‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 590 sur 1429 · LA STATUE. SAINT NXOLAS · texte numérisé non relu

LA STATUE. SAINT NXOLAS

(Le Durbare ayant rassemblé en las lotis tes biens, iapproche de l'image et lui recommande sa maison.)

le BARrunt. 0 Nicolas, j'ai mis tout mon bien dans ce réduit étroit; je l'en fais le gardien, conserve lontce qui est là. Je l'en prie, fais bien aiienlion a ce que je dis, veille à ce qu'il n'y ail rien de volé, je le remets mon or et mes habiis précieux. J'ai une affaire qui m'appelle au dehors; c'est à loi que j'impose le soin de tout ce qui est ici ; et à mon retour, rends- moi tout ce que j'ai laissé sous la garde. Je suis plus tranquille que d'habitude de le savoir maître de lonl céans, mais fais attention qu'à mon retour je n'aie pas quelque juslesujel de plainte.

(Il s'en l'/i ; desvoleursvoient en passant l'huis ouvert et personue au dedans; ilffonl main- bassesur tout.)

(Le Barbare, àson retour, ne trouvant plus son trésor.) le barbare. 0 fatalité cruelle, terrible! J'avais laissé tant de choses ici, mais à 'quel mauvais gardien. Al,! quel malheur! tout mon bien perdu! J'enrage! J'avais mis là plus de cent objets et mon argent; et plus rien. Ah ! quel malheur! tout mon bien perdu ! J'enrage! J'avais tout laissé , et- plus rien. Cette statue en est | la cause. Ali! quel malheur ! Tout mon bien perdu! j'enrage! (S' approchant de la statue et lui parlant :) J'avais mis en tis lotit mon bien, je le l'avais recommandé; et je m'étais trompé. Ah! aico'as, si lu ne me rends mon bien, lu me payeras cela. J'avais mis là tout ce que je l'avais conlié, et tout est perdu. Ah ! Nicolas, situ ne me rends mon bien, tu me payeras cela. (Il prend un fouet.) J'avais pour loi bien du respect ; niais cela ne se passera pas sans vengeance, et maintenant je te somme d'avoir à me rendre tout ce que j'avais déposé là. J'en jure par Dieu, si lu ne me rends pas mon bien, je te fouetterai comme un criminel; et maintenant je te somme d'avoir à me rendre tout ce que j'avais déposé là.

saint nkolas allant aux voleurs. Malheureux ! que faites- vous ? Vous ne rirez pas longtemps amour de nés objets perdus. C'est moi qui en étais le gardien, je vous ai vus tout emporter. J'en ai eu tout le déboire, quand je n'ai pu, selon mon .devoir, rendre ces biens. J'ai subi de durs reproches, et des coups avec les paroles. Aussi je viens en toute liàte vous dire «!e rapporter tout ce crtie vous avïez vole', c r

tout était sous ma garde. Si vous n'obéissez, vous serez pendus au gibet, demain même, car c'est moi qui ferai connaître à tout le monde votre infamie et vos larcins.

(Les voleurs, épouvantés, rapportent tout.)

le barbare, retrouvant son bien. Ai-je la vue trouble? Alt ! quelle joie ! c'est mon trésor. Quel miracle surprenant ! Tout est revenu. Ah ! quelle joie ! et ce n'est pas moi qui ai rien retrouvé. Quel miracle surprenant ! Ah! quel bon gardien! Ah! quelle joie! 11 m'a tout fait rendre. Quel miracle surprenant ! (Il s'approche de la statue et d'un air contrit :) 0 Sicolas! je viens à loi lotit confus, c'est loi qui m'a fait rendre tout ce que j'avais missous la garde. 0 Kicofas.' je m'étais retiré bien triste, mais j'ai reçu, sans qu'il y manque rien, tout ce que j'avais mis sous la garde. C'est ma tête qui avait tourné, ô JVicolas'.ti rien ne m'avait, sans doute, jamais manqué de tout ce que j'avais mis sons la garde.

saint Nicolas apparaît au Barbare. Frère, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais Dieu seul. C'est lui, le créateur des cieux, de la mer et de ce monde, qui seul l'a rendu tout ce que lu avais perdu, pour que lu ne fusses plus désormais ce que lu as été jusqu'ici. Loue le nom seul du Christ, ne crois plus qu'en ce Dieu dont lu as reçu tous les biens : moi je n'en ai pas le mérite.

le barbare. Sans balancer, à l'instant, je me retire de l'abîme de l'erreur, je quille les riies des Gentils et je crois en le Christ, Fils de Dieu, et auteur de tant de merveilles. 1! est le créateur universel du ciel, de la terre, de l'océan; et c'est en lui que je sollicite la grâce de mon erreur. C'est en lui que s'effaceront mes fautes, en lui, Seigneur omnipotent, et dont le règne est sans fin.

NICOLAS (Le Jeu de saint), de Jean Bodel. — Le Jeu de Saint-Nicolas est tiré du manuscrit de La Vallière. (Biblioth. impériale, n° 81, olim 2736, f" 60, recto, col. 1.) Le grand d'Aussy en a donné un extrait (Fabliaux ou contes du xtt* et du xin* siècle, édit. de Renouard, Paris, 1829, in-8°, 5 vol., t. II, p. 185-189). MM. l'abbé de La Bouderie et Monmerqué l'ont publié pour la première fois, en 183i, pour la Société des bibliophiles français, en un volume in-8% tiré è trente exemplaires seulement, el auquel il manque encore aujourd'hui une Notice préliminaire et un Glossaire promis depuis bientôt vingt ans par M. Monmerqué.

