ASPIC
L’aspic est un serpent dont la morsure occasione une mort prompte, mais sans douleur (l). Le venin de ce reptile produit un assoupissement graduel, accompagné d’une légère moiteur; celui qui en est mordu expire, semblable au vieillard qui s’éteint ou à l’homme fatigué qui s’endort (2). Cléopâtre, prévoyant, après la bataille d’Actium, quelle aurait bientôt besoin d’avoir recours au suicide, fit essayer sur des esclaves l’effet des poisons et des reptiles; convaincue par sa propre expérience que la morsure de I’aspic procurait la mort la plus douce, ce fut celle qu’elle choisit pour échapper à la honte de servir au triomphe d’Octave (3).
L’aspic, en écriture hiéroglyphique, est le symbole de la mort naturelle (4).
Son nom onomatopique est thiit (5) ou tsits (6) ; son nom mystique est
(i) L’aspic était considéré cependant par les Egyptiens comme un serpent tyru (nesh), c’est-àdire mortel ou qui cause une mort violente. Le mot ïim correspond au nex des Latins , le étant souvent rendu par x.
(!2) Plutarque , Vie d’Antoine.
(5) Plutarque, ibid. Démétrius de Phaîère, exilé dans la Haute Egypte par Ptolémée Philadelphe, avait déjà employé le même moyen pour échapper à l’ennui de l’exil et au dégoût de la vie.
(4) L’aspic était surnommé, eu égard à sa valeur symbolique, (ocshub), terme de la vieillesse ; racines ;>y (oc) , ou plus correctement py (oq), terme , fin , extrémité , et aw (shub) , vieillesse , caducité. L’épithète donnée à 1’ aspic par les Egyptiens finit par devenir chez les Hébreux le nom de I’aspic lui-même.
(5) En grec ce mot s’écrit Gür, I’yj étant ici pour deux i, et ce nom se prononce comme chez les Grecs modernes, Tint; c’est la racine du mot QHr a (thêta), nom qu’on donne à la lettre grecque majuscule 0, qui dérive de la figure du bouclier Àaniç et dont la minuscule 3" dérive de la peinture de I’aspic , Àcnrfç, comme je le démontrerai, en traitant de l’origine des lettres, dans mon Etude de la langue sacrée.
(6) y*x (tsits) était principalement le nom qu’on donnait en Egypte à 1’ aspic qui surmontait le bonnet du souverain pontife. Les Hébreux donnèrent ensuite ce nom à la lame frontale d’or du grand prêtre , sur laquelle était écrit le nom du Très-Haut. Ce nom étant onomatopique n’a pas de racine qui signifie briller, comme le pensent les rabbins.
thermüt ou THERMUTi (1), et enfin son nom le plus usité en langue sacrée est MISIS (2).
L’aspic, thiit, thermüt, ou misis, était le serpent d’Isis ( la Nature ) (3). C’était ce serpent quelle lançait contre les scélérats et les impies pour se venger, car les Sages de l’Egypte proclamaient que la pratique de toutes les vertus pouvait seule procurer à l’homme une longue vie; et comme parmi les vertus, la piété filiale est sans contredit la première, rappeler cette vertu c’est comme si on les eût toutes rappelées, de là cette sentence gravée en hiéroglyphes sur la plupart des monuments consacrés à Isis, et que Moïse emprunta aux Egyptiens (4) :
Homme, honore ton père et ta mère si tü veüx vivre longtemps.
Les Egyptiens représentaient Isis ayant un aspic en guise de diadème (5); quelquefois ils la représentaient tenant f aspic à la main. C’était à cette dernière figure qu’on donnait plus particulièrement le nom d’Isis Thermuti ou d’Isis Thi-
TAMRO (6).
Les Grecs qui adoptèrent les divinités égyptiennes, tout en rejetant la multiplicité des symboles, se contentèrent de personnifier la Nature, qu’ils appelaient Rhée (7), par une jeune femme d’une beauté sévère, nue jusqu’à la ceinture, comme Jupiter, et tenant dans les mains soit le globe du monde que les antiquaires appellent la pomme de Pâris, soit un sistre, soit un tambour que les savants pren-
(1) Ælian. De Animal. , lib. 10, cap. 51.
