POUR ET CONTRE LE THEATRE
Outre les querelles sur les origines du théâtre, et sur les rapports de l'Eglise avec lui, il en est d'autres qui n'ont pas moins profondément remué les esprits. La [dus importa. île est celle qui , à partir surtout i{u xvi' siècle, donna lieu à une multitude
de pamphlets oubliés aujourd'hui, mais qui néanmoins méritent d'être replacés sous les yeux des hommes studieux , comme bases de toute histoire du théâtre en France Le théâtre, condamné par les conciles et
par les Pères, s'élail imposé, sans se défendre; eu ne fut guère qu'à partir du xvi'
:ièelo, nous l'avons remarqué déjà, qu'il entreprit de se justifier, et il semble que ce fut la licence des idées de la Renaissance et de la Réformation qui lui donna l'audace d'aborder celte tâche difficile.
11 eut ses apologistes, ses adversaires, et en même temps un parti de médiistes ou (ransaclionnaires put se former et se soutenir au travers des passions surexcitées pour et contre le théâtre.
L'esquisse de ces violents débals, bien qu'ils soient ultérieurs à l'ensemble des monuments publiés dans ce Dictionnaire, et bien que nous n'ayons l'intention de nous y arrêter que depuis la Réformation jusqu'à la Révolution, nous a semblé néanmoins indispensable ici, en cela que cette dispute, touchant au fond même du théâtre, éclaire la conduite de l'Eglise vis-à-vis do lui , justifie la réprobation dont elle n'a cessé de l'accabler; en second lieu, l'exposé des témoignages pour et contre le théâtre que nous avons empruntés à Desprez de Boissy , montrant toute la société religieuse aux prises avec ceux qu'elle qualilie de sceptiques, d'athées ou d'abusés, au moment du triomphe du théâtre libre, appartenait en propre à la notice sur les monuments de ce théâtre, eu même temps qu'il continuait presque jusqu'à nos jours l'histoire des rapports de l'Eglise avec le théâtre de notre premier Avant- Propos.
Les esprits religieux, les philosophes, les juristes, les auteurs dramatiques, les poêles, toutes les diversités du monde littéraire se heurtent confusément dans ces singuliers débats.
Les apologistes font appel à la religion qui s'est servie, durant tout le moyen âge, des représentations théâtrales pour exposer ses vérités. La philosophie enseigne qu'on ne doit point exclure de plaisirs , dans une vie si rapide. Quant aux mœurs, les simples ne risquent rien, les sages gagnent, et les fous n'ont rien à perdre. D'ailleurs le théâtre n'esl-il pas l'école des mœurs? Sans doute à lui seul, il n'a pas la prétention de les réformer, mais il joint ses efforts à ceux de lu religion et des gouvernements. Il faut distinguer avec soin la comédie nouvelle de l'ancienne : celle de Molière, par exemple, n'est-elle pas parfaitement propre à enseigner !a vertu; et si l'on objecte enfin, sur cette question des mœurs, les désordres de la vie des personnes do théâtre , le théâtre lui-même n'en saurait être accusé qu'a tort, parce que la vie dépravée des acteurs est un accident indépendant de leur profession et sans doute passager. Il faut dire même qu'il serait loisible à lu société d'y porter les remèdes , si les lois obligeaient aux représentations de la comédie toutes les personnes des deux sexes, durant la jeunesse (4-73). La cause des progrès de
(475) Celle étrange idée esl de Rabelleau. (474) Le mot esl de Dorai.
I esprit n'est pas moins intéressée que celle des mœurs au maintien ci au triomphe du théâtre. Sun éclat est la prouve de la grandeur de la civilisation. C'est là enfin que les masses populaires pourront seulement apprendre l'art dépenser, d'écrire et d'agir; le théâtre est ainsi, chez toutes les nations, une sorte de sauvegarde pour la langue nationale. Aussi , chaire populaire du dogme, gymnase de philosophie, école do morale, appui du progrès, le théâtre n'a d ennemis qu'une frivole minorité et s'avance gardé par les gros bataillons (47V) Tels sont les principaux arguments des défenseurs du théâtre, au nombre desquels sont Hédelin d'Aubignac, Scudéri, Samuel Chapuzeau, le P. Caffaro -qui désavoua, Rover, de Sautour, François Gacon, Faganles Encyclopédistes, de Campigneules, Dorât, l'abbé Gros de Besplas, l'abbé Talberl Nougaret et Rabelleau, pour n'en citer qu'un' petit nombre.
Durant les trois siècles au milieu desquels nous sommes transportés, les critiques du théâtre sont infiniment plus nombreux que les apologistes : la gloire esl de leur côté ; ils ont le mérite de la science et celui du bien dire.
