‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 1154 sur 1429 · RETRACTATION DU PÈRE CAFFARO · texte numérisé non relu

RETRACTATION DU PÈRE CAFFARO

Nota. L'abbé Meusy observé avec raison dans le second lomc dll Coite de la religion et des mœurs, page 383, i|ue hauteur de l'ouvrage intitulé: Querella (tu émir ei (l'abbé Irailh, chanoine de Monislrol) dont il sera parlé < aurait dû y dire quelque chose de la rétractation du Père Caffaro. • Mais (pie pouvait en «lire l'abbé Irailh , après avoir loué le Père Caffaro d'avoir fait I apologie des théâtres, et l'avoir appelé pour celte raison, un religieux philosophe? (Toin. Il des Querelles littéraires.) Néanmoins il a hasardé ces mois : i L'archevêque de Paris, Nouilles, exigea du Père Caffaro un rétractation authentique. » Irailh laisse à douter si elle a eu lieu. Il parait qu'il ne s'est pas intéressé à s'instruire du l'ail. Cependant, Comme historien, il y était obligé. H aurait appris que le Père Caffaro ne lit que suivre l'inspiration de sa conscience en donnant sa rétractation, ci qu'ayant satisfait a ce devoir le II mai 1691, c'était M. de Harlayqui était alors archevêque de Paris, et non M. de Noailles, qui ne lui succéda qu'au mois d'août 1095. Irailh parait si attaché à l'erreur rétractée par le Père Gaffaro, qu'il a osé avancer dans le même tome, page 395, que < si Racine cl Quinanlt eussent déposé leurs scrupules (fans le sein d'un casuisle tel que le Père Caffaro, ils n'eussent jamais abandonné le théâtre. » L'abbé Irailh aurait dû plutôt conclure que ces deux poêles célèbres auraient eu le plus grand mépris pour un casuisle qui aurait voulu les détourner de leur juste repentir. Mais on a beaucoup d'autres erreurs à reprocher à l'ouvrage intitulé : Querelles littéraires. Elles ont été relevées dans un recueil de neuf lettres imprimées, dont huit sont «le l'abbé lîaral , et une est de D. Clémence!, Bénédictin. Celle-ci commence à la page 42. Il est parlé de ces lettres dans V Histoire littéraire de la congrégation de Saint-Maur, que dom Tassin a donnée en 1770, et qui est aussi intéressante pour la littérature qu'honorable pour celle célèbre congrégation.

1 F. I llir. FRANÇAISE ET LATINE DU RÉVÉREND PÈRE FRANÇOIS CAFFARO, THÉATIN.

A Monseigneur l'archevêque de Paris (a),

Imprimée en 1694, in-4°.

A Monseigneur, Monsei- llluslrissimo domino D.

Tous les efforts de l'auteur [tour donner quelque couleur à une mauvaise cause, no tendent qu'à essayer d'embrouiller la matière qui en est l'objet; et les raisons, dont

gneur I archevêque de

Paris , duc el pair de France , commandeur

«les ordres du roi, proviseur de la maison de Sôrbonne, el supérieur de celle de Navarre.

Monseigneur, Je n'ai pu apprendre qu'on me croyoit dans le.

monde auteur d'un libelle f.iii en faveur de la comédie, sous le litre de Lettre d'un théologien , elc, et voir eu même temps le scandale qu'a donné cet ouvrage, sans en être sensiblement affligé; et j'ai cru même qu'il étoil de m m devoir, pour l'édification de l'Eglise el pour l'honneur de mon ministère, de déclarer publi-

archiepiscopo Parisiensi , duci et pari Frauda', regiorum ordiuum commendatori , Sorbona; provisori, regitv Savarrtc superiori.

Libelli cujusdani gallice ad cutnœdiee dejensionem compositi, et sic inscripti, Lettre d'un théologien , elc. , même vulgo auciurem circumferri audire, simul el natam ex eo of- {ensionem nossenonpolui, archiprœsul illustrissime, quin acri indedolorc percellerer, mihique lum ail Iteipublica' Christiana: militaient, lum ad sacri quo fungor miineris honorent censui incumbere, publi-

queinent que cette Lettre ce, ut pro/ilererEpislolain (a. M. dellarlay.

n'est point de moi, et que je n'y ai aucune part, que je n'en ai rien su qu'après qu'elle a paru , et (pie je la désavoue absolument. Mais je ne puis me dispenser de reconnottre humblement, comme je le dois, ce qui peul avoir donné lieu à me l'attribuer, d'avouer ingénueîncnt les seitlintens que j'ai eus sur ce qui en l'ail le sujet , et de marquer en réparation ceux où je suis sur cela présentement.C'est, Monseigneur, ce qui me l'ait prendre la liberté d'écrire à Voire Grandeur, vous reconnoissant pour mon jugené el d'institution divine en matière de doctrine, comme vous l'êtes aussi de loul le troupeau qui vous esl confié , dont jo me fais honneur d'être, el auquel le SaiulËspril vous a donné pour pasteur, établi par Jésus- Christ même, el me tenant par celle raison obligé de faire celte déclaralion de mes sentimens entré vos mains, pour la rendre publique scus voire autorité , si vous le jugez, convenable.

Je lis, il y a douze ans, un écrit latin sur la comédie, où, sans avoir n.ùiemenlexaminé la matière, el par une légèreté de jeunesse, je prenois le parti de la justifier de la manière que je nie figurois qu'elle se représentoil à Paris, n'en ayant jamais vu aucune, et m'en faisant, sur les rapports que j'en avois oui, une idée irop favorable, et je ne puis que je ne reconnoisse à ma confusion, que les principes cl les preuves qui se trouvent dans la Lettre qui s'esl donnée au public sans ma participation , sont les mêmes que dans mon écrit particulier, quoiqu'il y ail quelques endroits de différens entre les deux où l'auteur de la Lettre dit ce que je ne dis pas, et parle autrement (pie je ne fais moi-même dans mon écrit, connue en ce qu'il apporte sans raison en faveur de la co-

hanc non esse meam, manque in ea partes esse nullas, eunt , piiusquam ederetur, meam ad noliliam non pervenisse , et plant omnem quœ in me conjiceretur de ea scripta tutpicionem, a meipsojam repclli. Ab hac lumen délaissa, ut par est, confessione, me nolim immur.em, qua ipse aperiam , quid causas esse polueril, cur ea mihi adscribcrelur, pristi nnrn meam de ipsius argumenlosentenliamdelegam, et hodiernamquasi in prions expiulionem patefaciam. Facit hoc , Arcliiprasul illustrissime , ut tuant ad Celsitudinem scribiim, cum le meum, ut et univerti gregis libicredili, ex quo esse honori duco, in doctrina Juilicem jure divino nalum , a Sptrittt saucto posilum, et a Christo ipso conslilutum hubeam, meque eo nomine obstriclum senliam , ut hanece meœ mentis explicaiionem pênes te deponam , quant ipse , si libi expedire videbitur publiblicam in lucem prodire jubeas.

Ab annis decem autduodecim tiilinum mihi in commdiam tcriplum excidil, in quo, prœvio non Imbu ■ rei, de qua agerem , maluro examine , juvenilis ailimi levitale ctulus, ab itlius vindicandw partibus slabant , quo cam more Parisiis hnberi mihi finxeram , cuin nnlli unquam adfuissem , et ex aliorum relalione nonnunquum andila illius mihi in mentent efftgiem induxissem purio ■ rem. El vero pudore suffusus non possnm non fateri, quin epislolœ me inconsulto editœ capila et momenla, illa ipsa sinl , queeel meo inprivaioscriplo habereiilur; elsi duo hœe in quibusdant différant , iibi hoc habel Epislolœ auclor quod ego non atligi, el alla ilté rulione loquitur , quant qua meo sim in scripto usus : quemadmodum cum , in co ■ madiivptilrociniuin.tuum, Archiprœsul illustrissime, de ea habenda silentium

103g DICTIONNAIRE DES MYSTERES

il se sert, sont si frivoles, qu'elles ne peuvent éblouir que des personnes faciles à tromper sur ce qui les flatte. Cette Lettre excita avec raison la plus grande clameur

tOU>

On opposa à toutes ces apologies du théâtre un grand nombre d'écrits lumineux, qu'on va indiquer dans l'ordre de leurs dates, en commençant p;ir faire connaître deux bons ouvrages qui avaient paru en Italie,

méJie; votre silence sur sa représenta lion , Monseigneur, pour en inférer un consentement cl une approbation tacite île votre part; ce que je n'ai point fait dans mon écrit, où je ne dis rien du tout qui puisse regarder personnellement Voire Grandeur, ainsi que l'illustre M. Pirol.qui l'a vu depuis peu par votre ordre, vous en pe.it rendre témoignage, aussi bien que de la différence d'expression qu'il y a entre la Lettre et mon écrit au sujet des Rituels, que la Lettre semble traiter d'un air qui ne marque pas d'assez grands égards pour des livres aussi dignes de respect que le sont des Rituels, en parlant de celte manière, certains Rituels, au lieu que je dis simplement dans mon écrit, quelques liiluels .' Nonnulla liitualia aliquarum diœceseum.

Je ne puis disconvenir qu'à comparer la Lettre avec mon écrit, il ne soit visible qu'elle en est tirée presque de mot à mot, ei que par-là ce que j'ai fait avec précipation a donné malheureusement, eicontre mon dessein, ouver tare à celle Lettre. Je n'ai jamais l'ail état d'imprimer mon écrit : Il n'éloil pas composé avec assez, d'exactitude pmr prétendre le rendre public; je ne m'élois pas assez instruit du sujst que j'y irailois, ni des autorités que j'apporloisou pour ou contre, entre autres de celle de S. Charles dont je me faisois fort; je ne sçavois pas bien même ce que c'étoii que la comédie Françoise, de la manière qu'elle se joue à Paris, n'ayant jamais lu de comédies de Molière, et n'en ayant lu que fort peu d'auires, et sans application, n'ayant d'ailleurs qu'entendu parler des Rituels sur les comédiens, sans avoir même lu celui de Paris. C'est ce manque d'attention et de réflexion qui m'a voit engagea prendre dans mon eciil particulier, et que je n'ai jamais voulu rendre public, la défense de la

temere adducit , unde illam a le, tacilo sallem coiisensii probari inférât, eui simile nihil meo in striplo prœslilerim, in quo nequicquam dixerim quod luam nominatim celsitudinem ullaienus speclare possit ; cujus quidèm inler utrumque discriminis, eximius vir D. Pirol qui hoc non ita pridem jussu tuo exploravit, /idem tibi facere poteril ; non minus quant et atterius , rilualium, ut vacant, occasions, quippe quœ ita Episiola videlur excipere, quasi minus iis exltiberet observanliœ, quant ad hoc tibrorum genus tanta dignum reverentia par esse possit , de quibus sic illa loquilur, certains Rituels, cum meo in scriplo candide lanlum ita habeam, Nonnull.i Rilualia aliquarum dioeees-'uin.

Non est quod negem, quin, si semel Epislola meo cum scriplo conferatur, ex hoc illa prope ad verbum collecta, atqiietta meo ex prœcipili scriplo, prœtermeum mentem orla infeliciler Epislola perspicialur. Scriplum meum nitnquam slatui apud me prœlo mandandum; neque vero accurale adeo elnboralum illitd erat, ut juris ipsum publici fieri contenderem. Quod in eo tractabam argumentum , mibi non sal eral exploratum ; neque auclorum, qnos atterulrum in parlent afferebam testimoniutn salis compertum ; imprimis vero quod ex divo Cnrolo pelebam, cujus in auctoritalc, perinde ac si meœ senlenliœ suffragaretur, vint faciebam.

Imo nequiclem noveram quoniam more comœdia l'arisiis d retur, cum com mica Molieri carmina nulla unquam , aliorum paucissima, nec ultento anima, evolvissem, et aliunde nna ex fama liitualium notitiam haberem, nec ipso eliam Parisiensi leclo. Hoc allentionis et reeognilionis vilio conligit, ut meo in scriplo, quod pnlain edere mibi uunquam fuit in anima,

comédie. J'en ai un trèsgrand regret, et il n'y a rien que je ne fisse volontiers pour réparer le Scandate qui s'en est suivi, et que je ne prévoyois point. Il ne m'a pas élé difficile de changer mon premier sentiment sur lacomédie, et de prendre celui où je suis présentement. Je suis très-convaincu après avoir examiné la chose à fonds , que les raisons qu'on apporte d'un côté pour excuser la comédie sont imites frivoles, et que celles qu'a l'Eglise au contraire sont trèssolides ei incontestables, quand elle met les comédiens an nombre de ceux à qui elle refuse dans la maladie le viatique , à moins qu'ils ne réparent le scandale qu'ils ont donné au public en renonçant à leur profession, et qu'elle ne les veut pas admettre à recevoir des ordres, s'ils s'y présenloienl. Ce sont deux articles enlr'aulres, qui sont marqués dans le Rituel de Paris, et en un irèsgrand nombre d'aulres qui y sont conformes. Je reçois, Monseigneur, de tout mon cœur et dans un espril de parfaite soumission, celte discipline ecclésiaslique, et la doctrine qui en fait le fondement; et je souscrirois sans réserve tout ce qui csl dit dans votre Rituel, soilconire les comédiens, direclemenl ou indirectement, soit en toute autre matière. C'est, Monseigneur, ce que je proleste à Votre Grandeur, avec une entière sincérité, prêt a faire tout ce que vous m'ordonnerez pour édifier l'Eglise.

fe suis, avec un trèsprofond respect,

Monseigneur, De Voire Grandeur, Le très-humble et irèsobéissanl Serviteur, François Caffaro, clerc régulier.

A Paris, Ici I mai 1094.

t Enfin, dit Rossucl d

comœdiœ causam agerem.

Ilujus me consilii rehementer pœnitet ; nihilque non pmslarem lubens-, quo subortum inde improvisum ojfendiculum amoveretur. Gravis non fuit opéra: ut primœvum meum de comadia tenssum deponerem, et ejus loco ait uni caperem , quetiï deinceps sequar. lie prnitus excussa mihi plane persuasum est quidquiil altéra ex parte ad comadium excusalani liabendant afferlur, levé etse prorsus ac [rivolum; slabile vero et inconcussum quod e contrario tenet kcclesia , cum nimirum iis, quos in morbo a sacro vialico arcendos decernis 'ni vitœ ante aclœ inslitulœ penilus abdicato impaclam eo populis o/fensionem eluant, comœdof annumerat, nec ad saitclos ordines, si quanifj eos ipsi postulent, snsÀpiendos, vnlladmilli. i).i> ha'c sunt prœ cœteris de illis hominibus in Pari siensi Rituum volumine, nliisque per mullis entenus consonis, sancita cupita. Ilancce Ecclesiœ disciplinant, doclrinanique qua teges hujusmodi nitnnlur loto animo, Iota obtemperalioneampleclor, caque omnia sitie alla ex-ceplione subscriberem quaj tuo in liituuli habentur.

cum qua; in comœdoa quomodocunque incidunl, sive eos recta spectem, sive ad ipsos oblique referantur, lum quœ aliud quid quodeunque sit, attinguM.

ld equidem, Archiprœsul illustrissime , omni àsseveratione Tuœ Celsiludiui religiose confirma, ad es-seqttendnin paralus quidquid imperes, ut me sensu-' que mea Reipubticœ (hrislianœ probem, et ei fini satis. Sumina sum re.arenlia,

Archiprœsul illustrissime, Tuœ Celsiludiuis

llumillimus et obsequen-

lissimus servus,

Franciscus CaffaP.o, cleric. regul.

Parisiis die Maii 11 1694.

lus ses Maximes et ré-

nut

cmelijnes années avant les écrils scandaleux de l'abbé d'Aubignac.

In adores el speclalores comœdiarum Parœnesis, auctore Francisco Maria del Mona.-

N'OTICE SIR LE THEATRE LIBRE. loi»

cho Siculo ; Pnlavii, 1030. Cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque du roi. Son objet est de soutenir celte assertion de Mariana ('188) -.Censeo licentiam thealri affererre

lierions sur la comédie , le Père Caflaro, à qui l'on avait allribué la Lettre on Dissertation pour ta défense de la comédie, a satisfait au public par un désaveu aussi humble que solennel. L'aulorilé ecclésiastique s'est fait reconnaître, et la vérité a été vengée.

« Qui que vous soyez qui plaidez la cause des théâtres, vous n'éviterez pas le jugement de Dieu. Cessez de soutenir ce genre d'amusement où la venu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours excusée et la pudeur toujours offensée.

