‹ Dictionnaire des mystères, ou, Collection générale des mystères, moralités, rites figurés et cérémonies singulières. Suivi d'une Notice sur le théâtre libreChapitre 7 sur 1429 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

ABR UIAM , EPHREM.

abraham. Frère Ephrem, quelsque soientles coups de la fortune en ma faveur ou à ma ruine, c'est vous

échappé entièrement à l'attention du savant el élégant Ira lutteur de iliolswithe; comme dans le mystère des Trois mages du xi* siècle, et tiré du manuscrit de Saiat-Benoit-snr-Loir , il y a ici une intention évidente d'allusions mystérieuses aux vaines sciences de la magie, dont l'esprit humain, quelle que fût la puissance de sa volonté, et la fermeté de sa foi, ne laissait pas que d'être étrangement préoccupé entre les tx' et xnr siècles Plutôt que de la coquetterie, je voudrais voir, dans les réponses de Marie, empreintes évidemment de matérialité, un effroi vague et un doute obscur, accrus par le langage mystique d'Ephrem, dont le pieux caractère échappe à l'intelligence sensuelle et à la pieté indécise de la future pécheresse.

(38) 1 Le texte dit tout crûment atinum rirtt. Cette

Alîïl

suprès de qui j'accours d'abord , c'est vous seul que je consulte. Aussi ne soyez pas insensible aux plaintes que je profère ; mais assistez-moi dans mon mal et mes tourments.

epiireb. Abraham, Abraham, quel mal avez-vous.' Pourquoi cette affliction sans mesure? Jamais il ne fut loisible à un solitaire d'être troublé a l'égal d'une p xsonne du momie.

abraium. Un malheur affreux, sans pareil, est tombé sur moi; ma douleur est intolérable, je suis accablé.

ephrem. Ne me lassez pas dans vos longues circonlocutions, et dites-moi plutôt votre ma.neureuse aventure.

ABRAHAM. Marie, ma fille adoptive, que j'ai pendant quatre lustres nourrie avec tant de soin, instruite avec tant de zèle...

ephrem. Eh bien, elle...

ABRAHAM. Hélas! elle est perdue.. ^

ephrem. Comment l'entendez-vous?

Abraham. Au pis. Après sa faute, elle s'est échappée secrètement.

ephrem. De quels pièges l'a donc environnée la ruse de l'antique serpent?

abraham. 11 s'est servi de la passion perverse d'un imposteur qui, sous un babil de moine (39), lu; rendant souvent d'hvpocrites vi.-dtes, a enfin amené le cœur rétif de cette jeune lille a partager son amour; elle en est venue à sortir de la cellule par la fenêtre, pour commettre le crime.

ephrem. Ce récit me fait frémir.

Abraham. Mais l'infortunée, une fois perdue, connaissant son péché, se frappait la poitrine; elle s'est meurtrie le visage, elle a déchiré ses vêtements ; et s'arrachant les cheveux , elle jetait des cris lamentables.

ephrem. Et non sans motif, car une telle chute doit être pleurée d'un torrent de larmes.

abraham. Elle gémissait de n'être plus ce qu'elle avait éié...

epiire!!. Malheur à elle !

abraham. Elle pleurait d'avoir agi contrairement à nos préceptes...

ephrem. Oui, grandement.

abraham. Elle pleurait les fruits anéantis de ses veilles, de ses prières, de ses jeûnes...

ephrem. Si elle persévérait dans un tel repentir , e'ie serait sauvée.

abraham. Elle n'y a point persévéré; an contraire, à une première faute, elle a ajouté des fautes plus graves.

ephrem. Je suis troublé jusqu'au fond du cœur; je ne me sens plus...

abraham. Après s'être punie par ses larmes , vaincue par l'excès de la douleur , elle s'est précipitée dans l'abîme du désespoir.

ephrem. Eh hélas! quelle lourde perte!

abraham. Dans le désespoir d'aucune grâce possible, elle a cho.si le retour au monde et le culte des vanités.

ephrem. Hem! une si grande victoire des esprits pervers sur l'institution erémitique était encore inconnue.

abraham. Et aujourd'hui , nous sommes la proie des démons.

ephrem. C'est bien étonnant qu'elle ait pu s'échapper à votre insu?

abraham. En ce moment même , j'avais l'esprit plein de trouble et de terreur à cause d'une vision que j'avais eue, et dans laquelle, sans l'aveuglement (40) de mon esprit, était la frappante figure de la ruine de Marie.

