LA FORTUNE
le paysan. Salul! ô Fortune, trois fois heureuse, trois fois vénérable! Tous mes souhaits sont d'avoir votre aide, et de vivre sous votre précieuse conduite.
le sage. Holà! Paysan, de quelle déesse parlezvous sous ces termes de trois fois bienheureuse et trois fois vénérée? N'est-ce pas à jusie titre que loui le monde l'abhorre, celle misérable [Fortune], qui nous arrache sans cesse au droit chemin?
le paysan. Tenez un peu votre langue, et fermez voire bouche caqueieuse. Ne redouiez-vous point d'exciter la colère de la grande déesse? Elle esl en loul lieu, et voit lout. ..
le sage. Eh! quel homme de bon sens fait son culte d'une déesse aveugle?
le paysan. Esprit obtus ! le mien y voit clair.
le sage. Comment! est-elle aux portes d'un paysan?
le paysan. C'esl qu'elle savait mon foyer lout rempli de son nom, et qu'à son approche elle trouverait les portes ouvertes.
le sage. C'esl étrange! Mais vous dites vrai; je me ligure à celle heure ce qui a du se passer.
le paysan. Que conjeclurez-vous? Parlez plus clairement.
le sage. Elle venait évidemment chez moi. Mais, la vieille décrépite, avec ses jambes branlantes 1 la malheureuse! à cette heure du soir, dans les premières ombres, ses pieds tortus l'ont fait dévier de sa route; elle sera tombée el blessée sur les cailloux,
souffrant soudain de quelque douleur vive, c'est pour se reposer un peu, en attendant de revenir jusqu a ma maison qu'elle aura frappé d'abord à la porte
close, puis'voyanl ouvert un huis voisin, qu'elle sera outrée, cherchant un refuge.
LA fortune. Cela fait enrager d'entendre dire nue, moi, la plus rapide des divinités, moi! je suis boiteuse. Moi, qui commande à la lerre, moi qui me lève jusqu'aux cieux, et à qui tout obéit, partout!
i.R sage. Scélérate vieille! Le plus funesle mal du genre humant! chargée d'ans et de loques! dé -oûlanie d*infirmités ! à qui accordes-tu les faveurs" sinon aux plus indignes?
la fortune. Bonhomme, tu aimes à remuer la langue. Tu te vantes comme un fou , et lu bredouilles avec impudence. Tu es hardi. N'as-lu pas les dons des Muses si lu n'as pas ceux de la Fortune? L'éloquence, la poésie te sont familières. Appelle les Muses dans ta cause, et pone leur les plaintes. Mais va-t-en.
le sage. Va au malheur! Démon. Egare-loi, péris, o toi qui m'objecte par envie les dons des Muses !
les muses. Salut ! 6 le plus éloquent des hommes.
le sace. Eh! vous, laisez-vous. Pas de bruit. Chut ! Il est venu du bruit à mon oreille. Ouvrez la porte, on va frapper
les muses. Salut! ô le plus illustre des orateurs.
le sage. Ah! quel bonheur nous arrive en ce moment?
les muses. O charmes, ô délices, ô grâces de la p.irole!
le sage. Je veux l'aimer, ô chœur. Courons chez moi.
le chœur. Réjouissez-vous , mon mailre : voici les Muses.
le sage. Vraiment. Meltez-les dehors, repoussezles loin de la maison.
le choeur. C'est ce que vous ne ferez pas, mailre devant de si grandes déesses.
le sage. El en quoi donc ai-je jamais connu la puissance de ces déesses, je le demande?
le choeur. Ne sonl-ce pas elles qui ont fait de vous tin si eminenl rhéieur?
le sage. El quels biens m'a apportés la science'
le choeur. N'êtes vous pas le plus habile pour les bons conseils'
le sage. J'en suis pourtant encore à chercher par quel moyen arracher mes jours à la misère; et je n'ai pas trouvé la solution du problème.
le choeur. Vous avez en vous, les plus riches trésors de la sagesse.
le sage. L'éloquence n'a pas cours aux marchés.
le choeur. La gloire est-elle au-dessous de la richesse?
le sage. La gloire remplit-elle le ventre qui a faim? ô misère! oh! combien sont supérieurs les écus du paysan!
le choecr. Voudriez-vous donc èlre ce paysan plutôt qu'un sage?
le sace. Je voudrais èlre casseur de pierres ou eorroyeur; une machine, n'importe laquelle. Legargollier, le lourd savetier, incapable de dire quatre paroles, couvrant tout des jets d<; sa salive dans sort bavardage insipide, ne parlant que barbarismes, ignoble, grossier, est pourtant l'homme qui marche le mieux dans les chemins tortueux , accompagné, comme un prince, d'un cortège à qui s'adresse sa' superbe vantarde. Mais celui nui, pour inspirer le respect, n'a que sa pensée, erre, sans abri, parmi les malheurs, et avec la pauvreté.
Les hommes de sens ont rarement les faveurs des assemblées. Voilà pourquoi je fais fi des savants et je vante les ignorants.
Désormais loi parle et se fait écouler.
le choeur. O maître! épargnez-nous ce langage. Laissez parler ici les Muses. Les voici; ce sont elles dans loule leur élégance.
NOTICE SL'Ii LE THEATRE LIBRE.