‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 1155 sur 1429 · MOEURS DU TEMPS ET COMMENCER TARD A PARLER D'4MOUR · texte numérisé non relu

MOEURS DU TEMPS ET COMMENCER TARD A PARLER D'4MOUR

Quelle faiblesse dans un homme de lettres, que ses sectateurs appellent le poète philosophe l Ne aevait-il pas dire avec le patriotisme d'un ancien romain, Quintius Capitolinus : « Mes chers concitoyens, quand mon naturel ne me ferait pas préférer le vrai à l'agréable, j'y serais forcé en cette occasion : j'ai grande envie de vous plaire , mais dussé-je encourir la rigueur de vos censures, j'aime mieux sauver vos mœurs : Me vera pro gratis, et si meum ingenium non moncret, nécessitas cogit : vellem quidem robis placere, Quirites ; sed multo malo vos salvos esse qualicumque erga me animo fuluri vslis. » (Tit. Liv., dec. i, I. m, c. 67.)

On a du P. Souciet , Jésuite, une Lettre imprimée (513), dont l'objet est de prouver que pour faire une excellente tragédie, il faudrait du moins être aussi philosophe que. poëto. « Mais, dit-il, comme ces deux caractères ne se concilient pas ordinairement, c'est pour celte raison que le théâtre sera toujours une école du vice. »

On en peut dire autaut des romans. Néanmoins, Dorât est si enthousiasmé de ce genre d'écrits, qu'il va jusqu'à soutenir (514-) que « le roman est une des plus belles productions de l'esprit humain, parce qu'il en est une des plus utiles ; il l'emporte même sur l'histoire. L'histoire n'est le plus souvent qu'un tableau monotone de vices sans grandeur, de faiblesses sans intérêt; qu'une collection de faits piquants pour la curiosité seulement, et en pure perte pour la morale , au lieu que le roman est pris dans, le système actuel de la société où l'on vi't. C'est, •osons le dire , l'histoire usuelle , l'histoire utile, celle du moment. »

Mais comme le lui a observé un critique très-éclairé, Qiierlon (515). « N'est-ce pas dire que la fiction l'emporte sur la vérité? Le roman le mieux fait n'est qu'une belle fable, dont le principal effet, ou du moins

(513) Dans les Mém. de Trévoux, année 1709.

(SU) Dans l'Avant-Propos de Sacrifices de l'Amour.

(515) Dans la Feuille hebdomadaire des provinces, du 12 novembre 1772,

NOTICE SLR LE THEATRE LlbP.E.

celui qu'on ne vcul pas manquer [comme dans les drames), est d'agiter, d'émouvoir, de nourrir et d'augmenter même la sensibilité naturelle ; enfin, de relâcher, d'amollir et de détremper l'âme, en quelque sorte, sans laisser à l'esprit aucun fondement solide, sans fournir à la raison d'autre appui que des possibilités idéales. L'esprit humain n'est-il donc pas assez porté de lui-même au merveilleux, au mensonge, sans lui présenter continuellement des fictions et le nourrir de viandes peintes, comme dit Nicole? Le fruit le p'us évident et le plus réel de nos compositions romanesques est de tout dénaturer parmi nous et de nous former insensiblement un esprit et des mœurs factices, dont il est aisé d'apercevoir les progrès, qui sont assez sensibles. Quant à l'histoire, que l'on veut subordonner au roman, une grande partie du mal est faite. Los histoires les plus goûtées aujourd'hui sont celles où tous les temps sont assimilés, où les plus éloignés de nous, les mœurs les plus étrangères aux nôtres, sont peintes de nos propres couleurs, où notre génie est la mesure de l'esprit de tous les siècles et de tous les âges. C'est ce qu'on nomme la philosophie de l'histoire ; grand nom sous lequel on comprend l'art du tout romaniser pour le bien des hommes et la plus grande gloire de l'auteur! Concluons que les romans, quels qu'ils soient et quoique nous ne puissions pas nous-mêmes nous défendre du plaisir que nous font certains écrits de ce genre, gâteront toujours plus de têtes et d'esprits, qu'ils n'en pourront jamais former. »

Rien n'est plus solide que ces réflexions de Querlon : elles sont dignes de ce savant journaliste qui, avec le laconisme auquel la forme de son écrit périodique l'assujettit, en dit toujours assez pour faire connaître ce que les ouvrages nouveaux ont d'honnête et d'utile, de vicieux et de nuisible :

Qui quid sit pulchrum, qttid lurpe, quid utile, quid non

l'ttiitius uc melius : . dicil.

On le voit, pour l'honneur des lettres, profiter de toutes les occasions pour venger les insultes et les torts que les littérateurs corrompus font à la religion et aux mœurs. La môme feuille, par exemple, d'où l'on a tiré les réflexions qu'on vient de citer sur les romans, contient les pensées les plus lumineuses sur la domesticité, dans le cours de-quelles on trouve celles-ci : « L'établissement du christianisme a fait cesser parmi nous l'esclavage; et c'est d'abord un bien qu'il a l'ait, dont on ne lui tient pas assez de Compte. Mais est-ce le seul qu'on lui doive T Ci Ho religion, si méprisée de nos prétendus philosophes, combien a-t-elle influé sur les moeurs? Combien lui doit-on d'institutions raisonnables? Que d'ordre, dérègle, de principes , que toute la philosophie païenne, toute la sagesse et la raison des hommes n'avaient pu gagner sur eux , comme le par-

(510) Né le 0 janvier 1047, et mort à l'abbaye de la

don des injures, l'amour de nos ennemis: effort d'un courage au-dessus de tous ceux dont l'humanité peut être capable, » elc.

Nous ajouterons qu'on conçoit de l'éloiginruent, ou plutôt de la haine, pour cette religion si bienfaisante, à proportion qu'on se livre è la morale des théâtres et des romans. C'est à toutes leurs fictions qu'on doit attribuer cet esprit de frivolité et d'enfantillage qu'on ne pardonnait pas autrefois, mémo à la jeunesse, et que tous les âges affectent aujourd'hui. On pourrait appliquer h la fréquentation îles théâtres et à la lecture des romans ce que Dorai dit de l'air envenimé de Paris : « Le désordre y est autorisé par l'exemple ; la faiblesse, ou piulôl lo vice, s'y trouve en quelque sorte indispensable. On s'y sent pressé à suivre la pente: on s'y laisse entraîner et l'abîme est au bout. Los bons naturels luttent quelque temps; mais h la lin le torrent les emporte et ceux qu'il entraîne sont d'autant plus à plaindre, qu'il se joint au remords du vice quelques retours impuissants vers la vertu qu'ils ont perdue. Corrumpere et corrumpi; corrompre et être corrompu, disait Tacite voilà ce qu'on apjielle le train du siècle. Il semble qu'en écrivant celte sentence foudroyante le peintre des Néron et des Tibère ait deviné la plaie incurable de nos mœurs et l'état actuel de notre société. Tous les liens y sont rompus, tous les principes renversés. A force de généraliser la vertu , on parvient à l'anéantir. Sous prétexte d'être philosophe, on n'est ni père, ni époux, ni citoyen. L'adultère n'est plus qu'un vieux mot de mauvais ton : ce qu'il désigne est reçu, accrédité, affiché même en cas de besoin. La probité pleure, la vertu se cache, la scélératesse lève le Iront, et il n'y a plus de frein à attendre pour la corruption, quand une fois la pudeur du vice a disparu. »

Enfin, de degrés en degrés, comme le dit un Anglais qui a fait des dissertations sur Tacite, « nous sommes parvenus à l'emporter sur la corruption de Rome; et nous pouvons dire avec Juvénal : Nilultcrius, elc. La postérité ne peut rien ajouter à notre dissolution ; ce qu'elle peut faire de pis est de nous imiter. Et ce qui prouve que nous sommes au comble, c'est que ces descriptions mêmes sont si éloignées de nous couvrir de honte, qu'elles ne servent qu'à nous faire rire , comme il arrive aux représentations dramatiques, où l'on s'amuse des portraits de ses propres vices. »

Maximes pour se conduire chrétiennement dans le monde, par l'abbé Clément, prédieateur du roi; Paris, 1753. On y trouve, article 17, de solides réflexions contre les spectacles.

On vient d'imprimer les sermons de cet orateur, dont on connaît la réputation . La tome II contient un excellent Discours contre les spectacles.

Il a paru un recueil de sermons du célèbre P. Soanen (516), dont l'éloquence fut aduii-

Cliaise-Dieu le 25 décembre 1740.

rée et récompensée par Loui< XIV. Ce recueil contient contre les théâtres un sermon qui fut prêché à la cour, en 1680 et en 1688. Le maréchal de La Feuillnde le trouva trop sévère, et il prit la liberté d'en dire son sentiment au roi. Mais ne grand monarque lui lit cette réponse judh ieuse et imposante : «Monsieur de La Feuillage, le prédicateur a l'ait son devoir; tâchons de faire le nôtre (517). »

Ce courtisan ne devait pas, à cet égard, trouver moins sévère le premier modèle des prédicateurs en Europe, c'est-à-dire le P. Bourdaloue (518), qu'on a caractérisé en l'appelant Nicole éloquent.

Bourdaloue, invincible en ses raisonnements.

Des passions eu nous confond les arguments (319).

Voilà pourquoi ses sermons imprimés plairont toujours. Aussi Louis XIV voulaitil entendre, tous les deux ans, ce prédicateur aimant mieux ses redites que les choses nouvelles d'un autre. On a de cel illustre orateur, un excellent sermon (520j contre les divertissements publics, qui passent pour légitimes, et que l'opinion commune aulorisc, mais que le christianisme condamne, et qui ne peuvent s'accorder avec I intégrité et la purelé des mœurs.

La comédie contraire aux principes de la morale chrétienne; Auxerre, 1754.

On y a joint un mandement que le chapitre d'Ahïerre donna, le 15 novembre 175i, contre la comédie.

Lettre de Al. Lefranc, de l'Académie française, ancien premier président de la Cour des aides de Moutaubui, à M. Louis Racine, sur le théâtre ; Paris, 1755.

Cel académicien considère les spectacles dramatiques sous le même point de vue que le P. Porée l'a fait dans son Discours. Il y parle en homme de lettres, en philosophe et en ch ré lien.

Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à M. d'Alembert, sur le projet d'établir un théâtre de comédie à Genève; Amsterdam, 175S. Celte lettre combat supérieurement les théâtres publics; mais on y trouve sur d'autres objets une empreinte contagieuse des égarements de l'auteur.

Première lettre de Desprez de Boissy, avocat au parlement, à Ai. le chevalier de ***, sur les spectacles ; Paris, 1756; on en donna, eu 1758. une seconde édition, et une troisième en 1769.

« Vous me paraissez bien prévenu, Monsieur, contre mon peu dégoût pour ce qu'on appelle commerce de galanterie. Vous regardez mes sentiments à cet égard comme une suite de mes préjugés contre les spectacles. Vous ne voudriez pas que le théâtre me parût une école où les cœurs les plus indifférents apprennent à devenir, sensibles , et à ne connaître que trop la passion sur la—

(517) Mém. du temps.

(31 S) Né le 20 août 1632, et mort le 13 mai 1701.

(519) Linanl, dans son poème des Progrès de l étoquence, couronné eu 1739 par l' Académie française.

quelle vous me reprochez d'être si réservé. Vous pensez que je m'attire un ridicul en nie privant de ce qui l'ail, selon vous, l'amusement et le plaisir des honnêtes gens. Exister sans aimer vous parait impossible. Vous avez raison.

On n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer. (Despréaux.)

« Mais quoique Pamoursoil la vie du cœur, il mesemble que c'est de tous les sentiments

de lame celui dont on -ioit le moins se faire un jeu. Lorsque ce sentiment n'a d'autre objet que ce qui peut flatter les sons, on perd de vue ce que Cicéron renferme sous l'idée de l'honnête, c'est-à-dire , les principes qui doivent assujeltir notre conduite à la raison.

«Selon cel ancien moraliste, qu'on ne peut accuser de rigorisme, o i ne doit se prêter aux objets sensibles qu'avec une extrême réserve. En effet, les impressions ou'ils font sur nos orgaies agi*sent assez souvent sur notre cœur avec une telle violence, q ne nous en sommes t rannisés.