< Qu'on nous dise, comme du temps de saint Chrysosionic, que condamner les théâtres, c'est contredire le gouvernement civil qui les tolère. Nous leur répondrons que tout ce que nous sommes de prêtres, nous devons imiter l'exemple des Chrysoslome et des Augustin, et dire que l'esprit des lois civiles même est contraire à tous ces spectacles qui, en dallant les yeux et les oreilles, introduisent dans l'âme une troupe de vices, per aurium oculorumque iltccebrns ad auimum lurba viliorum ingredi tolei. El si la coutume l'emporte, si l'abus prévaut, ce qu'on en peut conclure, c'est tout au plus que l> s spectacles dramatiques doivent être rangés parmi ces maux, dont un habile historien (Mézerai) a dil qu'on les défend toujours el qu'on les a toujours. El si l'Eglise ne prononce pas contre ceux qui fréquentent les théâtres les mêmes censures dont les comédiens ont toujours élé frappés, c'est que, comme le dit saint Augustin, elle n'exerce la sévérité de ses censures que sur les pécheurs dont le nombre n'est pas grand, afin de ne pas troubler l'ordre de la société. Severilas exercenda est in peccata paucorum.

i Quant à ceux qui voudraient qu'on réformai le ihéàtre pour, à l'exemple des sages païens, y ménager à la faveur du plaisir, des exemples et des instructions sérieuses pour les rois el pour les peuples , qu'ils songent que le charme des sens est un mauvais introducteur des sentiments vertueux. Les païens, dont la vertu était imparfaite, grossière, superficielle, pouvaient l'insinuer par le théâtre ; mais il n'a ni l'aulorilé, ni la dignité, ni l'efficace qu'il faut pour inspirer les vertus convenables à des chrétiens. Dieu renvoie les rois à sa loi pour y apprendre leurs devoirs. Qu'ils la lisent tous les jouis de leur vie; qu'ils la méditent nuil el jour comme David ; qu'ils s'endorment entre ses bras, el qu'ils s'entretiennent avec elle en se levant comme un Salomon (a). Mais pour les instructions du théâtre, la louche en est trop légère, et il n'y a rien de moins sérieux, puisque l'homme y fail à la fois un jeu de ses vices et un amusement de la vertu. »

ftien ne devait être plus imposant que les maximes et réflexions de liossuel, dont on vient de donner un extrait. On sait que ce prélat savait toujours mettre la vérité en évidence et l'erreur en déroule. Cependant les défenseurs des théâtres osèrent encore élever la voix.

(488) Il y eut en Italie, vers l'année 1030, trois fameux comédiens appelés Andreino, dello Lelio ;

(a) L'Errilure gainle, dil l'abbé Gros de Besi'las, est le code des rois; c'est h: li\re du gouvernement de l'Etat. On sait que Bossuet composa, par ordre du Louis XIV, mi ouvrage iniilulé : Politique tirée des \uruks del'Eciituie sainte. Des causes du bonheur public, pa^>. 211.

(ft) Sicilien d'une iliuslre famille, dunl d e^t parlé dm. le Dielionaire de Moném, i. VII, p. iili, édil. de ITiii» à l'occasion de Thomas del Moiiuil'" el Jacques del Mutuelle

(c) Jésuite pspagniiï, mon à Tolède en 1621, « Qund ii, » dil-d, « non oliliueiuus ut ludi sceoici | enitus aux>-

Barbieri, detto Bellrame; el Cecchino. Ils firent l'apologie des théâtres dans des écrils qu'ils donnèrent: le premier, sous le titre de Ragionathenti, cic; le second sous celui de ta Supplicàdi Nicole Barbieri, dello Bellrame; et le troisième, sous celui de Discorsi a favore délia virtuose, e modesta comedia.

Les comédiens n'y sont pas Dallés , surtout dans le troisième écrit, on il est dil, p. 17, que leur état est de. vivre de la fange des vices : Specie infante, la quale in altro non ttudia, ne d' altro si compiace, o vive, cite di coirnllele di coalumi, di obbrobrii palesi, e di aperlc immonditie. Non insultans, sed gemens et dolens luec dico.

Ce fui à l'occasion de ces trois écrits que Monaclio (b) donna l'ouvrage intitulé: D. Francisci-Mariae del Monaciio. Sicnli Drepanilani, etc.. In adores et speclalores comœdiarum nostri lemporis Parœnesis. On en a l'ait en France une édition, el il s'en trouve quelques exemplaires à Paris, chez Bulard. 11 y a dans la Bibliothèque du roi un exemplaire de l'édition originale, coté D, i 130, n» 10.

Le P. Jean-Dominique Ollonelli , Jésuite, de la ville de Tagnane en Italie, donna ensuiie son ouvrage en quatre tomes in-4°, qui parurent successivement à Florence, en 1015, 1049 et 1052, et qu'on a à la Bibliothèque du roi en trois volumes cotés D, 4535, D, 4534, D, 4535. En voici les titres abrégés : Délia Crisliana Modcralione del tealro; libro detto la Qualilà délie Comédie lecite , etc.; — Libro detto la solulione de' nodi, etc.; — Libro dello /' ammonilioni a' comedianti , etc.; — Libro dello /' îhsianza per supplicare a' signori superiori cite si moderi christianamenle il teatro dalT oscenità , e da oijni altro eccesso nel recitare, etc.

Le P. Ollonelli a épuisé son sujet : il l'a traité dans le plus grand détail et avec la plus vaste érudition. H n'est point de cas ni d'objections qu'il n'ait prévus; le tout y est décidé par les auteurs les plus respectables.

Quant au traité de François-Marie del Monaciio, il ne contient qu'un très-petit volume; mais il est fait avec une telle méthode et avec une précision si énergique, qu'il pourrait lenir lieu d'un corps de doctrine sur celle matière.

Quelques auteurs, persuadés, comme le P. Ollonelli, de la difficulté d'obtenir la suppression totale des théâtres, ont proposé du moins les moyens de les rendre conciliâmes avec la vertu chrétienne.

Mariana (c) s'en était déjà occupé; mais désespérant du succès, il pensait que le Ion scandaleux des théâtres ne pouvait élre susceptible d'aucune réforme, comme ces vers de Térence le disent de la folle passion de l'amour :

Hehe. Quœ res in se neque constlium neque modum Hubel ullum, eam consitio regere non potes. (Terert., Eun., acl. i, se. 1.) Néanmoins Louis-Antoine Mnratori (d) eut aussi le désir de rendre moins pernicieux les théâtres; et l'on trouve ses vues sur cel objet dans les chapitres 14 et 20 d'un de ses ouvrages iniilulé : Délia publiea felicilà; in Lucca, 174!); iu 8°, 400 pages.

veantur impelrare cerle cupimus ul legibus cerlis

cireumscribaiitur el linibus quos nemo impone Iransi'rediatur. Quid eniin juval le^es scriliere, quarum nulla lulura est observanua? tameLsi nullis legibus puialma furorem hune salis Irenari posse. » [De intlil. reij., c. 13, De speet. i

(d) Savant célèbre, né dans le territoire de Boulogr.n. mon en I7.M1 Ses ouvrages ne nlenl a- Hi vol. in-fol., "■t vol. in I', 13 vol. iii-tj*, el plusieurs autres vohimëi in 12.

io;:

rtrtissimam pesttm moribus c'est-à-dire j'estime que la liberté, qu on se donne d'assister aux spectacles du théâtre, est assurément une peste pour les mœurs des Chrétiens.

Le marquis François Scipinn Maffei (a) s'en est également occupé , dans la préface d'un recueil intitulé : Tealro italiano o sia scella di tragédie per uso délia scena ; vol. in-8°.

11 parut encore h Rome, en 1753, un ouvrage italien en un vol. in-4", sur les vices et les défauts «lu théâtre moderne, et sur les moyens de le corriger. L'auteur, qui était de l'Académie des Arcades, l'a donné sous ce titre : Dei vizi e de i dtfelti del moderno leatro c del modo di correqqerglt e d' emendnrli Ilagionameni VI, di Lauriso Tragiense Pastore Arcade i» Roma, 1753; nella stamperia di Pallade; lu-4°, 315 pages. .

Tous ces savants s'eflorcent de soutenir 1 honneur de l'art dramatique en lui-même. // leatro, dit Muiutori, in se stesso non è illecito, ma taie to fan divenire le osceuilà de comici e le comédie dl culliro costume. — // tealro. dit le nnrquis Maffei , moderato, e correlto dagli abusi pub essere Mite al buon eosiume.

Nous convenons, avec ces littérateurs, qu effectivement l'ail dramatique ne devient condamnable que par les sujets des drames , par la qualité des acteurs et par le lieu de la représentation.

On sait que cet art doit avoir pour objet de contribuer autant à la correction des mœurs et à la conservation des lettres qu'à l'amusement du peuple.

C'est même à cette condition que le gouvernement est censé en tolérer l'usage. Or, notre théâtre remplit-il cet objet? Oui, répondent affirmativement nos comédiens et leurs partisans. Mais quand cette assertion serait donnée par l'organe même de l'autorité publique (&), ce serait moins un éloge pour nos comédiens qu'une injonction qui leur serait faite île se conformer aux règles primitives et essentielles de l'art dramatique.

Si, suivant une réflexion de Montesquieu (e), l'élévation et la chute des empires prouvent que ce n'est peint la fortune qui régit le monde, mais que c'est la vertu; que n'aurait-on pas à craindre pour un gouvernement qui se dégraderait jusqu'à honorer des acteurs, chanteurs et danseurs de spectacles, c'est-à-dire, des gens qui, comme l'a observé depuis peu un littérateur estimable (d), sont dans l'un et l'autre sexe des membres inutiles à la société, des pierres d'achoppement et de scandale.

Néanmoins c'est à ces gens-là que nos poêles sacrifient l'honneur de l'art dramatique; ils s'en rendent honteusement les clients, et ils en reçoivent la loi pour leurs poèmes.

Sous la verge du comédien, Esclave, la muse se range i,c).

« Il y a, dit Le Franc de Pouipignan (/"), une grande différence entre composer des tragédies pilla) Né d'une famille illustre à Vérone en 1675, connu par sa tragédie de Mérope, si Verona illustrata, et par un grand nombre d'autres ouvrages, dont nu sur les usages des anciens pour terminer les différends des particuliers. Il y fait voir que le prétendu point d'honneur, et le duel en lui-même, soni opposés a la religion, au bon sens et a l'iulérèt de la vie civile.

{b i Comme daDs les lettres patentes du ûO juillet 1773, pour la conslrncion des bâtiments devant servir a la Comédie française

(c) Ccns'dérations sur les causes de .a grandeur et de h décadence des H itna'ms.

(d) Giosley, associé de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tome III de ses Observations sur l Italie, ■lont il parati une nouvelle édition en i vul , 'Otis la date Je l'année 177i ; a Paris, cb z de Hansy le jeune.

le) Epire aux comédiens, sur le théâtre cl te causes de fa décadence ; par Billard, auteur du Suborneur

DICTIONNAIRE DES MYSTERES Christiania ;

Délia Moderazione Chistiana del tealro, da Ottonelli; Florenza, 1G'»5 et 1652, 3 vol. in-i°. Cet ouvrage italien se trouve aussi à la Bibliothèque du roi. Le résultat de cet ample traité est de prouver qu'il serait plus

res, cl les faire représenter par des acteurs gagés et publics, dont l'étal est le centre de la corruption. N'aurions-nous pas besoin qu'on exécutât en Fiance ce qui avait élé proposé à Londres par le docteur Swilit, qu'on ne doit pas accuser d'une morale trop sévère?

i 11 aurait voulu qu'il y eût des censeurs éclairés et vertueux, qui lussent en droit de retrancher des pièces anciennes et nouvelles toute grossièrelé, toute équivoque, loul détail capable d'offenser la modesiie ei la pudeur. Jusque-là, ajoute Pompignan, il sera vrai de dire que dans nos spectacles, le bon est trop mêlé, trop confondu avec le mauvais, pour qu'on puisse se reposer sur une jeunesse inconsidérée et bouillante, du soin d'en faire la séparation, et de profiler de l'un sans ressentir l'impression de l'autre.

i 11 faudrait donc (continue le respeelable académicien) réformer le théâtre : il faudrait des règlements (ails par des théologiens et par des magistrats unis ensemble pour les concerter. Ces règlements revêtus de l'autorité du prince, et dont on empêcherait que le crédit ni la faveur n'altérassent jamais l'exécution, rempliraient, si je ne me trompe, cet objet important. Je les réduirais à ces deux points : i A l'égard des pièces, supprimer totalement celles dont le fond est vicieux ou impie; car nous en avons de ces dernières , soit dans le tragique, soit dans le comique : corriger celles qui ne pèchent que dans les détails ; en ôier les expressions libres , grossièrement indécentes, n'y rien laisser en un moi qui sente le libertinage du cœur, encore moins celui de l'esprit.

i A l'égard des acteurs, n'en point recevoir don» la conduite et les mœurs ne fussent irréprochables; les punir sévèrement, les priver même de leur emploi, quand ils tomberaient dans des désordres publics; car il est des fautes secrètes et cachées qui ne sont pas du ressort de la police. >

Ces idées de Pompignan seront peut êlre traitées de rêves édifiants, dulcia somma. Rare vox virtulis sililur. Au reste elles ont pour objet de réconcilier l'art dramatique avec la vertu ; et l'on doit savoir gré à Fréron de les avoir exposées dans le 18' cahier de l'Année littéraire de 1773; l'éloge qu'il en l'ait répond à son zèle contre nos faux philosophes, qui , plus aveugles que ne l'étaient de siges païens (g), ne veulent point convenir avec un Senéipie, que sans religion il ne peul y avoir de bonheur pour l'homme :

fida Pi: las est cornes ;

Nec Ma vivum deseiï!, nec mortuum.

(Senkc. )

C'est aussi par un eff'el de ce zèle si estimable

(f) Dans sa Lettre à Louis Racine, sur le théâtre eu génér d, et sur les tragédies de Jean Raciue son pèie. Cette Lettre tut imprimée pour la première fois en 1752 : sa dernière édition a été donnée en 1775, pour, dit avec justice l'éditeur, remettre sous les yeux ce qui a paru de plus sagement pensé et de mieux écril sur les productions et le génie de Corneille et de Jean Racine.

(g)" Les sages païens rejetaient celle philosophie insensée, qui méconnaît l'autorité divine. Horace parait, dans une de ses odes, s'être repenti de s'êlre livré à cette folle philosophie :

Parcus Deorum cullor, et infrequent Insanientis dum sapienliœ Comuttus erro : mute reirartum

Yeta dare atipie iieràre cursus Cogor relictos.

(Lib. i,nl, -:8' u 34.)

in;-

IDiG

sûr et pi us utile de défendre absolument les speolaclesque d'entreprendre de les réformer. Kl cette thèse est établie sur cette maxime d'un ancien auteur : In omni spectaculo nutlum mugit scandalum occurit quamille ipse mulierum

que dans le premier cahier de la moine Année littéraire, Fréron a reproebd à La Harpe d'avoir avancé

que le célèbre Jean Racine cessa de travailler pour lu scène, parce qu'il fui découragé par les critiques qu'on faisait île ses pièces. « Rien déplus faux, dit Fréron, ni de moins vraisemblable ! Racine n'était pas d'une trempe d'esprit à céder si facilement le champ de bataille à ses ennemis. Il était né avec le talent de l'épigramme, et plus d'une fois il employa cette arme avec succès contre ses ennemis. Est-ce que les critiques ont arrêté dans leur vol les Corneille, les Molière? Ne voyons-nous pas tous les jours qu'elles ne peuvent même écarter de la lice les auteurs les plus médiocres, qui, toujours chassés, y rentrent toujours avec une inflexible opiniâtreté? Pourquoi dissimuler le véritable motif de la retraite de Racine? Pourquoi? La raison en esl simple, bans ce beau siècle de philosophie, on croirait avilir un littérateur illustre si l'on citait la religion pour le principe de ses démarches. On aime mieux en faire un homme faible et pusillanime, que d'en faire un Chrétien. Ce serait une tache trop honteuse à sa mémoire. Mais la vérité, dont la voix étouffera toujours celle de la philosophie, la vérité, qui s'annonce clairement dans l'histoire, nous dit que les grands sentiments de piété que Racine avait puisés des son enfance à Port-Royal, où il avait été élevé, se réveillèrent dans son âme, et qu'il renonça pour toujours au théâtre, quoiqu'il n'eût que (rente-huit ans; sa ferveur alla même jusqu'à vouloir se faire Chartreux : son confesseur, qui trouva ce parti trop vioient ci trop peu conforme à son caractère, l'en détourna, lui conseilla de rester dans le monde, et l'engagea même à se marier avec quelque personne vertueuse. C'est d'après l'avis de ce sage directeur qu'il épousa Catherine de Romanet, fdle d'un trésorier de France.

c II était possible que l'injustice des hommes l'eût rapproché de Dieu. Ce ne serait pas la première fois qu'on eût vu celte espèce de miracle s'opérer; mais toujours était -il certain que ce fut la religion qui se fil entendre au cœur de Racine ; et la conduite qu'il tint depuis son changement le prouve. Voilà, dit Fréron, en finissant cet article, ce que La Harpe ne devait pas laisser ignorer, i

Bayle, en parlant de la vie du pieux et célèbre Pascal, a dit : i Cent volumes de sermons ne valent pas celle vie-là, et sont beaucoup moins capables de désarmer les impies. L'humilité et la dévotion de Pascal mortifient plus les libertins que si on lâchait sur eux une douzaine de missionnaires. Ils ne peuvent plus dire qu'il n'y a que de petits esprits qui aient de la piété; car on leur en fait voir de la mieux poussée dans l'un des plus grands géomètres, des plui subtils métaphysiciens, el des plus pénétrants esprits qui aient jamais été au monde. On fait bien de publier l'exemple d'une si grande vertu; on en a besoin pour empêcher la prescription de l'esprit du monde contre l'esprit de l'évangile (u). >

Ce (pie linyle a dit de Pascal ne doil-il pas être également dit de Jean Racine? Quel poids l'exemple édifiant de ce grand poète n'ajoule-l-il pas à tout ce qu'on a écrit contre les théâtres!

liais comme dans ce siècle, tout ce qui parait être émané de la piété est attribué à des opinions de dévots illuminés, il n'y a rien de moins suspect

(a) Nmw. de la répull, des lettres, décembre 1081, page 531.

l(>) Cet outrage est de Chaudron.

