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ÉTUDE LITTÉRAIRE ET BIBLIOGRAPHIQUE

Par M. Gustave MOURAVIT <»

Je me réjouis de voir les progrès qu'a faits parmi nous la bibliophilie. Quand on écrira l'histoire de cette branche de la littérature active et militante (je revendique pour elle l'honneur d'être réellement cela), notre siècle offrira l'exemple de ces adeptes illustres dont le goût et les efforts ont fait, de l'amour des livres, une science pleine d'attraits qui pare tout ce qu'elle touche, et qui touche à tout avec une curiosité aussi infatigable et universelle que fine, perspicace et charmante. Les lourds pédants, les sectaires chagrins et myopes s'éclipsent peu à peu dans le rayonnement de la déesse rajeunie qui a remplacé l'antique et rigide fétiche, et groupe autour d'elle une foule chaque jour plus nombreuse, attirée par les séductions de ses richesses sans cesse renouvelées, par les retentissements des joyeux grelots de sa fantaisie, par les parfums et la poésie même qui régnent autour d'elle. Les arts, à l'envi, concourent à cette transformation et entretiennent l'éclat du culte. Mais, à qui est due la métamorphose? A Ch. Nodier d'abord, Nodier, notre plus grande gloire et notre plus aimable initiateur; Nodier qui, le premier, sut élever desimpies et sèches questions de bibliographie à la hauteur de chapitres d'histoire littéraire; Nodier, déprimé à cause décela même et qui (ô inévitable sottise humaine !) eut, pour quelques lettrés, le malheur d'être trop bibliophile, tandis que les bibliophiles grincheux lui faisaient un crime d'être le plus illustre des hommes de lettres.

11 peut se consoler de leurs dédains par les fruits de son initiative : il mit sa poétique imagination au service de notre passion; il la toucha du bout de sa baguette et lui donna soudain la jeunesse et le charme: il la revêtit de toutes les coquetteries de sa prestigieuse littérature; et la foule indifférente s'est retournée, et il en est sorti non-

(1) Ua certain nombre de poètes et d'écrivains de XVI* siècle sortont ont adopté des devises qui leur servaient à cacher lenrs véritables noms. Ils font anssi partie de la catégorie des pseudonymes et sons sommes beoretix de reproduire un travail très curieux que l'on doit a un très séie bibliophile et savant bibliographe af. Gustave Mouravit qui cherchait dans l'étude des vieux livres une distraction aux graves Tonnions du notarial. Ce travail que l'obligeance de son aimable auteur nous permet de reproduire est intitulé : Lu Dtrttrt d*$ vrrux potta. Paris, Morgand, 1879; tiré à petit nombre, il forme une élégante plaquette in-4° de '16 panes. L'enumeratiou alphabétique des devises est précédée d'une introduction que tout bibliophile lira avec plaisir ; à la suite se trouve la liste alphabétique des auteurs cites, c'est le premier essai a notre connaissance du moins qui ait été tenté sur cette portion intéressante de l'ancienne littérature française et sur un usage tombé en désuétude mais qui méritait bien d'être l'objet d'une étude féconde en révélations très dignes d'intérêt.

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seulement des adeptes, mais des émules : car Nodier fut le premier, mais il ne fut pas le seul ; d'autres, après lui, ont donné le même exemple et offert le môme scandale aux jansénistes de la bibliophilie. Tandis quo les effarouchés ou les faux frères criaient, en se voilant la face : c Couvrez ce sein que nous ne saurions voir », ils ont osé divulguer les charmes de la belle adorée et, honni soit qui mal y pense ! plusieurs ont pris rang dans la bande amoureuse qu'on n'aurait jamais cru y rencontrer et qui sont l'honneur de notre petite phalange. En effet, on a, depuis, entendu les lyres résonner autour de l'autel de la déesse ; chose étrange, l'érudition s'est associée à la poésie pour venir jeter des fleurs et brûler l'encens devant la nouvelle souveraine; et je vous jure, malgré le dire de quelques méchantes langues et quoiqu'il ne faille jurer de rien, que cet encens n'exhale nullement l'odeur du vieux cuir et que ces fleurs poétiques ne sont pas de celles qu'on enroule autour des mirlitons.