« Voussavez. Monsieur, à quetsexcès se portent ceux qui t'ont consiste r leur bonheur à réunir le plus d'honneurs et le plus de iich.esses qu'il est possible. Je suis de moitié avec vous dans le mépris que vous avez pour c •$ gins qui, s'aimant eux seuls, s'abandonnent aux passionsque nous ne pouvons satisfaire qu'aux dépens de nos correiioyen*; car un ambitieux, un avare heureux, s' I en pei t être, ne le sont qu'en possédant ce qui pi u rait faire le partage et la félicité de plusieurs familles. Vous réprouvez donc, avec raison, ci s passions qui portent un caractère si lutsible à la société. Mais ce qui s'appelle là ten .re passion vous parait être celle de l'humanité ; et en conséquence vous ne sai; r ; . z me pardonner de ne pas en suivre les attraits. Vous m'adressez celte maxime nu Sage : Ne soyez ni trop juste ni plus sage qu'il convient (521). La connaissance que j'ai de votre zèle pour m m bonheur ne me permet pas d'être ind lièrent à vos conseils. Je les attribue à celte noble inclination qui vous porte à souhaiter et à communiquer à vos amis tout ce qui leur est avantageux.

« Vous voudriez donc me rassurer sur les risques qui me semblent être al tachés à la galanterie, et me persuader de la grande utilité des spectacles. Mais j'ai à vous opposer d'anciens préjugés d'autant plus difficiles à détruire, que je les crois très-é pjiva ents à des raisons homologuées du tribunal de la prudence. Soufflez que je vous les expose. r.e n'est pas un discours moral que je prétends vous adresser. J'ai seulement intention de vous faire contidence des principes qui me dirigent sur ces objets. Je vais d'abord vous exposer en peu de mois ce que je pense sur cette tendre et voiage passion

(520) Dans le tome II de ses Sermons sur les dimanches, de l'année.

(5-21) Noli esse justus mullum, ne<|ue plus sapias quaiu necesse est.

dnnt le terme de galanterie nous présente l'idée.

a 1. "amour qui se rapporte à l'union des deux sexes abonné lien a beaucoup "d'événements, dont le récit ne serait pas à son avantage (623.)

« Cette passion est, dit-on. si naturelle, que les ripjtx sexes semblent se faire une prière réciproque pour s'unir l'un à l'autre. Je conviens que cet attrait, qui depuis la dégradation de l'homme a dégénéré en une révolte des sens contre l'esprit (523), est si inséparable de notre être, que la sagesse ne consiste point à ne pas en ressentir l'impresson, mais à l'assujettir a la retenue qu'exige le devoir (524).

« Plus on est assure du pouvoir impérieux de cette passion, plus on est obligé de la conre lire ou de ne s'y prêter que selon les lè.les établies parla religion et par les lois, en ne se permettant qu'une alliance légitime (52o), dont on peut dire avec M. (iressel.

.... L'union (le deux coeurs vertueux,

L'un pour l'autre fermés, et l'un par l'autre heureux,

Peut adoucir 1rs maux, peut embellir la vie.

« Si la raison n'oppose point de digues à l'impétuosité de ce penchant, il n'est point d'excès où l'on ne puisse être entraîné ; et si l'on n'est pas en garde contre lus attraits qui peuvent nous séduire , ou l'on se prépaie des tourments inévitables par la contrainte dans laquelle le devoir vous retiendra, ou l'on s eipose à se satisfaire jusqu au point de de ne tespecter aucunes lois. Ces mésalliances indécentes dont il résulte quelquefois un contraste humiliant de conditio i, souvent une extrême indigence, et ces unions clandestines où les droits sacrés de l'hymen se trouvent violés, ne sont que les suites de l'imprudence avec laquelle on s'est livré aux objets séducteurs.

« Je sais que si je communiquais nies idées sur cette passion que l'on croit ennoblir en l'appelant le faible des grands cœurs et des héros, je m'exposerais à être taxé de misanthropie. Ou me jetterait dans la classe de ces censeurs de mauvaise humeur, qui, s'aimant eux seuls sans rivaux, critiquent tout ce qui n'esi pas assorti à leur goiU et condamnent les plaisirs dont ils ne veulent point faire usage.

« Je suis trop ami du genre humain pour ne pas redouter les effets de ce caractère chagrin qui fait le plus d'ennemis dans la société. Il y a plus de sûreté à recevoir des leçons qu'à vouloir en donner (52G). Je m instruis donc par les écarts île ceux qui abusent de l'inclination que la nature nous inspire pour le sexe. Ils tue confirment qu'il

(522) Sirvus .imor docuit iiatorum sanguine malrem Coinmaculare nianus. (Vutc , Egl S )

(52/>) Ex ami iuo peccalo lioc iraliim (stimulus farina) aecidil. (S. Auc. Lib. ami. lu .)

(i>~J.4) Virtus esl mors concupis. cnliarum put earum qiiies secundum quod oponei. (Aristote.)

(525) lil.nu coneupiscenliain carnis, qua caro con-

n'esl pas prudent de se faire un amusement delà passion de l'amour.

Ce n'est point à Cytlièi c

Qu'il faut chercher cl les jeux cl les ris. (Rousseau, liv. i, £/;. 2.)

« On peut en juger par les plaintes qui échappent quelquefois a ceux dont la vertu a été y faire naufrage. Quinault les a assez heureusement exprimées dans quelquesuns de ses poèmes. Ce sont comme autant de maximes dont je me suis fait sur cet objet une espèce de code. Quelle idée, par exemple, peut-on se former de noire prétendue belle et héroïque passion, lorsque d'après le sentiment ou nous dit :

Gardons nous de souffrir (pic l'amour nous engage D.uis ses trompeurs enchantements.

Gardons-nous des embarquements

Où le repos du cœur fait un fatal naufrage.

(Phaélon, art. i, se. 5.)

Ah ! qu'il est dangereux De s'engager sur la vaine assurance Des serments amoureux!

(Ibid., act. il , se. 2.)

Quel tourment ne fait point souffrir Un malheureux amour que l'on ne peut éteindre Et que l'on n'ose découvrir !

(l'ersée, act. il, se. 5.)

Plus on connaît l'amour et plus on le déleste. Pénalisons son pouvoir funeste, Rompons ses nœuds; déchirons son bandeau, Brûlons ses traits, éteignons son (lambeau.

(Armide, act. i, se. 4.)

Redoublons nos soins, gardons-nous

Des perds agréables.

Les enchantements les plus doux

Soat les plus redoutables.

(Ibid., act. îv, se. 1.)

Ce que l'amour a de chai niant

N'est qu'une illusion qui ne laisse après elle

Qu'une honte étemelle

(Ibid., se 3.)

Fuyons les douceurs dangereuses Des illusions amoureuses :

On s'égare quand on 1rs suit ; Heureux qui n'en est pas séduit!

(Ibid., se. 5.)

Dans l'empire amoureux Le devoir n'a point de puissance.

(A//iis. act. m, se. 2.)

L'amour trouble tout le monde, C'esi l.i source de nos pleurs.

C'est un feu brûlant dans fondis C'esl l'écueil des plus grands cœurs.

(Ibid., acl. iv, se. 5.)

cupiscit adversus spirilum, in usum justiiiœ converluiii lidelium nuplise. Proinde nuptiae quia etiam de illo malo (stimule caraii) aliqoid boni faciunl gloriantur, quia sine illo lien mm potesl, erub«scuul. (S. Auc, De nupt.. lib. i.)

(52ti) Tutius ventas audilur quain pmdicatur.

Le chagrin suit loujoursles cœurs que l'amour blesse,

Dans les beaux jours le doux zéphir Fait moins naître de Heurs Que le cruel amour, dans son funeste empire, Ne fait verser de pleurs.

(his, act. m, se. 7.)

« Que résulte-t-il, Monsieur, de ces belles pensées? J'en conclus qu'il faut sérieusement réfléchir avant que d'aimer, de peur que la raison ne devienne en un instant la dupe du cœur.

Un pas hors du devoir peut nous mener bien loin.

(Corneille.)

« La Fontaine nous dit que

Lorsque l'amour prend le fatal moment Devoir et tout et rien c'est môme chose.

« Je pousse peut-être la pusillanimité jusqu'à l'excès» mais elle fait ma sûreté. Ovide nous avertit que l'amour s'empare des cœurs qui ne pensent pas à s'en défendre (527). La connaissance du péril ne m'enhardit pas. Craindre tout et ne rien hasarder me paraît le plus sûr. C'est pourquoi , aussi craintif qu'un pilote sur une route qu'il n'a pas enc Te pratiqué'', je me donne bien de garde d'approcher de trop près des écueils signalés par des naufrages.

« Nous arrivons novices à chaque âge de notre vie. Je crois qu'il n'est qu'un moyen de remédiera cet inconvénient, c'est de s'en rapporter à ceux qui ont fait part de leur expérience à la postérité. M. de Bussy- Raoutin mérite a cet égard notre reconnaissance Cet ingénieux courtisan, dont le nom est si célèbredans les fastes delà galanterie, nous dit que la passion de l'amour est la plus dangereuse de toutes les faiblesses et qu'on revient plus aisément des sottises de l'esprit que de celles du cœur. En effet, Monsieur, le cœur s'attache, au lieu que l'esprit ne s'occupe point toujours des mêmes idées. Il réfléchit et peut apercevoir ses extravagances; mais lorsque le cœur est enflammé par l'enchantement des sens, la raison ne tarde pas à être sédui e et l'esprit trouve son poison dans ce qui charme le cœur. Or, selon Cicéron, un pareil trouble est un désordre honteux (52S) ; et je né le trouve pas moins funeste qu'humiliant. Dès que la galanterie exclut de son commerce la prudence et la raison, elle doit être plus propre à former un engagement indécent qu'à produire un mariage heureux,

Où l'honneur ait son lustre, où la vertu préside.

(Corneille.)

«Voilà ce qui donne lieu âmes préjugés contre ce qui excite la passion de l'amour. Vous comprenez que ces préjugés doivent beaucoup influer sur la prévention que vous me reprochez d'avoir contre les spectacles, et dont je vais vous entretenir. Peut-être

gnûlerez-votis les motifs qui m'ont déterminé à ne point les fréquenter?

« On m'a prévenu dès mon enfance contre les dangers des théâtres. On m'a dit qu'ils n'étaient propres qu'à allumer, fomenter et nourrir les passions. Mais cette leçon m'a paru fort contredite dans la pratique , et même par plusieurs de ceux qui par état devaient le moins se permettre les spectacles. Il est vrai qu'en fait de morale pratique, l'exemple du plus grand nombre est une autorité assez équivoque. Cependant j'ai cru devoir examiner si mes idées, qu'on traitait de préjugés inspirés par des précepteurs, étaient fondées sur de bons principes. Je n'ai pas pensé pour cela qu'il fallût commencer par aller aux spectacles, j'aurais offensé la prudence. C'aurait éléjuger avant les informations. On me dit qu'il y a dans cette rivière un tel endroit où l'on court risque de se noyer. Je n'y vais pas pour l'éprouver, mais j'emploie les moyens usités pour m'en assurer.

■i C'est ce que j'ai fait par rapport aux spectacles. J'ai été aux empiètes. Je ne me suis pas adressé à ceux qui fréquentent les théâtres. Je les ai réservés en preuve de ce que j'apprendrais à ce sujet. De plus, leur partialité me rendait suspect le bon témoignage qu'ils auraient pu m'en donner. J'ai consulté ceux qui ne les fréquentaient plus; ce qu'ils m'en onl dilru'a fait conjecturerque le théâtre, quelque idée quel'ons'en forme en spéculation, est l'école et l'exercice des passions, puisque son objet est de les exciter, et que c'est de cet effet que dépend le succès de toute pièce dramatique. J'ai poussé plus loin ma conjecture : j'ai pensé qu'il était impossible d'y avoir aucun plaisir, si l'on n'était animé de quelque passion, ou si l'on n'était disposé à en recevoir les impressions.

« Si je me préviens contre les spectacles, parce que les passions y sont excitées, il ne s'ensuit pas que je sois du nombre de ces stoïciens outrés qui proscrivaient les passions, même les plus innocentes. Je sais que ce serait détruire l'homme que de vouloir ôter à l'âme les sentiments du plaisir et de la douleur, à quoi se .réduisent toutes les liassions. Mais pour faire un bon usage da ces passions, il faut qu'elles se rapportent toujours à des objets légitimes ; et lorsque, pour une fin honnête, on veut les exciter dans les autres, on doit le faiie d'une manière qui ne soit ni vicieuse ni dangereuse. Or, mes préjugés contre les spectacles sont fondés sur ce que le théâtre n'offre presque toujours que des passions folles ou criminelles, et que les plus légitimes y deviennent répréhensibles et dangereuses par la manière dont elles sont présentées : c'est relativement à ce principe que j'ai cru ne pouvoir me permettre d'aller aux spectacles, quelque intention que j'en pusse avoir.