et virorum accuratiur culCut, ipta connnsio, ip%a in favoribus nul conëpiratio nul dissensio, inter se de commercio scintillas libidi mon conflabellant. Ncmo denique in spectaculo incundo prius cogitât nisivideri etvidere.

ni de plus fort à opposer aux spectacles, que le jugement qui en a é é porté par quelques-uns de nos philosophes anticbréiiens. Quel succès, par exemple, n'a pas eu la Lettre de J.-J. Rousseau? Nous rapporterons, plus loin ce qu'il y a de plus frappant. Nous allons ajouter ici le témoignage qu'un auteur protestant, Antoine-Jacques Rouslanl, eu a donné dans un ouvrage imprimé en 170!). sous ce litre : Offrande nux autels et à la patrie; in-8° de 215 pages, i Je suis témoin , y est-il dit page 80, (pie la Lettre de M. Rousseau a éclairé sur les mauvais effets des théâtres une foule de gens à Genève. Il a démontré que les charmes trompeurs des spectacles ravissent à la fois aux citoyens leur subsistance, leur temps, leur santé ei leurs mœurs. Les arts voluptueux, tels que la musique, la comédie, etc., ne prouvent point l'augmentation et la durée du bonheur d'une nation ; ils prouvent le nombre des fainéants et leur goùl pour la fainéantise. Enfin ces amusements frivoles infectent l'Etal entier, et amollissent les âmes jusqu'au point, comme l'observe M. de Montesquieu , liv. in de l'Esprit des lois, que les Athéniens, peu d'années avant leur défaite à Chéronée, firent une loi qui condamnait à mon le premier qui proposerait de converljr aux besoins de la guerre l'argent destiné aux théâtres. Qu'importe en eflèt de n'avoir poinl de liberté, pourvu qu'on ail des comédiens! i

Nous le répétons, faut-il que la cause des spectacles ail été soutenue ex professo ou incidemment, par quelques ministres de la communion romaine? Nous pourrions eu citer plusieurs, tels que Leslrade* llédelin d'Aubignae, lrailb.elc. Nous nousysommes crus obligés, afin qu'on ne nous reprochât pas d'ignorer les apologies que |lesj partisans du théâtre font le plus valoir. Au reste, elles sont en si petit nombre, qu'il faut en juger comme l'on juge des exceptions, qui, par leur rarelé, confirment la règle. C'est, une réflexion judicieuse, qui se trouve sur ce même objet, dans un llecueit intéressant d'entretiens, imprimé en 1774, sous ce litre : L'Homme du monde éclairé (b). Le huitième de ces entretiens regarde le théâtre; et il y est donné comme le résumé d'un ouvrage qui y est indiqué sous le litre de Réflexions morales, politiques, historiques el littéraires, sur le théâtre; en 5 volumes. Qu'on ne se prévale donc pas du scandale qu'ont donné quelques ecclésiastiques, en écrivant en faveur du théâtre ! Nous y répondons en plusieurs endroits de ce travail. On ne doit les citer que connue des littérateurs, séduits.

C'est par celte considération que nous refusons d'admettre les témoignages du cardinal de Richelieu, de Fénelon , archevêque de Cambrai, etc., que l'abbé Gros de Besplas a cités (c) en faveur de nos spectacles, el nous opposerons son opinion à celle de liodin. Nous sommes persuadés que Gros de Besplas n'aura poinl prévu l'abus qu'on pouvait faire de quelques-unes de ses idées sur cet objet. Il n'hésiterait pas sans doute à conseillet de leur préférer les Maximes el Réflexions de Bossuet sur la comédie.

C'est en effet un excellent ouvrage , nous en avons parlé. Mais nous avons omis d'observer qu'il ne fallait pas adopter le jugement que l'abbé Talbert, chanoine de Besançon, en avait porté dans un Eloge hisiori pie qu'il a l'ait de Bossuet, et qui remporta, en 177:2,- le prix de l'Académie de Dijon. IV.l-

iC) Djiis uu livre intitulé : Des causes du bon'tcur |»> tiîi vp»ge 503, édit de t7i<s, ui-S".

Ce passage expose tous les risques que l'on court pour les mœurs da'is des spectacles, où, comme le disait Oviile , les hommes et les femmes ne sont excités à aller que par le désir de voir et d'y ôtre vus, et de s'animer

bert y a parlé de cel ouvrage de manière à faire rroiie que le prélat s'élait chargé d'une cause équivoque, et qu'on ne doit y admirer que l'art avec lequel il en a lire puni, par son adresse à saisir le côté faible de noire ' scène , « elle en a Un. Talberl ajoute que la sévérité de Bossuet trouvera des contradicteurs éclairés ; qu'il ;/ parle du théâtre en homme qui l'a fréquenté; qu'on assure qu'il n'a cessé d'y aller que lorsqu'il fut dans les ordres sacrés ; qu'il y avait reçu des leçons pour se former à l'action oratoire; qu'on peut opposera cel ouvrage l'éloge que ce même prélat a fait de Térence dans sa lettre à Innocent XI ; qu'au reste, enlisant les Maximes sur la comédie, il ne faut pas oublier que c'est un évêque qui parle.

L'abbé Talberl devait donc lui même ne pas l'oublier ; et, au lieu de s'abaisser jusqu'à paraître partager l'intérêt que les gens du siècle prennent au théine, il devait conserver à renseignement de Bossuet, sur ce point de morale, toute son autorité ; il devait enfin ne pas contribuer à en augmenter les futiles contradicteurs, en leur suggérant des sophismes inconciliables avec une lumière pure et dégagée des nuages de l'illusion. Le Discours de l'abbé Talberl n'aurait pas moins mérité d'être couronné par les académiciens, qui ont rendu justice à son éloquence.

Nous pouvons assurer que les gens du monde qui, pour l'intérêt de leurs passions, paraissent accueillir dans les ecclésiastiques ces sortes de faiblesses, n'en sont pas moins scandalisés intérieurement, el quelquefois ils le manifestent. En voici un exemple :

Les habitait! de Marseille ont fait construire, hors (le l'enceinte de leur ville, un cirque qui, connue le Vaux-Hall (a) ou le Colysée de Paris, est destiné à des bals, comédies, opéras, cafés, et autres spectacles. La nouveauté de cel établissement voluptueux excita plusieurs ecclésiastiques à se permettre de le fréquenter. On en fil des plaintes. De Belloy, évêque de Marseille, donna, le 15 octobre 177-2, une ordonnance imprimée, précédée du réquisitoire de Long, chanoine, promoteur général, pour réformer une licence qui, y est-il dit, avait scandalisé les gens du monde. Celle ordonnance défend la fréquentation du cirque , el enjoint d'exécuter l'article 5 du titre premier des Statuts synodaux du diocèse, par lequel « il est défendu même aux simples clercs, el à l'égard des prêtres séculiers et réguliers, sous peine de suspense ipso facto, de se trouver aux bals, comédies, opéras el autres spectacles, si contraires à la sainteté de leur état el à l'esprit du christianisme, i Cet acte de zèle et de vigilance de l'évèque de Marseille fut annoncé dans quelques écrits périodiques. Il est en effet liès-inléressanl, dans un siècle où les incrédules osent insulter la pureté de la doctrine évangélique, comme l'a fait un «t'entre cu\, dans un ouvrage imprimé en 1775, sous le litre de Système social.

Cet écrivain a la témérité d'y soutenir, dans le chapitre 5, que In religion, loin d'éclairer et de faciliter la morale, ne fait que l'affaiblir el l'obscurcir ; que le Dieu des chrétiens n'est pus un guide sur pour nous conduire à la vertu réelle, que la nature, ''expérience el la raison sont les seuls guides auxquels nous devons nous adresser pour découvrir ce que nous

(a) l.inguel reconnut qu'il s'était trompé en prenant le mot Hall pour un nom d'homme; que ce mot anglais signifie (allé; que le. mot Vaux la caractérisait; que ce met a pçtiré.ymotoijio ivj, qui en anglais signilie fc? fit* ',

réciproquement aux passions qui résultent nécessairement d'un pareil motit.

Traité de la comédie. Nicole (né h Char- Ires le 13 octobre 1G25, et mort à Paris le 1G novembre 1G95), en est l'auteur. Ce Traité

nous devons à nous-mêmes, el ce que nous devons à la socié'é.

Il est évident que ces guides ont très-mal endoctriné sur la religion cel écrivain, mais ils l'ont 1res- bien instruit sur les spectacles.

< On voit, y est-il dit chap. 10, part, ni, que dans des nations corrompues, et surtout dans les grandes villes, qui sont communément des sentines infectées par le vice, les usages, les lois, les institutions humaines, loin de chercher à rendre les citoyens plus sages et plus heureux, contribuent très-souvent à les rendre insensés cl misérables. Leurs folies et leurs maux sonl encore aggravés et multipliés par le luxe, la vanité, la passion du plaisir. Dans un pays OÙ les esprits sont ainsi disposés, la contagion du vice enlre, pour ainsi dire, par toutes les portes. Tout invite à la débauche et à la dépravation. Quels funestes effets ne doivent point produire des spectacles dans lesquels tout conspire à nourrir ou à faire éclore des passions amoureuses, qui sont le plus souvent une source intarissable de peines? Que penser des gouvernements qui, non-seulement tolèrent, mais encore donnent ouvertement leur protection à des amusements qui sonl évidemment pour la jeunesse les écoles du vice; des lieux privilégiés, destinés à irriter les passions ; des écuetls où l'innocence, attaquée par les yeux el les oreilles, séduite par les maximes d'une morale lubrique, réchauffée par la musique et par des danses lascivos, s'expose à des naufrages continuels?

« On nous dit chaque jour que le théâtre, épure par le goût el la décence, esl devenu pour les modernes une école de mœurs. Ne suffit-il pas d'ouvrir les yeux pour se détromper de celle ideer L'objet de la plupart des drames les plus estimes n'esl-il pas de nous peindre sans cesse des intrigues amoureuses, des vices que l'on s'efforce de rendre aimables, des désordres faits pour séduire la jeunesse inconsidérée, des fourberies capables de suggérer mille moyens de mal faire? Le ridicule destiné à corriger les hommes de leurs extravagances n'est-il pas souvent jeté sur la droiture, l'innocence, la raison, k vertu même, pour lesquelles toul devrait inspirer le plus grand respect? Enfin, peul-on prétendre de bonne foi que ce soit pour prendre des leçons de sagesse que tant de désœuvrés vont journellement courir à des spectacles, où, peu attentifs à la pièce, nous les voyons perpétuellement volliger autour d'une troupe île sirènes, qui vivent du trafic de leurs charmes, et qui niellent toul en usage pour entraîner dans leurs pièges ceux dont elles ont irrité les désirs? Après avoir vu la tendresse conjugale tournée en ridicule dans un grand nombre de comédies, une femme renlre-l-clle donc chez elle bien pénétrée des devoirs de son étal et des sentiments qu'elle doit à son époux ? Quelles impressions peuvent faire sur le cœur novice el tendre d'une jeune fille les exemples séducteurs que lui mollirent tant de drames, à la représentation desquels ses parents oui eux-mêmes la folie de la conduire? A combien d'écueils une âme sensible n'esl-elle pas continuellement exposée par l'imprudence de ceux qui devraient la garantir des dangers? JSi quelques auteurs illustres et cbers aux nations ont connu le vrai but de. l'art dramatique, combien d'autres n'ont fail qu'attiser des

el qu'ainsi Vaux-llall signifiait une grande salle bien éclairée ( Voyez la Réponse de Lingùel aux docteurs ntodénies, pait.'i, page lit) )

iOi'J

NOTICE SLH LL THEATRE LILRE.

se trouve d.iii» le tome III do îes Essaie de morale. Il fut fait, vors 1638, pour réfuter les écrits d'Hédelin d Aubignac.

Pensées sur les spectucles. Elles sont aussi de Nicole, et elles se trouvent dans le tome V de ses Essais de morale. On sait que tous ses Traités de morale ont produit des liions innombrables. On y trouve un enebaînement continuel de preuves et de raisonnements si suivis de principes en principes, et de conséquences en conséquences, qu'un fameux incrédule disait de cet auteur : Quand on le lit, il faut prendre garde à soi ; si on lui passe quelque chose, il arrache le consentement, et on est bientôt confondu.

Le début du Traité de la comédie fait connaître que ce n'est guère que dans le siècle dernier que l'on a entrepris de justifier la fréquentation des théâtres. « Les autres siè* clos, dit Nicole, étaient [dus simples dans le bien et dans le mal. Les personnes qui avaient la passion du théâtre reconnaissaient au moins qu'elles ne suivaient pas en cela les règles de la religion chrétienne; mais dans ce siècle on ne se contente pas de suivre le vice, on veut encore qu'il soit honoré, et qu'il ne soit pas flétri par le nom honteux du vice qui trouble toujours un peu le plaisir que I on y prend par l'horreur qui l'accompagne. »

Toutes les pensées de ce grand philosophe sur les spectacles sont intéressantes : on n'en citera que celles-ci du tome V de ses Essais de morale.

« C'est un eiTet du premier péché , et la source de tous les autres, de n'avoir point de goût pour les biens spirituels, et de n'en avoir que de faibles idées. La religion et la foi tâchent de remédier à ce désordre; mais les spectacles rendent le dégoût des vrais biens encore plus grand, et en affaiblissent encore plus les idées. On y apprend a juger de toutes choses par les sens, à ne regarder comme bien que ce qui les satisfait, cl à ne considérer comme subsistant et réel que ce qui les frappe. Au lieu de travailler à guérir les plaies qu'ils ont faites à l'âme, et à la délivrer de la dépendance où elle est à leur égard, ou fortifie les liens qui l'asservissent, on les multiplie, et on la contraint en quelque sorte à être Imite dans les yeux et dans les oreilles. On l'attire du dedans au dehors, où elle avait déjà tant d'inclination à se produire et à se répandre; et on la fait sortir de son cœur, où elle avait déjà tant de peine à rentrer. On lui cache son véritable bonheur; on l'amuse par des choses frivoles : et au lieu de satisfaire sa faim par une nourriture solide, on la trompe en ne lui donnant que des viandes peintes, ou en l'empoison-

passions nuisibles, el alimenter des folies dangereuses, également contraires au vrai boudeur de la société! i

La nniure, la raison et V expérience, que les déistes reconnaissent pour leurs seuls guides, ont également éclairé le marquis d'Ârgens sur les funestes effets de la passion pour le théâtre. < Elle est portée, ilil-il, à un tri excès, qu'on a vu de nos joui!; une armée marchant avec deux ou iioi* troupes du

nanl par l'erreur el le mensonge. On apprend aussi aux spectacles deux choses également funestes : l'une, à s'ennuyer de tout ce qui est sérieux, et par conséquent de tous ses devoirs; l'autre, à trouver cet ennui insupportable, et à en chercher le remède dans la dissipation. Le premier de tous ces désordres est un obstacle à toutes les vertus, et le second est une entrée à lous les vices; mais l'un et l'autre sont certainement la suite des spectacles, et toujours dans la môme proportion qu'on les aime et qu'on y est assidu. »

On trouve les cinq ouvrages suivants indiqués dans l'Etat actuel de la musique du roi et des trois spectacles de Paris; 1768: Traité des dansrs, auquel est démontré qu'elles ne doivent pas être en usaqe parmi les chrétiens, par Thomas Chesnot; 17oi, in-12. — Traité des danses, auquel est amplement résolue la question s'il est permis aux chrétiens de danser, par François Estienne; 1759, in-12. — David Xetuery, Discursus exhibent très sermones dé cnmœdiis; quorum prinius comœdias laudat, aller vitupérât et damnât, tertius districte respondet; Basileae, 1619, in-'i-°. — Lettre sur les désordres qui se commettent à Paris touchant la comédie, et sur les représentations qui s'en font dans les maisons particulières, par M. BoiiiuEi.oï, avocat; 1660, in-12. — Réflexions morales sur les spectacles, par M. De Jean, prieur do Longwy; 1760, in-12.

Traité contre les danses et les comédies, composé par saint Charles Borromée ; Paris, 1604. Celte traduction fut imprimée à Toulouse en 1662, el elle fut dédiée à la princesse de Conti.

Il a paru depuis un très-bon ouvrage, où l'on trouve des armes de toute espèce pour combattre avec succès les apologistes de la danse et de la musique voluptueuse. Voici le titre de cet ouvrage : Traité contre les danses et les mauvaises chansons, dans lequel le danger et Je mal qui y sont renfermés, sont démontrés par les témoignages multipliés des saintes Ecritures, des saints Pères, des conciles, de plusieurs évoques du siècle passé et du nôtre, d'un nombre de théolor giens moraux, de casuisles, de jurisconsultes, de plusieurs ministres protestants, et ertlin des païens mêmes; Paris, Boudet,

Traité de la comédie et des spectacles, par le prince de Conti ; Paris, 1666.

Défense du Traité de M. le prince de Conti sur la comédie et les spectacles, par Voisin, prêtre, docteur en théologie, conseiller du roi ; Paris, 1672.

Traité de la comédie, inséré dans l'Edu-

comédiens, et le maréchal général des logis aussi occupe de la place el du logement des troupes comiques, que le commandant de l'année du parc d'artillerie. Or, quand on est parvenu à pousser la corruption et l'amour du théâtre jusqu'à un tel point, ne doit on pas craindre que les nations où cet usage s'est introduit, aient le même sort que lis Grecs et les Romains, qui ne furent détruits que pour s'êlrî livrés à la mollesse? i

DICTIONNAIRE DES uIYSTEUES.

cation chrétienne des enfants; Paris, 1G72.

