‹ Dictionnaire des ouvrages anonymes. 3d éd., rev. et augmChapitre 2 sur 335 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

M. Antoine-Alexandre BAEBIER

Antoine-Alexandre BARBIER naquit à Coulommiers (Seine-et-Marne), le 11 janvier 1765. 11 fit avec succès ses humanités au collège de Meaux, et les termina en 1782. Dès ses premières années, on remarqua en lui une grande ardeur pour le travail : doué d’une mémoire excellente, d’une intelligence et d’une vivacité d’esprit peu communes, ses progrèsfurent rapides. Son père, qui avait fait lui-même de bonnes études, voyant les heureuses dispositions de son fils, désirait l’envoyer à Paris, pour qu’il y fît ses cours de philosophie et de théologie ; mais la nombreuse famille dont il était chargé était un obstacle à ses vœux.

Un grand-oncle, riche et généreux, nommé Thomas Desescoutes, offrit de contribuer à ladépense; son offre fut acceptée, et le jeune Barbier vint à Paris, au séminaire Saint-Firmin.

Lorsqu’il eut achevé ses études, ses supérieurs, qui Pavaient pris en amitié, le retinrent auprès d’eux, jusqu’en 1789, pour enseigner les mathématiques et la physique, en qualité de maître de conférences.

C’est au séminaire Saint-Firmin que se développa sa passion pour Pétude de la bibliographie et de 1 histoire littéraire ancienne et moderne (l) . Il con-

(1) « Ancien compagnon d’études de M. Barbier(dit L.-V. Raoul), j ai vu naître en lui ce goût pour les recherches bibliographiques, qui depuis ne l’a pas quitté , et je me

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sacrait ses jours de sortie à des visites chez les principaux libraires de la capitale, ou à des promenades sur les quais, pour examiner les livres qui s’y trouvaient exposés, et pour faire l’acquisition de quelques-uns, car il sentit de bonne heure le besoin de se former une bibliothèque choisie, où il pût trouver, sous sa main, les matériaux nécessaires à ses recherches (1). Souvent aussi, il allait travailler dans les bibliothèques publiques de Paris, notamment à celle de Saint-Gerrnain-des-Prés, ou dans celles de plusieurs hommes de lettres avec lesquels il était déjà en relation. Occupé, dès 1789,

rappelle encore le temps où, tous les soirs, il rentrait au collège avec ce que nous appelions un bouquin. Ce souvenir, qui se joint à celui de ses bons conseils et de ses bons exemples, m’est souvent revenu à la pensée, et je me plais à consigner ici, pour un ancien compatriote, des sentiments d’affection qui ne sortiront jamais de mon cœur. » (Extrait de l’article de L.-V. Raoul, professeur à l’Université de Gand, sur le « Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes », inséré dans les « Archives belgiques des sciences, arts et littérature », juin 1823, p. 368.)

A ce témoignage se joint celui de M. Buirette, ancien condisciple de M. Barbier : « C’est à Saint-Firmin que nous avons passé cinq ans ensemble , il y était déjà quand j’y entrai. J’eus occasion de me lier avec lui dès les premiers jours, et je m’en suis bien trouvé . 8a conduite sage et régulière le faisait estimer de ses maîtres et de ses condisciples. Ami du travail, il savait trouver le temps de se livrer à diverses études. Ses journées étaient pour ainsi dire coupées symétriquement; tant d’heures pour telle occupation, tant pour telle autre ; études théologiques, solutions de problèmes mathématiques, extraits d’ouvrages, recherches et notes bibliographiques, etc. Les sorties en ville que les autres employaientà leurs plaisirs, il en profitait pour son instruction. Il courait les boutiques de bouquinistes et de libraires, les bibliothèques publiques et même particulières, les ventes de livres pour y faire quelques découvertes, soit dans les ouvrages rares, soit dans la conversation des amateurs qu’il y rencontrait Quand il avait réussi dans ses courses, il rentrait content comme l’abeille avec son petit butin qu’il venait mettre à profit. Quelques-uns de ses condisciples désiraient-ils un ouvrage, c’était à lui qu’ils s’adressaient avec confiance, et il se faisait un plaisir de le leur déterrer. Aussi l’ap pelait-on par plaisanterie ïe bouquiniste, et l’on ne craignait pas de mettre souvent à contribution ce bouquiniste complaisant. Cette complaisance, il l’avait même pour quelques misérables revendeurs de bouquins à échoppe ou à paniers, qu’il initiait dans le secret du métier, et qui, profitant de ses leçons, acquirent des connaissances en librairie, étendirent peu à peu leur petit commerce, et furent tout étonnés de se trouver plus tard libraires en boutique. Ses relations ne se bornaient pas à ses protégés, il les avait étendues avec les meilleurs libraires de la capitale, qui ne rougissaient pas de le consulter fort souvent. C’est ainsi qu’il préludait aux recherches savantes dont il a depuis enrichi la bibliographie.

» Sa société habituelle et, pour ainsi dire, exclusive, à Saint-Firmin, se composait d’un petit nombre de camarades qui partageaient ses goûts. Ün la désignait sous le nom d’académie, il en était regardé comme le président et le fondateur Ün se plaisait à le consulter sur différents points de littérature et à lui proposer quelques difficultés à résoudre. Lorsqu’il fut nommé maître des conférences, profitant du privilège attaché à cette place, il réunissait ses sociétaires dans sa chambre, pendant les heures de récréa- Çon, et là il était fait lecture de quelques journaux littéraires et souvent d’ouvrages dont ils reridaient compte ; chacun ensuite faisait ses observations et motivait ses éloges ou ses critiques.^ Quelquefois ces discussions, renvoyées au lendemain, étaient faites par écrit et lues à la récréation suivante. Cela donnait même lieu de temps en temps à des correspondances avec les journalistes et les auteurs. Un des articles des statuts de la société obligeait d’aller, autant qu’on le pouvait, entendre les prédicateurs distingués de la capitale, tels que les abbés Maury, Lenfant, Boulogne, etc., et de faire l’analyse de leurs discours, pour être soumise ensuite au petit tribunal académique. »