(2) Horus-Apollon (liv. 1 , hiérogl. 58) écrit ce nom Metui. Misis, en langue sacrée, signifie M -force, Isis -d’Isis.
(3) Ælian. De Animal., lib. 10, cap. 51.
(<i) Exode, cliap. xx, vers. 12.
(5) Ælian. loco cit.
(6) Et non pas Tithambo , comme l’écrit Elien , loco cit.
nent pour un miroir (1), soit enfin un aspic, telle que nous la représente un bronze de Caylus (2).
Cette même divinité portait chez les Romains le nom d’ÂLMA Venus; c’est elle que Lucrèce invoque dans son poème de La nature des choses (3).
La valeur symbolique de I’aspic nous donne dès à présent la clef d’un passage historique transmis par Plutarque dans le langage figuré des Egyptiens. Cet auteur, dans le Traité de la fausse honte, nous dit : On raconte qu’Isis avait envoyé à Bocchoris un aspic qui, s’entortillant autour de sa tête , lui faisait ombrage et le forçait à juger impartialement , quoiqu’il fût d’un naturel violent et emporté.
L’aspic étant le symbole de la mort naturelle, 1 ’ ombre de cet aspic sera la crainte de cette même mort. On explique ce passage en le traduisant ainsi : La nature ayant donné à Bocchoris la crainte de la mort qu’il avait toujours devant les yeux, cette même crainte le forçait à juger impartialement , quoiqu’il fût d’un naturel violent et emporté, et cela soit qu’il craignît d’être assassiné par ceux qui auraient été en butte à son caprice (4), ou bien soit qu’il appréhendât d’être privé
(1) Le tambour et le sistre ont la même valeur symbolique, c’est pour cela que dans un ancien tableau retrouvé à Herculanum , le sistre se trouve peint sur la peau du tympanum appartenant à la Bacchante surprise par un Faune.
(2) Caylus , tome iv, planche lxi , fig. 1. La belle statue trouvée à Milo en 1820, qu’on prend généralement pour une Venus victrix , est une Rhée (la Nature, mère des dieux); elle tenait dans sa main gauche le globe du monde. Le fragment de cette main tenant une sphère s’est retrouvé avec la statue, ce qui n’a pas empêché M. Millingen de proposer aux futurs restaurateurs un bouclier que cette statue tiendrait avec les deux mains, et cela sur l’autorité d’une pierre gravée d’origine équivoque.
(5) Lucret. De naturà rerum, invocat.
(k) Les rois égyptiens, soumis à la loi comme le dernier des citoyens, surveillés par les deux castes nobiliaire et sacerdotale, pouvaient être déposés de leur vivant ou jetés à la voirie après leur mort.
des honneurs de la sépulture lorsque les actes de sa vie seraient jugés après sa mort (1).
L’aspic d’Isis , qui punissait les débauchés et les impies , devint par cela même le symbole de la vengeance divine ou pour mieux dire de sa justice (2). Aussi les Grecs mirent-ils I’aspic entre les mains de Némésis et des Furies. C’était avec des aspics que les Euménides poursuivaient Oreste , et dans ce sens I’aspic doit être le symbole du remords.
L’aspic est ainsi représenté sur les monuments :
Le noir, le vert, ou le vert relevé de bleu, sont les couleurs qui lui sont affectées. Aussi le vert était-il la couleur de deuil chez les Egyptiens concurremment avec le jaune (3).
Dans les hiéroglyphes des papyrus on abrège ce symbole de plusieurs manières. Les plus usitées sont celles-ci :
Les Egyptiens n’ont jamais eu pour leurs rois nationaux, qui n’étaient proprement dit que des juges, la même vénération qu’ils avaient pour leurs animaux sacrés : aussi Tertullien qualifie-t-il avec raison les Egyptiens de gens rixosa erga suos reges.