« En effet, qui sont ^eux qui croient les fré-

(527) Affluit incaulis insidiosus amor.

(528) Periurhaiio ipsa mentis in aniore fœda per se est. (Cicf.r,, Tutc, lib. iv.)

quenior nvec le plus do droit, et nveclcs dispositions lesplus innocentes ? Ce sont ceux 3iii prétendent y aller pour juger du mérite e la pièce. Ils ne sont p;is eu grand nombre, parce que cette vue suppose du goût et des connaissances; mais cette intention ne garantit pas des mauvais effets des passions qui triomphent le plus sur le théâtre. C'est toujours le cœur qui prend le plus de part au spectacle : il en est môme pour cette raison le premier juge, puisque ce n'est que relativement à l'émotion qu'il y éprouve qu'on applaudit plus ou moins a la représentation (52!)) .'Si on se sent follement ému par le vif intérêt que l'on prend à l'action, si l'on se croit transporté sur le lieu de la scène et comme dans la situation du personnage qui nous attache le plus, si on I'antend parler et si on le voit agir, comme on parlerait et comme on agirait soi-même étant animé de la même passion, alors le cœur prononce (pie le poète et les acteurs eut bien réussi à intéresser les spectateurs. I.a nature, dira-t-on, esl bien exprimée ; mais un bon juge de spectacles ne s'en tient pas seulement à ce que lui suggère le sentiment; il a un jugement de plus à porter.

« Il doit examiner si les règles de l'art cil été bien observées. Si le poêle a été litl'èle à l'unité (.l'action, qui consiste pour la comédie dans l'unité d'intrigue ou d'obstacle au dessein des principaux acteurs ; et pour la tragédie, dans l'unité du péril, soit que le héros y succombe, soit qu'il en sorto victorieux ; si l'action est complète et achevée, c'est-à-dire, si dans l'événement qui la termine, le spectateur se trouve parfaitement instruit des sentiments de Ions ceux qui y ont quelque part, ou du sort du principal personnage. II faut examiner dans la tragédie si le héros qu'on a vu dans le péril en est sorti, ou comment il y a succombé; et dans la comédie, si les oppositions à l'intrigue ont été levées ; si dans l'une ou dans l'autre le dénouement s'opère par quelque événement et non simplement par la volonté du poëte; si le nœud de l'action est formé d'une suite de ce qui s'est passé hors du théâtre avec le commencement de l'action qui s'y passe ; si l'action a une juste étendue soit pour le temps soit pour le lieu, ce qui constitue les deux autres unités, c'està-dire, si elle ne passe point la durée de vingt-quatre heures et si elle paraît se passer dans le même lieu; s'il n'a point paru ou disparu quelque acteur, sans qu'on ait su pourquoi ; si les sentences, ou les pensées morales ne sont pas trop multipliées et comme détachées du tissu de la pièce ; si les mœurs des personnages se trouvent bien exprimées et ont été annoncées à propos; si les caractères sont bien soutenus et si toutes les parties de l'action sont traitées selon le vraisemblable ou selon le nécessaire, c'est-à-dire comme elles ont pu ou dû se passer.

(529) Omne speclaculum sine commotiône spirilus ■on .est.

(530) Amoveantur, si fieri polesi, si minus certc

« Il faut ensuite juger la poésie , c'est-àdire le choix des pensées, leur disposition, la manière dont elles sont énoncées, la valeur des rimes, le mécanisme du vers. Il faut enfin décider sur la dignité du dialogue dans la tragédie et dans la comédie sur ce que les Latins appellent vis cumica , c'est-àdire, le sel attique.

« On conviendra aisément qu'il n'y a pas beaucoup de spectateurs qui soient capables de s'occuper de tant d'objets et qui puissent par conséquent se glorilier de n'aller aux spectacles que pour les juger. Mais quand j'aurais assez de mérite pour pouvoir en porter mon jugement, devrais-je y aller? J'ai fait réflexion que je devais m'en dispenser, parce qu'il faut que l'âme y sorte de son assiette pour se livrera la passion qu'on veut représenter.

« Il n'en est pas de niôrae du jugement que l'on porte d'une pièce imprimée. Le lecteur est privé de la partie la plus touchante, qui est celle de la déclamation. On sait ce qu'on doit , à cet égard attendre de nos acteurs dont on n'a coutume de n'admettre les talents qu'après avoir éprouvé l'énergie et les grâces de leur jeu. La déclamation, dans do pareils acteurs, est un langage des plus éloquents. Par elle les cœurs peuvent se parler immédiatement sans le secours des mots, et un geste seul peut prononcer dans toute sa force un sentiment passionné que le poète n'aurait que faiblement exprimé. La passion ne peut donc être parfaitement excitée que par le jeu de la représentation. Cela est si vrai, que le sénat de Mel; omène et de Thalie ne se chargera pas d'une pièce sur la simple lecture. Il faut qu'elle soit déclamée dans ce sanhédrin où l'on juge si elle peut être exposée au public ou non, c'est-à-dire si l'on a lieu d'espérer que les spectateurs se sentiront fortement affectés des sentiments passionnés que le poète s'est proposé d'exciter. Voilà l'objet de toutes les pièces dramatiques. Et c'est ce qui en rend même la lecture souvent pernicieuse. Vous savez ce que Quintilien pensait do ces sortes de productions. Il voulait qu'on ne hasardât d'en permettre la lecture aux jeunes gens que quand leurs mœurs seraient en sûreté (530). Il serait à souhaiter que ce célèbre rhéteur nous eût appris en mémo temps a quel âge il les croyait hors de danger; mais en attendant la solution du problème, je crois que les mœurs ne peuvent jamais être en sûreté aux spectacles; les risques qu'elles y courent sont plus certains que les avantages qu'elles en retirent. La corruption s'y communique par plus d'un moyeu. Tous les spectateurs ne sont pas attirés par le seul objet de la pièce. Le n nnbre de ceux qui pensent n'est pas si grand.

« Combien de gens qui ne fréquentent les théâtres que pour se réjouir du coup d'œil éblouissant des femmes que la coutume y conduit, afin d'y disputer entre elles

ad fitoiius aHaiis robur reserventur mm mores in luio fuerinl,

à qui l'emportera sur la richesse îles pierreries, sur le lu\e îles babils, sur les grâ es, sur la beauté, sur l'adresse à suppléer aux

agréments que la nature a refusés, eniiu sur Je nombre des adorateurs!

'< Et combien d'autres ne sont excités à aller au spectacle que pour y admirer les actrices qui, par 'es talents de leur profession, relèvent tellement les grâces de leur sexe qu'elles semblent être des divinités , qui intéressent d'autant plus qu'on a plus de discernement pour juger le mérite de leur jeu 1 Leurs riches et pompeux ajustements, plus eu moins indécents, suivant que l'exige la scène, donnent encore un tel pouvoir à leurs charmes qu'on ne peut guère les considé. er sans être tenté d exprimer, par ces vers d'Ovide, les violents sentiments qu'elles inspirent :

Atiferimur cultu : gemmis, auroque teguntur.

becipit hac oailos œgide dires amor.

« Je comprends , Monsieur, quelle doit êlre l'influence cl la tyrannie de tous leurs attraits sur le cœur des spectateurs : scintillas libidinitm confiabellant, et combien, par conséquent, elles doivent faire de martyrs, parce qu'à l'exception des courtisans de Ja première volée et de quelques favoris de Plulus, il fuui se contenter d'admirer en secret leurs appas séducteurs, sans espoir de satisfaire la coupable passion dont on brûle pour elles. Qu'eu arrive-t-il ? Une fougueuse jeunesse va chercher ailleurs h se dépiquer, suum animum alto conférant (331). Or, ces etfets sont-ils bien capables de détruire mes préjugés contre les spectacles?

« Il est vrai qu'il y en a qui voudraient faire croire qu'us n'y vont que pour se délasser de leurs occupations et qu'ils en sortent sans y avoir ressenti aucunes mauvaises impressions.

« Je conviens que si l'on n'avait aucun reproche à taire à nos jeux de théâtre, les citoyens occupés y auraient plus de droit que cette foule de spectateurs qui n'y vont que pour se délivrer du dégoût que leur cause leur désœuvrement. Mais je ne crois pas que des gens occupés puissent y trouver un délassemenlconveaab eetmôniephysique.

Il ne leurfaut pas deces pla.sirs tumultueux qui ébranlent l'esprit et le cœur, en inspirant des pensées et des sentiments capables de dégoûter de toute occupation sérieuse. D'ailleurs, je n'ai jamais pu concevoir qu'on puisse se délasser en allant se renfermer pendant trois ou quatre heures dans une salle dont l'air, par les haleines et le désagréable luminaire, ne peut être que préjudiciable à la santé et par conséquent peu

(531) Térence.

(552) Septn puilicitia agunt. Liuerarum secreia viri pariter ac leiuiua? ignorant. Neino enini illic vilia ridel, nec eomtmpere ei corrumpi sxculum vocatur. Paucissima in lani numerosa génie adulleria quorum puena praesens. (Tac, De mur. Germon.)

(555) < Qui eliaui uio.lesle speclaiulis fruiuir pro digniutis vd ailalis, vel etiam iialura; suae condilio-

propre à affecter utilement des organes fatigués du travail.

« Au reste, j'ai pensé que le temps que je sacrifierais aux spectacles pourrait être beaucoup mieux employé en le destinant à la compagnie de que:ques amis avec lesquels on multiplie, pour ainsi dire, son être, en se communiquant réciproquement tout ce qui peut intéresser de louables affections.

c< Une lecture, une promenade sont assurément très-capables de délasser, ainsi que quelques jeux d'usage. Et si l'on veut des plaisirs délicieux, ne peut-on pas s'en procurer en fréquent -int ces sociétés chois es où i'on a le spectacle de tous les talents et de toutes les vertus, et où l'on rencontre des femmes qui ont l'avantage de plaire et même de charmer par leur mérite, mais qui savent en même temps inspirer tout le respect qui est dû à leur sexe? Ces compagnies sont, à cet égard, aussi sévères nue l'étaient les anciens Germains, chez, qui, selon Tacite (532), on ne plaisantait point sur les vices, ou ignorait ce que c'était que de mener sourdement une intrigue amoureuse ; toute licence y était en horreur et ne s excusait point en disant : Tel est le siècle; et par ce moyeu la vertu des femmes élai. à l'abri de toute occasion. J'aime ces sociétés où ces bonnes mœurs de nos anciens Germains sont encore de mode. On n'y manque point de tous les amusements que la décence peut permettre; on y jo' it au moins ne quelque avantage réel, au lieu que les spectacles ne nous louriiissenl que des plaisirs et des idées chimériques dont il résulie mille désordres. Je trouve qu'il n'y a rien de plus dangereux pour les mœurs que daller voir ce qu'on ne veut pas être; car on se conforme aisément à ce qu'on regarde avec plaisir, puisque c'est le plaisir qui dispose du cœur.

« Or, quel est l'objet de ce prétendu délassement qu'on va chercher aux spectacles ; C'est d'y sentir son âme se livrera l'illusion des passions qui y sont représentées. J| tàul v éprouver ce plaisir, ou s'y ennuyer, à moins qu'on n'y assiste que comme des automates.

« J'avoue que la plupart prétendent n'y ressentir aucune mauvaise impression. M ils quelle est la cause de leur insensibilité I N'est-ce point parce que leurs passions son1 déjà eu mouvement avant qu'ils y entrent, el qu'elles se trouvent ii l'unisson de celles que l'on représente (333)? Est— il étonnant qu'étant habitués à mener une vie molle et voluptueuse, ou à s'amuser de tout ce qui eu est l'expression, ils ne se sentent pas offensés de ce que le spectacle offie de contagieux? Mais le plaisir qu'ils y goûtent est

ne, non (amen immobilis animi est, sine lacitn spiritus passione : nemo ad voluplaieiii venil sine alleein. » Celle pensée, qui est de Teriullien, parait moins sévère que celle i!e Sénèque : i Qui minios in speclaiulis fréquentai, non est oiiosus, liic a-ger est, imo inoituus. i (Senlc., De beala i'ifu,cap. là.;

NOTICR SUR LE THEATRE LIBRi:.

une preuve qu'ils en «'prouvent réellement toutes les mauvaises impressions.

« Leur insensibilité à cel égard serait même un reproche fort humiliant pour le poêle et Les ac'eurs, puisque les succès < J * ^ leur nrl ne sont parfaits que lorsque les spectateurs paraissent devenir au ia*i t d'acteurs qui annoncent dans leurs yeux que l'action représentée se passe dans leur Ame.

