‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 1161 sur 1429 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

« La discipline de notre ordre, l'honneur

« de notre profession, notre attachement

« aux véritables maximes et notre zèle

« pour la religion, ne nous ont pas permis

« de garder le silence ni de demeurer dans

« l'inaction au sujet d'un livre pernicieux

« qui a pour titre : Libertés de la France con-

« tre le pouvoir arbitraire de l'excommunica-

(7-29) Dans la feuille du 10 septembre 1770.

NOTICE Sl'rt LE THEATP.l": LÎDRE.

« tion, et qui esl terminé par une consul- « talion signée Hcerne de la mothe.

« A cette signature est ajouté (eontre « l'usage ordinaire) la qualité d'avocat au « parlement: il en a abusé pour parvenir à « faire imprimer un ouvrage scandaleux, « dont l'approbation el la permission lui « avaient été refusées.

« La question touchant rexcommunica- « lion encourue par le seul fait d'acteur de « la comédie (730), sur laquelle il appartient « également au théologien et au juriscon- « suite do donner son avis (mais qui doit « être traitée par l'un ou par l'autre avec auo tant de sagesse que de lumières;) cette « question, disons-nous, est soutenue alfirn inativement et décidée audacieusement « en faveur des comédiens par la Consultait tion, fondée uniquement sur les faux prin- « cipes avancés dans deux Mémoires à con- « sulter, et sur des maximes odieuses, lia- « sardées dans les autres pièces qui la pré- « cèdent, notamment dans sa Lettre à l'ac- « Iricc, conçue en termes les plus outrés et " les (ilus scandaleux: l'uniformité du style, * la répétition fréquente d'expressions sin- « gulières, l'adoption des mêmes idées à sa « propre lettre, font connaître évidemment « que le tout est l'ouvragedu môme homme, « suivant qu'il en a été convaincu dans la « première assemblée.

« Du moins il a avoué avoir vu el retouché « les Mémoires à consulter, et autres pièces, « avoir écrit le tout de sa main, avoir cor- « rigé les épreuves.

« Enfin, il a ratifié le tout, en le faisant « imprimer sur sa minute restée à l'impri- « raeur et sous sa signature, sans en rien « improuver dans sa Consultation.

« Par ce détour artificieux, l'auteur s'est <• donné la coupable licence de hasarder les « propositions les plus contraires à la re'li- « gion et aux bonnes mœurs, et de confondre la nalure elles bornes des deux « puissances.

« Il n'y a, Messieurs, aucune de ces pièces «où il n'y ait du venin; nous oserions « même assurer qu'a chaque page, pour « ainsi dire, il y a des propos indécents, ou « des erreurs, ou des impiétés: j'en citerai « seulement quelques traits

« On annonce que l'ouvrage est fait (731) « pour tous les citoyens qui en ont besoin si « souvent, surtout dans ces temps de nuage el « il' obscurité que les contestations du clergé « élèvent fréquemment contre la liberté du cï- » toyen fidèle, en le rendant esclave d'une doit minât ion arbitraire.

« Le début audacieux'découvre l'applica- « tion fausse et injurieuse qu'on entend « faire de ce qui sera établi dans tout l'ou- « vrage au sujetde l'excommunication contre « les comédiens.

(730) Page première du Mémoire a consulter. (751) Page première île l'Avis de l'éditeur. (.732) Page 25 du .second Mémoire.

(733) Page 12 de l'Avis ite l'éditeur.

(731) Page 13.

(735) lbid.

" En abusant de maximes sages (732!, et « en confondant les objets, on attaque l'au- ■< toriléde l'Eglise, et on fait injure à celle du « souverain.

« On assure que la Consultation renferme « en peu do mots la certitude des principes « de l'auteur du Mémoire (733), et qu'elle « couronne le zèle d'une actrice digne de l'é- « loge de l'Eglise même.

« On ajoute: elle ne trouve, de vraie gloire « (734-), qu'à répandre dans le sanctuaire de a la religion qu'elle professe, celle, que lu « France lui défère.

« Il y a plus: la nation (735) el la religion a doivent à l'envi former l'éloge de cet!'1 « femme forte, qui seule prend en main la dé- « fense du citogen fidèle.

« Elle nous fait voir (730), dit-on, qme i c'est depuis peu seulement que les ministres < de l'Eglise usent envers elle et sa société ■■ d'une autorité arbitraire.