Nie. Harbks Libellus de comœdiis et tragœdiit occasione , libri xi , tit. xl, Cod. de spectac, in quo dure qurestiones deludorurn scenicorum apud Christianos et in scliolis u ililale et noxa ; Francofurti ad Maenum, lb91, in-8°.

Les apologistes des théâtres publics ne seraient pas fondés à réclamer pour eux cet ouvrage.

Réponse à la lettre d'un théologien, défenseur de la comédie ; Paris, 169V, dans le Catalogue de la Bibliothèque du roi, n° I), 15i3. On attribue cette réponse au sieur de Ble-

VAL

Réfutation d'un Ecrit favorisant la comédie; Paiis, 169i.

On y a ruis cette épigraphe : Donare res suas hislrionilnis, vitium est immane : Donner son bien aux comédiens, c'est un vice énorme. Le P. de La Grange, chanoine régulier de Saint-Victor, est l'auteur de cette Réfutation.

Décision faite en Sorbonne touchant la comédie; Paris, 169i. Celle décision est du 20 mai 1G91 ; elle est signée de six docteurs dont voici les noms : Fromagoau, Du ri eux, de Blanger, l'Huillier, de Lacoste, et Bonnet. Celte décision, qui contient 132 pages in-12, est un Irailé intéressant sur la matière qui en est l'objet.

Réfutation des sentiments relâchés du nouveau théologien, touchant la comédie; Paris, 169i. L'auleui de ce solide ouvrage déclare (pag 133) avoir été amateur des speclacles. « Je ne connais point, dit-il, d'esprit plus opposé à l'esprit du christianisme que l'esprit de la comédie. J'en ai été peut-être aussi entêté qu'un autre; mais j'avoue, à ma contusion, que je n'ai jamais été moins chrétien que pendant cet entêtement. On se trouve dans un certain relâchement, dans un je ne sais quel vide de Dieu, dans une indisposition et une inapplication si grande dans les exercices de la religion, que quand même on ne serait pas engagé dans de grands désordres, on peut dire que l'on vil parmi les chrétiens d'une manière toute païenne; et c'est un mal qui ne vient pas tout d'un coup, mais peu à peu , d'une manière imperceptible et par degrés; car le crime aies

siens de même que la vertu L'harmonie

de l'âme est entièrement dissipée à la comédie, puisqu'on y perd ordinairement les sentiments Je la pudeur, de la piélé et de la religion, si l'on y va souvent; et elle y est fort ébranlée pour peu qu'on y aille, en ce qu'elle excite et réveille les passions, qu'elle fait ou doit faire cet effet dans tout lo monde ; parce que c'est son but, sa tin et sud dessein, et que ce n'est que par accident qu'elle ne le fait pas toujours. » Discours sur ta comédie; Paris, lG9i.

Le prétendu théologien défenseur de la omédie, est réfuté dans cet ouvrage parles 1 sentiments des docteurs de l'Eglise, depuis h' i" siècle jusqu'à présent. Le P. Lebrun, de l'Oratoire, est l'auteur de ces discours d.Mil il y a eu plusieurs éditions.

On donna, en 1731, une nouvelle édition de ces Discours , et, h cette occasion, il parut dans le Mercure du mois d'août de la même année, l'écrit suivant : Lettre écrite de Marseille le l" juillet 1731, à M. de La roque (auteur du Mercure) au sujet des Discours du 1'. Lebrun sur la comédie. Laroque, en rendant compte, dans le Mercure du mois de mai 1731, de la nouvelle édition des Discours du P. Lebrun, avait dit: « qu'il avait raison de dépeindre notre théâtre comme l'école de l'impureté, la nourriture des passions, un assemblage où les yeux sont environnés d'objets séducteurs , et où les oreilles sont ouvertes à des discours souvent obscènes et toujours profanes, qui infectent le cœur et l'esprit. »

Ce témoignage était d'autant plus imposant, que c'était le suffrage d'un littérateur qui, par une suite de ses fondions de journaliste, était l'historien des spectacles publics.

Un partisan fanatique des théâtres en fut si irrité, qu'il adressa à l'auteur du Mercure la lettre qu'on vient d'indiquer. En voici un échantillon: « Je n'ai pu lire sans étonuetuent, Monsieur, les éloges avec lesquels vous annoncez dans votre Mercure du mois de mai dernier, les Discours du P. Lebrun sur la comédie. Si vous dites qu'il a réfuté si solidement la Lettre du P. Caffaro, qui a justifié la comédie; pourquoi, homme pieux et rigoriste comme vous le paraissez dans votre extrait, nous donnez-vous dans vos Mercures des analyses de toutes les pièces de théâtre, si vives et si expressives, que vous engagez la plupart de vos lecteurs à aller participer à ces spectacles , que von* dites, avec le P. Lebrun, être si pernicieux?. Sachez que l'on serait mieux fondé à demander au P. Lebrun une rétractation, s'il vivait encore, qu'on ne l'a été à en exiger une du P. Caffaro?» L'auteur du Mercure n'hésita pas a insérer celte lettre dans son journal. Il n'y ajoula aucune réflexion, persuadé qu'il se trouverait vengé par le peu de cas que le public ferait de celte lettre. Mais , quelque mépris qu'elle méritait, il y eut un homme de lettres (Simonet), qui observa que « la plupart des partisans des spectacles sont portés, plutôt par inclination que par lumières, à juger favorablement d'un écrit fait exprès pour justifier les théâtres.» El, en conséquence, il se chargea de faire à celle Lettre une réponse, qui fut imprimée sous le titre qui suit : Dissertation sur lu comédie, pour servir de réponse à la Lettre insérée dans le Mercure d'août 1731, au sujet des Discours du P. Lebrun sur la même matière, par M. Simonet; Paris, 1732.

Cette Dissertation fut insérée dans le Mercure du mois de février 1732. Simonet y démontre qu'il ne faut pas prendre pour une apologie des Ihéâlres les jugements favorables que les journalistes portent des pièces dramatiques.» Une même chose, dit-il, corsidérée sous différents rapports et sous différents poinls de vue , peut être bonne cl mauvaise, louable et repiéhensible c:i même

NOTICE SUIt LE THEATRE LIBRE.

ior»4

temps; et tels sont les spectacles I Ils ont

lotir beauté, et inCino leur bonté en un sens. On dit tous les jours, et avec raison : voila une l>or:ne pièce, en parlant d'une comédie qui plaît; c'est un ouvrage d'esprit qui est lion en ce genre, mais souvent très- pernicieux par rapport au cœur : et rien n'empêche, qu'on ne le loue d'un côté, et qu'on ne le blâme de l'autre, »

Cn journaliste estimable montre simpleiii ni dans ses analyses ce qu'on a trouvé de beau ou de bon dans les pièces do théâtre; « mais cela ne regarde que l'esprit , sans toucher aux mœurs et à la conscience, dont alors il n'est point question. D'ailleurs , le dessein de ces analyses n'est pas, comme on le suppose, d'attirer les lecteurs aux spectacles, mais seulement de leur en donner une légère teinture qui peut avoir son utilité pour plusieurs, et qui ne fera pas une grandi; impression ni sur les personnes portées d'elles-mêmes h y participer, ni sur celles qui en ont de l'éloigiiement. Au reste, quelque bien qu'un journaliste dise des pièces dramatiques, il n'en est pas moins vrai que notre théâtre, tout épuré qu'on prétend qu'il soit, est très-dangereux à fréquenter, parce que si les pièces présentent quelquefois des leçons île vertu, on n'en rapporte cependant que les impressions du vice.»

Sentiments de l'Eglise et des saints Pères, pour servir de décisions sur la comédie et sur les comédiens, avec cette épigraphe : Nolile vommunicure, operibus infiucluosis tenebrarum, maijis autem redanjuite. (/s/>/tcs., v, 11.) i'aris, l(j9i, dans le Catalogue de la Bibliothèque du lloi, ri" D, 45V0. On attribue cet écrit à Coulel.

Lettre d'un docteur de Sorbonne à une personne de i/uulilé, sur le sujet de lu comédie, par Jean Gerbois ; Paris, lCili.

Lettre française et latine du P. François Caffaho, à M. de Harlay, archevêque de l'aris; 169V.

Ce religieux y désavoue la lettre du pré- Icndu théologien, qu'on lui avait attribuée. Cette rétractation édifiante est imprimée à la lin de ce volume, elle donna lieu à l'ouvrage suivant: Maximes et réflexions sur la comédie, par Jacques-Bénigne Bosscet, évoque de Meaux, né à Dijon le 27 septembre 1027, et mort à Paris le 12 avril 170V, Palis, 1094.

Voici le jugement que l'auteur du Journal des Savants, vie l'année 16%, porta de cet ouvrage: « Ces maximes et réflexions pleines de principes de religion, découvrent avec une entière évidence le mal que font ceux qui assistent à la comédie , et le scandale qu'ils y donnent. On y voit les dispositions dangereuses et imperceptibles qui s'y apportent et qui s'y prennent, la concupiscence qui s'y répand par tous les sens dans l'esprit et dans le cœur. »

Cet écrivain périodique eut à rendre

(489) Voyez les Mém. rie M. rie Monlchal, loin I", p. 107; et loin. Il, p. 59 el 215.

(490) Infante d'Espagne qui, n'étant pas eiiri>rc mariée, dit Hofeuvl, faisait varatlre vins rie belles quali-

compte d'ouvrages fort opposés les uns aux autres sur la matière des spectacles. Il soutint le caractère d'un hou el judicieux journaliste. On ne le vit pas dans ses extraits prêter du secours aux partisans de l'erreur. Et il manifesta son respect pour la vérité dans le compte qu'il rendit des écrits où l'on soutenait la bonne cause.

Que ceux qui citent comme favorable aux théâtres la réponse que Bossuct, évoque de Meaux, fit à Louis XIV, et que l'on trouvera dans la première Lettre do Boissy sur les spectacles, lisent les maximes el les réflexions de ce prélat sur la comédie. Ils ne reconnaîtront dans cette réponse qu'une instruction donnée ingénieusement et avec, prudence 5 un grand monarque. Et alors ils ne s'autoriseront plus du préjugé vulgaire sur le banc qu'on dit que les évoques avaient autrefois aux spectacles de la cour, et dont il sera parlé dans la seconde Lettre de Boissy.

Il est vrai qu'il est rapporté dans les Mémoires de Montchat 'que le cardinal de Richelieu tit exécuter à la cour et dans son palais plusieurs représentations de drames et de ballets. Et comme dans ces ballets, les princes et les seigneurs étaient acteurs , on y invitait toutes les personnes de la cour sans en excepter les prélats; mais ce que nous devons penser de la faiblesse de ce cardinal nous est suggéré par les mômes Mémoires. « Le cardinal de Richelieu, y est-il dit, autorisait la comédie par sa présence aux spectacles de la cour, et l'introduisant dans son Palais-Cardinal, en quoi il se conduisait par un esprit bien contraire à celui do tous les Pères de l'Eglise, qui l'ont rejetée et condamnée comme la corruption (les mœurs, et une école publique de libertinage. »

Convient-il de s'autoriser de faits rapportés comme des scandales? Aussi Mont chai nous apprend que les prélats vertueux élevèrent leur voix contre cette licence, tel fut, entre autres, Godeau.évêque de Grasse (489).

Un amateur zélé des spectacles en a donné une Histoire sous ce litre : Lettres historiques sur tous les spectacles de Paris; 1719. Get auteur cile comme des anecdotes avantageuses aux théâtres, que le cardinal Mazarin, en 1G47 et K3G0, lit venir d'Italie des acteurs pour représenter les opéras italiens , Urfco è Euridice, et Hercole amante, et qu'il doit être regardé comme l'instituteur de l'Opéra en France.

Cepenlant cet historien convient que si ce cardinal avait prévu les abus qui se sont introduits dans ce spectacle, il ne l'aurait pas établi.

Mais ces anecdoles de 1647 et de 1GC0 n'ont pour objets que des fêtes de cour extraordinaires. L'opéra par exemple, Hercole amante, orné de ballets magnifiques, fut représenté a l'occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche (490).

Ii's qu'elle n'attendait de couronnes. Elle nioiirul le 50 juillet lti85. Le roi , qui honorait sa vertu, dit eîi apprenant sa mort : Voilà lé premier chagrin qu'elle «t'ffT/ j<;m:iit causé.

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Mais , île l'appareil el des étiquettes des fêles de la cour, il ne faut rien conclure en faveur des théâtres publics.

Ainsi c'est sans fondement que l'auteur des Lettres historiques sur les spectacles, donne le cardinal Mazarin pour l'instituteur de l'Opéra, c'est-à-dire, de ce spectacle public de Paris, que Sainl-Evremont appelle « une sottise chargée de musique, de danses, de machines, de décorations, une soltise magnifique, mais toujours une soltise, un travail bizarre de poésie et de musique , où le poëte et le musicien, également gênés i'un par l'autre, se donnent bien de la peine à faire un méchant ouvrage (i9i). »

Quand il serait vrai que le cardinal Mazarin eût été l'instituteur de ce spectacle, on aurait à observer que si l'on a à citer quelques ecclésiastiques élevés en dignité, qui se sont déclarés en faveur du théâtre, ils n'étaient pas alors la bonne odeur du clergé.

On peut aussi remarquer en général que, le zèle des apologistes du théâtre a toujours été assez en proportion avec le plus ou le moins de respect qu'ils ont eu pour la religion chrétienne. Quand, par exemple, Chamfort dans VEloge de Molière, ne réduit les cérémonies funèbres de la sépulture ecclésiastique qu'à un peu de terre qu'on jette sur le cercueil, et qu'on doit accorder indifféremment, il n'est pas étonnant qu'il soit surpris de ce qu'on l'a refusé à Molière (492). Mais il ignore donc que les prières et les cérémonies sacrées des obsèques des Chrétiens n'ont toujours été censées être accordées qu'à ceux dont les fautes publiques ou secrètes sont présumées avoir été réparées par un repentir sincère. Si M. de Chamfort en avait eu cette idée, il ne se serait pas sans doute permis une expression qui insulte à cet égard la religion du monarque et de la patrie, comme le fit Voltaire à l'occasion d'Adrienue Lecouvreur. Il en est parlé aux Lettres sur les spectacles de Desprez de Boissy, que nous donnons [dus loin. On sait que cette actrice qui mourut le 30 mars 1730, n'ayant voulu donner aucun signe de repentir sur sa profession,

(491) Œuvres de Saint-Evremond, lome III, édition .le 1733.

(192) « L'homme le plus extraordinaire do, son temps (Molière) meurt. Ses amis sont forcés de cabaler pour lui obtenir un peu de lerre. On la lui refuse long-temps. On déchira sa cendre indigne de se iiicler à la cendre des llarpaqons et des Tartufes dont il a vengé son pays. El il faut qu'un corps illustre (l'Académie française) attende cent années pour ap- 1 r ndre à l'Europe que nous ne sommes pas tous des barbares. > (Eloge de Molière, par Ciiasifort, couronné par l'Ac franc, en 1709.) Fréion, en relevant dans le 51e cahier de son Année littéraire de 1769 les défauts littéraires de VEloge de Molière, par Chamfort, laisse ingénieusement entrevoir sa surprise de ce que l'Académie française a proposé l'éloge d'un poêle comédien après ceux des Sully, des il'Agucsseau , des Saxe, des Duguay -Trouin, des IJescarles. On doilcnèlre d'autant plus étonné, que Molière, dit Fiéron, parut faire si peu de cas d'une place dans l'Académie française, qu'il ne voulut pas,

Langue!, curé de Saint-Sulpice, qui l'avait exhortée avec le plus grand zèle, lui refusa constamment la sépulture chrétienne (493). Elle fut enterrée sur le bord de la Seine, ot c'est du lieu qui renferme ses cendres, que Voltaire a dit: Voilà mon Saint-Denis. Tels sont les écarts de ceux qui sont plus amateurs de la volupté que de la sagesse, et qui étant dans l'erreur s'y fortifient de plus en plus en y faisant tomber les autres. Leur commerce est à fuir, parce qu'il ne peut conduire qu'à l'impiété. Leur conversation et leurs écrils sont comme une gangrène qui se communique insensiblement à ceux qui s'y exposent témérairement. Yoluptatum mugis amatores quam Dei, mali hommes et seductores proficient in pejus errantes et

in errorem mittentes profana et vanilo-

quia eorum devita, multum eniin proficiunl ad impictatem ; et sermo eorum ut cancer serpit. {1 Timot., II, 16, 17 ; III, 13.)

Mandement de M. Guy-de-Sève de Rochcchouarl, évéque d'Arras, du 4 décembre 1695, contre la comédie. — Mandement du même évéque, du 24 septembre 1698, au sujet des tragédies qui se représentent dans les collèges.

Réponse à la préface de la tragédie de J ldii h ; Paris, 1695.

