‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 1152 sur 1429 · NOTICE PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

NOTICE PRELIMINAIRE

Dans les premiers siècles de notre monarchie, nos rois, occupés à conserver ou à étendre leurs conquêtes, négligèrent longtemps les jeux et les plaisirs. 11 n'y avait

point alors d'autres divertissements publics que ces fêtes que des auteurs ont appelées des fêtes nationales, parce qu'elles étaient données à l'occasion d'événements intéres-

rsOTICE SUR LE THEATRE L1ISRE.

sauts, et qu'on y invitait majores, c'est-àdire les grands de la nation. Telles étaient celles qui avaient lieu lorsque nos premiers rois tenaient leurs cours plénières, où, relativement à la l'orme primitive de noiro gouvernement, les prélats étaient obligés d'assister.

Ces fêtes n'avaient rien de ce gonl de galanterie que l'esprit de l'ancienne chevalerie introduisit, ni de celui qu'on a connu dans les siècles suivants : mais elles avaient un ton de grandeur et de majesté. Elles s'ouvraient ordinairement par une messe solennelle qui était suivie d'un repas splendide. Les évoques et les ducs avaient l'Iiouneur d'être à la table du roi, et il y avait des labiés pour les abbés, les comtes cl les autres seigneurs. On faisait des distributions d'argent au peuple. Les amusements de l'après-dîner étaient la pèche, la i liasse, le jeu et le spectacle d'animaux, comme d'ours, de chiens, de singes qu'on avait habitués à différents exercices.

On vit ensuite paraître successivement les poëtes provençaux, mimes, histrions ou farceurs, les troubadours, jongleurs ou méneslriers, etc. Les jeux de ces mimes consistaient en récits bouffons et en gesticulations. Ceux qui faisaient des tours d'adresse et de force avec des épées ou bâtons, furent appelés balalorcs et en français bateleurs. Ils allaient de ville en ville; et lorsque dans jeurs routes ils avaient à payer des péages, ils étaient autorisés par les ordonnances à satisfaire le péager par leurs jeux ou par les tours de leurs singes; ce qui a donné lieu à ce proverbe populaire : payer en monnaie de singe ou en gambades.

Il y a dans les Capilulaires des rois de France une ordonnance de Charlemagne do l'an 789, qui comprend parmi les personnes notées d'infamie tous ces farceurs et histrions : Omnes infamies maculis aspersi, id est histriones, ut viles personœ non habeant potestalem accusandi (W6). On voit dans ces mêmes Capilulaires, que les gens vertueux évitaient de voir et d'entendre ces faneurs, bateleurs, etc. La défense en était expressément fade aux ecclésiastiques, et ou leur faisait un devoir d'en détourner par leur exemple et par leurs conseils les fidèles (V77).

Il y a îles écrivains .qui ont donné comme des images des anciennes fêtes nationales, les tournois et les carrousels, dont on sait quel était l'appareil. Ils passèrent de mode après celui où le roi Henri 11 fut blessé à mort en 1550. Un envoyé du Grand Seigneur sous Charles VII disait très-sensément de ces l'êtes militaires, que si c'était tout de bon ce n'était pas assez, et que si ce n'était qu'un jeu, c'en était trop (478).

La cour abandonna ces divertissements

(176) Capit. reg., lib. ni.

(177) Quxcuiiquc ad aurium et OCulorum pertinent iliecebias mule vigor aniini emolliii possc <redalur, ut de aliquibus generibus musicoruni aliisque nonnullis relms sentiri polesl, ab omnibus Dei sacci'dotes se absiinere debout : quia per aurium oculorunique iliecebias vilioruin mrba ad aniinuin in-

où il arrivait toujours malheur; et on les vit remplacés par les jeux de théâtre et les ballets où le roi, les princes et les seigneurs étaienl acleurs : mais ce n'étaient que des fêtes extraordinaires qui n'avaient lieu que dans des événements qui rassemblaient à la cour les personnes d'état à y paraître.