Poètes et bibliophiles ! Quel est donc ce prodige? Qui a jamais ouï parler d'un aussi merveilleux hermaphrodisme? Cependant, ô glorieux successeurs de Ch. Nodier, vous avez un ancêtre (eh ! qui n'en a pas en ce monde ?) : Guillaume Colletet, le friand éclectique, qui avait su, au bruit de ses propres chansons, grouper autour de la table de Ronsard et de Jodelle, visage frais, rameaux fleuris, vieux vins et vieux livres, n'était-il pas votre précurseur? Oui, mais un de ces précurseurs sans disciples, qui font pressentir l'avènement du maître et annoncent l'ère nouvelle qu'ils n'ouvrent pas. Aujourd'hui, le maître est venu, il a parlé : Nodier, par la plume, et par l'exemple, nous a montré qu'on ne saurait être véritablement homme de lettres, c'est-à-dire instruit de tous les secrets de l'art littéraire, sans être bibliophile. Disciples fidèles, nous avons entendu et gardé la bonne nouvelle : nous chasserons les vendeurs du temple, nous en briserons les portes jalousement fermées, et nous mettrons au grand jour les trésors tenus sous triple clé par les initiés.

Déjà, une partie du programme est réalisée, puisque dans le sanctuaire, autrefois sombre et désert, on a entendu les chants des poètes. Gloire à vous, nouveaux prosélytes I Par vous, tend à se réaliser, d'une manière complète, cette union si désirable, si heureuse, si rationnelle de la bibliophilie et des lettres. Dans la République des beaux esprits, nous autres, pauvres bibliophiles, nous étions admis comme des intrus et considérés parfois comme des grotesques : notre nom seul évoquait le fantôme d'un blême et gauche personnage, à la triste houppelande bourrée de livres, souillée de poussière, exhalant je ne sais quelle odeur de tannerie : La Bruyère, de sa main vigoureuse et rude, nous avait appliqué la note d'infamie. Bientôt, tout cela sera dans le passé. Messieurs les porte-verges, chargés de la police dans la jalouse République, n'oseront plus nous bannir ; du moins, grâce à vous, ils ne pourront plus nous bannir qu'en nous couronnant de fleurs, puisque vous voilà à notre avant-garde, ô poètes-bibliophiles.

Mon zèle m'emporte bien loin en parlant de ces illustres confrères, et, parmi les profanes, beaucoup, sans doute, me pressent de quitter mon propre lyrisme et d'articuler prosaïquement les noms de ces merveilleuses recrues de la bibliophilie contemporaine. Je n'hésiterai pas, et mon embarras n'est pas grand : il en est jusqu'à trois que je pourrai nommer : car je ne veux pas omettre M. Fertiault dans cette liste d'honneur, et, après lui, j'ai le droit de citer le délicat et ingénieux Edouard Turquety, que

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nous n'avons plus, et le savant et ardent propagateur, M. Prosper Blanchemain, que nous avons le bonheur de posséder pour longtemps encore. Ces deux derniers ont surtout aimé, recueilli, choyé les œuvres do leurs confrères en Apollon. Poètes, après être venus s'asseoir, couronnés du sacré laurier, parmi les bibliophiles, ils se sont montrés bibliophiles, surtout pour les vieux poètes; pitoyables, hospitaliers avec magnificence envers les plus pauvres et les plus ignorés. Certes, Molière n'eût pas eu le courage de berner l'un de ces deshérités si, venu de notre temps, celui-ci eût sonné, en l'honneur de nos poètes-bibliophiles, sa singulière fanfare :

// s'amuse à la Muse et la Muse t amuse !

Que vous en semble, et n'êtes- vous pas de mon avis ? Voyez, en particulier, avec quel soin pieux M. Prosper Blanchemain s'attache à ses chers poètes : il les étudie, il les commente, il les publie, leur refaisant une gloire toute fraîche et toute nouvelle. Le plus vaillant des sauveteurs de Guillaumet Colletet — après toutefois mon très savant ami, M. Tamizey de Larroque, qu'il faut toujours mettre hors de pair — il a publié neuf ou dix de ces biographies, seuls restes d'une œuvre immense, disjecta membra poetœ, arrachés à la rage idiote des incendiaires de la Commune. Il ne s'en est pas tenu là : après avoir tenté, souvent avec bonheur, d'ôter le masque aux amoureuses et aux inspiratrices des anciens poètes (au risque de trouver parfois le masque vide), son inexorable curiosité s'est appliquée à dénouer l'énigme si emmêlée» si entortillée, si résistante, si agaçante de la vieille et innombrable pseudonymie poétique. Naguère, il nous apportait une gerbe d' Anagrammes, Devises et Pseudonymes restitués des poètes du xvi* siècle. Quelle patience de chercheur et quelle chance de bibliophile prédestiné, pour réussir à dresser un pareil catalogue !

