LE ROI, SES ENFANTS, LE CIIAUUONNIER, SA FEMME
LE PREMIER fils. Qui est là ? qui? — Père, attendez, tenez-vous coi ; j'irai savoir ce que c'est. — Sire, voulez-vous avoir du charbon?
le roi. Je saurai bientôt te le dire. Mon cher (ils, puisque je suis descendu, Dieu soit céans! je veux aujourd'hui coucher ici.
i.i ciiAiiB innier. Très-cher sire, nous feronsce qui vous plaira : c'est notre devoir. Soyez le très-bien venu; nous nous appliquerons à vous servir. Sainte Marie! sire, qui vous amène ici à cette heure?
le roi. Je vous le dirai tout de suite. J'ai aujourd'hui tellement poursuivi un sanglier que j'ai laissé en arrière tous mes gens et que je me suis égaré dans le bois, tant je l'ai vivement traqué, et encore sans le prendre!
la charbonnière. Renier, apprenez-moi quel esl cet homme.
le charbonnier. Dame, par saint Pierre de Rome! c'est le roi notre cher seigneur. Faites-lui tout l'honneur possible.
le premier fils. Sire, je veux vous ôter vos éperons dorés.
il. deuxième fils. Le heau surcol! Mon frère, regarde : dis-jela vérité? Par mon àme! j'en voudrais un pareil.
le troisième fils. Moi aussi, par ma foi ! je le vêtirais demain. — Qu'fiU-ce que vous avez dans la Hiain, sire, qui est si heau ?
le charbonnier. Je donnerai une taloche à chacun de vous si vous ne vous éloignez pas de lui. Vous êtes iro,i ennuyeux : allons! sortez d'ici.
le roi. Prud'homme, souffre-les, pour l'amour de Dieu ; voici plus de trente ans entiers que je n'ai pas vu des enfants aussi volontiers que je vois ceux-ci.
le charbonnier. Sire, je me lais donc, puisque vous y prenez plaisir. Kli vérité, je craignais que cela ne vous fût désagréable et que ce qu'ils font ne vous déplut.
le roi. Nenni, car certainement ils sont on ne peut plus gracieux : je ne puis assez rassasier mes yeux à les regarder.
la charbonnière. Très-cher sire, laissez-les là; venez souper, si cela vous est agréable : les mets 6011I apprêtés.
le roi. Dame, j'accepte avec plaisir votre souper.
la charbonnière. Cher sire, je vous étendrai une nappe blanche : elle vaudra un mets. Je crois que vous voudrez bien agréer ce qui sera préparé. Jamais je n'eus le cœur aussi joyeux comme je l'ai de votre venue, et il n'y a pas à douter que je doive naturellement en avoir de la joie. — Tiens, mon fils, liens celle serviette; — et toi, lu lui donneras à laver avec ce pol que lu lui verseras sur les mains.
le premier fils. Je le ferai bien comme vous me le dites; bon, bon.
le roi. Puisque lout est prêt, j'irai me laver. — Versez. Que Dieu et saint Pierre de Rome fassent un prud'homme de vous! Ho! cela suffit.
le CHARBONNIER. Celles, jamais il n'en fil lanl ; excusei-le, sire, pour l'amour de Dieu. Allons, sire, asseyez-vous ici : c'est votre place.
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le roi. Volontiers, puisqu'il faut que je fasse ici
mon souper.
le CHARBONNIER. Cher sire, v ons n'en eûtes jamais nu pareil, j'en suis bien persuadé. — Daine, apportez vile ici à manger.
la charbonnière. Bientôt; attendez un peu. Tenez, Renier.
LE CHARBONNIER. C'est bien. Allons! je veux découper devant mois, siie : . Y-,1 jiislo, sansaucun doute. Voici un oison fin, gras el tendre.
le roi. Puisqu'il esl si hou, j'en veux prendre; mais auparavant vous en ferez l'essai : vous mangerez ce morceau premièrement.
le charbonnier. Cher sire, vous l'ordonnez : je le mangerai.
le roi. Je làlerai de ce morceau-ci, el puis j'en dirai mon avis. Il esl Irès-bon, je vous assure : j'en veux manger.