« Enfin, on tire une fausse conséquence « de cette maxime vraie en matière crimi- « neile, Non bis in idem. Si l'acteur et l'au- « teur sont infâmes, dit-on, dans l'ordre « des lois, il résulte do cette peine d'infa- « mie que la peine de la loi contre un dé- « lit détruit toute autre peine; parce que « la règle est certaine, qu'on ne doit jamais « punir deux fois pour le même délit.

« Ainsi l'infamie prononcée par la loi « contre les comédiens les mettrait à cou- « vert de l'excommunication de la part de « l'Eglise.

« La mémoire du vénérable prélat (737) « qui pendant nombre d'années a gouvernne « ce diocèse avec autant de sagesse que « d'édification, est traitée avec mépris et « même calomnieusement offensée. Son re- « fus du sacrement de mariage aux comé- « diens est traité de scandale, ainsi (pie « celui de la sépulture de l'Eglise.

« On applaudit (738) à la noblesse des sen- « liment s de l'actrice, qui la porte à rompre « des fers que les seuls préjugés ont pris soin « de forger.

« On ajoute que l'Eglise ne peut que c omit bler d'éloges son courage mâle, vraiment et a héroïquement chrétien, qui l'anime à réduit mer les droits qui lui sont acquis, etc.

« On annonce (739) qu'elle ne peut manquer « de parvenir à établir sa société en titre d'a- •i cadémie, et que dès l'instant elle ensevelira « pour toujours l'ignominie que l'ignorance et « une superstitieuse prévention ont élevée contre « l'état des comédiens.

« On lui fait espérer (740) que l'Eglise « ille-même,bicn loin d'autoriser ses ministres « à user d'une autorité arbitraire, s'élèvera i< au contraire contre la sévérité de ces zèles « amers que la charité ne connut jamais.

(750) Page 54, ibid.

(757) Vagc 51 du premier Mémoire, et 10'i .1 i se fond Mémoire.

1738) Page 35.

(730i Pag. 31.

(740) lbid.

« On invile le public (741 à lire cet ouvrage, en assurant que les gens instruits seront tharmés d'y retrouver leurs principes, et 1rs aul es seront viennes de s'y instruire.

* Les moments précieux de la cour ne me permettent pas, Messieurs, do l'aire l'analyse du second Mémoire à consulter, contenant 220 pages. C'est une critique indécente de tout ce qui eopdamne la comédie et frappe sur les acteurs. Ce n'est qu'un tissu de propositions scandaleuses, de principes erronés, de fausses maximes et de propos injurieux à la religion, contraires aux bonnes mœurs, attentatoires aux deux puissances.

«On oppose ce qui est toléré dans les Fiais du Pape par rapport aux comédiens,

aux usages de l'Eglise de France à leur égard, qu'on impute au pouvoir indiscret d'une anarchie effroyable.

« On l'ait la comparaison blasphématoire

• de la comédie, non-seulement avec les panégyriques des saints, dans tes chaires,

f mais encore avec les cérémonies rte l'Eglise dans la semaine sainte, et à l'usage de certaines églises où la Passion est chantée à trois voix.

« Outre ces blasphèmes, les maximes vicieuses sur les mœurs sont poussées juslu'au point de dire que la conduite des comédiennes qui vivent en concubinage avec celui qu'elles aiment n'est pas déshonorante, qu'elle -est seulement irrégulière; que ce concubinage était autorisé chez les Romains, et même dans les premiers siècles de l'Eglise; qu'elle est tolérée dans nos mœurs, et qu'il n'y a que

• celles qui mènent une vie scandaleuse qui doivent être rejetées.

« Enfin on dégrade toutes sortes d'étals, a l'exception du militaire, pour mettre les comédiens au pair et de niveau avec tous les autres citoyens, marchands, avocats et même avec la magistrature.

«Voilà, Messieurs, le précis du système confus et odieux adopté par la Consultation. Le tout est un ouvrage de ténèbres, qui part de la même plume.

« La conclusion outrée de la Consultation achève de révolter les esprits et d'exciter l'indignation contre le livre enlii r et contre l'auteur.

« Le cri public qui s'est élevé contre ce iivre, à l'instant qu'il a paru, nous a porté à en faire un prompt examen, avec plusieurs de nos confrères, et à prendre l'avis de l'ordre dans une assemblée générale qui, pour manifeste!' la pureté de nos sentiments et la sévérité de notre discipline, a, d'une voix unanime, retranché du nombre des avocats l'auteur, et m'a chargé de dénoncer son ouvrage à la Cour, dont le zèle, eu matière de religion, de bonnes mœurs et de police publique, se manifeste en imites occasions.