J'ai un peu le fanât 'zmo rlo ces grandes petites choses ; je sais ce qu'elles offrent de charme et coûtent de u.iucultés, car j'y ai perdu aussi beaucoup de ces heures que Nodier déclarait les mieux employées de sa vie ; le cher maître 1 il montrait là beaucoup trop de modestie. Pour moi, j'ai le droit d'être cru sur parole et, puisque c'est le meilleur de ce que j'ai pu faire, je n'hésite pas à dire, à mon tour, quelques mots sur l'un des sujets où ma patience et mon goût s'attachent si volontiers ; j'en raflblle et j'en radote. Peu de gens me passeraient ce double ridicule; mais, je suis bibliophile parlant à des bibliophiles, et dans notre petite église, bien close, il se commet, j'en suis témoin, tant d'autres innocentes excentricités ! Eh 1 n'est-ce pas ce qui ravive le culte, ce qui le passionne et l'enflamme, que ces divagations, heureuses ou malheureuses, qui sont autant de tentatives sur l'inconnu et ouvrent un nouveau champ à notre dévorant satyriasis ? Je veux donc aujourd'hui reprendre, en m'efforçant de les pousser plus avant, les explorations de mon savant confrère, M. Blanchemain. Il nous a cité un grand nombre de devises : j'essaierai d'en expliquer l'origine et l'histoire, d'en indiquer le sens et le caractère, d'en ajouter, enfln, quelques-unes peu ou point connues.

Voilà justement les trois points d'un sermon ; mais, rassurez-vous, j'aurai toute la discrétion que me commandent ma fluette érudition et ma très courte baleine.

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Ce serait une étude à la fois difficile et puéril!" que celle qui s'attacherait à saisir le premier exemple do pseudonymie poétique. On en trouve des traces fréquentes dans les vieux Ages de notre littérature, et tout le inonde sait que le goût des devises, c'està-dire de ces formules quasi-symboliques où se frappe, en quelques mots, l'empreinte de l'invidualité, remonte bien au-delà de l'ère chrétienne. J'indiquerai simplement comment l'usage s'en est établi, généralisé, puis finalement perdu chez nous.

La pseudonymie, sous la forme particulière de devise, est comme un ruisseau détourné du grand fleuve où toute activité humaine va se perdre durant le moyen âge: on tient alors l'œuvre à plus haut prix que les mains qui l'accomplissent; l'effort individuel s'emploie le plus souvent à un travail collectif, et c'est un trait caractéristique de ces populations formées de mille éléments, sur un sol envahi, de tendre, par toutes les voies, à la cohésion la plus étroite et la plus universelle ; c'est aussi chez elles la pente des idées religieuses, qui dominent tout, commandent de si haut et prêchent sans cesse l'abnégation et le renoncement. D'autre part, celte absorption de la vie et de l'effort propres n'était pas une annihilation ; en ces vieux âges de symbolisme dogmatique et artistique, on cherche aux choses, puis aux hommes eux-mêmes, non le mot qui sert d'étiquette, dans une nomenclature scientifique ou un cadre administratif, mais la formule qui en explique la manière d'être et en marque la tendance.

Ainsi, tout à rencontre de l'égoïsme moderne qui subordonne l'œuvre au triomphe individuel et, chose étrange mais dans la logique des contradictions humaines, s'affirme d'autant plus dans le fait qu'il revendique plus haut en théorie les solidarités de toute espèce, notre ancienne société a pour caractère prédominant l'effacement de la personnalité. Rien n'y vaut, pour ainsi dire, que dans le tout et par le tout, et il suffit à l'individu d'indiquer son passage et de fixer sa trace par le trait qui a le mieux accusé son génie, son action ou son influence.

