‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 1004 sur 1429 · THÉODORE · texte numérisé non relu

THÉODORE

Merci, merci, doulz abbés père Merci, merci.

l'abbé.

Vous Iarcz quelle vez la ci.

De léens vous botiteray hors, Si me soil Dicx misericors !

Et voslre enfant emporterez; Aune merci de moy n'aurez.

Tenez, de céens tosl yssiez (sortez).

Alez, cl si le norrissiez De nous bien loing.

« Théodore... se garde bien de se justifier. C'est là le sublime de l'humilité, de la pénitence chrétiennes. Vous ne trouverez rien dans l'antiquité profane de comparable à cette situation...

« Théodore est chassée de l'abbaye portant son enfant; car c'esl déjà le sien, elle sera sa mère. Mais comment le nourrir, l'abriter?..

Confortez-moi à ce besoing, Fontaine de miséricorde ' Car je voy bien el me reeortle Que cesie fortune perverse Oui ainsi me trébuche ci verse, Me vient à cause du méfiait Qu'envers mon bon seigneur ay fait...

951 THE

« Elle aperçoit un antre

nuit, lui servir de refuge...

qui pourra , la

tue

El Dieu, s'il M plaist parfera Ce qui parfaire y sera.

A ees sens m'en vois demander.

Puisqu'il inc convient truander!

Donnez à ce povre pécheur, Pour l'amour de nosire Seigneur, Et à ce petit orphelin...

« Dos années entières dans l'ignominie, dans la fatigue et le travail dont elle nourrit son enfant, elle endure tout. L'esprit Tentateur vient lui-même, en personne..., lui proposer de la délivrer de ses maux. La Chrétienne résiste. Quand enfin sa résignation est au comble, les cieux s'ouvrent... Nous nous sentons transportés sans effort au milieu de la cour céleste : « Voyez-vous, dit Marie au Dieu, Père des affligés, » voyez-vous le poids de tribulalion qui grève Théodore?

El si (pourtant), bénignemenl ie porie Pour voslre amour.

« Alez, » répond Dieu à sa mère, « niez conforter Théodore.»

« Noire-Dame, accompagnée des anges, et dans un rayon lumineux, apparaît à la femme forte. — «O qui estes-vdus? » lui dit Théodore.

Qui esies-vous, dites-le moy De la granl biaulé qu'eu vous voy Ai grant merveille.

« Marie se nomme, console son amie et disparaît. Théodore se tait et demeure sans doute en extase, pendant que des chants se font entendre : c'est le chœur des anges, que le poète qualifie rondes à voix bien mélodieuses. La poésie antique est ici retrouvée avec tout ce qu'y aioule de sublimité le christianisme...

« Sept ans si; sont passés depuis l'expulsion de Théodore. L'abbé, informé de ses souffrances et de sa résignation dans le misérable gîte qu'elle habile, la rappelle au couvent, de l'aveu de ses frères, et lui dit que, touché de sa patience, il la fera moine ainsi que son (ils. Théodore se jette à ses pieds pour le remercier, l'abbé continue :

Mes frères, sans arresloison, Cest enfant corn moine vesiez, Puis vueil qu'a lellre le niellez, El je vous ordene son maistre.

Or vueillez en li peine mettre Par amour, t'ièies.

priEJiir.it moine.

J'en ferai mon pouvoir biau père, Je vous promet.

« Théodore est enlin au terme de ses souffrances. Dieu la rappelle à lui... Elle expire et l'entant, effrayé de sa perte, s'écrie :

Las ! Las ! seray-je orphelin filz !

Mon père, csies-vous 1res passé !

« Tout-à-coup l'aurore se lève et l'abbé, qui ne croyait pas même Théodore malade.

accourt, assemble ses frères et leur fait part d'une vision qui pendant son sommeil l'a frappé : transporté dans la cour célesle, il vient d'y voir des fêtes, une noce que les anges y préparaient avec une magnificence dont il n'avait aucune idée. Une femme longtemps calomniée, couverte d'infamie, mais en ce moment rayonnante de grâce et révolue de gloire, allait être couronnée; et celte femme et celle reine n'était autre que Théodore. «D'où vient, »|deniande-t-on,'< que « Théodore n'est pas levé?» Son absence appuie les conjectures que l'on commence à faire, on court à sa cellule, on rencontre l'enfant : « Qu'as-tu? » lui dit l'abbé. Et l'orphelin répond :

Sire, que j'ay assez perdu, ton père à iroy oie parlait, El m'aceoloil, et me liaisoil, El prioilsi lié-, doublement De penser à mon sauveincnl, El il est mort.