M. Dauiiou, dans VHisl. litt.de la France, t. XVI, Paris, 1824, in-4°, Discours sur l'état des lettres en France au xut' si'cle, p. 213, niail le caractère dramatique du Jeu de saint Nicolas, du Miracle de Théophile de Jean Bodel et de llulebeuf ; cl considérait, comme de simples dialogues, la plupart des pièces du théâtre français antérieures au xve siècle. Néanmoins, 'dans le même volume, Discours sur l'état des beaux-arts en France au jm' siècle, M. Amaury-Duval exprimait l'opinion contraire, et citait, comme évidemment destiné à la représentation, cuire autres pièces, ce môme Jeu de Saint- Nicolas.

Déjà, en 1815, de Roquefort avait exprimé l'opinion reproduile par M. Amaury- Duval. (De Roqcefort-Flauéricolut, De l'état de la poésie française dans les xn' fltm' •' les.'; Paris. Fo'inier, 1813, in-8% p. 261)

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M. Onésime Leroy, dans ses Etudes sur les Mystères (Paris, 1837, in-8% p. 13-31), s'arrêta à l'examen du Jeu de Saint-Nicolas de Jehan Bodiaus ou Bodel. Le manuscrit conservé à la Bibliothèque impériale, fonds La Vallière, n"81, in-8", peau vélin, contient, outre le drame, des chansons et des vers composés par des trouvères du Nord. Après avoir critiqué avec force et justesse la légèreté deLegrandd'Aussy, l'auteur des Etudes, émet les opinions suivantes : — Le sujet de la pièce, le lieu de la scène, les passions mises en mouvement, indiquent que l'auteur avait pour but de rappeler les faits de l'histoire de son temps. — Ainsi, saint Louis avait espéré convertir le roi de Tunis; dans le désastre récent do Mansoura, le comte Robert d'Artois, frère de saint Louis, avec un grand nombre de Français, avait péri victime de son imprudent courage. — Ce sont ces espérances et événements auxquels s'est aUaché le poëte : le roi d'Afrique, en effet, a'bjure le cuhe de Tervagan; les chrétiens sont envelo'ppés, faits prisonniers, et périssent tous ! Parmi eux est ce guerrier, représentant de Robert, à qui échappe le mot si fameux mal attribué au Cid, et tout fiançais. Voilà de la tragédie nationale, conclut M. Leroy. (212*ï) «Quand celle-ci parut, elle était toute de circonstance, ce que l'on n'a pas vu. Si l'on eût remarqué la date qui s'y trouve écrite à chaque page, non pas en chiffres, mais dans les fails, cet opuscule qui jette tant de clarté sur notre histoire, serait dès longtemps mieux connu... » (P. 17.) Enfin, peut-être Jean Bodel a-til pris dans l'une des quatre pièces latines de Saint- Nicolas, signalées dans le Mercure de France, Tidée de sa pièce. « Mais ce qui est à lui seul, c'est d'avoir su la rattacher, avec un art bien remarquable, aux événements et aux mœurs de son temps. (P. 31.) Et c'est ainsi que notre Artésien s'est assuré la gloire d'avoir élevé le premier .monument dramatique dont puisse s'honorer la littérature française. » (P. 15.)

M. O. Leroy, dans ses Epoques de l'Histoire de France (Paris, Hachette, 1843, in-8°), revient sur le jugement porté dans ses Etudes sur les mystères, à propos du Jeu de Saint- Nicolas; il s'appuie de la Notice sur Jehan Bodel pour constater l'exactitude de ses rapprochements entre les faits de l'histoire et les fails du drame; et, comparant le Ludus sancli Nicolai à la pièce française, il y trouverait le contraste de deux siècles bien différents. L'œuvre d'Hilaire est le symbole d'une transition religieuse et sociale; le drame de Jean Bodel- est le début fde notre jeune muse. (Ibid., Introd., p. 13-15.) Mais quel début I « Voilà la tragédie nationale, que Corneille et Racine eux-mêmes ne pourront traiter au xvif siècle, et nous ne sommes encore qu'au milieu du xmc ! » (76., ch. n, p. 87.) Les témoins de l'affreux désastre de

(212") Cf. aussi dans le journal Le Temps (1855, 5 octobre) un article de M. Leroy où soin exprimées les mêmes opinions. - M. Arlhur Dinaux (Trouvères, jongleurs ei mênestreti du nord, de la France ; Pari».

Mansoura, peut-être présents; les rois barbares de l'Afrique se courbant devant notre roi ; et jusqu'aux grimaces risibles de l'idole abandonnée, « tributs payés à la malice française, mais sans aucun outrage au saint que l'Eglise honore, » tout concourait à rendre émouvante l'œuvre de Jean Bodel, en qui revivait l'esprit de saint Louis, tant l'esprit du saint roi se trouvait déjà répandu dans son siècle! tant cet esprit animait les plus humbles I»

Une dernière étude, donnée par un grand critique, nuisit quelque peu à ces données bizarres. Cette étude est de M. Magnin. Selon cet auteur, le Jeu de Saint-Nicolas de Bodel a été qualifié à tort par la critique trop bénévole de M. O Leroy de tragédie nationale.

On y cherche oiseusoment des allusions historiques; M. Paulin Paris a prouvé que l'auteur vivait à la fin du xjf' siècle, avant les événements auxquels on rapporte ce drame. M. Monmerqué, de même que M.

Leroy, a fait erreur en considérant ce drame comme destiné à être représenté dans les manoirs parmi les châtelains : la licence du langage prouve qu'il était composé pour les carrefours. On y trouve une scène militaire vraiment très-belle, et ce mot qui n'appartient plus désormais au Cid : d'un grand cœurenuncorps petit, il n'est pas adressé au Seigneur Dieu, mais aux seigneurs chevaliers. (Journ. des Savants, janvier 1846, p- 1-16. )

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