La classe prépondérante dans la vie active, celle qui était en possession de la force, fut la première à sauvegarder ainsi l'individualisme et à le faire émerger des flots pressés où la civilisation courait vers l'affranchissement des classes et des personnes. La devise vint se placer à côté du blason ; née presque avec lui, et destinée à se perpétuer avec lui (1), sur le champ de bataille, dans les plaids, dans les tournois, elle signale à l'admiration et fixe dans le souvenir le héros, invisible sous son armure ou perdu dans la mêlée.

Le grand prestige et le pouvoir de la chevalerie, venant à décliner, la caste quasiasservie des lettrés, cette autre aristocratie que la supériorité intellectuelle appelait à dominer, vit s'ouvrir devant elle la possibilité de monter en scène. Dès lors, émue du sentiment de sa propre suprématie, c'est en suivant l'exemple de l'aristocratie armée qu'elle chercha le moyen d'acquérir une part plus large d'influenco et de notoriété : les œuvres se propageaient difficilement ; quant au nom personnel, trop précis, trop vulgaire, figé dans son immutabilité, il s'arrêtait en chemin et restait sans portée ;

(1) V. le tri» rare ouvrage du P. Menestrier: Origin* du ornement de» armoiries. 1680, in-12, ch. 10 (de , l'Orig. des Devises des arm.), où le savant heraldiste montre par divers exemples qu'un grand nombre de ces devises étaient enigmatiques, particularité que nous relèverons aussi dans nos devises littéraires.

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aujourd'hui, qu'il sonne comme un coup de clairon à tous les échos du journalisme, nous ne comprenons guère cela ; mais, dans ces races encore rudes et jeunes, il fallait frapper l'imagination par quelque chose qui fût en harmonie avec les idées et le goût entretenus par la longue tradition chevaleresque. Une devise singulière, bizarre, énigmatique, c'était aussi le cri de victoire, le mot de ralliement, l'éclatant panache d'honneur au milieu des joutes littéraires. La vogue immense et si persistante des romans de chevalerie se joignait d'ailleurs à la tradition pour suggérer aux écrivains ce nouvel emploi des devises et lui donner faveur dans lo public. Au temps des héros de nos vieux romans, on avait vu se multiplier, sur les écus et sur les oriflammes, les devises seigneuriales (1); quand l'héroïsme batailleur eut péri dans l'effondrement du bas moyen âge, à l'imitation des preux illustrés en d'autres combats, les poètes usèrent de mots heureux, qui leur furent comme une distinction héraldique et un privilège ; en remplissant l'air de leurs chansons, ils jetèrent ces cris qui devaient attirer la foule autour des lices poétiques.

Le xv* et le xvi' siècles ont été les plus riches en devises littéraires. A vrai dire, tous les écrivains sacrifient alors à ce goût (2) ; tous, depuis le sphinx immense et monstrueux qui domine cet âge, jtf e Alcofribas Nasicr, jusqu'aux rimeurs de tréteaux et aux écrivailleurs de carrefours. Mais les poêles, grands et petits, s'y distinguent entre tous. Plus que tout autre, en effet, le poète devait se plairo à voiler son nom et produire sa personnalité dans ces formules où l'imagination pouvait se donner carrière; d'autant que, grâce à cet artifice, le clan poétique devenait une société anonyme dont les bénéfices se répartissaient entre tous. L'esprit d'association qui, sous toutes les formes, avait germé si puissamment sur la société du moyen âge, était encore vivace, et, a l'époque môme où nous voilà parvenus, c'est lui qui rapproche les grands poètes et entraîne les moindres dans leurs sphères, pour former les pléiades poétiques (3), toutes scintillantes, toutes pleines de {flamboiements, avec leurs innombrables banderolles de devises attachées à chaque astre comme la lumineuse traînée d'une comète. Dirai-je mon sentiment? J'ai souvent complété ces pléiades: tantôt on poète resté l'amant de la Muse, malgré ses dédains ; tantôt en critique qui suit un filon do l'histoire littéraire; parfois, en simple curieux: j'y ai toujours pris une souveraine délectation. J'aime ce nom même de pléiade, qui peint si parfaitement le rôle des poètes

'1) Voir l'ample recueil de M. Alpb. Chassant: Dictionnaire dt$ dtvitt» hu torique» tt kéraldiqutt, avec Ûg. et une table alphab. des noms. Paru, Avbry, 1878, 3 vol. pet. in-8.