« Les amateurs des spectacles ne sont donc satisfaits, ou mécontents, que selon qu'ils y rencontrent plus ou inoins ce qu'ils y vont chercher, et ce qu'ils n'y trouvent que trop, c'est-à-dire l'agitation de l'esprit et du cœur; disposition indigne d'un véritable philosophe (53V) et encore plus d'un Chrétien. Pourquoi ne le dirais-je pas? Je connais, Monsieur, votre respect pour la religion. Vous m'avez dit assez souvent que vous la regardiez comme le premier li n qui doit unir les hommes, comme le raeilleui garant que nous puissions avoir de notre probité, et comme étant seule capable de faire des citoyens, de former de grands bommes et de conserver la gloire et le bonheur d'un Etat. Vous méprisez la superstition, mais vous respectez la piété; ceux qui attaquent lu religion ne vous prouvent point la supériorité de leur esprit, mais le dérèglement de leur cœur; et vous dites avec La Bru/ère : « Je voudrais voir un homme so- « bre, modeste, chaste, équitable, révoquer « en doute la vérité de la religion çhré- « tienne, il parlerait du moins sans inté- (i rêl ; mais cet homme ne se trouve point. »

« Quand on dit que les vices ne sont représentés sur nos théâtres que pour y paraître plus hideux, je n'en crois rien. On a grai d soin de soustraire au spectateur tout ce qui pourrait le blesser. Ainsi les vices sont toujours en masque sur la scène. On se ciO't obligé ue les représenter avec une certaine convenance qui dépend de;- modes, des usages et du goût du temps. Enfin toute l'adresse de l'auteur est de rendre aimable ce qui doit déplaire.

Qui pense finement et s exprime avec grâce

Fait tout passer, car tout passe

Quand le mol esl bien trouvé; Le sexe en sa faveur à la cliose par .onne. Ce n'est plus elle alors, c'est elle encor pourtant.

Ainsi cliasles sont les oreilles,

Encor que le cœur soit fripon.

(Rec. de pensées.)

« Mais si pour nous rendre meilleurs il faut nous représenter les vices, de quoi nous servirait d'être plus cultivés que les Scythes? Nous penserions moins parfaitement que ces barbares. Ils croyaient, dit un ancien, qu'il était plus avantageux d'ignorer les vices que de connaître les vertus (535).

« Je me rappelle è ce sujet une pensée ingénieuse de ce célèbre poêle (536j , qui illustra ces talents en les consacrant à la

(551) Inicmpcr.iniia quae esl a tola mente et a retia ratione defeclio. (Cicer., Tuscul., lib. iv.) (555) Plus prodesl apud Siyilias iyuoralio vitio-

si parfaitement

religion et qui répondit aux derniers sentiments d'un père dont le plus grand regret a éié de ne devoir l'iminorlalité de son nom qu'a ces oimages que le Théâtre-Français s estime si heureux de posséder, Cet académicien, dont les productions sont si intéressantes, compare les poètes dramatiques à des médecins qui donnent par insertion la petite vende pour la guérir plus efficacement; de même, dit-il, les poêles dramatiques donnent par insertion les maladies de l'âme pour les guérir ensuite.

« Mais, Monsieur, si l'inoculation de la petite vérole se pratique assez heureusement, je suis encore à apprendre les bons effets de l'insertion des vices.

« J'entends souvent dire que les intrigues amoureuses qui se représentent sur le théâtre ne peuvent être nuisibles, dès qu'elles se terminent par une alliance qu'on voudrait faire servir de modèle à tous les mariages. Quel modèle 1

En hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs a bien de mauvais jours.

(Corneille.)

« D'ailleurs, la plupart de ces intrigues se traitent sur la scène sans aucune bienséance. Le poète, il esl vrai, doit prescrire des bornes à la passion de ses personnages, il n'a besoin que d'un trait de plume; mais est-il le maître d'en imposer aux spectateurs? Ceux-ci reçoivent l'impression de l'amour, en suivent-ils la règle qui consiste à n'avoir pour objet que le mariage? C'est ce que peut concevoir l'esprit, mai» le cœur est affecté et ne s'occupe que de l'impression qui l'a agité. Voilà ce qui fait assez ordinairement courir du spectacle au temple de la divinité qu'on s'est choisie.

« Qu'il y ait des personnes qui ne se livrent point à ces excès et qui niellent îles bornes à leurs passions, il aie sullit d'eu connaître qui ne doivent qu'à la fréquentation des spectacles l'origine et la continuation de leurs désordres.

« Je regarde le théâtre comme le berceau des passions. On se trouve au sortir du collège dans un monde où les bons principes qui nous ont été inspirés ne sont pas fort accueillis. On croit devoir se procurer une nouvelle éducation. On se regarde comme des lames d'acier qui, au sortir de la trempe, ne paraissent guère être propres à l'usage auquel elles sont destinées. On s'imagine qu'en fréquentant les speclacles on se polira et que l'on apprendra les belles manières et les grands sentiments; mais y réussit-on? C'est une question que nos yeux peuvent décider. Vous savez qu'en morale comme en physique , l'expérience est utile. J'ai considéré de près les disciples de nos théâtres, et je me suis attaché à ceux qui avaient commencé à fréquenter les spectacles avec les dispositions les plus

rum quam cognilio virlutiim. (Quinte-CurCE.) (530) Louio Racine, mon en 1703.

éloignées du vice. J'ai vu pour l'ordinaire leurs vertus disparaître , leurs mœurs se corrompre, leurs manières décentes et naturelles se métamorphoser en affectations ridicules, en frivoles compliments, en jargon théâtral, qui les annoncent pour des petitsmaîtres, que M. de Voltaire appelle avec raison l'espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre. Et s'ils sont sincères, ils peuvent dire avec vérité : J'ai vu et j'ai été vaincu, Vidi et perii.

« Et combien de femmes dont on peut dire avec Martial : « Elle y est entrée Péné- « Jope, et elle en est sortie Hélène. » Pénélope venit, abii Hélène.

(i-ib. i, ep. 63.)

« Ce n'est donc pas en fréquentant les speciaoles qu'on peut apprendre à mettre dans ses vertus une certaine noblesse, dans ses mœurs une certaine régularité, dans ses manières une politesse aisée et naturelle. Les mauvais effets que j'en vois résulter ne nie donnent pas la présomption de croire que je saurai résister à des charmes si puissants. Les exemples trop communs de ceux qui s'y laissent séduire accréditent dans mon esprit ce qu'en ont pensé, non des casuites, mais des courtisans, des hommes d'un génie supérieur qui ont fait part au public de ce qu'ils avaient éprouvé. Tels sont entr'autres un duc de La Rochefoucauld, un La Bruyère, un Racine, un Bussy-Rabutin , personnages qui passent assurément pour avoir connu le monde et Je cœur de l'homme.

« Ils ont écrit qu'il est impossible d'aimer nos théâtres , si l'on n'a jamais eu d'amour ni d'autre passion. « Tous ces « grands divertissements, dit M. le duc de « La Rochefoucauld , sont dangereux : ou « sort du spectacle le cœur si rempli de « toutes les douceurs de l'amour et l'esprit « si persuadé de son innocence qu'on est « tout préparé à recevoir ses premières ini- « pressions, ou plutôt à chercher l'occasion « de les faire naître dans le caur de quel- « qu'un pour recevoir les mêmes plaisirs et « les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien « repiésentés sur le théâtre. »

« Qu'on préconise tant qu'on voudra la décence de notre théâtre , les meilleures pièces peuvent bien donner quelques leçons de vertu, mais elles laissent en même temps l'impression de quelque vice.

« Je n'y comprends pas Alhalie et Esther. Ces deux pièces sont des chefs-d'œuvre capables d'affecter utilement l'esprit et le cœur. La action y a si peu de part que ce n'est presque que l'histoire même enrichie des ernemenls de la poésie. Et ce caractère de vérité les rend infiniment plus touchantes. On n'y trouve point de passions frivoles, peintes de façon à en faire goûter le plaisir. L'art n'y est employé que pour inspirer de l'horreur pour le crime et de l'amour pour la vertu.

Mais, ces deux pièces se trouvent comme dénaturées, lorsqu'elles sont représentées par des acteurs qui sont habituellement les organes de la volupté. Ce qu'il y a de plus pur se corrompt par leur jeu et devient nuisible. Or, si des drames aussi intéressants ne peuvent se voir sans risque sur un théâtre, qui est le trône des vices, que n'at-on pas à craindre de cette multitude de pièces où lu raison n'est pas moins offensée quela pudeur (537)? Et même dans celles qu'on nous donne pour les plus pures et qu'on qualifie de saintes, ne s'y rencontre-t-il fias toujours quelque personnage d'un caractère vicieux, dont les plus mauvais sentiments se trouvent pour l'ordinaire exprimés d'une manière qui les rend contagieux?

« Nous ne sommes pas si scrupuleux qu'on l'était à Athènes du temps d'Euripide, où l'on ne tolérait sur le théâtre aucun mauvais propos qui pût alarmer la vertu , pas même sous prétexte d'y faire parler les personnages selon leur caractère. On sait qu'Euripide ayant l'ait dire à Beilérophon : Les richesses font le souverain bonheur du genre humain, et c'est avec raison qu'elles excitent l'admiration des dieux et des hommes; tous les spectateurs se soulevèrent, et ce poète aurait été aussitôt chassé de la ville s'il n'avait représenté qu'à la fin de la pièce, on verrait périr misérablement le panégyriste des richesses. Combien sur notre théâtre ne hasarde-t-on po nt de discours infiniment plus pernicieux? Le poêle s'y croit autorisé sous prétexte de soutenir le caractère des personnages, et de donner du relief à la vertu de son héros.

« Mais quelle est la vertu de ces héros de théâtre? Quel en est l'objet ? En quoi paraît-elle consister? C'est le plus souvent à triompher de ce qui s'oppose à une conquête amoureuse, à s'exposer au plus grand péril pour la mériter, à se livrer tour à tour à ce que peut suggérer un amour violent et à ce que prescrit le devoir. Et lorsque l'obstacle ne cède point à la passion, le héros, réduit au désespoir, se porte aux dernières fureurs; ce qui donne lieu a quelque catastrophe, qui amène le dénouement de la pièce.

« Tel est le spectacle qu'on donne le plus fréquemment sur notre théâtre, où l'amour a été érigé en vertu héroïque qui doit dominer dans tous les ouvrages drainât ques. C'est une opinion que les partisans du théâtre des (irecs traitent d'hétérodoxe, et que les philosophes censurent avec raison. Mais elle est trop analogue au caraitère de la nation, pour qu'on puisse eu espérer la réforme. L'amour règne jusque dans nos graves tragédies avec une telle indiscrétion, que le Père Rapin les appelle des comédies un peu rehaussées.

« M. de Vqllaireseplaintaussi de ce désordre dans la Dissertation qui précède sa tragédie de Sémiramis. « D'environ quatre cents

(337) M. de Boissy, poêle dramatique. (Mercure de mars 1750, p, 108.)

uns

« tragédies, nous dit-il, qu'on a données au « théâtre depuis qu'il "est en possession de « quelque gloire en France, il n'y en a pas « dix ou douze qui ne soient fondées sur « uni; intrigue d'amour. C'est presque tou- « jours la même pièce , le même nœud » formé par une jalousie et une rupture, et « dénoué par un mariage.... C'est une co- « qiielterie perpétuelle. — Les femmes, dit-il « ailleurs, qui parent nos spectables ne - veulent point souffrir qu'on leur parle i. d'autre chose que d'amour. »

« Mais quand notre théâtre deviendrait plus réservé à l'égard de celte passion, n'est— il pas encore pernicieux pour les autres sentiments du cœur? Il faut en juger par nos pièces où il n'./ a point d'amour, c'est-à-dire i.ù il n'entre point de ces discours tendres et passionnés,

Que ilicle la mollesse aux amants ordinaires.. (Voltaire,)

« Quels sont les héros de ces tragédies? Un usurpateur, un tyran, un fanatique, un rebelle, à qui on ne fait respirer que les sentiments les plus violents d'ambition, de vengeance, de colère, de cruauté et de perfidie. Et le poêla ne doit-il pas, selon les règles de l'art , donner à ces ciraclères poussés à leur plus haut point, un air do noblesse et d'élévation qui les embellisse et les présente comme des effets de la grandeur d'âme? Aussi ees passions ne paraissent-elles jamais aussi hideuses qu'elles le devraient paraître!