(1) En 17S8, il possédait déjà plus de 1200 volumes, et en avait même rédigé le Catalogue, à la tête duquel il avait écrit cette pensée de Saint-Évrernont ; « La vie est trop courte, à son avis, pour ore toutes sortes de livres, et charger sa mémoire d’une infinité de choses aux dépens de son jugement; il ne s’attache point aux écrits les plus savants pour acquérir de la science, mais aux plus sensés pour fortifier sa ’^aison.... » « l^ortrait de Saint-Evremont fait par lui-même. »

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à réunir des matériaux pour corriger et compléter la « Bibliothèque d’un homme de goût » (1), défigurée par des fautes et des omissions nombreuses^ il avait aussi entrepris un travail semblable pour les «Dictionnaires historiques» de Ladvocat et de Chaudon. Ces deux ouvrages avaient été ses lectures favorites durant le cours de ses études.

Il nous apprend lui-même (2) que la lecture attentive qu’il fit^ dans la maison paternelle, de V «Année littéraire, » deFréron, et du «Journal de la littérature^ des sciences et des arts, » rédigé par l’abbé Grosier, contribua beaucoup à fortifier son penchant pour la critique littéraire et la bibliographie. Ce fut vers cette époque qu’il fit, pour son usage, un choix des principaux articles du journal de Fréron. Voici le jugement qu’il porta plus tard sur cette collection, et qu’il consigna au commencement du premier volume : Eæ privatis odiis respublica crescit. (Gicero in Sallust.) « Il a existé en France un ouvrage périodique, où les principes du goût étaient sans cesse rappelés, où les beautés des anciens étaient développées avec enthousiasme, où les défauts des modernes étaient indiqués avec sévérité, mais presque toujours avec justesse; c’était F «Année littéraire » de Fréron, quia été aidé par beaucoup de littérateurs. J’ai lu cet ouvrage à un âge où j’avais besoin d’un guide pour mie diriger dans le choix des auteurs, où je voulais me rendre un compte exact de mes lectures, où j’aurais rougi d’admirer sur parole les écrivains dont j’entendais sans cesse vanter le mérite. Mais dans cette vaste collection, composée de plus de trois cents volumes, se trouvent mêlés et confondus ensemble, le bon et le mauvais, le vrai et le faux, l’utile et ce qui ne l’est pas. Accoutumé à distinguer les articles sortis de la plume de ses principaux auteurs, d’avec ceux que des amis lui ont communiqués ; ceux qui ont été rédigés d’après les principes du goût et du beau, qu’ils connaissaient fort bien, d’avec ceux qui ont été écrits sous l’influence de l’autorité, ou sous la dictée de la haine, j’ai recueilli les meilleurs morceaux de ce journal, etc. »

La santé de M. Barbier se trouvant altérée par l’excès du travail, il se vit forcé de quitter la capitale, où il ne revint qu’en 1794 (cinq ans après en être sorti), lorsqu’il fut nommé, par le département de Seine-et-Marne, élève de l’Ecole normale. Il y suivit les cours de physique, de morale et de littérature. Peu de temps après, il fut choisi pour faire partie de la Commission temporaire des Arts, adjointe au Comité d’instruction publique de la Convention nationale, section de Bibliographie ; ce qui eut lieu sur la présentation de M. Barrois l’aîné, membre de cette Commission, et qui connaissait

(1) Voy. col. 412 du « Dict. des anonymes ».

(2) Voy. « Revue encyclopédique », t. 21, p. 740.

vin

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son goût pour les livres. Plus tard, et lorsque le Directoire exécutif, au moment de son organisation, réduisit le nombre des membres de la Commission temporaire des Arts, M. Barbier fut l’un de ceux qui restèrent attachés au ministère de l’intérieur, avec le titre de membre du Conseil de conservation des objets de Science et d’Arts.

C’est comme membre de la Commission temporaire et de ce Conseil, qu'il rendit aux lettres des services inappréciables, en recueillant ou en faisant conserver et placer dans les bibliothèques publiques de la capitale une grande partie des richesses littéraires de la France, dispersées pendant les orages de la révolution, ou entassées dans les dépôts formés à la hâte, après la suppression de différents établissements civils et ecclésiastiques. C’est ainsi qu’il contribua beaucoup à Faccroissement des bibliothèques Mazarine, de Sainte-Geneviève, du Corps-Législatif, de l’École de Médecine, de l’École polytechnique, du Jardin des plantes, de l’Hôtel des invalides, etc.

Dans le cours de ses diverses fonctions, il montra toujours le plus grand empressement à seconder les démarches des personnes qui sollicitèrent du gouvernement la restitution des livres de leurs bibliothèques, placés dans les dépôts confiés à ses soins.

En 1796, chargé de la réunion de la bibliothèque de l’ex-jésuite Querbeuf à l’un des dépôts littéraires, il découvrit, parmi des papiers qui semblaient mis au rebut, deux volumes in-4®, contenant trois cents lettres latines du savant Huet, la plupart écrites de sa main. Engagé par ses collègues à rédiger un mémoire sur cette découverte, il lut en entier cette correspondance, et fit une table des lettres qu’elle renfermait, des personnes à qui elles étaient adressées, des dates et des lieux où elles avaient été écrites, avec un sommaire de chacune. Ce recueil, précieux pour la littérature, par la variété des sujets traités par l’auteur, parla célébrité des savants qui y sont nommés, par le grand nombre d’anecdotes littéraires qu’il contient, et par l’étendue considérable de temps qu’il embrasse (depuis 1660 jusqu’en 1714), fut placé par ses soins à la Bibliothèque nationale. Dans la meme année, il découvrit encore la collection complète des manuscrits de Fénelon, et donna findication de ceux qui avaient été publiés ou qui étaient encore inédits (1).