IS) 11 faut noter ici, — car le fait est trop général et trop persistant pour être passe sous silence. — que. cédant au courant des influences indiquées plus haut, ou peut-être a l'imitation simplement des écrivains qu'ils publiaient, les imprimeurs et les libraires (dont les marques, vraies enseignes eu raccourci, étaient pour eux une sorte de blason) ajoutèrent a ces marques des devises variées a l'infini et qui furent surtout en usage durant la même période si riche en devises littéraires.

(3) Je dis lr« pléiode$, parce qu'en dehors de la grande pléiade olQciellc. et même bien avant elle, il y a les groupes nombreux des astres de la province, qui ont leurs centres d'évolutions et leurs sphères propres. Dans ses fines et si profondes études sur les poètes de la Renaissance. M. Ch. d'Horicault l'a très judicieusement observe : * Au xvi« siècle, la poésie est en grande partie aux mains des rimeurs provinciaux. * C'est qu'en effet la centralisation littéraire, avec Paris pour foyer, n'existait pas : elle est duc a la société de l'hôtel Rambouillet, à celle de Conrart et a l'Académie qui en est sortie; son résultat immédiat a été un concours de grands hommes unique dans l'histoire de l'esprit humain. Cette prépondérance si féconde, la plus grande gloire de Paris, n'est pas prête a décliner : elle est née, elle a été consacrée dans ce xvut siècle qu'il est de mode de dénigrer parmi nos habiles, parmi ces lettrés avises et rmuncto narinm qui (ont de la critique comme Sganarclle faisait de la médecine.

SUPPLÉMENT. 14

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en ce temps où on lisait les destinées dans le ciel. J'aime cette audace qui pousse les plus puissants génies à marquer leur place dans les sphères de l'immortalité (1). Eh ! n'est-ce pas un spectacle attachant, lorsque, dans le xvi* siècle, si agité, la lumière semble avoir disparu sous l'horizon, laissant les âmes dans le saisissement et la tristesse, de voir la poésie, inaccessible à tant de troubles, inviter les cœurs à se soulever de terre, et leur montrer au-dessus des ombres, dans les plaines sans fin du ciel, le brillant cortège des poètes qui verse avec sérénité le flot des douces ou joyeuses harmonies, et fait luire la lumiôro dans les ténèbres et la joie dans les âmes? Combien, alors et depuis, ont interrogé curieusement les devises qui, dans les vastes groupes, désignaient le céleste chanteur vers lequel ils se sentaient plus particulièrement attirés ? Que le mystère de ces énigmes ajoute au prestige du spectacle !

Mais c'est là le beau côté de cet épisode de notre histoire littéraire ; il faut tout dire, car il n'est pas permis au bibliographe froid et impassible explorateur, de se débrider dans les campagnes du ciel : la vérité toute nue a ses exigenres, et il lui est dû des égards. J'avouerai donc que, dans cette foule de beaux- esprits qui promenaient sur notre France bouleverséo leurs mille bannières bariolées des plus curieuses formules, il y a bien des enfants perdus, des bohèmes, dont le secret surpris et le nom dévoilé n'apprennent pas grand'chosc. Tous subissent, d'ailleurs, la grande préoccupation du temps : les inspirations érotiques forment leur thème favori et sempiternel, et la plupart n'ont d'autre souci que de « fluster leurs amourettes » (2). En approchant de certains groupes, où chacun jette à l'envi sa note discordante et que rien ne suspend, le pauvre bibliographe assourdi songe bien plus aux vastes marais, si concertants dans les soirées d'été, qu'à un bosquet rempli de rossignols. Que de verve et d'ingéniosité chez les vrais poètes ! Mais aussi que de loquacité, que d'inventions puériles ou ridicules chez le plus grand nombre ! Dans la masse de ces devises , qu'avec tous les secours de la science nous cherchons à déchiffrer , nous découvrons bien des noms inconnus, mais encore plus de versificateurs difformes ou grotesques. Leurs rimailleries cyniques ou vétilleuses, pleines de boursouflures ou de galimatias, débordent sur ce xvi' siècle, novateur et dissolu, où se rotrouveni, moins les élégances ambrées, les mêmes audaces, les mômes mignardises, le même goût de l'inouï, poussé jusqu'à la puérilité, qui ont signalé une autre époque de décomposition sociale, le xviu' siècle. Le xvnr siècle! il a eu ses cryptonymes, multipliés aussi jusqu'à l'abus, et qui semblèrent ressusciter les vieilles devises; mais ce phénomène, qui met une analogio de plus entre deux époques si distantes, tient à des causes diamétralement opposées : car, au sein d'une civilisation mûrie, où l'action personnelle est déjà maîtresse et domino tout, l'individu n'est plus en quête d'un moyen de se produire, mais bien au contraire de se dérober. Ainsi s'accuse, jusque dans les divergences, cotte spirale insidieuse dans laquelle les sociétés s'avancent vers leur but en repassant par les mêmes points.