« On ne s'oecupe que de ce que le spectacle offre de plus flatteur, et l'on n'aperçoit pas tout ce qu'il contient de vicieux. Ce que l'esprit y trouve de plus admirable est assez souvent ce que le cœur doit le moins approuver. Telles sont ces pensées énergiques et éblouissantes, qui donnent aux sentiments les plus passionnés un faux brillant qui séduit et attire des applaudissements à ce qui n'est que le transport d'une ambition excessive ou d'un amour violent, passions si honorées sur le théâtre, qu'on y entend souvent annoncer avec pompe ce (jue Messala dit à Titus :

Eli bien! l'ambition, l'amour et ses fureurs, Sont -ce dus passions indignes des grands cœurs?

« Nos pièces de théâtre peuvent-elles donc sérieusement nous être données pour des leçons de vertu, de raison et de bienséance ? Tout le mystère dramatique nous a été révélé par M. de Lamotte. Voici l'aveu que ce poète a fait au public dans son Discours sur la tragédie : « Nous ne nous proposons « pas d'éclairer l'esprit sur le vice et la « verlu, en les peignant de leurs vraies cou- << 4eurs. Nous ne songeons qu'à émouvoir « les liassions par le mélange de l'un et de

(538) Quisi|iiis Fiaminiam teris, vialor, Noli noliilc: pralerire mariner Orliis deliciac, salesque Nili, Ars et gralia, Iiimis et volnpl.is, Romani ilecus 3t rfoloT ihcalri,

Dictions, des Mystères.

* l'autre; et les hommages que nous ren- « dons quelquefois à la raison, ne détruite sent pas l'effet des passions que nous « avons flattées. Nous instruisons un mo- « ment, mais nous avons longtemps sé-

• duil; quelque forte que soit la leçon de <■ morale que puisse présenter la cataslro- « plie qui termine la pièce, le remède est « Iron faible et vient trop tard. »

« Faut-il, Monsieur, après cet aveu, s'étonner des mauvais effets que l'on voit résulter de toutes nos pièces dramatiques , surtout lorsqu'elles sont représentées par des acteurs don', les efforts ont pour objet celui de charmer tous les spectateurs et de mériter, s'il était possible, les éloges ridicules que les Romains accordèrent à un fameux comédien? Ils mirent sur son tombeau une épilaphe qui invitait les passants à rendre leurs hommages à ce qui renfermait, selon les expressions de Martial , toutes les grâces, toutes les amours, toutes les voluptés, la gloire du théâtre et les délices de Rome (538). N'est-ce pas un excès de folie qu'on a vu renouveler de nos jours dans une épître impie , adressée par un poëte aux mânes d'une de nos plus célèbres actrices (539)? Rien n'est donc [dus dangereux que toutes nos représentations théâtrales; et l'on peut leur appliquer ce qu'un auteur a dit de toutes les fictions romanesques : « Elles mettent du faux dans l'es- « prit; elles échauffent l'imagination, affai- « [dissent la pudeur, mettent le désordre « dans le cœur, et pour peu qu'on ait do la « disposition à la tendresse, on en bâte et « en précipite le penchant, on augmente le « charme et l'illusion de l'amour, qui est « d'autanl plus dangereux qu'il est plus « adouci et [dus modeste. »

\j- péril le plus à craindre Est celui qu'an ne craint pas.

(Rousseau.)

« Comme l'on ne représente sur le théâtre que des galanteries et des aventures extraordinaires, et que les discours des personnages qu'on y fait parler sont assez éloignés de ceux dont on use dans la vie commune, je ne suis point surpris qu'on en remporte une disposition d'esprit romanesque et même licencieuse. Les femmes sont extrêmement flattées des adorations qu'on v rend à leur sexe; elles s'habituent à être traitées en nymphes et en déesses. Qu'en arrive-t-il? Elles dédaignent de s'abaisser jusqu'à s'occuper du soin de leurs maisons; elles abandonnent à la bourgeoisie ces connaissances de détail que les mœurs anciennes réservaient aux mères de famille! elles préfèrent d'exercer tous ces talents séducteurs dont Salluste fait un sujet de honte à Sympronia, comme de savoir danser et chanter mieux qu'il ne convient à une honnêta

\ique omnes vénères, ciipidinesqiie Il m smii condita, quo Paris, sepulcro (Mart., lib. xi, ep. 14.) (530) La Ltrvjvreur.

nm

femme (540) ; les jours ne leur paraissent pas assez loiigs pour orner et embellir leur personne, afin de s'attirer le plus d'hommage et le plus d'encens. La gloire d'avoir une cour qu'elles se flattent ne devoir qu'à leurs charmes est le seul objet dont elles s'amusent, et les maris sont négligés, oubliés et assez souvent méprisés, parce qu'il n'est ni de la décence ni d'usage qu'ils aient pour elles toutes ces fades et ridicules complaisances que nos petits-maîtres ont pourles héroïnes de coulisses et pour ces terames qu'une atîaire de cœur n'effarouche point. « Les écarts amoureux de nos jeunes gens et toutes leurs autres folies ne sont aussi que des imitations de ce qu'ils ont vu sur les théâtres où il est d'usage de découvrir aux spectateurs ce qui dans le monde ne s'opère que mystérieusement.

« Qu'ai-je donc besoin d'aller m'exciler h ce que je dois éviter ou d'aller apprendre des mystères que je dois ignorer? Je pense que c'est là un motif suffisant pour détourner de la fréquentation des spectacles. Vous savez ce que dit à ce sujet l'empereur Juslinien. Il ne pouvait regarder c imme un divertissement ces jeux dont il résulte tant de mauvais effets (541).

a Tous les sages de l'antiquité n'en ont pas eu une meilleure opinion. L'on sait que le célèbre législateur d'Athènes s'opposa fortement à leur établissement. Il disait que si on les tolérait, on les verrait bientôt contredire les lois et corrompre les mœurs; conjecture qui n'eut que trop son effet par I» suite. Plutarque attribue la corruption et is perte des Athéniens, à leur passion ou plutôt à leur fureur pourles spectacles.

« Le gouvernement de Lacédémone était plus sage. On n'y représentait ni tragédies ni comédies , « parce que , dit un historien, « ils ne voulaient point, même par amuse- « ment , se permettre les moindres propos « contre les bonnes lois. » Vous voyez , Monsieur, que ce n'est pas être si rigoriste que de désapprouver ce qui a offensé tant de philosophes.

« Je suis étonné que M. de Voltaire, qui est appelé par ses clients, le poète philosophe, ne regarde la condamnation des spectacles que comme une suite des disputes qui agitent depuis plus d'un siècle le clergé 'de France et le divisent en deui partis assez renommés. Si Pou en croit ce grand poète, il ne faut attribuer les déclamations contre les spectacles qu'au faux zèle de l'un de ces ileux partis, qui, mécontent des cardinaux de Uiclielieu et de Mazarin, voulut s'en venger en analhématisant des plaisirs innocents. il suffit, dit-il, (Titre novateur pour être austère (542).

« Si cet académicien n'a point d'autre rai-

(540) Psallere et saliare eleganlins (|uam necesse

esl prolne joemn uioverc, sermoiie uli vel molli,

vel procuci, vel nuilia faceiia quae instrumenta

luxurix ci cariora quant ileeus aique pmlicilia fuit, pecunix an faune niinis parcere hatid facile discernées. (Sut.tST., Bel. Cnlil.)

l54l) Quis Itidos appi-llfi *•<)> ei qu'ibu*. crimina

son pour défendre ce qu'il a intérêt de soutenir, je doute qu'il se Halte sérieusement du succès de sa cause. Qu'on attache l'idée que l'on jugera à propos à ce parti dont le nom paraît si fort annoncer l'austérité, il faut avouer qu'en condamnant les spectacles, H ne soutient à ce sujet que la doctrine qui est annoncée par les plus réguliers du parti qui lui est opposé. Avant la naissance de leurs disputes, les chaires chrétiennes n'étaient pas plus favorables à ces sortes de divertissements.

» Les luthériens et les calvinistes, auxquels notre poète historien reproche aussi de s'ètro déclarés avec éclat contre les spectacles sous Léon X, n'innovèrent pas en cela dans la doctrine , ils ne firent que soutenir une ancienne pratique de la discipline de l'Eglise catholique.

« Vous savez , Monsieur, qu'il y a encore des protestants qui les proscrivent très-sévèrement. La république de Genève ne tolère aucun spectacle. Les comédiens qui oseraient aller s'y établir, en seraient chassés comme corrupteurs, et ie poète le plus célèbre ne pourrait se flatter d'y en introduire l'usage. Tous les citoyens de cette république éiant occupés, on n'y redoute point, comme dans d'autres Etats, les désordres de l'oisiveté. L'on craindrait que les spectacles n'y diminuassent le goût du travail et n'y introduisissent la licence. En effet, Tacite attribue une des causes de la pureté des mœurs des Germains a leur opposition pour les spectacles, qui rendent le vice aimable' et réveillent les passions (543). Il n'est donc pas étonnant que les spectacles ne puissent se concilier avec les grands principes de la religion chrétienne.

« Notre poète philosophe ne rend point sa cause meilleure en citant des prélais et des docteurs, qui ont eu la faiblesse défavoriser le théâtre par leur présence , par leurs suffrages et môme par leurs compositions. L'on sait que, si l'on veut bien profiter de leur exemple pour autoriser ce que l'on souhaiterait être permis, on les en blâme assez intérieurement. D'ailleurs, s'il y a de grands exemples pour les spectacles , comme le dit un jour Bossuet à Louis XIV, il y a de plus fortes raisons contre.

* Et s'il était possible qu'il y eût quelques évoques ou quelques docteurs qui parussent penser autrement que ce grand évoque, en pourrait bien les défier de déposer leur avis dans un écrit muni de leur signature. Un ecclésiastique de distinction, dont la mémoire est respectable par la piété avtc laquelle il vécut à la cour, et par la retraite austère qui termina sa vie (544), proposa un jour à une auguste et vertueuse princesse (545) de faire ce défi à quelques pré-

oriunmr.

(51-2) Siècle de Louis XIV.

(545) Nullis speciacnlorum illecebris corrupl!. (Tac., Lib. de moi. Germ.)

(544) M. faillie de Poiilac.

(545) Marie-Charlotte- Sophie- Félicité l'Eszeinska, princesse de Pologne, reine de France ei de Na-

«toi

lais qui avaient paru reconnaître la prétendue innocence des spectacles. Mais cetti* princesse regarda le défi comme indécent h leur proposer, présumant avec justice que ces mômes prélats, consultés sérieusement, auraient été plus sévères.

« Il no faut donc pas .sur ce point s'en laisser imposer par l'exemple de ces ecclésiastiques dont la conduite est si équivoque, que M. de Voltaire les appelle des êtres indéfinissables. Leur faiblesse n'est pas une autorité : Canone regitur Ecclesia, non exemplo. C'est la réponse que (it à ce sujet un ancien évoque de Noyon (5'*G) à Louis XIV, et ce monarque en fut d'autant plus satisfait, qu'on sait combien il était jaloux que le clergé de son royaume ne dégénérât pas de la giande réputation où il avait toujours été, tant par rapport à la science que par rapport aux bonnes mœurs.

* Pourquoi ne pas convenir que le goût des spectacles se rencontre toujours avec la licence, ou avec la pente que l'on a à la tolérer, ou avec la faiblesse que l'on a de ne pas résister au torrent de la coutume.

l.c grand inonde est léger, inappliqué, volage; Sa voix trouble ei séduit : est-on seul, on est sage.

« J'admets bien cette maxime :

Il faut des hochets pour tout âge.

« Mais si les spectacles sont de ces plaisirs dont l'innocence n'est point équivoque, pourquoi donc ces personnes qui doivent à leurs années, ou à d'autres motifs, un, goût pour la vie sérieuse, n'osent-elles plus continuer de s'y montrer? N'est-ce point parce qu'en y allant elles croiraient se permettre ce qui n'est qu'une suite des folles passions de la jeunesse, et par là s'attirer un ridicule qui donnerait lieu de leur adresser ce que Martial dit à Caton : « Pourquoi venez-vous ;< en ces lieux profaner votre sagesse? » (5WJ Or peut-il être quelque Age où il soit permis d'entretenir et d'exciter nos passions ? On nous exerce dès notre enfance à les contredire et à les combattre.