Boyer, auteur de celle tragédie, prétendait faire illusion par le sujet de ce drame, et rendre légitime la fréquentation des théâtres; mais l'auteur de la réponse qui lui fut adressée démontre qu'en exposant des sujets saints sur le théâtre, la piété s'y trouve profanée: que d'ailleurs la plupart des pièces saintes ne le sont que par le nom ;et que la liberté que les poêles prennent toujours d'ajouter à la vérité historique les incidents propres à amuser les spectateurs, en fait des drames doublement scandaleux, comme dans la tragédie de Judith, on a invenlé l'intrigue de Mizael. Les auteurs de ces prétendues pièces saintes

Pensenl faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, Comme les dieux éclos du cerveau des poêles. (Despbéaux, Art poétique.)

a Puisque M. Boyer, dit l'abbé d'Olivet (494), avait du génie, de l'inclination au

pour se la procurer, renoncer à jouer les rôles de valet. Au resle, il n'y avait eu que quelques académiciens qui individuellement avaient eu la pensée de l'avoir pour confrère. Mais il y a lieu de présumer que si la proposition en avait été faile au corps académique assemblé, elle aurait été rejetée, parce qu'on n'étail pas encore parvenu à manquer facilement aux égards qu'on doit à la religion el aux mœurs.

(493) Rosimond, comédien, étant mon subitement en 1691, fut enterré sans clergé, sans luminaire et sans aucune prière, dans un endroit du cimetière de Saint Sulpiceoù l'on enterre les enfants morts sans baptême. — Florhlor, fameux comédien, étant attaqué d'une maladie dangereuse, Marlin, curé de Sainl-Euslaehe, ne lui administra les derniers sacrements qu'après qu'il eul promis de ne plus remonter sur le théâtre s'il recouvrait la santé. Floridor revint de celle maladie, el il renonça à sa profession.

(401) Dans VHistoire de l'Académie française, pag.

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travail et qu'il portail l'habit ecclésiastique,

n'aurait-il pas dû choisir une autre route plus convenable à ses talents et à son honneur que celle du théâtre? »

Boyer éprouva la difficulté de faire goûter longtemps aux spectateurs les prétendues pièces saintes: Periculosœ plénum opusaleœ. Sa tragédie de Judith fut a |a vérité applaudie pendant un carême. Mais quelque égayée qu'elle fût par les intrigues de l'amour profane, elle fut sifllée à la rentrée d'après Pâques. Il y eut môme à ce sujet un de ces impromptus malins qui échappent quelquefois au parterre. L'actrice Champmeslé, qui représentait le rôle de Judith, témoigna sa surprise de ce qu'on avait tant différé l'affront qu'on faisait h cette pièce: « C'est, lui répondit-on, paire que les sifflets étaient a Versailles aux sermons de l'abbé Boileau. »

La plupart de ceux qui ont des talents pour Ta poésie voudraient que cet art conservât son honnour sur Je théâtre. Il y a quelques poètes qui en ont formé le vœu avec les meilleures intentions.

Pierre de Villiers, de l'ordre de Clunv, mort en 1728, prieur de Saint-Taurin, était du nombre de ces honnêtes littérateurs.

On a dans le recueil de ses dissertatioris sur les tragédies de Corneille et de Racine, un dialogue, dont l'objet est de prouver la possibilité de faire avec succès une tragédie sans amour.

Mais ses prétentions à cet égard tiennent un peu du ton impérieux qui dominait dans son caractère, et qui avait donné lieu à Boileau Despréaux de l'appeler le Matamore de Cluny.

Le prince de Conti, dans son Traité sur la comédie, convient que Heinsiusavail réussi h faire une pareille tragédie dans son Ilerode; mais il assure que la représentation en aurait été très-ennuyeuse sur le théâtre public.

L'abbé Juillard du Jarry était aussi dans le cas de s'intéresser à l'honneur des muses poétiques, il remporta à l'Académie française plusieurs piix <Je[>oésie, et entre autres «elui.de 1714, qu'il eut de préférence à Voltaire qui avait aussi concouru pour le même pris.

Il donna, en 1715, un, Recueil de poésies chrétiennes, morales et héroïques. On voit dans la Préface, que dans un moment d'enthousiasme pour la tragédie de Polyeucte, il désira que l'on pût établir un théâtre chrétien.

Le détail dans lequel il entre pour désigner les citoyens à qui il croyait que cet établissement serait utile, est assez singulier. Il le proposait, 1° pour les personnes il une santé délicate, qui, après avoir donné une heure ou deux à une forte application, sont forcées de passer le reste du jour à ne rien faire; 2° pour des pécheurs nouvellement convertis, qui, pour persévérer dans un changement de vie, veulent remplacer les plaisirs criminels par des plaisirs permis; 3" pour certains tempéraments, qui,

io::8 mémo dans l'exercice de la piété, ont besoin d une récréation innocente. Et pour lors il voulait que dans les pièces il no fût question que de nos mystères et des vérités morales, sans aucun mélange qui pût les altérer. On peut présumer que s'il avait été question de réaliser ce beau lève, l'abbé du Jarry aurait aussi exigé qu'on eût choisi les acteurs dans l'ordre môme des personnes qu il se proposait d'amuser. On ne disci tera pas si dans un siècle aussi corrompu que le nôtre, il serait possible d'exécuter ce projet dans toute la régularité proposée par I auteur. Mais en admettant cette possibilité serait-il décent de faire de nos mystères et de nos dogmes sacrés un sujet de divertissement? N'est-il pas vraisemblable que par I habitude de s'en amuser, on n'aurait plus à leur égard toute la vénération qu'ils doivent inspirer?

Gérard- Jeau Vossius, célèbre écrivain protestant, mort en 1G69, a fait un Traité sur l art poétique. Il y demande si l'Histoire sainte peut fournir un sujet au poëme dramatique. Il n'était point du sentiment de Boyer. Il conclut que le plus sûr est de ne I y pas employer.

Jacques Bernard, autre savant calviniste, eut occasion de parler de cet ouvrage d" Vossius, dans le mois d'août 1702 des Nouvelles de la République des lettres. Il y adopte, page 189, ie sentiment de ce savant. « En effet, dit-il, il est bien difficile que les poêles ne corrompent point par des opinions incertaines et par des fables, une histoire pour laquelle on doit avoir le plus grand respect. »

Lettre de M. Bordelon; Paris, 1699.

L'auteur prouve que si l'on exige de ceux qui vont au spectacle une aumône pour Hôpital général, elle ne justifie en rien 1 opéia ni la comédie.

On voit par tous ces ouvragrs, que dans le dernier siècle les défenseurs des théâtres lurent frappés de toutes parts: Gravions eonfixi vulneribus. On les réduisit enfin au silence, en leur disant: Malheur à vous qui appelez bon ce qui est mauvais, Vas qui dicttismalum, bonum, et bonum, malum. (Isa. \., 20.) Et les chaires sacrées, dit le P. Poréc, continuèrent de tonner contre les théâtres. 1 ergunt quidem sacri oratores eloquio tonare de suggestu, et sua fulmina in théâtrales conventus extento brachio jaculuri.

Cependant une guerre où les passionssont intéressées ne se termine pas comme' celle de Troie, par la chute d'Hector oupar 1 incendie du palais de Priam. In tud sentcnlta persévérant tkealri asseclœ et itlutf densa corona protegunt. Il y a eu encoredans notre siècle de nouvelles attaques de la part des partisans du théâtre. On sait qlm ce qui n'est pas permis a toujours des appas, et on se séduit pour s'en permettre l'usage: Nititmu in velituin semper, cupimiisque negnta.

Sautour lit le nouvel acte d'hostilité, en donnant un écrit intitulé: Dissertation sur le poëme dramatique; 1729. — L'auteur y

DK'.'l'lOINNAIuE DES MYSTEKES.

montre angrana zèle pour les comédiens; mais il se condamne Lui-même, lorsqu'il se plaint' de ce que Houdard do La Motte, poë'e dramatique, avait refusé d'approuver celte dissertation dont il avait été nommé le censeur: elle fut en elfet imprimée clandestinement. On ne doit pas être surpris du refus de La Motte, ce que rapporte Desprez deBoissy dans s&prBtaii're Lettre sur lesspeclaclesy prouve qu il connaissait trop les dangers des spectacles pour donner son approbation à une apologie aussi mal fondée.

On n'a point cru devoir parler ici de François Gacon. Il mit à la tète de sa traduction des Odes d'Anacréon et de Sapho, qui parut en 1712, une longue dissertation sur la poésie, où il fait une apologie outrée des théâtres. Quelle autorité pourrait avoir l'auteur du Poète sans fard, et d'une multitude de libelles décriés par les satires et les obscénités qui les animent ?

On hasarda de donner en 1720, dans le tome VU de la continuation des Mémoires de littérature, une lettre sous le nom de Despréaux, pour la justification des théâtres, et on joignit une réponse à cette lettre ; mais on reconnut qu'on avait abusé du nom île ce grand poëte. C'était une fiction que l'auteur même de la Réponse avait imaginée, avec intention de se défendre si faiblement, qu'il se mettrait dans le cas de rendre les armes à son prétendu adversaire. C'est en effet la conclusion de sa Réponse. Si Despréaux avait vécu, il aurait désavoué la Lettre qu'on lui attribuait.

Observations Sur la comédie, par L. Yart ; 1743. Ces observations sont insérées en totalité dans le Mercure du mois de mars 17i3 : elles ont pour objet l'apologie des théâtres Mais l'auteur hésite à accorder à la comédie l'honneur de la devise : Ridendo castigal mores ; c'est-à-dire : « Elle corrige les mœurs en riant. »

« Le vice, dit-il, ne se comge pas si aisément. L'avare, dont le caractère est si ridicule dans Molière, n'a point corrigé d'avares. Notre théâtre ne se réformera pas non plus sur la passion de l'amour. Comme elle est la première de toutes les liassions , il est raisonnable qu'on la fasse entrer dans toutes les pièces. C'est pourquoi on n'y verra toujours que des amants qui se déclarent leurs inclinations en secret, qui trouvent mille obstacles à leur amour et qui ne parviennent enfin au mariage qu'après mille difficultés. Voilà le fond de presque toutes nos comédies- »

Celte apologie ingénue prouve que tout se traite sur nos théâtres non sublato jure nocendi ; c'est-à-dire, toujours au préjudice des bonnes mœurs.

Fagan s'est présenté plus ouvertement. Il donna, en 1751, un écrit intitulé : Nouvelles observations au sujet des condamnations prononcées contre les comédiens. Elles se trouvent insérées dans la collection de ses OEuvres.

Observations sur le théâtre, dans lesquelles on examine avec impartialité l'état actuel

des spectacles de Paris, par Cheviier ; Paris, 1755, in-12. Ce n'est pas l'utilité morale de nos théâtres qui est examinée avec impartialité dans ces Observations ; l'auteur y traite de préjugés odieux les jugements de nos moralistes contre les spectacles. La bigoterie, dit-il, voudrait proscrire des spectacles, où, pour 20 sous, on apprend l'art de penser, d'écrire et d'agir. »

Au reste, cette opinion répond à celte maxime voluptueuse que l'auteur a choisie pour servir d'épigraphe à ses Observa-' lions :

.... Vous êtes des plaisirs.

Il n'en esi point qu'on doive exclure.

(Voltaire, Temple du Goûi.)

Lettre à M. Jean-Jacques Rousseau , au sujet de sa Lettre à M. d'Alembert, par madame Bastide ; 1758.

Lettre à M. Jean-Jacques Rousseau, sur l'effet moral du théâtre, par M. de Ximenès; 1758.

Marmontel rassembla dans les volumes du Mercure de novembre et décembre 17o8 et janvier 1759, tous les sophismes de l'art dramatique pour éluder les coups redoutables (lue J.-J. Rousseau venait de porter contre les auteurs, les acteurs et les spectateurs scéniques.

Considérations sur l'art du théâtre, D*** à M J.-J. Rousseau, citoyen de Genève; à Génère, 1760.

Critique d'une Lettre contre les spectacles, intitulée : J.-J. Roc8SB.au, citoyen de GeisÊvK, a M. d'Alembeut; Amsterdam, 1760, in-8°.

J.-J. Rousseau ne s'est pas ému à l'occasion do toutes les critiques de sa Lettre contre les spectacles. 11 les a considérées comme des débals d'ennemis terrassés, et irrités de ce qu'il avait arraché à la poésie dramatique le masque des vertus.

Huerne de La Moine, avocat au parlement, fil imprimer en 1761, sur les censures ecclésiastiques prononcées contre les comédiens, une consultation dont il eut lieu de se repentir. Son ouvrage a pour titre : Libertés de la France contre le pouvoir arbitraire de l'excommunication ; Paris, 1761.

Observations sur les spectacles en général, et en particulier sur le Colysée ; par L. Cachet; Paris, 1772; in-8°. — Essai sur les moyens de faire du Colysée un établissement national et patriotique ; Paris, 1772, in-12.

Les auteurs de ces deux écrits trouvent dans la fureur de noire siècle pour les spectacles de tout genre, le pronostic du retour des délices de l'âge d'or.

L'un voudrait que tous ceux qui fréquentent nos spectacles y prissent l'idée d'une vie pleine de joie et de délices, expriméo par ces deux vers d'un poêle du xvr siècle :

0 plena gaudiorum, 0 vita plena nectaris!

L'autre fait dépendre de la perfection du Colysée le bonheur et la durée de l'empire français, en y appliquant ce que l'oracle

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avait dit du Colysée do Vespasien : Quandiu itàbit Colytatu, stabil et Roma.; quando cadet

Co'lt/sœus, cadet et Rama; quando cadet Rama, cadet et muiulus : « Tant que le Colysée subsisterai Rome subsistera ; quand le Colysée tomberai Itorne tombera ; et quand Romo tombera, l'univers s'écroulera, s C'est à cette durée, dit M. Gachet, que j'augure que parviendront Paris et le Colysée. Ce sont là les vœux désintéressés et sincères que je forme pour l'agrément, la gloire et lu bonheur de ma patrie.

« Mais, dit un auteur (495), ne sait-on pas que la fureur des spectacles, en fomentant la mollesse, a produit l'oisiveté et le luxe; que ces causes réunies ont occasionné le débordement d'une licence effrénée; que celle-ci a enfanté l'impiété et l'irréligion; qui à son tour a fait pulluler les meurtres, les duels, les suicides, et enfin une indépendance monstrueuse, toujours funeste au gouvernement. »

Les encyclopédistes se sont aussi ralliés pour défendre la cause des théâtres publics dans leur Dictionnaire, aux mots Genève, Comédien, etc. ; et ils l'ont soutenue avec un zèle digne de la doctrine hétérodoxe qu'on leur a si souvent reprochée.

Enfin, Campigneulles s'est rangé sous leur drapeau, et, pour preuve de son adhésion à leurs principes en faveur des théâtres, il donna en 175S, au public, un imprimé sous le titre de Réponse pour M. le chevalier de *** à la Lettre de M. Desprez de Boissy, sur les spectacles. Celte Réponse se trouve itans une brochure intitulée- : Essais sur dirers sujets.

Mais on a vu théologiens, magistrats, jurisconsultes , académiciens, philosophes, rhéteurs, poêles dramatiques, et môme un ancien et fameux comédien, prendre avec zèle les armes littéraires; et ils ont combattu tous ces apologistes des jeux scéniques par des ouvrages qu'on va indiquer dans leur ordre chronologique. Plus apud nos valeal vera ratio quam vulgi opinio : que sa saine raison ait plus d'autorité sur noire esprit que les faux préjugés de la multitude.

Mandement de M. Bonn in de Chalucel , évéque de Toulon, du 5 mars 1702 , contre les spectacles.

Il y est ordonné aux confesseurs, sous peine de suspense, de dill'ércr l'absolution aux fidèles qui, au mépris de son mandement, auront assisté aux spectacles.

Réflexions sur divers sujets de morale, par Jean La Placette ; Amsterdam, 1707

On sait que cet auleur est célèbre pur ses Traités de morale, et qu'à cet égard on le regarde comme le Nicole des protestants. Il (fémontre, dans les chapitres 12 et 13 île ses Réflexions sur l'usage du temps, combien les speclacles sont pernicieux aux mœurs. « L'un des plus justes, dit-il, et des plus raisonnables soins quo nous puissions prendre, est celui de nous rendre maîtres

de nos passions quelles qu'elles soient, do les modifier, de les réprimer, de les étouffer même si nous le pouvons, et de nous mettre dans un tel élat , que nous nous conduisions, non par ces mouvements brutes et aveugles, mais par la vivo lumière de la raison ; c'est à quoi les philosophes même du paganisme exhortent le plus fortement leurs lecteurs. Or, il n'y a presque point de passion qui ne paraisse sur le théâtre, et qui n'y soit excitée. On y voit l'orgueil, I ambition, la colère, le désir de vengeance, la haine, la jalousie, et surtout l'amour. La poésie dramatique ne s'occupe qu'à les fatder et qu'à accoutumer l'esprit à les regarder sans horreur On y voit un certain

esprit de coquetterie, très-éloigné non-seulement des règles sévères du christianisme, mais encore de celles de la vertu philosophique et païenne Si le Ihéatre est purgé

des anciennes grossièretés, il n'en ,est que plus dangereux. On y reçoit tout sans distinction, en sorte que les semences du mal qui y sont répandues pénètrent jusque dans le fond de Pâme, et trouvent le moyeu d'y germer et d'y fructifier

Mandement de M. Esprit Fléchier, évéque de Nîmes, du 8 septembre 1708, contre le» speclacles.

c Nous voyons avec douleur, dit cet éloquent prélat à ses diocésains, l'affection et l'empressement que vous avez pour les spectacles, que nous avons si souvent déclarés contraires à l'esprit du christianisme, pernicieux aux bonnes mœurs et féconds oi mauvais exemples, où, sous prétexte de représentations et de musiques innocentes par elles-mêmes, on excite les passions les plus dangereuses; et par des récits profanes el des manières indécentes on offense la vertu

des uns et l'on corrompt celle des autres

Cessez d'aller repaître vos yeux des agréments affectés et du pompeux ajustement do quelques femmes licencieuses, et de prêter l'oreille à la voix et aux récits passionnés de ces sirènes dont parle Isaïc, qui habitent les temples de la volupté... Evitez les pièges funestes que le démon vous a tendus; no fournissez pas à vos convoitises de quoi se soulever contre vous. Ecoutez la voix du pasteur qui vous exhorte et vous sollicite, et qui aime mieux devoir votre obéissance à ses charitables conseils qu'aux censures que l'Eglise lui a mises en main. »

De ihealro oratio, discours sur les spectacles, prononcé, le 13 mars 1 733, par le P. Porée.