En 1798, M. François de Neufcbâteau, alors ministre de fintérieur, autorisa M. Barbier à choisir dans les dépôts de Paris et de Versailles, les ouvrages qui devaient former la bibliothèque du Directoire. Quinze mille volumes avaient déjà été placés dans la salle dite des Archives, au Grand- Luxembourg, lorsque des réparations qui furent faites dans ce palais forcè-

(l) Les manuscrits de Fénelon, rendus d’abord à ses héritiers, se trouvent maintenan dans la bibliothèque du sénunaire de Saint-Sulpice.

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rent de chercher un nouveau local. L’hôtel de Groï, rue du Regard, ayant été désigné, les livres y furent transportés, et l’année suivante, le même ministre nomma M. Barbier conservateur du dépôt provisoire de la bibliothèque du Directoire. Il continua à rechercher dans les dépôts littéraires les livres qui manquaient à cette bibliothèque. En peu de temps, elle fut composée de plus de trente mille volumes.

Pour avoir une idée des peines et des travaux occasionnés par le choix et la réunion d’un nombre aussi considérable delivres, il faut se figurer l’immense quantité de volumes de tous les genres, contenus dans les seuls dépôts de Paris (on les a toujours portés au moins à 1,500,000) ; il faut se représenter aussi la confusion que cette multitude d’ouvrages avait dû engendrer, la nécessité de parcourir des yeux plus de douze cents bibliothèques, dans lesquelles les mêmes articles étaient répétés, la difficulté enfin de trouver ce qu’elles pouvaient contenir de bon, et de le séparer d’avec ce qui était médiocre, inutile et souvent incomplet.

Sans exclure aucun des bons livres qui font partie du système des connaissances humaines, M. Barbier s’attacha spécialement, dans la formation de la bibliothèque du Directoire, à ceux qui concernaient la philosophie, la morale, la politique, le droit public, l’administration, le commerce, etc.

A peine en eut-il terminé le catalogue, qu’il se vit forcé de se livrer à de nouveaux travaux.

En 1799, peu de temps après le 18 brumaire, les consuls arrêtèrent qu’il serait choisi, dans la bibliothèque du Directoire, des livres pour leur usage personnel, et que le reste formerait celle du Gonseil-d’Eiat.

En effet, le premier consul prit les livres d’histoire et d’art militaires; Gam.bacérès déclara que son intention était d’avoir les meilleurs ouvrages de droit public, de législation, de littérature et d’histoire; le consul Lebrun et l’ex-consul Sièyes firent également des choix en rapport avec leurs études.

M. Barbier fit encore de nouvellesrecherches pour former labibliothèque du Conseil-d’Etat, dont il fut nommé bibliothécaire en 1800. Transportée au château des Tuileries, elle fut alors placée dans un très-beau local, auprès de la salle des séances du Gonseil.

Après trois années de travail, il publia le catalogue de cette bibliothèque. Sorti des presses de l’imiprimerie du gouvernement, cet ouvrage, tiré cà un petit nombre d’exemplaires, fut, malgré quelques imperfections, favorablement accueilli des savants français et étrangers ; ils y trouvèrent le fruit des nombreuses recherches sur les anonymes, dont son auteur s'était occupé depuis plusieurs années. M. Barbier suivit pour ce catalogue, ainsi que pour tous ceux qu’il rédigea plus tard, le classement méthodique des ouvrages, qui présente beaucoup plus de difficultés, mais aussi plus d’avantages que

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l’ordre alphabétique des auteurs. D’après son système, un catalogue rangé de cette dernière manière, avec quelque érudition et quelque exactitude qu’il soit composé, n’est autre chose qu’un dictionnaire : on le consulte quand on en a besoin; mais il est impossible d’en lire de suite plusieurs pages; au lieu que le classement systématique des ouvrages excite l’attention, parce qu’il donne le moyen déjuger du progrès de nos connaissances, en plaçant sous les yeux, dans Tordre chronologique, les meilleures productions sur chaque matière. Pénétré du principe que le titre d’un ouvrage doit indiquer suffisamment ce qu’il contient, M. Barbier adopta, pour la description des titres, le milieu entre une prolixité fastidieuse, et une concision qui souvent dégénère en obscurité. Il s’attacha en effet, dans la rédaction du catalogue des livres de la bibliothèque du Conseil-d’Etat, tantôt à resserrer dans de justes bornes les titres qui péchaient par une excessive longueur, tantôt à étendre ceux qui paraissaient trop peu détaillés.

Quatre années étaient à peine écoulées, lorsqu'un décret ordonna la démolition du local où se trouvait la bibliothèque. On fut forcé de Tenlever si promptement, que cent-vingt grenadiers, formant la chaîne, furent employés pendant deux jours à transporteries livres dans la partie de la galerie du Musée où il n’y avait pas alors de tableaux.

Profitant du loisir forcé que lui donnait cette circonstance, M. Barbier réunit et mit en ordre les notes et renseignements qu’il avait recueillis depuis longtemps pour la composition d’un «Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes,» dont il publia les deux premiers volumes en 1806.

En 1807, Napoléon ordonna que la bibliothèque du Gonseil-d’Etat deviendrait celle du château de Fontainebleau (1). Une partie de la jurisprudence et de Téconomie politique fut cependant conservée à Paris. Après avoir terminé le classement des livres de cette bibliothèque, M. Barbier eut à former une seconde fois la bibliothèque du Conseil-d’État. La plupart des livres qui la composèrent furent choisis dans celle du Tribunal.

A cette époque, le savant Chardon de La Rochette, ami de M. Barbier et son ancien collègue à la Commission temporaire des Arts, fut envoyé par le gouvernement pour inspecter ou réunir les bibliothèques et les dépôts littéraires formés dans plusieurs départements. M. Barbier, sachant qu’il devait y exister des livres et des manuscrits précieux, s’empressa de les lui indiquer, afin qiTil fît les recherches nécessaires pour les découvrir. Elles ne

(1) Cette bibliothèque a été, jusqu’en 1805, installée dans l’ancienne chapelle, dite deSaint- Saturnin, construite d'une manière très-élégante par Tarchitecte Serlio, sous François P''. Voy. la description qui en a été donnée, en 1812, sous le titre de : « Palais impérial de Fontainebleau, chapelle bâtie sous François 1®*"; sa nouvelle disposition comme bibliothèque de l’empereur Napoléon, mesurée et publiée, par J. -F. -A. Robit. » Paris, in-folio, 5 planches.

