistourné (1). Le véritable motif de la noyade d’APis sera aussi difficile à retrouver que la fameuse fontaine (2) où se consommait le déicide.
Apis était consacré à la lune, dit positivement Ammien-Marcellin ; plusieurs auteurs prétendent, Horus-Apollon entr’autres, que ce fut parce que cet astre se trouve avoir son exaltation dans le signe du taureau céleste : ce n’est point là la cause de cette consécration dont nous parlent les Grecs; c’était parce qu’APis, représentant d’Osiris, était comme lui le principe de toute puissance humide et de toute cause productrice de l’eau (3), et que la lune était considérée aussi comme le principe de toute puissance humide; car, selon les expressions du poète Alcman, la rosée qui rafraîchit la terre desséchée par les ardeurs du soleil était fille de cet
(1) Voyez Boeuf.
(2) L’emplacement où se trouvait cette fontaine, appelée par Pline fontaine des prêtres, et par Solin (cap. 52), fontaine sacrée, était mis en Egypte, du temps même où l’on y trouvait encore des apis, au nombre des choses introuvables et des énigmes insolubles;' Stace ( Sylv . 11. 2) prie Isis de vouloir bien l’enseigner elle-même à Metius Celer :
Quos dignetur agros , aut quo se gurgite Nili * Mergat adoratus trepidis pastoribus Apis.
(5) Voyez page 45.
astre (1). Ce fameux taureau céleste dans lequel la lune avait son exaltation a fait faire bien des contre-sens aux Grecs qui ont voulu pénétrer les allégories égyptiennes ; c’est ainsi que nous les voyons prendre Isis ( la Nature ) pour une personnification de la lune, et cela parce qu’elle se trouve représentée avec des cornes de taureau, ce qui faisait allusion, selon eux, à l’exaltation de la lune dans ce signe du taureau céleste, tandis que ces cornes de taureau entre lesquelles se trouvait le disque solaire
n’étaient, comme nous l’avons déjà vu (2), qu’un symbole composé, équivalent à celui du disque solaire au-dessous duquel est le croissant de la lune,
et qui exprime hiéroglyphiquement l’idée de ciel.
Il me reste à parler de la manière dont apis rendait ses oracles. Je serai bref, car il ne s’agit ici que de croyances ridicules. Nous avons déjà vu que l’affection marquée d’APis pour l’une ou l’autre chambre placées aux deux extrémités de son promenoir était regardée comme le présage certain d’une forte ou d’une faible crue du Nil. Le Dieu manifestait aussi l’avenir d’un individu par la manière dont il le recevait, et surtout par l’empressement avec lequel il prenait la nourriture que lui offrait le suppliant (3). Germanicus, dont il se détourna et de la main
(1) Le mouvement des révolutions de la lune, nous dit Plutarque (de la face qui parait sur la lune, chap. 27), excite des haleines tempérées, des rosées, et des vapeurs légères, qui s’étendent partout et qui suffisent à la nourriture des plantes.... Tw go)m rü? mpKfopâç aûpaç rk izapupap-zü-j àzpép.a xai Spoaovg ■/.où vypozrizuç èlaypàç TzepiE%ovGUç y ai SiutTWEipopéuaç kizapv.ü-j zoïç flauzàvov'nv ; aussi, dans les tables de l’influence des signes du zodiaque , qui remontent à l’époque où le solstice d’été répondait au Cancer, le Nil débordant au solstice d’été, ce signe était sous l’influence de la lune et avait pour génie Hermanubis (Anybis, voyez Chacal), pour qualité élémentaire V aqueux et l'humide , pour animaux les aquatiques , et pour couleur le noir.
(2) Page 32.
(3) Solin , c. 32. Cet auteur observe que parmi les indications qu’Apis donnait de l’avenir, celle qui tenait à la manière dont le taureau sacré recevait la nourriture qui lui était offerte se trouvait être la plus significative et la plus usitée.
duquel il ne voulut jamais accepter la pâture, mourut bientôt empoisonné par Tibère (1). Les prêtres égyptiens prédirent à Eudoxe qu’il serait célèbre par sa science, mais que sa vie serait de courte durée, parce qu’APis avait léché son manteau (2) : je soupçonne fortement que cette prédiction n’a été faite qu’après coup. Les petits enfants dont apis aimait à se voir entouré dans les fêtes solennelles qui lui procuraient les plaisirs de la promenade étaient les interprètes avoués du représentant d 'Osiris ; on prenait pour les oracles du Dieu les paroles sans suite qu’ils échangeaient entre eux en dansant autour de lui, ainsi que les vers détachés qu’ils chantaient en son honneur (3). On recevait encore d’une manière plus particulière les oracles d’APis; après l’avoir interrogé, on approchait l’oreille près de sa bouche divine, puis on sortait du temple, c’est-à-dire du promenoir ou de X écurie, en se tenant les oreilles bouchées jusqu’à la place publique, et là on acceptait comme réponse du taureau sacré les premières paroles qu’on entendait proférer autour de soi (4).
RÉCAPITULATION
Apis, taureau noir, symbole de Xabym , ayant dans sa bouche le scarabée ailé, -symbole de la vie universelle et de l 'intelligence suprême, était pour les initiés le symbole composé de tout ce qui est, c’est-à-dire de Dieu à Memphis, comme Bacis ( taureau noir J à Hermunthis, Mnevis (autre taureau noir ) à Héliopolis, àmoun ( belier blanc J à Thèbes, Souq (crocodile) à Coptos, etc. Pour les profanes, apis n’était qu’un taureau noir, symbole de Xabym ou grande mer, dans
(1) Il paraîtrait que l’on consultait ainsi non-seulement apis, mais en général tous les animaux sacrés. Elien (de Animal. ïib. 8, cap. 4) nous parle d’un Ptolémée ( Auletes selon toute apparence) qui se faisait un pieux devoir de nourrir un crocodile sacré : un jour, comme il n’avait pas voulu recevoir de la main du roi sa nourriture accoutumée , les prêtres furent consultés, et ils répondirent unanimement que c’était le présage de la fin prochaine du monarque , qui effectivement arriva peu de temps après.
(2) Diog. Laer. lib. 8.
(3) Plin. lib. 8 , cap. 46.
(4) Pausan. Achaic.
laquelle on supposait le monde plongé, et qu’on personnifiait sous la figure d’un homme appelé Osiris, ayant sur sa tête deux grandes plumes d’épervier et un phallus d’âne en érection.
Le Nil étant un écoulement d’ Osiris ou de Yabym, apis devint le symbole du Nil, la partie pour le tout; et enfin ce même apis finit par n’être que l’expression allégorique de l 'intumescence périodique de ce fleuve. C’est comme étant symbole ou du Nil ou du débordement qu’on le retrouve sur des médaillons allaité par Isis (la Nature ).
On reconnaît apis sur les monuments au scarabée ailé
qu’on trouve sur le garrot dans les figurines, ou placé au-dessus du taureau noir dans les bas-reliefs et dans les peintures. Le plus souvent c’est le nœud ailé,
abréviation hiéroglyphique du scarabée ailé , qui remplace ce symbole caractéristique. Quelquefois même c’est le disque ailé du soleil
qui exprime l’idée d’ intelligence suprême.
Malgré les hypothèses les plus séduisantes, malgré les systèmes les plus brillants, apis n’a aucun rapport avec le taureau zodiacal , qui est un bœuf bondissant , symbole de la cessation du travail.
DES HIEROGLYPHES.