Ce célèbre rhéteur y discute celte question : Si le théâtre peut être une école capable de former les mœurs. L'orateur était par élat client de Melpomène et de Thalie qu'il avait cultivées avec succès, et il était chargé de les faire connaître aux jeunes gens qu'il avait pour disciples : il ne traita pas la cause, avec la gravité du théologien, ni môme du philosophe; mais il n'oublia pas qu'il était citoyen, puisqu'on doit toujours l'être, cujus monta ubique servare decel, ni qu'il éiu:t

(495) Dialogue tur Us spectacles, imprimé sons W litre d'Amsterdam, 1772.

chrétien, parce qu'on ne doit jamais en oublier les devoirs, cujus officia nunquam lieet desererc. Il prit donc le parti de démontrer que le théâtre par sa nature pourrait être une école capable de former les mœurs, mais qu'il ne l'est point par notre faute. Theatrum schola informandis moribus idonea natura sua esse potest, sed culpa nostra non est. Celte cause est traitée avec tant d'art par cet orateur, qu'en sauvant l'honneur de Melpomène et deThalie, il fait sentir que le mauvais goût des spectateurs, la faiblesse que les auteurs ont de s'y prêter, et la corruption" des acteurs, feront toujours du théâtre l'école la plus pernicieuse. Et il est évident que s'il avait eu à parler en théologien, en censeur ou en philosophe, il aurait conclu, non pour la réforme, mais pour la destruction de nos spectacles dramatiques; On peut en juger par cette dernière phrase de sa harangue : « S'il est vrai, dit-il, qu'il faille tolérer des théâtres dans des empires chrétiens, rendez donc ces spectacles digues du citoyen, de l'honnête homme et du chrétien. Si quod in republica chrisliana kabendum est thealri speclaculum, illud et bono cive et homine christiano dignum liabéamus. » Ainsi les défenseurs des théâtres ne peuvent citer en leur faveur ce discours du P. Porée.

Le danger des spectacles, ode de M. Arcère, qui remporta le prix de poésie en l'année 1748, à l'Académie des Jeux-Floraux de Toulouse.

Triumpho sagrado de la concicncia, c'està-dire, le Triomphe sacré de la conscience, par D. Ramire; a Salamanque, 1731, 1 vol. in-k°.

Le P. Berlhier était surpris de ce qu'on n'avait pas traduit en français cet excellent ouvrage espagnol. C'est pour y suppléer que cet estimable journaliste en donna, dans le Journal de Trévoux, du mois d'avril 1753, un ample extrait, terminé par une anecdote qui fait l'éloge le plus complet du livre de JJ. Ramire. On a cru devoir donner ici une partie de cet extrait.

Ce truite de D. Ramire est une réponse à trois questions qui font tout le plan de son ouvrage. 1° Dans le spectacle dramatique, qu'y a-t-il de licite? 2° Peul-on l'autoriser? Quelle confiance peut-on prendre dans les sophismes des apologiMes des Uiéâtrcs?

Pour prouver (pue Us jeux scéniques ne sont pas aussi innocents que le prétendent leurs défenseurs, D. Ramire remonte à leur Origine : ce qu'il en dit est trop connu pour nous y arrêter. Passons aux accidents qui en font le vice et le crime : 1° Le concours des assistants. Ce ne sont pas les sages qui y font la foule* c'est tout ce qu'il y a de plus vain, de plus frivole, de plus oisif* (Je plus libre dans les deux sexes. Est-ce là une assemblée où l'on puisse se confondre sans scrupule et sans péril? N'est-ce pas plutôt tin théâtre où la vanité et la galanterie étaient le luxe des modes profanes, et déploient les ressorts de la coquetterie mondaine? Point de riche taille, point de jeunes attraits, qui n'y viennent mesurer ou mon-

trer leurs av-tnlages avec une complaisance de mauvais augure. — 2" Les acteurs et les actrices. — Leur vertu n'est rien moins que rigide. Leur parure n'est guère plus honnête que leur intention. Leur air n'annoncé que trop leur caractère et leur profession. — 3° Le sujet. — C'est toujours quelque intrigue galante ou honteuse. Tout y tend à la séduction: messages secrets, billets furlifs, présents, etc. Rien n'est oublié pour tromper la vigilance des époux, des mères et des domestiques. — 4-° La représentation. —Sur la scène on ne parle que de prison, de chaînes, de captivité ; on ne vit que de soupirs et de larmes ; Je soleil, les astres, les fleurs les plus brillantes fournissent à peine des métaphores assez nobles ; on divinise son objet pour l'adorer, on encense ses autels et on s'immole dans son temple; envie, jalousie, soupçons, haine* vengeance, dépit, rage, fureur, désespoir, etc. En un mot, toutes les passions s'emparent du théâtre. Pour se peindre, elles empruntent des couleurs allégoriques; à l'ombre des allusions ingénieuses, sous le voile des équivoques fines, elles exhalent une contagion pestilente, elles canonisent jusqu'à leurs désordres. Yenena non dantur, nisi melle circumlita, et vitia non decipiunt nisi sub specie, umbraque lirtutum, dit saint Jérôme.

D. Ramire peint et déplore ces scandales et leurs ravages avec lés couleurs et les larmes de tous les saints Pères: son zèle, comme le leur, se fonde sur l'Ét riture, qui nous ordonne de fermer les yeux dès qu'une femme folâtre paraît, de peur de tomber dans ses filets; et qui nous avertit que les artifices d'une actrice ou d'une danseuse sont encore plus puissants pour nous perdre : Ne respicias tnulierem multivolam, ne forte incidas iii laqueum illius. Cum saltatrice ne assiduus sis, vel audias illam, ne perças m efficacia ejus. [Eccli., ix, 3.) D. Ramire. après avoir prouvé sa thèse, se propose des objections et les résout. La première avec sa solution est tirée de saint Chrysostome.

Les partisans des spectacles disaient à ce Père : Nous y assistons sans en recevoir aucune impression : Spectamus quidem sed nil movemur. Ah! reprenait le saint docleur. vous croyez-vous donc invulnérable : Et tu putas non posse lœdi? Etes-vous donc un rocher? Nunquid lapideus es? Quoi! les grottes de la Thébaïde n'ont pas toujours été pour l'innocence des asiles inviolables ; et vous, au sein de la jouissance théâtrale, vous seriez inaccessible à la tentation, ou impénétrable à cette vapeur empoisonnée qui s'exhale de la scène?

Mais ce n'est pas à mauvaise intention qu'on va aux spectacles; on n'y cherche qu'une honnête récréation.— Pour montrer la fausseté de cette excuse, D. Ramire se sert des moyens et des raisons les plus sensililes. Retranchons, dit-il, du spectacle tout ce qui en fait le péril, aura-t-ii alors les mêmes charmes pour récréer? Si les dames n'y trouvaient que des acteurs et des spectateurs de leur sexe, auraient-elles Je même

1ÛG6

empressement à s'y rendre (49G), etc.? Pour ne prendre qu'un honnête délassement à une scène dont le jeu réunit tant d'objets si capables de faire des impressions contraires à I honnêteté, quelle violence ne faut-il pas faire a ses sens et à son imagination I Quel plaisir peut-on donc trouver a se contraindre si fortement?

On a beau dire qu'on en sort sans blessure, on ne le persuadera jamais à saint Jérôme, qui proleste qu'il n'ajoute point foi à quiconque se vante de n'avoir point été blessé de ces spectacles : Se nul H credere riro, si dicat se illœsum evasisse a spectaculis talium. Dès qu'il s'iigil, dit saint Cyprien, de perdre quelque chose des intérêts et des plaisirs du siècle, quelque ignorant qu'on soit, on est toujours assez habile à trouver des raisons et des arguments pour s'en défendre : Qtiam sapiens arç/umrnlatrix iijnorantia humana, eumaliquid ejusmodi de gatidiis et fruelibus sœculi rneruil amittere. Tertullien va plus loin :« Quelque gracieux, dit-il, quelque simples, quelque honnêtes que paraissent ces accords, ces jeux de théâtre, les impressions agréables qui en dérivent ne sont que les gouttes d'un miel qui coule d'une liqueur empoisonnée : Sint dulcia licet etgrata et simplicia, etetiam honesta, seu sonora, seu canora, seu subtilia, perinde liabe ut slillicidia mellis de libaculo venenato. »

Nous ne croyons pas que la plupart des Chrétiens assidus aux. spectacles puissent lire, sans se sentir troublés et alarmés, tout ce qu'un zèle éclairé et véhément dicte à notre auteur espagnol contre leur fausse sécurité. L'Ecriture et les Pères lui fournissent toujours ses couleurs les plus vives et ses tr;iits les plus pathétiques : il emprunte jusqu'au langage des païens pour faire sentir le danger aux Chrétiens qui s'y exposent. Le théâtre, leur dit-il, est un champ perfide; pour être douces, les blessures qu'on y reçoit u'en sont pas moins meurtrières, pernieies detirata, etc. La vue en eût-elle été innocente, le souvenir ne le sera pas. Quel désordre ne porte pas dans une ville l'arrivée et le séjour d'une troupe de comédiens! On en trouve ici de vives peintures tracées d'après les plus graves auteurs. On ne revient point du spectacle comme on y était allé; l'innocence n'en sort point sans tache, ni le vice sans crime : quos attulisti mores, nunquam réfères, etc. ( Cet. Rod., 1. vin, c. 7.)

Après avoir fait éclater son zèle en orateur chrétien, notre auteur reprend le ton d'un profond moraliste et examine encore de plus près la nature des spectacles : il recueille, sur celte matière, les délînition^des docteurs les moins accusés de rigorisme et il en conclut que, si l'on ouvrait une école dont l'affiche annonçât les leçons qu'on donne et qu'on prend au théâtre, tous les magistrats et tous les citoyens, jaloux des

(196) Si (lierait laies las companias, que solo luibiera fnrsas île mugeres , para solas mugeres sin que

Dictionn. des Mystères.

mœurs publiques, s'uniraient pour la fermer et pour eu proscrire les maîtres pernicieux. L'Evangile et le théâtre opposés, leurs maximes contraires forment ici un contraste frappant, dont l'auteur profite pour rappeler aux Chrétiens la sainteté de leur profession et surtout l'obligation où sont les pères et mères d'instruire leurs enfants dans la foi, de les former à la piété, de veiller sur leur innocence et d'en écarter tout ce qui peut la séduire et la corrompre, soit en affaiblissant les attraits vertueux par le ridicule qu'on y attache, soit en fortifiant les penchants vicieux par l'honneur qu'on en lire. Conduire ses lils et ses filles aux spectacles, c'est les conduire aux autels des démons et les y immoler : Immolaverunt filios suos et filins suas dœmoniis.

Les défenseurs des spectacles opposent à leurs adversaires l'autorité de saint Thomas et de quelques autres docteurs très-respectables: c'est là le plus fort de leurs retranchements. D.Ram ire le renverse sans peine, et il y trouve des armes dont il se sert contre ses ennemis avec le plus grand avantage. En effet, ces docteurs n ont jamais permis que des amusements où la pudeur et la décence chrétienne ne peuvent rien apercevoir qui les alarme : ils ont anathématisé tout théâtre, toute assemblée qui pourrait donner la plus légère atteinte aux bonnes mœurs. Leurs textes, qu'on nous rapporte, sont si formels, qu'on ne conçoit pas comment on ose les citer en faveur des spectacles; Ils n'a pprouvent donc Vart dramatique dans son essence que pour le réprouver dans ses productions.

Ici l'auteur reprend de nouvelles forces, il se met à la tête d'une légion innombrable de docteurs; il s'arme de canons et de lois, de décrets pontificaux et d'édits impériaux; il s'en sert pour foudroyer les partisans des spectacles. A la vue de tant de décisions, d.j censures et d'anathèmes contre les théâ res, on ne peut s'empêcher de gémir sur l'endurcissement ou l'aveuglement des Chrétiens qui les fréquentent.

Pour rendre ces autorités aussi efficaces que convaincantes, D. Uamirey joint encore de ces grands traits d'éloquence qui ont signalé le zèle des Basile et des Chrysostome. C'est, nous disent-ils, c'est du théâtre que la volupté assiège tous les sens du corps et toutes les facultés de l'âme. De là, elle souffle la licence parmi la jeunesse , elle réveille l'impudieité dans la vieillesse, elle jette le trouble dans les maisons, elle sème l'opprobre dans les familles. De là tant do séductions, d'adultères, de divorces, de brigandages, de larcins, de dépenses ruineuses, etc.

Mais après tout, dit-on, si le désordre et le scandale étaient aussi énormes que D. Ramire le prétend, comment les tolère-t-ou? Comment ont-ils passé en coutume? Comment des ecclésiastiques osent-iis y paraître?

te permilliera en eltas la mezcla de esios dos sexos, etc.

A cola il répond : 1° Que ces ecclésiastiques en sont plus coupables, et que les spectacles n'en sont pas plus innocents. Il ne craint point d'avancer que ces abbés qui suivent les spectacles n'ont pas les vertus que leur état exige. 2 Quant à la tolérance , il avertit qu'elle ne rend pas licite la chose tolérée, qu'elle n'ôte pas, aux raisons tirées de la règle des mœurs et de l'Evangile, la force qu'on ne peut y méconnaître quand on est de bonne loi. 3° Pour la couturm-, il dit que dans If monde, elle prévaut souvent sur les préceptes de Jésus-Christ et que c'est ce qui en fait une excuse si faible et si peu recevable. Toute cette doctrine est ici solidement et formellement appuyée sur l'autorité des Pères, des docteurs et des conciles.

Mais n'est-ce pas aux vices que le théâtre fait la guérie? On répond que les comédiens n'en sont pas asstz exempts pour les eorriger. Ce ne sont pas de pareils organes qui doivent nous prêcher la justice. Jamais ils n'ont converti personne; combien en ontils perverti ? Dans les sujets les plus édifiants, dans leurs scènes les plus religieuses, te pécheur s'attendrit sans se repentir; on sent le plaisir de la compassion sans sentir l'amertume delà componction; ce n'est pas une pluie qui tombe du ciel, c'est une rosée qui s'élève de la terre; elle ne nourrit que des feuilles maudites; ;i l'ombre de l'arbre qu'elle rafraîchit, le vice s'engraisse et la vertu se dessèche.

Sans ncus arrêter avec D. Ramire à dé- 1 1 if ire les autres prétextés qu emploient les partisans des spectacles, passons à la seconde question: Peut-on autoriser les théâtres? On peut aisément deviner la réponse qu'y fait notre auteur: des principes qu'il vient de nous exposer, il conclut qu'on ne peut ni permettre ni favoriser aucun spectacle indécent: qu'aucune raison de bien, même plus grand, ne peut l'autoriser, et qu'on est obligé de s'y opposer de tout son pouToir: en un mol, D. Ramire met les spectacles au rang des poisons dont on doit empêcher le débit. Pour persuader le lecteur, s<.n zèle joint toujours à ses exhortations la même abondance de doctrine.

L'auteur entre dans la troisième question par une exposition de la doctrine qu'on lui Oppose; savoir: i* quedans le christianisme ces jeux scénique-s sont un plaisir indifférent^ où les simples ne risquent rien, les sages gagnent et les fous sont les seuls à perdre; '1° qu'ils sont nécessaires comme un remède contre l'oisiveié de la jeunesse et ses dangers. Des principes si relAchés forment une trop faible défense pour résister à la force des raisons et des grandes maximes que leur oppose D. Ramire; il y ajoute une réflexion dont la vérité et la simplicité doivent frapper ses adversaires: c'est qu'en plaidant pour les spectacles, ils enj montrent le danger; leur langage favorise trop les passions pour ne pas trahir

(497) Description de ï Italie, tom. V.

leur cause : le spectacle est pour la jeunesse ce qu'est un peu d'eau pour un brasier ardent, elle ne sus end d'abord l'activitédufeu que pour la rendre bientôt plus vive.

Mais enfin, dit-on, les Pères n'ont éclaté avec tant de force contre les snectacles qu'à cause de l'idolâtrie et de l'obscénité qui régnaient alors sur le théâtre : or, entre ces spectacles et les nôtres, il y a auiant d'opposition qu'entre le jour et la nuit. Si nos drames, réplique D. Ramire, étaient aussi dévols que les Méditations de saint Bernard , ou aussi apostoliques que les Sermons de saint Vincent Fenier, on n'en parlerait pas plus avantageusement. Ensuite, il prouvé que la plupart des anciens anathèiues lamés contre les spectacles (orient sur des raisons communes et transcendantes, qui sont que tout le drame i st une occasion de chute et une école Je libertinage, et il souliei.t avec Lacla'ce que i'éléganceet la politesse qui régnent aujourd'hui sur les théâtres ne font que rendre plus aigus et plus pénétrants les traits qu'on y enfonce dans l'âme des spectateurs.