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furent pas infructueuses, et M. Barbier sollicita et obtint du ministre de l’intérieur, l’autorisation d’enrichir la bibliothèque du Gonseil-d’Etat‘de divers ouvrages très-remarquables.

Dans la même année (1807), Napoléon, qui avait su apprécier par luimême et par le témoignage de M. le baron Meneval, son secrétaire intime, les connaissances et les travaux bibliogragliiques de M. Barbier, le nomma son bibliothécaire particulier (î). 11 succéda dans cette place à M. Ripault, membre et bibliothécaire de l’Institut d’Egypte (2).

Gomme bibliothécaire de l’Empereur, M. Barbier fut souvent appelé auprès de lui ; Napoléon se faisait apporter plusieurs fois par semaine, ordinairement pendant et après le repas, quelquefois même dans la nuit, les meilleurs ouvrages qui paraissaient, ou ceux que les auteurs avaient envoyés pour lui être présentés (3). Après lui avoir rendu compte de ces nouvelles publications, le bibliothécaire devenait au besoin son lecteur, lorsque Napoléon, ce qui arrivait souvent, non content de l’avis d’un autre, voulait juger par lui-même. Pendant ses campagnes, toutes les nouveautés lui étaient expédiées chaque jour, avec des analyses et des jugements sur chacune d’elles. Lors de son départ pour l’armée, il emportait une bibliothèque de voyage composée, en petits formats, de ce qu’il y avait de meilleur en littérature, en histoire, et en livres relatifs au pays qu’il devait parcourir (4).

(1) « La publication du « Dictionnaire des anonymes » ne pouvait manquer d’attirer sur son auteur les regards de Napoléon, si attentif à découvrir partout le mérite et si habile à en tirer parti. » {« Constitutionnel » du 19 décembre 1825, article nécrologique, par M. Henri Boulay de la Meurthe.)

(2) Depuis 1804, l’abbé Denina avait été adjoint à M. Ripault, mais seulement comme bibliothécaire honoraire. Depuis cette nomination, M. Ripault s^était dégoûté de ses fonctions; et au moment où il fut remplacé par M. Barbier, il avait passé plus d’une année à sa maison de Lachapelle, près d’Orléans; Napoléon considéra comme un abandon de sa place cet éloignement volontaire de fonctions qui exigeaient une présence habituelle. Voy. K Revue encyclopédique », t. XXII, p. 766.

(3) Ces livres étaient souvent accompagnés de pétitions; elles étaient remises ou renvoyées au bibliothécaire de l’Empereur, pour en faire des rapports. C’est sur la proposition de M. Barbier que Napoléon l’autorisa à remettre à la bibliothèque, alors impériale, quelques ouvrages t\ ès-précieux, tels que les « Fables de Pilpay », imprimées en langue persane, à Calcutta, en 1805; !’« Iliade», en grec, imprimée sur vélin, par Bodoni, et plusieurs autres éditions remarquables de cet imprimeur ; la «Jérusalem délivrée », traduite par le prince Le Brun, imprimée également sur vélin.

(4) Napoléon paraît avoir eu de tout temps le goût des livres. Voyez en effet ce qu’on lit pp. 14-16 de la brochure intitulée : « Quelques notions sur les premières années de Buonaparte. » Voy. ce titre au Dictionnaire.

« Pendant la résidence de Buonaparte à l’école militaire de Brienne on y établit une bibliothèque destinée à l’agrément et à l’instruction des élèves. Mais pour nous donner de bonne heure des idées d’ordre et d’arrangement, nos supérieurs avaient décidé que la distribution des livres et l’administration des fonds consacrés à l’entretien de cette bibliothèque seraient abandonnées à la direction de deux des pensionnaires choisis par leurs camarades. Je fus un des deux sur lesquels tomba le choix de mes condisciples. Je consacrai à cette occupation mes loisirs de trois ans; et ce futpeut-être le tempsle plus agréable de ma vie. Voilà ce qui me donna de très-fréquentes occasions de voir Buonaparte, qui, si l’on m’en avait cru, eût été réputé le plus propre à être notre bibliothécaire. Nos camarades en jugèrent autrement. Il eût peut-être d’ailleurs dédaigné ce petit hommage. Il

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L’empereur, ayant remarqué qu’il manquait dans cette bibliothèque plusieurs ouvrages importants, et ayant appris que la grandeur du format n’avait pas permis de les y placer, conçut à diverses époques le projet (qui ne fut jamais exécuté) de faire imprimer, pour son usage, une bibliothèque dont il traça lui-même le plan dans les deux notes suivantes qui furent envoyées à M. Barbier par M. le baron Meneval, secrétaire du portefeuille de Napoléon.

« Bayonne, 17 juillet 1808.

» L’Empereur désire se former une bibliothèque portative, d’un millier de volumes, petit in-12, imprimés en beaux caractères. L’intention de S. M. est de faire imprimer ces ouvrages pour son usage particulier, sans marges pour ne pas perdre de place. Les volumes seraient de 5 à 600 pages, reliés à dos brisé et détaché, et avec la couverture le plus mince possible. Celte bibliothèque serait composée d’à peu près 40 volumes de religion,

40 — des épiques,

40 — de théâtre,

60 — de poésie,

J 00 — de romans,

60 “ d’histoire.

Le surplus, pour arriver à mille, serait rempli par des mémoires historiques de tous les temps.

» Les ouvrages de religion seraient « l’Ancien et le Nouveau Testament, » en prenant les meilleures traductions; quelques épîtres et autres ouvrages les plus importants des pères de l’Eglise ; le Koran; de la Mythologie ; quelques dissertations choisies sur les différentes sectes qui ont le plus influé dans l’histoire, telles que celles des Ariens, des Calvinistes, des Reformés, etc. ; une histoire de l’Eglise, si elle peut être comprise dans le nombre de volumes prescrit.