(1) Cffto Muta btal, c'est la devise de Joachim du Bellay, l'un des grands astres de la pléiade où brille Ronsard. Alexandre Boute-roue prend pour la sienne: Dtt cutm mon ttpoir. Cette espérance est affirmée avec une merveilleuse confiance par Ph. de Villers: Tandtm ad attra ftràr ; enfin Didier Oriet, mangeant en certitude ces audacieuses allusions de poète, s'écrie. Sic virtus tidera tcandit.

(2) Expression de J. Vauquelin de la Presnaye.

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Je viens de faire le procès des rimeurs, dont les œuvres, goûtées des contemporains, sont tombées dans l'oubli, autant par leur infériorité, que parce que la seule marque révélant leur paternité est devenue incompréhensible. En rendant ces œuvres à leurs auteurs, en refaisant un état civil à tous ces fruits du caprice de la Muse, on reconstitue l'histoire littéraire, et c'est là vraiment un résultat qui n'est point sans intérêt ni sans profit.

Mais, après avoir multiplié les raisons plausibles qui m'ont poussé à cette étude sur les devises des vieux poètes, j'arrive, quoique l'aveu m'en coûte, et sans plus barguigner, à la raison suprême, Vultima ratio : quels que soient les arrêts du goût et le profit à tirer des recherches entreprises ici, ce qui domine tout, pour nous autres bibliophiles, c'est qu'il est échappé des mains de ces rimeurs qui, trop souvent, ne valent pas le diable, les perles les plus précieuses et les plus rares dont puisse se parer un écrin de bibliomane; en nous retournant vers nos armoires, nous les voyons, même celles qui n'existent encore que parmi nos desiderata, toutes rutilantes dans la riche monture que leur ont faite les mains les plus habiles. Tous ces vieux et introuvables volumes sont trop précieux pour que nous ne cherchions pas à les produire au plein jour : leur rareté couvre toutes leurs misères, et, à ces reliques du passé, sauvées par notre zc!o et qui gardent peut-être des témoignages uniques sur les hommes et sur les choses de leur temps, nous voulons rendre comme une jeunesse nouvelle, en faisant passer à travers leurs feuillets un souffle qui les ravive, et la lumière propre à débrouiller la confusion, à chasser l'obscurité qui los empêchent do valoir tout leur prix.

Au temps où se multipliaient les devises littéraires, versiculets et lourds poèmes no sauraient manquer à notre convoitiso et à notre perspicacité. Mais tout passe ou se transforme. Quand les fureurs de la Ligue eurent dominé les sons de la lyre et succédé à cette autre fureur de rimaillorie dont lo cliquetis nous étourdit encore, nous autres, liseurs intrépides, égarés par la curiosité dans ces bas-fonds, la longue chatno de la tradition fut enfin rompue. Dans les luttes nouvelles, il ne fut plus permis do so voiler la face et d'emprunter un masque brillant ou grotesque qui n'avait plus ni prestigo ni illusion. La pseudonymie des devises littéraires n'a plus de raison d'être à une époque de plein affranchissement; l'abus en a montré la puérilité et a amené lo dégoût; l'usage en devient moins fréquent, puis disparaît tout à fait, pour faire place à l'anonyme ou au pseudonyme pur et simple.

Le xvii« siècle, époque de transition dans l'histoire des supercheries littéraires, offre relativement peu de ces déguisements nouveaux, qui prirent la vogue sur son déclin et se multiplièrent surtout au xvm e siècle. Quelques retardataires se montrent à peine dans la première moitié du xvu e siècle, avec leurs devises surannées, vrais Sganarelles qui ne s'aperçoivent pas que leur pourpoint démodé n'excite plus que les sourires.