«Ainsi, Messieurs, c'est pour remplir le

(741) Pngft .jô.

DES MYSTERES. j-2oi

« vœu de l'ordre aes avocats, que j'ai rhon- " neur de dénoncer à la Courte livre iuti- « l il lé : Libertés de la France contre le pou- « voir arbitraire de l'excommunication. »

-' Ledit Bâtonnier entendu ; < Les Gens du Roi, M' Orner Joly de « Fleury, avocat dudit seigneur roi, por- « tant la parole, ont dit:

« Que l'exposé qui vient d'être fait a la o Cour du livre intitulé : Libertés de la « France contre le pouvoir arbitraire de « l'excommunication, ne justifiait que trop la « sensation que sa distribution avait excitée «dans le public; qu'ils se seraient même « empressés de le déférer, il y a plusieurs «jours, s'ils n'avaient été instruits des mc- « sures que prenaient à ce sujet ceux qui « se dévouent, sous les yeux de la Cour, à la « profession du barreau ; que leur délica- « tesse , leur attachement, a l'épreuve de « tout, aux maximes saintes de la religion « et aux lois de l'Etat, ne leur avaient pas « permis de garder le silence; et que, dans « les sentiments qu'ils venaient d'exprimer, « on y reconnaissait cette pureté, cette tra- « dilion d'honneur et de principes, qui dis- « tinguent singulièrement ce premier bar- « reau du royaume.

« Qu'ils n'hésitaient pas à requérir que le « vœu unanime des avocats sur la personne « de l'auteur, qu'ils rejettent de leur sein, « fût confirmé par l'autorité de la Cour, et « que le livre fût flétri.

« Que dans ces circonstances ils croient « donc devoir propeser à la Cour d'ordonner « que le livre en question sera lacéré et « biûlé par l'exécuteur de la haute justice, « au pied du grand escalier du Palais; qu'il « sera fait défenses à tous imprimeurs, li- « braircs, colporteurs ou autres, del'impri- « mer, vendre, colporter ou autrement dis- « tribuer, à peine de punition exemplaire. « Que ledit François-Charles Huerne de « La Molhe sera et demeurera rayé du ta- « bleau des avocats étant au greffe de la « Cour, en date du 9 mai dernier, et que « l'arrêt qui interviendra sur leurs présentes k conclusions sera imprimé, lu, publié et « alh'ché partout où besoin sera. »

« Eux retirés;

« Examen fait dudit imprimé, la matière >< sur ce mise eu délibération;

« LA COUR ordonne que le livre en question sera lacéré et brûlé par l'exécuteur de la haute justice, au pied du grand escalier du Palais; fait défenses a tous imprimeurs, libraires, colporteurs ou autres, de l'imprimer, vendre, colporter ou autrement distribuer, à peine de punition exemplaire:

o, donne en outre que ledit François-Charles Huerne de La Mothe sera et demeurera rayé du tableau des avocats étant au greffe de la Cour, en date du 9 mai dernier; comme aussi ordonne que le présent arrêt sera imprimé, lu, publié et affiché partout où besoin sera.

.NOTICE SUR LE TlIEATIiK LII.RK

« Après quoi le bâtonnier, accompagné desdits anciens avocats, étant rentrés-, Monsieur- le premier président leur a fait entendre l'arrêt ci-dessus, et adressant la parole au bâtonnier, leur a dit: « Qu'ils trou- « veraient toujours la Cour disposée à con- « courir avec eux pour appuyer de son au- « lorilé le zèlo dont ils étaient animés pour « tout ce qui intéresse l'ordre public et la « discipline du barreau. »

« Fait en Parlement, le vingt-deux avril mil sept cent soixante-un.

« Signé: Isaueau. »

« Et le vingt-trois avril audit an mil sept cent soixante-un, û la levée de la Cour, l'écrit mentionné en l'arrêt ci-dessus a été lacéré et brûlé dans ta cour du Pulais, etc.

« Signé: ls mu m . »

Huerno de la Motho fut insensible à cet arrêt flétrissant. Il osa encore donner en 1762 une brochure scandaleuse, intitulée: Apologie du théâtre adressée à Mlle Clairon, actrice de la Comédie-Française. Il s'y donne (p. 5) pour un écrivain obscur; il aurait dû ajouter et téméraire, puisqu'il avait si peu de respect pour l'esprit des lois sur la profession de comédien. On a sur cette matière une tradition de jugements. En voici un qui était récent.