Enfin, dit le P. Berthier en terminant cet Extrait, on nous assure que cet ouvrage de D. Ramire a suffi pour engager les magistrats de Burgos à abattre le beau théâtre d leur viile, qui avait coûté vingt mille duc.ils.

Essai sur la comédie moderne; Paris 1752.

On y réfute les nouvelles Observations de Fagan au sujet des condamnations prononcées contre les comédiens.

Damelis Coxcina, ordinis Prœdicalorum, Collectio disserlalionumde spiclaculis ;

Ce fut le Pape Benoît XIV qui engagea ce religieux à composer cet ouvrage.

T'en sentimenti di San Carlo Borromeo inlorno al leatro tralti dalle sue Lcltcre; in Roma, 1753.

S. Caroli BorromjEi, archiepiscopi Mediolanensis, Opusculum dechorcis et spectacuiis in fcstis diebus non exhibendis. Accedit Collectio selectarum sententiarum ejusdem adversus choreas et speclacula ex rjus slaliitis, ediclis, institutionibus , homiliis; Borna;,

Consultazione theologico-morale se chi interviene per nécessita ai leatri publici vi passa itttervenire legittimamente ; in Roma, 17oi.

Lo Specchio del disinganno , autore Zicchino Stbfahi.

Ce traité de morale, dit l'abbé Richard (497), dévoile avec une hardiesse étonnante tous les dangers des spectacles pour les mœurs. On y condamne les plaisirs qui sont en usage à Rome dans le temps du carnaval, de même ,|Ue les Fcslini et les villégiatures, et les autres passe-temps scandaleux de la noblesse et du peuple de Rome.

Veri sentimenti di S. Francesco di Sales

106w NOTICE SUR LE

vescovo di Genevra intorno al tcatro ; in Roraa, 1753.

Veri senlimenti di S. Philippo Nerf intorno al tealro ,• in Roma, 1735.

Ces sept derniers ouvrages, imprimés à Rome, prouvent 1" que c'est sans aucun fondement, connue on le verra dans la seconde Lettre de Desprez de Boissy sur tes spectacles, qu'on s'autorise de saint Charles Borroméeel de saint François de Sales pour justifier les théâtres publics ; 2* que si des personnages illustres par leur piété et par leur doctrine, et même canonisés par l'Eglise, ont paru (Mie moins sévères sur quelques abus, Us ont à cet égard plus besoin d'excuse que d'apologie; ce sont desfautesqui auront été couvertes par l'abondance de leur charité, nœvus f/item te^rliant ubera cfiarilalis. On siiit, dit Benoît XIV, que la canonisalion, en établissant bcuftedes saints, n'ôte la liberté de condamner avec la prudence convenable, ce qui leur serait échappé île ré]iréhens ble. Servi Dei doctrina débita cum reverentia potest çitra ulhim temeritatis notant impugnariysi modesta impugnatio bonis rationibus itinixa sit , etiam poslquam Uei servus qui scripsil inter beatos nul sanctos finit relntu! nb humano guident exemptas est judicio, ne degloria ejus dubilemus, sed non ut minus de ejus diclis disputent us (498). 3° Enfin, ces écrits manifestent qu'on connaît à Rome les dangers des spéciales, et que ces sortes de divertissements y sont condamnés in foro conscientiœ, quoique, par considération pour la tranquillité publique et propler duritiam cordis, ou les tolère dans un temps de l'année, minoribus id t/uod ma jus est ementes quietem et securitatem, comme on le verra dans la première Lettre sur les spectacles de Boissy, que nous donnons plus loin.

La Description de l'Italie que. M. l'abbé Richard a donnée au public en 1760 et celle qui ;i paru en 1769 (499) l'ont connaître * que ie peu.de de Rome a un goût outré pour tout ce qui est divertissement et spectacles. » C'est une maladie qui, dans celte ville, a ses accès périodiques, et, dans certains temps de l'année comme dans le carnaval, c'est une frénésie épidémique.

Ou a vu les Souverains Pontifes prendre souvent des moyens pour diminuer les scandales des divertissements publics, et leur conduite à cet égard a varié suivant leur manière de spéculer en politique. Les uns avec les mêmes intentions ont alternativement rétabli ce que d'autres avaient hasardé de supprimer. En voici un exemple reniar uable :

« Clément XIII avait fait fermer le théâtre Altberli et il avait supprimé les Feslini ou assemblées de danses qui étaient de cou-

TIIE.YTRE LIBRE

(498) De servorum Dei teutificaiione, aucloreSummo rpnitfice Benedielo XI V.

(499) tes deux bonnes descriptions, iloni une cr, 6 volumes, par l'abbé Rieln.nl , el l'autre en 8 vol., par La amie, doivent faire oublier la Description in- IkJele de Missoii.

1500) V. le t. V de la Descvip, de l'itulit, par Lalande.

lume parmi la noblesse, les veillées de la place Navonne, et même le carnaval en 1767 (500) » Clément XIV a cru devoir en lolérer le rétablissement pour contenter un peuple à qui il ne faut que du pain et des spectacles, partent et circenses. Ce ne s rait pas rendre justice aux lumières et aux éniinentes qualités de ce Souverain Pontife, si Ion n'attribuait pas à des vues qu'il croiyat être de prudence les irrégularités inorales que son gouvernement civil pourrait présenter sur quelques objets. L'avantage qu'on prétend pouvoir tirer de ces irrégularités est souvent cause qu'on s'empresse à les faire annoncer dans les gazettes, quelquefois infidèlement et presque toujours sans en exposer les motifs et les circonstances qui en diminueraient les mauvaises impressions* mais les gens i: struits et bien intentionnés savent y suppléer.

Ils considèrent qu'un pays qui change si souvent de maître est moins susceptible <l un gouvernement uniforme et nerveux En effet, comme l'observe Lalande (501), « oii voit a Rome chaque nouveau règne v amener de nouveaux principes et un nouveau plan de conduite. Chaque Pape tache loujours d'éviter les excès qui ont ciép.u dans son prédécesseur. Mais il ne peu! guère éviter de tomber dans quelques autres. »

Au reste, Clément XIV a manifesté à tonte 1 Eglise qu'il connaît toute l'étendue de la charge du suprême apustolal qui lui a été imposé. Sa lettre circulaire du 12 décembre 1769 (502) à lous les évêquesà l'occasion de son élévation sur le Saint-Siège donna les plus grandes espérances sur son gouvernement. Les avis que Sa Sainteté y donne aux prélats supposent son zèle à s'occuper du soin d éloigner du peuple chrétien toute contagion du mal, toute séduction d'erreur. C'est à l'Ecriture sainte et à la tradition que le saint Père veut que l'on puise (out ce qu'on doit croire et tout ce qu'on doit pratique- « parce que, dit-il, c'est dans ce double d*' pôt également sûr et fidèle qu'est renfermé tout c qui concerne le culte de la religion la discipline des mœurs, |a manière de hier' vivre el qu'on y apprend nos sublimes mystères, les devoirs de la piété, de la just'ico et de I humanité. »

Or, en nous envoyant à celte école, c'est nous défendre implicitement de nous autoriser de quelques tolérances qu'arrache la corruption d'une multitude aveugle et effrénée; « puisque, comme l'a dit un ancien, rien ne peut prescrire contre la vérité de la' doctrine évangélique, ni la longueur du temps et la succession des années, ni la qualité despersonnes qui autoriseraient certa ns abus, ni les privilèges d'aucun pays (503; »

(501) pans le ton.. V du Voyage d'un Français en Jtulte; Pans, t;o9.

(502) Elle a élé lia. tuile en français et imprimée, (olio; i Venlali nemo prescribere polesl non

spatium tenipnrum, non patrocinia personaruin non privilégia regionum. » (TtRTci.)— < Ecclesia Dei

On ne peut refuser d'attribuer celte intention à Clément XIV qui a si souvent déclaré vouloir employer tout ce qu'il a d'activité, de lumière, de force et d'autorité pour opposer une digue au torrent de l'impiété et de l'erreur.

Ce Souverain Pontife a donné une nouvelle preuve de son zèle actif et lumineux en adressant au roi de France, un bref daté du 21 mars 1770 pour engager Sa Majesté trèschrétienne a seconder les prélats de son royaume qui, étant assemblés à Paris, en 1770, pour les affaires générales du clergé de France, délibérèrent entr'eux « pour (estil dit dans ce bref, traduit en français et imprimé) trouver un moyen capable d'arrêter et de repousser, avec le secours de Dieu, la contagion de ces hommes impies qui ne rougissent pas de produire chaque jour une foule d'écrits, monuments, non de leur savoir mais (Je leur folie, pour détruire, s'ils le pouvaient, jusqu'aux premiers principes des bonnes mœurs, aux fondements de la religion, aux droits de l'humanité et de toute société, et pour séduire ces âmes simples en leur insinuant, comme par une espèce de charme, leurs dogmes pervers et corrompus. » Il semble, en effet, que nous soyons revenus aux premiers temps du christianisme, où toutes les sectes de philosophie, sans compter le polythéisme, étaient liguées contre lui. Mais alors noire religion se défendait mieux par les mœurs de tous ceux qui la professaient que par tous les raisonnements humains. « Nous penserons toujours , dit Querlon (504), que la sauvegarde la plus sûre de notre religion est dans sa pratique même et dans les mœurs qu'elle a formées. »

Essai sur la comédie moderne, où l'on réfute tes nouvelles observations de M. Fagan. au sujet des condamnations prononcées contre les comédiens; Paris, 1732. iu-12.

Fagan est convenu dès le commencement do ses nouvelles observations que toutes les apologies qui avaient paru jusqu'alors en faveur de la comédie étaient assez faillies. Comme il s'est flatté que celle qu'il a donnée est la plus parfaite, il a paru convenable de donner un extrait un peu étendu de la réfutation qui en a été faite- On va commencer par donner le résumé que Fagan a fait luimême de ses nouvelles observations qui, de son aveu, contiennent tout ce que l'on peut dire à ce sujet. Et ce tout se réduit aux trois assertions qui suivent : 1° Que les raisons que l'on a rapportées jusqu'à présent pour prouver que la comédie condamnée n'est point celle qui existe aujourd'hui n'ont point été ?jcposéts avec assez de soin. — 2° Que la comédie, telle qu'elle a été traitée par Molière, est suffisamment bonne pour les mœurs. — '3° Que les désordres que l'on pourrait reprocher aux personnes du théâtre sont indépendants de leur profession.

Voilà donc une apologie annoncée avec la plus grande confiance. Mais qui est-eequi n'ist point prévenu pour sa propre cause? Fagan est un poêle dramatique, ainsi il n'est pas étonnant qu'il paraisse sensible auxanathèmes défavorables à un art pour lequel il a des talents reconnus, n'aurait-il en safiveur que le succès de sa petite pièce, V Heureux retour où il a si b;en caractérisé les tendres et légitimes sentimen's des Parisiens pénétrés de joie en revoyant le roi que la mort avait presque enlevé en 17i4, et que le ciel avait rendu aux vœux de toute la nation?

Néanmoins quels que soient les talents dramatiques de Fagan, peut-il se flatter d'être plus intéressé à la cause des théâ res publics que ne l'était Jean Racine? Si un aussi célèbre poëtes'esl vu forcé de l'abandonner après en avoir été l'honneur et le défenseur, est-il probable que Fagan ait mieux vu da-s cette même cause? C'est ce qui lui a éiéconte-té par l'Essai sur la comédie moderne , dont on va donner l'extrait, en suivant presque toujours sa diction.

Il parait que l'auteur n'a pas été ébloui par les Observations de Fagan.

« Je ne suis, dil-il dans sa Préface, ennemi déclaré ni de la comédie ni des comédiens. Je n'ai point pris la plume précisément pour attaquer les spectacles, mais les nouvelles observations de M. Fagan ont percé jusqu'à moi; il m'a paru si facile de les réfuter que je l'ai fait. Voilà tout. Plus une apologie est faible, plus la critique esl aisée. Cela n'est pont brave; mais cela est commode. »

Tous les censeurs du théâtre pourraient tenir ce dernier propos. Ils n'ont que des sophismes à combattre, et ils ont les meilleures armes à leur choix. Mais tous ne manient pas leurs armes avec autant de dextérité et de succès que l'auteur de \'Essai sur la comédie moderne.

1° Quoi qu'en dise Fagan qu'il n'y a jamais eu avant lui d'habiles défenseurs de la comédie, notre écrivain lui rappelle que les requêtes que les comédiens de France présentèrent aux Papes Innocent XII et Clément X, pour se plaindre de ce que les confesseurs leur avaient refusé les sacrements aux jubilés de 169b et de 1701, s'ils ne renonçaient à leur état, contenaient les mêmes motifs que Fagan a employés dans ses nouvelles Observations.

On y disait aussi que « la comédie, condamnée dans les derniers siècles, n'était point celle qui existe d.uis celui-ci, que l'on était en droit dès lors d'espérer de l'Eglise l'absolution des comédien, et que les motifs qui ont occasionné les respectables décisions des conciles n'existaient plus. »

Voilà ce que ces requêtes disaient et s'efforçaient de prouver avec lout l'art possible.

Pouvait-il y avoir circonstance où ces moyens de défense pussent être mieux po-

inter multam paleam muliaque zizania constitula, (S. Adgdstinds, lom.II, epist. 55, ndJanuar.)

mulia tolérai, el lamen quse sunl conira fideni , vel (504) Trente-deuxième Feuille hebdom. des prov.,

bonain vitam non approbat, nec lacet, nec faeil. > de l'année 1770.

ses? Ils furent examinés dans une a-scmbléc de prélats tenue à Rome où le peuple a la plus grande fureur pour les théâtres.

Néanmoins ces requêtes furent rejetées par les Souverains Pontifes ; el, par ee refus, c'était déclarer qu'ils condamnaient ce qu'ils se voyaient avec peine obligés de tolérer dans leurs Etats.

Nous rappellerons ici à cette occasion que ce futcontie toute vraisemblance qu'on hasarda d'annoncer dans la Gazelle d'Amsterdam, du 2a lévrier 1735 : « que le Pape, à la sollicitation de M. le duc de Saint-Aguan, ambassadeur du roi de France à Home, venait d'accorder un bref qui relevait de toutes censures ecclésiastiques les acteurs de la comédie et de l'Opéra, leur permettant l'usage des sacrements.

Nous avons déjà ci-devant observé que les gazelles étaient toujours très-suspectes sur ces sortes de bruits, et qu'elles se chargeaient de toutes nouvelles vraies ou faussas : Tarn dicli pratique tenax, quain nunfia veri.

Le fait que la Gazette d'Amsterdam annonça en 1733, et dont il est ici question, est une imposture qu'on attribua avec raison aux ennemis de la communion romaine. Ils auraient en effet souhaité avoir à reprocher au Souverain Pontife un bref aussi scandaleux, qui d'ailleurs n'aurait pu prescrire contre les bonnes règles.

« Les communions dissidentes de la romaine, dit M. Grosley, académicien libre de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, s'épuisent en clameurs contre la tolérance des Papes à l'égard des spectacles et des théâtres. Elles opposent avec complaisance Genève à Home; mais l'oisiveté du peuple et des grands de Rome détruit cette comparaison. Home moderne, Rome chrétienne a conservé tous les goûts de Rome païenne; et le Roi-Pontife auquel elle est aujourd'hui soumise ne peut ne pas tolérer ce que ne purent déraciner les Constantins, les Tbéodoses (505;. »

Dès le temps du célèbre Laurent de Médicis, surnommé le Grand et le Père des Lettres, moit en 14-92 à quarante-quatre ans, Rome était si décriée par la corruption des mœurs qu'il l'appelait un e'gout de tous les vices. Cette expression se trouve dans une lettre, qu'il écrivit à son jeune tils Jean, qui fut depuis le Pape Léon X (50G). II y donne à ce jeune prince les meilleurs conseils pour le préserver des écueils auxquels le séjour qu'il allait faire à Rome exposerait ses mœurs.

Est-ce donc bien justifier les théâtres, que de nous citer pour exemple ceux de Rome? Leur établissement y a été comme

(505) Dans, les Nouveaux Mémoires sur l'Italie, imprimés en 1701 en 3 vol. in-12.

(506) « Conosco die, andaudo voi à Roma , che è tenlina de tutti li midi, enlraie in maggîor diulcoltà ili fare qiianio vi ilico di soprà à conservarsii nella graiia cli Di<>, pèrebe non solamcnle gli essenipi mnovono, ma non xi mancheranno parlicolari inciuioiic corruttori. > Celte lettre est imprimée dans

partout ailleurs le fruit de la corruption; el ii proportion de la fureur avec laquelle on s'y est livré, ils ont donné lieu à de nouveaux désordres. Les tempéraments mûmes dont ont a prétendu user pour les concilier avec les bonnes mœurs sont d'autres scandales. Tel est dans la plus grande partie de l'Italie l'usage de faire représenter par des femmes les rôles d'hommes. Tel est à Rome l'usage de faire jouer les rôles de femme par des hommes dégradés par une opération inhumaine, qu'un empereur païen , et lequel ! un Domitien avait défendue sous les plus grandes peines (507).

Mais quels que soient les scandales du peuple de Rome, Grosley, en observateur éclairé et judicieux, remarque <> que de lout ce qu'il a observé et recueilli, il ne résulte rien qui puisse justifier les injustes préjugés répandus dans certains pays contre la régularité de mœurs et de conduite qui honore la très-grande partie du Sacré-Collège et de la haute prélature. »

Dès que la corruption est devenue si générale et si impérieuse qu'elle fait taire toutes les lois, les Souverains P', utiles, à l'exemple de saint Charles Borromée, se sont vus obligés de réduire leur zèle à demander au ciel la patience pour supporter, en gémissant, les scandales qu'ils ne peuvent abolir,

Uslos zelo domus luœ, Du malin ob.iisiere :

Queis non possumus mederi Va [meules gemere (508).