Ou sait que lorsque les grands seigneurs ne furent plus, comme le dit le président Hénault (479), que des courtisans que le plaisir et l'ambition fixèrent à Paris, on vit celle capitale parvenir successivement h une grandeur colossale. Elle n'a pu y arriver sans être de plus en plus surchargée d'une multitude de citoyens désœuvrés dont on crut devoir occuper le loisir, selon lo goût des temps, par des représentations pieuses qui furent l'enfance et le bégaiement de nos tragédies, de nos opéras et de nos comédies.

On s'accorde assez pour rapporter l'origine de rétablissement des spectacles de Paris à l'année 1398, que des bourgeois de celte ville se réunirent pour donner les représentations des mystères de la Passion de Jésus-Christ, et pour vivre aux dépens de leurs spectateurs. Le caractère de ces représentations dont les pèlerins île la terre sainte avaient donné l'idée, procura à la compagnie de leurs inventeurs le privilège d'être érigée en confrérie pieuse :

De nos dévots aïeux le lliéàtre abhorré

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré ;

De pèlerins, dit-on, une troupe grossière

En public à Paris y moula la première ;

El, sottement zélée en sa simplicité,

Joua les saints, la Vierge et Dieu par piété.

(Despréaux.)

On pourrait bien faire remonter vers l'année 1313 l'époque de ces sortes de représentations publiques; mais alors elles n'étaient pas ordinaires. 11 y en eut, par exemple, a l'occasion de la chevalerie des tils de Philippe le Bel, Louis le Hulin, Philippe le Long et Charles le Bel. Enfin si l'on voulait avoir une trace plus ancienne de ces jeux de théâtre, on la trouverait en 1179. Un moine nommé Geotfroi, qui depuis fui abbé de Saint-Alban, en Angleterre, chargé de l'éducation des jeunes gens, leur faisait alors représenter avec appareil des espèces de tragédies de piété, dont la première eut pour sujet les miracles de sainte Catherine. Ou doit présumer que ce drame répondait au mauvais godt du xii* siècle.

Ce fut sous le règne de Charles VI que les confrères de la Passion établirent leur théâtre dans la grande salle de l'hôtel de la Trinité. Les sujets de leurs espèces de poèmes étaient tirés de l'Ecriture sainte et des légendes des saints. Voici les titres de quel-'

gredi solet. Hislrionum quoque lurpiiim et obscoenoi uni insolentias jocorum et ipsi animo effugere csete risque effugienda prxdicare debent. (Capitutaire$ des rois de France, t. 1", pag. 1170.)

(478) Histoire de France , par le président Menai; lt.

(479) Ibid.

ques-uns : Le Mystère de la vengeance de la mort de Jésus-Christ; — le Mystère de la Conception et de la Nativité de la Vierge,— la Passion, etc. Leurs auteurs les plus connus étaient Jean Petit, d'Abondance, Louis Choquet, etc.

souci. Le chef de cette troupe s'appelait le prince des Sots, et leurs drames étaient intitulés la Sottise. Ces comédiens, pour se mettre en honneur, commencèrent à donner sous le règne de Charles VI quelques mora- 'ités burlesques, comme le Fief ou Chdtcl de

Mais dès le crépuscule du rétablissement joyeuse destinée, le Débat du cœur et de l'œil.

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des lettres, c'est-à-dire, sous le règne de François 1",

Le savoir à la fin dissipant l'ignorance, Fit voir de ce projet la dévoie imprudence.

(DESPIUÊACX.)

L'ignorance avait répandu les ténèbres les plus épaisses sur tous les ordres de l'Etat. Néanmoins dans le cours de cette nuit, il parut assez de lumières pour conduire les vrais philosophes (480). Ces temps ténébreux nous offrent une multitude de canons do conciles, de statuts synodaux et de mandements d'évêques pour le rappel des bonues règles. Ces réclamations ne furent pas sans effet pour ceux qui dans le temps y fuient attentifs, et par la suite elles produisirent de plus grands fruits.