» Les épiques seraient (c Homère, » «Lucain, » « le Tasse,» «Télémaque,» G la Henriade, » etc.

» Les tragédies : ne mettre de Corneille que ce qui est resté; ôter de Racine

aurait cru enlever à sa propre instruction tous les moments qu’il eût consacrés aux minutieux détails de son emploi.

» Quoi qu’il en soit, ses demandes de livres furent très-fréquentes; leur répétition me donna une humeur que j’eus l’injustice de laisser éclater. Il est dans la nature de l’homme, et je dois dire pour ma justitication, il n’est pas moins dans celle des enfants, de s’arroger, par degrés, tous les privilèges de l’autorité. Mon devoir était d’étre complaisant; je trouvai plus commode d’être capricieux. Fatigue des demandes réitérées de Buonaparte, je crus, ou feignis de croire, qu’elles avaient son application pour motif beaucoup moins que son dessein de me tourmenter; et j’eus quelquefois sujet de me repentir de la rudesse avec laquelle je les accueillais. »

NOTICE BIOGRAPHIQUE

aies Frères ennemis^» V «Alexandre » et « les Plaideurs; » ne mettre de Grébillon que a Rhadamiste,» « Atrée et Thyeste; » de Voltaire, que ce qui est resté.

» L’histoire : mettre quelques-uns des bons ouvrages de chronologie, les principaux originaux anciens; ce qui peut faire connaître en détail Phistoire de France.

» On peut mettre, comme histoire, les « Discours de Machiavel sur Tite- Live, » r « Esprit des Lois, >> la «Grandeur des Piomains, » ce qu’il est convenable de garder de l’histoire de Voltaire.

)) Les romans : « la Nouvelle-Héloise » et les « Confessions de Rousseau ; » on ne parle pas des chefs-d’œuvre de Fielding, de Richardson, de Le Sage, etc., qui trouvent naturellement leur place; les « Contes de Voltaire.»

» Nota. Il ne faut mettre de Rousseau, ni r« Emile, » ni une foule de lettres, mémoires, discours et dissertations inutiles; même observation pour Voltaire.

» L’Empereur désire avoir un catalogue raisonné, avec des notes qui fassent connaître Pélite des ouvrages ; et un mémoire sur ce que ces mille volumes coûteraient de frais d’impression et de reliure; ce que chaque volume pourrait contenir des onvrages de chaque auteur ; ce que pèserait chaque volume ; combien de caisses il faudrait; de quelle dimension, et quel espace cela occuperait.

» L’Empereur désirerait également que M. Barbier s’occupât du travail suivant, avec un de nos meilleurs géographes.

» Rédiger des mémoires sur les campagnes qui ont eu lieu sur l’Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle de Grassus jusqu’au viiF siècle, en y comprenant celles d’Antoine, deTrajan, de Julien, etc. ; tracer sur des caries d’une dimension convenable, le chemin qu’a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux des pays et des principales villes ; des observations géographiques du territoire, et des relations historiques de chaque expédition, enla tirant des auteurs originaux. »

« Schoenbrunn, 12 juin 1809 (1).

» L’Empereur sent tous les jours le besoin d’avoir une bibliothèque de voyage, composée d’ouvrages d’histoire. S. M. désirerait porter le nombre des volumes de cette bibliothèque à trois mille, tous du format in- 18, comme les ouvrages de la collection iri-18 du Dauphin, ayant de 4 à 500 pages, et imprimés en beaux caractères de Didot, sur papier vélin mince. Le format

(1) Cette lettre n’a pas été reproduite dans la « Correspondance de Napoléon »; celle datée de Bayonne y porte le n» 14207.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

in-12 tient trop de place^ et d’ailleurs, les ouvrages imprimés dans ce format sont presque tous de mauvaises éditions.

» Les trois mille volumes seraient placés dans trente caisses, ayant troisrangs, chaque rang contenant 33 volumes.

» Cette collection aurait un titre général et un numéro général, indépendamment du titre de Uouvrage et du numéro des volumes de l’ouvrage. Elle pourrait se diviser en cinq ou six parties.

» 1° Chronologie et Histoire universelle ;

))2° Histoire ancienne par les originaux, et Histoire ancienne par les modernes ;

» 3« Histoire du Bas-Empire par les originaux, et Histoire du Bas-Empire par les modernes;

» 4° Histoire générale et particulière, comme l’Essai de Voltaire, etc.

» 5o Histoire moderne des Etats de l’Europe, de France, d’Italie, etc.

» Il faudrait y faire entrer Strabon, les cartes anciennes de Banville, la Bible, quelque Histoire de l’Eglise.

» Voilà le canevas de cinq ou six divisions, qu’il faudrait étudier et remplir avec soin. Il faudrait qu’un certain nombre d’hommes de lettres, gens de goût, fussent chargés de revoir ces éditions, de les corriger, d’en supprimer tout ce qui est inutile, comme notes d’éditeurs, etc., tout texte grec ou latin, ne conserver que la traduction française. Quelques ouvrages seulement italiens, dont il n^y aurait pas de traduction, pourraient être conservés en italien.

» L’Empereur prie M. Barbier de tracer le plan de cette bibliothèque, et de lui faire connaître le moyen le plus avantageux et le plus économique de faire faire ces trois mille volumes.

» Lorsque ces 3,000 volunîes d’histoire seraient achevés, on les ferait sui- V e par 3,000 autres d’histoire naturelle, de voyages, de littérature, etc. La plus grande partie serait facile à rassembler, car on trouve beaucoup de ces ouvrages in-18.

» M. Barbier est aussi prié d’envoyer une liste de ces ouvrages, avec des notes bien claires et bien détaillées sur tout cela, sur les hommes de lettres qu’on pourrait en charger, un aperçu du temps et de la dépense, etc. »

D’après ces deux notes, M. Barbier rédigea le « Catalogue d’une bibliothèque napoléonienne » et le « Catalogue d’une bibliothèque historique ; » il les fit précéder d’un rapport dans lequel il répondait aux différentes questions qui lui étaient faites, et indiquait les moyens d’exécution.