« La vérité se découvre de plus en plus, lorsque l'homme qui peut éclaircir tous les doutes, l'époux de Théodore arrive à point marqué ; et ici, pas d'invraisemblance : le ciel conduit tout. Dans son désespoir le mari se jette, en présence dos moines sur le corps de sa femme et s'écrie :

Chière Théodore, comment T'es- tu vers moy si longueme" Celée, quant céens eslois?

La granl amour ilonl tu m'aimois Que peut elle esire devenue ?

Dieu, ce semble, la ma lolue (me l'a 6lée) Et l'a prise à soy de tous poins.

Las! je ilois bien loi lie mes poins El clamer sur loy de rechief.

Suer [Sœur), lu m'as misa granl meschief, Longtemps, ei lolue la lesce (oté ie plaisir); Mais or (aujourd'hui) double ci ma tristesse, Quant le vois morte.

« Sire, lui dit le premier moine, vous devez cire plutôt en joie ;

Car tant a fait la bonne dame Due je lieng qu'en gloire est son ame Certainement

LE MARI

Pour Dieu ! diles-moy comment Elle a veseu ?

J.'AliBÉ.

Comment, diti s, elle a vaincu...

El i! raconte ses victoires sur l'orgueil, sur le monde, sur elle-même. Celle réplique :

Diles comment elle a vaincu !

serait justement admirée dans Corneille

« Le récit de l'abbé touche si profondemont le mari de Théodore, qu'il fait le serment de consacrer à Dieu le reste de ses jours dans les lieux saints où sa compagne est morte. Les religieux qui entourent le corps entonnent, non un chant de deuil, mais un chant de victoire, le Te Deum, et la pièce finit d'une manière aussi solennelle que touchante. »

Le même auteur a fait suivre celle an a-

lyse de doux observations : 1° que le village Théophile de Rutebeuf, qu'on a surnommé

de Rougeval ne se trouvait nulle part, et a tort le Faust du moyeu âge, a été prodi-

2' que l'aventure de Théodore n'avait d'à- gieusement réputé.

nalogue que celle de sainte Marine, rap- Les légendes nous montrent Théophile

portée dans la » te des Saints de Godescard. vivant vers l'an 518, vidame (ou selon Paul

(O Leroy, Etudes sur les Mystères;— Paris, Diacre, mais à tort, évoque] de l'église d'A-

1837, in 8", p. 73-87.) t|anu t.„ Cilicie. A la mort de son évoque,

THEOPHILE. (Le miracle de], — i.e /iJi- taudis (|u'il n'était encore que vidame, il

racle de Théophile est tiré du manuscrit faillit être élu évêqué. .Mais ayant été re-

n" 7218 de la bibliothèque Impériale. poussé, maltraité par son ex-concurreut

Rutebeuf, son auteur, vivait au xin* devenu son supérieur, et expulsé de ses

siècle. fonctions, il s'abandonna à la colère contre

Le Théophile a été édile, pour la première ''"'Justice et la mauvaise fortune, et s'afois, par M. Achille Jubinal : Le Miracle de 9/essant.,a un juif qui parlait au diable quand Théophile, par Rutebeuf ; Paris, 1838, in- (/ l\oulatt' % r,ema 'ésus-Chris , et ht un 8° de 40 pages ; et dans les OEuvres de Itute- Pacte ave,c ,Snlan- Par |pfïuel «,' llvra,t son beuf; Paris, 1839, in-8% 2 vol. publiés par le ame e" é,chan§e d honneurs terrestres. A menu- érudii. MM. Moiimerqué et Francis- peine tombé dans cet excès de désespoir et que Miclud ont reproduit l'édition de M. Ju- de fa'blesse, il eut horreur de son; forfait et bin al, dans leur Théâtre Français au moyen- se repentit. La sainte Vierge quil implore ; Paris, Dellove et Didot 1830, gr. «" sans cessa, touchée de sa désolation, ji uo s interposa entin, et le diable fut contraint

,'„,,,.. . , de rendre à Théophile le sous-seing passé

Les Bénédictins avaient pense que ce entre eux. drame n'était qu'un de ces dialogues précé- .. . .." , ,., r „

dés et interrompus par des récits que l'an- kutychien (qu il ne faut pas confondre

leur fait en son propre nom. [Bût. litlér. de fve,c son d'sc,Ple Eutychius), Siméon le Mé-

la France, t. X, p. 213.] Legrand d'Aussy en tapbrasle, écrivirent d abord en grec cette

donna une analyse très-vague. (Fabliaux, histoire. Paul Diacre, de Nantes, la i traduisit

p. 180.) De Roquefort, au contraire, déclara ^ latin- LafameuscabbessedeGandersheim,