Le parlement de Paris reconnut l'indécence qu'il y avait à faire servir au plaisir du peuple les mystères de la religion, d'autant plus que, pour plaire au plus grand nombre, on les déshonorait par una mixtion de farces scandaleuses. Cet auguste tribunal les défendit par ses arrêts des 9 décembre 1541 et 10 novembre 1548, et on ne vit plus représenter que des sujets profanes.

Le concile de Trente défend aussi de faire jamais servir l'Ecriture sainte à des sujets de divertissement; et il ordonne aux évoques de punir des peines de droit ou arbitraires les téméraires violateurs de son décret, aussi bien que de la parole de Dieu (481).

Les protestants môme reconnurent la nécessité de réformer un pareil abus. Ils tirent à ce sujet une loi qui se trouve dans le recueil intitulé : De la discipline des protestants de France, cliap. 14, art. 28. En voici les termes : « Ne sera loisible aux fidèles d'assister aux comédies et autres jeux joués en public ou en particulier, vu que de tout temps cela a été défendu entre les Chrétiens, comme apportant corruption de bonnes mœurs , mais surtout quand l'Ecriture sainte y est profanée. Et si en un collège il élait trouvé utile à la jeunesse de représenter quelque histoire, on ne pourra le tolérer qu'à condition qu'elle ne sera pas tirée de l'Ecriture saitite qui n'est pas baillée pour être jouée, mais pour être purement pièchée. »

Lorsque les confrères de la Passion ne purent plus représenter les mystères, ils cédèrent leurs privilèges à une troupe de comédiens qu'on appelait les enranls sans

(480) Nunquam defuit verilas Dei in sanctis ejus modo paucioribus , modo pluribus ut se temporuin veritas habuit et liabebil. ( Saint Augustin.)

(481) Temeritalem illam reprimere volons qua ad profana quaeque converlunlur et lorquenlur verba et senleniiœ sacra Scriptura, ad scurrilia

Y Amoureux au Purgatoire, de Y Amour, etc. Les clercs des procureurs au parlement transigèrent avec les Enfants sans souci , pour donner au public de pareilles représentations. Ils s'appelaient Dasochiens. Les clers de la Chambre des comptes qui prirent le titre de Jurisdiction du saint Empire, et ceux du Châtelet élevèrent aussi des théâtres; mais ils furent moins fréquentés. Les basochiens et les enfants sans souci eurent la préférence. Ils avaient pour auteurs les meilleurs poêles du temps, comme Clément Marot, et avant lui Corbueil dit Villon dont Boileau a dit

Villon sut le premier dans ces siècles grossiers, Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.

[Art. poét.)

La plus célèbre des anciennes farces est celle de Patelin. Le principal personnage, dont celte pièce porte le nom , était un nommé Patelin. Ses fourberies, ses impostures et ses intrigues étaient si connues, qu'on en fit le sujet d'une pièce de théâtre. C'est ce qui a donné lieu de se servir de ces mots : patelin, palclinage, pour exprimer le caractère d'un homme de mauvaise foi.

Celte farce, si vantée par Pasquier dans lo livre vin de ses Recherches de la France, a servi de fond et de canevas à la comédie intitulée Y Avocat Patelin, qui se joue encore sur le Théâtre-Français.

Les auteurs et les acteurs les plus fameux des anciennes farces sont Tabarin, Turlupin, Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume, etc.; leurs noms ont été admis dans la nomenclature française pour signifier un bouffon, un baladin et un farceur.

Les Turliipins restèrent.

Insipides plaisants, bouffons infortunés,

D'un jeu de mois grossiers partisans surannés,

Apollon travesti devint un Tabarin.

Celle contagion infecta les provinces, Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes. (Despréaux, Art. poét.)