Souvent aussi, ainsi qu’on le voit par le dernier paragraphe de la première note. Napoléon chargea M. Barbier de lui faire des rapports sur différents points d’histoire, et même quelquefois sur diverses matières reli-

NOTICE BIOGRAPHIQUE

gieuses (1). Les principaux dont il ait été chargé sont relatifs à la continuation de l’« Histoire de France » par Velly ; — à l’« Histoire de Marlborough» par Lédiard, traduite en français, d’après l’ordre de Napoléon, par Madgett et Dutems ; — à la traduction de Strahon, également faite d’après les ordres de Napoléon, par MM. Laporte du Theil, Gossellin et Goray ; aux dilférents ouvrages grecs et latins, non traduits, ou dont il n’existe que des traductions surannées; — aux libertés de l’Église gallicane, et à la déclaration du clergé de France de 1682; — à la constitution civile du clergé ; — à des exemples d’empereurs qui auraient suspendu ou déposé des papes ; — à l’imprimeur Bodoni ; — à l’Iconograi)bie de Visconti ; — à la tiare et à son origine ; — aux manuscrits relatifs au procès des Templiers aux pièces originales du procès de Galilée. Ce fut en 1810 que les pièces de ce procès, qui se trouvaient à Rome dans les archives pontificales, furent transportées à Paris. M. Barbier fut chargé de les examiner et de les traduire ; et, sur la proposition qu’il en avait faite à Napoléon, ce procès devait être rendu public. Redemandées en 1814, avec instances, par le gouvernement papal, ces pièces ne lui furent rendues que beaucoup plus tard (2).

M. Barbier remplit aussi simultanément, auprès de l’impératrice Joséphine et de l’impératrice Marie-Louise, les fonctions de bibliothécaire, et d’après les ordres qui lui furent donnés par Napoléon, il continua son emploi auprès delà première jusqu en 1814.

C’est au milieu de ces divers travaux, et lorsqu’il était occupé par le service de deux bibliothèques, celle de l’Empereur et celle du Gonseil-d’Etat, que M. Barbier créa les bibliothèques des châteaux des Tuileries, de Gompiègne, de Saint-Cloud, de Trianon et de Rambouillet; c’est aussi alors qu’il fît paraître sa « Nouvelle bibliothèque d’un homme de goût », les tomes HI et IV de la première édition de son « Dictionnaire des ouvrages anonymes «,

(1) Les minutes de tous ces rapports, et quelques-uns revêtus de la signature de Napoléon, se trouvaient dans la bibliothèque de M. Barbier. Cette collection, décrite sous le n® J464 de son catalogue, a été adjugée au libraire Tilliard et probablement transportée en Prusse.

(2) « Quand Rossi vint à Rome en 1845, chargé par le gouvernement de Louis-Philippe d’une mission diplomatique, on les lui redemanda encore. Il promit ses bons offices pour faire rechercher ce précieux document au dépôt des affaires étrangères de France, et pour en obtenir la remise si l’on parvenait à le découvrir, sous la promesse expresse qu’il serait livré à la publicité, comme cela avait été le projet du gouvernement impérial, qui, dans cette intention, avait commencé à le faire traduire.... Ce point accordé, Rossi rapporta en effet le texte du procès à Rome l’année suivante, et le remit au pape

Pie IX le 8 juillet 1850. Sa Sainteté en fit don à la Bibliothèque du Vatican. Il a été

depuis restitué aux Archives secrètes.

» La promesse faite à Rossi a été remplie, fort incomplètement à la vérité, par Mgr Marini, préfet des archives secrètes du Saint-Siège, cette année là même, dans une dissertation imprimée ayant pour titre Galilco e l’inquizitione, adressée à l’académie d’archéologie de Rome. C’est un plaidoyer en faveur du tribunal de l’Inquisitson , plutôt qu’un livre d’histoire. » (Voy. cc La Condamnation de Galilée, par l’abbé Bouix. » Extr. de la « Revue des sciences ecclésiastiques. » {Paris, 1866, in-8, p. 33, 34.)

NOTICE BIOGRAPHIQUE

sa « Dissertalion sur les traductions françaises de l’Imitation de J. G., » et son c( Supplément à la correspondance littéraire de Grimm. »

En effet, il sut toujours trouver le temps de revenir à ses études chéries, qui ont fait le bonheur de toute sa vie ; c’est ainsi qu’outre les autres ouvrages qu’il fit paraître^, comme auteur et comme éditeur, et dont on trouvera la liste à la suite de cette notice^ il ne cessa de coopérer, dès 1796, à différents journa ix littéraires. L’utilité fut constamment le but de ses travaux comme de ses recherches bibliographiques ; il aimait à se rappeler qu’il avait signalé de nombreux plagiats, qu’il avait découvert et relevé diverses erreurs littéraires, et cju’il était parvenu à retrouver et à publier des pièces que l’on croyait entièrement perdues, telles que la « Ballade de La Fonlaine sur Escobar, » la « Lettre de J. -J. Rousseau à Grimm, » quelques « Opuscules de Voltaire et de Condorcet, » le « Mémoire inédit de Louis XIV sur l’inconduite du marquis de Barbezieux, » etc., etc.

Il entretint une correspondance littéraire avec les savants les plus distingués de la France, de la Suisse, de Fltalie, de la Belgique, de l’Allemagne et de l’Angleterre. Un grand nombre de personnes le consultèrent aussi trèssouvent, et il répondit toujours à chacune d’elles avec une complaisance peu commune et une étendue de savoir qui faisaient chérir sa personne et admirer ses rares connaissances.