(1) La privation de sépulture entraînait l’anéantissement de l’âme. Tout homme dont le cadavre avait été jeté dans le Nil (abym) , ou abandonné aux chacals dans les sables du désert, ne devait pas ressusciter ; il était mis au rang des morts que Dieu ne connaît plus. Quant à Bocchoris , c’était le Salomon de l’Egypte. Plutarque ( Vie de Démétrius ) nous a conservé un arrêt de ce roi. Cet arrêt, quoi qu’en ait dit Lamia , était digne de passer à la postérité ; et de nos jours , dans le siècle des lumières , il ferait honneur à un commissaire de police. C’est de cet arrêt qu’on a tiré le conte intitulé : Le cas de conscience.
(2) Ælian. De Animal.
(5) Cette mode s’est conservée par tradition chez les Orientaux : les émirs qui se prétendent les descendants de Mahomet portent le turban vert en signe de deuil du prophète, et eux seuls parmi les Turcs ont droit de le porter.
Pour peindre la mort naturelle du soleil , mort que les Egyptiens fixaient à l’équinoxe d’automne, on représentait le disque du soleil sur Taspic,
et par extension ce symbole composé devint celui de l’équinoxe d’automne.
Un épervier, symbole du soleil, la tête surmontée du disque solaire placé sur F aspic, indique le soleil de l’équinoxe d’automne.
Un homme à tète d’épervier étant le symbole du soleil personnifié, lorsqu’on le représente la tête surmontée du disque solaire sur 1’ aspic, ce nouveau symbole composé indique, comme le précédent, le soleil de l équinoxe d’automne. Mais comme cet homme est le symbole du soleil mourant, alors on a soin de le représenter assis dans un bateau et ne pouvant soutenir le sceptre céleste qu’il tient dans la main.
Cette figure symbolique ne se trouve que dans les grands zodiaques où le luxe de la sculpture permet, comme dans le Zodiaque circulaire de Denderah, de le représenter ainsi (1). Ordinairement le soleil personnifié de l’équinoxe d’automne est représenté en pi thermique.
(1) Ce symbole détermine , dans le Zodiaque circulaire de Dendérah, l’équinoxe d’automne du second état du ciel qui correspond au zéro du Sagittaire.
11 ne faut pas confondre I’aspic entourant le disque solaire ou placé sous le disque solaire avec Taspic prêt à mordre ce même disque,
ou l’étoile qui est aussi le symbole du soleil.
Dans ce dernier cas le groupe hiéroglyphique indique le moment où le soleil va être blessé par la mort ; c’est alors le symbole du solstice d'été, époque où les ténèbres mortelles commencent à blesser la lumière vivifiante. C’est ainsi que dans ce même Zodiaque de Dendérah le solstice d’été est désigné par le soleil personnifié, tenant le sceptre céleste, la tête surmontée d’une étoile que va mordre I’aspic (1).
C’est ainsi qu’on retrouve encore sur les jetons astrologiques ce même aspic attaquant le soleil du solstice d'été, représenté par un homme à tête de lion radiée (2).
(1) Ce symbole détermine dans ce Zodiaque le solstice d’été du quatrième état du ciel , correspondant au dix-septième degré du Cancer. Voyez Equikoxes ( précession des ) et Zodiaque.
(2) Caylus, Antiq. égypt., tome vi.
Pour peindre la mort naturelle de la lune , c’est-à-dire la néoménie, on représente la nouvelle lune sur Yabym II , d’où I’aspic l’empêche de sortir.
Quelquefois Yabym, ou grande mer qui enveloppe le monde, est figuré simplement par le caractère iconographique de l’eau; alors la néoménie est ainsi représentée :
Quelquefois aussi on supprime le caractère hiéroglyphique de Yabym, et cela surtout dans les hiéroglyphes cursifs des papyrus; alors la néoménie est représentée seulement par I’aspic et la lune.