Le moyen âge tout entier est condamné par eux ; les scènes légendaires qu'il a mises en actions, et qui ont trait aux mystères et aux dogmes, n'auraient pas dû être employées à des représentations théâtraes. Dans les vieux mystères, comme dans les pièces modernes qui attirent la foule frémissante, les pussions humaines sont également soulevées; il en résulte, en morale des dérèglements perturbateurs que condamne la loi chrétienne, que les conciles ont anathématisés et que les Pères ont cinglés du iouet vengeur de leur puissante parole. La Genèse a dit : Sub te crit appedCus « sous loi le désir ! » et le désir règne au théâtre. La vertu y est constamment offensé* Je désordre y est canonisé (47SJ. L'âme humaine ne sort pas du spectacle sans blessures; le théâtre ne convertit pas, il pervertitil est un obstacle à toutes les vertus, et une entrée à tous les vices. L'oisiveté, le luxe , des désirs impossibles à satisfaire s'emparent de I homme, le maîtrisent, l'entraînent il va .jusqu'au crime : duel, vol, assassinat ou homicide. C'est dans les salles de comédie que se réunit tout ce qu'il y a de plus vain, de plus frivole dans les deux sexes. Qu'attendre d'une pareille assemblée ? Les comédiens qui vont paraître devant elle sont avec justice notés d'infamie parles lois et les mœurs. Les œuvres théâtrales auxquelles se prête leur art perfide se vantent faussement de propager la vérité et la morale, car quel progrès a fait la morale depuis la multiplication des théâtres? Les hommes sont-ils devenus plus appliqués à leurs devoirs ? lesfemmesse respectent-elles davantage? les enfants sont-ils plus sou-
(475) Forte expression échappée à la fouciiedc 1 espagnol Dom Rumira,
mis? l'union dans les familles est-elle plus grande? la pairie est-elle mieux défendue? et qui voudrait avoir pour filles ou pour femmes les héroïnes de théâtre? Enfin, si la comédie a pour elle les préjugés du monde poli, c'est que ce monde n'est pas, dans les sociétés, celui qui donne le plus d'exemple de la pureté dans les mœurs. Aussi, combien sont funestes les habitudes du théâtre parmi les hommes ! La grossièreté des irjeux siècles qu'on en efface, n'en augmente que le péril, toutes choses s'y jugent parles sens, on s'y ennuie de tout ce qui est sérieux, cet ennui devient insupportable; on cherche un remède dans les dissipations brutales; en sorte qu'en même temps que le moral s'affaiblit, le physique se dégrade, et la jeunesse décrépit , qui fréquente les théâtres. Ce monde, vieilli avant l'heure, dans ses aspirations malsaines , n'a plus d'idée que elle d'une indépendance monstrueuse, et il met sans cesse en péril le gouvernement des sociétés , parce qu'il n'a qu'une maturité illusoire, et qu'une trompeuse précocité. Contre tous ses intérêts, le pouvoir civil peut tolérer le théâtre, mais la tolérance ne rend pas licite la chose tolérée, la coutume ne prévaut pas contre la raison de tous les siècles et contre la tradition des sages dans les sociétés chrétiennes, et même dans l'antiquité : aussi, de droit et dans le for intérieur, le théâtre est-il condamné; et comme dernière conséquence, toute transaction avec le mal étant illogique et impossible, nulle réforme n'étant possible dans la comédie, il est bon et urgent de fermer les spectacles, et de mettre à néant le théâtre.
Les catholiques ne varient pas sur ces conclusions depuis le xvi' siècle; Chesnot, François Estienne, le moine sicilien Fraucisco-Maria, Oltonelli, Nicole, Voisin, Bourdelot, Nicolas Harres, le P. de La Grange; les savants Fromageau, Durieux, Blanger, Lhuillier, de La Coste, Bonnet, docteurs en Sorbonne; de Levai, le P. Lebrun de l'Oratoire, Jean Gerbois, le P. Caffaro, dans son dé.^aveu; l'évêque Guy-de-Sève de Hochechouart. Bordelon ; les comédiens italiens Andreino-Lelio, Barbieri , et Beltrame-Cecchino; le P. Soanen, Bourda'oue et Bos-
suet, le P. Souciet de l'ordre de Jésus, le prince de Conti , Jean de Longuy , de La Boque, Simonet, Cachet, Jean La Placelte, le poète Arcère , le savant espagnol Don Bamira , François- Daniel Concilia, Zucchino Stephani' l'abbé Clément, Trebuchet, le P. Joseph-Bomain Joly, l'abbé Seeousse, les frères Parfait, le professeur Garnier, Desprez de Boissy , Gresset, Boileau, Bacine, le P. dominicain Bichard , Fléchier, et Fénelon, théologiens , philosophes, moralistes, hommes d'Etat, historiens, poètes ou artistes, tous renient également le théâtre.
Les protestants s'associent à cette doctrine ; c'est pour eux une occasion de diatribes contre la complaisance prétendue de l'Eglise romaine. Bodin, demande sa suppression; André Rivet, Louis Fabrice, Samuel Werenfels, Philippe Vincent, Jean- Gérard Vross, en Allemagne; Charles Powey , Jérémie Collier, répètent contre lui les arguments des catholiques.
C'est entre les apologistes et les critiques, que les médiisles ou transaclionnaires essaient de poser leur scepticisme éclectique. Les uns désirent un théâtre ehrétien destiné à être une récréation des exercices de piété, une distraction du travail. C'est I système de Juillard.du Jany. Les autres voudraient un théâtre ians passions; ainsi, Pierre de Villiers, de l'ordre de Cluny. Le P. Porée, auteur d'un grand nombre de tragédies latines, est d'avis que, par sa nature, le théâtre pourrait être une école de mœurs, et que s'il ne l'est point, c'est par la faute des hommes. Il devrait y avoir des spectacles digues du citoyen, de l'honnête homme et du chrétien. Mais quelque corrompu que soit le théâtre, encore faut-il le supporter par considération pour la tranquillité publique, et à cause de la dureté :1e cœur des hommes. Le Franc répète le P. Porée. J.-J. Bousseau, Grosley, l'abbé de Saint-Pierre, Muratori , Maffei (Scipionj, Darnaud , Saint-Evremond , Louis Riccoboni souhaitent une réforme dans les spectacles, qu'ils considèrent comme indispensables à la correction des mœurs, à la conservation des belles-lettres , et à l'amusement du peuple.