G Quoique sérieusement occupé, notre savant bibliothécaire, ainsi que l’a remarqué M. Tourlet(l), accueillit toujours de très-bonne grâce toutes les personnes que leurs affaires, ou même la curiosité, amenaient vers lui. Les hommes lettrés et les amateurs pouvaient en être reçus avec une haute distinction ; mais en général, tous ceux qui le visitaient s’en retournaient charmés des agréments de sa conversation, de la douceur de son caractère et de l’urbanité de ses mœurs... Il se montra toute sa vie doué d’une belle âme, d’un esprit droit, d’un cœmr facile à s’épancher, citoyen probe, philosophe aimable, homme de lettres sans jalousie, savant modeste et laborieux, écrivain impartial, critique habile, mais exempt de toute passion haineuse. La générosité, l’honneur et la délicatesse des sentiments ne furent pas chez lui des vertus empruntées, mais un don de la nature. Il sacrifia constamment son intérêt à ses devoirs ; il fit le bien sans ostentation. Il servit ses amis, ou ceux qui lui étaient recommandés, avec tout le zèle dont il était capable, et souvent par des démarches qu’il se serait épargnées pour luimême. »

G Personne aussi, d’après le témoignage de M. A. Mahul (2), ne fut plus

(1) Voy, « IMoniteur » du 3 janvier 182G.

(•2; Tome YI de T « Annuaire nécrologique », année 1825, p. 7-19.

NOTICE BIOGR hPHIQUE.

sincèrement ami des leitres et des lettrés. L’étude faisait son unique délice; il ne chercha jamais ailleurs ni délassement ni récréation. Quiconque s’annoncait comme occupé de quelque travail littéraire, était certain de trouver à l’instant, dans le savant bibliographe, empressement, confiance et facilité. Sa mémoire élait, d’ailleurs, un répertoire non moins vaste et non moins bien ordonné que les nombreux établissements confiés à sa garde. Aucun fait bibliographique des temps modernes n’y était égaré; la plupart du temps, il possédait ou il avait vu les manuscrits, les autographes, les exemplaires d’auteur, de tout ce qui fait question ou anecdote dans la science bibliographique. Sous ce rapport, son entretien était aussi curieux qu’instructif (1). »

A la Restauration, M. Barbier conserva le titre de bibliothécaire du Conseil-d’Etat, sans traitement, et, au lieu de l’emploi de bibliothécaire particulier du souverain, il eut celui d’administrateur des bibliothèques particulières du roi.

Ce fut à cette époque qu’il créa en quelque sorte, sous les ministères de M. le comte de Blacas et de M. le comte de Pradel, la bibliothèque placée dans la galerie du Louvre (2), en réunissant la bibliothèque du Conseil-d’Etat à celle du prince, qui jusqu’alors avait été dans un local à part, et en les augmen-

(1) Nous ajouterons ici un portrait du bibliographe, que M. Barbier a tracé dans T «Encyclopédie moderne )) de M. Courtin (tome IV, p. 391), et où il semble s’être peint luimême : « Le bibliographe digne de ce nom, sera celui' qui, préférant les bons ouvrages à ceux qui ne sont remarquables que par leur rareté ou leur bizarrerie, aura puisé une véritable doctrine dans les meilleurs auteurs anciens et modernes, et saura communiquer aux personnes qui lui feront rhonneur de le consulter, les renseignements les plus capables de les bien diriger dans les études auxquelles elles voudront se livrer. Les recherches diverses dont il se sera occupé lui donneront en outre la facilité d’assigner à chaque ouvrage la place qui lui convient, ou de retrouver cet ouvrage dans une collection de livres, quelque nombreuse qu’on la suppose, pourvu qu’elle soit rangée suivant l’ordre des matières. On n’apprécie pas assez ce talent, qui ne peut être que le fruit d’une immense lecture et de profondes méditations. En effet, les livres sont presque aussi multipliés aujourd’hui que les productions de la nature, et comme le génie de l’homme, nécessairement borné, ne peut faire éclater, dans les sujets qu’il se propose de traiter, l’enchaînement et la régularité que l’on admire dans les diverses espèces d’êtres créés, le bibliographe doit éprouver, dans le classement des travaux de l’esprit humain, plus de difficultés que n’en rencontre le naturaliste dans la classification des êtres. Un bibliographe tel que je le dépeins ici mérite aussi le nom de bibliophile, c’est-àdire amateur de livres, et il ne faut pas le confondre avec les bibliomanes, qui ne s’attachent qu’à certains livres rares et chers, ni avec les bibliotaphes, qui ne possèdent des livres que pour eux-mêmes, sans vouloir les communiquer à leurs amis. »

(2) Cette bibliothèque, appelée alors Bibliothèque du cabinet du roi, et depuis Bibliothèque du Louvre, avait été transférée en 1860 dans lè pavillon où elle a été entièrement brûlée au m.ois de mai 1871. On trouve des détails sur cet établissement et sur son fondateur, dans le tome II, page 371, de l’ouvrage suivant : « a Bibliographical, antiquarian and picturesque tour in France and Germany », by Rev. Th. Fr. Dibdin. London, 1821, 3 vol. in-8; et dans le terne 4 page 45 de la traduction de cet ouvrage, par Théod. Licquet, et G.-A. Crapelet. Paris, 18-.i5, 4 vol. in-8. A. -T. Barbier neveu, ancien secrétaire des bibliothèques de la Couronne, a donné dans cet ouvrage la traduction de la lettre xxxiii, spécialement consacrée à la bibliothèque du Louvre.

M. J. -R- Rathery a publié depuis :

« Notice historique sur l’ancien Cabinet du roi et sur la Bibliothèque impériale du Louvre. » Paris, Techener, 1858, in-8. (Extrait du « Bulletin du Bibliophile ».)

T. IV

xvni

NOTICE BIOGRAPHIQUE

tant considérablement. Par ses soins elle s'^enricliit successivement de plusieurs collections fort précieuses, et pendant les années 1816 à 1819, il en rédigea le catalogue, ainsi que ceux des bibliothèques des châteaux royaux. Peu de temps après, il forma en quelques mois une bibliothèque au ministère delà maison du roi, et en fit également le catalogne.