Théophile évidemment destiné à la repré- Hrnlsvilha, au x siècle la mil en vers. EH»

- « , ~ .. — . . . . - ■ Il I fi I I , -i , 1 i I . . 1 i I 1 , ■ i '1 I i C i i i ., ■ I i . i > i I i : . , i . , . . ne

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U i/iu'i/mii il niv,uiiiHiii ut^uinj u ni ii/nç- »

scotai.on. (De l'Etat de la poésie française était contenue dans le lectionnaire roanus-

dans les xu' et xm< siècles; Paris, 1813, Çnt de 1 église de Sam t-Omer, parmi les

in -8°, p. 262.] Daunou, prenant dans eçons du sep .èmejourde 1 octave ue la Na-

YHistoire littéraire de la France, continuée ,ml(3 ie la ^erge. Saint Da mien, saint

par l'Institut, la thèse des Bénédictins, et Bernard, saint Bonaventure, Albert le Grand,

F»i donnant une rigueur systématique que 11rrltnemeJ Y,0^"^.. Zacbanas Lipelous ,

ceux-ci ne lui avaientpas attribuée, nia de- Vincent do Beauvais, Camsius. Brendeba-

r».chef le caractère dramatique du Miracle ?'u,us> Alb,é»Ç de l'ois-lontaines, Martin

de Théophile ; il n'y vit qu'un simple dialo- PoJ"nus> Sigebert et quelques autres en font

eue. (Btst. liltér. t. XVI; Paris, 182V, in-i", mention. On la retrouve médite dans les

p. 213.) M. Jubinal lut d'avis que «cet manuscrits des bibliothèques Harléienne et

essai dramatique curieux... fut probable- ne Glascow, en Angleterre; du roi, a Pans,

meut commandé à Kutebcuf par quelque e/ du *Ians» ea F,ance. Un grand nombre

corporation religieuse et joué dans Pinte- de. Poemes nous s0,,u !feslé,s sur le mémo

rieur de quelque couvent ou sur le parvis suJe • en.ja°S?.e vu!§aire> * P^^ dli, X1"'

de quelque église.» M. Chabailles 1.1 re- siècle, soit édités, soit manuscrits, cités par

marquer la supériorité dramatique de ce M- A- aJ"bl£a|: JSFZlZe%Je}tLTEB-' L "'

mystère sur ceux des xiv' et xv< siècles. P* -0J-0°' 20 J-J27, 327-331.)

[Journal des Savants, 1838, avril.) il semblait La sculpture s'empara de cette tradition.

à M. O. Leroy que le Théophile préludait Elle est reproduite au flanc gauche de Notre-

en quelque sorte à celte longue suite de Dame de Paris, en deux endroits différents;

drames qui portent le titre.de Miracles de les verrières des cathédrales do Laon, du

Notre-Dame. Le Théophile indiquait un Mans et de Troyes la répètent; elle a élo

temps de désespérance de la foi et ce temps peinte sur les murs de la chapelle de la

élaii celui de saint Louis! [Epoq. de ihist. Conception de la paroisse de Saint-Epvre

de Fr.; Paris, 1843, in-8", p. 123, 133.) (l'abbé Lionnois , Ilist. de Nancy, t. 1",

EnOn M.Magninfit le reproche au M. Miracle P- 234), non par Léonard de Vinci, m. is

de Théophile, quelque proportionné et émou- bien plus avant, dans une manière qui so

vaut qu'il fût, de manquer d'imagination et rapproche de celle d'Albert Durer,

d'être copié sur les légendes nées en Orient Enfin, le drame de Rutebeuf semble avoir

au m" siècle. La conjuration, ajoutait ce sa- été imité plusieuis fois. En 1384, un jeu de

vant, nappartienl a aucun langage, quoi- Théophile eut lieu dans la paroisse d'Aunay

qu'on croie y reconnaître quelques mots (Du Cange, C/ow., v Ludus Christi), et un

hébreux. (Journal des Savants, 1846, p. 451.] miracle de Théophile fut donné au Mans, eu

Le jugement singulièrement sévère de 1539. (Cf. M. A. Jlbin al, ïôid., note B, 1. H,

M. Haguin sur le Théophile, est le dernier p.26C-357.) de quelque importance qui ail été exprimé. Il est certain pourtant nue le Miracle de

tue

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