Toutefois, et pour compléter cette étude, il convient d'ajouter qu'au xvir* siècle l'usage «les devises ne disparaît pas précisément, mais se transforme. Cet usage cesse, si j'ose dire, d'élro personnel : les poètes, les écrivains l'abandonnent; les imprimeurs qui s'étaient fait de beaux blasons typographiques avec dovises à l'avenant, laissent tomber cetto pratique en désuétude; l'aristocratio ne la conserve que par tradition; soûls, ou à peu près, les bibliophiles, qui se blasonnent à leur tour, la reprennent pour

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leur propre compte et perpétuent jusqu'à nous, en se créant d'ingénieuses ou piquantes devises, une coutume qui, dès la naissance du livre, s'y est abritée à la place d'honneur et semble no dovoir plus s'en séparer.

Mais s'il est vrai que le xvu e siècle vit déchoir dans la pratique individuelle la faveur des devises, ce n'est pas qu'il y eût abandon total : je l'ai dit, il survint alors une simple transformation. Délaissées par les particuliers, les devises vont à profusion se mêler aux décorations do toute sorte et sont l'indispensable élément des solennités publiques. On en fait des gerbes et des faisceaux pour les offrir comme l'hommage le plus honorable aux personnages de haut rang, pour célébrer les grands événements, pour relever l'éclat des fêtes. Ce fut une nouvelle fureur qui régna surtout dans la seconde moitié du grand siècle. Le P. Menestrier s'est particulièrement distingué dans l'invention et la recherche de ces devises qui acquirent une importance telle qu'une des principales classes de l'Institut leur dut sa fondation.

Tel fut, dans ses traits généraux, l'historique de l'usage des devises littéraires ; et les érudits auraient belle matière, sans qu'il y paraisse, à reprendre dans tous ses détails, à suivre dans ses évolutions diverses cet usage qui régna, avec tous les caprices et toutes les exigences de la mode, pendant près de deux siècles. Mais un chapitre plus intéressant de cette élude, et que je ne puis qu'effleurer ici, serait celui où l'on esquisserait les traits les plus saillante de ces devises si multipliées. Soit qu'on les considère dans leur ensemble, soit qu'on les analyse une à une, leur examen est à la fois piquant et instructif. A leur aide, on pourrait reconstituer la physionomie de certaines écoles littéraires et l'esprit mémo ou les mœurs du temps. Et certes, il y aurait à faire bien dos réflexions curieuses et suggestives au sujet du goût de ceux qui s'ingéniaient, avec tant de labeur parfois, â se donner une devise, et du public qui consacrait l'invention de ses suffrages ou obligeait l'auteur, par ses dédains, à recommencer sur nouveaux frais (1). Ces changements eux-mêmes furent-ils toujours imputables au public ? Faut-il y voir un artifice d'écrivain cherchant à dépister les curieux, ou un simple caprice, une fantaisie de poète ? Autant de questions à résoudre, questions minuticusos, mais qui peuvent amener, par l'analyse du mot lui-même, à l'explication de la devise. Je n'entrerai pas dans cette voie, qui nous conduirait trop loin et que le lecteur parcourra plus agréablement, aidé do ses propres lumières en se reportant à la liste de M. Prosper lilanchemain et à celle que je vais donner tout à l'heure. Chacun des poëtos que ces

(1) Peu (I écrivains de cette époque se sont contentes d'un simple mode de cryptonymic. Souvent, un seul auteur met a la fois a son service le pseudonyme, l'anagramme et la devise. Ainsi. Jehan Bouciiet. le Iravtneur des tw* ptrilleu»e$, adopte Spe labor ieeti et y ajoute cette anagramme d'un Ion si dégage : lia bien touché ' Le même Tait se renouvelle avec Jehan Divry. La plupart ont plusieurs devises ou pseudonymes Al. Bouterouc, Noël du Fait en ont jusqu'à quatre ; Ant. du Sais, Tabouret, Cilles d'Aurigny, Michel d"Amboisc, Fr. Sagon, Bon. des Perriers, B. de Verville. trois; F. Haberl. CI. Nouvellet, N. de Bargede, Maur Scevc, G. Bouehet, J.-P. de Mcsmcs, G. de la Tayssonnierc, F. Crespct, P. de Deiinicr, J.-B. Chassiguct ci un grand nombre d'autres, deux.

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