Deux particuliers s'étaient associés en 17G0 pour une entreprise de spectacles.

L'un des deux y renonça par un motif de conscience. L'autre n'y eut aucun égard, et il en résulta nne instance judiciaire. L'avocat Eliedo Beaumont se chargea de défendre la cause du dernier, et hasarda de prouver (pie l'état de comédien était légitime et honnête. 11 perdit honteusement sa cause par lejugement qui intervint.

L'arrêt du 9 décembre 1541, ci -devant cité page 4-17, fut aussi rendu contradictoi~ rement. On y voit que les entrepreneurs des jeux de théâtres eurent la liberté de se défendre, et que louis futiles arguments succombèrent sous le poids des raisons qui leur furent opposées par M. Le Maislre, qui dans celte cause parla pour M. le procureur général.

Il est vrai qu'il n'y était encore question que de nos sotties ou farces pieuses, et des premiers rudiments de notre théâtre. Mais, lorsqu'après avoir abandonné ces spectacles indigènes, nous avons imité, bien ou mal, le génie soit du théâtre des anciens Grecs et Komaius , soit de celui do nos voisins, comme des Italiens, Espagnols, etc. , les mœurs n'en ont pas été plus en sûreté.

C'est contre ce nouveau genre de spectacles que le 10 décembre 1588, sur le réqui-

(742) c Jusgo convenir mas dcslerrar estas comedias, como el catliolico rey Don Phelippe II, lu ..i/.o. cig. i (Pedro ds GusmAn, dise. 6, § 8, c. -t.)

• Pliilippus IV, coinxili.ii al) Hispani* reguis lioc annii lli'i, ut coinmunein pestein regio ablcgayit tditlo, » (Aiil. hé Esc, Mor., tract. 5, c. 4.)

(741) i Quoique crescentia perniciosa sunt, eadein

s-itoire d'Antoine Séguier, a. ors avocat général, il intervint un arrêt qui défendit à tous comédiens italiens et français de jauer des comédies soit aux jours de fêtés ou ouvrables, quelque permission qu'Ut eussent impélrée ou obtenue.

Les comédiens espagnols éprouvèrent aussi les mêmes échecs sous Philippe 11 et Philippe IV, ijui les chassèrent d'Espagne (742). « Ces deux monarques, disent Mariana et Gusman , s'y déterminèrent, parce qu'ils reconnurent que ce qui est essentiellement mauvais dans son objet ne peut jamais devenir bon. » Tout établissement, en effet, qui, comme le dit Cicéron, est pernicieux dans ses oroKiès, est mauvais en naissant (743).

Art. 49 de l'arrêt du parlement de Paris, du 29 janvier 17G5, portant règlement pour les collèges qui ne dépendent pas de l'Université.

« La distribution des prix se fera dans chaque collège à la fin de la tenue des classes, au jour qui sera réglé par le bureau ; elle ne pourra êlre précédée que d'un exercice de rhétorique ou d'humanités, sans qu'il puisse, en aucun cas, conformément aux statuts de l'Université de Paris, être représenté dans les collèges aucune tragédie ou comédie. »

Extraits des statuts de l'Université.

Omnes collcgiorum prwfecti et moderatores caveant ne in suis gymnasiis satyrœ et declamationes recitenlur, aut tragœdiœ, comœdiœ, fabules, aut alii ludi latini vel Gallici exhibcanlur, qùibus lascivia, petulantia, procacitas exciletur. (Statut 35.) « Tous les principaux et recteurs des collèges prendront garde qu'on ne récite pas dans leurs écoles des satires ou des déclamations, et qu'on n'y représente point dos tragédies ni des comédies, ni des fables, ni d'autres jeux, soit en latin, soit en français, ces sorles d'exercices étant dangereux pour les mœurs. »

Ut omnis occasio tollatur scholasticos a studiis avoeandi, aut ad nequitiam adducendi, omnes histriones ab Academiœ finibus migrent, et ultra pontes ablegentur. (ïbid., Stat. 29.) « Alin doter aux écoliers toutes sortes d'occasions qui» les pourraient détourner de leurs études et les porter au mal, que tous bateleurs comédiens soient chassés du quartier de l'Université, el qu'ils soient relégués au-delà des ponts. »

« Qu'on lise, dit de Voisin (744), tous les écrilsqui nous restentde l'antiquité, louchant les exercices des écoliers dans les collèges, on ne trouvera pas que dans les plus beaux

sunt viliosa nascenlia... Qui cliain viliis mnduni anpunit, is pa ricin suscipil viUorum. » (Cic, fus: i.)