Mais revenons à notre auteur de V Essai sur la comédie moderne. Il appréhendait que sa critique ne fût traitée de cagotisme par Fagan. C'est pourquoi il a jugé à propos de se caractériser. « Je suis, dit-il, un homme étranger, pour ainsi dire, à la piété, sans vocation décidée, en un mot un homme du monde. Amateur des spectacles, je désirerais peut-être plus que qui ce soit que l'on pût les rendre tels qu'on les fréquentât sans scrupule et qu'on nous les procurât sans rougir. Dans l'état où ils sont aujourd'hui, il y aurait bien du chemin à faire. »

L'impiété, dit-on, la grossièreté, l'indécence n'y régnent plus tant : « Mais, dit notre écrivain, le danger y est plus grand. Cette politesse, cille élévation de sentiments, ces grandes leçons pour les mœurs, sont des fleurs agréables sous lesquelles le serpent est caché. »

11 est bien éloigné de croire avec Fagan, que si la comédie eût toujours été telle qu'elle est aujourd'hui, elle ne se serait pas attiré les censures ecclésiastiques. Et en le supposant pour un moment, il croit que s'il était vrai que l'Eglise n'eût pas alors assez do

le second volume des Nouveaux Mémoires sur l'Italie.

(507) c Velerçm laudare inv.u Domitianiun, qui, licet patri (Vainque dissimilis, memoriam nqminis sni inexpiabili ileteslaiione perl'udii, la'nen receptis- Bima inclarnit lege, qna min.iciler inlerdixeral ne, intra terminos jurisdidionis Komanse, quisquam pueriim castrarel. » (Ammif.n Marcelun, liv. xvm.)

(508) Dernière strophe de la prose de S. Charles.

DICT10NNAHIE DES MYSTEKES.

motifs pour lancer l'analhèrne; il n'est pas n)oins certain qu'elle n'en a pas assez à présent pour le retirer.

2" C'est au temps de Molière que Fngan, dans sa seconde Observation, soutient que les pièces sont devenues suffisamment bonnes pour les mœurs. C'est là, selon cet apologiste, la première époque d1 la pureté et de l'utilité de la cooiédie; utilité si grande, qu'elle compense le danger qu'elle pourrait causer.

Mais, répond notre critique judicieux, que Ion jette un coup d'œil sur le théâtre de Molière, ce grand précepteur des mœurs. Depuis la première de ses pièces jusqu'à !a dernière, on ne le ver.ra combattre que des faiblesses indifférentes, des ridicules, des petits riens, qui déparent l'intérieur, sans dégrader et altérer le fonds; et à cet égard il entre dans le détail qui suit :

« Quelles bonnes leçons, par exemple, peuvent donner an cœur: « L'Etourdi. — Un jeune homme dont l'indiscrétion et la vivacité retardent le succès d'un>' intrigue amoureuse qui l'intéresse et dont un valet fourbe a la direction.

■ Le Dépit amoureux. — Deux amants qui se brouillent pour un mal entendu, afin de se procurer, ainsi qu'aux spectateurs, le plaisir du raccommodement

a Les Précieuses ridicules. — Des femmes romanesques, qui affectent un langage à la mode.

« Les Femmes savantes. — C'est-à-dire des femmes follement entêtées d'èlre savantes et de le paraître,

« L'Ecole des Maris, les Fâcheux, l'Avare, etc. — Des vieillards amoureux , surveillants sévères, in :ommodes, intéressés.

« Le Festin de Pierre. — Un libertin décidé, dont la punition théâtrale ramène moins à la vertu que sa conduite n'inspire le vice par les couleurs qu'il lui prête.

« George Dundin.— Des maris scrupuleux ou dupes de leur simplicité et de la coquetterie de leurs femmes.

« Le Bourgeois Gentilhomme. — Des bourgeois copiant ridiculement les gens de qualité,

« Le Médecin malgré lui. — Une querelle de ménage qui produit un incident plus fastidieux que comique.

« Amphitryon. — Une fable du paganisme mise en action; fable qui n'a pour objet que l'intrigue la plus licencieuse et la passion la plus criminelle.

« Le Misanthrope. — Une espèce de philosophe, ou pour se servir des ternies de Fagau, un faux philosophe rempli de luimême, qui se complaît dans le mérite sauvage de délester l'humanité, mais qui ne la déteste que sur de vains prétextes, et qui ne reproche à son siècle que des défauts superficiels, plus intéressants pour la société que pour les mœurs.

« Le Tartufe. — Un fourbe, dont l'intrigue, les maximes et les démarches, de l'aveu même des sectateurs de Molière, soûl dangereuses à tous égards. »

Voilà un tableau des pièces de Molière. « Les vices, continue notre auteur, n'y sont jamais peints avec des couleurs qui les rendentodieux et méprisables, [.es tableaux y sont ménagés de façon que les préceptes sont un badinage qui attire plus au mat qu'il n'en éloigne; et on y répand sur les défauts un certaiu ridicule trop plaisant pour en donner de l'horreur; où les caractères y sont si chargés qu'ils n olfienf que des vertus au-dessus de la force humaine ou des vices rares à trouver. Or, si l'on représente des défauts qui surpassent de beaucoup les nôtres, au lieu de cherchoi à nous corriger, nous nous applaudissons de ce prétendu avantage. »

Nous ajouterons ici, pour fortifier ce que dit noire auteur, le sentiment de l'abbé de Saint-Pierre, qui, en politique, voulait que l'on tolérât les th. à res; niais il ne les croyait pas toi érables dans le prétendu état de pureté dont Fagan se contente. On trouve dans le second tome de ses OEuvres diverses, qui parurent en 1730, un Projet pour la ré~ formation du théâtre. Ce projet est analogue à ses autres idées, que le cardinal Dubois appelait Us rêves d'un homme de bien. Il voulait en effet que les pièces de théâtre, soit tragédies soit comédies, ne tendissent dans toutes leurs parties qu'à inspirer l'horreur du vice et l'amour de la vertu ; et pour rentrer dans notre sujet, vo'ci ce qu'il dit de Molière : « C'est un grand peintre; mais il n'a point errassez de soin de peindre toujours en estimable ce que les hommes avaient d'estimable, el en méprisable ce qu'ils avaient de méprisable: et c'est cetto confusion qu'il a laissée dans ses peintures, qui fait que ses comédies sont plus pernicieuses qu'utiles au perfectionnement des mœurs. »

Notre auteur de Y Essai sur la comédie moderne trouve que c'est le défaut, nonseulement des comédies de Molière, mais de toutes celles qui paraissent journellement sur le théâtre; telles que celles de lie— gnard, qui est le poëte qui a le mieux imité Molière; celles de Scarroû, Montfleury, Baron , Dancourt, Poisson, Dufresny, Legrand, etc.

Notre critique convient que les pièces de La Chaussée, citées par Fagan pour un modèle,sont, sans contredit, les moins impures : « Mais, ajoute-t-il, en est-il une seule dont l'amour ne soit le mobile el où il ne soit point caractérisé avec des traits et des détails d'autant plus dangereux qu'ils sont mieux ménagés? Tout y est si tendre et si touchant que le cœur est affecté dès les premières scènes. L'intérêt qu'on y prend est si vif qu'il peut être très-funeste, et qu'elles perdent par là l'avantage qu'elles auraient sur toutes les autres d'être plus capables de corriger les hommes et de les rendre meilleurs. »

Quant aux tragédies, notre auteur leur reproche que les leçons du vice, comme de l'ambition, de ia vengeance, etc. y sont données d'une manière d'autant plus dan-

1077 NOTICE SLR LE

gère 'se qu'elle 'est plus pleine dVIévalion, sinon de cœur et de sentiments, unis du moins des iii et de pensées.

Les poètes diiu* tiques, on général, se croient toujours obligés de céder à la nécessit '■. Pourquoi, peuvent-ils dire, faut-il que tout ce qu'on expose sur les théâtres ait pour pouvoir plaire à la multitude un air de débauche et de libertinage?

3° Quant à celle opinion que les désordres que l'on pourrait reprocher aux personnes du théâtre, sont indépendants de leur profession, notre auteur est bien éloigné de l'adopter.

Il pense qu'indépendamment de leur conduite, leur seule profession contribue à rendre le .spectacle très-dangereux. Les comédiennes, en effet, fussent-elles verlueuses, pourrait-on croire qu'elles peignissent si bien les passions si elles n'étaient pas habituées à les sentir? Ajoutons : voilà, comme l'a observé Voltaire, pourquoi les acteurs jouent infiniment mieux les rôles de tendresse que les rôles héroïques. « Vous trouverez, dit-il, vingt acteurs qui plairont dans Andronic et dans Uippolijte, et a peine un seul dans Cinna et élans Horace (500). «

Or, comment des actrices, toutes dévouées à la volupté et la prêchant sans cesse, ne l'inspireraient-elles pas? On les voit si tendres et si passionnées qu'on désire être l'objet de cette sons.bililé et réaliser des Relions si séduisantes. Leur réputation, le, peu de risque do l'entreprise, la facilité de l'exécution, l'habitude du succès fournissent des armes au vice.

Nous ne suivrons pas notre auteur dans ce qu'il dit contre les sophismes et les paralogisraes usités, pour interpréter en faveur des théâtres les textes de quelques écrits de personnages respectables, comme de saint Thomas d Âquio, de saint Charles Borromée, de saint François de Sales, de Bossuel, etc. Desprez de Buis.sy, dans sa seconde Lettre sur les spectacles, démontre à cet égard le ridicule des prétentions des apologistes des Spectacles.

Nous passons a la conclusion de notre auteur. En voici la substance :

Il est impossible que le théâtre subsiste sans ôlre mauvais, et par conséquent sans être condamnable. On ne doit donc point traiter de rigueur non méritée les censures que l'Eglise a prononcées si souvent contre les comédiens.

L'extrait que nous venons de donner paraîtra peut-elre un peu long;. mais il fallait démontrer que l'écrit donné par Fagan, pour la meilleure apologie des spectacles dramatiques, n'étajt pas dans le cas d'avoir plus de succès que toutes celles qui l'avaient précédée, ou qui ont paru depuis On sait que d'Alembert, avec son génie

(509) Lettre de M. de Voltaire à M. de Lttrnque ; clic se trouve dans le Mercure du mois d'auùl 1752.

(510) Les trois siècles de notre littérature, de/mis François I" jusqu'à l'année 1772. Cet ouvrage, im-

TIJEATRE LIliRE.

géométrique, n'a pu triompher des arguments de la Lettre de M. J -J. Rousseau contre les spectacles. «Celte Lettre, est-il dit, dans un ouvrage nouveau ,'5I0), n'a pu être réfutée par aucun de ceux qui ont osé l'attaquer. On ne pouvait mieux faire sentir la suréminence des talents de M. Rousseau, qu'en plaçant à côté de sa Lettre, la Réponse qu'y a faite M. d'Alembert. La nuance est trop sensible pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Cette Réponse, comme toutes les autres, ne couieui q ie de faibles arguments exprimés encore pi js faiblement. »

Au moins Fagan a témoigné conserver quoique respe t pour les censures ecclésiasq les, puisqu'il est coivenu jue «Corneille et- Racine ont eu raison de gémir d'avoir passé leur vie dans une occupation condamnée. »

Mais devait-il traiter de cruelle la religion qui leur en a fait un devoir? « N'est-il pas bien cruel, dit-il, qui; les auteurs de Cinna, û'Uéraclius, de Phèdre, aient été fondés à verser des larmes d'un juste repentir? »

Ce repentir, qui avait pour objet la séduction de leurs drames, aurait eu également lieu, quand il n'y aurait pas eu de censures ecclésiastiques contre les comédiens. L'Eglise, en humiliant les acteurs des théâtres publics, n'a fait que se conformer au mépris que les sociétés profanes avaient toujours eu pour eux. L'Eglise pouvait-elle ne pas traiter en infâmes des gens avec qui l'on ne peut contracter honnêtement dans le monde aucune liaison, et que les voluptueux mêmes n'admettent chez eux que pour les faire servir d instruments à leurs plaisirs?

La cause, des théâtres a été tant de fois plaidée et perdure au tribunal de la raison, que de droit et de fait la justice do leur condamnation est une vérité incontestable, suivant cet axiome : Res judicata pro veritale habenda est.

Le gouvernement civil pourra bien avoir toujours des raisons pour les tolérer; mais de droit et dans le for intérieur, ils seront toujours défendus : Semper vetabuntur , et semper retinebuntur.

Ils auront toujours contre eux la tradition des sages, tant anciens que modernes.

On sait que,Cyrus demandant à son conseil quelle était la meilleure méthode pour retenir sous le joug une nation vaincue et amortir son courage, un de ses conseillers lui répondit qu'il suffisait d'y envoyer des troupes de danseurs et de chanteuses. « Qu'on y fasse, ajoula-t-il, ('lever la jeunesse au milieu des spectacles et des plaisirs. C'est l'ennemi le plus funeste qu'on puisse y introduire : Luxuria omni hoste pejor. »

Un Spartiate observant à Athènes la prodigieuse dépense qu'on y faisait pour les jeux et l'air de gravité avec lequel le magis-

primé sous le litre d'Amsterdam en 1772, en 3 vol. in 8", est attribué à l'abbé S»baiier de Castres, auteur d'un Dictionnaire de littérature, imprimé en 1770 en trois vol. in-8«.

1079 DICTIOMNA1RE

tral même entrait dans ce soin, s'écria : « Il reste bien peu de sagesse dans une ville où l'on se fait une sérieuse occupation de ces bagatelles 1 »

« Si nous considérons, dit Plutarque, les meilleurs même des spectacles, qui étaient ies tragédies, de quel avantage étaienl-ils pour la nation? Thémistocle entoura la ville d'excellents murs. Périclès l'embellit avec beaucoup de magnificence et de goût. Miltiade assura la liberté des Athéniens par son courage. Conon, par la modération de sa conduite, leur acquit le gouvernement do toute la Grèce. Si les sages poëmes d'Euripide, le sublime langage de Sophocle et l'esprit d'Eschyle, ont éié aussi utiles à la patrie, je consens, ajoute Plutarque, que les pièces dramatiques soient comptées au nombre des trophées de la République. »

Mais laissons les théâtres des anciens pour ce qu'ils étaient. Il est certain que les nôtres n'auront une apologie parfaite que lorsque la nation sera dans le cas de la faire par la pureté de ses mœurs. Or, à cet égard, le caractère de notre siècle ne fait pas l'éloge de l'école de Melpomène et de Thalie.

En voici une preuve toute récente dans le jugement qu'on a porté d'un roman de Dorat, dont il paraît une seconde édition (511).

L'héroïne de ce romani est la vicomtesse de Senanges. Elle se trouve engagée dans les liens d'un mariage malheureux ; elle n'y connaissait que les frémissements de la crainte, les terreurs de l'antipathie et la rigueur des devoirs. Elle s'en dédommagea en se livrant à une forte inclination pour le chevalier de Versenai; mais à condition que leur bonheur réciproque ne parviendrait a. son apogée qu'après la mort du mari, que l'auteur fait arriver à volonté pour opérer le dénouement de cette galante intrigue.

Or, ce roman a été critiqué. Est-ce parce que l'auteur l'ayant donné sous la forme de lettres, l'action y est tournée en sentiment, et est par conséquent présentée d'une manière plus séduisante? non. Est-ce parce que l'amour, qui est le sujet de la fable de ce roman, présinte d'abord l'image du crime? non. La critique a porté sur ce que l'auteur a donné trop de vertu à son héroïne, en lui faisant tenir la conduite d'une Sabine ou d'une farouche Gauloise.

« Cette critique, dit Dorât, prouve singulièrement à quel point nos mœurs sont dépravées. On a crié à l'invraisemblance , parce qu'une femme, malgré sa passion, respecte ses liens, est fidèle à ses devoirs et se défend de consommer une faiblesse.... Il est étrange qu'on ne puisse plus supporter dans notre siècle une résistance de six mois, sans scandaliser la moitié de Paris. »

Telles sont les influences respectives des mœurs sur les écrits et des écrits sur les mœurs. Voilà comme les auteurs dramali-

(511) Les Sacrifices de l'amour, ou Lettres de la vicomicsse de Senunaes et du chevalier de Versenai, par Durât; Paris, 1772; 2 vol. in-8°.

(512) Dans une de ses Lettres à M. de Laroque; elle se trouve dans le Mercure au mois d'août 1752.

ques, do môme que les compositeurs de romans, se voient obligés de se conformer à ce qu'on appelle la facilité et l'aménité des mœurs modernes; c'est-à-dire, au goût corrompu du plus grand" nombre.

« Je croyais, a dit Voltaire (512), que l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique; et dans l'âge même des passions les plus vives, je ne regardais celte faiblesse que comme un défaut qui avilissait l'art îles Sophocles. Les connaisseurs qui se plaisent plus à la douceur élégante de Racine qu à la force de Corneille me paraissaient ressembler à ceux qui préfèrent les nudités de Corrège au chaste et noble pinceau de Raphaël. Mais le public qui fréquente les spectacles est aujourd'hui plus que jamais dans le goût de Corrège. Il ne lui faut que de la tendresse. Il a donc fallu me plier aux

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