« Ne doit-on exiger que des personnes âgées la régularité et l'assujettissement des passions à la raison ? N'est-on pas forcé d'admirer ces jeunes gens d'un naturel heureux, qui n'emploient la vigueur de l'âge qu'à remplir tout devoir avec plus de force, et qui, possédant en même temps toute la prudence de la vieillesse , s'interdisent ce

varre, moite à Versailles le 24 juin 1768, âgée de soixante-cinq ans. Cette princesse, qui mérite à tant de titres nos regrets , eut pour vertu dominante la modestie. Que d'auteurs dont elle (mit 1'ohelssance à l'épreuve en leur ordonnant de laire ce qu'elle seule se plaisait à ignorer et ce qui faisait l'admiration el l'amour de ses sujets! Elle exigea ce sacrifice • lit célèhre annaliste M. le président llénaull. Mais comme le dit cet académicien, dans l'epitre dédicaloire de f Abrégé de l'Histoire de France : « La modeslic n'est pas comme les autres vertus. Elle a cela t'e particulier, que sa récompense est <le u'ohtenir jamais ce qu'elle demande. Plus elle veut se cacher, j.his tlle se découvre. »

qu'ils seraient un jour obligés de quitter? On les loue intérieurement de leur sagesse, lois môme qu'on semble les condamner :

Eamdem virtutem admirantes cui irascuntur. (Tacit., tib. 1 llistor.)

« On admire les effets d'une bonne éducation (548), et l'on prévoit que ces jeunes gens recueilleront les fruits de leur retenue, lorsque dans un âge avancé la bienséance n'aura pas à exiger d'eux la privation d'un plaisir dont on quille avec peinj l'habitude (519). Ainsi ce que le poids des années exige de la vieillesse, la prudence le demande des autres âges. Il n'en est aucun où l'on puisse sans danger se livrer à toutes les productions que la fiction enfante pour le théâtre.

«Ce n'est pas, Monsieur, que je me prévienne contre tout ce qui est tiction. Je sais qu'il y a des ouvrages de ce genre qui doivent être regardés comme des chefs-d'œuvre capables d'instruire et de plaire. Tels sonl les poèmes épiques, les odes de Rousseau, les fables de La Fontaine et quelques autres productions semblables. Ce serait renoncer à une source de plaisirs honnêtes que de rejeter ces ouvrages de génie. Mais les inconvénients inséparables des représentations dos meilleures pièces sur nos théâtres publics me rendent un peu austère pour l'art dramatique.

« L'histoire de cet art est beaucoup plus « la liste des fautes célèbres et des regrets « tardifs, que celle des succès sans honte et « de la gloire sans remords. » C'est l'idée que nous en donne M. Gresset, qui, après avoir appre'cié dans sa raison ce phosphore qu'on nomme l'esprit, te rien qu'on appelle la renommée, et avoir écouté la voix solitaire du devoir, annonça par une lettre, imprimée en 1759, sa retraite du service de Molpomène et delhalie, et son repentir d'y avoir acquis de la célébrité.

« Je conviens que les poètes dramatiques qui ont travaillé avec le plus de succès, ont mé.rilé leur réputation. J'admire la fécondité de leur génie , mais je pense, qu'il aurait été à souhaiter qu'ils l'eussent employée à des productions plus utiles, et dont le mérite ne consistât pas à nous faire perdre la tranquillité de l'âme.

«Telle est notre faiblesse. Un auteur nous dit que nous sommes presque tous comme des enfants qui ne haïssent rien tant que la tranquillité; c'est ce qui fait que la poésie

(540) M. de Clermonl-Tonnerre.

(547) Cur in theatrum, Calonc severe, venistlî

(M.vitr., lih. xxxvii, cp. 3.) (.)48) Sensere quid mens ri.'c, quid indolea Nulrila /aus/i» sub penetialibut l'osset.

(Morxt., lih. iv, od. i.) (519) Virtules in omni statu CliltaB, cutn diu mullumquc vixeris, mirificos cllerunt fructus non snlum quia uuo.-piamdeserunt, ne in exlremo quidem tenipore a-lalis (quanquaui id maximum est), xerum etiam quia coiiscicnlia hene MtiBVit», mtilionimque benefacioruni ricordalio Jucmidi*$ima est. (Cic, Cal. Ma}.)

dramatique cherche à nous amuser en nous arrachant à cette tranquillité qui fait notre ennui. Elle y réussit dans la tragédie en nous ébranlant par la terreur ou par la pitié, et dans la comédie en excitant nos ris; mais de manière que dans l'une et dans l'aulte les spectateurs éprouvent les passions qu'on leur représente : c'est ce succès que je redoute infiniment.

« Les poètes dramatiques prétendent nous instruire en nous exposant le jeu des passions; mais ils ne nous représentent que ce que nous avons assez souvent sous les yeux. Tous les chefs-d'œuvre du théâtre ne nous offrent que des copies. Nous voyons les originaux dans le spectacle que nous donne la conduite de nos concitoyens. Qu'ai-je donc besoin d'aller chercher des fictions? Nous nous suffirons les uns aux autres, satis magnum aller alteri llieatrum sumus , c'est ce que nous dit Rousseau dans une de ses meilleures épigrammes:

Ce monde-ci n'esl qu'une œuvre comique Où chacun fail des rôles différents.

Là, sur la scène, en habit dramatique, Brillent prélats, ministres, conquérants.

Pour nous, vil peuple, assis aux derniers rangs, Troupe futile ci dès grands rebutée, Par nous d'en bas la pièce est écoulée: Mais nous payons, utiles spectateurs; Et quand ia l'arce est mal représentée, Pour notre argent nous sifflons les acteurs.

« Le bal môme n'est qu'une copie de ce qui se passe dans le monde. Un auteur l'a tort bien dit depuis peu :

Ce monde-ci n'est qu'un grand bal Où chacun cherche à se connaître.

Ou parait ce qu'on devrait être, Et l'on cache l'original :

Thersite est souvent sous un casque.

L'air dévot cache des Phrinés.

Plusieurs s'en vont avec leurs masques Sans avoir été devinés.

« Presque tous les hommes sont dominés par quelque passion ou par quelque faiblesse, dont l'excès est souvent le principe d'un ridicule qui les caractérise. 11 n'est point de ville ni même de quartier qui n'en offre plusieurs exemples. En observer les effets n'est point hors de propos. Les fautes d'autrui sont les miroirs de nos défauts, et c'est une sorte'd'instruction que l'on peut étendre sans avoir recours à la fiction. Si le théâtre du monde, dans la sphère duquel je me trouve, ne m'offre point assez de ces objets, j'ai recours à l'histoire.

C'est un théâtre, un spectacle nouveau

06 tous les morts, sortant de leur tombeau,

(550) Nulla capilalior peslis quant corporis voluplas : cujus voluplalis avidre libidines temere et effrenaie ad poliunduin incitanlur. Hinc palria; prodilioues, hiuc rerui.n puhlicarum extorsiones, hinc cuui hostibus clandestina colloquia nascuntur : nulliim denique scelus, nullum malum facinus est ad quod suscipiendum non libido voluptatis impelleret : siupra vero et adulteria et oinne laie tlagiiium, nullis alrïs illecebris excilantur, nisi voluplalis... Nec libidine dominante lemperaulia? locus est : iinpe'dit enim consilium voftiplas ralioni inimica, ae

Vienneni encor sur une scène illustre, Se présenter à nous dans leur vrai lustre, Et du public dépouillé d'intérêt, Humbles acteurs, attendre leur arrêt.

Là retraçant leurs faiblesses passées, Leurs actions, leurs discours, leurs pensées, A chaque étal ils reviennent dicter Ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut imiter.

(Rouss., 1. n. ép. 6.)

« Ce spectacle n'esl-il pas préférable à celui de toutes nos pièces de théâtre, qui n'ont pour objet ou que d'inspirer une fausse grandeur d'âme, ou que d'augmenter l'attrait naturel que nous avons pour la voluplé?

« On sait que les anciennes tragédies des (liées étaient assez graves, puisque chez celle nation, il fut un temps où elles influaient beaucoup sur le gouvernement politique. Cependant Platon en prévit les désordres. Il les réprouvait comme des jeux qui tendaient à faire des hommes passionnés et à fortifier le libido sentiendi, c'est-àdire les agréables impostures de cette parlio animale et déréglée qui est la source de toutes nos faiblesses (550). Combien ne devons-nous pas , à plus forte raison , nous prévenir contre nos tragédies où il n'est question, selon M. de Voltaire, que de violentes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs do fables ou d'histoire.

«Pouvons-nous avoir une meilleure idée de nos comédies. Il est vrai que le grand Corneille croyait que le genre comique était plus utile pour les mœurs que la tragédie; mais que cette opinion soit vraie ou fausse, je doute que la comédie soit fort utile dans un pays où, selon M. de Vollaire, la dissipation, le goût des riens, la passion pour l'intrigue sont les grandes divinités.

« Les poêles se ci oient obligés de se conformer au goût de la nation. Or quelles leçons peuvent recevoir les mœurs sur un théâtre où ce qu'il y a de plus licencieux est accueilli, pourvu que par la manière dont on l'exprime, on laisse à l'esprit le plaisir do s'en occuper plus longtemps ? Nos acteurs ne sont pas plus réservés que l'étaient ceux des Romains. Vous savez , Monsieur, que Cicéron nous donne à entendre qu'on voulait de son temps que les comédiens tussent aussi exacts que les orateurs à ne rien exposer qui pût offenser les bienséances. « Gardons- «nous, dit-il (551), de tout ce qui choque « les oreilles et les yeux. En quelqu'état que « nous soyons, debout ou marchant, assis « ou à table, que la bienséance s'annonce « toujours sur notre visage, dans nos yeux « et dans nos gestes. Evitons également sur

mentis, ut ita dicam prseslriugit oculos i ec halwi nlliim cum virtirte couunercium. (Cicer., C il. ilnj., m, i7, 48, 49.)

(55l)Ouine quod abhorret oculorum auriumqne approbatione fugiainus. Status, incessus, sessio, aecuhilio, vullus, octili, manuum motus tencamus illud décorum; quibus in rébus duo maxime effngienda sunt, ne quid effeminaluin aut molle cl quid dm uni aul rusticum si t. Nec vero hislrionihus, oralorihusque concedenduiu est Ut iis h.tc apla sint, nobis'dissohua. (De Off., lib. i, cap. 3.)

NOTICE Sl'U LE THEATRE LIBRE.

« cela tout ce qui parait efféminé et qui licn- « drait delà mollesse, ainsi que tout ce qui est « rude et grossier, et ne disons pas que c'est

« Al'X ORATEURS ET ALX COMEDIENS A OBSER-

« ver ces soutes de bienséances , el quo « nous n'avons que faire do nous y assu- « jettir. »

« Cependant, quelque réservés que dussent être alors les comédiens , Cicéron regardait les spectacles comme un divertissement obscène, dangereux et presque toujours funeste (552).

« Ce n'est donc pas en fréquentant nos spectacles qu'on réformera ses mœurs. On n'y va pas pour se réformer. Aussi , pour l'ordinaire, y est-on lynx pour apercevoir les vices et les ridicules que l'on n'a pas, et taupe à l'égard de tout ce qui pourra.! représenter ce que l'on a :

l/avare, des premiers, ril du tableau fidèle l»un :iv;ire souvent tracé sur son modèle. Ri mille fois un fat finement, exprimé, Méconnaît le portrait sur lui-même formé.

(Despréaux.)

«Bayle, cet écrivain dont les ouvrages seraient utiles si, pour leur donner plus de cours, il n'y avait souillé l'érudition par l'indécence el par l'impiété; cet auteur, dis-je, trop fameux et qui est si cher à tous ces liluTlius dont le cœur est comme dissous dans ta corruption, a avancé dans un des volumes de sa République des Lettres, au mois de mai 168V, qu'il ne croyait nullement que la comédie fût propre à corriger les crimes et les vices de la galanterie criminelle, de l'envie, de la fourberie , de l'avarice, de la vanité et d'autres choses semblables. Il ne croit pas que Molière ait fait beaucoup de mal à ces désordres; et l'on peut môme assurer, ditil, qu'il n'y a rien de plus propre 'à inspirer la coquetterie que les pièces de ce comique, parce qu'on y tourne continuellement en ridicule les soins que les pères et mères prennent de s'opposer aux engagements amoureux de leurs enfants. Il se moque , avec raison, de ces personnes qui disent fort sérieusement que Molière a plus corrigé de défauts à la cour, lui seul, que tous les prédicateurs ensemble. Il croit que l'on ne se trompe pas, pourvu « qu'on ne parle que de « certaines qualités qui ne sont pas tant un « crime qu'un faux goût et qu'un sot enlô- « tentent, comme vous diriez l'humeur des « prudes, des précieuses, de ceux qui ou- « tient les modes, qui s'érigent en marquis , « qui parlent incessamment de leur noblesse, « qui ont toujours quelque poème de leui

« façon a montrer. » V>

les désordres dont

il pense que les comédies de Molière ont pu arrêter le cours.