le charbonnier. Bravo! sire, sans façons. La hèle naquit dans ce logis; et voici de ma réserve dont vous boirez, quand il vous plaira; mais aujourd'hui vous n'aurez point d'autre vin, car je n'en pourrais trouver sans faire trois lieues de chemin.
le roi. Hôte, lout est bon quand on a besoin. Ne vous embarrassez point de moi. Versez. Holà ! tenez, essayez; je boirai ensuite.
le charbonnier. Très-cher sire, j'obéirai à voire volonté.
le roi. Allons, versez! je veux boire, celle fois; mais il y en a hop peu, el ecl oison m'a donné soif.
le charbonnier. Cher sire, cela esl bien eroyab'e. Tenez, buvez, à votre sanlé! C'est pour m'ètre familiarisé avec lui qu'il me semble bon.
le ROI. Hôte, je vous liens pour prud'homme d'avoir une provision d'un vin pareil : il esl sain cl net, clair el fin. Allons, du vin ! Assez.
la charbonnière. Très-cher sire, aujourd'hui co.ilenlez-yous en, tel qu'il esl, pour l'amour de Dieu; car il n'y a aux alentours aucun endroit où l'on ci. trouvât d'autre, quelque argent que l'on donnât; je vous promets.
le roi. Del bote, il esl bon et nel el nie suffit, sovez-en sur; mais, par saint Amant! où sonl vos fils?
la charbonnière. Les voilà. — Allons' avancez vile tous trois sans relard el tenez-vous bien, inetlezvous à colé l'un de l'autre, et o:ez-inoi ces chaperons : il ne fait pas froid.
le roi. M'amie, desservez : j'ai assez pris ici mon repas. — Bel hôte, ne me mentez point : quels sonl ces enfants? Sans mentir, mou cœur ne peut jamais croire que vous les ayez engendrés, que vous soyez leur père véritable, ou qu'ils soient nés du corps de voire femme; je vous jure par mon àme que je ne puis le croire.
le charbonnier. Très-cher sire, Dieu nie donne joie! je vous dirai une chose vraie : Il y a bien douze ans, ou environ, que je revenais de Sarragosse, où j'avais vendu du charbon. Quand je fus dans ce bois, j'entendis les voix de ces enfants, qui étaient couthés sur un peu d'herbe; à peine venaient-ils de naître. Avaient-ils des amis? je ne sais. Ils étaient couchés et placés l'un à coté de l'autre à la renverse, el assez couverts de fougère. En les entendant crier, je m'en allai en suivant la direction de leur voix, el je cheminai jusqu'à eux. Je les trouvai comme je vous l'ai* dit; ému de pitié, je les emportai, et je les lis baptiser tous trois; bientôt après, pour leur bien, je cherchai une nourrice à chacun d'eux : ce dont je ne nie repe.ns pas, bien qu'ils m'aient coule beaucoup d'argent, plusieurs personnes le savent; el depuis qu'ils furent sevrés, je les ai nourris et élevés : c'est pourquoi ils m'appellent leur père. Dieu veuille que je puisse bientôt savoir d'une manière certaine s'ils ont père, mère ou tante ! car si je pouvais le savoir, en vérile. j'en aurais IM6 grande joie Eh quoi,
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sire, je vous vois pleurer. (Ici il tombe aux genoux du roi.) Pour l'amour de Dieu! pardonnez-moi, si j'ai rien dît nu rien fait contre Votre Majesté; car, eu vérité, j ' ne pensais nullement à mal.
le roi. Neeni; mais il ne revient en mémoire un événement d'autrefois et dont je ne me souviens jamais sans pleurer de désespoir. Allons! je veux que, sans plus de retard, ces enfants se mettent en route, cl qu'eux et l i vous m'accompagniez jusqu'à ce que je sois à Sarragosse. La, par saint Josse! je v uis ferai un bel et grand présent.
le charbonnier. T-ès-cher sire, je ferai vol-c commandement de tout mon cœur. — Allons, enfants! allons-nous-en tous; nous conduirons le roi au travers du buis, cl nous le mènerons droit à Sarragosse.
le premier fils. Père, si je trouve en allant au travers du bois prune ou beloce, poires, pommes, nèfl s ou noix, j'en mangerai.
le charbonnier. Cher fils, je le veux bien. Allons! en roule. — Sire, par ce sentier à droite ; je le conseille.
le Rm. Allez devant ; je veux vous suivre, mon cher ami.