Ces anciennes farces, dont le mérite consistait en pointes, en équivoques et en bouffonneries, devinrent des satires; et, dans tous les ordres, il y avait des gens attaqués de la manie d'en faire les représentations. Le parlement de Paris réforma cette licence, et il n'y eut que les enfants sans souci qui,

scilicet, fabulosa, vana, et mandat et prxcipil ad tollendam lmjusmodi irreverenliam et contemptum, ne de cœlero qnispiam quomodolibet verba Scriptura; sacra; ad hsec et similia audeat usmparc, et oinnes bnjusmodi boulines tenieralores etviolaiores verbi Dei juris ci arbilrii peenis per episcopos coerceanlur. (Concil. Trident.)

1035 Notice sur i.e

pendant «juelquo lemps, demeurèrent seuls

en possession de divertir le public.

Jodelle (mort en 1573) fut le premier qui rappela les idées de l'art dramatique par ses tragédies de Cléopâtre et Didon.

Les représentations qui se taisaient par les enfants sans souci, rue des Mathurins, à l'hôtel de Cluny, parvinrent à mériter d'être défendues |iar arrêt du parlement de Paris, du G octobre 158'*-.

On vit paraître, vers l'année 1588, deux nouvelles troupes de comédiens. Les uns étaient Français et les autres venaient d'Italie. Ces derniers se nommaient /(' Gelosi. Le parlement de Paris refusa de consentir à leur établissement. Desprez de ^oissy en a rapporté les motifs dans sa première Lettre sur les spectacles, que nous donnons [il us loin.

Ce ne fut qu'au commencement du xvn' siècle, sous Henri IV et Louis XIII, que Hardy et Holrou tirèrent, dit-on, du milieu dés rues et des carrefours, la tragédie et la comédie. Mais les poètes étaient encore ce qu'ils ont presque tous été et ce qu'ils seront toujours. « Non-seulement, dit le président Hénault (182), ils se ressentaient de la corruption du siècle, mais encore ils l'augmentaient et ils gâtaient l'esprit et le cœur des jeunes femmes par des vers libertins et des chansons licencieuses. »

La troupe, qui était alors chargée des représentations dramatiques,! se qualifiait do* comédiens de l'Elite royale. Corneille (né en 1606) la mil ensuite tellement en faveur, que, dans l'enthousiasme de l'admiration des

(482) Dans son Abrégé tic l'Histoire de France.

chefs-d'œuvre de ce poète, oh obtint de Louis XIII la déclaration du 16 avril 164-1, dont les comédiens s'autorisent tant. Il en est parlé dans la seconde Lettre sur les spectacles de Desprez de Boissy. [Voir plus loin.)

Les drames de Racine (né en 1639), ne Molière (né en 1622), et de Regnard (né en 1647) ; lus représentations des tragédies lyriques de Lulli (né en 1033) et de Quinault ; enfin la gaieté de la Comédie italienne augmenta la séduction des partisans des théâtres. On soutint que, en égard aux progrès de l'art dramatique, il n'y avait rien à crain dre pour les mœurs. Il fallut combattre les défenseurs de ce faux préjugé. C'est ce qui occasionna les écrits polémiques dont on va donner l'histoire.

Les apologies de nos théâtres y étant mises en opposition aux écrits qui les ont combattues, elles n'y paraîtront que comme des ouvrages dangereux dont il faut éviter l'illusion. On verra qu'elles tendent toutes, plus ou moins, à favoriser l'empire de la volupté, et que les défenseurs des théâtres doivent succomber sous les armes de la raison et de la religion. Ce sera toujours en Vain qu'on emploiera éloquence , astuce et sophismes contre la vérité. Il suffit qu'elle se montre pour triompher et ramener à son drapeau les cœurs droits qui auraient eu la faiblesse de s'en écarter. 0 magna vis verilatis quœ contra hominum ingénia, calliditatem, solertiam', contraque fictas omnium insidias facile et per seipsum defendal ! (Cicer., Pro M. Cœlio)

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