« Si le théâtre s'est encore épuré depuis Molière, c'est que nos mœurs sont devenues plus polies. Je conviens que sur notre théâtre on veut à présent dos expressions moins

(552) Genns jocandi pelulans, flagitiosuin, oliseu!nilm, rcrunt lurpitudini adhilicmr vcrburnm oliscœniins.

grossières; mais en revanche l'esprit du corruption n'y est-il pas ordinairement répandu d'une manière infiniment plus piquante? (553) Ce poëte sait que ce n'est pas tant un voile qu'on exige , qu'une gaze légère qui laisse. le plaisir d'apercevoir et de sentir ce qui , 'présenté trop à découvert, choquerait le goût de notre siècle. J'ai pour garant de mon opinion un auteur assez moderne et nullement suspect.

« Le fameux Riccoboni , après être convenu que, dès la première année qu'il monta sur le théâtre, il ne cessa de l'envisager du mauvais côté, déclare qu'après une épreuve de plus de cinquante années il ne pouvait s'empôclter d'avouer que rien ne serait plus utile que la suppression entière des spectacles.

« Je crois, dit-il , que c'était précisément « à un homme tel que moi qu'il convenait d'é- « crire sur cette matière; et cela par la môme « raison que celui qui s'est trouvé au milieu « de la contagion et qui a eu le bonheur de c s'en sauver, est plus en état d'en faire une « description exacte... Je l'avoue donc avec « sincérité, je sens dans toute son étendue « le grand bien que produirait la suppfes- « sion entière du théâtre, et je conviens sans « peine de tout ee que tant de personnes « graves et d'un génie supérieur ont écrit « sur cet objet (554). »

« Le théâtre, selon lui, était dans son commencement le triomphe du libertinage et de l'impiété, et il est depuis sa correction l'école des mauvaises mœurs et de la corruption.

« C'est relativement à ce sentiment qu'il a proposé son plan de la réformation du théâtre pour la tragédie et la comédie. Il ne prétend pas y pouvoir comprendre l'Opéra. Il pense que ce spectacle est si dangereux dans toutes ses parties, qu'il mériterait plutôt d'ôtre supprimé que d'être réformé. La musique et la danse, qui en sont l'âme, lui paraissent être des écueils où la modestie el la pudeur échouent presque toujours.

« Je vous avoue, Monsieur, que le témoignage d'un si grand praticien m'a fort préverni contre ce spectacle. Je l'ai considéré en -bilosophe, et il m'a paru qu'il n'y en ava't point où les sens pussent être plus fortement frappés , puisque , comme le dit La Bruyère, son caractère est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement.

« La fiction lui appartient encore plus qu'à tout autre spectacle. Aussi y emploiet-on tous les ressorts, toutes les machines et toutes les décorations qui peuvent le plus l'augmenter et l'embellir, afin que le merveilleux, qu'on s'attache à y faire briller, puisse soutenir les spectateurs dans la douce et charmante illusion qu'ils viennent y chercher.

« Vous avez, sans doute, remarqué dans le poème de la Henriade la belle descrip-

(553) Admilluul occulta dedecoris.

(554) Pré'ace de son Traité de la ré foi motion du théâtre.

lion du temple de l'amour, où. M. de Vollan-e a a recours à l'agitation qu'elle a le pouvoir

cru devoir, à l'imitation de Virgile, faire de causer dans notre cerveau,

chanceler la vertu de son héros. Ne pour- « Je ne voudrais pas proscrire un art pour

rait-on pas appliquer plusieurs vers de cette lequel la nature nous a donné un penchant

belle description à notre théâtre lyrique, dont nous devons lui savoir gré (559). Je

qui mérite bien d'être appelé le temple de m'intéresse au contraire à sa perfection,

l'amour : Sacrariwn Veneris et ars omnium L'harmonie des sons me plaît et me délasse

turpitudinum? infiniment : c'est même un motif qui excite

...On entend le liruii de concerts enchanteurs ma mauvaise humeur contre le dangereux

Dont la molle harmonie inspire les langueurs : «Je toutes nos pièces d'opéra, que La Bruyère

Les voix de mille amants, les chants de leurs mal- regardait, fort judicieusement, moins comme

[iresses îles poèmes que comme des vers rassem-

Qui célèbrent leur honte et vantent leurs faiblesses. i,|és. L'asservissement de la poésie à la mu-

sique y rend nécessaires les fautes les plus

l'ar' des liens secrets on 's'y 'sent aVrêW; * ' ' ridicules \ ce ^ déplaisait tant à cet auteur

On s'y plaît, on s'y trouble, on ne peut les quitter. 'lue tous les charmes de ce spectacle, plus

propres à flatter les yeux et les oreilles qu à

On y boii à longs traits l'oubli de ses devoirs. plaire à l'esprit, ne pouvaient l'empêcherdo

s'y ennuyer; mais c'est le moindre défaut

Touty parait changé, tous les cœurs y soupirent; de ces drames, qui ont le plus ordinairement

Tous sont empoisonnés du charme qu'ils respirent, pour objet la représentation d'une action

Toui y parle d'amour. merveilleuse. Ils sont composés de manière

(llenriade, chant ix.) qu'il n'en est presque pas dont les versn'ex-

« Un grand évêque de France (555) voulut priment, ces lieux communs demorale lubrique

un jour éprouver quel pouvait être l'effet dont parle Boileau.

do ce jeu d'instruments que l'on appelle le « C'est ce qui fait le principal mérite du premier coup d'archet. Il lit venir chez lui théâtre de Quinault; car vous savez. Montes meilleurs musiciens, et leur dit d'exécu- sieur, qu'il ne doit pas sa réputation aux ter ce que tout le public regarde, avec jus- belles sentences dont je lui ai fait tant d'honlice, comme un chef-d'œuvre de la musique neur. La morale licencieuse, qui règne dans instrumentale. Le premier essai fut suffisant ses ouvrages, est tellement uniforme que les pour l'ébranler de manière qu'il congédia versqueje vousai cités sont presque les seuls .sur-le-champ ces habiles artistes. El, par ce que l'ondoiveretenir.'maisilsse trouvent disprélude, il jugea des funestes impressions perses et perdus parmi tant d'autres si pa3- <ie tout le spectacle de l'Opéra. sionnés, que si on les lisait dans les OEuvres

u En effet, on n'y entend retentir que des mêmes, ils ne seraient point capables de

airs efféminés et laseifs de ce genre de mu- produire l'effet pour |lequel je les ai em-

sique, auquel Quiutilien reproche de con- ployés. Si c'est à ce prix qu'on obtient des

Iribuer à éteindre et à étouffer en nous ce brevets de poète des grâces dans le temple du

qui peut nous rester encore de force et de goût, il faut renoncer au titre et, dût-on

vertu (556). n'être qualifié que de poète de la raison, il

« Mais, quoique tout bon philosophe doive vaut mieux dire avec Louis Racine : gémir sur le goût de corruption qui exerce Ah! périsse nolre arti que nos ,yres se laisenl son empire sur les sciences et sur les arts, si les sons de l'amour sont les seuls qui nous plaisent, il ne faut pas pour cela nous rejeter dans la Ce feu toujours couvert d'une trompeuse cendre barbarie d'où les lettres nous ont tirés. On S'allume au moindre souffle et cherche à se réleur doit les plus grands avantages (557). Un [pandrc. peuple ne date, pour ainsi dire, son exis- Gardons-nous d'irriter ce perfide ennemi : tence que du temps où le flambeau des Dans le cœur le plus froid il ne dort qu'a demi, sciences a commencé à l'éclairer; il serait « Riccoboni a donc eu raison d'exclure seulement fort à souhaiter que l'éclat de ce l'opéra de son plan de réformation. Mais ce flambeau ne fût jamais obscurci par l'im- qu'il propose pour la réforme de la tragédie piété et par la corruption, et que l'on fût et de la comédie est trop peu favorable à fa aussi scrupuleux à cet égard que l'était le licence des mœurs pour faire espérer qu'on célèbre Erasme ; ses paroles a ce sujet sont en fasse jamais usage (560). remarquables (558). « Le célèbre Mariana prouve, dans un de

« Jl ne faut donc pas imputer à la musiq.ue ses ouvrages, que les spectacles devraient

les abus que l'on en fait. C'est un art agréa- <*lre abolis. U y dit que le théâtre ne pourra

ble, pt même ses triomphes sur nos organes jamais se réformer, parce que, s'il se réfoi-

sont quelquefois salutaires. Vous savez, tuait, il serait désert.

Monsieur, que pour certaines maladies l'on « Il ne faut donc pas être surpris si les ac-

(555) Bossuel, évéqnc de Meaux. (558) Ipse mihi persnasi ut semper incruenlas et

(556) Musica nunc in scenis eSeminala, et impôt innoxias habeïem Hueras, nec eas ullius inali nodiiis modis fracta non ex parle minium, si quid in mine coiilaminarem.

nobis virilis roboris nianebat, cxcidil. (Qoiht., lib. i, (559) Mnsicam nanira ipsa videlur ad loleranKM

cap. 10.) fit ilius labnres velut muiieri nobis dedis6e. (Qim.,

(557) Ipsa niultarum aiiium scieutia eliam agentcs 'b- t, cap. 10.)

nos ornai, atque uni minime crédas, eiuincl et ex- <3b0) Mullo ci'.ius imimla corruniptinlur il'iatn

eellit. (Diiit. de Orat., cap. 32 ) eornipta mumlauinr.

nno

(Mi)

(ours de noire Théâtre-Italien n'ont point déféré aux conseils de Riccoboni, leur ancien confrère. Leur fortune aurait été compromise. Ils savent que, pour attirer le public, il faut daller la corruption du cœur. lit, in effet, pourquoi leur théâtre est-il si fréquenté? N'est-ce point parce que la bouf tbnnerie, [qui en fait le caractère dominant, y donne lieu a une plus grande licence ?

« Ce spectacle, qui pourrait être comparé à celui des mimes des anciens, me rappelle un trait de Valère Maxime. Cet historien nous dit que les anciens habitants de la ville de Marseille, que l'on sait avoir été une illustre colonie grecque, ne voulaient point admettre cette sorte de spectacle qui, n'exposant aux yeux que des objets obscènes et des gestes indécents , ne pouvait qu'introduire un mauvais goût et que corrompre les mœurs (561).

« Il me semble que le jeu de nos comédiens italiens tient beaucoup de ce spectacle. Autre trait de ressemblance. Ces mimes îles anciens avaient un acteur qu'on appelait t'Ianipes chez les Romains, parce qu'il marchait sans brodequins; et, selon un passage d'Apulée, il était vêtu d'un habit formé de différentes pièces, cenlunculo vestitus, ce qui convient à cet Arlequin îles Italiens, le plus intéressant de leurs acteurs. On saitque son mérite consistait à exciter les ris par ses propos, par ses gestes el parses mouvements indécents et ridicules, de manière qu'on en peut dire ce que Cicéron dit d'un pareil acteur : Ore, vultu,motit)us, voce, denique corpore ridetur ipso. C'est par ce ton excessif ils bouffonnerie que le Théûlre-Italien plaît à tant «le personnes. Tout le rnoude ne se l'ait pas un divertissement d'aller verser des larmes sur des malheureux en peinture.

Aussi les comédiens français, qui ont la liberté de satisfaire les différents goûts du public, ne manquent point de terminer le spectacle d'unetragédie par celui d'une pièce comique ou bouffonne.

« On vient, dit un respectable académi- « cien (562), de jouer Polyeucte, le théâtre « change : on joue l'Ecole des Maris. En « est-ce une d'amour conjugal ? Et cette sa- « lire du mariage achôvera-t-elle les beaux « sentiments que la vertu de Pauline aurait ■ commencé d inspirer? On vient de repré- « senter Athalie. J'ai vu la maison du Sei- « gneur, les livres de la Loi, les cérémonies « du sacre des rois de Juda. J'ai la tète « remplie de nouvelles prophéties des gran- « deurs et de la puissance de Dieu, touteela « m'a pénétré d'une terreur religieuse, et « d'un respect profond pour le Roi des rois.