Comme administrateur des bibliothèques particulières du roi, il eut à donner son avis et à faire des rapports sur la plupart des demandes de souscription qui furent adressées, de 1814 à 1822, aux différents ministres de la maison du roi. Il s’acquitta de ces fonctions avec la plus exacte impartialité. On sait, par exemple, qif il procura une souscription très-avantageuse à la « Bibliographie universelle, » quoiqu’il eût publié sur cet ouvrage un «Examen critique » assez sévère.

En 1819, M. Barbier s’associa à la rédaction delà « Revue encyclopédique.» Dans la même année, il se chargea de refaire ou de retoucher les notices littéraires des principales éditions et traductions de la collection des classiques latins, publiée par M. Lemaire. Tout en marchant sur les traces des Fabricius, des Heyne, des Oberlin, des Schwabe, et des Vâlpy, il chercha surtout à donner sur les traductions françaises des classiques anciens des détails ignorés ou négligés jusqu’à ce jour, et dans plusieurs de ces notices il redressa des erreurs ou des inexactitudes, reproduites dans des ouvrages d’ailleurs très* estimés.

En 1821, M. Barbier, qui depuis la publication de la première édition de son « Dictionnaire des ouvrages anonymes,» n’avait point passé un seul jour sans y faire des corrections et des additions très-considérables, en commença la réimpression, qu’il regardait lui-même moins comme une nouvelle édition que comme un ouvrage tout à fait nouveau.

Il faut lire, à la suite de cette Notice, le discours préliminaire, plein de détails curieux et instructifs sur l’histoire littéraire, pour avoir une idée des recherches et des travaux auxquels l’auteur s’est livré afin de donner à son dictionnaire toute la perfection désirable, travaux qui semblent avoir dû excéder les forces d’un seul homme. C’est dans l’avertissement de la deuxième édition qu’il se félicitait de l’heureuse situation où il se trouvait depuis longtemps. « En me livrant, dit-il, à ma passion pour les recherches littéraires, je remplis une partie essentielle des fonctions dont je suis chargé. Quelles obligations n’ai-je donc pas à M. le marquis de Lauriston, ministre de la maison du roi, qui me fournit tous les jours les moyens d’accroître mes connaissances par les augmentations dont il enrichit le précieux dépôt confié à mes soins ! »

Ce fut cependant peu de semaines après avoir donné ce témoignage public de sa reconnaissance, qu’au mois de septembre 1822, par une décision de M

NOTICE BIOGRAPHIQUE

de Lauriston, ministre de la maison du roi, M. Barbier se vit enlever à des fonctions qu’il remplissait depuis plus de vingt-sept ans, avec le plus grand désintéressement, avec un plaisir, un zèle et une science bien rares. Par une fatalité singulière, sa destitution vint le frapper peu de temps après qu’il eût reçu la décoration de la Légion-d’honneur, et dans le moment même où il venait de publier le premier volume de la seconde édition de son <c Dictionnaire des ouvrages anonymes, » de cet ouvrage qui avait fondé sa réputation, et qui lui avait valu plus d’un illustre suffrage, tant en France qu’à l’étranger.

Onoiqubl parût supporter cet événement inattendu avec courage et avec philosophie, M. Barbier dut être très-sensible à cette mesure qui le séparait d’une bibliothèque importante formée par lui, ainsi que des autres établissements qu’il avait créés dans les différents châteaux du domaine de la couronne, et où il trouvait au besoin les livres nécessaires à ses infatigables recherches.

Arraché aux habitudes de toute sa vie, il ne tarda pas à tomber dangereusement malade. Sa santé parut cependant se rétablir, et il reprit la suile de ses travaux ; on le vit même redoubler d’ardeur dans ses dernières années.

En 1823 et 1824, il fit paraître les tomes II et III de la seconde édition du «Dictionnaire des ouvrages anonymes. En 1825, il s’occupa du supplément général placé à la tête du 4® volume ; il y réunit encore, aux anonymes qu’il avait découverts, les suppléments qui se trouvaient à la fin de chacun des trois premiers volumes. Dans la même année, il classa entièrement le manuscrit de la « Table des pseudonymes » et celle des « auteurs ; » et revit pour la partie bibliographique, les deux premières livraisons de la « Biographie universelle classique, » (I) publiée par M. Ch. Gosselin.

Vers le milieu de 1825, sa santé donna de nouvelles inquiétudes à ses nombreux amis.

Depuis sa disgrâce, malgré sa fermeté et son calme apparent, il n’avait fait que languir. Le chagrin minait sourdement cette constitution qui semblait promettre un siècle de vie.

Les secours de l’art, les soins de la tendresse filiale et de l’amitié lui furent prodigués ; mais ils ne retardèrent que de quelques mois le terme fatal.

La mort vint le surprendre peu de jours après qu’il eut revu la dernière épreuve de la « Table des pseudonymes. » L’habitude, ou plutôt l’amour impérieux du travail, le poursuivit jusque dans ses derniers moments.

(1) Voy. ce titre.

LISTE DES OUVRAGES

Ce fut le 5 décembre 1825, à l'âge de soixaate ans, que ce savant et laborieux bibliographe-littérateur termina une carrière pleine d’honneur et de gloire.

Sa perte a été d’autant plus vivement sentie dans la république des lettres, que ce qu’il a écrit n’est qu’une faible partie de ce que promettait encore l’étendue de ses connaissances. Une plus longue carrière lui eût permis sans doute d’ajouter à ses importantes productions beaucoup d’autres ouvrages dont il est à craindre que nous ne soyons privés, parce qu’ils exigeaient des recherches sans nombre, et toute la vaste érudition qu’il avait acquise au prix de tant de veilles (1).

Louis Barbier fds aîné.

(1) Parmi les ouvrages que M, Barbier se proposait de publier et qu’il a enrichis d’un grand nombre de notes manuscrites, nous citerons : 1° la « Bibliothèque des romans > de l’abbé Langlet *du Fresnoy (voyez l’avertissement du « Dictionnaire des anonymes »j^ 2“ «Lettres sur la profession d’avocat », par Camus.

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