GAVE
Italiens s'étaient montrés si intempérants, si excessifs dans la louange envers leur jeune compatriote, qu'ils rendaient le public français d'autant plus difficile. Cavalleria rusticana se fût présentée ici comme un essai intéressant, comme l'œuvre à encourager d'un compositeur à ses débuts, qu'on l'eût jugée simplement à ce point de vue. Mais du moment qu'on voulait nous l'imposer comme un chefd'œuvre et qu'on nous demandait non notre appréciation, mais notre admiration, nous, regimbions, parce qu'évidemment les conditions du jugement étaient faussées.
En réalité, la partition de Cavalleria rusticana n'est autre chose que l'œuvre d'un débutant intéressant, œuvre indicatrice de certaines tendances heureuses, mais très incomplète, très imparfaite, et beaucoup plus pleine de promesses que de réalités. A la fois jeune et ardente, elle révèle chez son auteur un sentiment scénique assez remarquable, et, ce qui peut nous toucher particulièrement, c'est qu'elle procède, au point de vue général, des principes qui guident notre jeune école française, à savoir le sentiment dramatique, la vérité dans la déclamation et la recherche de la couleur. A côté de cela, une grande inexpérience, une forme généralement banale, une harmonie sans nouveauté et une instrumentation enfantine. En ce qui concerne le détail, quelques pages bien venues, telles que la sérénade derrière le rideau, et le chœur religieux de l'entrée à l'église, et d'autres détestables, comme la chanson du charretier, dont la vulgarité est vraiment terrible. Mais il faut convenir que l'évidente exagération de mauvaise humeur avec laquelle certains critiques ont jugé la partition de Cavalleria rusticana n'a exercé sur le public parisien aucune influence. Je crois bien que la musique de M. Mascagni a laissé les spectateurs assez froids. Mais cette musique est écrite sur un drame puissant, sombre, pathétique, d'un intérêt palpitant, un drame dans lequel l'héroïne était représentée d'une façon superbe par Mlle Calvé, vraiment admirable dans le rôle de Santuzza, et cela a suffi pour que, en dépit de certaines hostilités, la foule se portât à rOpéra-Comique. Peut-être bien, même à l'étranger, le public a-t-il pris un peu le change à ce sujet, et, sans presque s'en douter, a-t-il applaudi, et peut-être plus encore, ce drame si curieux, si intéressant, que la musique du compositeur qu'on lui présentait comme un héros. En tout état de cause, cette petite histoire de Cavalleria rusticana restera comme l'un des chapitres les plus piquants
de l'histoire générale de la musique dramatique au xixe siècle.
CAVERNE (la), drame lyrique en trois actes, paroles de Dercy , musique de Lesueur, représenté à Feydeaule 15 février 1793. Pendant ces jours, qui seront bien longtemps encore regardés comme les plus néfastes de notre histoire, il se trouvait à Paris un public capable de s'intéresser à un opéra et d'y applaudir chaque soir. C'est ce qui a eu lieu notamment pour la pièce de la Caverne, qui obtint, cette année même , un succès incontestable. On peut voir là un trait de cette insouciance qui avait envahi tant d'esprits à la fin du xvme siècle , insouciance qui a eu des conséquences si funestes. La Caverne est le meilleur ouvrage dramatique de Lesueur.
Ses grandes qualités s'y montrent sans les ambages et les pédantesques tentatives d'une érudition aussi erronée dans son principe que grotesque dans ses applications. Le sujet n'étant ni grec comme le Télémaque , ni gaélique comme Ossian, ni oriental et primitif comme Paul et Virginie, devait préserver le musicien de ses écarts d'imagination et le maintenir dans les limites naturelles de son art. La donnée du livret n'est pas dénuée d'intérêt; les situations sont fortes et pathétiques. Elles ont évidemment inspiré à Mêles ville plusieurs scènes de sa pièce de Zampa, Mais la forme, le style, le dialogue, sont d'une gaucherie et d'une faiblesse rebutantes, et rendent impossible, la reprise de la Caverne , au moins dans l'état primitif. Le théâtre représente une caverne taillée dans le roc ; elle est éclairée par une lampe. Au-dessus s'élève une forêt qui avance jusqu'aux premières coulisses. Un épisode du Gil Blas de Le Sage a fourni le sujet. Séraphine, fille du comte Alvar de Guzman, vient d'être enlevée par des voleurs, et séparée de son époux qu'elle croit tué. Léonarde , servante de la bande, la console à sa manière ; Gil Blas est touché de son malheur et jure de la délivrer. Il trouve le moyen de sortir de ce repaire. Rolando, le capitaine, devient amoureux de la captive, qu'il est obligé de faire respecter à plusieurs reprises par ses complices. Toutefois, malgré l'horreur que Séraphine lui témoigne, Rolando renonce à employer la contrainte, et ce farouche brigand s'efforce plutôt de se concilier son estime par les procédés les plus délicats. Alphonse de Leiva, qui n'a été que blessé, s'est travesti en vieil aveugle, et s'introduit dans la caverne, auprès de sa femme, absolument comme Blondel dans Richard Cœur de Lion. Les voleurs, irrités contre