(561) Massiliensis civilas, severilalis cuslos acerrim.i, iiiilhim m il i 1 11 m in sceuaiii iniiuis dando quorum argumenta majore ex parle siuprorum continent aclus, ne lalia speclandi consueludo eliam imil.indi licenliain suniat.

(562) M. Lelïanc, ancien premier président de la (iour îles aides de Montauban , Lcltie à Louis Haciiie.

(563) Niinium risus pretium est, si probitalis itn-

« Les violons jouent, George Dandin paraît ; « et, dans le même lieu où était le temple « de Jérusalem, je vois le rendez-vous noc- « turne d'un jeune homme avec une femme '< mariée... Je voudrais savoir si les effets « de ces différents contrastes peuvent jamais « tourner au profit de la religion et des « mœurs. » On est donc exposé à acheter trop cher le plaisir du spectacle, comme Quintilien le disait des comédies d'Aristophane (563).

» Cicéron, dont les OEuvres philosophiques sont si propres à former l'honnête homme, pensait aussi sévèrement à ce sujet. « O la belle école, s'écrie-l-il, que la « comédie el la tragédie' Si l'on en ôtail « tout ce qu'elle offre de vicieux, il n'y an - « rait plus de spectateurs (564).

« Aussi M. de Voltaire nous dit il « que « bien en prit au grand Corneille de ne s'è- « tre point borné dans son Polyeucte à faire « casser les statues de Jupiter par les néo- « phytes.» Il nous avoue aussi que «tous ceux « qui vont au spectacle l'avaient assuré que « si Zaïre n'avait été que convertie, elle au- « rait peu intéressé; mais elle est amou- « reuse de la meilleure foi du monde, voilà o ce qui a fait sa fortune. Telle est la eor- • i option du génie humain. »

De Polyeucte la belle aine

Aurait faiblement attendri,

El les vers chrétiens qu'il déclama

Seraient tombés dans le décri ,

!Veût-ce élé l'amour de sa femme

Pour ce païen son favori,

Oui méritait bien mieux sa flamme

Que son bon dévot de mari.

(Œuvres de M. de Voltaire, tom. V.) « J'applaudis en cette occasion, à la bonno foi de cet autour. C'est nous apprendre par son propre exemple à n'user d'aucune politique dans la littérature et à dire toute vérité.

« Les speclateqrs exigent donc qu'on parle à leurs passions plus qua leur raison. « C'est « pourquoi, suivant M. de Fontenelle, tout « ce qui est régulier et sage aurait je ne sais >< quoi de froid sur le théâtre, et pourrait « même donner prise au ridicule. Les ca- « ractères qui flattent le plus sont ceux où « la force l'emporte sur la raison et le « courage sur la prudence. Ladislas, par « exemple, dans Vinceslas parait aimable , a tout fougueux, tout impétueux et tout « violent qu'il est. » Vous savez que le terrible Abramane, dans Zoroaslre, filait plus par sa fureur, par sa haine et par sa rage, que le caractère de Zoroastre qui n'a que la vertu pour briller : c'est ce que nous dit un célèbre journaliste, sans doute, d'a-

pendio constat. (Quint-, lîb. vi, cap. 3.)

(564) O prseclaram emendatricein vilae poeticum qnic amorem flagilii el levitalis aiiclorem in concilia licorum cullocandam esse putai! Deconiunlia luquor, qnae si flagitia non probaremus nul ta essel oniuino. Uiinl aiiteui ex tragœdia princeps ille Argonolariim, lu nieamoris mngis quant honoris seryavisli gralia! (iuu\ Iib. iv.)

DICTIONNAIRE DES MVSTEKES.

lires le jugement du public. De même un Calon, une Sophonisbe, un Ajax réduits au désespoir, el n'ayant pas la force de so soutenir dans le malheur (565), se donnent-ils la mort? Ils paraissent, dit M. de Fontenelle, mourir noblement en faisant eux-mêmes leur destinée, suivant cette maxime que M. de Voltaire met dans la bouche de.Mérope:

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

« Croyez-vous qu'il n'y ait pas autant d'inconvénients à exposer de semblables héros à notre admiration (566), qu'il y en aurait à ne point soustraire h la vue des spectateurs une Médée égorgeant elle-même ses propres enfants? (567) N'est-ce point nous accoutumer à prendre souvent le change en fait do grandeur d'âme? Pour moi, je pense que ces hommes tourmentés par la fièvre de l'ambition ou par la soif de la vengeance, n'en peuvent devenir que plus animés dans leurs passions, lorsqu'ils entendent dite à un Abramane (ce qui ne se passe que trop réellement dans le cœur de tout ambitieux) :

Osons achever de grands crimes, Jeu attends un prix glorieux.

Leur nom change s'ils sont heureux.

Tous les succès sont légi limes.

« Cependant ce sont là, comme vous savez, les caractères les plus féconds pour des tragédies. Ou bien, si l'on expose des vertus sur la scène, l'usage est d'en présenter les excès sous prétexte de donner de la vigueur et de la chaleur aux caractères : et pour lors ce ne sont plus que des vices, puisque les vertus finissent où commencent les excès.

« M. de Montesquieu nous dit que si nos mœurs ne sont pas pures, c'est que chez nous l'honneur (ce sophiste, qui justifie tous les vices) nous donne pour quelque chose de noble la galanterie, lorsqu'elle est unie à l'idée de conquête : or ce faux préjugé n'acquiert-il pas encore tout un autre empire sur notre théâtre, par les heureux succès dont le vice y est si souvent couronné ? C'est ce qui arrive dans toutes ces comédies où l'on voit les intrigues des amants les plus indiscrets et les plus téméraires, terminées par le mariage : dénoûment qui tend à inspirer que, pour être heureux dans

(565) Rébus in angustis facile est contemnere vilam,

Forliter ille facil qui miser esse potest. (Mart., ep. lvii, lib. 11.)

(566) Exempta fiunt qux esse jam facinora destite-

[runt.

(567) Nec coram populo natos Medea trticiilel.

(568) Nihi I est tain dainnosum bonis unirions quam in aliquo speetaculo desidere. Tune enim per volupiatem facilios vitia surrepunt. Quid me existimas

vlieere; avarior redeo, ambiliosior, luxuriosior

quia inter domines fui? ÎS'emo nostrtim ferre impetum vitiorum lam niagno comitalu venientium potest. (Sen. ep. 7.)

(569) Lascivus quidem in heroicis quoque Ovidius et minium amalor ingenii sui, laudandus tamen in partibns.

(f»70) llle toent casti daniita puions habet.

sa passion, il faut tout hasarder. C'est donc avec raison que Cicéron se moque d'une pareille école, et l'on pourrait douter qu'il eût adopté la devise Castigat ridendo mores.

« Comment en effet pourrait-on attribuer aux spectacles la gloire de corriger les mœurs ? « Je n'ai jamais entendu, dit M. de « Fontenelle à ce sujet, la purgation des pas- « sions par le moyen des passions mêmes. » Ne serait-ce point, Monsieur, dans l'ordre moral un phénomène fort singulier? Je voudrais au moins qu'on me citât quelqu'un qui se fût purgé par cette voie-là , c'est-àdire que le théâtre eût rendu meilleur.

« Sénèque n'était pas moins incrédule à cet égard. Il vous paraîtrait même un peu trop sévère. Il pensait que personne ne pouvait jamais assister à aucun spectacle sans s'y corrompre (568). Mais je laisse ce philosophe pour consulter Ovide.

« Ce célèbre poète, que Quinlilien a caractérisé d'une manière si énergique en peu du mots (569), pouvait connaître ce qui était le plus capable de séduire le cœur. Vous savez qu'il déclare qu'il n'y a rien de plus funeste pour la pureté des mœurs que les spectacles (570) ; c'est en quoi je trouve qu'il mérite d'être loué, laudandus tamen in parlibus.

a Croyez-vous qu'il eût été plus indulgent pour les spectacles de notre temps? Nous avons, avec raison, rejeté ces jeux sanglants de l'amphithéâtre, qui étaient si contraires à l'humanité : mais nosjeux scéniques sont-ils beaucoup moins dangereux que ne l'étaient neus du temps d'Ovide.

« Je sais quelle était l'impureté du théâtre des anciens, et, par conséquent, quelle horreur nous devons en avoir. Mais s'il fallait ne le juger que par les effets qu'il devait produire sur les spectateurs, peut-être ne paraîtrait-il plus si éloigné du nôtre! La réformation dont nous nous prévalons si fort, ne tombe presque que sur des obscénités qui étaient comme honorées dans la religion païenne, el entraient même souvent dans le culte public. Elles pouvaient donc ne point fairesur le'peupleautantd'impressionsqu'on voudrait le faire connaître.

« Je fais cette observation pour répondre h un écrit imprimé ou pour soutenir la prétendue pureté de nos spectacles; l'on m'a

Uespiciv.nl, oculisque notant sibiquisquepuellam. Qua- vult, el lacilo pectore multa movenl.

Elige cui tticas: Tumilii sola places.

Ces vers ne l'ont-ils pas bien le portrait de nos jeunes coureurs de spectacles, qui ne sont presque occupés qu'à y rencontrer leurs dulcinées, ou qu'à s'en choisir une à qui ds puissent dire avec succès : Vous êtes la seule qui me plaisez. Est-il facile de sauver sa vertu au milieu de ce tourbillon? Ajissi, que de jeunes sujets en qui l'on avait admiré les germes des talents les plus iiitéressantspourla patrie, ne sont devenus des citoyens inutiles ou dangcreir, immolés à l'oisiveté ou au libertinage, que pour avoir été respirer inqirudeininenl aux théâtres cet air de frivolité el de corruption qui pervertit le jugement, et fait peidre le goût de toute application !

objecté la différence qu'il y nvail à cet égard

entre nos pièces d'aujourd'hui et celles des anciens.

« On n'y a pas omis de les comparer aussi avec les farces grossières qui amusaient nos pères. Je pourrais répondre également, par rapport à ces dernières , qu'elles pouvaient ne point faire sur les spectateurs les mômes impressions qu'elles feraient présentement sur nous. Une nation varie dans son langage, dans le goût de ses plaisirs, comme dans la manière de s'habiller.

« Vous savez, par exemple, que dans les neuf premiers siècles de notre monarchie, les femmes portaient des robes si haut montées que leur gorge était entièrement couverte. Ce ne fut que sous Charles VI qu'elles commencèrent à découvrir leurs bras et leurs épaules. Or.de même que les femmes qui se prêtent avec réserve à l'usage présent, ne passent point pour immodestes, ne doit-on pas aussi présumer que, dans nos siècles d'ignorance , l'on ne se choquait pas de la plupart de ces farces, qui nous paraissent aujourd'hui si monstrueuses? Mais n'est-ce pas humilier la nation que de nous les rappeler encore? Les progrès que nous avons faits dans l'art dramatique doivent les faire oublier.

« Il ne faut donc plus comparer le théâtre français qu avec ceiui des Grecs et des Romains. On sait le jugement qu'on en doit porter comme littérateur ; mais il n'est question ici que de ses effets sur le cœur. Or noire théâtre, pour être purgé de ce qui ne pouvait êlre supporté que dans la corruption du paganisme, en est-il beaucoup moins à craindre? Il me semble que la force des agents qui y sont employés est assez bien proportionnée à l'inertie ou à la résistance des spectateurs qu'il s'agit d'émouvoir. N'y représente-t-on pas toujours les passions les plus vives? Et si les personnages qui en sont animés ne touchent plus de si près au moment de se satisfaire, le jeu ne laisse-l-il pas assez entrevoir ce qui ne doit plus se passer que derrière la toile? Notre théâtre est donc réellement toujours aussi dangereux (571).

a En effet, pour en revenir pleinement sali sla.t, ne faut-il pas encore y porter un cœur exerce dans la milice des passions (572)? C'est un préalable toujours nécessaire pour bien juger du jeu d'une pièce, parce que l'esprit connaît mal les passions que le cœur n'a point senties. Ainsi, je crois que celui qui irait aux spectacles avec une humeur philosophique, c'est-à-dire avec une inten-

(571) La maxime de Calulle est toujours île mode. Le sage Pline l'adiueltail liien lui-même. Nous peimellonsaiix poètes d'elle chastes dans leuicondulr; mais nous voulons (|iic , pour nous amuser, lem s vers soient assaisonnés <lc ce poivre que Rousseau reproche à Catulle d'avoir un peu trop prodigué.

Nain castum esse débet pium poelam

Ipsum veisieulus nihil necesse est.

Qui tune denique habent talent etlepoieni,

Si siinl molliaili et paium pudici.

Page 1