jeune lille a quelque chose de positif et de matériel jusque dans l'exaltation religieuse, j (M. Mac.nin.) (oïl) i On pourrait voir dans ce passage une satire indirecte des moines du x' siècle, si cette particularité ne se trouvait dans la légende : Nonzine dunla-

DlCriO.NNAlRE DE3 MYSTERES. ABR 72

ïm. Je voudrais entendre les détails de cette

ep;;.°.

vision.

abraham. Il me semblait qu'étant devait la porte de ma cellule, to.it à coup, un dragon énorme et très-puant, s'abattit avec impétuosité sur une jeune colombe placée auprès de moi; il la prit, la uevora el .'i parut aussitôt.

ephrem. Cette vision était assez claire...

abraham. Mais moi au contraire, a mon réveil, réfléchissant sur ce que j'avais vu, j'eus la crainte de quelque persécution imminente pour l'Eglise et de l'entraînement de quelques fidèles vers l'erreur.

ephrem. C'était à craindre...

abraham. Ensuite, prosterné en prières, je suppliai le Préconnaisseur de l'avenir de nie dévoiler les suites de ce songe.

ephrem. Bien, bien.

abraham. Enfin, la troisième nuit, au milieu du sommeil où j'avais abandonné mon corps épuisé, je crus voir le même dragon rouler mort à nies pieds et la colombe aussi belle et sans mal.

ephrem. Je vous entends avec joie , car sans nul doute votre Marie reviendra auprès de vous.

abraham. A mon réveil , cette vision consolante tempérait la tristesse de la prière , lorsque rentra dans mon esprit le souvenir de mon élevé. Je ne nie rappelai pas sans amertume que , depuis deux jours , je n'avais pas entendu , comme d'ordinaire , sa voix chantant les louanges du Seigneur.

ephrem. Souvenir bien tardif.

abraham. Je le confesse. Je m'approchai et frappant de la main à la fenêtre de Marie , je l'appelai plusieurs fois : < Ma fille! ma fille ! »

ephrem. Ah! vous l'appeliez en vain.

abraham. Je ne m'en aperçus pas tout d'abord , je lui d -mandais la cause de sa négligence à prier; m., is je ne reçus pas le plus faible murmure pour leponse.

ephrem. Que fites-vous alors?

abraham. En m'apcrcevant que Marie que je cherchais n'était pas là, mon cœur reçut d'épouvante un coup, et tout mon corps trembla de peur.

ephrem. Ce n'est pas étonnant; moi-même, j'éprouve tout cela , en vous écoutant.

abraham. Je remplis l'air de cris plaintifs et de questions : Quel loup m'a ravi mon agneau? quel brigand retient ma fille captive?

ephrem. Vous pouviez pleurer la perte de l'enfant que vous avez élevée.

abraham. 11 vint enfin des gens qui, sachant la vérité, me dirent ce que je vous ai îaconlé, tt comment Marie était vouée aux pasYons.

ephrem. Où dcmeure-t-elle?

abraham. On l'ignore.

ephrem. Que ferez-vous ?

abraham. lin ami fidèle parcourt pour moi les cités et lis lieux de plaisance; il ne s'arrêtera pas avant de savoir en quel lieu elle est.

ephrem. Et s'il réussit?

abraham. Je changerai d'habit et j'irai auprès d'elle comme un amant; peut-être, à ma voix, après un si grand naufrage, rentrera-t-elle au poi t de son premier repos.

ephrem. Oui : que ferez-vous si l'on vous apporte des viandes et du vin ilans les festins?

abraham. Je ne refuserai pas, de peur d'être reconnu.

ephrem. Vor.s ferez preuve d'un jugement droit et digne d'éloges, en relâchant pour quelques moments le frein étroit de la discipline, afin de reconquérii au Christ une aine égarée.

xal monachus. i (1d.)

(40) < Hrolshvvithe nelaisse guère échapper l'occasion de repasser sur la t. ace de Virgile (Si mères non fui&set lava). > (In.)

a nu

AliR

arr uiam. Mon oser s'accroît encore de voire approbation.

epiirf.m. Celui qui connaît les replis des cœurs sait aussi l'intention de nos actes, et dans son examen équitable, ce n'est point une faute que de s'affranchir d'une stricte observance et de descendre un moment au niveau des êtres les plus faibles,

I r ramener plus promptenient une âme tombée

dans l'erreur.

Abraham. Vous, cependant, vous m'aiderez de vos prières contre les embûches du démon.

epurem. Que l'Etre souverainement bon, sans lequel aucune bonne œuvre ne s'accomplit, permette que votre projet tourne à bien !

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