(744) Pans son ouvrage intitulé : Défense du Truite de M. le prince de Vonli contre la cumédii , etc. ; Paris, t0'7l.

siècles» de la république romaine , on ait exené les entants à représenter des tragédies et des comédies. »

On sai^ que Néron porta le dernier coup aux mœurs, en communiquant aux jeunes gens sa passion pour les théâtres. « Du là, dit Tacite, vinrent des désordres honteux; ot l'on vit jusqu'aux grands de l'Etat se déshonorer en montant sur le théâtre, sous prétexte de s'exercer à la déclamation (745). »

Il convenait donc de défendre d'occuper .es enfants à des exercices qui leur donneraient du goût pour des amusements qu'un Tacite traite de honteux. Il n'est que trop ordinaire de s'engager insensiblement dans la milice des passions, lorsqu'on en étudie le langage, comme on le fait dans lus jeux scéniques. D'ailleurs, quelle perte de temps danslesétudes classiques n'en résulte-l-il pas pour les acteurs des exercices dramatiques ! Enfin, disait Du Vair, on n'envoie pas les enfants aux écoles pour en faire des comédiens. Aussi ce grand magistrat, dès qu'il fut élevé à la dignité de garde des sceaux (745 bis), fit défendre aux principaux et recteurs des collèges les représentations des comédies et tragédies (746); et il les obligea den'exercer les jeunes gens dans l'art de la prononciation que selon la méthode des anciens rhéteurs.

« Je ne veux pas, dit Quintilien , que te disciple à qui j'apprends l'art de prononcer déguise sa voix en celle de femme, ou la rende tremblante comme celle des vieillards; je ne veux point aussi qu'il contrefasse les vices des ivrognes ni le libertinage des valets, ni qu'il apprenne les passions d'amour, d'avarice ou [de crainte, qui ne sont point nécessaires à un orateur, et qui peuvent corrompre l'esprit tendre des enfants dans leurs premières années ; car, ce qu'on imite souvent passe en coutume et en habitude; et même toutes sortes de gestes et de mouvements de comédienne doivent pas être imités; parce qu'encore que les gestes et les mouvements conviennent à l'orateur en quelque manière, ils doivent toutefois être fort différents de ceux des acteurs de la scène; il faut que dans le mouvement de son visage, et dans les gestes de ses mains, et dans ses digressions, il n'y ait rien qui ne soit modéré ; car, s'il y a quelque art à observer en es choses, c'est de prendre garde qu'il n'y paraisse rien d'artificiel (747). »

Balteux, professeur au collège royal, et de l'Académie royale des inscriptions et

("45) < Nero insiiiuit ludos.... inde gliscere flagiiia et infamia... vix arlibiisboneslispudor retinetur, nediim, inier certamina viiioruni, pudicilia , aut mode&iia, aut quidquam probi maris reservarelur... dégénérât juvenlus el olia et lurpes amores exercendo; et proceres Romani specie oraiionum et carminiim scena polluuiilur. » (Annul.. lit), xiv )

(745') En 1616. '

„££*) .Ge fait est rapporté page 286 du livre de M. Voisin, cirdevanl eilé.

(747) « Non eiiiin puernni, quem in pronuntiandi sc.entia insliluumis, aut feminae vocis [exibtale ipngi voie, aut senililer tremere. Nec vitia ebrie-

belles-lettres, nous a donné, sur le même objet, les réflexions les plus solides, dans son ouvrage intitulé : Principes de la littérature..

« C'estassurément, dit ce! habile rhéteur, une perle de temps pour les jeunes gens, que de leur donner des rôlus dramatiques à représenter. Cet exercice n'apprend rien que le goût et la lecture ne leur apprissent suffisamment sans cela. Ils perdent le train de leurs études et prennent du goût pour la dissipation. El cet inconvénient, tout gnmt qu'il est, est peut-être encore le moindre qui puisse en arriver. »

Quant à ceux qui disent qu'on ne fait jouer aux jeunes gens des pièces de théâtre que pour leur bien et pour les former, Batleux démontre qu'on n'en prend pas les moyens.

« Les maîtres, dit-il, qui dislribuent les rôles, n'ont pas toujours ce but. Comme ils veulent se faire honneur de l'exécution d'une pièce, ils font la distribution des rôles selon ce point de vue. Ainsi, ils choisissent ceux qui peuvent le mieux rendre les caractères des personnages de la pièce, qui ont pour cela une disposition déjà naturelle; ce qui assure aux enfants un défaut, quelquefois même un vice pour toute leur vie. Fréquent imitalio transit in mores.

« Par exemple, un jeune homme est petit maître, précieux, on le choisit pour celte raison pour faire le petit marquis, le fat. Il est paresseux et indolent, on lui fera jouer l'indolence et la paresse. Il est haut, il fera le glorieux, il est menteur, il fera le principal rôle dans la comédie de Corneille. Il est dur, il jouera Atrée. S'il est dissipé, polisson, étourdi, il fera le valet, de manière que des défauts et des vices qu'on devrait corriger par l'éducation se concentrent par ce moyen dans le caractère.

« L éducation chrétienne, l'éducation mondaine, même si elle est sérieuse et décente, a-t-elle besoin, pour être parfaite, de leçons de comédiens ? Ne peut-on point trouver d'autres moyens d'exercer, de former les jeunes gens et de leur donner des grâces? Ne peuvent-ils s'essayer devant le public, sans prendre la voix aigre d'un vieillard quinteux, ou les airs impertinents d'un faquin ? En un mot, ne peuvent-ils entrer dans le monde honnête qu'en descendant du théâtre? »

On peut ajouter à ces réflexions de Balteux l'anecdote suivante, rapportée dans le uremier tome du Dictionnaire des passions,

unis efiingai, nec servili vernililate imbnatur : nec amoris, avariliae, nielus discal alTectum : quae neqne oraiori sunt necessaria, et mentem praecipue in relaie prima teneram adluic et rudem inliciuni. Nani frequeus imitalio transit in mores. Ne gestus quidem omnis, ac motus a comœdis pelendiis est. Quamqnain enim ulrumque eonim ad quenulam nioduni prasiare débet oraior, ptiirimum laitien aberit a scenico, nec vullu, nec manu, nec excursionibus nimiiis. Nain si qtia in bis ars est dicenliuni, ea prima est, ne ars videalur... i (Quint., Institutoral., lib. l, cap. 11.)

des Vertus et des vices, imprimé on I7G9.

o M. Hébert, curé de Versailles, et ensuite évoque d'Agen, disait à madame de Mainlenon que les divertissements du théâtre devaient être proscrits de toute bonne éducation. Votre grand objet, Madame, lui disait-il, est de porter vos élevés de Saint- Cyr à une grande pureté de mœurs. N'est ce pas détruire celte pureté que de les exposer, sur un théâtre, aux regards avides de toute la cour? C'est fortifier ce goût qu'il est si naturel à leur sexe d'avoir pour la parure, que souvent les femmes les plus chastes, comme le dit saint Jérôme, ont celle faiblesse, non, à la vérité, pour plaire aux yeux d'aucun homme, mais pour plaire à elles-mêmes (748). C'est leur ôter cette honte modesie uui les retient dans le devoir.

(7i8) « œAo^oTpiov genus feminenm esi. Mullasque etiani nisigiiis pudicilis, quamvis nulli virorum, kanicn sibi scinius libeulcr ornari. .. Ail qua: ardent

Une fille redoutera-l-ellc un têle-à-lêle avee un homme, après avoir paru hardiment devant plusieurs? Les applaudissements que les spectateurs prodiguent à la beauté, aux talents de ces jeunes personnes, ne doiventils pas produire les plus mauvais effets? »

Tous les exemples qu'on pourrait citer pour contredire ces principes de morale no peuvent faire autorité contre des règles suggérées par la raison, et prescrites par la religion. H ne faut 'point se livrer aux coutumes licentieuses qui tendent à détruire les germes des vertus et à y substituer les vices contraires. Corruplcla malœ consuetudiuis igniculi extinguuntur a natitra dati, exoritmturque et confirmantur vitia contrarie.

(Cicer., lib. il De leg.)

et iiisaninnt studia inalronariim.

mi Gaudent. i( ad Demcir.)

I (IÎ1F.IKOI., l'.vist.

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